Le Fabuleux piano – Sonia Devillers

RENTREE LITTERAIRE 2026

« La palpitante saga des toiles de maître a pris toute la lumière. Le pillage de la musique, entreprise tout aussi
politique, est resté dans l’ombre. Il a pourtant concerné bien plus de gens, dont l’instrument était parfois le
seul gagne-pain. »

Non pas un mais deux fabuleux pianos :  le Bechstein de la grand mère de l’autrice, laissé derrière elle en Roumanie. Le Erard n°68037, piano de concert ayant appartenu à la famille Enoch, volé par les nazis en 1943. 

« J’ai cru sincérement chercher un  beau piano. En réalité, j’ai trouvé une famille »

Sonia Devillers nous conte la saga de la famille Enoch, éditeurs de musique sur plusieurs générations. Elle commence avec l’arrivée de Carl, à la suite des révolutions de 1848 de  Francfort-sur-le Main, à Paris, capitale des droits de l’homme qui avait émancipé les Juifs dès la Révolution de 1789.

« Les hommes naissent égaux devant une portée. Juifs ou pas Juif, la croche est la même pour tous »

Son fils Wilhelm commande en 1890 un piano à queue, un N°2 de chez Erard. J’apprends que « chaque piano contient une forêt, une forêt idéale » : chêne, hêtre, tilleul, charme, pin poirier, palissandre….Le piano est livré boulevard des Italiens, au siège des Editions Enoch Père&Fils. Un cousin, Gabriel Astruc est associé à l’affaire. Gabriel Fauré, Camille Saint- Saëns ont joué sur le fabuleux piano. Chabrier, Ravel sont au catalogue ds éditions Enoch, comme des artistes de cabaret. Leon Blum est un des proches de la famille Enoch. La génération de Daniel, le fils, est marquée par l’affaire Dreyfus. En 1913 Gabriel ouvre un théâtre et programme Le Sacre du printemps, un scandale!

L’arrivée des nazis en Allemagne marque le monde de la musique. Alfred Rosenberg fait établir des listes de musiciens juifs le Lexicon der Juden in der Musik on élimine la musique dégénérée comme la peinture. Il s’agit d’éliminer tout élément juif de la musique, à commencer par Mahler et Mendelsohn, mais pas seulement…Schönberg, Hindemith, Stravinsky et Kurt Weill et le jazz sont aussi « dégénérés »

Les éditions Enoch s’intéressent au cinéma. Il ne manque d’un domaine : la chanson.  Arrivent deux compères, Prévert et Kosma, qui seront de fidèles amis.

Avec l’arrivée des Allemands, les Enoch vont se séparer : les jeunes en zone libre. Daniel et Anna, les parents, ne quittent pas Paris, leur appartement de la Rue de Courcelles, leur piano Erard et bien sûr, la maison d’édition. E, 1943 Daniel et Anna seront déportés et leurs meubles confisqués. C’est là qu’interviennent deux opérations « l’opération meubles » qui organise le pillage en règle des « appartements juifs » et le pillage systématique des instruments de musique. Les pianos se trouvent réunis dans des camps de concentration pour pianos avant d’être envoyés en Allemagne.

« Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple »

A la Libération, quand Jacques retourne Rue de Courcelles, l’appartement est vide, ses parents disparus. L’absence des objets du quotidien oblitère la mémoire.

« Être privé des choses près desquelles on a vécu, c’est être condamné à vivre avec un vide qui ne passe pas.  »

Mais la vie continue….les éditions Enoch vont connaître un succès mondial avec Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, c’est aussi une bien belle histoire.

J’ai aimé suivre cette saga familiale, évoluer dans les milieux musicaux. Et j’ai appris plein de choses sur les pianos!

Aimer Jérusalem – Nathan Denver – Gallimard

APRES LE 7 OCTOBRE

Presque 3 ans,le 7 Octobre  ne passe pas. Presse ou littérature, réseaux sociaux ou documentaires.

L’essai commence au Festival  Beyrouth Livres où Nathan Denver est invité. Les  notifications de Twitter lui  le projettent en plein massacre. Il transcrit les images de la mise en spectacle de l’horreur. Scènes insoutenables que je n’ai jamais voulu voir en détail. La version édulcorée des actualités télévisées m’a plus que suffi. Le spectacle de rue où les beyrouthins se réjouissent du massacre, fête organisée par le Hezbollah, distribution de bonbons, est d’autant plus choquant.

Nathan Dever se présente comme détaché d’Israël, du sionisme et de la religion,  intellectuel de gauche brusquement rappelé à sa condition de juif.

