La Vie parfaite – Silvia Avallone

LIRE POUR L‘ITALIE

J’avais beaucoup aimé d’Acier de Silvia Avallone qui se déroulait à Piombino, en Toscane et racontait l’amitié de deux jeunes adolescentes sur fond de crise des aciéries en 2001. Je m’étais promis de suivre les publication de l’auteure. Le mois Italien/Il Viaggio m’a do né l’occasion de découvrir La Vie Parfaite, publication récente d’Avallone (5/04/2018) . 

 

J’ai retrouvé le même décor : les cités-dortoirs déshéritées,  et les adolescentes avec leur rage de vivre et leurs frustrations, entre pauvreté et marginalité.  La cité est surnommée Lombriconi (vers de terre) ironie pour des barres d’immeubles longs d’un kilomètre accompagnées de tours (un peu Sarcelles) en périphérie de Bologne. Dans cette cité résident surtout des femmes, les hommes sont en prison, en cavale ou inexistants. Les adolescents le même chemin…

sarcelles

« Pourquoi tu crois que les tours, la cour en bas, ce n’est pas intéressant? Tu les as déjà regardées, tu as pris des notes. TAnt que tu ne les mets pas noir sur blanc, les choses,  tu ne les vois pas…. »

C’est donc une (deux) histoires de femmes et de maternité. Adele, 17 ans est enceinte. Elle accouche et abandonne sa fille dès les premières pages du roman. Dora, professeure de lettres, mariée depuis 7 ans est désespérée de ne pas être enceinte. Traitements hormonaux, tentatives de FIV, rien n’y fait. Ce désir d’enfant la fait dérailler complètement, elle est capable d’agresser physiquement les femmes enceintes qu’elle rencontre…

La vie est mal faite : Adele, l’adolescente, est incapable d’assumer sa fille tandis que Dora et son mari, architecte, ont tout pour accueillir un enfant et voient leur désir d’enfant pourrir littéralement leur vie de couple. 

Le thème de la maternité ne me passionne pas. J’ai donc moins bien accroché que dans la lecture d’Acier. J’ai été plus sensible à la description de la vie dans les Lombriconi, la façon avec laquelle les mères-courages comme Rosaria élèvent leurs filles, entre travail mal payé, tâches ménagères et télévision (omniprésente dans les foyers de la cité).

Voilà ce qui fait la différence, pensa Zeno : s’entêter quand on n’y arrive pas, s’acharner, jour et nuit, choisir la difficulté plutôt que la facilité, travailler à en crever.La différence entre ceux qui quitteront les Lombriconi et ceux qui y resteront. »

Parmi les racailles et les dealers, un garçon, Zeno, fait exception. Enfermé chez lui, il est en terminale littéraire dans un lycée classique du Centre-ville et observe minutieusement la vie de ses voisines. Son histoire est déchirante. Chez lui aussi, la figure du père absent explique son comportement qui paraît étrange dans la cité. Laideur du décor, pauvreté des loisirs : pour se distraire, on va au centre commercial, on regarde la télé…

La Vie parfaite, Adele ne pourra pas l’offrir à Bianca, sa fille à-naître. Et pourtant quelques instants de cette vie à laquelle elle aspire,surgissent comme des fenêtres furtives dans cette vie morose. comme un jardin caché dans l’hôpital, ou la découverte de la mer. 

Même si j’ai préféré d’Acier, j’ai été happée par la rage de vivre dans cette banlieue, le foisonnement des histoires, souvent violentes et tragiques. 

 

 

Le Tour de l’Oie – Erri de Luca

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« Je lisais un livre où un vieil homme s’invente un fils. C’est un menuisier et il le fait en bois. Il aimait l’idée qu’on l’appellerait papa. »

Evidemment, on pense à Pinocchio… Dans la maison qu’il a construit de ses mains, le narrateur, Erri de Luca, allume un bon feu de bois et va passer la soirée en compagnie de ce fils inventé. Il va lui raconter sa vie, ses parents, ses expériences de militant, d’écrivain. Confidences intimes, transmission de ce qu’un père aimerait passer à son fils, à la génération suivante…

