Le Fabuleux piano – Sonia Devillers

RENTREE LITTERAIRE 2026

« La palpitante saga des toiles de maître a pris toute la lumière. Le pillage de la musique, entreprise tout aussi
politique, est resté dans l’ombre. Il a pourtant concerné bien plus de gens, dont l’instrument était parfois le
seul gagne-pain. »

Non pas un mais deux fabuleux pianos :  le Bechstein de la grand mère de l’autrice, laissé derrière elle en Roumanie. Le Erard n°68037, piano de concert ayant appartenu à la famille Enoch, volé par les nazis en 1943. 

« J’ai cru sincérement chercher un  beau piano. En réalité, j’ai trouvé une famille »

Sonia Devillers nous conte la saga de la famille Enoch, éditeurs de musique sur plusieurs générations. Elle commence avec l’arrivée de Carl, à la suite des révolutions de 1848 de  Francfort-sur-le Main, à Paris, capitale des droits de l’homme qui avait émancipé les Juifs dès la Révolution de 1789.

« Les hommes naissent égaux devant une portée. Juifs ou pas Juif, la croche est la même pour tous »

Son fils Wilhelm commande en 1890 un piano à queue, un N°2 de chez Erard. J’apprends que « chaque piano contient une forêt, une forêt idéale » : chêne, hêtre, tilleul, charme, pin poirier, palissandre….Le piano est livré boulevard des Italiens, au siège des Editions Enoch Père&Fils. Un cousin, Gabriel Astruc est associé à l’affaire. Gabriel Fauré, Camille Saint- Saëns ont joué sur le fabuleux piano. Chabrier, Ravel sont au catalogue ds éditions Enoch, comme des artistes de cabaret. Leon Blum est un des proches de la famille Enoch. La génération de Daniel, le fils, est marquée par l’affaire Dreyfus. En 1913 Gabriel ouvre un théâtre et programme Le Sacre du printemps, un scandale!

L’arrivée des nazis en Allemagne marque le monde de la musique. Alfred Rosenberg fait établir des listes de musiciens juifs le Lexicon der Juden in der Musik on élimine la musique dégénérée comme la peinture. Il s’agit d’éliminer tout élément juif de la musique, à commencer par Mahler et Mendelsohn, mais pas seulement…Schönberg, Hindemith, Stravinsky et Kurt Weill et le jazz sont aussi « dégénérés »

Les éditions Enoch s’intéressent au cinéma. Il ne manque d’un domaine : la chanson.  Arrivent deux compères, Prévert et Kosma, qui seront de fidèles amis.

Avec l’arrivée des Allemands, les Enoch vont se séparer : les jeunes en zone libre. Daniel et Anna, les parents, ne quittent pas Paris, leur appartement de la Rue de Courcelles, leur piano Erard et bien sûr, la maison d’édition. E, 1943 Daniel et Anna seront déportés et leurs meubles confisqués. C’est là qu’interviennent deux opérations « l’opération meubles » qui organise le pillage en règle des « appartements juifs » et le pillage systématique des instruments de musique. Les pianos se trouvent réunis dans des camps de concentration pour pianos avant d’être envoyés en Allemagne.

« Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple »

A la Libération, quand Jacques retourne Rue de Courcelles, l’appartement est vide, ses parents disparus. L’absence des objets du quotidien oblitère la mémoire.

« Être privé des choses près desquelles on a vécu, c’est être condamné à vivre avec un vide qui ne passe pas.  »

Mais la vie continue….les éditions Enoch vont connaître un succès mondial avec Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, c’est aussi une bien belle histoire.

J’ai aimé suivre cette saga familiale, évoluer dans les milieux musicaux. Et j’ai appris plein de choses sur les pianos!

On l’appelait Bennie Diamond – Michaël Dichter

Recommandé sur le blog de Keisha, de Luocine et d’autres.

« Bienvenue dans le seul endroit d’Anvers où les diamants ne valent rien et où un falafel peut tout arranger ».

Premier roman de Michaël Dichter qui est également scénariste et réalisateur. Le roman nous entraîne dans le quartier des diamantaires et dans le ghetto d’Anvers ainsi qu’en Pologne, à la veille du désastre.  On découvre un monde étonnant avec des codes très stricts : codes des Juifs orthodoxes mais aussi codes des diamantaires qui forment un monde secret, cosmopolite avec des relais à Bombay comme en Afrique du Sud, mais où chaque vente est célébrée en Yiddisch : « mazal ». Monde fermé où la confiance est obligatoire mais où les coups tordus ne sont pas évitables. 

