Rachel et les siens – Metin Arditi

Depuis longtemps j’ai envie de lire Metin Arditi  et découvrir cet écrivain. La sortie de Rachel et les Siens est aussi l’occasion d’un voyage littéraire dans ce Proche Orient. Ce livre est dédié A la mémoire de Martin Buber ce qui a piqué ma curiosité. 

Saga familiale qui s’ouvre à Jaffa en 1917 et qui se déroule à Tel Avivjusqu’en 1938, puis à Istanbul pendant la Guerre, et enfin à Paris, Genève  pour s’achever à Jaffa en 1982.

Quelle personnalité singulière que celle de Rachel : 

Elle était née en Palestine ottomane. Elle avait vécu son adolescence et une partie importante de sa vie d’adulte
sous mandat britannique… Lorsque l’État d’Israel s’était constitué, elle avait déjà émigré de Turquie pour la
France

Juive de langue arabe, ayant passé son enfance dans une maison où cohabitaient deux familles pour une même cuisine, les parents de Rachel et ceux de Mounir, des Arabes chrétiens. Mounir et Rachel, frères et soeur de lait et inséparables. La première crise correspond à l’arrivée d’Ida, la petite orpheline de colons ashkenazes, suivie de l’avancée des Anglais. L’harmonie et la coexistence entre Juifs et Arabes de Jaffa est menacée. Les parents de Rachel doivent quitter le quartier. Ils se réfugient dans un kibboutz où ils apprennent l’hébreu, découvrent le sionisme et le théâtre. La vision égalitariste, le travail manuel ne les séduisent pas spécialement, le théâtre, en revanche sera la vocation des deux sœurs ; Rachel qui aimait raconter des histoires sera dramaturge, et Ida, actrice! Au kibboutz, théâtre et agitprop se confondent souvent. Les pièces de Rachel seront politiques et dérangeantes! Rachel ne sera pas un auteur à succès en Palestine. 

« Elle n’était pas faite pour le succès. Son monde était celui des naïfs, de ceux qui s’accrochent à des principes
plutôt qu’au goût du jour. À ce qui dérange plutôt qu’à ce qui plaît. Il fallait qu’elle pense à faire autre
chose, au lieu de gratouiller en vain des piles de cahiers dans l’espoir de voir un jour l’une de ses pièces montée. »

Le sujet qui lui tient à cœur est la coexistence des Juifs et des Arabes et elle adapte le sujet des Perses d’Eschyle

Pour raconter le retour de Xerxès en Perse après sa défaite à Salamine, Eschyle crée le théâtre contemporain : il
se met dans la peau du vaincu. Il veut comprendre ses émotions, son humanité. Il m’a semblé intéressant de
décrire les réactions d’un groupe de Juifs qui s’apprêtent à monter la pièce d’Eschyle, de comparer la situation
des Grecs après la bataille de Salamine à celle qui pourrait un jour être celle des Juifs en Palestine.
…….
Et si ce sont les Palestiniens qui perdent la guerre, comment les traiterons-nous ? Avec l’humanité de ceux qui
ont connu l’exil ? Ou avec l’arrogance des vainqueurs, dont parle Eschyle ? »

Avec son mari Karl, elle suit la mouvance intellectuelle de Martin Buber et Brit Shalom :

« Ce n’était pas une question. Brit Shalom, le mouvement de Martin Buber, qui prônait la constitution d’un État
binational, avait été un échec.

Karl, ils étaient des dinosaures de la cohabitation entre Juifs et Arabes, elle le savait. Le mouvement avait tenu
quelques années. Puis, avec l’afflux d’immigrants et le succès d’une Tel-Aviv toujours plus grande, plus forte,

les velléités de coexistence avaient été balayées. Elle n’arrivait pas à écrire autre chose que des pièces à contre-
courant. « 

Cet aspect du livre m’a beaucoup intéressée. Il m’importe de ne pas occulter cette histoire des idées, le sionisme n’a pas toujours été monolithique, ses mises en cause ne sont pas vraiment mises en évidence.

Vient le drame (non! je ne vous raconterai pas tout!) et Rachel suit Maurice Saltiel à Istanbul. C’est là qu’elle découvre l’antisémitisme et la persécution qu’elle n’imaginait pas . L’Empire Ottoman avait été accueillant pour les Juifs des siècles durant…Mais il s’agit de nationalisme turc, et de persécution des minorités.