« Être avec toi, fils, me retire du passé. Tu me fais déboucher dans le présent d’un soir réchauffé par le bois de mimosa, qui pousse tout seul dans le champ. »

 

Et la lectrice est ravie d’être dans la confidence, de découvrir les secrets d’un de ses auteurs favoris, qui monologue, puis dialogue puisque ce fils inventé lui répond :

 » Tu te résumes ainsi : révolutionnaire, ouvrier, émigré, dans le sillage des dernières guerres sur le sol d’Europe. Tu as voulu avancer de cinquante ans ton acte de naissance. Je préfère les histoires de tes parents, elles sont sans intention, aucun signe à discerner, agrandir, souligner. Bref, leurs histoires »

Imaginer ce qu’on a l’habitude de nommer les « années de plomb » qu’Erri de Luca nomme par son nom Lotta Continua, années de militance, établissement en usine, clandestinité et prison pour certains, parenthèse qui n’est toujours pas refermée pour d’autres (Battisti).

Et bien sûr, imaginer le travail d’écriture de l’écrivain et toutes ses lectures…

« Je pratique des abstinences littéraires de grandes signatures du XXe siècle. J’ai abandonné Joyce, Beckett, Musil, Brecht, Sartre dès les premières pages.

Je crois que seul Borges est obligatoire »

L’imaginer à Sarajevo,  à Belgrade :

« Cette nuit est irréparable : tu citais Ossip Mandelstam dans la chambre de l’hôtel Moskva à Belgrade. »

Retrouver ses ouvrages comme Montedidio…retrouver Naples, le meilleur d’Erri de Luca, selon moi, est à Naples. Naples qui’l connaît, ou l’éruption du Vésuve que lui a raconté sa mère…

« Mon fils, il s’agit purement et simplement de mots, mis à la file comme les fourmis. Leur tanière est le vocabulaire. Ils peuvent transporter une charge supérieure à leur poids. Tel est le prodige qui touche ceux qui lisent les livres des littératures. Ils voient que les mots peuvent tout décrire. »

J’ai envie de tout surligner, de recopier toutes les citations que j’ai choisies.

 

Et puis, toujours ce jeu que je pratique à chaque lecture : chercher l’énigme qui se cache sous le titre.  Et je l’ai trouvée!  p. 120 :

« J’ai un corps et j’ai joué au jeu de vivre dedans. Quel jeu ? Le jeu de l’oie. On lance un dé et on se déplace dans un circuit en spirale »

Le jeu de vivre. Qui lance le dé?

A vous de le lire, de le découvrir, tant de belles surprises et tant de poésie

Tous sauf moi – Francesca MELANDRI

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Lorsque Babélio a proposé une rencontre avec Francesca Melandri, je me suis précipitée. J’ai découvert cette auteure avec Plus haut que la mer qui évoque les années de Plomb et se déroule en partie en Sardaigne, que j’ai beaucoup aimé. Eva Dort raconte un autre épisode de l’histoire de l’Italie : celle des villages germanophones du Haut Adige italianisés au cours de la période fasciste et après la Seconde Guerre mondiale. Francesca Melandri m’a fait découvrir une Italie que je ne soupçonnais pas dans des romans denses et puissants. Gallimard m’a fait parvenir un exemplaire de Tous sauf moi et l’invitation à rencontrer l’écrivaine. 

Le seul défaut de Tous sauf moi est son poids : 568 pages d’un grand format, un pavé pour la lectrice qui a le poignet cassé! Au dessus de 400 pages, je préfère le numérique. C’est un détail . Il ne faut surtout pas s’effrayer de ce pavé parce qu’une fois qu’on est entré dans l’histoire on se laisse entraîner dans une histoire passionnante.

Tous sauf moi est le dernier opus de la trilogie historique. Il retrace l’histoire du fascisme et particulièrement celle de l’aventure coloniale mussolinienne en Ethiopie. Comme dans ses précédents romans, le présent et le passé se télescopent et la saga familiale ne sera pas racontée de façon linéaire. C’est d’ailleurs le présent qui déclenche l’enquête qu’Ilaria mène pour découvrir l’histoire de son père. Un migrant africain débarque sur son palier, à Rome avec une carte d’identité qui prouve qu’il est son neveu : il porte le même nom que son père Attilio Profeti.  Ce dernier, à 95 ans, n’a plus toute sa tête ; sa seule préoccupation « gagner le concours » consiste à survivre plus vieux que tous.

