Une journée dans la Rome Antique. Sur les pas d’un Romain – Alberto Angela

1LIRE POUR ROME

Comment on lave le linge au temps des Romains ? C’est simple, on l’apporte à la fullonica : la foulerie,
l’équivalent de notre blanchisserie. Les vêtements vont y subir divers traitements qui nous obligeraient à nous
pincer le nez. Les tuniques, les toges, les draps et le reste finissent en effet dans des bassins emplis d’eau
additionnée d’une substance alcaline comme la soude, l’argile smectique (encore appelée « terre à foulon ») ou,
tenez-vous bien, l’urine humaine ! Aux coins des rues, en particulier près des fouleries,

Après le foulage, on procède au rinçage puis au battage, et l’on traite le linge avec des apprêts pour lui redonner
du lustre et de la tenue. Ensuite, on l’essore et on l’étend dans la cour, voire dans la rue, et pour finir on le
défroisse sous de grandes presses à vis.

A emporter pour un prochain voyage à Rome ou même pour n’importe quel site antique romain! 

A notre dernier passage à Rome, j’avais pris pour guide Dominique Fernandez et le Piéton de Rome et j’avais suivi ses pas  sur le forum, la Via Appia, au Château Saint Ange, puis sur les traces de Michel-Ange, du Caravage et du Bernin dans , les églises, les fontaines et les rues. Dix jours n’avaient pas suffi. 

Alberto Angela propose une démarche différente :

 Un jour, un mardi de l’an 115 après J.C. sous le règne de Trajan. Rome est à l’apogée de sa puissance et peut-être de sa beauté

C’est donc au rythme de la clepsydre que vous serez initiés au quotidien de la Rome antique.

Heure par heure, dès le lever du jour, le lecteur voit la ville s’éveiller . Il  rencontre des Romains: un dominus dans sa villa cossue se lève, s’habille, fait sa toilette aidé de ses esclaves. Puis nous pénétrons dans les insulae – immeubles collectifs – visitons des appartements. Nous nous laissons porter par la foule  des rues, atmosphère d’une ville indienne. L’école se fait en plein air. Nos pas nous porteront aux forums, nous assisterons à un procès dans la basilique Julia, à une exécution au Colisée, puis des combats de gladiateurs. Déjeuner dans une popina, un restaurant de rue. Bien sûr nous irons aux thermes! Banquet dans une villa avec un menu fastueux….

Avec de courts chapitres, d’une écriture agréable, d’un style vivant presque cinématographique, l’auteur aborde des sujets variés : habillement, menus et recettes élaborées inspirées par le plus grand des chefs Apicius. Il resitue les activités commerciales dans le cadre de l’Empire Romain.  Il n’oublie pas la sexualité. Aucune invention, les descriptions sont documentées à partir textes anciens, graffitis, mosaïques. Alberto Angela cite ses sources avec précision.

j’ai passé un très agréable moment de lecture et me promets de relire ce livre à de prochaines visites archéologiques

 

 

Impossible – Erri de Luca

LE MOIS ITALIEN

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Mon coup de coeur de la rentrée, sans aucune hésitation!

172 pages d’une écriture sobre, épurée comme l’air des cimes des Dolomites où commence le roman. L’auteur touche l’essentiel.

Un roman? presque du théâtre : un huis clos. Un interrogatoire mené par un juge d’instruction qui cherche à obtenir des aveux et l’accusé d’un meurtre qu’il nie avoir commis.

Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit.

Meurtre ou accident de montagne? Pour le magistrat, il est impossible que tant de coïncidences soient fortuites. La personnalité de l’accusé : un ancien terroriste des  brigades rouges qui a été condamné et emprisonné. L’accusé connaissait très bien la victime qui était un repenti, un délateur qui a trahi ses camarades de lutte. Le mobile: punir le traître. Meurtre presque parfait : la vire où la victime a dévissé était dangereuse, s’effritait. mais sans les aveux, il n’y a aucune preuve de culpabilité.

La célébrité qui nous rend inoubliables, nous anonymes, c’est notre inscription à vie dans les archives de la
police. Là-dedans, nous sommes ineffaçables, à perpétuité. Moi, je le suis depuis des dizaines d’années.