« En m’enfermant dans une identité qui ne m’importait pas, ils l’avaient réveillée. Pour la première fois depuis l’adolescence, je m’étais senti juif »

Intellectuel, sûrement, normalien. De gauche, voire. De sa condition de juif, il ne s’est pas tellement éloigné. Agnostique adulte,  adolescent, il se serait vu rabbin et il a fait des études religieuses. Ses références bibliques rendent l’essai passionnant. Indigné par

« un fanatismo-totalistarisme à l’israélienne , pot-pourri d’intégrisme religieux aux accents idolâtres et de nationalisme agressif et colonial. »

Nathan Dever est très critique de leur rhétorique « stupide et deshumanisante » mais sa première critique est de nature religieuse « un sacrilège » écrit-il.

Impossible pour lui de caractériser le drame du 7 octobre, ce malheur n’a pas de nom, sinon une date. Une référence : le poème de Bialik « dans la ville du massacre  » qui raconte le pogrom de Kichenev en 1903. Sauf que le pogrom a lieu en Israël , « un Etat qui au nom du plus jamais ças’est toujours voulu invulnérable », » Pays-citadelle », le qualifie-t-il.

Nathan Dever passe ensuite aux conséquences du drame et à la riposte israélienne à Gaza, le déni d’empathie et les discours deshumanisants dans les deux camps pro-Israël et pro-Gaza. Les faux-amis, les pires ennemis.

Nathan et sa femme veulent se rendre compte de la réalité sur place, en journalistes : voyage de Presse, dans les kibboutzim martyrs, au bord de la bande de Gaza. Sur la Place des Otages, aussi.

Quelle est au juste la frontière entre la protection de soi, le désir de rendre justice et la pulsion de vengeance ?

La rencontre avec Sari Nusseibeh et une promenade dans la Vieille ville  déserte seront les seuls regards du côté palestinien. Pourtant la coexistence entre Juifs et Arabes serait la seule issue pour la paix. Actuellement, il ne s’agit plus de négociations politiques comme pour Oslo, le religieux a pris le pas sur la rationalité politique. Les guerres de religion ont-elles recommencé?

Le 7 Octobre et ses répercussions, nous l’avons dit, ont marqué ce triomphe incontestable de la collision du
théologique et du politique.

Le livre pose donc les questions du point de vue religieux (bizarre pour un intellectuel « de gauche »).

« Mais une telle interprétation procèderait surout d’une hérésie théologique : en vertu de quelle décapitation intellectuelle faudrait-il oublier Maïmonide au profit de Bezalel Smotrich et Ibn Arabi en faveur d’Ismaël Haiyeh? »

Guerre de mythes et de symboles, pour une ville qui en est tellement chargée. Un peu d’histoire pour Jérusalem : deux guerres 1948 et 1967. Alors les combattants étaient laïques. Israel luttait pour sa survie et non pas pour des motifs religieux. Seul le rabbin Goren a pensé à la souveraineté rabbinique sur le mont du Termple : il s’est fait recadrer par Moshe Dayan: hors de question de toucher à une pierre de l’Esplanade! 56 ans plus tard itamar Ben Gvir organisait une visite sur le mont du Temple.

la bombe s’amorçait : à présent que les politiques s’exprimaient de tous côtés comme des religieux, le religieux avait pris la place du politique, prêt à enflammer la région pour Jérusalem.

Voilà que Nathan Denver retourne à la source du judaïsme : selon lui les Juifs sont issus d’un livre. Et comme il a étudié pour être rabbin, il connaît fort bien le Livre et en donne une version passionnante (surtout pour la laïcarde qui étudiait Marx et Borochov au même âge). Opposant Abraham qui plaide pour Sodome et Gomorrhe à Moïse et surtout Samuel combattant Amalek

« que Sodome soit la capitale du Mal ne T’autorise pas à
déchaîner contre elle un courroux débridé.

Une ville peut être sauvée pourvu qu’elle compte dix justes ; il est inconditionnellement interdit de châtier l’
innocent avec le coupable. »

La figure de Moïse, chef politique aux accents nationaux, elle se situe aux antipodes de lapremière.

« se souvenir de ce qu’a fait Amalek » (Deutéronome 35,17) et « effacer » sa « trace » (Exode
17,14) – ce qui revient à mener contre lui une « guerre divine de siècle en siècle » (17,16).

