La Rumeur d’Orleans – Edgar Morin

Le meilleur hommage à un écrivain qui vient de disparaître est de le lire!

j’ai donc repris La Rumeur d’Orléans à la suite de la lecture de Une rumeur dans le vent, un roman italien de Ilaria Gaspari qui se base sur une histoire analogue survenue à Rome en 1983 CLIC

Les deux livres sont différents :  l’un est une fiction romancée, avec pour héroïne, une jeune vendeuse du magasin de confection. L’autre est un essai rédigé par une équipe de sociologues, résultat d’une enquête commandée par les institutions juives. Enquête menée par 5 sociologues. C’est un travail rigoureux qui rend compte des méthodes de travail, interviews sur le terrain, recherches dans la Presse. Des concepts très précis ont été forgés pour l’analyse : Mythe, anti-Mythe, conducteurs, anticorps…

Les schémas que Morin et ses collègues ont mis en évidence collent parfaitement au récit romain d’Ilaria Gaspari (peut-être s’en est elle inpirée?

le jumelage mythologique entre deux thématiques distinctes, l’une de traite des Blanches, l’autre concernant le juif ; celles-ci, aussitôt associées se combinent pour constituer un mythe à deux faces

Les sociologues vont explorer les deux pistes : celle de la traite des Blanches et les fantasmes des adolescentes qui ont été à l’origine de la rumeur, celle de l’antisémitisme dans la ville d’Orléans. 

 le foyer originaire est féminin, et particulièrement adolescent et juvénile

Diverses versions de l’antisémitisme sont abordées, antisémitisme nazi – on y pense tout de suite – mais aussi médiéval et les formes que la rumeur ont prises y font aussi penser avec la légende d’oubliettes, de souterrains connectés aboutissant à la Loire. Rejet des Juifs en tant qu’autres? pas forcément les 6 commerçants visés étaient particulièrement bien intégrés, sans accent étranger ni signes distinctifs. Jalousie, concurrence? Et déjà du côté de la Gauche un rejet du Sionisme après la Guerre des Six Jours, et une confusion antisémitisme, antisionisme. Déjà!

La lecture d’un texte scientifique n’est pas aussi fluide que celle d’un roman. Les auteurs discutent de chaque détail, reviennent à de nombreuses reprises sur des faits qu’ils examinent en tout sens. Mais c’est passionnant de voir la science en progrès. Les auteurs mettent en scène leurs doutes, pas d’affirmations peremptoires.

Ici on peut se poser la question de l’agent enzymatique initial : Qui a inventé ou lancé le mythe orléanais ?
Comment ? Pourquoi ? Y a-t-il eu à l’origine canular, autosuggestion, volonté de nuire, provocation antisémite?
L’hypothèse de la malveillance d’un concurrent et celle, plus plausible,

et cette dernière étonnante :

Orléans vivrait-elle encore à l’heure de Madame Bovary?

Aurait-on  pu écrire cette phrase à propos de Rome?

Un  texte encore actuel, à relire.

Lee Miller au Musée d’Art Moderne

Exposition temporaire jusqu’au 2 août 2026


Attention! Exposition très prisée, réservation recommandée! Même avec résa, queues à prévoir.
Lee Miller est un personnage romanesque. Au-delà de la qualité exceptionnelle des photographies, on peut visiter cette exposition en s’attachant au parcours de vie de Lee Miller.

« je suis née dans la chambre noire et c’est là que j’ai grandi »

Lee Miller : 1932 autoportrait

Elisabeth Miller nait en 1907. En 1917, elle reçoit son premier appareil photo. Visite l’Exposition Art Déco de Paris 1925. En 1927, engagée comme mannequin, elle adopte le prénom androgyne Lee, correspondant mieux à son caractère indépendant. 1929, Elle se présente à Paris pour étudier la photographie comme apprentie de Man Ray. En 1930, installe son propre studio-photo.

Nu penché vers l’avant 1930 – Lee Miller

Auprès de Man Ray (Emmanuel Radnitzky) elle apprend diverses techniques, dont la solarisation, elle développe les négatifs de Man Ray, même se les approprie en les retravaillant. Difficile, dans l’exposition de distinguer les photos des uns ou des autres

Têtes mises sous cloche – Man Ray et Lee Miller

1930, elle joue le rôle de la statue dans le film de Cocteau : Le sang d’un poète dont un extrait est projeté à l’entrée de l’exposition.