Tous sauf moi est la devise, le refrain, répété comme un mantra depuis son enfance, tous mourront « sauf moi« . En effet, la chance est du côté d’Attilio Profetti : il va survivre à une guerre meurtrière. Il réussira, sans même le chercher, à être planqué. Il va s’enrichir et s’élever dans l’échelle sociale par des relations louches. Il va aussi passer à travers les enquêtes des juges dans l’opération mains propres, compromis mais pas assez important pour être condamné. Dans sa vie familiale, il a aussi une chance folle…mais ne spoilons pas le récit.

C’est en fouillant dans la vie de son père qu’Ilaria va découvrir presque un siècle d’histoire. Attilio, chemise noire, est envoyé en Ethiopie, se compromet aussi dans les théories raciales les plus abjectes,  est témoin des massacres.  Plus tard, on découvre  corruption et affaires de Berlusconi. Et finalement, les camps de rétention des migrants. Une histoire peu reluisante !

La romancière a construit un puzzle riche et foisonnant. Les personnalités sont complexes. Rien n’est simple. Au détour d’un chapitre, Francesca Melandri évoque deux personnages historiques qui n’ont rien à voir avec les héros inventés pour le roman : Badoglio et Graziani, figures importantes de l’histoire la plus trouble de l’Italie. Au cours de la rencontre, elle a évoqué le monument à Graziani qui a fait polémique : on célèbre encore les héros du fascisme, même si on sait qu’ils sont responsable de massacres.

Tous sauf moi peut être lu comme un roman historique. Il peut aussi être envisagé sous le prisme des relations familiales. On croit connaître ses parents, son mari. Qu’en sait-on vraiment?

C’est en tout cas un très beau roman!

Francesca Melandri – la photo est floue mais je la garde parce que c’est un bon souvenir.

La rencontre avec Francesca Melandri a aussi été passionnante. Dans cette heure de questions-réponse, nous avons appris comment ce livre s’est construit avec dix ans de recherches, de rencontres, en Italie et en Ethiopie. Le choix du titre aussi différent en français du titre italien…

La Pension de la Via Saffi – Valerio Varesi

POLAR ITALIEN (PARME)

C’est une lecture de saison! L’action se déroule pendant la semaine qui précède les vacances de Noël avec  le dénouement  le jour de Noël. Parme est noyée dans le brouillard, tout juste comme la Région Parisienne aujourd’hui. Ambiance de circonstance!

Le centre de Parme (2004) s’est vidé de la population étudiante et laborieuse, bureaux et immigrés ont remplacé les autochtones. Seul résiste le barbier qui attend la retraite. Le commissaire Soneri ne retrouve  plus ses souvenirs de jeunesse dans la pension pour étudiants où logeait sa fiancée Ada et où l’on retrouve la propriétaire Ghitta assassinée.

L’enquête démarre doucement, très doucement.  Soneri revisite son passé autant qu’il cherche les indices pour résoudre l’affaire. Il marche en plein brouillard. Les mobiles du meurtrier (e) ne manquent pas. Ghitta était un personnage singulier, sa pension, un établissement louche, maison de rendez-vous. Soneri lève une affaire de corruption dans les affaires de construction de Parme qui se transforme…

Soneri revient sur ses années de jeunesse, années 70, années de plomb, quand les gauchistes avaient viré terroristes, quand les factions se faisaient la guerre. Années où le parti communiste italien était encore influent. Parme, de tradition ouvrière ancienne. Allusions aux années 20 et aux barricades de de 1922, Arditi del Popolo. Un goût d’Ettore Scola dans « nous nous sommes tant aimés » (avec 30 ans d’écart)... Nostalgie, qui donne un charme indéniable à ce polar lent. Un photographe à l’ancienne a gardé des clichés des manifestations ou des réunions des anciens militants. Soneri découvre une photo de son ancienne femme qu’il n’aurait pas dû voir….