Samuel, le juge-prophète éponyme ordonne au roi Saül de déclencher la vengeance

Toutes ces références bibliques m’ont intéressée. En conclusion il donne la parole à son maître, quand, adolescent il était déjà choqué par l’attitude de certains de ses camarardes :

Tu n’as donc pas à rougir de critiquer les Juifs qui nous font honte. Ni à prendre de gants. Au contraire, quand
tu observes les membres de notre peuple, n’omets jamais de te demander comment Ézéchiel, Isaïe ou Osée lesauraient décrits s’ils vivaient aujourd’hui. Imagine que les prophètes reviennent de la mort. Qu’ils surgissent en notre siècle. Qu’ils observent les fanatiques de ton lycée ou ceux de l’extrême droite israélienne. Quehurleraient-ils ? Sans doute quelque chose comme ceci : “Vous les maquereaux du saint, vous les voyous de lasacralité, vous les ordures de la transcendance, vous les salauds de la divinité, vous incarnez la honte du peuple d’Israël. C’est à cause de gens comme vous que Babel et Rome nous ont volé Sion, ont saccagé le Temple. Par votre faute, si vous continuez ainsi, Jérusalem s’effondrera une troisième fois. Vous n’êtes pas seulement des idolâtres déguisés en monothéistes, des païens travestis en religieux, des profanateurs à kippa et à franges. Vous êtes avant tout des Juifs  antisémites. Des antisémites de l’intérieur.”

Le chapitre sur « l’Anti-Jérusalem, Tel Aviv, capitale des corps » m’a moins passionnée. Intervient un autre personnage, un Israélien de ses amis portant un regard critique sur la politique israélienne et sur le livre que Nathan Devear écrit. Tel Aviv sonr la nom vient du titre d’un roman, Tel Aviv et sa plage, ville cosmopolite….Rien de  bien nouveau sous le soleil.

L’épilogue convoquant écrivains et philosophes m’a franchement ennuyée. Emouvante évocation de la famille de sa femme et surtout de la grand mère. Etait-ce nécessaire? Quant à BHL, il m’agace.

Un point de vue inattendu. L’auteur m’a intriguée. Brillant, érudit, certes. Provocateur, ambigu?

On l’appelait Bennie Diamond – Michaël Dichter

Recommandé sur le blog de Keisha, de Luocine et d’autres.

« Bienvenue dans le seul endroit d’Anvers où les diamants ne valent rien et où un falafel peut tout arranger ».

Premier roman de Michaël Dichter qui est également scénariste et réalisateur. Le roman nous entraîne dans le quartier des diamantaires et dans le ghetto d’Anvers ainsi qu’en Pologne, à la veille du désastre.  On découvre un monde étonnant avec des codes très stricts : codes des Juifs orthodoxes mais aussi codes des diamantaires qui forment un monde secret, cosmopolite avec des relais à Bombay comme en Afrique du Sud, mais où chaque vente est célébrée en Yiddisch : « mazal ». Monde fermé où la confiance est obligatoire mais où les coups tordus ne sont pas évitables. 

Être diamantaire, c’est avoir les clés de cette ville, frime Avroumi, visiblement chez lui. Bars, restaurants, clubs,
tout tourne grâce à nous

Roman d’apprentissage : Bennie Goodman, le fils du retoucheur, méprisé par ses camarades fils de diamantaire, livreur maladroit, cherche à se faire un nom : Bennie Diamond, comme tailleur de diamants, puis comme courtier à la Bourse des diamants. 

Roman d’amour et d’amitié mais surtout roman de transmission familiale. On découvre une véritable saga familiale avec une tradition d’hommes pieux dédiés à la prière et à l’étude, et des hommes d’affaire féroces. Traditions, embrouilles mais aussi humour. On ne s’ennuie pas.

« Ce type, il est fiable ? demande Bennie, fébrile. Isaac éclate de rire, secoue la tête. — Fiable ? On parle d’un
contrebandier, Bennie, pas de ton rabbin. Mais il sait ce qu’il fait. Et surtout il veut vendre vite. Bennie serre les
dents.
« 

En 400 pages de lecture addictive, on découvre un monde très riche et une histoire prenante.

Làzàr – Nélio Biedermann

LITTERATURE ALLEMANDE(SUISSE)/RENTREE LITTERAIRE 2026

Encore un cadeau de Babélio que je remercie !

Une traversée de plusieurs générations, de l’Autriche-Hongrie de François Joseph aux chars soviétiques de Budapest 1956.  Une saga familiale de la famille Làzàr (ou von Làzàr), aristocrates hongrois dont la famille remonte aux guerres contre les Ottomans. Château avec les portraits des ancêtres, des terres que cultivent les paysans, une forêt mystérieuse…

Dès le début du roman règne une certaine mélancolie, comme une décadence, avec la naissance de Lajos, enfant translucide, d’ascendance douteuse. Sandor, le baron, expédie les affaires courantes, tandis que Maria, la baronne mène une existence fantasque, chevauchant à travers le domaine. Imre, le frère de Sandor, est encore plus fantômatique, lecteur de contes nocturnes, ombre présente tout le temps du roman. 

