Le Pont sur la Drina – Ivo Andric

LIRE POUR LES BALKANS (BOSNIE)

Ivo Andric(Prix Nobel 1961)est l’auteur de Titanic et autres contes juifs de Bosnie , de Mara la Courtisane, Omer Latas Pacha , que j’avais lus en 2017 à l’occasion d’un voyage dans les Balkans (Albanie, Kosovo, Monténégro, Macédoine). J’avais beaucoup aimé ces livres  et m’étais promise de poursuivre la lecture de son œuvre. Le Mois de l’Europe de l’Est est l’occasion d’y revenir. 

Le Pont sur la Drina est le « roman-chronique » (expression trouvée dans la Postface) de la ville de Visegrad, se déroulant de 1571 quand le pont fut construit jusqu’à l’été 1914, de l’apogée de l’Empire Ottoman jusqu’à son démantèlement.  Le Pont sur la Drina faisait le lien entre l’Orient et l’Occident, puis la frontière entre la Serbie et la Bosnie. Lien entre une mosaïque de communautés mais aussi passage des armées d’invasion. Centre de la vie officielle où les proclamations officielles étaient placardées.  Lieu de vie : jeunes et vieux venaient fumer, bavarder, boire café ou rakia, comploter même!

Mehmed Pacha Sokolovic – Grand Vizir de Soliman le Magnifique et de ses successeurs – qui ordonna la construction du pont – était un enfant du pays, du village voisin de Sokolovici, jeune serbe orthodoxe enlevé par les Ottomans pour en faire un Janissaire. La  construction du pont dura 5 ans et fut accompagnée de celle d’un caravansérail; œuvres pieuses financées par une fondation religieuse. Pendant trois siècles musulmans, chrétiens et juifs et tsiganes vivaient autour du bazar, commerçants et paysans. Les plus grandes catastrophes, les crues de la rivière les réunissaient dans les hauteurs dans la grande fraternité des inondés, le pope, l’imam et le rabbin unis pour rassurer leurs ouailles.

Le réveil national des Serbes dans le pachalik de Belgrade fut une première fissure dans l’Empire. les troupes et matériels envoyés en Serbie pour contrer la rébellion passaient par le pont. Visegrad était à une heure de marche de la frontière et l’on pouvait entendre tonner le « canon de Karadjorje » (1804-1813)et voir les feux sur le Mont Panos. Pour garder le passage, un mirador fut construit sur le pont et les têtes des Serbes condamnés pour complicité furent exposées. Pendant tout le 19ème siècle, les révoltes et les guerres s’étendirent dans les Balkans, la frontière turque reculait jusqu’à ce que les Autrichiens entrent en 1879 en Bosnie-Herzégovine puis l’annexent le 5 octobre 1908.

J’ai cherché sur le net toutes ces dates. Ivo Andric ne donne pas de cadre chronologique précis. Au contraire, la vie s’écoule régulièrement comme l’eau de la rivière sous les arches du pont. Le lecteur retrouve les familles, les enfants qui prennent la place des ancêtres, l’arrivée de nouveaux-venus comme ces Juifs galiciens qui installent un hôtel : Lotika, la gérante n’est pas une inconnue pour moi qui ai aimé Titanic et autres contes juifs de Bosnie. La société rurale et les commerçants du Bazar oriental voient arriver la modernité, l’éclairage au gaz, puis le train qui retire au Pont l’exclusivité du transit, l’électricité. Les jeunes vont étudier à Sarajevo mais aussi à Vienne ou à Graz. Les idées nouvelles, nationalisme et socialisme se répandent….Le caractère oriental cède devant les institutions austro-hongroises, on recense, numérote avant d’établir la conscription. 

Le Pont sur la Drina est paru en 1945 en version originale, puis en 1956 traduit en Français. Ivo Andric a été nobélisé en 1961. Il est mort en 1975. 

« Serbe par son choix et sa résidence en dépit de son origine croate et de sa provenance catholique, bosniaque par sa naissance et son appartenance la plus intime, yougoslave à part entière[…]que ferait-il au moment où se détruit tout ce qu’il a aimé et soutenu, ce à quoi son oeuvre est si profondément liée? Les ponts réels ou symboliques qu’il a décrits ou bâtis dans tant de ses ouvrages sont-ils brisés et détruits à jamais? 

interroge en 1994 P.  Matvejevitch dans la Postface du livre. 