Être diamantaire, c’est avoir les clés de cette ville, frime Avroumi, visiblement chez lui. Bars, restaurants, clubs,
tout tourne grâce à nous

Roman d’apprentissage : Bennie Goodman, le fils du retoucheur, méprisé par ses camarades fils de diamantaire, livreur maladroit, cherche à se faire un nom : Bennie Diamond, comme tailleur de diamants, puis comme courtier à la Bourse des diamants. 

Roman d’amour et d’amitié mais surtout roman de transmission familiale. On découvre une véritable saga familiale avec une tradition d’hommes pieux dédiés à la prière et à l’étude, et des hommes d’affaire féroces. Traditions, embrouilles mais aussi humour. On ne s’ennuie pas.

« Ce type, il est fiable ? demande Bennie, fébrile. Isaac éclate de rire, secoue la tête. — Fiable ? On parle d’un
contrebandier, Bennie, pas de ton rabbin. Mais il sait ce qu’il fait. Et surtout il veut vendre vite. Bennie serre les
dents.
« 

En 400 pages de lecture addictive, on découvre un monde très riche et une histoire prenante.

Làzàr – Nélio Biedermann

LITTERATURE ALLEMANDE(SUISSE)/RENTREE LITTERAIRE 2026

Encore un cadeau de Babélio que je remercie !

Une traversée de plusieurs générations, de l’Autriche-Hongrie de François Joseph aux chars soviétiques de Budapest 1956.  Une saga familiale de la famille Làzàr (ou von Làzàr), aristocrates hongrois dont la famille remonte aux guerres contre les Ottomans. Château avec les portraits des ancêtres, des terres que cultivent les paysans, une forêt mystérieuse…

Dès le début du roman règne une certaine mélancolie, comme une décadence, avec la naissance de Lajos, enfant translucide, d’ascendance douteuse. Sandor, le baron, expédie les affaires courantes, tandis que Maria, la baronne mène une existence fantasque, chevauchant à travers le domaine. Imre, le frère de Sandor, est encore plus fantômatique, lecteur de contes nocturnes, ombre présente tout le temps du roman. 

« les années allaient bon train, elles définlaient tels les Roms avec leurs chevaux, à travers le royaume des Habsbourg, à travers la monarchie embourbée dans les marécages du Danube »

Lajos rêve d’Amérique, il devait embarquer à bord du Titanic.

Proclamation de la Guerre par l’Empereur. Les enfants sont expédiés à Vienne. La guerre aux portes de l’Europe passe un peu comme un rêve. Ilona, la soeur de Lajos, se marie à Berlin.

A la fin de la guerre, la Hongrie s’est séparée de l’Autriche mais rien ne trouble la routine pour les Làzàr, en leur château. Le baron sombre dans l’alcoolisme. Décadence encore. Lajos ramène  lustre et de richesse avec des affaires florissantes, ils s’installent à Budapest dans une belle demeure. Destin de la famille. De l’Histoire de la Hongrie on n’apprendra que peu de choses. Hésitations politiques avec la montée de Hitler et du nazisme. Le jugement est plutôt celui d’un esthète qui méprise la vulgarité.

Quand la Hongrie s’allie aux nazis, l’antisémitisme se profile. Ilona a épousé le fils d’un banquier d’origine juive, elle s’enfuit en catastrophe en Suisse. Lajos cache un étrange religieux, opposant au nazisme, qui a pris La Recherche pour Bible et Marcel pour prophète. Bizarre personnage. Pour Lajos, un prétexte pour ne pas bouger quand il assiste au regroupement des Juifs et à leur déportation. Ambivalence : est-il complice?

Génération suivante : un frère Pista et une soeur Eva, passent la Seconde Guerre mondiale au château sans s’impliquer plus que leurs parents. Ce n’est que l’arrivée de Soviétiques qui les feront réagir en confisquant leurs biens et en les réduisant à une condition très médiocre. Ils se laissent porter par les évènements. Seule réaction : ils tiennent à conserver les bonnes manières aristocratiques, la politesse, la tenue à table. Dérisoire.