Une section de l’exposition UN REGARD SURREALISTE (1929-1932) on voit des photos de Paris avec des cadrages originaux et des portraits des artistes se rattachant à cette mouvance.

Portrait de l’espace près de Siwa 1937

En 1934, Lee Miller épouse Aziz Eloui Bey, et s’installe au Caire, suit des cours d’arabe, de chimie, voyage à Jérusalem et photographie l’Egypte selon des angles variés comme le Portrait de l’espace ou le goudron fondu, elle documente aussi la modernité de l’Egypte avec les tours d’une cimenterie à Helwan, l’ombre projetée sur Gizeh de la Pyramide de Chéops.

Cornouailles,1937, quatre endormies Lee Miller, Leonora Carrington, Nusch Eluard,

1937, rencontre Roland Penrose, peintre, photographe et poète britannique surréaliste. Ils passent à Mougins (portrait de Picasso) puis en Angleterre.

1938 Sur la route en Roumanie

1938, voyage en Roumanie avec Penrose , ils rencontrent l’ethnomusicologue Harry Brauner, frère de Victor Brauner, peintre surréaliste
ARTISTES ET AMIS

Leonora Carrington
Lee Miller a fait le portrait de nombreux artistes, je reconnais au passage Picasso, Cocteau, Colette, Magritte, Leaonora Carrington, Dora Maar….

Elle fait également des photographies de mode pour le magazine Vogue
SOMBRE GLOIRE : BRITAIN AT WAR

Lee Miller, correspondante de guerre

La guerre les fixe d’abord en Angleterre. Lee Miller se fait photojournaliste, elle photographie pour Vogue Londres sous le Blitz. Ses photographies sont destinées à influencer le public américain pour amener les Etats Unis à s’impliquer dans le conflit. En 1942, elle est accréditée par Vogue comme correspondante de guerre.

En Angleterre, elle fait le portrait de femmes militaires en guerre, de pilotes, radios, mais aussi d’ouvrières, de plieuses de parachute
SUR LE FRONT 1944

Lee Miller n’est autorisée à se rapprocher des combats qu’en 1944. Une série montre Saint Malo en guerre. Elle documente mais garde son regard surréaliste quand on voit un canon sous une nappe de dentelle ou des scènes étranges. Une de ses photos sera censurée : celle qui montre la nouvelle arme secrète : le napalm.

1944, Libération de Paris, ce sont les retrouvailles avec Picasso, Dora Maar, Nusch Eluard …

1945, elle suit les troupes alliées en Alsace. Un cliché est tout à fait original : en ligne directe avec Dieu un calvaire a été touché, le support des pieds du Christ se trouve pris dans les cables électriques emmêlés d’un pylône bombardé.
IL FAUT LE CROIRE : BELIEVE IT
Elle découvre Dachau, couvre le procès de Pétain. En plus des photos, rédige des textes. La salle présente des planches-contacts de cette réalité atroce. Les organisateurs de l’exposition du MAM prient les visiteurs de ne pas prendre de photos. Cela se comprend. Elle documente l’impensable pour que le monde la croit.

Comme une purification, avec Schermann ils accèdent à l’apartement de Hitler encore intact et se baignent dans la baignoire d’Hitler.

Schmattès (fringues en yiddisch) – Récit – Guillaume Erner – Flammarion

PROMENADE AU SENTIER

Schmattes

Guillaume Erner est journaliste à France Culture,  écrivain, sociologue.  Dans une autre vie, il fut un des dirigeants de La City, une marque de prêt-à-porter très en vogue dans les années 90. C’est aussi l’auteur de Judéobsession CLIC que j’ai lu « après le 7 Octobre ». Je l’ai écouté dans le podcast des Midis de Culture CLICoù il parlait de son livre Schmattès et de l’écrivain sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918). 

