En camping-car – Ivan Jablonka – Le Seuil

LIRE POUR VOYAGER

Si le voyage est une si bonne école, c’est parce qu’il est une source d’émerveillement en même temps qu’une leçon de modestie. À quinze ans, j’avais vu Palerme, Tanger, Zagreb, Lisbonne, j’avais passé le canal de Corinthe par voie de terre et par voie de mer, j’avais navigué en gondole, pique-niqué sur les marches d’églises baroques, fait ma prière sur l’Acropole, joué avec un caméléon, couru sur le stade d’Olympie, caressé le sable du Sahara, soutenu la tour de Pise, dégusté des souvlakis et des loukoums à la rose, dormi dans une oasis, glissé
mes pieds dans des babouches, assisté à la relève des Evzones, admiré un coucher de soleil au cap Sounion,
gravi l’Etna et le Vésuve, plongé dans les rouleaux d’Essaouira, suivi des étoiles filantes dans le ciel d’Anatolie.

Merci pour cette parenthèse heureuse à bord de votre Combi Volkswagen! Merci pour le récit de vacances ensoleillées au bord de la mer en Corse, en Sicile, en Grèce ou en Turquie, dans les yeux émerveillés d’un enfant, paysages que nous avons sillonnés mais où je saisis toute occasion de revoir.

Le Draa : les enfants préfèrent jouer aux cartes plutôt que de regarder le sublime paysage de la Vallée du Draa

Une injonction paternelle : « Sois heureux ! » dans cette période bénie de l’enfance, dans l’insouciance des années 80 quand l’esprit hippie flotte encore (surtout en Californie), mai 68 est encore en mémoire. Cette injonction n’est pas gratuite, elle est sous-tendue par l’Histoire (l’auteur est historien) de son père orphelin de la Déportation, et Jablonka se définit lui-même comme un « enfant-Shoah ». En filigrane, on devine l’errance des Juifs

« Notre Terre promise, c’est la carriole qui nous y mènera. Fidèles au camping-car qui était lui-même une fidélité au judaïsme, mes parents n’ont jamais eu de résidence secondaire. »

Auprès de ses camarades de lycée, Ivan ne se vante pas de ses voyages et de ses vacances atypiques « vacances ridicules » écrit-il qui ne correspondait à rien de répertorié

« Cette manie ambulatoire était suspecte, elle inquiétait les conformistes de masse par son aspect excentrique ; elle paraissait grossière aux enfants de l’élite. nous bougions tout le temps, nous étions les SDF de l’été. Instables. Nomades nous avions des choses en commun avec les gens du voyage »

Sans doute je suis prétentieuse, mais il me semble que ce livre a été écrit pour moi, mes semblables :

« Quels que soient mes succès et mes échecs, je n’ai jamais oublié d’où je viens. Je viens du pays des sans-pays.
Je suis avec ceux qui traînent leur passé comme une caravane. Je suis du côté des marcheurs, des rêveurs, des colporteurs, des bringuebalants. Du côté du camping-car. »

Et ce n’est sans doute pas un hasard qui me ramène Rue Saint Maur, quartier raflé en 1942 et près des terrasses qui furent la cible des terroristes

On peut railler la « bobo-écolo attitude », mais, à l’heure où le populisme et le fanatisme sévissent de tous côtés, elle est le bastion de valeurs dont nous avons désespérément besoin : la culture, le progrès social, l’ouverture à autrui, une certaine idée du vivre-ensemble. Ce sont ces valeurs qui ont été visées lors des attentats de Paris, le 13 novembre 2015, 

L’Invention de la nature: Les aventures d’Alexander von Humboldt (1) – Andrea Wulf – ed Noir sur Blanc

 -HISTOIRE DES SCIENCES

« Humboldt, lui, nous a apporté le concept même de nature. Ironie du sort, ses réflexions sont devenues si évidentes que nous avons pratiquement oublié l’homme qui en est à l’origine. »

« Sans doute est-il temps pour nous, et pour le mouvement écologiste, de redécouvrir ce grand précurseur qu’était
Alexander von Humboldt. »

Je connaissais Humboldt de nom, sans que rien de précis ne se dégage vraiment (sauf le courant de Humboldt). Je l’ai découvert dans l’excellent livre de Daniel Kehlmann Les Arpenteurs du monde . 

Plusieurs blogueuses m’ont pressée de lire L’Invention de la Nature et je les remercie chaleureusement.  Le titre m’a fait croire qu’il s’agissait d’une biographie d’Alexander Humboldt, ce livre est  beaucoup plus qu’une biographie. A la suite de Humboldt, tout un cortège de savants et de savants-voyageurs ont suivi ses traces et ont posé les fondements d’une écologie scientifique mais aussi politique. 

Humboldt (1769-1859)

Né dans une famille de l’aristocratie prussienne, il a joui d’une bonne éducation complète, littéraire et scientifique et même économique à l’Ecole de Commerce de Hambourg, puis à l’Ecole des Mines de Freiberg la première dans son genre qui enseignait la géologie et ses applications dans les mines. Dès qu’il disposait de temps libre, il s’échappait, herborisait et collectionnait des milliers de spécimens botaniques. Il fut nommé conseiller des mines à 22 ans.  Il s’intéressa  aux conditions de travail des mineurs et fonda même une Ecole de la Mine. Il se livrait aussi à des expérimentations sur « l‘électricité animale ou galvanisme« . En 1794, à Iena et Weimar, il rencontre Schiller et surtout Goethe qui se passionnait alors pour les sujets scientifiques. Leur rencontre fut très fructueuse : « Ils parlaient de l’art, de la nature et de la pensée ». L‘auteure note aussi qu’ » On ne pouvait pas échapper à Kant à Iena ». 

« A l’évidence, il y avait un peu de Humboldt dans le Faust de Goethe – ou un peu de Faust dans Humboldt »

Au décès de sa mère, Alexander se sent libre de « partir pour un long voyage », partit pour Paris, escalada les Alpes, examina les plantes exotiques dans les serres de Vienne, fit provision d’instruments de mesure. Mais l’Europe était bloquée par les guerres de la Révolution française. Il pensa se joindre à une expédition vers le pôle sud, ou rejoindre les savants de Bonaparte en Egypte…A Paris, il rencontre le compagnon idéal : Aimé Bonpland qui partageait la même passion pour les plantes et les grands voyages. 