1956 provoque une réaction, mais toujours à la marge.

Décidemment pas héroiques! Mais tellement humains.

Le roman se lit bien, la Grande Histoire en filigrane, ce n’est pas vraiment un roman historique, mais c’est une histoire prenante.

 

 

Lee Miller au Musée d’Art Moderne

Exposition temporaire jusqu’au 2 août 2026


Attention! Exposition très prisée, réservation recommandée! Même avec résa, queues à prévoir.
Lee Miller est un personnage romanesque. Au-delà de la qualité exceptionnelle des photographies, on peut visiter cette exposition en s’attachant au parcours de vie de Lee Miller.

« je suis née dans la chambre noire et c’est là que j’ai grandi »

Lee Miller : 1932 autoportrait

Elisabeth Miller nait en 1907. En 1917, elle reçoit son premier appareil photo. Visite l’Exposition Art Déco de Paris 1925. En 1927, engagée comme mannequin, elle adopte le prénom androgyne Lee, correspondant mieux à son caractère indépendant. 1929, Elle se présente à Paris pour étudier la photographie comme apprentie de Man Ray. En 1930, installe son propre studio-photo.

Nu penché vers l’avant 1930 – Lee Miller

Auprès de Man Ray (Emmanuel Radnitzky) elle apprend diverses techniques, dont la solarisation, elle développe les négatifs de Man Ray, même se les approprie en les retravaillant. Difficile, dans l’exposition de distinguer les photos des uns ou des autres

Têtes mises sous cloche – Man Ray et Lee Miller

1930, elle joue le rôle de la statue dans le film de Cocteau : Le sang d’un poète dont un extrait est projeté à l’entrée de l’exposition.

Une section de l’exposition UN REGARD SURREALISTE (1929-1932) on voit des photos de Paris avec des cadrages originaux et des portraits des artistes se rattachant à cette mouvance.

Portrait de l’espace près de Siwa 1937

En 1934, Lee Miller épouse Aziz Eloui Bey, et s’installe au Caire, suit des cours d’arabe, de chimie, voyage à Jérusalem et photographie l’Egypte selon des angles variés comme le Portrait de l’espace ou le goudron fondu, elle documente aussi la modernité de l’Egypte avec les tours d’une cimenterie à Helwan, l’ombre projetée sur Gizeh de la Pyramide de Chéops.

Cornouailles,1937, quatre endormies Lee Miller, Leonora Carrington, Nusch Eluard,

1937, rencontre Roland Penrose, peintre, photographe et poète britannique surréaliste. Ils passent à Mougins (portrait de Picasso) puis en Angleterre.

1938 Sur la route en Roumanie

1938, voyage en Roumanie avec Penrose , ils rencontrent l’ethnomusicologue Harry Brauner, frère de Victor Brauner, peintre surréaliste
ARTISTES ET AMIS

Leonora Carrington
Lee Miller a fait le portrait de nombreux artistes, je reconnais au passage Picasso, Cocteau, Colette, Magritte, Leaonora Carrington, Dora Maar….

Elle fait également des photographies de mode pour le magazine Vogue
SOMBRE GLOIRE : BRITAIN AT WAR

Lee Miller, correspondante de guerre

La guerre les fixe d’abord en Angleterre. Lee Miller se fait photojournaliste, elle photographie pour Vogue Londres sous le Blitz. Ses photographies sont destinées à influencer le public américain pour amener les Etats Unis à s’impliquer dans le conflit. En 1942, elle est accréditée par Vogue comme correspondante de guerre.

En Angleterre, elle fait le portrait de femmes militaires en guerre, de pilotes, radios, mais aussi d’ouvrières, de plieuses de parachute
SUR LE FRONT 1944

Lee Miller n’est autorisée à se rapprocher des combats qu’en 1944. Une série montre Saint Malo en guerre. Elle documente mais garde son regard surréaliste quand on voit un canon sous une nappe de dentelle ou des scènes étranges. Une de ses photos sera censurée : celle qui montre la nouvelle arme secrète : le napalm.