« Moi, j’étais à la fois l’Obélix et le Kant du schmattès. Obélix parce que j’étais tombé dedans quand j’étais petit, Kant parce que je connaissais les catégories de l’entendement. Avec des yeux de mouche, nous aurions
construit une autre géométrie. Moi je n’avais pas des yeux de mouche mais des yeux de schmattologue, c’est
pour cela que je voyais le monde autrement. »

Erner, dans Schmattès, fait un récit très personnel, il se met en scène avec ses parents, ses voisins, ses associés dans l’aventure de La City, ses succès et sa déconfiture. C’est le récit d’un quartier : le Sentier,entre Rue de Turenne, rue de Cléry, Porte Saint Martin, le quartier de la confection, des textiles depuis des décennies. Ateliers, boutiques, et tous les métiers…et ceux qu’on n’imagine même pas, boutons, étiquettes, livreurs, 

« Chaque métier portait un secret, chaque visage racontait une histoire. Le Sentier n’était pas un quartier, c’était un écosystème, et derrière chaque rideau de tissus, un théâtre d’ombres et de lumières. »

Il décortique tous les ressorts économiques de ces commerces, la sociologie, les différentes couches de population. Ashkenazes arrivés de Pologne, de Roumanie ou de Russie pour qui le textile était un moyen de vivre (et de survivre), se définissant comme ouvriers (même s’ils devenaient patrons), votant à gauche. Séfarades, pieds noirs arrivés dans les années 60, à droite (par rancoeur contre la décolonisation)  flambeurs, joyeux…

Ce pourrait être un livre de sociologie sérieux et ennuyeux, pas du tout : Erner écrit avec un humour détonnant et beaucoup de pittoresque un presque thriller, surtout quand, ayant accumulé les dettes, il est aux abois. C’est  un livre très drôle, une lecture addictive.

« À moi qui devais 250 patates, cela parlait particulièrement. Le 10 septembre, je suis allé à un concert, c’était sublime : de la musique de Lekeu, un compositeur mort de la typhoïde à l’âge de 24 ans. Le lendemain, c’était le 11 septembre, et j’ai honte de le dire mais ce jour fut une bénédiction pour moi. Disons »

Il raconte le déclin des marques attaquées par Zara, H&M, et la financiarisation du commerce des textiles.

« C’étaient les armées du Mordor – Mordor, le pays industriel et sombre du Seigneur des anneaux – au service de l’actionnaire et du dividende. Le pire, c’est qu’ils n’étaient même pas riches : de simples salariés. Pas de Porsche, pas de Rolex. Du vice pur. »

« Avec la génération Green, la question de Max Weber disparaît. Le capitalisme cesse d’être une ascèse ; il
devient un carnaval. Plus de protestants, plus de Juifs, plus de repères. Seulement des capitalistes à l’état pur,
gouvernés par l’instinct, obsédés par la maximisation immédiate »

Si  La City et des marques se termine au début de l’an 2000, la roue de l’histoire continue sa course. Zara et H&M vont être détrônées par Shein et Temu… le quartier va se vider au profit des commandes sur Internet et de la livraison des petits paquets. Erner termine son récit avec la faillite de sa marque. 

L’histoire de La City illustre une loi d’airain : la société est là pour protéger l’ordre social. Au fond, plus
personne ne connaît de Juifs du Sentier. Le capitalisme a choisi son camp : celui des multinationales qui
enjambent les lois, et non ces petites entreprises qui les enfreignent parfois.

 

Lecture agréable avec en bonus des « rencontres » avec Zola, Durkheim, Max Weber et Simmel, un côté érudit qui ne se prend pas au sérieux. Amusant!

Epilogue personnel : Mercredi,  j’ai été voir Collapse en face de Gaza au MK2 Beaubourg, un film de l’israélienne Anat Even,  j’ai traversé le quartier à pied, méconnaissable. Cafés bobos, galeries de peinture, troupes de touristes en quête de pittoresque. Je cherchais un sac  à main, je n’ai pas trouvé l’entrée du BHV rue de la Verrerie et j’ai dû marcher jusqu’au métro Louvre pour trouver une maroquinerie qui soldait pour liquidation, apparemment la dernière du quartier, queue invraisemblable devant le chausseur Minelli qui ferme à la fin du mois,  collapse in Rivoli ! 