De la déportation de son mari, elle tirera encore une pièce difficilement représentable.

Elle se marie à Paris avec un ancien collabo, un homme délicieux, mais…antisémite.

Elle écrira l’histoire d’un homosexuel qui a aimé un allemand. Encore un sujet difficile! …

Décidément Rachel se trouve souvent en porte-à-faux. Sa vie et son théâtre seront  toujours à contre-courant.

Et l’amour? je ne vous en dirai rien, il faut lire le livre.

 

Balagan – Alexandra Schwartzbrod

LIRE POUR ISRAËL

Balagan: Amazon.fr: Schwartzbrod, Alexandra: Livres

Balagan ? C’est le mot le plus utilisé dans ce pays. Il signifie « bordel », et il englobe tout, de l’embouteillage à
l’Intifada… Dans le langage des jeunes Israéliens, et même des Palestiniens, il revient quasiment à chaque phrase

Balagan? un mot trop anodin, passe-partout, pour qualifier ces carnages. Au cours de quelques jours il n’y a pas un attentat, il y en a 3 séries de deux; au moins. Carnage, massacre, auraient mieux convenu. Assassinats, meurtres, explosions, attentats-suicides sont les éléments obligés de thrillers et de polars surtout à Jérusalem en  période d’Intifada. Hémoglobine, démembrements, enfants morts aussi. Même si je me dis « dans un polar c’est normal » c’est trop gore. 

Evidemment, malgré mes réserves ci-dessus, je me suis laissé embarquer et je n’ai rien fait avant d’être arrivée à la fin de l’histoire. Thriller addictif!

A l’équipe de policiers chargés d’enquêter sur les deux premières explosions  à Jérusalem, s’ajoutent un diplomate français, un journaliste américain, un ultra-orthodoxe volontaire pour ramasser les restes des victimes éparpillés, une femme mystérieuse, des Palestiniens, un Russe déjanté… toute une galerie intéressante de personnages. un soin particulier est donné aux personnages secondaires. Landau, l’officier chargé de l’enquête est persuadé que les coupables sont à chercher du côté du Hamas, borné, macho, il n’aura pas le beau rôle, il songe surtout à évincer Bishara, le policier Arabe-israélien, l’anti-Landau. Sharon, la seule femme de l’équipe ne se laisse pas démonter et enquête à sa manière…Personnage complexe cet Eli Bishara, comment un Arabe peut-il se prénommer Eli et servir dans la police israélienne. L’auteure semble affectionner ce policier borderline, qui apparaît dans le roman Les lumières de Tel Aviv. mais je ne vous en dirai pas plus, de peur de spoiler.

D’un coup, le monde n’était plus binaire, il n’y avait plus les méchants d’un côté et les gentils de l’autre, juste un
puits de souffrance dans lequel ils chutaient tous sans raison, sans explication.

Goût des nèfles, du houmous, des pitas encore chaudes. Parfums, ruelles de la vieille ville. Ambiances contrastées entre Méa Shéarim,une discothèque branchée un peu bizarre à Tel Aviv, une boutique un peu désolée à Beer Sheva…une maison à Hebron. On est dépaysé!.

Un bon thriller si on supporte la violence!

 

 

 

Les Lumières de Tel Aviv – Alexandra Schwarzbrod – Rivages/Noir

LIRE POUR ISRAËL

Anticipation et dystopies ne sont pas mes lectures favorites. L’histoire et la géographie  me suffisent ; les mondes imaginaires m’intéressent rarement. Néanmoins, depuis contagions, épidémies et confinement je me suis tournée vers des récits d’anticipation. 

Dans un futur non précisé, la géopolitique a suivi des tendances qu’on devine aujourd’hui. Sous l’effet des nationalismes, les états se sont fracturés : Tel Aviv a fait sécession du Grand Israël ultra-orthodoxe sous protection des Russes

La société israélienne s’était réfugiée dans la religion quasiment sans s’en rendre compte. Lassés par la querelle
sans fin avec les Palestiniens, épouvantés par l’arrivée des djihadistes aux portes du pays puis par les guerres
fratricides des pays arabes, déboussolés par la perte d’influence de l’allié américain et la montée en puissance du
partenaire russe, de nombreux jeunes en quête de valeurs s’étaient enfermés dans l’étude de la Torah.