1799, avec un passeport espagnol, ils obtiennent l’autorisation de se rendre dans les colonies espagnoles d’Amérique du Sud. Escale à Teneriffe, Humboldt est émerveillé par la cime du Teide qu’ils gravissent. En Juillet ils accostent à Cumana au Venezuela, enchantés par le paysage tropical, les fleurs éclatantes, les oiseaux colorés…Les botanistes cherchent des corrélations avec la flore européenne. 

« Tout dans le monde naturel lui semblait relié d’une matière ou une autre, une idée qui caractérisa sa pensée jusqu’à la fin de sa vie »

Le bonheur de Humboldt n’était pas sans partage : le marché aux esclaves qui se tenait devant ses fenêtres sur la place principale de Cumana le scandalisait.

Quelques semaines après son arrivée ils assistent à un tremblement de terre violent.

« Humboldt descendit de son hamac et installa ses instruments ? Rien, pas même un tremblement de terre ne pouvait l’empêcher de mesurer les phénomènes naturels »

L’expédition devient aventure quand ils s’embarquent pour rechercher un mystérieux cours d’eau reliant l’Orénoque à l’Amazone après avoir traversé la grande plaine des LLanos. C’est mieux que du Jules Verne (qui plus tard s’est inspiré de Humboldt), mieux qu’Indiana Jones! un vrai roman d’aventures entre serpents, anguilles électriques, chevaux,  moustiques, rencontre avec les Indiens.

Il s’intéressait à leurs langues, leur culture et dénonçait plutôt la « barbarie de l’homme civilisé qu’il dénonçait »

Il faut le lire! D’ailleurs, de retour, le récit de leurs aventures fut un véritable best-seller, traduit dans toutes les langues, avec des réimpressions constantes.

Mais il faut aussi s’attacher au contenu scientifique pour comprendre l’Invention de la Nature . Etudiant le lac de Valencia, il met en évidence les causes humaines de l’assèchement du lac. 

Le lac de Valencia jouissait d’un écosystème unique : dans ce système fermé sans communication avec l’océan et seulement alimenté par de petits ruisseaux, le niveau des eaux était uniquement soumis à l’influence de l’évaporation. les habitants pensaient qu’une faille souterraine devait vider le lac. […]les résultats de ses mesures lui firent conclure que c’était la déforestation des terres environnantes ainsi que l’utilisation des affluents pour l’irrigation des cultures qui faisaient baisser le niveau du lac? « 

la déforestation était déjà une préoccupation de Humboldt quand il surveillait les mines

« Le bois était le pétrole du XVIIè et du XVIIIème siècles, la crainte de la pénurie provoquait les mêmes inquiétudes dans les domaines du chauffage, de l’industrie et des transports que les crises pétrolières aujourd’hui »

Observant les jaguars prédateurs, les oiseaux, les insectes et les chaînes alimentaires ainsi que la compétition des plantes pour la lumière, les plantes grimpantes étranglant les arbres, il écrivait :

« L’âge d’or a cessé »

« Il dessinait ainsi le portrait d’un monde régi par une sanglante lutte pour l’existence, une idée de la nature bien différente de celle qui prévalait alors, celle d’une machine bien  huilée dans laquelle tous les animaux et les plantes occupaient une place attribuée par Dieu »

Ils traversent ensuite les Andes, marchent jusqu’ à Bogota  et Quito et s’intéressent aux volcans. Il cherchent à savoir si ce sont des phénomènes locaux ou s’ils sont reliés entre eux et pensaient qu’ils les renseigneraient sur la formation de la Terre. 

L‘ascension du Chimborazo est un monument de bravoure : haut de 6400 m c’est la plus haute montagne que l’homme a gravie. Les deux explorateurs établissent un record sportif. Du sommet, Humboldt fait une découverte majeure : l’étagement des zones de végétation

En regardant à ses pieds les pentes du Chimborazo et les montagnes au loin, Humboldt eut une révélation. Tout
ce qu’il avait vu au cours des dernières années se rassembla pour former un tout cohérent. Son frère Wilhelm
pensait depuis longtemps que l’esprit d’Alexander était fait pour « relier les idées, trouver des chaînes de
correspondances » . Ce jour-là, en haut du Chimborazo, tout en se pénétrant de ce qu’il voyait, il pensa aux
mesures qu’il avait prises, aux plantes, aux formations rocheuses vues dans les Alpes, les Pyrénées, et à
Tenerife. La somme de ces observations formait une évidence. La nature, se dit-il, était mue par une force
globale et ressemblait à un tissu, le grand tissu du vivant.

Le trajet depuis Quito et l’ascension du Chimborazo avaient été comme une expédition botanique se déplaçant
de l’équateur vers les pôles. Sur les flancs de la montagne, toute la flore du monde se succédait selon des zones
de végétation bien distinctes, superposées par étages . En bas, dans la vallée, les plantes appartenaient aux
espèces tropicales, puis elles étaient remplacées par les lichens qu’il avait observés à la limite des neiges
éternelles. À la fin de sa vie, Humboldt a fait de fréquentes allusions au besoin de « contempler la nature de
haut »  afin de mieux comprendre les relations entre les choses,

Passons le périple du retour qui a conduit les deux explorateurs aux Etats Unis où ils furent les hôtes de Jefferson. Humboldt , républicain était un admirateur  de la Révolution américaine.  Selon lui la politique et la nature étaient indissociables

C’était l’image de l’Amérique idéale de Jefferson, son rêve économique et politique pour l’ensemble des États-
Unis, dont il voulait faire une nation d’agriculteurs indépendants vivant dans de petites fermes autosuffisantes.

Jefferson était un jardinier, il s’intéressait aux sciences. La Maison Blanche était devenue un centre d’échange scientifique. De plus la question de la frontière entre les Etats Unis et le Mexique espagnol était urgente. Humboldt, pourtant envoyé par le Roi d’Espagne détestait la colonisation :

« l’idée même de colonisation est immorale » écrivait-il

« Humboldt fut le premier à établir un lien entre le colonialisme et la destruction de l’environnement »

Pour Humboldt, le colonialisme et l’esclavage étaient une seule et même chose indissociable de la relation de l’homme avec la nature et l’exploitation des ressources naturelles. 

De retour en Europe en 1804,  Humboldt s’installe à Paris où règne une vie intellectuelle intense. Napoléon a installé une contrôle autoritaire sur tous les aspects de la vie nationale. De plus, l’Europe est en guerre, Humboldt est prussien mais il a tissé des liens avec les scientifiques : Gay-Lussac qui mène des expériences en ballon, à 1000 m plus haut que la cime du Chimborazo, Arago qui est un ami intime, Lamarck et Cuvier….Il fréquente aussi des Sud Américains; Simon Bolivar lui rend visite

« Humboldt était d’avis que les même si les colonies étaient mûres pour la révolution, il leur manquait un chef pour les mener »

Cependant il se méfiait du racisme qui gangrenait la société sud-américaine et de l’esclavage..