Pour l’accusé, c’est une regrettable coïncidence. Il a lui-même appelé les gendarmes quand il a découvert l’accident. Il ignorait l’identité de l’alpiniste. Il voulait marcher seul, il avait laissé de l’avance à l’autre grimpeur.

Dans la vie économique où tout repose sur la partie double donner/avoir, sur le profit et l’utile, aller en
montagne, grimper, escalader, est un effort béni par l’inutile. Il n’est pas utile et ne cherche pas à l’être.

Le juge est tenace, il instruit à charge et attend une défaillance, une incohérence, dans la défense de l’accusé. L’alpiniste connaît les rouages de la justice, il sait que rien ne peut être prouvé. Il refuse l’assistance d’un avocat, ce dernier restera muet, mis à l’écart. Formidable jeu d’échecs où chacun avance ses pions.

Seule respiration dans ce duel : les lettres d’amour que l’accusé écrit mais n’envoie pas. Il y raconte sa détention et comment il tient bon.

Véritable thriller, qui cèdera du jeune juge ou du vieil accusé? Au fil de l’interrogatoire, ils s’affrontent, mais avec respect et politesse. Chacun estime son adversaire. Une amitié pourrait presque naître quand l’accusé veut faire connaître au juge l’alpinisme.

Deux générations sont confrontées. Pour l’accusé,  celle du militantisme, du collectif, de la solidarité, des camarades…. et pour le jeune juge, celle de l’individualisme, de l’image,  des réseaux sociaux, du recours au Droit.

L’obsession d’être déclaré important par les autres ne me concerne pas. J’ai fait partie d’une génération qui a agi
au nom du collectif. Je considère donc insignifiantes les individualités, les personnalités.

La liberté au pied des oliviers – Rosa Ventrella

LIRE POUR L’ITALIE (POUILLES)

Années 1940 – 1950 à Copertino dans les Pouilles non loin de Lecce et de Manduria où nous avions passé une semaine délicieuse. 

Deux sœurs inséparables : Tereza, l’ainée la silencieuse, la blonde et Angelina, la brune, la plus belle fille du village. Relation fusionnelle, intense.

« ….vérité, c’était que nous devions lutter pour manger. Mon père le savait. Ma mère le savait. Tout le monde au
village le savait. Pour cette raison, les sentiments et les rêves étaient dosés, savourés comme une forme
d’épargne réservée aux bons jours. »

Grande pauvreté des paysans sous le fascisme puis la guerre. Comment nourrir ses filles quand le mari est au front? Au village, restent les commères qui surveillent les allers et venues de Caterina, la mère. On croit encore aux sorcières.

« En janvier 1950, quand les paysans protestèrent pour avoir le droit de cultiver les terres du marquis Tamborrino
de Maglie, un saisonnier âgé de trente ans reçut des balles de mitraillette en pleine poitrine et mourut. À partir de
là, le vent de la révolte souffla sur les terres de Nardò, Carmiano, Leverano et Copertino. »

« L’injustice qui habitait ces terres depuis la nuit des temps et la colère des peuples laissés pour compte qui
s’étaient mélangés et perdus dans cette lande semblaient avoir élu domicile dans le cœur de mon père. »

masseria : « maison de sucre »1

Tout le village est sous la coupe du Barone qui possède les terres et qui règne avec ses nervis, châtiant les velléités de révolte. En 1950, les hommes rentrés de guerre veulent cultiver les terres laissées à l’abandon, réserves de chasse des nobles, ils se révoltent et finissent par obtenir des terres. C’est donc aussi le roman de cette lutte.

« Le grand mange le petit, déclara-t-elle. C’est comme ça depuis toujours. Et si le petit essaie de devenir grand, le
grand dégaine le premier. »

Lutte de classe? Tout n’est pas simple. Caterina, la mère, et Angelina ont reçu en cadeau une grande beauté, une malédiction selon les commères jalouses. Cette beauté ne laisse pas indifférents les barons père et fils. Angelina deviendra baronne. Tereza doit vivre avec la honte qui va avec ces compromissions. Elle, qui est transparente, réservée raconte l’histoire de sa mère et de sa sœur.