1944, Libération de Paris, ce sont les retrouvailles avec Picasso, Dora Maar, Nusch Eluard …

1945, elle suit les troupes alliées en Alsace. Un cliché est tout à fait original : en ligne directe avec Dieu un calvaire a été touché, le support des pieds du Christ se trouve pris dans les cables électriques emmêlés d’un pylône bombardé.
IL FAUT LE CROIRE : BELIEVE IT
Elle découvre Dachau, couvre le procès de Pétain. En plus des photos, rédige des textes. La salle présente des planches-contacts de cette réalité atroce. Les organisateurs de l’exposition du MAM prient les visiteurs de ne pas prendre de photos. Cela se comprend. Elle documente l’impensable pour que le monde la croit.

Comme une purification, avec Schermann ils accèdent à l’apartement de Hitler encore intact et se baignent dans la baignoire d’Hitler.

La Maison-Atelier de Chana Orloff, villa Seurat

ATELIER D’ARTISTE NON LOIN DE MONTPARNASSE

Maternité

Il convient de réserver sur Internet sur le site de la Maison de Chana Orloff.(www.chana-orloff.org). Elle est ouverte le week-end et certains mercredis. Pour y aller : métro ligne 6, station Saint Jacques et prendre la rue de la Tombe-Issoire.

« mon fils marin » de Chana Orloff, place des Droits de l’Enfant

Quand vous aurez trouvé Didi dans le petit square vous serez presque arrivés! Chana Orloff est une artiste qui me touche beaucoup aussi bien pour la qualité de ses oeuvres que pour son histoire.

Chana Orloff

Chana Orloff est née en Ukraine en 1888, qu’elle a quitté avec sa famille en 1905 pour la Palestine. En 1910, elle part pour Paris se perfectionner comme couturière, rencontre les artistes de Montparnasse, Soutine, Modigliani …En 1926 elle fait construire sa maison-atelier dessinée par Auguste Perret

Auguste Perret

Cet atelier son « travailloir » comporte un espace d’exposition, sorte de galerie, un atelier éclairé par une verrière et un appartement en étage. Cent ans plus tard je retrouve les oeuvres exposées

Portrait de ses contemporains

Chana Orloff a réalisé de nombreux portraits très originaux. Elle saisit les traits caractéristiques d’un personnage sans toutefois tomber dans la caricature. J’ai regretté qu’un inventaire de ces contemporains n’ait pas été fait. La guide, très aimable m’en a montré quelques un dont Anaïs Nin qui était sa voisine. Des têtes mais pas seulement. Sur les bustes ou sur les personnages en pied, on peut noter le soin porté aux accessoires, aux costume bien taillé : l’oeil de l’ancienne couturière!

Personnages mais aussi animaux comme ce teckel

Un de ses sujets favoris sont des maternités, ce qui n’allait pas de soi pour les pionnières de l’époque comme Anaïs Nin, ou les Amazones qu’elle fréquentait.

Naturalisée française (et décorée) en 1925, elle reste à Paris pendant l’occupation allemande, prévenue juste avant la rafle de juillet 1942, avec sont fils, elle fuit en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Pour retrouver sa maison pillée, ses sculptures disparues. Seules 4 seront retrouvées.

Le Retour

Son style va changer, elle va prêter moins de soin aux détails vestimentaires. Surfaces plus rugueuses. Le Retour restera donc caché longtemps avant d’être présenté.

Après la naissance de l’Etat d’Israël, elle va y travailler. Une commande de statue à la mémoire de héros de guerre sera honorée avec la monumentale maternité d’Ein Gev

Maternité d’Ein Gev

Elle décède à Tel Hashomer en 1968.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la biographie que lui a consacrée Rebecca Benhamou : L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture CLIC

Le livre commence au kibboutz Beeri, kibboutz victime du 8 octobre, encore une maison détruite, une maison pillée. La statue des Inséparables a disparu, volée? détruite?

Inséparables

la musée de la Maison de Chana Orloff organise à l’étage des expositions : en ce moment La Guerre et la Paix

Guerre et Paix

 

IDISS – BD d’après le livre de Robert Badinter -Richard Malka /Fred Bernard

Depuis très longtemps, je projette de lire Idiss de Robert Badinter, livre de souvenirs consacrés à sa grand-mère. Une série de lectures de Richard Malka : Après Dieu,ICI, Passion antisémite ICI et l’écoute d’un podcast ICI  m’ont entrainée à réserver la bande dessinée de Malka à la médiathèque. J’étais curieuse de découvrir l’autre versant de Malka, le bédéiste à côté d l’avocat. 