En revanche les laïcs – les Résistants – se sont concentrés à Tel Aviv :

La cité côtière était devenue un vaste caravansérail où les laïcs de tous horizons, juifs en majorité mais aussi
chrétiens et musulmans, venaient retrouver l’utopie des premiers kibboutznikim

Pourtant, Tel-Aviv n’était pas le premier exemple de sécession dans le monde. La Californie venait de se séparer
du reste de l’Amérique, on y vivait désormais en autosuffisance au sein de communautés qui tentaient de raviver
l’esprit hippie et le folklore des années 1970. L’Écosse, la Catalogne, le Pays basque mais aussi le Tyrol….

Le réchauffement climatique n’était plus un chiffon rouge mais une réalité, les pays du Sud étouffaient et ceux du
Nord se cadenassaient pour bloquer l’afflux des réfugiés.

Le monde était devenu une succession de murs et de cloîtres. On ne se voyait plus, on ne se parlait plus.

 

Un nouveau mur parfaitement étanche sépare les Ultra-religieux des Résistants de Tel Aviv. Tandis que les Israéliens se consacrent à la prière, leurs alliés russes protègent le Grand Israël et lui fournissent un arsenal de drones programmés pour tuer les fugitifs ou les infiltrés.

Des robots tueurs ? Je pensais qu’il s’agissait juste de nous équiper de drones sophistiqués. Cela signifie que la
décision de tirer ne dépendra plus des humains ?

Haïm, un conseillé du Premier Ministre prend la fuite juste avant la mise en fonction de ces drones-tueurs dotés du pouvoir d’éliminer sans intervention humaine,  grâce à l’intelligence artificielle. Révolté par ce procédé, il veut confier les plans de la surveillance électronique aux Résistants de Tel Aviv. Son successeur Isaac aura les mêmes problèmes de conscience.

Les Arabes palestiniens ont été déportés du Grand Israël, Moussa et Malika se cachent dans des grottes. Ils se joindront à Ana, la femme de Haïm pour fuir vers Tel Aviv. Il est urgent qu’ils rejoignent l’autre côté avant que les drones ne soient activés. Nous suivrons donc l’exode de ces fuyards.

Avec l’arrivée de Haïm à Tel Aviv, nous découvrons la cité utopique, multiculturelle et égalitariste, féministe. Privée de ressources financières les habitants sont retournés à la débrouille et  au troc. Expérience chaleureuse mais non dénué de conflit. Des extrémistes de la laïcité « ni voile ni perruque » menacent la paix civile. Le flic Eli (arabe malgré ce prénom qui sonne juif) est chargé d’une mission secrète et doit passer le Mur…

C’est donc un thriller avec une histoire d’amour où Ana joue une rôle central. Si l’analyse politique m’a intéressée, je suis moins convaincue par la psychologie des personnages. La personnalité d’Ana ne m’a pas parue crédible et celle des personnages masculins un peu simpliste.

 

Sous la Même Etoile – Dorit Rabinyan

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Tablzau Hassan HJourani

Sous la même étoile est paru en hébreu en 2014. Roman d’amour mettant en scène une israélienne juive et un palestinien, il a fait l’objet d’un scandale – « menaçant l’identité juive, et favorisant les mariages mixtes », il a été retiré du programme des lycées. Ce scandale a assuré au livre un succès phénoménal en Israël comme à l’étranger. 

 

Je lis rarement les critiques et les dédicaces pour garder la surprise. J’ai eu tort. J’aurais appris dès le début du livre que l’amoureux de la narratrice a vraiment vécu, ‘Hilmi, dans le roman , fut le peintre Hassan Hourani dont la fin tragique a été racontée dans le livre largement autobiographique .

La narratrice, Liat – traductrice – vient étudier un semestre à New York. A l’automne, elle rencontre ‘Hilmi , un peintre palestinien. Les deux amants vont vivre une véritable passion pendant le très long hiver new-yorkais. Amour partagé, intense,  mais secret, provisoire. La date de la séparation est fixée dès le début, à l’expiration du visa et au retour de Liat en Israël.

hassan Hourani

Liat cache cette liaison à sa famille. Au risque de blesser ‘Hilmi, elle lui demande même de « disparaître de sa vie dix minutes » le temps d’une conversation téléphonique hebdomadaire le soir du Shabat avec ses parents.