« Moi, j’étais invisible et, bien que devenue femme, mes traits devaient lui paraître confus et interchangeables,
comme ceux de tous les jeunes gens qui n’attirent l’attention de personne. Pour Giacomo j’étais à la fois
familière et insignifiante, au même titre que les meubles de la cuisine, l’armoire, le secrétaire ou les bibelots
dont il avait rempli sa maison. Une jeune fille malchanceuse, coincée entre la beauté désinvolte de sa sœur et la
force de sa mère. »

A lire, pour la chaleur de l’été des Pouilles, pour la lutte des paysans même si j’émets quelques réserves sur cette « malédiction de la beauté » qui se répète de génération. Une lecture agréable sans plus.

 

 

LE PREMIER GHETTO – l’exemplarité vénitienne – alice becker-ho – ed Riveneuve

LIRE POUR VENISE

 

Merci à Babélio et aux éditions Riveneuve pour cette découverte dans le cadre de la MASSE CRITIQUE! 

Un petit livre de moins de 150 pages que je croyais lire en une soirée et qui m’a demandé 3 jours! Si je pensais faire une promenade guidée dans le Ghetto de Venise, j’aurais pu être déçue. Ce n’est pas du tourisme c’est de l’Histoire (avec un Grand H), de l’Histoire avec références bibliographiques sérieuse, notes et surtout des concepts très précis. Dans l‘avant-propos, l’auteure questionne: 

« quel sens a eu le mot ghetto, d’où est-il venu, dans quel contexte et pour quelles raisons? »

« que signifient étranger, citoyen? Qu’est-ce qui les distingue? Quel rôle ont joué ici la religion? le commerce? l’Etat? les guerres?… »

Elle tâchera de répondre à ces interrogations en établissant Les fondements de la cité en revenant aux cités antiques, à la Grèce et Rome, à la présence d’une acropole, d’une enceinte, à la définition du citoyen et de l’étranger. La ville cosmopolite Alexandrie, Constantinople, peuvent aussi donner des réponses analogues. Venise, la commerçante est héritière de l’hellénisme, de l’Empire byzantin. Avec ses possession maritimes, ses comptoirs, ses Echelles d’Orient, Venise va suivre les modèles de ses  villes commerçantes anciennes. Dans ces trois premiers chapitres, l’auteure pose les bases de sa recherche. Je suis mais m’impatiente un peu. 

Enfin; page 35, elle aborde La communauté juive : d’un exil à l’autre prenant son temps puisque le premier exil est celui de Babylone. Elle raconte les tribulations des Juifs autour de la Méditerranée, en Allemagne, en Espagne…C’est instructif, et je complète mes connaissances.

Venise cité-état va faire l’état des lieux de la fondation de la ville en 421 par les populations romanisées fuyant les Huns, en passant par l »Empire byzantin, les Croisades et l’établissement des comptoirs maritimes, les Echelles, de cet « état au service ds marchands. » enfin l’apparition de la Peste  en 1513 pour arriver à la décision  en 1516 d’isoler les Juifs et de les regrouper dans le Ghetto. Nous voici p 93 arrivés au fait : la fondation du premier ghetto.

Le chapitre : Le ghetto juif ne compte que 17 pages.  sur une période allant de 1516 à 1655. Nous voyons l’installation des Juifs levantins, allemands, et ds marranes, l’établissement d’un nouveau ghetto Ghetto nuovo , puis d’un troisième nuovissimo. La vie quotidienne se dessine. Mais il me manque des références précise, plan des rues, architecture plus précise. 

Le dernier chapitre A la recherche du Ghetto perdu est la partie la plus originale, la plus personnelle de l’ouvrage. Rassurez-vous, ce n’est pas une ville qui a perdu son ghetto, c’est le mot « ghetto » qu’elle interroge, cherchant l’origine, l’étymologie de ce mot qui a connu un succès planétaire si bien que maintenant plus personne ne pense à Venise, et peut être même plus aux Juifs pour désigner un quartier où une population serait assignée à résidence, enfermée. Elle interroge les mots, lance le lecteur sur des pistes inattendues comme celle du funduk arabe ou de la fonte des caractères d’imprimerie. Elle remet en question les idées préconçues comme le caractère péjoratif qu’on attribuerait au ghetto. Le lecteur se laisse entraîner dans cette enquête sémantique originale. 