Les vitrines de Parme Parmesan et jambon

Traditions de Noël. Il fut un temps où on faisait maigre la veille de Noël (ça c’est un scoop). Gastronomie parmesane. Evidemment, en planque Soneri trompe l’ennui ou la faim avec des copeaux de parmesan! Il est question de préparer (ou non) des anolini specialité de Parme, et bien sûr le jambon, bien gras….

J’ai beaucoup aimé ce livre et je reviendrai sûrement vers cet auteur.

Elsa mon amour – Simonetta Greggio

LE MOIS ITALIEN/IL VIAGGIO

« Toutes mes clés sont dans mes romans. Que celui ou celle, qui tentera de raconter mon histoire le sache, hors de mes pages, mon existence n’est que commérage. Quelques détails, quelques goûts, quelques inflexions. Aborder l’histoire d’autrui n’est acceptable que dans la désinvolture oublieuse et amicale d’une partie de carte avec un inconnu » 

Les lectures communes permettent de s’échapper de la routine et d’aller vers des livres auxquels je n’aurais pas pensé.

Si je connais de nom Elsa Morante, je n’ai rien lu d’elle. Cette biographie me sert donc d’introduction et je me promets de lire au moins la Storia très prochainement. Cette biographie est-elle désinvolte, amicale ou commérage?

Elsa Morante et Moravia à Capri

De nombreux personnages, écrivains ou cinéastes,  apparaissent dans ce roman. Parfois furtivement, parfois ils ont droit à tout un chapitre et même plusieurs. Moravia, son mari est plutôt décrit comme compagnon d’écriture et de travail que comme amant ou mari. A la fin :  longue citation du Mépris, tel que Godard l’a filmé. Portrait vachard comme celui de Malaparte sous un jour peu flatteur.  Personnages mondains comme les  Agnelli, Virginia et Eduardo du temps du fascisme – personnages influents dans l’Italie d’alors. Avec beaucoup plus de tendresse : Anna Magnani,  Pasolini qui traverse le roman à nombreuses reprises. Très belle évocation de Leonor Fini. Plus équivoque, le personnage de Visconti avec qui Elsa a entretenu une relation plutôt univoque. Fellini, Pavese…combien d’autres? Toute une période de la vie intellectuelle italienne. Un peu « people » quand même. L’auteure a-t-elle évité l’écueil du commérage?

Histoire d’amour avec sa ville de Rome  où j’ai eu plaisir à y retourner :

« Je me suis souvenue à quel point ma ville est un Caravage, chiaroscuro, un miracle secret. Une intimité effarouchée, un baiser volé. Une ville habitée par des bêtes monstrueuses, mi-chevaux, mi-dauphins, animaux mythiques chers à mon âme. Je suis moi-même l’un des monstres sacrés de Piazza Navona….. »

Rome, bien plus que l’Italie, est ma patrie »

On peut aussi faire une lecture historique, s’intéresser au rapport entre les intellectuels et les puissants au fascisme, s’intéresser à la façon dont deux écrivains juifs (à moitié mais les Allemands ne faisaient pas dans la nuance) ont traversé la période de la guerre.

Bizarre! je me suis plus attachée aux comparses qu’à Elsa elle-même. Peut être parce que ces amis faisaient partie de sa personnalité?

elle écrit aussi

« Pourquoi croit-on que les écrivains écrivent, si ce n’est pour prêter leur voix à ceux qui n’en ont pas – qui n’en n’ont plus? »

Comme si l’évocation de ses amis étaient l’essentiel de sa vie? Il faut vraiment que je lise dans le texte!

 

 

La Loi de la mer – Davide Enia

LE MOIS ITALIEN/IL VIAGGIO

 

« Ici on sauve des vies. En mer toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a ni couleur de peau, ni ethnie, ni religion. C’est la Loi de la mer »

Ce n’est pas un roman. C’est un récit. Ce n’est pas un témoignage sur les débarquements et les sauvetages. C’est beaucoup plus que cela. Davide Enia passe quelques jours à Lampedusa en compagnie de son père. Davide Enia, écrivain, rencontre des gens et écrit. Son père fait des photographies.