 

 

 

Une rumeur dans le vent – Ilaria Gaspari – Ed le bruit du monde

LITTERATURE ITALIENNE

« La calomnie ne connait pas le principe des innocents, vous savez? Les gens écoutent jugent, et même s’ils décident de ne pas croire. Ils se laissent convaincre, sans le laisser transparaître »

Rome, 1983, une boutique de confection chic est en flammes…Le roman s’inspire de la Rumeur d’Orléans d’Edgar Morin. 

La rumeur est un phénomène qui couve d’abord à bas bruit avant de se propager, de surgir au plein jour par épiphénomènes qu’on ne remarque pas tout de suite. Quand la calomnie est identifiée, il est trop tard. La rumeur malveillante stigmatise les victimes, elle est indémontrable et pourtant elle court.

De la même manière, l’autrice ne raconte pas les faits . Dès le début, pourtant, un article de magazine raconte :

Le raid antisémite contre la boutique des jeunes filles

Il faut longtemps pour que se tisse l’intrigue.

La narratrice, Barbara, est un étudiante à la dérive. Elle ne parvient pas à terminer sa thèse de philosophie, Marcello, son amoureux l’a laissé tomber. Elle vivote de baby-sitting, fuit son propriétaire faute de pouvoir payer le loyer, son unique paire de botte tombe en ruine. Elle rencontre sa « pygmalione à l’accent français« , Marie-France, la patronne d’une boutique chic qui cherchait une vendeuse pour sa boutique qui affirme « tu es de la pure matière à Saint Laurent », l’habille, lui enseigne l’élégance, le maintien et les techniques de vente, l’introduit dans des fêtes romaines et finalement la loge dans un appartement avec ses deux autres vendeuses et sa chienne. 

Marie-France, imitant ce qui se fait à Paris, ouvre un rayon pour les « jeunes filles » élargissant sa clientèle aux adolescentes friandes de mode qui trouvent dans la boutique un lieu de rencontre. 

Je me suis un peu ennuyée dans cette longue introduction. La mode, le shopping ne sont pas ma tasse de thé, les « jeunes filles » m’agacent avec leur futilité. Barbara et ses deux collègues ne m’intéressent pas plus, superficielles sans personnalité affirmées, dans l’ombre de la patronne autoritaire. 

Petit à petit, le scénario déraille. Des incidents minuscules dérangent le  déroulement de la vie sociale. Un homme cherche sa femme et fait un scandale. Des mannequins, en vitrine, sont abimés. Des chenilles envahissent la boutique. Tous ces évènements semblent n’avoir aucun rapports entre eux mais la bonne ambiance du début s’altère.

Puis l’atmosphère s’alourdit encore, lettres anonymes, sourdes menaces. Une jeune cliente disparait. Marie-France, drapée dans son élégance et sa dignité ne réagit pas. Giosué, le gérant, qui a vécu les persécutions dans le ghetto de Rome, comprend la menace mais préfère laisser courir.

L’histoire est très claire, et pour limiter les risaues d’être mal interprétée, elle se répète depuis la nuit des temps, et revient chaque fois, ne serait-ce dit-on – sous forme d’une farce ; seulemnt je crois, moi, qui’l s’agit à chaque fois d’une nouvelle tragédie, même si personne ne s’en rend compte, personne ne s’en soucie. personne n’ intérêt à réfléchir. Et pas même à défendre ceux qui en sont victimes. 

Barbara qui doit tout à Marie-France découvre la calomnie par l’intermédiaire d’anciens copains de faculté. Elle aurait pu défendre sa patronne. Etrangement, par lâcheté, par conformisme, elle laisse dire, laisse faire.  Cette absence de solidarité  révoltante est bien dans la ligne de tous les faits racontés dans cette histoire.

« ils ont forcément fait quelque chose »

Histoire glaçante aujourd’hui quand on constate une résurgence de l’antisémitisme.

 

 

La Maison-Atelier de Chana Orloff, villa Seurat

ATELIER D’ARTISTE NON LOIN DE MONTPARNASSE

Maternité

Il convient de réserver sur Internet sur le site de la Maison de Chana Orloff.(www.chana-orloff.org). Elle est ouverte le week-end et certains mercredis. Pour y aller : métro ligne 6, station Saint Jacques et prendre la rue de la Tombe-Issoire.