Si je reste sur ma faim en ce qui concerne le quartier de Venise où j’aime me balader je note dans l’abondante bibliographie des ouvrages que je vais m’empresser d’acquérir  surtout celui de Riccardo Calimani. J’aime bien le jeu de billard livresque, un livre renvoie à un autre qui renverra à un troisième….

Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura – Sellerio

LIRE POUR PALERME

Ce court roman, une centaine de pages, est traduit en Français et édité par Noir et Blanc. Par inadvertance j’ai téléchargé la version italienne. J’ai pensé qu’un petit livre se lirait plus facilement. C’est sans compter la richesse du vocabulaire et le style dont j’en ai goûté la saveur en ayant recours plus que de coutume au dictionnaire.  Cette lecture lente m’a permis de passer un bon moment à Palerme que je connais un peu et qui me fascine.

Gemito

Tragique et burlesque.

Innocence du regard des deux enfants Mimmo et Cristofaro qui sont plongés dans une réalité sordide d’une violence sans limites où le vol, le chantage les coups, le meurtre font partie de la vie ordinaire. Couteau et pistolet sortent facilement de leur cachette.  Carmela, la pieuse putain, enferme sa fille dans une sorte de cage sur le balcon pour recevoir ses clients. Le quartier résonne des plaintes de Cristofaro que son père bat quand il est ivre.

Gemito : ils sont napolitains mais j’imagine un air de famille avec Mimmo et Celeste

 

Il est pourtant plein de vie, ce vieux quartier près du port. L’auteur nous fait sentir la proximité de la mer, l’odeur du pain, les effluves de la viande, des légumes du marché. Il se prépare à la fête paroissiale attendue avec impatience. L’auteur passe de l’action d’un véritable thriller à des moments de contemplation et de tendresse. Tendresse et naïveté de Nana, la jument, confidente des enfants.

Un concentré de poésie, d’action, de tendresse, un roman très noir aussi!

Trois Heures du matin – Gianrico Carofiglio

LITTÉRATURE ITALIENNE

De l’auteur Gianfranco Carofiglio, j’ai lu des polars bien noir : Les Raisons du doute, Le Silence pour preuve et Le Passé est une terre étrangère. Trois Heures du Matin  n’est pas un policier. C’est un court roman qui met en scène un jeune homme, 17 ans, encore lycéen et son père. 

Antonio a fait, enfant, des crises d’épilepsie. Son médecin lui prescrit un traitement lourd, lui interdit le football, les boissons gazeuses et les plaisirs adolescents. Antonio se sentant diminué sombre dans la dépression. Ses deux parents le conduisent à Marseille chez un spécialiste qui allège le traitement et qui lui rend le goût de vivre. Quelques années plus tard, son père l’accompagne pour une visite de contrôle.

Pour vérifier que la guérison est complète, le neurologue soumet l’adolescent à un test curieux : pendant deux jours, il ne doit surtout pas s’endormir et doit vivre une vie « normale » : il a même le droit de boire de l’alcool et de faire la fête. Une seule injonction : ne pas dormir.

Père et fils vont donc occuper ces « vacances » inattendues à Marseille. Ils vont visiter la ville, Notre Dame de la Garde, les Calanques, goûter à la bouillabaisse sur le Vieux Port, écouter du jazz dans une boîte interlope et même participer à une fête improviser chez des artistes….je les suis volontiers dans ce tourisme improvisé.

Mais surtout, père et fils vont faire connaissance.  Antonio vit chez sa mère et ses visites à son père n’ont aucun caractère d’intimité. Ce court séjour va changer la perception du jeune homme. Il découvre la personnalité de son père. Cet échange est très touchant. Découverte aussi des premiers émois sexuels.

Un roman sensible, tout en douceur. Je me suis demandée d’où venait ce titre : va-t-il se passer quelque chose à Trois Heures du matin? C’est une référence à Gatsby le Magnifique :

Fitzgerald était un grand écrivain et un homme malheureux. je pense souvent à cette citation de lui « dans la véritable nuit noire de l’âme, il est toujours trois heures du matin »

Le père fait aussi connaître Cavafy à son fils et j’ai toujours un faible pour ceux qui citent le poète d’Alexandrie.

