L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

Trois Jours – Petros Markaris – Le Seuil

LIRE POUR LA GRECE

Petros Markaris est un auteur dont je guette les parutions. Sorti en Février 2019, Trois Jours n’a pas moisi longtemps dans la PAL. J’ai été un peu étonnée de ne pas trouver un gros polar analysant la Grèce d’aujourd’hui, mais un recueil de 8 nouvelles dont Charitos, le héros récurrent des polars de Markaris, n’est pas absent. Il résout rapidement la première énigme de l’Assassinat d’un Immortel et aura de la chance avec Crimes et Poèmes.

  • Nous, les Arméniens, les Grecs et les Juifs, nous sommes les trois mousquetaires dans ce pays. Quand l’un casse quelque chose, ce sont les trois qui paient. Et quand les Turcs veulent cogner sur l’un de nous, c’est sur nous trois qu’ils cognent »

3 Jours – nouvelle éponyme – la plus longue (66 pages) est aussi la plus émouvante. Elle donne la clé du livre. 3 Jours raconte le pogrom qui s’est abattu sur la communauté grecque de Constantinople – la Ville – en septembre 1955, à la suite des troubles à Chypre. Markaris est né le 1er janvier 1937 à Istanbul, il a été le témoin des événements de la nouvelle. On sent que son attachement à « la Ville » est réel, On le retrouve dans Ulysse vieillit mal

« je me contentais d’acquiescer en silence que je savais que les rums – les Grecs de la Ville – traînent derrière eux la malédiction propre à tous les minoritaires : ils ne se sentent bien nulle part; A la Ville, c’est la faute des Turcs ; en Grèce, celle des Grecs. Ils confirment ainsi le proverbe turc – « le présent fait regretter le passé » – qui montre que l’avenir n’est jamais rose. »

Markaris condamne tout nationalisme. Il est aussi bien en empathie avec des Turcs allemands qui doivent résoudre une énigme policière malgré le silence apeuré de la communauté turque. 

Nostalgie, mais aussi ironie et humour. Il tourne en dérision les travers de la société grecque contemporaine. Deux nouvelles se déroulent dans le milieu du cinéma qu’il connait très bien ayant été le scénariste de Théo Angeolopoulos grand cinéaste dont je suis fan absolue -.

« Les metteurs en scène se font tuer, les flics écrivent des poèmes, les maisons d’éditions se changent en bistrots, la Grèce est mal barrée »

Ce dernier livre est donc une réussite! Peut être mon préféré de l’auteur.

Loxandra : Maria Iordanidou

LIRE POUR LA GRECE (et CONSTANTINOPLE)

 

Incipit:

« Loxandra vit le jour à Constantinople, du temps du padichah Abdül-Medjid « quela malemort »…-chut Loxandra ! Tu vas nous faire pendre! -Du temps que le padichah Abdül-Medjid, qu’il aille à la malheure ! – Tais-toi enfin ! Tu n’es pas folle de crier si fort? _ Je ne crie pas , voyons, je chuchote ! Quand Loxandra chuchote, ça résonne comme les cloches de Sainte Sophie. […]Vaste est son coeur, son appétit, son ventre. Une grande statue qui va sur terre sur ses grands pieds ; des pieds cambrés, à la cheville légère qui dépassent sous la jupe comme deux socles. une grande statue qui brandit de grandes mains ; des mains de patriarche, des mains orthodoxes, aux doigts longs et bien moulés ; des mains faites pour bénir et pour être embrassées ; des mains qui sentent bon l’encens et le mahaleb ; des mains faites pour offrir : « sers-toi, disent ces mains, mais mange, voyons mange….des mains pour tenir un nouveau-né. Elles sont alors un trône, avec la paume comme un coussin sous le petit derrière qui d’un seul coup l’emporte tout là-haut vers le ciel etc…. »

Depuis que j’ai lu Vacances au Caucase de Maria Iordanidou j’ai cherché Loxandra, malheureusement épuisé. Loxandra est la grand-mère d’Anna, héroïne de Vacances en Caucase que j’ai adoré. heureusement je viens de le trouver d’occasion! Et je n’ai pas été déçue.

Ce roman, raconte l’histoire d’une famille grecque de Constantinople entre 1874 et 1914. Famille nombreuse : Loxandra a élevé les enfants de Dimitros avant de mettre au monde Clio et Alekos, fruits d’une transaction avec la Vierge de Baloukli à qui Loxandra a offert tous ses bijoux. Loxandra est le pilier de la famille, la mère, celle qui invite à des festins, celle qui guérit avec l’eau bénite de Baloukli, qui nourrit chats et chiens, qui invite marchands et veilleur de nuit à partager son café. Générosité et autorité, elle règne sur enfants cousins et sur tout le quartier.