« les années allaient bon train, elles définlaient tels les Roms avec leurs chevaux, à travers le royaume des Habsbourg, à travers la monarchie embourbée dans les marécages du Danube »

Lajos rêve d’Amérique, il devait embarquer à bord du Titanic.

Proclamation de la Guerre par l’Empereur. Les enfants sont expédiés à Vienne. La guerre aux portes de l’Europe passe un peu comme un rêve. Ilona, la soeur de Lajos, se marie à Berlin.

A la fin de la guerre, la Hongrie s’est séparée de l’Autriche mais rien ne trouble la routine pour les Làzàr, en leur château. Le baron sombre dans l’alcoolisme. Décadence encore. Lajos ramène  lustre et de richesse avec des affaires florissantes, ils s’installent à Budapest dans une belle demeure. Destin de la famille. De l’Histoire de la Hongrie on n’apprendra que peu de choses. Hésitations politiques avec la montée de Hitler et du nazisme. Le jugement est plutôt celui d’un esthète qui méprise la vulgarité.

Quand la Hongrie s’allie aux nazis, l’antisémitisme se profile. Ilona a épousé le fils d’un banquier d’origine juive, elle s’enfuit en catastrophe en Suisse. Lajos cache un étrange religieux, opposant au nazisme, qui a pris La Recherche pour Bible et Marcel pour prophète. Bizarre personnage. Pour Lajos, un prétexte pour ne pas bouger quand il assiste au regroupement des Juifs et à leur déportation. Ambivalence : est-il complice?

Génération suivante : un frère Pista et une soeur Eva, passent la Seconde Guerre mondiale au château sans s’impliquer plus que leurs parents. Ce n’est que l’arrivée de Soviétiques qui les feront réagir en confisquant leurs biens et en les réduisant à une condition très médiocre. Ils se laissent porter par les évènements. Seule réaction : ils tiennent à conserver les bonnes manières aristocratiques, la politesse, la tenue à table. Dérisoire.

1956 provoque une réaction, mais toujours à la marge.

Décidemment pas héroiques! Mais tellement humains.

Le roman se lit bien, la Grande Histoire en filigrane, ce n’est pas vraiment un roman historique, mais c’est une histoire prenante.

 

 

La Rumeur d’Orleans – Edgar Morin

Le meilleur hommage à un écrivain qui vient de disparaître est de le lire!

j’ai donc repris La Rumeur d’Orléans à la suite de la lecture de Une rumeur dans le vent, un roman italien de Ilaria Gaspari qui se base sur une histoire analogue survenue à Rome en 1983 CLIC

Les deux livres sont différents :  l’un est une fiction romancée, avec pour héroïne, une jeune vendeuse du magasin de confection. L’autre est un essai rédigé par une équipe de sociologues, résultat d’une enquête commandée par les institutions juives. Enquête menée par 5 sociologues. C’est un travail rigoureux qui rend compte des méthodes de travail, interviews sur le terrain, recherches dans la Presse. Des concepts très précis ont été forgés pour l’analyse : Mythe, anti-Mythe, conducteurs, anticorps…

Les schémas que Morin et ses collègues ont mis en évidence collent parfaitement au récit romain d’Ilaria Gaspari (peut-être s’en est elle inpirée?

le jumelage mythologique entre deux thématiques distinctes, l’une de traite des Blanches, l’autre concernant le juif ; celles-ci, aussitôt associées se combinent pour constituer un mythe à deux faces

Les sociologues vont explorer les deux pistes : celle de la traite des Blanches et les fantasmes des adolescentes qui ont été à l’origine de la rumeur, celle de l’antisémitisme dans la ville d’Orléans. 

 le foyer originaire est féminin, et particulièrement adolescent et juvénile

Diverses versions de l’antisémitisme sont abordées, antisémitisme nazi – on y pense tout de suite – mais aussi médiéval et les formes que la rumeur ont prises y font aussi penser avec la légende d’oubliettes, de souterrains connectés aboutissant à la Loire. Rejet des Juifs en tant qu’autres? pas forcément les 6 commerçants visés étaient particulièrement bien intégrés, sans accent étranger ni signes distinctifs. Jalousie, concurrence? Et déjà du côté de la Gauche un rejet du Sionisme après la Guerre des Six Jours, et une confusion antisémitisme, antisionisme. Déjà!