« mon fils marin » de Chana Orloff, place des Droits de l’Enfant

Quand vous aurez trouvé Didi dans le petit square vous serez presque arrivés! Chana Orloff est une artiste qui me touche beaucoup aussi bien pour la qualité de ses oeuvres que pour son histoire.

Chana Orloff

Chana Orloff est née en Ukraine en 1888, qu’elle a quitté avec sa famille en 1905 pour la Palestine. En 1910, elle part pour Paris se perfectionner comme couturière, rencontre les artistes de Montparnasse, Soutine, Modigliani …En 1926 elle fait construire sa maison-atelier dessinée par Auguste Perret

Auguste Perret

Cet atelier son « travailloir » comporte un espace d’exposition, sorte de galerie, un atelier éclairé par une verrière et un appartement en étage. Cent ans plus tard je retrouve les oeuvres exposées

Portrait de ses contemporains

Chana Orloff a réalisé de nombreux portraits très originaux. Elle saisit les traits caractéristiques d’un personnage sans toutefois tomber dans la caricature. J’ai regretté qu’un inventaire de ces contemporains n’ait pas été fait. La guide, très aimable m’en a montré quelques un dont Anaïs Nin qui était sa voisine. Des têtes mais pas seulement. Sur les bustes ou sur les personnages en pied, on peut noter le soin porté aux accessoires, aux costume bien taillé : l’oeil de l’ancienne couturière!

Personnages mais aussi animaux comme ce teckel

Un de ses sujets favoris sont des maternités, ce qui n’allait pas de soi pour les pionnières de l’époque comme Anaïs Nin, ou les Amazones qu’elle fréquentait.

Naturalisée française (et décorée) en 1925, elle reste à Paris pendant l’occupation allemande, prévenue juste avant la rafle de juillet 1942, avec sont fils, elle fuit en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Pour retrouver sa maison pillée, ses sculptures disparues. Seules 4 seront retrouvées.

Le Retour

Son style va changer, elle va prêter moins de soin aux détails vestimentaires. Surfaces plus rugueuses. Le Retour restera donc caché longtemps avant d’être présenté.

Après la naissance de l’Etat d’Israël, elle va y travailler. Une commande de statue à la mémoire de héros de guerre sera honorée avec la monumentale maternité d’Ein Gev

Maternité d’Ein Gev

Elle décède à Tel Hashomer en 1968.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la biographie que lui a consacrée Rebecca Benhamou : L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture CLIC

Le livre commence au kibboutz Beeri, kibboutz victime du 8 octobre, encore une maison détruite, une maison pillée. La statue des Inséparables a disparu, volée? détruite?

Inséparables

la musée de la Maison de Chana Orloff organise à l’étage des expositions : en ce moment La Guerre et la Paix

Guerre et Paix

 

IDISS – BD d’après le livre de Robert Badinter -Richard Malka /Fred Bernard

Depuis très longtemps, je projette de lire Idiss de Robert Badinter, livre de souvenirs consacrés à sa grand-mère. Une série de lectures de Richard Malka : Après Dieu,ICI, Passion antisémite ICI et l’écoute d’un podcast ICI  m’ont entrainée à réserver la bande dessinée de Malka à la médiathèque. J’étais curieuse de découvrir l’autre versant de Malka, le bédéiste à côté d l’avocat. 

Dans une BD, il y a le plus souvent deux auteurs, le scénariste Malka et l’illustrateur, Fred Bernard qui s’accordent si bien qu’il est difficile de faire la part de l’un ou de l’autre dans le mérite du livre. Les deux m’ont charmée. Jolies couleurs aquarellées et décors pittoresques (surtout en Bessarabie) . Quant au scénario, il prend son temps pour cerner les ambiances et les personnages. C’est donc un très agréable moment de lecture. mais il faudra quand même que je lise le roman de Badinter!

