la Carte Postale – Anne Berest

En janvier 2003, la mère de l’auteure reçoit une carte postale de l’Opéra Garnier avec pour seul texte une liste de quatre prénoms :

Ephraïm

Emma

Noémie

Jacques

Ces quatre prénoms , c’étaient ceux de ses grands parents maternels, de sa tante et de son oncle. tous les quatre avaient été déportés deux ans avant sa  naissance; Ils étaient morts à Auschwitz en 1942

 

Dix ans plus tard, Anne, l’auteure, sur le point d’accoucher, demande à sa mère de raconter ses origines.

Cette quête de l’histoire familiale et l’enquête autour de la carte postale seront le sujet du roman. Comme pour Gabriële, écrit à quatre main avec sa soeur Claire, Gabriële   qui retraçait l’histoire de la famille paternelle autour des personnalités de Francis Picabia et de Marcel Duchamp, cette enquête familiale se fait à deux. Les deux soeurs pour Gabriële, la mère et la fille pour La Carte Postale. Le déroulement de cette quête des origines met au jour des liens très intimes, des blessures, des silences,  des refus. Elle est très chargée en affectivité donnant une tension particulière qui fait de ce livre presque un thriller. 

Cette littérature des survivants de la Shoah, de leurs enfants et petits enfants est abondante : récemment j’ai lu Les Disparus de Mendelsohn, Retour à Lemberg de Philippe Sands. Elle raconte une histoire qu’on pourrait imaginer similaire mais chaque fois apporte son lot de surprises.

La première partie Terres promises raconte la saga des Rabinovitch, de Moscou à Lodz, Riga, Migdal en Palestine, pour aboutir à Paris et dans le village de Forges en Normandie. Exils successifs pour fuir l’antisémitisme, chercher un avenir meilleur… j’ai moins accroché, je préfère les récits des témoins directs et je viens de finir la Famille Moskat D’I.B. Singer, la compétition est difficile.

En revanche, j’ai beaucoup aimé le récit de la vie des adolescents au début de la guerre, les jours heureux en Normandie pendant la « drôle de guerre » . J’ai été touchée par les arrestations et les rafles (comment ne pas l’être, même si on croit avoir tout lu?). C’est surtout avec la clandestinité, la Résistance que le récit se tend. L’auteure se heurte ensuite aux freins que met sa mère à approcher trop près de son histoire et de ses secrets. Le récit se  précise, le décor se colore, prend les parfums de la Provence…et vient la surprise!

Ce n’est pas une enième saga familiale comme je le craignais au début, c’est un très bon livre

Babi Yar – Anatoli Kouznetsov/ Evtouchenko

UKRAINE/RUSSIE 

« Babi Yar » (1961)

 

Sur Babi Yar, pas de monument.
Un ravin abrupt, telle une dalle grossière.
L’effroi me prend.
J’ai aujourd’hui le même âge
que le peuple juif.
Il me semble là — que je suis juif.
Me voici, errant dans l’ancienne Egypte,
Là agonisant, sur cette croix,
Dont, jusqu’à ce jour, je porte les stigmates.
Il me semble
que Dreyfus, c’est moi.
Les boutiquiers me dénoncent et me jugent.
Je suis emprisonné.
Pris dans la rafle. Poursuivi comme une bête,
couvert de crachats, calomnié.
Et les petites dames, en dentelles de Bruxelles,
glapissent et me plantent leurs ombrelles dans le visage.
Il me semble — que je suis le gamin de Bialystok.
Et le sang du pogrom ruisselle.
Les piliers de bistrot se déchaînent,
puant la vodka et l’oignon.
Et moi, jeté au sol à coups de bottes, sans force,
je supplie en vain mes bourreaux.
Et ils s’esclaffent :
« Cogne les youpins, sauve la Russie ! »
Un épicier viole ma mère.
Oh, mon peuple russe ! — Je le sais — Toi — Par essence,
tu es international.
Mais souvent, des hommes aux mains sales
ont fait de ton nom pur le bouclier du crime.
Je connais la bonté de ta terre.
Et quelle bassesse !
Sans le moindre frémissement,
les antisémites se sont pompeusement baptisés
« Union du peuple russe » !
Il me semble — que je suis Anne Frank.
Transparente
comme une brindille d’avril.
Et j’aime.
Et pas besoin de grands mots.
Il faut juste
que nous nous regardions en face.
On voit, on sent
si peu de choses !
Le ciel, les feuilles
nous sont interdits.
Mais nous pouvons beaucoup :
Tendrement
nous embrasser dans ce réduit obscur.
On vient ?
N’aie crainte — c’est juste le bourdonnement du printemps
qui s’approche.
Viens vers moi.
Offre-moi vite tes lèvres.
On brise la porte ?
Mais non, c’est la glace qui cède…
Sur Babi Yar bruissent les herbes sauvages.
Les arbres regardent, terribles juges.
Tout ici hurle en silence,
Et moi, tête nue,
je sens lentement
mes cheveux grisonner.
Et je suis moi-même
un immense hurlement silencieux
au-dessus de ces mille milliers de morts.
Je suis
chaque vieillard fusillé ici.
Je suis
chaque enfant fusillé ici.
Rien en moi n’oubliera jamais cela !
Et que L’Internationale résonne
quand on aura mis en terre
le dernier antisémite de ce monde.
Je n’ai pas une goutte de sang juif.
Mais, détesté d’une haine endurcie,
je suis juif pour tout antisémite.
C’est pourquoi
je suis un Russe véritable !