« Il y aura une épopée de Lampedusa. Des centaines de milliers de personnes ont transité par cet île. Il manque encore une pièce dans la mosaïque, aujourd’hui : l’histoire de ceux qui migrent. Nous n’avons pas les paroles pour dire leur vérité. Nous pouvons nommer la frontière, le moment de la rencontre,montrer des documentaires sur les corps des vivants et des morts. Raconter les mains qui soignent et celles qui érigent des barbelés. Mais l’histoire de cette migration, c’est eux qui la raconteront, ceux qui sont partis pour aborder sur nos rivages à un prix qu’on n’imagine même pas. il faudra des années. Ce n’est qu’une question de temps mais c’est eux qui nous expliqueront leurs itinéraires et leurs désirs, qui nous dirontde ceux que les trafiquants d’êtres humains ont massacré dans le désert…’

Dans le récit, j’ai lu des pages terribles sur des naufrages, quelques pages joyeuses sur les arrivées de ceux qu’on a sauvés. Assez peu de rencontres avec les arrivants. Des dialogues avec les îliens et ceux qui s’investissent dans le sauvetage et l’accueil. Comme Franco, le menuisier qui fait des croix pour les tombes des inconnus, morts en mer ou échoués sur les plages. Comme ce plongeur de métier envoyé à Lampedusa pour les opérations de secours. Paola et Melo qui logent des touristes mais qui vont sur la jetée accueillir les arrivants. Vito, et son bateau. le fossoyeur qui fleurit les tombes….Il y a la mer avec ses naufrages mais aussi le plaisir de la baignade.

Ce n’est pas un reportage journalistique comme nous en avons lus beaucoup. C’est un livre personnel sur la relation entre un père et son fils. Relation entre un homme et son frère, Beppe atteint d’un lymphome. Les deux sont médecins. Ils sont donc très conscients de ce qui arrive. La mort est très présente, dans les naufrages, mais aussi dans la maladie de Beppe, le deuil de Toto, mort récemment d’un cancer. Et pourtant ce n’est pas une lecture pesante. Il y a beaucoup de tendresse et de joie de vivre.

C’est aussi le livre d’un Sicilien très attaché à son île, à sa langue ; nombreux sont les mots siciliens que je n’aurais jamais compris sans la traduction. Attaché aussi aux caractères et aux traditions de ces hommes taiseux pour qui le langage des corps est presque plus bavard que les rares paroles.

« Le Sud souffre d’une difficulté à communiquer venue d’une culture où se taire est une preuve de virilité »

Le thème de la photographie est abordé. Cela me parle parce que c’est le troisième dans cette rentrée littéraire 2018. La photographie est aussi une manière entre le père et le fils de communiquer mais là, c’est avec le grand-père…

Un livre court (236 pages) mais très riche, en émotions et en thèmes abordés. Un livre personnel d’un auteur qui m’avait déjà scotchée Sur la terre comme au ciel, une histoire de boxeurs alors que la boxe et le sport en général m’indiffèrent. Alors que dans celui-ci, larrivée des migrants à Lampedusa m’interpelle depuis longtemps

« On n’échappe pas à la guerre en montant dans un avion. on s’enfuit à pied et sans visa puisque personne n’en délivre plus. Quand la terre finit, on monte dans un bateau. Et cela revient à remonter à nos origines, à la source d’où jaillit encore l’eau qui nous abreuve. C’est toujours la même histoire. Une jeune Phénicienne s’échappe de la ville de Tyr, elle traverse le désert tout entier, et puis ses pieds n’avancent plus parce qu’elle est devant la mer. Là elle rencontre un taureau blanc qui baisse le tête et la prend sur son dos, et devient la barque qui sillonnera la mer pour l’amener en Crète. Cette jeune fille s’appelle Europe. C’est de là que nous venons. Nous sommes les enfants d’une traversée sur l’eau. »

 

Pirhanas – Roberto Saviano

LIRE POUR L’ITALIE & pas seulement….

Roberto Saviano, pour avoir écrit Gomorra et Extra Pure, reportage sur la Camorra napolitaine, vit sous protection policière depuis plusieurs années. Ses livres et les adaptations en film ou télévisées sont régulièrement attaquées. De la non-fiction narrative, Saviano est passé à l’écriture d’un roman de fiction très alimentée par la réalité.