La lecture d’un texte scientifique n’est pas aussi fluide que celle d’un roman. Les auteurs discutent de chaque détail, reviennent à de nombreuses reprises sur des faits qu’ils examinent en tout sens. Mais c’est passionnant de voir la science en progrès. Les auteurs mettent en scène leurs doutes, pas d’affirmations peremptoires.

Ici on peut se poser la question de l’agent enzymatique initial : Qui a inventé ou lancé le mythe orléanais ?
Comment ? Pourquoi ? Y a-t-il eu à l’origine canular, autosuggestion, volonté de nuire, provocation antisémite?
L’hypothèse de la malveillance d’un concurrent et celle, plus plausible,

et cette dernière étonnante :

Orléans vivrait-elle encore à l’heure de Madame Bovary?

Aurait-on  pu écrire cette phrase à propos de Rome?

Un  texte encore actuel, à relire.

Lee Miller au Musée d’Art Moderne

Exposition temporaire jusqu’au 2 août 2026


Attention! Exposition très prisée, réservation recommandée! Même avec résa, queues à prévoir.
Lee Miller est un personnage romanesque. Au-delà de la qualité exceptionnelle des photographies, on peut visiter cette exposition en s’attachant au parcours de vie de Lee Miller.

« je suis née dans la chambre noire et c’est là que j’ai grandi »

Lee Miller : 1932 autoportrait

Elisabeth Miller nait en 1907. En 1917, elle reçoit son premier appareil photo. Visite l’Exposition Art Déco de Paris 1925. En 1927, engagée comme mannequin, elle adopte le prénom androgyne Lee, correspondant mieux à son caractère indépendant. 1929, Elle se présente à Paris pour étudier la photographie comme apprentie de Man Ray. En 1930, installe son propre studio-photo.

Nu penché vers l’avant 1930 – Lee Miller

Auprès de Man Ray (Emmanuel Radnitzky) elle apprend diverses techniques, dont la solarisation, elle développe les négatifs de Man Ray, même se les approprie en les retravaillant. Difficile, dans l’exposition de distinguer les photos des uns ou des autres

Têtes mises sous cloche – Man Ray et Lee Miller

1930, elle joue le rôle de la statue dans le film de Cocteau : Le sang d’un poète dont un extrait est projeté à l’entrée de l’exposition.

Une section de l’exposition UN REGARD SURREALISTE (1929-1932) on voit des photos de Paris avec des cadrages originaux et des portraits des artistes se rattachant à cette mouvance.

Portrait de l’espace près de Siwa 1937

En 1934, Lee Miller épouse Aziz Eloui Bey, et s’installe au Caire, suit des cours d’arabe, de chimie, voyage à Jérusalem et photographie l’Egypte selon des angles variés comme le Portrait de l’espace ou le goudron fondu, elle documente aussi la modernité de l’Egypte avec les tours d’une cimenterie à Helwan, l’ombre projetée sur Gizeh de la Pyramide de Chéops.

Cornouailles,1937, quatre endormies Lee Miller, Leonora Carrington, Nusch Eluard,

1937, rencontre Roland Penrose, peintre, photographe et poète britannique surréaliste. Ils passent à Mougins (portrait de Picasso) puis en Angleterre.

1938 Sur la route en Roumanie

1938, voyage en Roumanie avec Penrose , ils rencontrent l’ethnomusicologue Harry Brauner, frère de Victor Brauner, peintre surréaliste
ARTISTES ET AMIS

Leonora Carrington
Lee Miller a fait le portrait de nombreux artistes, je reconnais au passage Picasso, Cocteau, Colette, Magritte, Leaonora Carrington, Dora Maar….

Elle fait également des photographies de mode pour le magazine Vogue
SOMBRE GLOIRE : BRITAIN AT WAR

Lee Miller, correspondante de guerre

La guerre les fixe d’abord en Angleterre. Lee Miller se fait photojournaliste, elle photographie pour Vogue Londres sous le Blitz. Ses photographies sont destinées à influencer le public américain pour amener les Etats Unis à s’impliquer dans le conflit. En 1942, elle est accréditée par Vogue comme correspondante de guerre.

En Angleterre, elle fait le portrait de femmes militaires en guerre, de pilotes, radios, mais aussi d’ouvrières, de plieuses de parachute
SUR LE FRONT 1944

Lee Miller n’est autorisée à se rapprocher des combats qu’en 1944. Une série montre Saint Malo en guerre. Elle documente mais garde son regard surréaliste quand on voit un canon sous une nappe de dentelle ou des scènes étranges. Une de ses photos sera censurée : celle qui montre la nouvelle arme secrète : le napalm.