Traduction de Jean Radvanyi. Publié dans Literaturnaia Gazeta le 19 mars 1961.

Evgueni Evtouchenko

Un documentaire Babi Yar Context (2021) sort actuellement en salle, très discrètement. C’est un montage de documents d’époque, aussi bien de l’arrivée des Allemands à Lviv – Lemberg, fêtés, de la retraite de l’armée soviétique, de la conquête de Kiev et de ses incendies, de photos du massacre, ils se termine par les témoignages au procès et la pendaison des responsables nazis. Image dures, cruelles, difficiles à visionner mais qui donnent la réalité des images et des sons que bien sûr la lecture n’apporte pas.

L’actualité et la guerre en Ukraine, m’ont incité à télécharger et lire Babi Yar  de Kouznetsov  (1966) .

La guerre est en effet, pour l’histoire soviétique, synonyme de combat glorieux et victorieux. Le culte des héros oblitère la souffrance des faibles. Le tragique est banni comme tel, autant que la mélancolie, car le plus grand malheur n’est qu’un prélude au bonheur à venir, et s’efface derrière la réitération d’un optimisme obligé.

576 pages d’un texte un peu étrange parce qu’il a été tellement censuré que l’auteur a dû reconstituer le texte original en marquant avec la typographie (italique ou entre-crochets) les paragraphes entiers qui avaient disparu à sa sortie en URSS, censure parfois compréhensible, parfois arbitraire. Cette reconstitution est, en elle-même, un témoignage édifiant.

Roman d’un enfant qui a 12 ans quand les Allemands occupent Kiev en septembre 1941  et qui s’achève en novembre 1943 quand l’Armée Rouge reprend la ville. Babi Yar était un des terrains de jeux des enfants qui vivaient dans les environs. Le récit du massacre n’est pas celui de l’enfant mais celui de témoins qui, par miracle, échappèrent.  Plus de 33.000 juifs furent fusillés en quelques jours. Baby Yar servit aussi dans l’élimination des Tziganes et de tous ceux que les Nazis considéraient comme des opposants. Une simple plaisanterie pouvait conduire n’importe qui à Babi Yar  et les riverains du site n’ignoraient pas ce qui s’y passait. 

« Nous connaissions ce ruisseau comme notre poche ; quand nous étions petits, nous venions y construire des
barrages, nous nous y baignions. Son lit était tapissé d’un beau sable à gros grains, mais ce jour-là, je ne sais
pourquoi, il était recouvert de petits cailloux blancs. Je me baissai et en ramassai un pour l’examiner. C’était un morceau d’os calciné de la grandeur d’un ongle, blanc d’un côté et noir de l’autre.

[…]
À un endroit, le sable virait au gris, et soudain nous comprîmes que nous marchions sur des cendres humaines. »

Anatoli Koutznetsov, vivait avec sa mère et ses grands parents. Le grand père et la grand mère étaient des ukrainiens très simples. le Grand père était tout à fait hostile au système soviétique, au début de l’occupation nazie, il était même plutôt favorable aux Allemands dont il admirait la rigueur et l’efficacité. La Grand Mère, très pieuse, était une femme simple et généreuse. Les parents d’Anatoli étaient des gens éduqués, la mère institutrice, le père Russe était un bolchevik. Parmi les camarades d’Anatoly, il y avait aussi bien un petit juif, qu’une finnoise. ils avaient été élevés en dehors de toute religion ou préjugé racial ou de nationalité.

Je vous invite à assumer mon destin. Imaginez que vous êtes dans ma peau, que vous n’en avez pas d’autre, que
vous avez douze ans, que c’est la guerre et qu’on ne sait pas ce que réserve l’avenir.

Privé d’école, dans une misère intégrale, les enfants se débrouillent pour survivre et ne pas mourir de faim, glanant des pommes de terre dans les jardins, vendant un peu n’importe quoi, du papier à cigarette, des allumettes, récupérant des mégots et même des feuilles pour les fumeurs. Plus tard, quand il a atteint 14 ans, pour éviter la déportation et le travail forcé en Allemagne, Anatoli a  fait de nombreux petits métiers,  aidant des paysans à la campagne, jardinier, aide-charcutier….L’enfant a survécu par ses astuces,   de bonnes jambes pour échapper aux poursuites et aux rafles par des courses haletantes, et beaucoup de chance. Tout ce qui concerne le quotidien de la famille et des voisins est très vivant et passionnant à lire.

Le roman est interrompu par des chapitres formés par les décrets allemands placardés à Kiev, interdits, propagande, appel au travail en Allemagne. Plusieurs chapitres sont aussi intitulés les livres au feu, deux Les cannibales 

 » Il n’existe ici-bas ni bonté, ni paix, ni bon sens. Ce sont de méchants imbéciles qui gouvernent le
monde. Et les livres brûlent toujours. La Bibliothèque alexandrine a brûlé, les bûchers de l’Inquisition ont brûlé, on a brûlé le livre de Radichtchev, on a brûlé des livres sous Staline, il y a eu des autodafés de livres sur les places publiques chez Hitler, et cela continuera toujours : il y a davantage d’incendiaires que d’écrivains. Toi, Tolia, qui es encore jeune, rappelle-toi que c’est le premier signe : quand on interdit les livres, c’est que ça va mal. Cela veut dire qu’autour de nous règnent la violence, la peur, l’ignorance. »

on a beaucoup brûlé de livres à Kiev, on a découpé des photos, des livres de classes, on a arraché des pages des manuels scolaires, caviardé des textes…

Quant au cannibalisme, il n’a pas commencé avec l’invasion allemande, mais beaucoup plus tôt avec la famine qui a sévi dans les années 30.