Dès que j’ai ouvert le livre, j’ai failli le refermer. Le premier chapitre Mange-merde m’a paru difficilement soutenable. Humiliation d’un petit et humiliation diffusée sur les Réseaux Sociaux.

Dois-je vraiment lire cela?

La limite entre la complaisance, le plaisir de lire des horreurs et la curiosité est vraiment floue.

Surtout que cela empire par la suite. Dès que ces adolescents, encore des enfants pour certains, se procurent des armes, ils passent très vite au meurtre. Meurtres gratuits tout d’abord, pour s’entraîner pour vérifier  les tutoriels sur lesquels ils apprennent le maniement des armes. Chevauchées infernales sur leurs motos, terreur des passants. On se croirait au cinéma, ou dans un jeu vidéo. Et puis conquête d’un pouvoir, d’un territoire. Luttes avec d’autres bandes. Luttes à mort.

Aucune perspective si ce n’est la consommation immédiate de biens dérisoires. Une entrée dans une boîte clinquante au Posilippo, du champagne, de la coke…et toujours des armes, des actions d’éclat au goût du sang.

Suis-je forcée de lire cela?

Et bien, je me suis laissée embarquer jusqu’au final, au meurtre d’un enfant.  Logique, inévitable. Tragédie totale qui mettra peut être le point final à la lecture mais pas à l’engrenage dans lequel les pirhanas sont entraînés. C’est bien écrit! Cela se lit bien. Mais cela me met mal à l’aise. Loin de moi le reproche qu’on a fait à l’auteur de pousser les adolescents à la violence, lire Saviano ne me fera commettre aucun délit mafieux!

Doit-on censurer ces images insoutenables comme celles de Daech? Faire des procès à ceux qui les regardent? Lien entre  terrorisme et violence des gangs mafieux. Ce n’est pas moi qui le fais, c’est Saviano lui-même. Ces enfants écrivent les louanges des islamistes sur leur mur Facebook, même s’ils sont de bons catholiques qui vont brûler des cierges à la Madone.

Saviano dédicace ses livres et je fais la queue avec mon exemplaire!

C’est en écoutant Saviano (La Grande Librairie), en lisant ses interviews du Monde, etc… que j’ai compris. Pirhanas est le développement romanesque de faits divers « une histoire incroyable« ayant vraiment eu lieu. Une bande d’enfants d’adolescents de 14 à 19 ans a vraiment pris le pouvoir sur Naples à une époque où les parrains se sont retrouvés en prison et où le territoire était à prendre. Le jeune  chef de bande n’est pas une fiction, même si le personnage est inventé. Pour écrire les dialogues, l’auteur s’est basé sur des écoutes téléphoniques authentiques.

J’ai eu le privilège d’avoir une invitation dans les salons de Gallimard et d’écouter Saviano. D’après lui, ces enfants sont des « génies criminels » des « enfants prodiges » qui ont su exploiter un vide de pouvoir pour développer le commerce de la drogue. Ce ne sont pas des enfants poussés par la misère, ce sont les enfants d’une petite bourgeoisie dont le pouvoir économique s’effondre. Logique capitaliste ou logique mafieuse? Ils ont compris qu’avec un investissement de 5000€, l’économie de la drogue pouvait les rendre multimillionnaires. Et pour la mise de départ, il faut des armes, des extorsions, des braquages. Mais pour garder le pouvoir, le territoire, il faut maintenir la terreur et la mort.

La différence entre les enfants-pirhanas et les parrains traditionnels adultes, c’est que les enfants vivent dans l’instant immédiat, No- future. Ils veulent tout et tout de suite. La mort est la suite logique, ils n’en ont pas peur. Comme les terroristes, ils vivent un désir de mort. Ce désir est selon Saviano, le point de contact avec le djihadisme. Le langage de la banlieue selon lui est violent et universel, comme le Rap.

Encore plus effrayant que je ne le croyais en lisant!

merci à Babélio et à Gallimard pour le livre et l’invitation!