Chaïm Kaliski « Jim d’Etterbeek » Mahj

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 13 décembre 2026

Jim d’Etterbeek

A la suite de l’écoute du podcast des Midis de Culture  CLIC  j’ai filé au Mahj. Attention, l’exposition se tient dans les caves du sous-sol. les planches sont nombreuses mais ce sont de petits formats. 

Bruxelles 1938 : les Juifs manifestent

Cette bande-dessinée est l’oeuvre de ChaÏm Kaliski  d’Etterbeek, de la commune de Bruxelles (1929 – 2015). Il  a réalisé des centaines de dessins à la soixantaine ayant gardé une mémoire très fidèle des évènements qui ont marqué son enfance, caché de l’occupant allemand à la suite de l’arrestation et de la déportation de son père. 

l’étoile jaune

Il raconte le quotidien des Juifs belges, on voit jouer aux cartes, travailler la maroquinerie, on les « entend » discuter entre eux, en Français comme en Yiddisch

 

arrestation 10 mai 1940

Il témoigne avec une précision étonnante des arrestations et des raffles avec la date, le nom de la rue, les circonstances

On a réuni ces dessins dans une bande dessinée éditée disponible au Musée.

Témoignage, « memory book »oeuvre d’art émouvante tout à la fois alors que la mémoire s’efface et laisse place à une politique  qu’on veut appeler « décomplexée ».

Le coeur pensant – David Grossman

APRES LE 7 OCTOBRE 

Depuis le 7 Octobre je suis aux aguets des écrits des écrivains israéliens, tribunes dans les journaux, déclarations de Shalom Archav, j’avais hâte de lire Grossman.

le Coeur pensant est un recueil de 6 articles parus dans Libération, Le Nouvel Obs publiés en 2022 – 2023, de deux discours encadrés par un prologue « Un cauchemar à nul autre pareil- 10 octobre 2023 », « un hommage aux victimes du 7 octobre – 16 novembre 2023 » 

Articles de fond analysant la situation intérieure avec l’arrivée de l’extreme-droite mais aussi les mouvements de protestations, les manifestations monstres dans les années 2022-2023. Le 27 aout 2023, retrospectivement juste avant le 7 octobre il écrivait « Mon pays est un corps malade »

« Aujourd’hui, c’est un processus de déstabilisation et de désintégration qui est à l’œuvre, une mise à mal du
contrat social et une détérioration de l’armée comme de l’économie. Non seulement le progrès est à l’arrêt,
mais la régression s’accélère : attitudes réactionnaires de discrimination et de racisme ; exclusion des femmes,
des LGBTQ+ et des Arabes ; ignorance et muflerie érigées en valeurs positives. »
[…]

« Pour la première fois depuis des années, les Israéliens commencent à sentir ce que signifie la faiblesse. Pour la
première fois peut-être depuis la guerre du Kippour, nous entendons résonner dans nos têtes la petite
musique de la peur existentielle. »

 il se termine par un texte publié dans le Courrier International « Aujourd’hui, Israël est plus une forteresse qu’un foyer- 1er mars 2024″. 

Scholem a dit un jour : « Tout le sang afflue vers la blessure. » Aujourd’hui, près de cinq mois après le
massacre, c’est ce que ressent Israël. La peur, le choc, la fureur, la peine, l’humiliation et l’esprit de vengeance,
les énergies mentales d’une nation entière – tout cela n’arrête pas d’affluer vers cette blessure, vers l’abîme
dans lequel nous sommes encore en train de tomber.
[…]

Aujourd’hui, je crains qu’Israël soit plus une forteresse qu’un foyer.

Depuis mars 2024, la guerre s’est intensifiée, a élargi son champ. Qu’aura écrit Grossman?

La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob – Jean-Philippe Daguerre

Eimelle, Tours et Culture CLIC a vu la pièce tirée du roman de Jean-Philippe Daguerre mise en scène par l’auteur. Comme c’était un coup de cœur pout elle, j’ai téléchargé le livre. 

Justement, Rabbi Jacob de Gérard Oury est devenu un classique du cinéma populaire qui me fait beaucoup rire. J

‘ai toujours plaisir de voir danser Ilan Zaoui et sa compagnie. 