1944, Libération de Paris, ce sont les retrouvailles avec Picasso, Dora Maar, Nusch Eluard …

1945, elle suit les troupes alliées en Alsace. Un cliché est tout à fait original : en ligne directe avec Dieu un calvaire a été touché, le support des pieds du Christ se trouve pris dans les cables électriques emmêlés d’un pylône bombardé.
IL FAUT LE CROIRE : BELIEVE IT
Elle découvre Dachau, couvre le procès de Pétain. En plus des photos, rédige des textes. La salle présente des planches-contacts de cette réalité atroce. Les organisateurs de l’exposition du MAM prient les visiteurs de ne pas prendre de photos. Cela se comprend. Elle documente l’impensable pour que le monde la croit.

Comme une purification, avec Schermann ils accèdent à l’apartement de Hitler encore intact et se baignent dans la baignoire d’Hitler.

Schmattès (fringues en yiddisch) – Récit – Guillaume Erner – Flammarion

PROMENADE AU SENTIER

Schmattes

Guillaume Erner est journaliste à France Culture,  écrivain, sociologue.  Dans une autre vie, il fut un des dirigeants de La City, une marque de prêt-à-porter très en vogue dans les années 90. C’est aussi l’auteur de Judéobsession CLIC que j’ai lu « après le 7 Octobre ». Je l’ai écouté dans le podcast des Midis de Culture CLICoù il parlait de son livre Schmattès et de l’écrivain sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918). 

« Moi, j’étais à la fois l’Obélix et le Kant du schmattès. Obélix parce que j’étais tombé dedans quand j’étais petit, Kant parce que je connaissais les catégories de l’entendement. Avec des yeux de mouche, nous aurions
construit une autre géométrie. Moi je n’avais pas des yeux de mouche mais des yeux de schmattologue, c’est
pour cela que je voyais le monde autrement. »

Erner, dans Schmattès, fait un récit très personnel, il se met en scène avec ses parents, ses voisins, ses associés dans l’aventure de La City, ses succès et sa déconfiture. C’est le récit d’un quartier : le Sentier,entre Rue de Turenne, rue de Cléry, Porte Saint Martin, le quartier de la confection, des textiles depuis des décennies. Ateliers, boutiques, et tous les métiers…et ceux qu’on n’imagine même pas, boutons, étiquettes, livreurs, 

« Chaque métier portait un secret, chaque visage racontait une histoire. Le Sentier n’était pas un quartier, c’était un écosystème, et derrière chaque rideau de tissus, un théâtre d’ombres et de lumières. »

Il décortique tous les ressorts économiques de ces commerces, la sociologie, les différentes couches de population. Ashkenazes arrivés de Pologne, de Roumanie ou de Russie pour qui le textile était un moyen de vivre (et de survivre), se définissant comme ouvriers (même s’ils devenaient patrons), votant à gauche. Séfarades, pieds noirs arrivés dans les années 60, à droite (par rancoeur contre la décolonisation)  flambeurs, joyeux…

Ce pourrait être un livre de sociologie sérieux et ennuyeux, pas du tout : Erner écrit avec un humour détonnant et beaucoup de pittoresque un presque thriller, surtout quand, ayant accumulé les dettes, il est aux abois. C’est  un livre très drôle, une lecture addictive.

« À moi qui devais 250 patates, cela parlait particulièrement. Le 10 septembre, je suis allé à un concert, c’était sublime : de la musique de Lekeu, un compositeur mort de la typhoïde à l’âge de 24 ans. Le lendemain, c’était le 11 septembre, et j’ai honte de le dire mais ce jour fut une bénédiction pour moi. Disons »

Il raconte le déclin des marques attaquées par Zara, H&M, et la financiarisation du commerce des textiles.

« C’étaient les armées du Mordor – Mordor, le pays industriel et sombre du Seigneur des anneaux – au service de l’actionnaire et du dividende. Le pire, c’est qu’ils n’étaient même pas riches : de simples salariés. Pas de Porsche, pas de Rolex. Du vice pur. »

« Avec la génération Green, la question de Max Weber disparaît. Le capitalisme cesse d’être une ascèse ; il
devient un carnaval. Plus de protestants, plus de Juifs, plus de repères. Seulement des capitalistes à l’état pur,
gouvernés par l’instinct, obsédés par la maximisation immédiate »

Si  La City et des marques se termine au début de l’an 2000, la roue de l’histoire continue sa course. Zara et H&M vont être détrônées par Shein et Temu… le quartier va se vider au profit des commandes sur Internet et de la livraison des petits paquets. Erner termine son récit avec la faillite de sa marque. 