Si quelques uns des Ukrainiens, par opposition au stalinisme, ont accueilli favorablement les armées nazies, le pillage, la terreur, les massacres ont vite fait de leur faire changer d’avis comme le grand père du narrateur et qui devient antifasciste après le premier tiers du récit.

Koutznetsov montre la vie des hommes et des enfants, il n’oublie pas les animaux : le Chat Titus qui sait rentrer chez lui de très loin, les chevaux et même les poissons quand notre héros n’arrive pas à tuer la perche qu’il a pêchée…

Le livre ne se termine pas avec la fin de la guerre, l’auteur revient à Kiev et raconte comment on a essayé de supprimer Babi Yar, de l’oublier, de le rayer de l’histoire : on eut même l’idée de noyer le site sous un lac dont les sédiments, par décantation auraient noyé le site. On construisit un barrage dont la digue céda et fit des victimes. On fit passer une route à grande circulation

« Cela ne m’empêche pas de penser qu’aucun crime collectif ne reste secret. Il y a toujours une mère Macha qui a tout vu, ou bien des rescapés, quinze, ou deux, ou un seul, qui portent témoignage. On aura beau incendier, jeter à tous les vents, enfouir et piétiner, il restera toujours la mémoire des hommes. »

La Filière – Philippe Sands

HOLOCAUSTE

Rome, 1949, à l’hôpital San Spirito, décède Otto Wächter, un nazi de haut rang, accusé de meurtres  de masse, adjoint de Hans Frank, Gouverneur général de la Pologne, Gouverneur de Galicie, responsable de la déportation des Juifs de Lemberg. Comment un nazi de si haut rang a-t-il échappé au procès de Nuremberg, aux poursuites des Polonais?

Philippe Sands va mener une enquête minutieuse à la suite de celle du Retour à Lemberg. Au cours de ses recherches précédentes, il a rencontré le fils de Otto Wächter, Horst Wächter qui a conservé les archives familiales, le journal intime de sa mère, Charlotte, des photos de familles ainsi que des enregistrements vocaux que sa mère a fait.

« Horst, doux et ouvert, n’ayant en apparence rien à cacher amis réticent à admettre la responsabilité d’Otto Wächter dans les évènements terribles qui s’étaient produits sur le territoire qu’il avait administré »

Philippe Sands, va étudier ce corpus de documents,  vérifier les pistes, imaginer que certaines lettres sont codées, chercher les témoins ou  les enfants des témoins et va nous livrer pas à pas les résultats de ses recherches. une cinquantaine de pages de notes complète le récit. Il va se voyager en Autriche, en Italie et même aux USA.

La première partie du livre raconte « une histoire d’amour nazie » relatée en détail dans le journal de Charlotte, femme exemplaire, mère de six enfants, skieuse, randonneuse, femme de goût (elle a fait des études d’art), femme du monde qui sait recevoir et sortir à l’Opéra…Otto est beau, élégant, bon skieur, nageur, marcheur. C’est un nazi très bien noté qui a mené sa carrière avec brio même dans les circonstances les plus dures comme l’exécution d’otages polonais ou la liquidation des Juifs de Galicie. Seul bémol, c’est un séducteur mais Charlotte s’en est accommodée. Cette relation par le menu de la vie de couple et de famille de ces deux nazis exemplaires m’ont mise mal à l’aise. Quel besoin ai-je de lire cela? Elle est cependant utile pour l’enquête. Il faut établir les faits, les responsabilités dans les meurtres de masse.

Un autre aspect du livre est la question : comment vivre avec le lourd passé d’un père nazi?  Niklas Frank  a condamné son père ; Horst  Wächter n’a pas la même attitude : il minimise le rôle de son père dans le génocide en  niant la responsabilité directe. Son père n’a tué personne, selon lui, il a aidé des gens. Il espère que la relation de Sands permettra d’exonérer son père des horreurs qui lui sont imputées. Sands confronte les deux fils dans des entretiens publics à Londres. Un film What our Father Dud? A Nazi Legacy est passé au festival de Tribeca.

1945, « notre magnifique Reich est détruit » écrivit Charlotte qui se trouve en Autriche et doit se cacher. Quand elle doit loger des Américains dans les montagnes près du lac de Zell,  elle affirme « Bien sûr j’ai été une nazie heureuse » à leur plus grand étonnement. Pour Otto, accusé de meurtre de masse,  c’est la fuite. Otto se cache dans les montagnes proche du lac de Zell, puis passe en Italie. Ses vacances à la montagne, randonnées et ski vont lui permettre de survivre dans des conditions extrêmes.