Avant de refermer ce livre je me suis documentée sur ce Pont sur la Drina, nommé Pont Mehmed Pacha Sokolovic, monument historique inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Il a été témoin de massacres : nettoyage ethnique de la part des Serbes en 1992 où 3000 musulmans périrent. 

Emir Kusturica , en vue d’une adaptation cinématographique du roman d‘Ivo Andric a reconstitué les décors en une ville Andricgrad qu’on peut visiter virtuellement sur Internet mais qui ne m’a pas vraiment séduite. J’ai cherché des traces du film sans trouver. 

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et me propose pour la prochaine édition du Mois de la Littérature de l’Est de continuer à explorer l’œuvre de Ivo Andric!

 

le Cahier volé à Vinkovici – Dragan Velikic

Littérature d’Ex-Yougoslavie ou de Serbie?

Dragan Velikic est un écrivain et diplomate serbe, Le cahier volé à Vinkovici est traduit du Serbe mais il se déroule entre Pula, Rijeka et des villes d’Istrie qui se trouve maintenant en Croatie et Belgrade  sa famille s’est installée après avoir quitté Pula.  Il évoquera aussi Ohrid en Macédoine, Ristovac à la frontière Turco-serbe, maintenant en Serbie. Mais pas seulement en Ex-Yougoslavie, Budapest , Trieste et surtout Salonique.

Une carte de l’Istrie m’a été indispensable pour localiser les plus petites localités de Rovinj, Rasa, Opatija….

Géographie et Histoire : l‘Istrie a été italienne du temps de Mussolini qui y a construit une ville-modèle à Rasa. Occupation par les Alliés à la fin de la guerre quand les frontières ont changé. Fiume est devenue Rijeka…Histoire aussi plus ancienne quand Trieste était autrichienne. Les fantômes des anciens habitants hantent les maisons et les appartements.

« Je feuillette à l’aveuglette le gros livre de la mémoire. Il en sortira bien quelque chose. »

C’est un livre sur la mémoire, la mémoire de sa famille, la mémoire de sa mère qui est en train de la perdre, malade d’Alzheimer dans une maison de retraite. Mémoire perdue dans le train avec le déménagement de Belgrade à Pula avec ce cahier volé

« Dans le cahier volé à Vinkovci, elle ne notait pas seulement les noms des hôtels et des pensions où elle avait séjourné, les histoires et les contes de fées qu’elle inventait, incitée par une puissante exigence de justice, de vérité, mais aussi ses rêves. »

Evocation de la mère et de sa personnalité originale.

Comme Mendelsohn et Sebald , Velikic mène son enquête de manière circulaire. Il tourne et retourne, digresse, retrouve d’anciennes photographies, interroge des témoins comme le vieil horloger nonagénaire. Il fait revivre les anciens souvenirs familiaux comme ceux de son grand père cheminot. Surtout il raconte l’histoire de son ancienne voisine Lizeta, grecque, italienne et juive de Salonique dont les anciennes photos ont enchanté son enfance. L’incendie de Salonique (Aout 1917).

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a promené dans des contrées que je ne connaissais pas. J’ai aimé ce regard sur la désintégration de la Yougoslavie, serbe mais aussi cosmopolite, critique  sans  parti pris nationaliste alors que la folie nationaliste a mis le pays à feu et à sang. Au contraire il dessine un palimpseste où interviennent les histoires, les photos de ses ancêtres , des voisins, et même d’inconnus comme les occupants anglais ou allemands à Pula.

« Comme étaient déterminants pour la survie de ce monde les socles invisibles sur lesquels grouillaient des vies si différentes ! Héritages, légendes, traditions séculaires, histoires privées – plongées dans la réalité socialiste avec ses rituels et sa propagande assurant la cohésion de ce monde – grouillaient sous la surface du quotidien. »

Chambre avec vue sur l’océan – Jasna Samic

BALKANS (BOSNIE)

La Masse Critique de Babélio m’a offert une lecture qui cadre avec le Mois de L’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran. J’ai accueilli ce livre avec curiosité et enthousiasme.