C’est un livre où la nourriture est très présente : tout au long du livre, on savoure les dolmas avec assez d’oignon dans la farce, sans oublier la menthe, on fait frire des anchois, fabrique du halva, du porc au coings auxquels il faut ajouter les pépins du fruit dans la sauce…sans lésiner sur l’huile d’olive….Presque un livre de recettes de cuisine stambouliote. Cette cuisine qui lui manquera pendant son exil athénien!

On se promène dans Constantinople, la Ville, cosmopolite où coexistent turcs, arméniens, bulgares ou kurdes(les bûcherons avec leurs haches). La société grecque est prospère, elle semble installée là depuis Byzance et pour toujours. Toutefois, pendant les quarante ans du livre, la vie change. Loxandra se préoccupe plus de la vie de sa famille et de son quartier que de la politique. Ce livre est aussi un livre d’histoire qui raconte le Traité de San Stefano (1878) qui dépèce la Turquie d’Europe, la guerre greco-turque de 1897 à laquelle participe Epaminondas, un de ses fils, les massacres des Arméniens. Au début du siècle Loxandra part à Athènes, la vie politique est décrite pittoresquement, les rivalités entre les factions régionales montre plus de différence entre crétois ou athénien qu’entre les ethnies de Constantinople.

La vie de tous les jours est racontée avec simplicité ainsi que les traditions millénaires comme l’entrée de Basile à Constantinople, la grenade du jour de l’an ceci en fait un témoignage précieux de la vie grecque à la fin de l’empire ottoman. Le livre se termine avec la Première Guerre mondiale qui va tout bouleverser.

 

CETTE CHOSE ETRANGE EN MOI – Orhan Pamuk

BABELIO : MASSE CRITIQUE

Merci à Babélio et aux éditions Gallimard pour ce livre que j’ai lu d’un trait, tant que c’est possible pour un pavé de 685 pages !

 

 

 

 

Orhan Pamuk est un auteur que je lis volontiers.

Toutefois, le titre, un peu bizarre, ne m ‘aurait peut être pas attirée. Le sous-titre est beaucoup plus explicite :

 La vie, les aventures du marchand de boza

et

l’histoire de ses amis et tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012 vue par les yeux de nombreux personnages

Présenté ainsi, le livre correspond à toutes mes attentes, et ne m’a pas déçue.

Ce livre choral met en scène une famille : deux frères arrivent d’un village d’Anatolie dans le début des années soixante, à Istanbul pour chercher fortune en vendant du yaourt et de la boza.  Leurs fils,  trois cousins, tombent amoureux des trois filles d’un marchand de yaourt revenu dans leur village….années d’apprentissage , service militaire, mariages….Amours agitées, enlèvements ou fugues. Les mariages arrangés sont-ils plus heureux que les mariages d’amour? La jeune fille qui porte foulard est elle plus sage? Pendant une quarantaine d’année la famille s’agrandit, des enfants naissent en ville, s’éloignent du village, mais la communauté reste soudée. La solidarité des anciens villageois reste très forte.

Pamuk raconte  la vie du peuple des marchands des rues venus de leur village d’Anatolie chercher fortune en vendant du yaourt le jour et de la boza le soir. De bonne jambes, une perche et des plateaux pour livrer jusque dans les cuisines des client,  la marchandise fraîche. De la psychologie aussi, un bon vendeur doit savoir bavarder, se mettre en valeur.

Au fil de la saga la vie quotidienne se transforme, les marchands des rues subissent la concurrence des produits transformés par l’industrie agroalimentaire. Les yaourts sont conditionnés dans des pots, les glaces se vendent partout dans des congélateurs et Mevlut doit renoncer à fabriquer et vendre ses glaces artisanales..Les autorités font aussi la chasse aux vendeurs de rue. La charrette où il vendait du pilaf aux pois chiches est saisie et détruite….

Certains villageois ont quitté le commerce des rues pour celui, beaucoup plus lucratif, de la construction immobilière, de la spéculation des titres de propriété, devenant des personnages considérables qui s’entouraient d’associés, cherchant des appuis politiques ou religieux.

C’est aussi le récit de la construction des quartiers périphériques d’Istanbul, les villageois s’installaient sur des terrains inoccupés, sans titre de propriété, construisaient une cabane, puis une maison de parpaing qui, au fil du temps s’élevait sur plusieurs étages….en 2012, sur ces collines on construit des tours de 20 étages.