1948, Otto passe en Italie, à Bolzano. Il a vécu à Trieste dans son enfance (alors autrichienne). En 1944, il a représenté les nazis auprès de la République de Salo. Il a déjà une bonne expérience de la clandestinité après le putsch de 1934 contre Dolfuss, il a échappé aux poursuites en se cachant sous une autre identité en Allemagne. Et surtout,  une Filière ayant pour but de soustraire les anciens nazis aux poursuites judiciaires passe par Rome et le Vatican. Suivant cette Filière ils sont exfiltrés en Amérique du Sud, accueillis par Péron, entre autres, ou en Syrie. C’est l’enquête sur cette Filière qui donne le titre au livre.

La lecture est haletante avec de nombreux rebondissements : un véritable thriller d’espionnage comme les écrivait John Le Carré. D’ailleurs, Le Carré n’est pas très loin, non seulement c’est un ami et un voisin de Sands, mais il était lui-même espion à cette période. Il apparait brièvement dans le livre. Il est question de la responsabilité du Vatican, de Pie XII, et d’ecclésiastiques de haut rang qui ont gardé une influence pronazie après la chute de Hitler. Il est aussi question du rôle trouble des services secrets américains qui ont recruté d’anciens nazis pendant la Guerre Froide. Agents doubles aussi travaillant pour les Soviétiques.

Sands essaie de démêler la question très trouble du décès de Wächter : a-t-il été empoisonné? Et si oui, par qui? les Américains, les Russes ou les chasseurs de nazis juifs? L’enquête devient rocambolesque et pourtant toujours aussi étayée par des preuves irréfutables. La fin du livre devient addictive, je ne le lâche plus avant de lire le mot de la fin  (bien sûr je ne vous révèlerai rien).

J’ai cependant préféré Retour à Lemberg à cause des notions de Droit International introduites au Procès de Nuremberg où j’ai appris beaucoup de choses.

 

Adieu Shangaï – juif Angel Wagenstein – Ed. l’Esprit des péninsules

BULGARIE 

Angel Wagenstein est un écrivain bulgare auteur de Abraham le Poivrot, loin de Tolède et de Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac, que j’ai beaucoup aimés et qui mettent en scène des Juifs séfarades bulgares à Plovdiv pour le premier et un tailleur ashkénaze de Kolodetz- Galicie  (à côté de Lviv) qui, sans quitter sa ville a changé 5 fois de nationalité et a été déporté avec son beau-frère le rabbin. Ces deux livres, florilège d’humour juif m’avaient beaucoup fait sourire, même rire. 

Adieu Shanghai est le dernier volet de cette trilogie racontant l’histoire des Juifs d’Europe au XXème siècle. C’est un roman historique et  un roman d’espionnage : l’histoire vraie, mal connue, de la communauté juive de Shanghai entre les années 30 et la fin de la guerre en 1946.

En introduction et en conclusion : la Symphonie des Adieux de Haydn. Les héros du roman sont des Juifs allemands : un couple de musiciens de Dresde et  Hilde, une jeune Berlinoise, figurante de cinéma qui a été repérée pour un tournage à Paris. Juifs assimilés, éloignés de la tradition juive, ils n’ont pris conscience du danger dans l’Allemagne nazie que très tard quand toutes les portes de l’exil se sont refermées.  L’Angleterre ferme ses portes, l’Amérique ne donne plus de visas comme dans l’épopée du paquebot Saint Louis avec à son bord près de 1000 juifs allemands qu’on a renvoyé à Hambourg.  Le 10 novembre 1938, Nuit de Cristal, Theodor Weissberg et les musiciens juifs du Philharmonique de Dresde sont arrêtés et conduits à, Dachau… Seule destination encore ouverte : Shanghai! 

A Shanghai la Communauté Juive est composé de trois groupes  : les plus anciens, les Bagdadis, riches commerçants sont installés au coeur de la Communauté internationale, un autre groupe vient de Russie ayant échappé aux pogroms et aux persécutions, et plus récemment des réfugiés venus d’Allemagne s’entassent dans un quartier pauvre, dans des dortoirs de fortune de la fourmilière humaine de Hongkew. 

Cosmopolite, Shanghaï était une ville portuaire avec des Anglais, des Français, des Allemands, des marins , vivant séparés du peuple chinois. Depuis juillet 1937 les Japonais sont maîtres de la ville. Les Allemands alliés des Japonais comptent bien étendre les mesures antijuives à Shanghaï et concentre les Juifs dans un ghetto à Hongkew.

Shanghaï est aussi un nid d’espions, entre services secrets japonais, allemands, russes, anglais et américains. Les gouvernants n’écoutent pas toujours les indices que leurs renseignements font circuler. Pearl Harbour aurait-il pu être évité? Pour qui espionne Vladek- le polyglotte, alias Vincent le journaliste? Tout un jeu trouble dans les vapeurs d’opium ajoute à la tension du livre.

Ces jours-là, on attribuait à Joseph Staline le mérite personnel du retournement de situation sur le front russe. possible. Si la rumeur et l’Histoire aiment à simplifier et personnifier les évènements afin de les rendre  plus digeste. il serait cependant par trop simpliste de mettre toutes les victoires et tous les naufrages au crédit d’un seul homme. Il est ainsi peu probable que le message codé par le journaliste suisse Jean-Loup Vincent ait joué à lui seul un rôle décisif dans cette épopée si dramatique pour Moscou. Attribuer la prise de Troie, au terme d’un infructueux siège de dix ans, à un cheval en bois creux, la destruction de l’inexpugnable Jéricho à des trompettes ou le salut de Rome à des vols d’oies. Autant de procédés littéraires, mais bien loin de restituer toute la complexité et la barbarie de la vérité historique….[…]Semblables supercheries douanières se comptent par dizaines ; Pearl Harbour est du nombre.