J’ignorais l’histoire vraie sur laquelle s’appuie le roman : le 18 octobre 1973 Danielle Cravenne a détourné le vol Paris-Nice pour empêcher la sortie du film produit par son mari Georges Cravenne. A Marseille, après la libération des passagers pris en otages, elle fut abattue par la police. 

Le 18 octobre 1973, c’était la Guerre de Kippour, et le détournement de l’avion n’était pas arrivé à ma connaissance.

En 165 pages et 39 très courts chapitres, l’auteur, qui est également metteur en scène et acteur, raconte cette histoire.  il met en scène le mari Georges Cravenne, producteur du film, Louis de Funès qu’il est inutile de présenter, Gérard Oury le metteur en scène, Danielle Thomson, scénariste, Danielle Cravenne; et même Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur incarnant le retour à l’ordre après mai 68. La lecture est fluide avec avec un bon rythme et de l’humour (forcémentavec Louis de Funès, on rit). 

« Je ne comprends pas pourquoi ! – Pourquoi ? Mais parce que c’est pas possible ! On ne peut pas rigoler avec ça ! – Avec La Grande Vadrouille, on a bien fait rigoler la France entière avec l’Occupation nazie. – Mais là, c’est pas pareil, c’est pire ! On ne rigole pas avec les religions ! En plus, les juifs et les musulmans, c’est vraiment pas le moment ! D’ailleurs, ce n’est jamais le moment. T’as vu ce qui se passe dans leur bande de Gaza où ils arrêtent pas de se mettre sur la poire ? »

Avant de commencer le livre, j’avais pensé à une censure bien-pensante, surtout que je viens de terminer la lecture de Richard Malka ave le droit au blasphème. Est-ce que dans la conjoncture actuelle on ferait un film rigolant des religions?

Danielle, pourquoi cette obsession furieuse contre ce film ? – Dans le contexte actuel, c’est un film dangereux.
– C’est un film comique et généreux contre l’antisémitisme en particulier et le racisme en général. Gérard veut démystifier la xénophobie à travers un personnage odieux qui fait rire : un Français moyen raciste auquel on peut s’identifier.

Danielle Cravenne veut empêcher la sortie du film  à cause de la situation au Moyen Orient. 

« On doit absolument reporter la sortie du film, attendre que les choses se calment en Israël comme en France.
Ça ne suffit pas à saint Georges pour redescendre de son petit nuage : – C’est parce que la période est sinistre
qu’il faut sortir le film tout de suite. Ça va faire un électrochoc ; ça sert aussi à ça, le cinéma ; à exorciser les
angoisses de nos petites vies. »

En effet épilogue  le 18 octobre 1973!

Un livre distrayant, intelligent.

Seul petit reproche : des anachronismes. Danielle était peut être en avance sur son temps avec ses positions féministes et écologiques, mais en 1973 on ne nommait pas le « glyphosate » par son nom et je ne crois pas qu’on avait identifié les firmes américaines comme responsable de l’empoisonnement de la terre.

22 Mapesbury Road – Rachel Cockerell

FAMILLE MEMOIRE ET QUÊTE D’UNE TERRE PROMISE

Enquête familiale sur trois générations, sur trois continents et près d’un siècle.

L’ancêtre David Jochelman (1869-1941) arrive à Londres dans les années 1910 et s’investit dans le mouvement sioniste aux côtés d‘Israël Zangwill (1864 -1926)écrivain  britannique, très célèbre l’auteur des Enfants du Ghetto. 

Son fils Emmanuel Jochelman, (1898- 1939)sous le nom de plume de Emjo Basshe fut un dramaturge Newyorkais qui s’impliqua dans le théâtre expressionniste expérimental en compagnie de Dos Passos et d’Hemingway, entre autres. Ses demi-sœurs Fanny  et Sonia vivaient à Londres dans la belle maison de 22 Mapesbury Road, qui a donné le titre du livre. 

La troisième génération, née dans les années 1930-1940, ont vécu la Seconde Guerre Mondiale à Londres, puis certains s’installèrent en Israël à la création de l’Etat d’Israël.