Mevlut et son père, arpentaient tous les quartiers de la ville. Le lecteur les suit dans leur course quotidienne. Au fil des années le centre de la ville se modifie. Les immeubles où vivaient les Grecs chassés en 1964 puis avec la guerre à Chypre, se dégradent, une nouvelle population remplace Grecs, Arméniens et Syriaques. En 1999, le séisme met dehors les habitants. Ce sont 40 ans d’histoire turque qui défilent.

« Mevlut se rappela que cette vue sur la ville était exactement celle qu’il avait observée du sommet de la colline lorsqu’il était arrivéà Kültepe. D’ici, il y a quarante cinq ans on apercevait les usines, les autres collines qui se couvraient rapidement de bidonvilles du bas vers le haut. A présent Mevlut ne voyait plus qu’un mer d’immeubles de hauteurs diverses?-…. »

La richesse de ce livre tient  dans les détails : on assiste à la fabrication de la boza, du pilaf. On imagine les odeurs, les saveurs, les cris des marchands de rue. On entre dans les intérieurs des héros du livre mais aussi des clients. Pamuk fait vivre tout un monde au quotidien.

 

L’Orient derrière soi – André Tubeuf – Actes sud

Un très beau titre m’a attiré ainsi que la couverture vieux rose, comme un sépia encore défraîchi, Istanbul et la Corne d’Or?

 

André Tubeuf, musicologue que j’avais entendu sur France Musique, (clic vers le podcast ICI) raconte son enfance en Orient. Né à Smyrne en 1930, il a suivi son père ingénieur dans ses affectations en Orient, sur les bords de la Mer Noire, à Alep et à Beyrouth avant de partir eétudier Paris à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’est une évocation de cette Méditerranée orientale, et un roman d’apprentissage de cet enfant français d’Orient qui se cherche et « s’incorpore » dans son école des Jésuites de Beyrouth…

 

La première partie « TROIE »raconte Smyrne. Lecture délicieuse. Evocation merveilleuse de la lumière dorée, des senteurs d’abricots et de raisins, de la douceur des baignades de la première enfance. Smyrne-Troie a brûlé lors de la Catastrophe en 1922, Smyrne-Troie-Atlanta d‘Autant en emporte le vent, incendie terrible et spectaculaire que l’enfant n’a pas vécu mais dont le souvenir plane, souvenir homérique, Pergame proche.

LA COTE PERDUE : Sur les bords de la mer Noire, l’enfant grandit libre entre son jardin sauvage et les baignades, ses chats, ses frères et quelques camarades. Il n’y a pas d’école pour enfermer les petits. Une religieuse lui apprend à chanter en latin, puis est expulsée par les autorités d’Atatürk. Un frère des écoles chrétiennes improvise un semblant de classe avant que, en 1939, le déménagement ne soit inévitable pour les expatriés français.

Ce n’est pas en  France où ils n’ont pas d’attaches – que les Tubeuf se réfugient, mais dans dans la Ville, Stamboul comme ils l’appellent, Istanbul. C’est là qu’ils se retrouvent en famille.  A peine 9 ans, André est scolarisé en 6ème, chez les séminaristes.  Le plus petit, et pourtant bon élève. Evocation poétique non pas des monuments ou des sites de la Ville. Plutôt des goûters dans les salons des dames stambouliotes…J’ai adoré ce récit  de la vie levantine, cosmopolite, hospitalière.

Alep 1941, étrangement l’enfant se découvre français. La Syrie est sous mandat. Dans les années 40, règne une étrange guerre franco-française entre les loyalistes pétinistes et la France libre, gaullistes ou simples résidents d’Outre-mer qui ne dépendent pas de Vichy. J’ai découvert cet épisode que je ne connaissais pas. Nouvelle installation, nouvelle maison, nouvelle école et découverte  du théâtre, de Corneille et Molière.

A Beyrouth  la famille passe l’essentiel de la guerre. La scolarité de l’enfant se stabilise chez les Jésuites de USJ. Il a enfin des camarades, presque de son âge. Il « s’incorpore » dans les camps  (presque des préparations militaires) que les Jésuites organisent pendant les vacances. L’enfant déraciné se cherche des semblables dans les enfants français d’expatriés.