Un voyage en Italie, à Rome et à Naples lui réserve une belle surprise  : le Vésuve entra en éruption sous leurs yeux.

Cependant, il lui faut retourner à Berlin Il est appointé par le Roi de Prusse. Il va s’atteler à sa grande oeuvre : la rédaction de L’Essai sur la Géographie des Plantes qui montre la relation entre les plantes, le climat et la géographie et qui fut publié en 1807

Depuis des milliers d’années, les cultures, les céréales, les légumes et les fruits suivaient l’humanité dans ses
déplacements. En traversant les continents et les océans, les hommes avaient emporté des plantes, et ainsi
changé la physionomie du globe. L’agriculture reliait les plantes à la politique et à l’économie. Des guerres
avaient été livrées pour des plantes, des empires s’étaient construits sur le thé, le sucre et le tabac ….

Bien avant la Dérive des Continents et la Tectonique des plaques, il imagine une liaison entre l’Afrique et l’Amérique du Sud du fait des ressemblances entre les plantes. Dans les Tableaux de la Nature il devient lyrique et parle des émotions que procure la nature. 

C’est aussi l’époque où La Description de l’Egypte est publiée (1809). Le Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt suscite la jalousie de l’Empereur.

« Pour presque tous les autres savants, c’était une bonne période pour vivre en France car Napoléon était un grand promoteur des sciences »

Après Waterloo Prussiens et Cosaques se déversent sur Paris, Humboldt sauve de justesse le Jardin des Plantes/

Humboldt rêve de repartir en expédition. Il prépare un voyage en Himalaya, séjourne à Londres mais n’obtiendra jamais la permission de la Compagnie des Indes après la parution de son Essai politique sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne et sa critique de la férocité des Européens. A Londres il rencontre Herschel, l’astronome, va faire des observation à l’Observatoire de Greenwich. 

Finalement il est rappelé à la cour de Berlin pour remplir son office de Chambellan. Malgré des différends avec le roi autocrate, Humboldt professe le républicanisme et les idées des Lumières, il partage son temps entre la rédaction de ses livres, des conférences ouvertes à tous, des rencontres de savants et ses obligations à la cour. Il rédige une somme monumentale Kosmos en compilant les découvertes de ses recherches ainsi que les avancées des différents savants de l’époque aussi bien concernant la Terre, les organismes vivants, l’Univers, le magnétisme. De nombreuses traductions dans toutes les langues européennes sont distribuées dans le monde entier. Humboldt entretient également une correspondance très active avec des milliers de lecteurs. 

Cancrin, après avoir obtenu l’autorisation du tsar Nicolas Ier, avait invité Humboldt à venir en Russie, tous frais payés,  lui écrivait pour lui demander des informations sur le platine, s’interrogeant sur l’opportunité d’en faire
l’étalon de la monnaie russe . On avait trouvé ce métal précieux dans les montagnes de l’Oural cinq ans plus
tôt

Humboldt allait enfin voir l’Asie.

A la soixantaine il pourra repartir en expédition lointaine : invité par le Tsar de Russie. En tant que géologue spécialiste des mines il va jusqu’en  en Sibérie à la recherche de minéraux précieux, or diamants. Ce voyage officiel est très encadré,

Comprenant parfaitement ce que l’on attendait de lui, Humboldt avait promis à Cancrin de ne s’occuper que de
la nature. Il ne toucherait à aucun sujet lié au gouvernement et à « la condition des classes inférieures » ,
promettait-il, et ne critiquerait pas publiquement le système féodal russe – quelle que soit la cruauté avec
laquelle était traitée la population. 

il pourra enfin s’échapper découvrir les montagnes de l’Altaï à la frontière de la Chine. La guerre Russo-ottomane le privera du Mont Ararat  qu’il avait prévu de gravir.

Humboldt était un personnage considérable à Berlin, on venait de loin pour le voir et son adresse était connue de tous les cochers de la capitale.

Quand il s’est éteint en 1859 son enterrement fut quasiment des funérailles nationales. Dix ans plus tard, on célébrait le centenaire de sa naissance en grande pompe, des feux d’artifices furent tirés aussi loin qu’au Caire. (c’était aussi l’année de l’inauguration du canal de Suez)?

 

L’Invention de la Nature d’Andréa Wulf est beaucoup plus qu’une simple biographie de Humboldt, un bon tiers du livre est consacré aux savants et politiques s’inspirant de ses œuvres. J’ai pris 24 pages de notes et un seul billet serait beaucoup trop long pour résumer le livre.

Lire aussi les avis de Dominique ICI, de Claudialucia ICI de Keisha ICI

Lisière – Kapka Kassabova -Marchialy

 

BALKANS

J’ai débuté par la mer Noire, au pied de l’énigmatique massif de la Strandja, où les courants méditerranéens et balkaniques s’entremêlent ; je me suis aventurée vers l’ouest dans les plaines frontalières de Thrace, sillonnées
de couloirs marchands où se trament des échanges plus ou moins licites ; j’ai franchi les cols des Rhodopes, où
le moindre sommet fait l’objet d’une légende et où le moindre village réserve des surprises ; puis j’ai bouclé la
boucle en terminant par la Strandja et la mer Noire.

Un gros coup de cœur!

Kapka Kassabova est née en Bulgarie en 1973 à Sofia qu’elle a quitté avec sa famille après la Chute du Mur de Berlin. Elle habite maintenant en Ecosse et écrit en anglais. Elle est retournée en Bulgarie sur la Riviera Rouge plages de la Mer Noire où elle venait en vacances avec ses parents dans les stations balnéaires fréquentées par les cadres d’Europe de l’Est. Fréquentées aussi par les candidats à la fuite à travers le rideau de fer, allemands en « sandales« , Tchèques, Bulgares. 

Du fait de sa seule présence, la frontière est une invitation. Viens, murmure-t-elle, franchis cette ligne. Chiche ? Franchir cette ligne, en plein jour ou à la faveur de la nuit, c’est la peur et l’espoir amalgamés.

L’écrivaine ne convoque que très peu ses souvenirs d’enfance mais elle s’installe dans un petit village-dans-la vallée déserté de ses habitants. Ceux qui sont restés sont accueillants. Ils livrent à  Kapka Kabassova des secrets comme ceux des Agiasmes, les sources sacrées depuis la nuit des temps, ou les Nestinari qui marchent sur les braises et possèdent les dons du chant ou de la divination. 