Dans une BD, il y a le plus souvent deux auteurs, le scénariste Malka et l’illustrateur, Fred Bernard qui s’accordent si bien qu’il est difficile de faire la part de l’un ou de l’autre dans le mérite du livre. Les deux m’ont charmée. Jolies couleurs aquarellées et décors pittoresques (surtout en Bessarabie) . Quant au scénario, il prend son temps pour cerner les ambiances et les personnages. C’est donc un très agréable moment de lecture. mais il faudra quand même que je lise le roman de Badinter!

Chaïm Kaliski « Jim d’Etterbeek » Mahj

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au 13 décembre 2026

Jim d’Etterbeek

A la suite de l’écoute du podcast des Midis de Culture  CLIC  j’ai filé au Mahj. Attention, l’exposition se tient dans les caves du sous-sol. les planches sont nombreuses mais ce sont de petits formats. 

Bruxelles 1938 : les Juifs manifestent

Cette bande-dessinée est l’oeuvre de ChaÏm Kaliski  d’Etterbeek, de la commune de Bruxelles (1929 – 2015). Il  a réalisé des centaines de dessins à la soixantaine ayant gardé une mémoire très fidèle des évènements qui ont marqué son enfance, caché de l’occupant allemand à la suite de l’arrestation et de la déportation de son père. 

l’étoile jaune

Il raconte le quotidien des Juifs belges, on voit jouer aux cartes, travailler la maroquinerie, on les « entend » discuter entre eux, en Français comme en Yiddisch

 

arrestation 10 mai 1940

Il témoigne avec une précision étonnante des arrestations et des raffles avec la date, le nom de la rue, les circonstances

On a réuni ces dessins dans une bande dessinée éditée disponible au Musée.

Témoignage, « memory book »oeuvre d’art émouvante tout à la fois alors que la mémoire s’efface et laisse place à une politique  qu’on veut appeler « décomplexée ».

Primo Levi – Matteo Mastragostino et Alessandro Ranghiasci – STEINKIS (roman graphique)

HOLOCAUSTE

La Shoah en BD?

il faut être Art Spiegelman pour oser avec Maus. 

Matteo Mastragostino et Alessandro Ranghiasci ont choisi un témoin pour angle d’attaque et non des moindres : Primo Levi. Pour s’adresser aux ados, il a choisi de présenter la visite de Primo Levi dans une  classe de collège. Point de vue acceptable même pour une lectrice susceptible. 

« Vous savez les enfants quand j’avais votre âge j’aimais beaucoup les chiffres. Mais je ne pouvais pas imaginer que j’allais en porter six sur le bras pendant toute ma vie »

Lecture jeunesse, donc.  S’adresse à un public très ignorant de l’histoire.

115 pages , annexes comprises

Noir et blanc, j’ai bien aimé le graphisme, le propos très humain.

Il m’a donné envie de revenir aux livres de l’écrivain.

Milena – Margarete Buber-Neumann – points

HOLOCAUSTE

C’est au camp de concentration de femmes de Ravensbrück que nous nous sommes rencontrées. Milena avait entendu parler de mes mésaventures par une allemande arrivée au camp par le même transport qu’elle. La journaliste Milena Jesenskà voulait donc me parler. elle voulait savoir s’il était vrai qu’ l’Union soviétique avait livré à Hitler des militants antifascistes qui avaient émigré en URSS »

Depuis leur rencontre le 21 octobre 1940, jusqu’à la mort de Milena le 17 mai 1944, une remarquable amitié a lié ces deux femmes. Margarete Buber-Neumann, a écrit seule le livre qu’elles devaient publier ensemble. Elle y raconte la vie de Milena et la vie à Ravensbrück.

Ce livre était depuis longtemps sur mes étagères. Pour l’anniversaire de la libération du  camp d’Auschwitz le 27 janvier, il m’a semblé opportun de l’en sortir.

Milena est surtout connue pour sa liaison avec Kafka et le livre Lettres à Milena. D’ailleurs Buber Neumann donne à de nombreux chapitres une citation de Kafka. Cependant Milena est beaucoup plus que l’amante d’un écrivain célèbre et leur relation date de 1920 – 1922 .