Dorit Rabinyan

Liat et ‘Hilmi vivent leur amour au présent, à New York, leur langue commune est l’Anglais. On pense à une idylle de vacances adolescente. Ils ne sont pas naïfs pour autant : ils évoquent librement la situation politique, l’occupation israélienne de la Palestine. ‘Hilmi a fait de la prison à 15 ans. Liat ne fait pas mystère du fait qu’elle a fait son service militaire. Liat défend la solution à deux états, comme les israéliens de gauche tandis que ‘Hilmi et ses frères soutiennent que seul un état binational est réaliste (à l’aide de la démographie palestinienne et de sa natalité plus forte).

Dans le froid nord-américain de cet hiver si long et si enneigé, les deux « moyen-orientaux » rêvent de soleil, de Méditerranée. L’auteure donne une description vivante de New York, pages très évocatrices. Quand elle rentre à Tel Aviv, au début de l’été elle emporte le lecteur dans une

Tel Aviv l’insouciante, la prétentieuse, la fainéante. Avec ses milliers de cafés toujours bondés, avec ses mille races de chiens[…]Tel Aviv l’élégante, préoccupée d’elle-même, qui se reflète dans les vitrines de ses boutiques de luxe. Tel Aviv qui n’est que soif de plaisir, débordante de vie, encombrée de jeunes dès l’arrivée des vacances d’été[…]Tel Aviv la douce, la désinvolte avec ses vastes terrasses….

La perspective la plus spectaculaire sur Tel Aviv et la côte,  la plus originale est apportée par le film que le frère d’Hilmi lui envoie, filmé de la terrasse du 9ème étage de l immeuble de Ramallah occupé par sa famille. 

Depuis Ramallah, l’œil de la caméra arrive droit sur les immeubles de verre et les gratte-ciels de Tel Aviv. Et moi, d’ici, je reconnais la partie supérieure cd la Tour de la Paix. Je discerne même la cheminée de Reading …Les immeubles de la Kirya […]Et dans le même frisson qu’hier, je suis envahie par la pensée de ma famille : la pensée de mes proches et amis là-bas. Où étaient-ils pendant que depuis Ramallah, Marwan filmait? Cette situation me renvoie au jour où, âgée de six ou sept ans, je m’étais tenue à la fenêtre de l’appartement des voisins pour scruter en cachette l’intérieur de notre propre cuisine […]

Car ce renversement apparaît des plus singuliers ; nous voir de l’extérieur, postés à la fenêtre des voisins et nous voir comme le côté caché d’un miroir. D’ici – de New YOrk – voir ce qui leur apparaît depuis Ramallah par delà les collines d’obscurité. Me voir à leur place, sur le balcon, comme sur quelque mont Nevo. Voir quotidiennement Israël, les banlieues de Tel Aviv, notre existence telle qu’elle se déroule de l’autre côté, une existence aussi confiante qu’inconsciente, et qui semble, d’ici, privée de réflexion lumineuse….

La citation est, certes longue mais c’est ce point de vue qui m’a le plus intéressée, cette coexistence étrange de chaque côté de la Haie Vive (Gader Haya)qui est le titre en version originale. Cette Haie est peut être une allusion  au mur de béton qui sépare Juifs et Arabes et qu’on est en train d’ériger au moment où se déroule l’action (2003). Cette séparation, clôture le 20 mai, date du retour en Israël de Liat, est aussi implicite dans le titre hébreu et Borderline le titre en anglais alors que le titre français Sous la même étoile n’y fait aucune allusion.

Ce titre français, un peu gnan-gnan et le rapprochement avec la tragédie de Roméo et Juliette ont quelque peu pollué ma lecture dans les premiers chapitres. Je suis un mauvais public pour les romans d’amour. Pendant la première partie je me suis demandée où l’auteure voulait en venir : Liat refuse de tomber amoureuse, et, en même temps, elle ne vit que par sa relation à ‘Himli . A part quelques visites à des amis, elle n’a de vie que dans l’ombre de son amant. On ne la voit ni étudier, ni travailler. Mon intérêt ne s’est éveillé que dans leurs confrontations. Au fur et à mesure de la lecture, je me suis passionnée pour leurs divergences et ce qui les unissait, moyen-orientaux dans le froid américain et je n’ai plus lâché la lecture jusqu’au dénouement final. 