Ce n’est pas tout à fait une saga familiale que Rachel Cockerell mais plutôt une enquête très documentée sur le mouvement sioniste, du Congrès de Bâle fondateur à la Création de l’Etat hébreu, en passant par différentes péripéties dans la recherche d’une Terre Promise qui ne fut pas obligatoirement située en Palestine et qui passa par Galveston (Texas). 

La forme du livre m’a déroutée. De grandes marges, pourquoi ces marges? Et puis des liens qui nous renvoient à des articles de Presse ou à des essais. L’autrice a mené son enquête et construit un texte comme une mosaïque ou un patchwork de citations. Elle présente les différents acteurs du mouvement sioniste par la plume de témoins, ou de critiques.

Première partie Vienne, Bâle, Galveston

Le chapitre 1er fait le portrait de Théodor Herzl, quelques lignes, parfois plus de journalistes ou de Schnitzler, Stefan Zweig, Chaïm Weizmann, Zangwill…

Le chapitre 2 nous fait connaitre Zangwill avec des témoignages de presse et d’écrivains

Chapitre 3 : récit du Congrès de Bâle selon le même procédé. 

Chapitre 4 : le pogrom de Kichinev. Ch. les réactions des politiques : Winston Churchill, Chamberlain. l’urgence d’offrir un refuge aux Juifs de Russie est reconnue. . Le territoire n’est pas forcément la Palestine : les britanniques proposent une colonisation en Afrique de l’Ouest. A Bâle, le congrès se divise sur ses objectifs. la Terre Promise sera-t-elle l’Ouganda? Ch. 8 : 1904, décès de Herzl. le mouvement sioniste a perdu son leader charismatique .

Selon Chaïm Weizmann, au VIIème Congrès le projet Ouganda est liquidé. Une nouvelle organisation pour un « sionisme sans Sion » va se mettre en quête d’un territoire : en Cyrénaïque, en Mésopotamie en Australie, en Angola etc…mais aucun ne convient, aucun n’est vraiment dénué de peuplement.

Jacob Schiff : « il me semble que la terre promise des juifs c’est l’Amérique »

Ainsi Schiff et Zangwill mettent sur pied le Mouvement de Galveston organisant l’émigration de milliers de Juifs Russes vers le Texas et le Sud Ouest des Etats Unis. La conclusion théâtrale serait-elle la pièce de Théâtre The Melting Pot de Zangwill?

Deuxième partie : New York 

Selon le même principe, l’autrice retrace la vie et l’œuvre du fils ainé de David Jochelmann à New York. On y découvre la vie des Juifs américains et le théâtre newyorkais et le théâtre. Le livre prend une tournure plus personnelle quand la narratrice, Emjo, la fille d’Emjo Basshe, le dramaturge, prend la parole. il n’est plus question de sionisme. 

Troisième partie : Londres

La famille est installée à 22 Mapesbury. On assiste de Londres à la montée du nazisme. Le 20 juillet 1933, une manifestation monstre des Juifs traverse la ville contre l’hitlérisme. Un nouveau personnage se présente : Jabotinsky qui ramène le sionisme au cœur du livre. Avec les persécutions en Allemagne, la guerre et l’Holocauste, la question d’un Etat Juif redevient urgente.

Témoignage de la vie sous le Blitz à Londres. Comme dans la deuxième partie, la saga familiale prend le dessus sur l’Histoire. La cousine américaine vient en visite.  Le lecteur  suit  avec plaisir la famille de l’autrice.

L’Histoire n’est pas bien loin : émigration d’une partie de la famille à  Jérusalem. Churchill entre dans le débat. Occasion pour nous d’assister à la création de l’Etat d’Israël et de suivre Ben Gourion dans sa déclaration de l’établissement de l’Etat Juif.. Liesse mais aussi début de la catastrophe pour les Palestiniens, qui n’est pas occultée.

London Daily News:  « C’est une des ironies les plus tragiques de l’époque moderne que l’établissement d’un foyer pour les Juifs, qui ont tant souffert, doive impliquer un si grand malheur pour autant d’Arabes
impuissants. Victor Gollancz, The Times Mieux que quiconque, les Juifs devraient comprendre ce qu’être un
réfugié veut dire. Qu’ils restent passifs face à cette tragédie est simplement impensable »

C’est donc une somme historique passionnante!