Le récit de la vie de Milena nous fait rencontrer tous les cercles intellectuels de Prague et accessoirement de Vienne où elle a vécu avec son premier mari Ernst Polak, vie intellectuelle intense, vie de cafés. Vie militante aussi quand Milena en compagnie de Xaver Schaffgotsch vit en Allemagne à Buchholz et à Dresde. Débats sur le marxisme. De retour à , Prague elle rencontre, puis épouse en 1927 l’ architecte Jaromir Krejcar (dans la mouvance de Le Corbusier, Gropius, Perret…). la lecture de cette biographie est très instructive pour tous ces aspects.

Milena avait un caractère bien trempé et surtout un don pour l’écriture. C’est par le journalisme qu’elle s’est affirmée. Journalisme de mode, traductions, livres pour enfants, billets d’humeur mais aussi publications politiques dans la presse communiste. Elle entra au Parti communiste en 1931 pour s’en faire exclure en 1936, alors que son mari était parti en URSS.

Après 1937, journaliste politique, elle perçoit le danger nazi aux portes de la Tchécoslovaquie avec les minorités des Sudètes. la lecture des prémisses de la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme, les compromissions des alliés français et britannique a un goût très amer quand on les lit aujourd’hui  avec les échos de la Guerre en Ukraine et l’affaire du Groenland. L’histoire begaye-t-elle? Assez rapidement, elle réalise le danger que courent les Juifs tchèques et s’organise avec d’autres compagnons à les exfiltrer avant l’invasion nazie. Son appartement devient un véritable centre d’émigration et de résistance. Elle multiplie les provocations ironiques dans ses articles. Humour extraordinaire quand elle fait passer un texte de Brecht de l’Opéra de 4 sous pour une chanson de soldats allemands.

la Gestapo finit par l’arrêter et la déporter à Ravensbruck.  la deuxième partie du livre raconte la vie des deux amies déportées. Prisonnières, affamées, mais toujours dignes et extraordinairement libres malgré les privations et les règlements. Pendant les 4 années, elles trouvent toujours le temps de préserver leur intimité, et aussi de se consacrer à soulager les autres déportées plus démunies qu’elles. Elles inspirent le respect même des allemands. Curiosité de la journaliste qui analyse les différentes attitudes des prisonnières. Envie aussi d’écrire un livre pour témoigner

« je retrouvai la liberté et exécutai le testament de Milena. j’écrivis notre livre sur le camp de concentration. Peu avant sa mort, elle m’avait dit un jour: »je sais que toi au moins, tu ne m’oublieras pas. Grâce à toi, je peux continuer à vivre… »

Et comme je voulais connaître sa voix (ou plutôt sa plume) j’ai téléchargé ce livre sur ma liseuse. Dans les lettres à Willi Schlamm, journaliste juif exilé ayant pris la fuite devant l’entrée des Allemands en Tchécoslovaquie, elle témoigne de ses activités de Presse, traductrice vers le Tchèque  des articles de Schlamm (germanophone) journaliste et même éditrice, tentant de motiver le journaliste en exil à envoyer encore des articles pour la revue de Prague. On lit son style épistolaire vif, plein d’humour et d’affection. 

D’ailleurs, je ne peux écrire en allemand que quand je suis de bonne humeur, mais vu de Bruxelles, je suis
méchante. Comment résoudre ce problème ? En allemand, je suis posée, mordante, de bonne humeur.
Čechiš, je suis sentimentale et « abominablement éprise de vérité ». Qu’est-ce que tu préfères ?

J’irai chercher Kafka : une enquête littéraire – Léa Veinstein

FEUILLES ALLEMANDES

;quequ

Un grand coup de cœur!

Certes, l’auteure est française, le livre écrit en français, mais Kafka est un grand littérateur de langue allemande, je pense que ce livre a sa place dans les Feuilles Allemandes!

Lu d’une traite, ou presque, à la sortie du film Franz K. d’Agnieszka Holland.  La figure de Kafka rôde, présence en filigrane, référence familière. Figure très floue parfois quand j’ai vu Les Deux Procureurs de Loznitsa qui m’a rappelé Le Procès avec ces couloirs, ces portes fermées, ces gardiens énigmatiques, mais attention les procès staliniens sont datés de 1937 alors que Franz Kafka est décédé  en 1924. Référence intemporelle. 