Le silence d’Isra – Etaf Rum

FEMMES

« …Là d’où je viens, le mutisme est la condition même de mon genre, aussi naturel, que les seins d’une femme, aussi impératif que la génération à venir qui couve dans son ventre… »

Là d’où je viens, nous gardons ces histoires pour nous-mêmes. Les raconter au monde extérieur serait une incongruité dangereuse. Le déshonneur le plus absolu. 

Si les femmes n’ont pas la parole, elles lisent, et parfois, écrivent!

C’est donc l’histoire des femmes d’une famille palestinienne de Brooklyn.

1990, Isra, à peine 18 ans est promise à un mariage arrangé, un avenir resplendissant en Amérique. Elle rêve d’un amour partagé, de poésie

Mama soupira. « Bientôt, tu apprendras qu’il n’y a pas de place pour l’amour dans la vie d’une femme. Tu n’as besoin que d’une chose : sabr, la patience »

 

2008, Broolyn. Deya, 17 ans, lycéenne, a déjà éconduit plusieurs prétendants et rêve d’étudier à l’université. Nasser est un jeune homme sympathique et Deya hésite.

Ces mariages arrangés, la soumission des femmes cloîtrées à la maison se transmettent de génération.

Deya avait pris conscience que la plupart des règles que Farida considérait comme importantes ne relevaient pas du tout de la religion, mais bel et bien des règles de propriété arabes

Farida, la belle-mère d‘Isra, la grand-mère de Deya a une très forte personnalité. C’est elle le pivot de la maisonnée qui donne des ordres aussi bien à ses fils qu’à ses belles-filles ou à ses quatre petites filles. Seule Sarah ose se rebeller. Nadine, la jolie, la chanceuse, qui a donné un garçon à son mari tire à peu près son épingle du jeu.

Isra se demanda ce qui avait pu rendre Farida si forte. Elle avait dû subir quelque chose de bien pire que des coups, songea-t-elle. La avait fait d’elle une véritable guerrière. 

Au début, ces femmes soumises, perpétuellement enceintes, qui lavent et plient le linge, frottent les sols, préparent à manger aux hommes qui rentrent tard et les battent, m’ont profondément agacée. Le roman démarre doucement. Il faut persévérer pour deviner que de lourds secrets se cachent.

« Elle distinguait enfin clairement la longue chaîne de honte qui reliait chaque femme à la suivante, elle voyait précisément la place qu’elle occupait dans ce cycle atroce. Elle soupira. La vie était si cruelle. Mais on n’y pouvait pas grand-chose quand on était une femme »

Plus on avance dans la lecture, plus on devine les tragédies. Ce n’est pas seulement le roman de l’enfermement et de la résignation des femmes. Les femmes sont les servantes, les génitrices et les gardiennes de la tradition et de la culture. C’est aussi le roman de l’exil, du refus de l’intégration dans la vie américaine. C’est aussi la tragédie de la Palestine.

Qu’est-ce qui les avait poussé à quitter leur pays pour s’établir en Amérique[…]Sa fille les aurait-elle déshonoré s’ils l’avaient élevée au pays? Quelle importance s’ils étaient morts de faim? Quelle importance s’ils étaient morts d’une balle dans le dos à un check-point, ou asphyxiés de lacrymogènes sur le chemin de l’école ou de la mosquée?[…]Mieux fait de rester et de se battre pour leur terre, mieux fait de rester et de mourir. Toute douleur aurait été préférable à celle de la culpabilité et du remords…

Ce roman qui avait commencé doucement s’avère beaucoup plus riche, plus intense que je ne l’imaginait au début. 

Hasard des programmations : hier sur Arte le merveilleux film Wajdja, film saoudien sur l’enfermement des femmes et leur éducation. Film réalisé par une femme saoudienne qui a une pêche : à revoir!

 

L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

Les enfants du Ghetto : je m’appelle Adam – Elias Khoury

PALESTINE

« C’est l’histoire de l’agneau qui n’a pas renâclé lorsqu’il est mené au sacrifice. C’est l’histoire des enfants du ghetto. »

« Non je ne cherche pas à mettre en parallèle l’Holocauste et la Nakba, je déteste les comparaison de ce genre et j’estime que le jeu des chiffres est haïssable, nauséabond même. »

Cette lecture est d’une actualité criante. Pas seulement parce que ce livre vient de sortir en Français. Surtout à cause de ce qui se passe à Gaza.