On célèbre aujourd’hui le festival du feu des saints Constantin et Elena. Ils ne sont ni plus ni moins qu’une variante
du double culte de la déesse Terre et de son fils et amant, le dieu Soleil. Des représentations de la dualité dionyso-apollonienne au cœur du culte du feu. La rencontre du solaire et du chtonien.

La montagne sauvage recèlent encore d’autres mystères : des pyramides  – Le Tombeau de Bastet ,

Le « Grand Site », car on avait retrouvé dans les parages plusieurs strates d’habitations antiques : un lieu de culte
thrace composé de plusieurs édifices disposés en cercle baptisé Mishkova Niva, tout équipé, avec autel
sacrificiel et reliquaire orné d’inscriptions gravées par des prêtres orphiques ; un tumulus ; un fort thrace
romanisé ; une maison de villégiature romaine et un réseau de mines de cuivre datant de l’Antiquité.

De nombreux trésors furent enterrés dans le Grand Site, mais aussi par les habitants chassés de leurs maisons. La profession de Chasseur de Trésor fut répandue ainsi que celle de passeur de fuyards ou de migrants et parallèlement de gardiens de la frontière qui ont souvent abattu ceux qui voulaient passer en Turquie. Cette forêt possédait  du Barbelé dans le cœur. les souvenirs de l’époque communiste  sont encore très présents. Le franchissement du Rideau de Fer n’est pas le seul passage : contrebande, et maintenant Syriens, Afghans tentent de rejoindre l’Europe à travers cette frontière. Impossible de lister tous les mystères. Il faut lire Lisière

l’Or des Thraces

les Couloirs Thraces

La Thrace antique se déployait sur toute la partie nord-est de la Grèce actuelle, y compris les îles de Samothrace
et de Thassos, ainsi que la partie européenne de la Turquie et l’intégralité du territoire bulgare ; de l’autre côté
du Danube, elle englobait la Roumanie jusqu’au massif des Carpates, quelques régions serbes et la république de
Macédoine. Les Thraces n’ont guère laissé de traces écrites, mais on a retrouvé énormément de vestiges

[….]
leurs sépultures peintes et leurs objets en or demeurent inégalés dans le monde antique

[…]
Hérodote, notre principale source d’information sur les Thraces, les décrivait comme les tribus les plus
puissantes et nombreuses de son époque. 

Les « couloirs » font référence aux couloirs migratoires mais aussi aux couloirs des tombes thraces que j’ai eu le plaisir de visiter en Bulgarie. Kapka Kassabova descend de la montagne pour explorer cette région qui s’étend actuellement sur trois états : Bulgarie, Turquie et Grèce. Elle nous fait découvrir Svilengrad, la ville de la Soie, ville frontalière, Edirne et un fleuve : la Maritsa bulgare appelée Meriç en Turquie, Evros grec qui fait la frontière entre la Turquie et la Grèce, entre l’Union Européenne et la Turquie, presque l’Europe et l’Asie! Courants d’échanges de populations entre Grecs et Turcs, Turcs et Bulgares, Bulgares musulmans mais bulgarophones, populations qui ont dû choisir entre leur langue maternelle et leur religion, sans parler des Gitans et des Pomaques(musulmans parlant bulgare mais répartis sur la Bulgarie, la Turquie et la Grèce). Porosité de cette frontière. Je me souviens d’une photo ancienne vue dans la maison d’hôte d’un village bulgare : des files de réfugiés avec leurs paquets sur un pont….

Il serait tentant d’établir un parallèle entre l’expulsion des Turcs de Bulgarie et l’horreur que les nationalistes
serbes allaient infliger à la Bosnie, non loin de là, car dans les deux cas, on chercha à justifier les atrocités par
des anachronismes crasses en invoquant le « joug turc ».

[…]

La guerre en Yougoslavie était due à un virus nationaliste serbo-croate réactivé après être resté en sommeil
pendant des décennies,

[…]
alors que la purge ethnique en Bulgarie constitua l’ultime exaction imbécile du totalitarisme crépusculaire. 

Ces migrations ne sont pas terminées : Syriens, Kurdes et Afghans tentent de rejoindre l’Union Européenne, Kapka Kassabova les rencontre, noue des sympathies et met des noms, des histoires personnelles sur ces hommes et ces femmes qu’on désigne souvent par « migrants« sans chercher à les connaître.

Les cols des Rhodopes forment la troisième partie du voyage, fief des Pomaques. l’écrivaine s’installe dans Le Village-où-l’on-vit-pour- l’Eternité. Elle prend pour guide dans une randonnée sauvage Ziko, personnage original, (passeur de clandestins, contrebandier ou trafiquant de drogues?)  sur la Route de la Liberté qui traverse la forêt jusqu’à Drama et Xanthi en Grèce. Traversée aventureuse! Les Rhodopes, comme la Strandja sont des régions très mystérieuses depuis la plus haute antiquité – terre orphique, ou légende de la tunique de Nessos. Il est question de la culture du tabac, de la soie. Ne pas oublier la déportation des Juifs :des 11343 Juifs de Dràma, Kavala, Xanthi et de Macédoine aucun n’est revenu. J’ai pris des pages de notes et ne peux pas les copier toutes!

J’ai été bluffée, scotchée par ce gros livre (488 p).  Je regrette de l’avoir terminé.  J’ai découvert qu’elle avait écrit To the Lake pas encore traduit que je compte bien lire. 

Europolis – Jean Bart (Eugeniu Botez)

DANUBE

Le Palais de la Commission Européenne du Danube à Sulina

A la suite de Danube de Claudio Magris où j’ai trouvé la référence du livre, et du Pilote du Danube de Jules Verne, j’arrive à la Mer Noire. Inutile de chercher Europolis sur l’Atlas. Je pense d’abord à une ville fantôme ou à une ville de Science-Fiction. Non, Europolis  était la ville de la Commission Européenne. 

Europolis est l’humble Sulina roumaine, petite ville de littoral et grand port sur le Danube, siège de la
Commission européenne du Danube….

….après la Guerre de Crimée, la Turquie ne pouvant pas et la Russie ne voulant pas assurer la navigation sur le fleuve, les grandes puissances qui avaient besoin du blé roumain avaient organisé après la guerre de Crimée la fameuse Commission européenne du Danube

Selon Wikipedia,  À la fin du xixe siècle, elle affichait une population de 4 889 habitants dont 2 056 grecs pontiques, 803 roumains, 553 lipovènes, 444 arméniens, 268 turcs, 211 austro-hongrois, 173 juifs, 117 Albanais, 49 allemands, 45 italiens, 35 bulgares, 24 maltais britanniques, 22 tatars, 22 monténégrins, 21 serbes, 17 polonais, 11 français, six danois, cinq gagaouzes, quatre indiens britanniques et trois égyptiens. 