L’histoire de La City illustre une loi d’airain : la société est là pour protéger l’ordre social. Au fond, plus
personne ne connaît de Juifs du Sentier. Le capitalisme a choisi son camp : celui des multinationales qui
enjambent les lois, et non ces petites entreprises qui les enfreignent parfois.

 

Lecture agréable avec en bonus des « rencontres » avec Zola, Durkheim, Max Weber et Simmel, un côté érudit qui ne se prend pas au sérieux. Amusant!

Epilogue personnel : Mercredi,  j’ai été voir Collapse en face de Gaza au MK2 Beaubourg, un film de l’israélienne Anat Even,  j’ai traversé le quartier à pied, méconnaissable. Cafés bobos, galeries de peinture, troupes de touristes en quête de pittoresque. Je cherchais un sac  à main, je n’ai pas trouvé l’entrée du BHV rue de la Verrerie et j’ai dû marcher jusqu’au métro Louvre pour trouver une maroquinerie qui soldait pour liquidation, apparemment la dernière du quartier, queue invraisemblable devant le chausseur Minelli qui ferme à la fin du mois,  collapse in Rivoli ! 

 

 

 

Une rumeur dans le vent – Ilaria Gaspari – Ed le bruit du monde

LITTERATURE ITALIENNE

« La calomnie ne connait pas le principe des innocents, vous savez? Les gens écoutent jugent, et même s’ils décident de ne pas croire. Ils se laissent convaincre, sans le laisser transparaître »

Rome, 1983, une boutique de confection chic est en flammes…Le roman s’inspire de la Rumeur d’Orléans d’Edgar Morin. 

La rumeur est un phénomène qui couve d’abord à bas bruit avant de se propager, de surgir au plein jour par épiphénomènes qu’on ne remarque pas tout de suite. Quand la calomnie est identifiée, il est trop tard. La rumeur malveillante stigmatise les victimes, elle est indémontrable et pourtant elle court.

De la même manière, l’autrice ne raconte pas les faits . Dès le début, pourtant, un article de magazine raconte :

Le raid antisémite contre la boutique des jeunes filles

Il faut longtemps pour que se tisse l’intrigue.

La narratrice, Barbara, est un étudiante à la dérive. Elle ne parvient pas à terminer sa thèse de philosophie, Marcello, son amoureux l’a laissé tomber. Elle vivote de baby-sitting, fuit son propriétaire faute de pouvoir payer le loyer, son unique paire de botte tombe en ruine. Elle rencontre sa « pygmalione à l’accent français« , Marie-France, la patronne d’une boutique chic qui cherchait une vendeuse pour sa boutique qui affirme « tu es de la pure matière à Saint Laurent », l’habille, lui enseigne l’élégance, le maintien et les techniques de vente, l’introduit dans des fêtes romaines et finalement la loge dans un appartement avec ses deux autres vendeuses et sa chienne. 

Marie-France, imitant ce qui se fait à Paris, ouvre un rayon pour les « jeunes filles » élargissant sa clientèle aux adolescentes friandes de mode qui trouvent dans la boutique un lieu de rencontre. 

Je me suis un peu ennuyée dans cette longue introduction. La mode, le shopping ne sont pas ma tasse de thé, les « jeunes filles » m’agacent avec leur futilité. Barbara et ses deux collègues ne m’intéressent pas plus, superficielles sans personnalité affirmées, dans l’ombre de la patronne autoritaire. 

Petit à petit, le scénario déraille. Des incidents minuscules dérangent le  déroulement de la vie sociale. Un homme cherche sa femme et fait un scandale. Des mannequins, en vitrine, sont abimés. Des chenilles envahissent la boutique. Tous ces évènements semblent n’avoir aucun rapports entre eux mais la bonne ambiance du début s’altère.

Puis l’atmosphère s’alourdit encore, lettres anonymes, sourdes menaces. Une jeune cliente disparait. Marie-France, drapée dans son élégance et sa dignité ne réagit pas. Giosué, le gérant, qui a vécu les persécutions dans le ghetto de Rome, comprend la menace mais préfère laisser courir.

L’histoire est très claire, et pour limiter les risaues d’être mal interprétée, elle se répète depuis la nuit des temps, et revient chaque fois, ne serait-ce dit-on – sous forme d’une farce ; seulemnt je crois, moi, qui’l s’agit à chaque fois d’une nouvelle tragédie, même si personne ne s’en rend compte, personne ne s’en soucie. personne n’ intérêt à réfléchir. Et pas même à défendre ceux qui en sont victimes. 