Le titre est ambigu, le  mot « ghetto » fait penser à  Varsovie. Ce n’est pas anodin, ni fortuit :  le héros du roman joue avec cette ambiguïté.  Le ghetto du livre est celui de Lod. Evidemment, Lod évoque l’aéroport, j’ignorais qu’en 1949 un ghetto fut mis en place pour parquer les Palestiniens. J’ignore beaucoup de choses en ce qui concerne la guerre d’Indépendance d’Israël, et encore plus sur la Nakba. La version officielle serait que les Palestiniens  auraient fui pour revenir avec les armées  arabes victorieuses.

Noter que ce livre est un roman et  pas un témoignage historique. L’auteur prend d’ailleurs des précautions vis à vis des historiens. Le narrateur était un nourrisson en 1949 qui ne peut que rapporter les paroles qu’il a entendues plus tard, paroles qui se contredisent parfois. Cependant, le contexte historique est très documenté et cite de nombreux auteurs israéliens comme Yizhar, Tom Seguev, Ilan Pappé ainsi que les auteurs palestiniens, Edward Saïd ou Mahmoud Darwich, pour les plus connus.

C’est un roman très riche qui intègre différents thèmes en cahiers séparés. Comme d’autres romans libanais(j’ai lu l’an passé Hakawati de Rabih Alameddine) l’auteur cherche les origines de la littérature arabe dans la poésie médiévale. L’évocation du poète dans le coffre est présentée comme un conte.

« En effet, la poésie n’est pas uniquement le registre des Arabes, elle est aussi le réservoir de leurs contes sans lequel il n’y a pas d’histoires, et sans celles-ci, la poésie rétrécit et s’anéantit… »

C’est un conte mais  aussi une critique littéraire : Adam, le narrateur,  est un universitaire israélien spécialisé dans la littérature arabe. Il cite Taha Hussein  discutant les rapports de la langue à la poésie anté-islamique et au Coran.

Dans les chapitres suivant, Adam renonce au conte,: il rédige ses mémoires:

« je ne suis entré dans aucun coffre comme mon cher poète, mais je constate maintenant que j’ai vécu toute ma vie dans le coffre de la peur et que pour en sortir, il me fallait le briser, non seulement l’écrire… »

Adam, arabe israélien,est un personnage complexe. Son manuscrit relate la quête de son identité et raconte l’histoire du ghetto de Lod.

« Et j’avais réussi. j’étais un israélien comme les autres. Je n’avais pas dissimulé mon identité palestinienne, mais je l’avis remisée dans les ghetto où je suis né. J’ai été le fils du ghetto qui m’a accordé l’immunité de Varsovie – mais c’est une autre histoire… »

Je ne vous raconte pas les aventures de l’enfant, à vous de les lire…

C’est un livre passionnant qui donne envie de lire  les auteurs qu’il cite ainsi que les Portes du Soleil du même auteur. J’ai téléchargé Khirbet Khizeh et je me suis empressée de le relire (en anglais, disponible en version numérique, cela ne va pas me faciliter le travail pour les citations). Et j’ai fait toute une liste des autres!

Chrétiens d’Orient à l’IMA – 2000 ans d’histoire

EXPOSITION TEMPORAIRE A L’INSTITUT DU MONDE ARABE

jusqu’au 14 janvier 

Plaques d’ivoire 6ème et 7ème siècle

Exposition importante couvrant 2000 ans d’histoire et tout le Moyen Orient, de l’Egypte à l’Anatolie, du Liban à l’Arménie……réunissant des pièces d’une valeur inestimables, certaines prêtée par des communautés et couvents. Grande variété aussi des objets, mosaïques et chapiteaux, icônes, manuscrits et textiles sans oublier les photographies et même des films…Chacun y trouvera ce qu’il cherche.