Le samedi de la terre – Erri de Luca

« Pour la première fois de ma vie, j’assiste à ce renversement : l’économie, l’obsession de sa croissance, a sauté
de son piédestal, elle n’est plus la mesure des rapports ni
l’autorité suprême. Brusquement, la santé publique, la
sécurité des citoyens, un droit égal pour tous, est l’unique
et impératif mot d’ordre »

Je me ferme aux bruits du monde, aux litanies de statistiques morbides, aux discours et aux injonctions anxiogènes qui se déversent sur nous.

Soudain un titre : Le samedi de la Terre d’Erri de Luca traverse la barrière que je me suis construite. Urgence! il me le faut!

Gallimard offre le téléchargement gratuit dans sa collection Tracts. Plus qu’un essai, ce court texte(12 pages) est un tract que j’ai envie de diffuser autour de moi.

Enfin! dans les écrits et paroles « sur le confinement » vient une réflexion qui me donne comme une bouffée d’oxygène.

 

Et soudain une épidémie de pneumonies interrompt l’intensité de l’activité humaine. Les gouvernements instaurent des restrictions et des ralentissements. L’effet de pause produit des signes de réanimation du milieu ambiant, des cieux aux eaux. Un temps d’arrêt relativement bref montre qu’une pression productive moins forte redonne des couleurs à la face décolorée des éléments

Enfin! quelqu’un donne à lire une pensée cohérente, politique, poétique, belle, qui me traverse, me porte au lieu de me consterner.

Pourquoi ce titre?

le Samedi qui littéralement n’est pas un jour de fête mais de cessation. La divinité a prescrit l’interruption de toute sorte de travail, écriture comprise. Et elle a imposé des limites aux distances qui pouvaient être parcourues à pied ce jour-là. Le Samedi, est-il écrit, n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre.

Je savais l’auteur grand lecteur de la Bible en hébreu, il a choisi Samedi plutôt que Shabbat pour que sa parole soit universelle. 

En conclusion :

« Basta che ce sta ‘o sole, basta che ce sta ‘o mare… »

Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer.

Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière.

ERRI DE LUCA

Ne vous contentez pas de ces courts extraits!

LISEZ-LE !

 

 

 

 

 

 

Canal Mussolini – Antonio Pennacchi

LIRE POUR L’ITALIE

Saga familiale racontant le destin des Peruzzi, paysans sans terre du Ferrarais. La tribu, dix-sept enfants, va participer au grand chantier fasciste de l’assèchement et de la bonification des Marais Pontins. 

Evènement fondateur :  1926, expulsion des Peruzzi, métayers ruinés  par la dévaluation Quota 90, du domaine du Comte Zorzi-Vila dont le nom sera maudit comme un refrain par toute la famille. 

….je veux ma terre. J’veux mes bêtes.

J’peux pus t’les donner. Mais j’te donnerai dans les marais Pontins tous les domaines que tu voudras. Et cette terre sera la tienne, Peruzzi, cette fois nous donnons la terre aux paysans. Après quelques années de métayage, elle t’appartiendra, tu deviendras propriétaire terrien[….] Et le visage de Rossoni étincelait tandis qu’il parlait. Exactement comme s’il offrait à mes oncles la Terre promise.

En prologue : la rencontre du grand-père en 1904 avec Rossoni , à la suite d’une bagarre, l’incarcération de Peruzzi dans la même cellule que Rossoni pendant un mois. Rien ne prédestinait Peruzzi à devenir fasciste. Bouffeur de curé, d’un milieu plutôt socialiste Peruzzi était  à gauche. Rossoni vint un jour à la ferme en compagnie de Mussolini qui fit grande impression sur les Peruzzi. Cette rencontre sera décisive: les Peruzzi seront des fascistes de combat! En première partie, l’histoire de l’Italie se déroule, vécue par ces paysans du nord de l’Italie : luttes syndicales, première guerre mondiale, création des Faisceaux (1919) et agitation prolétarienne Biennio Rosso(1919-1921) . Bien sûr, les Peruzzi participent à la Marche sur Rome (1922).

Ce fut un exode. Trente mille personnes en l’espace de trois ans – dix mille par an  – parties du Nord. De la Vénétie, du Frioul, du Ferrarais. Emmenées à l’aventure, au milieu d’étrangers, parlant une autre langue. Ils nous traitent de « bouffeurs de polenta » ; pis encore de « Cispadans », ce qui, dans leur bouche, signifie « envahisseurs »….