Barbara qui doit tout à Marie-France découvre la calomnie par l’intermédiaire d’anciens copains de faculté. Elle aurait pu défendre sa patronne. Etrangement, par lâcheté, par conformisme, elle laisse dire, laisse faire.  Cette absence de solidarité  révoltante est bien dans la ligne de tous les faits racontés dans cette histoire.

« ils ont forcément fait quelque chose »

Histoire glaçante aujourd’hui quand on constate une résurgence de l’antisémitisme.

 

 

La Maison-Atelier de Chana Orloff, villa Seurat

ATELIER D’ARTISTE NON LOIN DE MONTPARNASSE

Maternité

Il convient de réserver sur Internet sur le site de la Maison de Chana Orloff.(www.chana-orloff.org). Elle est ouverte le week-end et certains mercredis. Pour y aller : métro ligne 6, station Saint Jacques et prendre la rue de la Tombe-Issoire.

« mon fils marin » de Chana Orloff, place des Droits de l’Enfant

Quand vous aurez trouvé Didi dans le petit square vous serez presque arrivés! Chana Orloff est une artiste qui me touche beaucoup aussi bien pour la qualité de ses oeuvres que pour son histoire.

Chana Orloff

Chana Orloff est née en Ukraine en 1888, qu’elle a quitté avec sa famille en 1905 pour la Palestine. En 1910, elle part pour Paris se perfectionner comme couturière, rencontre les artistes de Montparnasse, Soutine, Modigliani …En 1926 elle fait construire sa maison-atelier dessinée par Auguste Perret

Auguste Perret

Cet atelier son « travailloir » comporte un espace d’exposition, sorte de galerie, un atelier éclairé par une verrière et un appartement en étage. Cent ans plus tard je retrouve les oeuvres exposées

Portrait de ses contemporains

Chana Orloff a réalisé de nombreux portraits très originaux. Elle saisit les traits caractéristiques d’un personnage sans toutefois tomber dans la caricature. J’ai regretté qu’un inventaire de ces contemporains n’ait pas été fait. La guide, très aimable m’en a montré quelques un dont Anaïs Nin qui était sa voisine. Des têtes mais pas seulement. Sur les bustes ou sur les personnages en pied, on peut noter le soin porté aux accessoires, aux costume bien taillé : l’oeil de l’ancienne couturière!

Personnages mais aussi animaux comme ce teckel

Un de ses sujets favoris sont des maternités, ce qui n’allait pas de soi pour les pionnières de l’époque comme Anaïs Nin, ou les Amazones qu’elle fréquentait.

Naturalisée française (et décorée) en 1925, elle reste à Paris pendant l’occupation allemande, prévenue juste avant la rafle de juillet 1942, avec sont fils, elle fuit en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Pour retrouver sa maison pillée, ses sculptures disparues. Seules 4 seront retrouvées.

Le Retour

Son style va changer, elle va prêter moins de soin aux détails vestimentaires. Surfaces plus rugueuses. Le Retour restera donc caché longtemps avant d’être présenté.

Après la naissance de l’Etat d’Israël, elle va y travailler. Une commande de statue à la mémoire de héros de guerre sera honorée avec la monumentale maternité d’Ein Gev

Maternité d’Ein Gev

Elle décède à Tel Hashomer en 1968.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la biographie que lui a consacrée Rebecca Benhamou : L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture CLIC

Le livre commence au kibboutz Beeri, kibboutz victime du 8 octobre, encore une maison détruite, une maison pillée. La statue des Inséparables a disparu, volée? détruite?

Inséparables

la musée de la Maison de Chana Orloff organise à l’étage des expositions : en ce moment La Guerre et la Paix

Guerre et Paix

 

IDISS – BD d’après le livre de Robert Badinter -Richard Malka /Fred Bernard

Depuis très longtemps, je projette de lire Idiss de Robert Badinter, livre de souvenirs consacrés à sa grand-mère. Une série de lectures de Richard Malka : Après Dieu,ICI, Passion antisémite ICI et l’écoute d’un podcast ICI  m’ont entrainée à réserver la bande dessinée de Malka à la médiathèque. J’étais curieuse de découvrir l’autre versant de Malka, le bédéiste à côté d l’avocat. 

Dans une BD, il y a le plus souvent deux auteurs, le scénariste Malka et l’illustrateur, Fred Bernard qui s’accordent si bien qu’il est difficile de faire la part de l’un ou de l’autre dans le mérite du livre. Les deux m’ont charmée. Jolies couleurs aquarellées et décors pittoresques (surtout en Bessarabie) . Quant au scénario, il prend son temps pour cerner les ambiances et les personnages. C’est donc un très agréable moment de lecture. mais il faudra quand même que je lise le roman de Badinter!