Bible arménienne enluminée

Pièces antiques des premiers chrétiens et objets liturgiques. Une étude très exhaustive présente  les courants du christianisme avec les influences, les conciles, les théories qui les différencient: christianisme alexandrin, nestorien, arménien, melkite, maronite…. La naissance du monachisme, des stylites aux monastères du désert égyptien occupe une salle entière.

icône

Après la Conquête Musulmane au 7ème siècle, les Croisades au 11ème, et la Constitution de l’empire Ottoman, les influences se mêlent, les cultures s’hybrident, se répondent. Les objets s’échangent : objets de la vie quotidienne fabriqués par les artisans chrétiens pour les dignitaires musulmans,  ou gravure des commerçants turcs à la Foire de Beaucaire.

maquette des lieux saints à destination des pélerins

Une Bible polyglotte en sept langues, imprimée à Paris par l’orientaliste Savay de Brèves, ambassadeur à Constantinople 1591-1614 – publiée de 1620 à 1645 permettait aux érudits de comparer la version hébraïque du texte sacré à sa traduction grecque, syriaque, copte, araméenne….J’ai été aussi très impressionnée par la lettre de Soliman à François 1er accordant les capitulations.

Détail du rideau d’autel en coton de madras

Un rideau d’autel de la chapelle arménienne de Jérusalem est en coton de Madras, venant d’Inde, illustrant le rôle des chrétiens dans le négoce des textiles dans la région et surtout à Alep…

Difficile de ne pas évoquer dans l’histoire récente, les persécutions :  le Génocide Arménien ainsi que les massacres des Syro-Chaldéens au début du 20ème siècle. Une exposition photo des Pénélopes, femmes attendant un  mari, un fils disparus, un film libanais…

 

 

 

 

le chanteur de Gaza – Hany Abu-Assad

C’est une histoire vraie, celle de Muhammad Assaf qui a gagné le télé crochet Arab Idol après s’être enfui clandestinement de Gaza en 2012 et qui est devenu ambassadeur des Arts et de la culture de l’Unesco. Lire lCI
C’est un de ces rêves que nourrit la télévision, on pense à Slumdog Millionnaire. 
Le metteur en scène Hany Abu-Assad aime filmer – et filme très bien –  les courses des enfants, déjà dans Omar, le héros courait vite. 


Dans la première partie, 4 enfants courent à travers Gaza, dans les ruelles, de toits en toit, rattrapant même un homme à vélo. 4 amis qui veulent former un groupe musical et qui n’ont que des bidons …mais Nour est exigeante, sous sa casquette à l’envers, Nour est une fille, cela ne se voit au début. C’est elle qui rêve de matériel professionnel et qui motivera les garçons, le chanteur c’est son frère Muhammad. 
Cette première partie du film, en 1905, est une réussite totale, rythme, action, musique et drame. 

La seconde, 2012 dans Gaza en ruine raconte le concours. Elle inclut  les véritables images du concours, le triomphe de Muhammad Assaf après ses épreuves pour rejoindre le Caire. Elle montre les ruines, l’évolution de Gaza. un des amis du groupe, devenu barbu veut interdire la musique. Laissera-t-il son ami passer la frontière? 

Je danserai si je veux – film de Maysaloun Hamoud

FILM ISRAELIEN/PALESTINIEN

Laila et Salma partagent un appartement à Tel Aviv. Laila est avocate, belle, indépendante. Salma est DJ et barmaid dans un bar branché. Elles sont joyeuses et libres, boivent des bières, fument des joints et profitent de la vie trépidante de Tel Aviv. Quand Nour débarque dans la colocation avec sa grosse valise et son voile, elle détonne un peu.

Trois filles palestiniennes qui essaient de gagner la liberté et le bonheur, chacune à sa façon.

Laila, courtisée par un collègue juif ,  ne cède pas à ses avances, elle tombe amoureuse de Ziad, le beau garçon qui revient de New York ils forment un très  beau couple mais rapidement Ziad lui demande des compromis inacceptables pour elle.

Nour est fiancée à Wissam, un homme pieux qui ne songe qu’à avancer la date du mariage alors que Nour tient à terminer ses études d’informatique et à obtenir un emploi.

Salma est lesbienne. Sa famille chrétienne de Nazareth, qui paraît tolérante lui présente des prétendants qu’elle refuse.

A chacune, son degré de révolte, sa résistance,  ses limites.

Ce n’est pas facile d’être une femme – palestinienne – libre et heureuse même dans la grande ville.

Un film féministe réalisé par Maysaloun Hamoud qui a cherché à faire entendre une nouvelle voix dans l’ambiance des changements annoncés par les Printemps arabes.

Un film produit par Shlomi Elkabetz dédié à Ronit Elkabetz, sa sœur décédée il y a tout juste un an, bouleversante dans le Procès de Viviane Amsallem qu’ils ont réalisé ensemble.