La deuxième partie raconte la Bonification des Marais Pontins, l’installation des colons, sous la direction de L’OEuvre nationale des combattants, institution fasciste qui choisissait des paysans anciens combattants de la Grande Guerre connaissant le travail de la terre et bons fascistes. Elle raconte le creusement du Canal Mussolini, drainant les eaux descendant des monts Lupini et bloquées par la dune en marais sauvages et malsains. Elle raconte encore la construction des villes mussoliniennes. Racontée par le plus jeunes des Peruzzi, on assiste à l’installation, et à la vie quotidienne de la tribu. Aspects techniques, agricoles mais aussi politiques. On voit évoluer la doctrine fasciste vers les fastes impériaux:

Désormais, tout le monde avait une idée fixe – bien sûr je ne discute pas, c’était la faute du Duce et du fascisme qui n’arrêtait pas d’en parler – l’idée fixe de la romanité et des fastes impériaux qui nous revenaient de droit à nous autres Italiens, mais aussi cette notion un peu païenne selon laquelle les hommes n’étaient pas pour ainsi dire, tous égaux.

Et à la suite de ces « fastes impériaux » sont venues les guerres coloniales, en Afrique d’abord, puis la Guerre d’Espagne et enfin, à la suite d’Hitler la seconde guerre mondiale, et l’invasion de l’Albanie et de la Grèce. Bien sûr, les Peruzzi- chemises noires –  participèrent à l’aventure coloniale et furent engagés sur tous les fronts.

En Ethiopie, ils retrouvent les eucalyptus qui ont fourni leur contribution à la bonification des Marais pontins

l’eucalyptus – qui était pour le Fascio le monumentum perenne, le monument éternel de la bonification

Même les arbres sont un symbole politique!

Les guerres tournent à la catastrophe, pour l’Italie comme pour les Peruzzi. Quand les Alliés avancent pour libérer l’Italie en 1943, les Peruzzi combattent du côté des Allemands. Ils croient défendre leurs domaines.

Difficile de résumer en quelques lignes ce roman-fleuve, cette saga, roman historique passionnant. J’ai lu récemment la Storia d’Elsa Morante, et le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi qui témoignent de cette période de l’histoire italienne avec une critique radicale du fascisme qui me semble évidente. Plus éloignée de ma vision de l’histoire : ce récit  de paysans fascistes loin d’être irréprochables : Pericle, le héros des Peruzzi est un assassin et une brute, leur ami Rossoni, un dignitaire fasciste très proche de Mussolini, le Duce est présenté plutôt sympathique. La bonification des Marais pontins est aussi présentée comme une entreprise positive.

Malgré toutes mes réserves, mes craintes, je me suis laissé emporter par ce livre. Pennacchi a recréé un monde riche, pas forcément sympathique. Il a donné la parole à des paysans pour raconter l’histoire  telle qu’ils l’ont vécu.

Le Temps des hyènes – Carlo Lucarelli – Métailié

LIRE POUR L’ITALIE

Un polar Erythréen ou un polar Italien?

Les deux mon capitaine!

Le capitaine des carabiniers royaux, Colaprico est chargé d’une enquête concernant le meurtre (ou le suicide) de trois « indigènes » et du marquis Spérandio, pendus aux branche du sycomore d’Afelba.  Il est accompagné de son « bachi-bouzouk » abyssin, Ogbà.

Nous voici transportés dans la Corne de l’Afrique, colonie italienne. Chaleur accablante et orages de la saison des pluies, pistes poussiéreuses, plantations. Ambiance coloniale, casernes, bordels, alcool, racisme…Vie rurale africaine : traditions, costumes, cuisine. Une leçon de cuisine extraordinaire au foyer d’Ogbà, quand la femme de ce dernier veut honorer le capitaine, son hôte d’un soir.