Enfin le récit se termine par un pèlerinage « ITINERAIRE DE JERUSALEM A PARIS » . Les références cathos et claudéliennes n’ont pas trouvé d’écho  chez moi comme  les récits levantins .  Pluriel, mosaïque de religions, ouvert et hospitalier, le Liban n’en est pas moins très confessionnel. L’enfant , qui parle turc dans la rue, et grec avec sa mère, me séduisait plus que l’apprenti-combattant des camps d’été. Mais il faut bien grandir….

 

L’architecte du sultan – Elif Shafak

MILLE ET UNES NUITS

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Merci à Babelio et à Flammarion d’ avoir enchanté un week end gris et pluvieux!

Une très belle couverture noire, ornée d’une mosquée et de palais aux sept fins minarets turcs effilés comme des crayons aux nombreuses coupoles,   un éléphant blanc et son cornac coloré, sont la promesse d’un conte des mille et une nuits.

Elif Shafak a distillé tous les ingrédients des contes : le sultan et ses palais merveilleux, la jolie princesse, la ménagerie et ses fauves, la naissance miraculeuse de l’éléphant blanc, le méchant pirate, les gitans magiciens, même la sorcière et ses sortilèges, ses herbes qu’on croit maléfiques, son chat empaillé…..

le bébé-éléphant
le bébé-éléphant

L’enfant cornac Jahan, venu d’Hindoustan, enchante la petite princesse curieuse de l’éléphant blanc, du récit de la naissance de l’éléphant, son frère de lait – Vérité ou invention? Dans le cours de l’histoire nombreuses sont les interrogations, vérité ou invention? Jahan est il Indien? est-il seulement un petit voleur?

On peut aussi lire dans l’architecte et le sultan comme un roman historique : l’architecte est Sinan, le sultan Soliman, puis Sélim et enfin Mourad  . L’auteur raconte le demi siècle le plus glorieux de l’empire ottoman, les conquêtes de Soliman, en Hongrie, les batailles glorieuses. Elle raconte aussi les travaux de construction des mosquées d’Istanbul et d’Edirne, mais aussi, la réfection de l’adduction d’eau. Nous imaginons les plans merveilleux, les prouesses architecturales.

Jahan, apprenti de  Sinan, part à Rome rencontrer Michel-Ange. Cette rencontre fait penser beaucoup à Parle-leur  de Batailles de rois  et d’Eléphants dont le thème est proche mais le traitement littéraire très différent. 

On peut aussi lire un thriller, les échafaudages tombent, tuent des ouvriers, des cordes sont sectionnées. Qui en veut à Sinan? L’énigme court le long du récit….

L'histoire se termine au Taj Mahal
L’histoire se termine au Taj Mahal

 

Sous une lecture facile d’un livre dont on tourne vite les pages (je l’ai dévoré) se cache de nombreuses richesses. Cependant, ce n’est pas le livre d’Elif Shafak que j’ai préféré. j’ai été plus touchée par le crime d’Honneur.  

Istanbul était un conte

LEVANTINS

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« crédit photo Nathalie Ritzmann »

Certains livres me touchent et entraînent dans leur sillage d’autres lectures. Il en est ainsi du livre de Benny Ziffer : Entre nous levantins. Les références littéraires ne manquent pas et j’ai lu Le Bruit de nos pas de Ronit Matalon. Comme Benny Ziffer, Mario Levi est turc. Il écrit en turc même si de nombreuses langues se mêlent dans cet ouvrage.

Istanbul était un conte est un très gros volume de 700 pages, en petits caractères, sans paragraphes, des chapitres qui ne prennent même pas le temps de s’arrêter sur une page blanche. Il enchaîne histoires sur histoires à perdre haleine.

Un conte?
On songe tout de suite aux  Mille et une nuits? Peut- être? Mais il n’y aura pas de Shéhérazade ni de Palais. Il se déroule dans les quartiers commerçants  d’Istanbul,  sans Topkapi, ni Mosquée bleue ni Bazar pour touristes.
Les contes s’emboîtent les uns dans les autres, se mêlent, se tressent. Les personnages se croisent, sous différents éclairages, vieilles photographies, souvenirs de uns et des autres, repas de famille, de fête ou de deuil…
Personnages d’une famille juive stambouliote de  leurs voisins, leurs associés en affaires…les conjoints, les parents des conjoints.
Ville cosmopolite et polyglotte. On parle turc (le livre est traduit du turc) et grec mais aussi espagnol aussi yiddish et français, et anglais….
On voyage aussi, de Riga à Alexandrie, de Londres à Mexico.

On se perd, on se retrouve. On se ruine, on joue, on cuisine.
Qui est qui?