Sulina était donc une ville cosmopolite, comme tous les ports de commerce, porte de l’Europe vers l’Orient, entrée aussi du trafic fluvial sur le Danube, le plus grand fleuve européen. La communauté la plus importante était celle des Grecs à cause de la présence historique des Grecs autour de la Mer Noire et aussi à cause de l’importance des armateurs Grecs dans le trafic maritime et le commerce.

« C’est que les Grecs ont, à leur manière, raison lorsqu’ils se prétendent les hôtes les plus anciens de ce littoral.
Dites-moi, n’y a-t-il pas eu ici des colonies grecques ? Avez-vous oublié l’histoire et l’expédition des
Argonautes qui cherchaient par ici la Toison d’or ?

Critiques ouvertes, discussions violentes, car tout Grec naît marin ; nonobstant son métier, il est en outre
capitaine… de navire, de caïque ou de barque. »

Les personnages du romans sont pour la plupart grecs et le Grec apparait « dans le texte » du roman écrit par ailleurs en Roumain. C’est l’histoire du retour d’un enfant du pays expatrié en Amérique. L’histoire commence avec la réception de la lettre annonçant ce retour. Dans l’imaginaire de tous, les Grecs font fortune en Amérique ; Nikola, le frère de Stamati, le cafetier, ne peut être que millionnaire. Chacun spécule sur cette fortune et chacun rêve de s’associer pour investir dans un projet mirifique.

L’Américain fut célébré comme un authentique héros de l’Antiquité, de retour dans sa patrie après une longue
odyssée.

Nikola n’arrive pas seul, il est accompagné de sa fille Evantia, noire de peau et d’une grâce telle, qu’elle acquiert le surnom de Sirène noire. On se dispute sa compagnie aussi bien dans la communauté grecque qu’au Palais de la Commission Européenne tous les marins et les officiers de marine la convoitent. La déception de le découvrir sans le sou sera très cruelle.

Europolis est aussi une histoire d’amour. Il est beaucoup question d’amour chez ces marins qui font escale à Sulina. Ce n’est pas l’aspect le plus plaisant du livre : la misogynie qui s’étale sans fard est difficile à lire pour la lectrice de 2020. L’amoureux transi moqué par ses camarades, le séducteur, Don Juan sans scrupule, les amours vénales des marins qui font relâche au port. On devine dès le début que la belle jeune fille naïve est promise à la déchéance. Il faudrait pouvoir sauter les chapitres entiers où les marins échangent ces considérations machistes.

Europolis est aussi une très belle évocation du delta, de l’ambiance de cette ville écrasée de chaleur l’été, prise dans les glaces l’hiver, du fleuve :

Vous allez voir l’un des spectacles les plus grandioses de la nature. Observez la couleur de l’eau. Deux nuances
bien distinctes. Nous sommes en mer, mais nous voguons déjà dans les eaux du Danube. Tenez, la surface est
toute bleue jusqu’à l’horizon, et uniquement dans la direction que nous suivons, une large bande couleur café
partage le miroir d’eau. C’est l’eau douce, boueuse, du fleuve, qui passe au-dessus de l’eau salée et limpide de la
mer sans s’y mêler à ce stade. Deux domaines, deux forces formidables de la nature se rencontrent ici sous nos
yeux. Le fleuve dominateur, qui n’a pas connu d’obstacles dans son cours et que nulle force n’aurait pu arrêter, n’interrompt pas sa course, il continue en haute mer jusqu’à ce qu’il y perde son eau et son nom. C’est ici que la personnalité du Danube disparaît après avoir englouti l’eau de cent trente rivières, après avoir baigné sept pays, cinquante ville, coupé l’Europe en diagonale.

J’aurais aussi pu évoquer les pirates qui volent le blé, le transportent dans des chalands à double cale…cette lecture est pleine de surprises.

Le Pilote du Danube – Voyages Extraordinaires de Jules Verne

POLAR FLUVIAL ET DANUBIEN

….. »Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d’un énergique coup d’aviron, il s’efforça de se
rapprocher de la rive droite. Si cette manœuvre n’eut pas tout le résultat qu’il en attendait, c’est pourtant à elle
que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut. Rattrapée par le météore continuant sa course
furieuse, la barge évita du moins la montagne d’eau qu’il soulevait sur son passage. C’est pourquoi elle ne fut
pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manœuvre d’Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du
tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon. À peine effleurée par la
pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l’embarcation fut presque aussitôt lâchée
qu’aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s’enfuyait en rugissant vers l’aval, tandis
que la résistance de l’eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge. »

Quel plaisir de s’évader au fil de l’eau à bord de la  grosse barque du pêcheur Ilia Brusch, champion  de la Ligue Danubienne des Pêcheurs au concours 1876 de Sigmarigen à Routchouk. Ilia a imaginé ce périple comme une véritable opération de communication : annonçant ses étapes par voie de presse, vendant aux enchères le produit de sa pêche.

Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées par un perpétuel brigandage.

Les voleurs, très mobiles, sont insaisissables et la police fluviale délègue un fin limier Karl Dragoch pour les arrêter. L’enquêteur, incognito, s’invite à bord de la barge d’Ilia Brusch. Jusqu’à Vienne c’est une véritable partie de pêche et de plaisir. Tout se complique quand le pêcheur fait escale dans la Capitale et que de nouveaux personnages s’immiscent dans la navigation. Véritable imbroglio d’identités, Ilia Brusch est-il le paysan Hongrois qu’il prétend?

A l’escale suivante, en Hongrie, une villa est dévalisée, une tempête chahute la barque et Karl Dragoch tombe dans le Danube…C’est un roman d’aventures!

L’action se déroule en 1876 avec les guerres d’indépendances des patriotes bulgares contre la Turquie, trafics d’armes, pirates du Danube.

Il y a aussi un une romance.

Tous les ingrédients pour un polar aventureux très réussi.

 

 

Sur la route du Danube – Emmanuel Ruben – Rivages

DANUBE

Je me suis laissé entraîner dans cette équipée à vélo, chevauchée effrénée de ces deux Haïdouks, cyclistes et nomades qui remontent la route du Danube de l’Orient vers sa source sur les pas des envahisseurs Huns, Avars, Magyars, Péchenègues, Turcs….et ceux des migrants Syriens ou Afghans. 