Roman italien d’une Italie tout juste unifiée avec des provinces bien identifiées par leur dialecte. Comme je regrette que mon faible niveau d’Italien ne me permette pas de goûter les nuances dans les parlers de Romagne, de Livourne, Turin ou Naples! Lucarelli insiste sur les différentes prononciations.  Les jurons doivent être savoureux pour les linguistes. Ces nuances langagières ont leur importance dans la résolution de l’enquête, aussi bien en tigrigna (la langue locale) qu’en Français…

L’histoire italienne ne se résume pas à la colonisation de l’Afrique. En filigrane, on devine Garibaldi, et les républicains italiens, la mafia sicilienne et ses « morts qui parlent« (les vivants n’étant pas bavards).

C’est surtout un polar avec ses mystères, ses rebondissements, les violences et les cadavres qui se décomposent vite. Si Colaprico est un grand lecteur de Sherlock Holmes, c’est plutôt Ogbà qui réfléchit et résout les énigmes.

« il préférait réfléchir, le tarbouch en équilibre au bout d’un doigt et les soies bleues du gland qui lui fouettaient la paume ouverte de l’autre[….]

A voir l’affaire ainsi, elle semblait b’ghez, évidente. mais aussi zegherherrim, étrange. 

Forcément : kem negher zeybabriawi yelen

Il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence.

 

There is nothing so unnatural as the commonplace. 

Putain, Ogbà, putain…tu l’as encore fait! tu as cité Sherlock Holmes

Confession téméraire – Anita Pittoni

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

La Masse Critique de Babélio offre des aventures littéraires inattendues. Encore merci à Babélio et aux éditions La Baconnière!  Je n’aurais sans doute pas tenté cette lecture et j’aurais raté une rencontre rare avec Anna Pittoni.

Anna Pitton(1901 – 1982) fut une créatrice de mode, une styliste et une figure de la vie de Trieste, sa ville. Elle se tourna vers la vie littéraire et publia des recueils de prose poétique.En 1949, elle fonda la maison d’édition  lo Zimbaldone. Bien trop ignorante de la vie littéraire italienne d’alors, je n’avais jamais entendu parler d’Anna Pittoni ni de Roberto Balzen ou d’Umberto Saba. Wikipédia m’a appris que le nom de Zimbaldone faisait allusion à Leopardi , et que ce mot avait donné sabayon en français. 

Le recueil Confession Téméraire rassemble deux ouvrages Les Saisons  et Promenade sous les armes (1971) ainsi que de textes Cher Saba et La Cité de Bobi. Ces textes courts publiés séparément sont cependant homogènes : ils ont pour narratrice Anna Pittoni, elle-même qui se raconte, s’analyse devrais-je peut-être oser. En filigrane, un amour, un homme qui lui a offert un bouquet de cyclamen, dont le retour cause une joie indicible mais qui provoque parfois la jalousie (deux chapitres sont intitulés « jalousie »). Certains récits sont oniriques, la limite entre rêve, cauchemar et réalité est floue. 

Ambiance étrange comme dans une peinture de de Chirico

Ce n’est pas une lecture facile. Je ne suis pas entrée tout de suite dans l’histoire. J’ai relu le matin les pages de la veille parce que j’étais perdue. J’ai dû apprivoiser la narration qui semblait ne mener nulle part. Puis je me suis laissé embarquer dans cette atmosphère étrange enchaînant les images comme dans un rêve.

Certes, les différents chapitres ne m’ont pas tous séduite, je me suis un peu ennuyée dans des détours qui égarent la lectrice. Par surprise, une image comme celle de la pelote de chanvre bleue, chevelure de sirène, m’a ravie.  je me suis attachée au petit bouquet de cyclamens qui revient plusieurs fois. Ces histoires de jalousie avec leur chute inattendue m’ont aussi beaucoup plu.

Lecteurs de romans d’action passez votre chemin, les lecteurs contemplatifs trouveront leur bonheur. Ceux que l’analyse psychologique passionne aussi.

.Ça a été une joie pour moi d’aller au fond des choses, afin d’y trouver, dans ce que j’ai écrit ces dernières années, le fil caché d’une réalité : des petits faits, un seul petit fait, ou seulement une partie d’un fait, ou plusieurs faits ensemble, même s’ils sont lointains les uns des autres dans le temps: tout cela revient à une projection cinématographique des souvenirs . Ce  serait très fructueux d’apprendre à décrypter ce que nous avons écrit quasiment en filmant les faits qui nous ont inspirés : ce serait presque nous auto-éduquer à notre propre sensibilité……