On ne sourit pas(ou très peu) à la lecture de ce livre contrairement aux deux précédents, on est en pleine tragédie. Et pourtant, l’auteur sait repérer le cocasse de certaines situations comme cette synagogue dans un temple chinois meublé d’un énorme Bouddha ou l’orchestre des carmélites accueillant les réfugiés en musique

Cet exotique tableau avec nonnes chinoises embouchant trombones et trompettes pour magnifier le Danube bleu à l’embouchure du Yang-Tseu-Kiang lequel brassait les eaux d’un brun trouble, recelait quelque chose de grotesque et de touchant à la fois. un tel accueil, aussi solennel qu’ inattendu, insufflait du courage dans l’âme des réfugiés désorientés et exténués après ce long voyage, il ravivait l’espoir génétiquement enraciné au cœur de la tribu d’Israël, si souvent persécutée, que la situation n’était pas si tragique et qu’au bout du compte, tout finirait par s’arranger. Frêle espoir qui serait bientôt mis à rude épreuve. 

Livre d’autant plus émouvant que rien (ou très peu) a été inventé!

la Stupeur – Aharon Appelfeld –

LITTERATURE ISRAELIENNE

Encore dans cet ouvrage publié en français récemment, (avril 2022) en hébreu (2017) Aharon Appelfeld nous entraîne en Bucovine, sur les bords du Pruth  pendant l’occupation allemande et évoque le massacre des Juifs dans les petits villages. Alors que Mon père et ma mère, Tsili, Les Partisans  avaient pour narrateur un enfant-juif, le personnage principal, Iréna est une paysanne orthodoxe. 

Elle alla machinalement vers la fenêtre. Une scène sidérante s’offrit à ses yeux : le père, la mère et les deux filles étaient alignés devant l’entrée de leur magasin. le corps ceint d’un tablier bleu, la mère avait le buste penché en avant comme arrêtée en plein mouvement<; 

Le mari se tenait près d’elle dans ses vêtements gris habituels, un sourire flottant sur ses lèvres tremblantes, comme s’il était accusé d’une faute qu’il n’avait pas commise.

 » Qu’est-ce que c’est ça? » murmura Iréna en ouvrant sa fenêtre.

Elle les distingua mieux. leur position alignée lui rappela les enfants à l’école. C’était bien entendu une mauvaise comparaison. Ils se tenaient comme des adultes, sans piétiner et bousculer……

La stupeur : c’est celle d’Iréna, sidérée par le sort de ses voisins, les Katz que  le gendarme Illitch, sur ordre des Allemands fait d’abord aligner, puis agenouiller, creuser une fosse avant de les fusiller. L’épicier du village, sa femme et ses deux filles vont être assassinés devant tous les villageois qui déménagent leurs meubles, creusent la cour pour trouver des trésors enfouis. Seule, Iréna, les prend en pitié mais n’a pas le courage de s’interposer.

Iréna, simple paysanne ukrainienne, est  victime d’un mari violent, elle souffre de maux de tête. Adéla Katz, étudiante-infirmière était son amie d’enfance comme Branka, la simplette. Les parents ont toujours entretenu des relations de bon voisinage malgré l’antisémitisme virulent des paysans.

« les Juifs se sont infiltrés dans mon âme et ne me laissent pas en paix. »

A la suite du massacre, Iréna  décide d’aller dans la montagne visiter sa tante qui vit comme une ermite. Le remords de n’avoir pu aider ses voisins la tenaille, elle sent la présence des Juifs morts l’obséder. Elle trouve un peu de paix auprès de sa tante très pieuse puis d’un ermite, un sage. Elle entreprend une sorte de vie errante et interpelle les paysans dans les auberges où elle s’arrête :

« Jésus était juif. Il faut être clément envers ses descendants qui sont morts, et ne pas se comporter avec eux en usant de la force. Il faut les laisser s’installer aux fenêtres, marcher dans leurs cours et leurs maisons
abandonnées. Il est interdit de lever sur eux un bâton ou de leur jeter des pierres. »

Les hommes réagissent très violemment à ces paroles tandis que les femmes l’accueillent avec bienveillance, les prostituées, les femmes battues, les simples fermières la protègent.  Elle rencontre d’autres femmes sensibles au sort des juifs assassiné dans la région, l’une d’elle cache un enfant. Certaines la prennent comme une sainte, pensent qu’elle peut accomplir des miracles.

J’ai été étonnée de cette figure chrétienne mystique, parfois j’ai eu du mal à la suivre. Heureusement j’ai écouté Valérie Zenatti – la traductrice d’Appelfeld  par les temps qui courent et j’ai eu l’occasion d’écouter le poème de Celan : Todesfuge très impressionnant que Celan lit dans la vidéo ci-dessous : Celan est né comme Appelfeld à Czernovitz mais a continué à utiliser l’Allemand alors qu‘Appelfeld a choisi l’hébreu. 

Anselm Kiefer

 

Maus – Art Spiegelman

LECTURES COMMUNE AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE (2022)

 

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Comme l’an passé, je me joins à la  lecture commune initiée par Passage à l’Est & Si on bouquinait. 