« Vous allez rouler à contresens de Napoléon, d’Hitler et de l’expansion Européenne, mon pauvre ami! Et vous avez bien raison quand on pense comment ces aventures ont terminé! »

Aventure cycliste, sportive, mais aussi littéraire. Emmanuel Ruben écrit comme il roule :  à perdre haleine dans les pistes et les chardons, paresseusement, prenant le temps d’un coucher de soleil ou de l’envol d’un héron. Il connait :

l’extase géographique, le bonheur de sortir de soi, de s’ouvrir de tous ses pores,  de se sentir traversé de lumière. 

Ambitieux, devant la copie de la Colonne Trajane de Bucarest :

il faudrait écrire un livre qui s’enroule comme la colonne Trajane, l’hélice de l’Histoire s’enroule en bas-relief où sont gravées les aventures de l’empereur Trajan et du roi Decebale sur les bords du fleuve – oui je voudrais une sorte de rouleau original du Danube, un rouleau sans ponctuation, sana alinéa; sans paragraphe, un rouleau sans début ni fin, un rouleau cyclique, évidemment car c’est cela aussi le Danube.

Partis d‘Odessa, les deux compères veulent goûter à la steppe comme les envahisseurs d’autrefois. Ils traversent la steppe,  le delta ukrainien sur des routes dangereuses ou sur des pistes poussiéreuses, traversent la Moldavie

« cinq minutes en Moldavie, une demi-heure à ses frontières »

En Roumanie à  Sulina  (=Europolis)

Sulina

« Au kilomètre zéro du Danube, à la terrasse du Jean Bart, le dernier café sur le fleuve, le capitaine Hugo Pratt buvait une bière. Cela se passait en juillet de l’année 2*** »

imagine-t-il comme incipit de son futur livre.

A Galati et Braila il évoque Panaït Istrati et ses romans Nerrantsoula et Tsatsa Minnka ainsi que Mihail Sebastian , « trop juif pour les Roumains, trop roumain pour les Juifs » et son roman prémonitoire L’accident. Dans le Baragan, le vent les freine, projetant les fameux Chardons du Baragan (mon livre préféré de Panaït Istrati). En Bulgarie, à Roussé, ils visitent la maison d’Elias Canetti transformée en studio ou répètent des groupes de rock local. 

les chardons de la steppe

Géographie et histoire :

En Bulgarie, il évoque aussi le Tsar de Bulgarie Samuel 1er (1014). Leur passage à Nicopolis est l’occasion de raconter la « grande déconfiture » selon Froissart, défaite des Croisés en 1396.  Souvenirs d’un voyageur Evliya Celebi(1611 – 1682). Visite en Hongrie du cimetière de la bataille de Mohacs (1687)…. 

La bataille de Nicopolis : la Grande déconfiture des Croisés

Leur voyage est aussi fait de rencontres :  Raïssa, lipovène parle Russe avec eux. Vlad, le compagnon de l’auteur est Ukrainien, Samuel (le héros) se débrouille en Russe, en Serbe, en Turc et en Italien. Tant qu’ils sont en Roumanie, en Bulgarie et en Serbie, ils se débrouillent bien et ont de véritables échanges avec les piliers de bistro, les passants de hasard qui les aident pour réparer les vélos. Ils passent des soirées mémorables à boire des bières  de la tuica ou rakija, ou à regarder le coucher de soleil avec l’accompagnement d’une trompette de jazz tzigane. Rêve d’une île turque disparue Ada Kaleh, Atlantide qu’ils ne devineront pas, même en grimpant sur les sommets. 

la scène la plus kusturiciene de ce voyage : trois tsiganes dans une charrette tractée par deux ânes remorquent une Trabant

 

Les routes sont parfois mauvaises. Ils se font des frayeurs avec les chiens errants

Ces chiens sauvages sont les âmes errantes de toutes les petites nations bientôt disparues d’Europe. Le nationalisme est une maladie contagieuse qui se transmet de siècle en siècle et les clébards qui survivront à l’homme porteront le souvenir de cette rage à travers les âges. 

Comme Claudio Magris, ils s’arrêtent longuement à Novi Sad en Voïvodine ou ils ont des amis de longue date, du temps de la Yougoslavie.  mais contrairement à Magris qui part à la recherche des Allemands venus en colons peupler les contrées danubiennes, Ruben reste à l’écoute du Serbe, du Croate, des Tsiganes à la recherche des Juifs disparus dans les synagogues en ruine ou dans le cimetière khazar de Celarevo. Au passage je note dans les livres références Le Dictionnaire khazar de Milorad Pavic, La treizième tribu d’Arthur Koestler (que je télécharge). Je note aussi Le Sablier de Danilo Kis. Inventaire des massacres récents ou moins récents, victimes du nazisme en 1942, ou bombardements de l’OTAN (1999) 

 « délires nationalistes de la Grande Serbie, Grand Croatie, Grande Bulgarie, Grande Albanie….etc d’où découlèrent les guerres balkaniques, La Première guerre mondiale et les guerres civiles yougoslaves. La balkanisation est un fléau qui touche chaque peuple et son voisin, une maladie contagieuse qui se transmet de siècle en siècle et de pays en pays : la maladie de la meilleure frontière »

L’arrivée en Hongrie coïncide avec les pluies du début septembre qui les contraignent à traverser la puzsta en train. difficulté de communication, les Hongrois parlent Hongrois (et pas nos deux compères) les rencontres se font plus rares. De même en Slovaquie, en Autriche, en Allemagne, les deux cyclistes n’ont que peu de contacts avec la population germanophone. En revanche, ils ont le don de trouver  des guinguettes, bars ou restos où officient Croates, Kosovars ou Serbes avec qui ils sympathisent immédiatement.

Altedorfer

Les pistes cyclables (communautaires) sont plus confortables quand ils traversent l’Autriche mais elle n’ont plus la saveur de l’aventure. Ils croisent même un grand-père de 78 ans et son petit fils de 9ans. Un couple de retraités maintiennent la même moyenne que nos deux champions, grâce à l’assistance électrique. Leurs visites de musées et châteaux se font plus touristiques. Près de Vienne  musée Egon Schiele (mort de la grippe asiatique). Visite du Musée d’Ulm : musée de la colonisation des souabes. Toujours consciencieux ils ne zappent pas le musée de Sigmaringen, ni les autres curiosités touristiques mais l’élan d’empathie n’y est plus. Legoland à Audiville, Europa-park! 