« Kafka est un mort-vivant : il était mort de son vivant, il vivra après sa mort.  » (p41)

 

J’irai chercher Kafka de Léa Veinstein est une enquête littéraire. L’écrivaine, qui a  consacré sa thèse à Kafka, part, en Israël,  à la sortie du confinement, voir les manuscrits et enquêter sur les manuscrits de Kafka. 

Car, suivre ces morceaux de papier c’est se plonger dans un espace où le réel piège la fiction, la moque ; c’est se plonger dans un temps à la fois précis et éternellement retardé, divisé, un temps élastique comme celui des Mille et Une Nuits. Ces manuscrits vont connaître les autodafés nazis, se cacher dans une valise pour fuir Prague vers Tel-Aviv, être revendus à une bibliothèque en Allemagne, être scellés dans des coffres-forts en Suisse. Et comme pour défier les nuances, ils vont se retrouver au cœur d’un procès long de presque cinquante ans, un procès dont le verdict citera le Talmud et concédera que le tribunal est incapable de répondre à la seule question qu’il aura eu le mérite de poser : à qui appartient Kafka ? (p.21)

Ces manuscrits ne devrait pas exister : Max Brod a désobéi à l’ordre de Kafka de tout brûler après sa mort. Non seulement il  a collecté, réuni, lettes, notes, manuscrits de roman, mais il les a sauvés, a traversé l’Europe pour les emmener en Palestine loin des autodafés nazis. Et même arrivés à Tel Aviv, l’histoire ne s’arrête pas. C’est cette histoire que raconte le livre. 

pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je persuadée de venir ici rencontrer Kafka alors qu’il n’a jamais que
posé son doigt sur la carte à l’endroit de ce pays qui n’existait pas encore au moment où il est mort

8 jours passés à Tel Aviv et Jérusalem, très chargés d’émotion que l’écrivaine nous fait partager. A travers des prétextes très triviaux, Kafka surgit quand on s’y attend le moins. Un choucas perché, mais c’est Kafka bien sûr!

Le nom de famille Kafka, écrit avec un -v-, signifie choucas en tchèque, et Franz a plusieurs fois signifié
qu’il prenait cette descendance très au sérieux. Dans les Conversations avec Gustave Janouch, on trouve
cet échange : – Je suis un oiseau tout à fait impossible, dit Kafka. Je suis un choucas – un « kavka ».

Un chauffeur de taxi rend un faux billet de Monopoly : méditation sur authenticité posée par Kafka

Et si Kafka continuait à me provoquer? Tu veux jouer? Au Monopoly maintenant? Alors jouons. (p.35)

Un rat pendu dans une exposition d’Annette Messager, encore une rencontre kafkaïenne!

Au cours du voyage Lé Veinstein fit référence  à Valérie Zenatti , écrivaine que j’aime beaucoup,  Nicole Krausse et son livre Forêt Obscure dont je note le titre, une poétesse israélienne Michal Govrin…

Le Procès des manuscrits de Kafka est l’objet du voyage, Léa Veinstein rencontre les avocats qui ont plaidé, l’un Eva Hoffe, l’héritière de Max Brod,  qui compte disposer des manuscrits comme elle le souhaite, les vendre aux enchères, y compris à un musée allemand. L’autre pour la Bibliothèque d’Israël, et derrière la Bibliothèque il y a l’Etat d’Israël  qui considère que Kafka lui appartient. 

En 2011, avant que le premier verdict ait été rendu, la philosophe américaine Judith Butler signait un
texte important dans la London Review of Books, intitulé « Who Owns Kafka ? »

Et cette controverse va très loin

l’idée est de rassembler tout le judaïsme en Israël, pas seulement les personnes physiques. Ils ont «
récupéré » des tableaux de Chagall à Paris, ou encore des fresques peintes par Bruno Schulz, rapportées
ici par des agents du Mossad. C’est un projet politique et symbolique. Or Kafka fait partie de cet
héritage. Il devait physiquement être amené ici.  (p.240)

Le Procès, tout à fait kafkaïen, Léa Veinstein l’écrit avec une majuscule, ou plutôt les procès puisque ils iront jusqu’à la Cour Suprême , vont durer jusqu’en 2018. Deux ans après le verdict, les documents sont à la Bibliothèque nationale à Jérusalem.

Et Kafka dans cette histoire? L’écrivaine est très nuancée là-dessus.  d’ailleurs la volonté de Kafka étaient que les manuscrits soient brûlés.