Maus s’est imposé à moi à l’occasion de plusieurs coïncidences récentes. Au MAHJ l’exposition Si Lewen : La Parade a été l’occasion de voir et écouter Art Spiegelman qui a édité La Parade et qui introduit et commente l’exposition. j’ai le plaisir de l’écouter sur plusieurs podcasts de RadioFranceFrance culture ; PAR LES TEMPS QUI COURENT (8/12/2021) : la BD est mon obsession : ma loupe  pour regarder le monde et d’autres L’Heure bleue 10/11/2021 et encore d’autres plus anciens. Plus récemment, la polémique de l’interdiction de Maus dans les écoles du Tennessee et certaines réfexions étranges comme celle de Whoopie Goldberg a relancé l’intérêt pour cette œuvre. 

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Je lis assez peu de Romans graphiques ou de BD. Je ne me sens pas qualifiée pour commenter le graphisme (N&B, impressionnant) ou le parti pris de donner des têtes d’animaux impersonnelles aux personnages, seules des petites lunettes permettent de reconnaître Vladek (le père d’Artie).

Deux sujets m’ont particulièrement intéressées :

-le déroulement de l’histoire qui conduit les parents d’Artie dans les camps et la vie quotidienne avec les débrouilles que Vladek « organise » pour survivre. Si une santé de fer et une  force physique étaient nécessaires pour survivre, la débrouillardise et l’ingéniosité de Vladek ont été l’atout indispensable, sans parler de des bijoux et argent qui ont été bien utiles au marché noir.

-les rapports psychologiques père/fils, survivant/ martyrs avec toutes les culpabilisations  et les traumatismes qui en découlent, y compris le suicide d’Anya, la mère, le frère disparu…

je n’ai trouvé aucun motif (nudité ou gros mots) capable de choquer les écoliers du Tenessee, la cruauté des faits sont autrement plus choquants que leur représentation. Il semble bien que la censure vienne d’ailleurs!

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – roman d’Angel Wagenstein – autrement

MITTELEUROPA

Angel Wagenstein (né en 1922 à Plovdiv, Bulgarie) juif séfarade est l’auteur d’Abraham le Poivrot qui m’avait fait beaucoup rire et qui se déroulait au bord de la Maritza.

Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac – Sur la vie d’Isaac Jacob Blumenfeld à travers deux guerres mondiales, trois camps de concentration et cinq parties – 

traduit du bulgare

Si Lewen : LaParade

Isaac est un tailleur de Kolodetz, de l’ancienne province de Galicie, aujourd’hui en Ukraine non loin de Lvov. Isaac Brumenfeld fut successivement sujet et soldat de l’Empire Autrichien(jusqu’en 1918), citoyen polonais(jusqu’en 1939 , soviétique jusqu’à l’invasion allemande 1942, allemand (et interné dans deux camps nazis), réfugié en Autriche, interné en Sibérie….

« tout cas, voici le fond de ma pensée : si la demeure de Dieu possédait des fenêtres, il y aurait beau temps que ses carreaux seraient brisés ! »

Cette vie tragique est racontée de manière cocasse, véritable collection de blagues juives, qui me font sourire quand ce n’est pas rire aux éclats. Avec son compère et beau-frère le rabbin Shmuel Bendavid (qui devint Président du club des athées pendant leur période soviétique) ils traversent les épreuves avec débrouillardise et philosophie et surtout un grand humanisme.

« — Qui sortira vainqueur d’après toi, demandai-je, les nôtres ou les autres ? — Qui sont les nôtres ? fit pensivement Shmuel. Et qui sont les autres ? Et qu’importe le vainqueur quand la victoire ressemble à un édredon trop court ? Si tu t’en couvres la poitrine, tes pieds resteront à l’air. Si tu veux avoir les pieds au chaud, ta poitrine restera découverte. Et plus longtemps durera la guerre, plus court sera l’édredon. Si bien qu’en définitive, la victoire ne sera plus capable de réchauffer quiconque. »

La vie quotidienne des juifs du shtetl est décrite de manière vivante. Isaac est tailleur mais l’essentiel de ses commandes est plutôt de retourner un caftan pour lui donner sur l’envers un aspect présentable (sinon neuf) .  Ses connaissances des différentes langues parlées à Kolodetz, son Allemand littéraire, le Russe (qui sert surtout pour les jurons), le Polonais, en plus du yiddisch de la vie familiale, lui permet de survivre dans ses tribulations.

Chaque fois que la vie paraît impossible, une nouvelle anecdote (blague juive) va alléger le récit et les digressions sont annoncées parfois de manière plaisante :

« voilà que je suis à nouveau passé par Odessa pour me rendre à Berditchev. »

J’ai recopié tout un florilège d’humour juif, je suis bien tentée de tout coller ici .