Egon Schiele : Durch Europa bei Nacht

Le périple se termine devant les drapeaux du Parlement Européen à Strasbourg. En route ils ont découpé les étoiles du drapeau européen

un voyage d’automne dans le crépuscule d’une Europe qui a perdu ses étoiles en traquant ses migrants

Il s’agissait bien de parler d’Europe, de faire surgir une autre Europe de cette traversée d’Est en Ouest. En route, en Slovaquie, un monument de ferraille représente le cœur de l’Europe. mais pour l’auteur :

Le cœur de mon Europe bat au sud-est entre Istanbul et Yalta, Novi  Sad et Corfou dans l’ancien empire du Tsar Samuel…

 

Danube (2) Claudio Magris – Café Central à Vienne

MITTEL EUROPA – LIRE POUR VOYAGER

Magris consacre 70 pages à l’étape viennoise de son épopée danubienne. Pèlerinage littéraire plutôt qu’excursion touristique : aucune description des musées ou châteaux, même les parcs sont oubliés.

Le chapitre est intitulé « CAFE CENTRAL »  ce sont les lieux privilégiés de la vie intellectuelle viennoise et c’est là que Magris choisit de faire ses rencontres. Je fais la connaissance avec Peter Altenberg, mannequin de bois qui lit encore son journal au Café Central (j’ignorais jusqu’au nom de ce poète) . Un autre habitué des lieux était Trotski 

C’est aussi ici que s’asseyait Bronstein, alias Trotski, à telle enseigne qu’un ministre autrichien, mis au courant par les services secrets qu’une révolution se préparait en Russie, avait répondu « Et qui devrait la faire; en Russie, la révolution? Ce M. Bronstein peut être qui passe ses journées au Café Central? »

La maison de Wittgenstein n’existe plus, à sa place l’ambassade de Bulgarie, amusant?

La baronne Marie Vetsera n’aimait pas la musique de Wagner, et disait même qu’elle ne pouvait pas le souffrir ; aussi lorsque l’Opera de Vienne inaugura avec l’Or du Rhin un cycle Wagner, cette aversion fut un prétexte pour ne pas aller à l’Opera….

Elle allait rejoindre l’archiduc Rodolphe de Habsbourg. Et c’est ainsi que l’auteur introduit le drame de Mayerling!

 

A nouveau, nous croisons Joseph Roth, puis Karl Kraus et au hasard de cette lecture je glane le titre d’un roman de Jules Verne : Le Pilote du Danube que je télécharge sur le champ (mauvaise pioche, il est numérisé avec les pieds et illisible).

Au Café Hawelka nous attend Elias Canetti

Sur la Karlsplatz on célèbre par une exposition le tricentenaire du siège de Vienne par les Turcs (1683) occasion d’un rappel historique.

Après les célèbres cafés, Magris poursuit son pèlerinage dans les cimetières où l’ont voit la tombe d’Altenberg, celle de Schoenberg.

Impossible de ne pas évoquer l’Anschluss, et les suicidés de 1938 comme Egon Friedell.

Au café Landtmann : Lukàcs

Puis visite des maisons de Joseph Roth et de Freud, Berggasse 19..

Avant de quitter l’Autriche, il s’arrêtera à Eisenstadt, ville de Haydn : Là où se trouve Haydn, rien ne peut se passer!

Je viens de lire le retour des trains de nuit pour fin 2021. Je vais réserver un aller pour Vienne et cette fois-ci, je relirai Magris avant de partir!

Les Aigles Endormis – Danü Danquigny

MASSE CRITIQUE DE BABELIO  – SÉRIE NOIRE – ALBANIE

L’Albanie est source d’inspiration pour les romans noirs!

De mémoire, citons Six fourmis noires de Sandrine Colette, Les assassins de la Route du Nord d’Anita Wilms, et les polars de Fatos Kongoli.

Avec ses traditions de vendetta, son code d’honneur ses villages isolés,ses montagnes sauvages, la violence trouve tous les ingrédients pour un roman de la Série noire! C’est aussi un des derniers pays à l’écart de l’Union Européenne qui  fournit  un exotisme dépaysant. Le pays des Aigles.

Les Aigles endormis se déroulent à Korcë. Le narrateur, Arben, et ses amis d’enfance, assistent à l’écroulement du régime d’Enver Hoxha dont l’oppression paranoïaque rendait toute initiative personnelle impossible. Aux règles absurdes d’Hoxha, succède un état où il n’y a plus de règles et toutes transgressions deviennent possibles.

Les grandes « restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en avaient laissé plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvrait leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’Apocalypse : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation. Nous participons activement à la dernière

Avec la fuite des hommes vers l’Eldorado de Grèce ou d’Italie se sont d’abord organisés des réseaux de passeurs. Passeurs de travailleurs clandestins, puis contrebande de toutes sortes de marchandises « tombées du camion », drogue, enfin passeurs de femmes et proxénétisme. Les réseaux mafieux s’organisent. Aucune règle, aucun code d’honneur : la loi du plus fort, la violence pure des règlements de compte.   Quand la contrebande ne suffit plus viennent les plus grandes des arnaques : les pyramides. Certains sont de vrais méchants, d’autres seulement faibles se laissent piéger. Arben imagine qu’il pourra émigrer quand il aura accumulé un pactole. On n’échappe pas aussi facilement à l’emprise des mafias….

Vingt ans plus tard, Arben rentre en Albanie venger la mort de Rina, sa femme. Le roman se construit avec des retours en arrière entre sa jeunesse et 2017. La violence extrême règne encore.

musée archéologique de Korçë13

Coups, sang, tueries se succèdent jusqu’à l’écœurement. Rien n’est épargné au lecteur. Réalisme ou complaisance? Pour pimenter le récit, l’auteur parsème le roman de mots et d’expression en albanais. Il aurait été bien aimable de fournir une traduction et une transcription phonétique.

Clichés ou regard objectif? Je sors de cette lecture avec  l’impression mitigée d’une plongée dans la noirceur où je n’ai pas retrouvé l’Albanie que nous avons visitée.

Fin du confinement!

11 Mai 2020 : dé-confinement!

 

Après 55 jours de confinement, nous avons enfin le droit de sortir sans attestation, sans la limite d’un kilomètre, ni celle de l’heure permise!

Est-ce la liberté?

Pas tout à fait!

Pour traverser Paris en métro, il faudra ruser entre les « heures de pointe », Pour aller à la campagne  limite de 100 km. Pour les vacances, pas de projet.

 

En l’absence de cinéma, de randonnées, d’expositions….il reste la lecture.