Si Lewen : La parade

Ce récit émouvant est un texte humaniste et pour finir , cette citation  illustre le sinistre « A CHACUN SON DÛ » des camps de concentration :

« Qu’est-ce qu’un unique et misérable émetteur caché parmi des boulets de coke comparé à la puissance de leur armée ? » « Je vais te dire ce qu’il est : il est l’obstination de l’esclave, il est une provocation envers l’indifférence de l’acier qui donne la mort. Je vais te le dire : il n’est rien et il est tout, un bras d’honneur au Führer, mais aussi un exemple dont l’homme faible a besoin pour croire que le monde peut changer.
L’inscription qui surmonte l’entrée de tous les camps de concentration – « À CHACUN SON DÛ » – prendra
alors un sens nouveau et deviendra enfin réalité. Amen et shabbat shalom, Itzik ! »

 

 

Si Lewen : La Parade, présentée par Art Spiegelmann au mahJ

Exposition temporaire jusqu’au 8 mai 2022

affiche

La Parade est une série de 55 dessins réalisés en 1950 par Si Lewen

publiée sous forme de livre, épuisé réédité en 2016, par  Art Spiegelmann . 

On peut imaginer le film de cette Parade parade militaire, comme il en fut entre les deux guerres mondiales, avec ses spectateurs curieux, peut-être joyeux où sont présentées les armées de plus en plus menaçantes. De la parade les images montrent la bataille qui se déclenche presque insidieusement, l’arrivée de la mort, jusqu’à la fin, jusqu’à cette image où les deux adversaires s’enlacent et se transpercent de leur lance. 

Art Spiegelman l’auteur du roman graphique Maus, présente dans une longue vidéo la vie de Si Lewen qui était son ami. Il raconte que Si s’était engagé dans l’armée américaine qui l’a utilisé comme traducteur et l’avait monté sur un camion équipé de haut-parleurs afin de persuader les militaires allemands de quitter le combat. Equipée très dangereuse, puisqu’il était pris pour une cible facile. Après la libération des camps, Si blesssé rentre en  Amérique. La Parade est une réponse à sa vision des horreurs de la guerre. 

Art Spiegelman

Albert Einstein a écrit à Si Lewen en 1951 :

« je trouve notre oeuvre très impressionnante d’un point de vue purement artistique. En outre, je trouve qu’elle a le réel mérite de combattre les tendances belliqueuse par le biais de l’art. ni les descriptions concrètes, ni les discours intellectuels ne peuvent égaler l’effet psychologique de l’art véritable. On a souvent dit que l’art ne devait se mettre au service d’aucune cause politique ou autre. Je ne suis pas de cet avis. « 

 

Retour à Lemberg Philippe Sands

HOLOCAUSTE/PROCES DE NUREMBERG

Lemberg, capitale de la Galicie province autrichienne, Lwow polonaise après la Guerre de 1914-1918, Lviv ukranienne où se côtoyaient Polonais, Juifs, Ukrainiens. Philipp Sands mène l’enquête sur les traces de son grand- père Léon Buchholz, né en 1904 à Lemberg, discret tellement discret sur son passé.


Sands est avocat, juriste auprès de la Cour Internationale, spécialiste en Droit International. Retour à Lemberg revient sur le Procès de Nuremberg où les dignitaires nazis et bourreaux furent jugés : parmi eux, Hans Frank, avocat, conseiller du Führer et Gouverneur de Pologne occupée qui est passé par Lemberg en 1942. Sands fait la biographie de deux juristes qui  ont étudié à Lemberg et siégé au Tribunal de Nuremberg et apporté leur contribution au Droit International. Hersch Lauterpacht, professeur de Droit International, et Raphael Lemkin, procureur et avocat. Ces trois personnages ont échappé aux massacres en ayant émigré à temps mais ont perdu dans l’Holocauste pratiquement toute leur famille. Lauterpacht introduit dans le Droit International la notion de Crime contre l’Humanité, tandis qu Lemkin définit le concept de Génocide. Pour le lecteur moyen, ces deux concepts recouvrent à peu près la même chose, mais pas pour le juriste : Le Crime contre l’Humanité considère les individus et les responsabilités individuelles, principalement dans le cadre des crimes de guerre. le Génocide, en revanche considère des groupes persécutés en tant que groupes comme les Juifs par les nazis, ou les Tsiganes. Une grande partie du livre s’attache à ces deux concepts, leur acceptation ou leur refus par les puissances alliées à Nuremberg. Pour moi qui n’ai jamais étudié le Droit, cet aspect de l’essai de Sands est tout à fait nouveau et intéressant.  

Cette enquête, presque policière, méthodique, imaginative, s’appuyant sur de maigres preuves, parfois une signature, un graffiti,  à l’envers d’une photo, est tout à fait passionnante. Sands cherche des témoins, il est temps, les survivants sont bien vieux

J’ai pensé à deux lectures récentes : Les Disparus de Mendelsohn et Faux Poivre de Sznajder, enquêtes sur des parents morts  dans l’Holocauste. Les Disparus sont sans doute plus littéraires, mais l’aspect juridique du Retour à Lemberg m’a beaucoup intéressée. 

Faux poivre Histoire d’une famille polonaise – Monika Sznajderman – NOIR sur BLANC

MOIS DE LA LITTERATURE DE L’EST

Ce livre est un témoignage, une enquête familiale, une enquête sur l’Holocauste, avec une rigueur extrême, des références bibliographiques. Elle recherche les origines de sa famille:

 » Ce sont en vérité deux familles, l’une juive, l’autre polonaise, celle de son père et celle de sa mère »

Elle a grandi avec sa famille maternelle, grand-mère, oncles tandis que sa famille paternelle se borne à la personne de son père, seul rescapé de la Shoah. Des cousins éloignés, d’Amérique et d’Australie, ayant quitté la Pologne ont fait parvenir des photos que les disparus avaient envoyées. Ces photos illustrent le livre ; nous découvrons avec l’auteur les visages, leurs habits, les décors et  suivons le déroulement de l’enquête. Elle découvre ses ancêtres et leur ville d’origine

« En vérité, de toutes les injonctions rabbiniques, la plus durable et singulière est Zakhor ! Souviens-toi ! »

 […]

Voilà pourquoi je creuse et j’accumule, je relie et je recueille. Des morceaux d’histoire déterrés, des rares
documents et des paroles, plus rares encore, de mon père, rescapé de l’Holocauste, je construis un récit. »

Radom, la ville d’origine de ses ancêtres paternels a perdu tous ces juifs alors que la communauté juive formait le tiers de sa population en 1930.

 » Il existe en Pologne de nombreuses villes invisibles, mais Radom semble particulièrement saturée d’invisibilité. Ici, rien ne rappelle rien, rien ne s’accorde avec rien. « 

[…]

« Et pourtant, malgré l’absence de traces matérielles du passé, une autre vie continue d’exister sous la surface du
Radom d’aujourd’hui ; les morts continuent de vivre leur existence de fantômes. Leur présence est absente, et sa marque n’est pas tant quelque chose, que rien : le vide à l’endroit de l’ancien quartier juif de Radom, sur lequel
hurle le vent. Ainsi qu’une étrange douleur fantôme qui me surprend de temps à autre quand je pense à eux tous. »

L’auteure mène une enquête précise, recherche les adresses, les habitants , leurs occupations avec un luxe de détails qui peuvent peut-être lasser le lecteur mais qui démontre le sérieux du travail comme les citations de divers spécialistes.

La grand-mère de l’auteur est assassinée en 1941 dans le pogrom de Zloczow. Le récit du pogrom est glaçant. Comme la vie dans le ghetto de Varsovie jusqu’en 1942 où vivait le grand-père de Monika Sznajderman, médecin rejoint par ses deux fils. A la veille de la fermeture du ghetto, paraissait dans le gazette destinée à faire croire qu’une vie normale s’y déroulait encore la petite annonce suivante :

« l’usine de produits alimentaires Saturne, dont le siège social se situe à Varsovie, au 7 de la rue Grzybowska, met
en garde tous ceux qui se sont procuré du poivre présenté dans des emballages de la firme auprès de revendeurs
non autorisés, leur demandant de vérifier qu’il est bien authentique. En effet, une bande de faussaires échange du
vrai poivre contre de la spergule des champs moulue. « Dans Grande Action. Dès le 22 juillet 1942, le ghetto était complètement  fermé… »

Cette annonce explique sans doute le titre du livre.

Après l’histoire de sa famille paternelle et de la liquidation de tous ses membres (sauf Marek son père). Monika Sznajderman raconte, photos à l’appui, sa famille polonaise : des aristocrates, riches propriétaires. Le grand père industriel qui a fait fortune en Russie, l’a perdue à la Révolution d’Octobre. Ses oncles ont eu des destins variés, l’un architecte de gauche s’est trouvé sa place après la guerre, tandis que l’autre nationaliste militant a été emprisonné. J’ai été plus dépaysée dans cette partie du livre

« Nous, nous avons tous survécu, eux sont tous morts »

 » Deux courants de la vie sous l’Occupation – juif et polonais – n’avaient pratiquement aucun point de rencontre. »

Il est difficile de comprendre comment la population polonaise a ignoré l’anéantissement des Juifs.

 » Car je regarde à travers des lunettes doubles, et eux regardent avec moi. Car j’ai perdu mon innocence, les privant par là même de la leur aussi. Ainsi mes ancêtres polonais sont-ils devenus responsables avec moi du sort de mes ancêtres juifs –  ma famille juive de Varsovie et de Radom, de Miedzeszyn et de Śródborow, que je n’ai jamais connue, et tous les Juifs avec qui les Rozenberg… »

« Les nobles terriens du voisinage ne prêtent aucune attention, semble-t-il, au sort des Juifs de Łęczna, avec
lesquels mes parents polonais et leurs voisins étaient liés de longue date par des relations commerciales et sociales, souvent intimes et cordiales. « 

Comment des courses de chevaux ont continué alors que le Ghetto de Varsevie était anéanti? Comment un pogrom se déroulait dans la parfaite indifférence (le meilleur des cas) mais souvent avec la complicité des Polonais? L’antisémitisme fut instrumenté par les politiques. La population s’est jetée sur les biens abandonnés par les Juifs.

« Dès le début des années 1940, avant que la machine hitlérienne d’extermination de la population juive ne se mette en branle, une fraction importante de la société polonaise avait mentalement projeté le vide que laisseraient les Juifs et, au mieux, en avait pris acte, au pire, s’en réjouissait et le louait pleinement. »

Quel mot étrange, pożydowskie – « qui reste après les Juifs ».

Tous les Juifs iront à la poubelle », dit Klimer. C’en est fini des Juifs, maintenant, c’est « après les Juifs »

Monika Sznajderman conclue son livre par la rencontre de ses deux parents, tous les deux médecins. Mais la question de la responsabilité de la population polonaise dans la Shoah  et même après et l’antisémitisme qui perdure reste ouverte.