 

Serie CONTAGION: La Peste écarlate de Jack London, Le Samedi de la Terre d’Erri de Luca, L’Année du Lion de Deon Meyer, Le Hussard sur le toit de Giono, La Peste de Camus, Contagions de Paolo Giordano. 

CHALLENGE JACK LONDON   : Marin Eden, La Peste écarlate, Le Peuple de l’Abîme,  Le Vagabond des Etoiles, les Vagabonds du Rail, Construire un Feu

CHALLENGE BALZAC : Pierrette

Série VAGABONDAGES vagabondages de Lajos Kassak , et les deux Vagabonds de London

Série AFRIQUE : Le Temps des Hyènes (Soudan), Tout s’effondre Chinua  Achebe  (Nigéria )

LITTÉRATURE ITALIENNE Le temps des Hyènes Carlo  Lucarelli, Trois heures du matin Gianrico Carofiglio, Canal Mussolini Antonio Perracchi; Le Samedi de la Terre Erri de  Luca, 

LITTÉRATURE FRANCAISE : La Tresse Laetitia Colombani, Tu seras un Homme Pierre Assouline, Un Amour à l’aube Elizabeth Barillé

POLARS : ADN Yrsa Sigurdardottir, La Daronne Hannelore Cayre

FEMMES : La Tresse, Le Silence d’Isra Etaf Rum

Certains livres figurent dans deux rubriques!  Jack London m’a offert les plus belles évasions.

Se poser pour lire, lire pour voyager, lire pour réfléchir….

Une autre évasion : les minuscules voyages dans le quartier  m’ont donné l’occasion de découvrir les floraisons printanières. Je fais des inventaires botaniques au cours de mes voyages. J’ai pris le temps de voir les progrès du printemps. J’ai pris plaisir de découvrir chaque épanouissement, et j’ai éprouvé de regrets de les voir se faner si tôt. Il a fait si beau et si chaud que chaque jour une fleur en a remplacé une autre. En mars, les cerisiers blancs furent supplantés par les pompons roses des cerisiers japonais. Narcisses, muscaris et tulipes ont donné leur floraison tandis que pensées, primevères et giroflées mêlés étaient plus durables.Les iris existent sous multiples couleurs et variétés.  Mi-avril, azalées, rhododendrons ont explosé. Senteurs des lilas, puis des acacias. Ensuite, fleurirent les cistes, et en mai vint le temps des roses. Maintenant ce sont les sauges de toutes variétés, coquelicots et bleuets, pavots dans les jardins. Les  inflorescences des lavandes attendront encore un peu.

Jamais je n’aurais pensé avoir tant de joie des massifs que les jardiniers de la Ville de Créteil installent chaque année. jamais je n’avais autant photographié les fleurs. Une fleur par jour sur la page FaceBook….

Le temps suspendu a été celui du printemps, de la floraison et je l’ai goûté comme par surprise.

 

 

 

Vagabondages – Lajos Kassak – Séguier

de BUDAPEST à PARIS

J’aime les relations  de voyage, surtout de voyages à pied. Vagabondages raconte l’errance de Lajos Kassak entre Budapest et Paris en 1909 à 22 ans. J’ai pensé au Temps des Offrandes de Patrick Leigh Fermor qui est un de mes livres favori. Fermor, à 18 ans en 1933 a fait la route inverse, de Londres vers Budapest « comme un clochard« . 

Lajos Kassak est devenu par la suite un peintre réputé et un poète reconnu. J’ai téléchargé ce livre avec une grande attente (trop grande).

Lorsque Lajos Kassak quitte sa ville en compagnie de son ami Gödrös c’est un tout jeune homme, apprenti serrurier qui cherche l’aventure sans projet précis, son but Paris « A Vienne, nous chercherons de l’ouvrage […] nous apprendrons bien l’Allemand…«  . Partis sur le Danube en bateau ils débarquent à Presbourg (Bratislava)  sans faire la moindre observation sur le paysage ou les monuments. A Vienne, ils ne cherchent guère à s’embaucher ; dans les ateliers qu’ils visitent, ils demandent plutôt l’aumône. De Vienne, le seul lieu visité est l’asile de nuit. Puis ils partent à pied, mendiant chez les paysans. Ces jeunes feignants ne me plaisent pas trop. Leurs aventures, ampoules aux pieds, repas de lait aigre…ne me passionnent pas. Si au moins ils décrivaient les contrées traversées…Vagabonds vraiment trop paresseux pour moi. Arrivés à Passau

Nous étions déjà des durs, cyniques et sans vergogne »

 

 

« A l’intérieur de l’Allemagne, les ouvriers itinérants étaient secourus officiellement par l’Etat. C’était un retour au régime des corporation : les jeunes compagnons y étaient tenus de prendre la route et remis à eux-mêmes de voir, de vivre, d’amasser des expérience pour l’avenir. pour ces jeunes gens curieux de découvrir le monde, il y avait dans chaque commune des installations qui les prenaient en charge »

En Allemagne, les Wandervogel étaient un mouvement de jeunesse, précurseurs des hippies d’après Wikipédia. L’errance de nos jeunes vagabond est plus facile. Ils s’organisent.

A Stuttgart,  Lajos Kassak rencontre Emil Szittya  (qui deviendra ultérieurement un critique d’art et un écrivain reconnu) mais qui n’est encore qu’un schnorrer qui profite des œuvres caritatives des Communautés juives et d’un carnet d’adresses bien fourni, il fréquente aussi bien anarchistes, végétariens, homosexuels et vit en parasite sans aucun remords. Bon camarade, il fait profiter Kassak de ces aubaines. A partir de cette rencontre le livre prend une tournure plus intéressante, variée et vivante. Les aventures de ces larrons deviennent même très amusantes.

De passage à Bruxelles, ils rencontrent des révolutionnaires russes. A Bruxelles encore, Kassak visite des musées, des expositions. Devant l’oeuvre de Konstantin Meunieret de celle de Rodin,  il s’emballe:

j’étais entré dans le monde de l’art, et j’étais capable d’y vivre de façon si intense qu’il me restait à peine de temps et de goût pour les affaires du monde. 

C’est là qu’il ressent les effets de son vagabondage :

Au cours de mes vagabondages, qui n’étaient pas autre chose, en apparence qu’une tentative de propre-à-rien pour couper au travail, ma vision du monde s’était élargie, mes pensées et mes sentiments purifiés. 

Expulsés de Belgique après une réunion avec des révolutionnaires russes, indésirables en Allemagne, ils prennent le train pour Paris. Paris, 1909, on aurait pu imaginer les rencontres avec tous les artistes de Montparnasse. Déception! Kassak ne songe qu’à retourner à Budapest.