Sur la couverture un bandeau m’interpelle : « traduit du Bosnien » je connaissais le Serbo-Croate, pas le bosnien, voilà une nouvelle langue pour une nouvelle nation. Je n’ai pas fini avec les langues apparentées, voici qu’on parle aussi ékavien en ex-Yougoslavie (Croatie et Serbie). L’adjectif « bosnien » est préféré à « bosniaque » . « Bosnien » : de Bosnie. « Bosniaque » musulman de Bosnie.  le bosnien s’écrit généralement avec l’alphabet latin (comme le Croate) mais il existe des textes en graphie arabe. ll va falloir que je me familiarise avec toutes ces subtilités!

Autre sujet d’étonnement : le titre : Une Chambre avec vue sur l’océan bizarre pour la Bosnie qui est enclavée et plus proche de l’Adriatique que d’un océan. Retournons le livre! le 4ème de couverture me donne une indication : Chambre avec vue sur l’océan est le titre de la première partie du roman. Ce 4ème de couverture est particulièrement réussi et alléchant. L’histoire s’ouvre à Saint Jean-de-Luz, face à l’océan. Nous ne partirons pas tout de suite pour les Balkans! 

Je suis un peu déçue! La première partie du livre se déroule en France où la narratrice –  violoniste – est réfugiée avec son jeune fils et son mari tandis que la guerre fait rage à Sarajevo. 150 pages plutôt ennuyeuses dans le milieu des Bosniens, des humanitaires, des politiques et diplomates gravitant autour du conflit. Galas de bienfaisance, intrigues, galères pour monter des projets humanitaires, rencontres au bar de l’Hôtel Meurice, ou serrage de pince avec Jacques Chirac à l’Hôtel de Ville.   Snobinards assez imbuvables. Mira, la violoniste, tente de monter un « concert visuel » , elle paraphrase  abondamment Cioran, Thomas Mann, ou Wittgenstein. Si je ne m’étais pas engagée auprès de Babélio à fournir une critique, j’aurais fermé le livre et cherché une lecture plus attrayante.

J’aurais eu tort d’abandonner le pensum parce que le livre II: LA MAISON DE SATAN conduit le lecteur à Sarajevo . Changement de décor, de personnages : C’est l’histoire de la famille de Mira. Emina, la grand-mère est fille de bey, belle, cultivée, mariée à un riche avocat. Zina et Dzana, les filles d’Emina,  font aussi de beaux mariages, Zina épouse un musicien renommé, Dzana un médecin. La Yougoslavie communiste les dépouille d’une partie de leur fortune mais Zina donnera une bonne éducation à son fils et sa fille, Mira. J’ai bien aimé l’histoire de Mira, musicienne libre et séduisante, ses amours, son voyage à Cuba.  Je me suis attachée à elle. Pourquoi la Maison de Satan? 

En Yougoslavie commençaient à s’éveiller des démons qu’elle n’aurait jamais pu concevoir. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Musicienne, elle sentait les chose par instinct plutôt que par la raison. La politique ne l’intéressait pas plus qu’avant, mais elle avait la conscience qu’il ne s’agissait pas de politique. Quelque chose puait la décomposition, quelque chose impossible à nommer, à qualifier…

 

Elle repartit pour Paris. A peine y était-elle que le bombardement commença. La ville se mua en enfer. La Maison de Satan

Le livre III  : A L’OMBRE DE LA PORTE DE L’ENFER raconte le retour de Mira à Sarajevo. Retour douloureux  après de décès de sa tante adorée dans une ville en ruines. Retour encore plus douloureux parce qu’elle a perdu sa maison occupée par des réfugiés, presque toutes ses affaires, perdu aussi son poste d’enseignante au Conservatoire. Reproche de tous ceux qui ont souffert le siège de la ville et lui disent qu' »elle ne peut pas comprendre parce qu’elle n’a pas vécu personnellement  » ce que les habitants ont vécu terrés dans les caves. Mira veut réintégrer le Conservatoire, elle cherche à se produire en concert, à monter son spectacle. Elle ne trouve que l’hostilité et le soupçon. Tantôt on la soupçonne d’être une islamiste, tantôt d’être une espionne…Beaucoup de choses m’ont échappé. Peut-être certains s’y reconnaîtront mais question ambiance c’est intéressant. 

J’ai été bien sévère avec le début du livre, il faut être franche mais pas forcément désagréable! La deuxième moitié rattrape mon jugement. A lire, si on est patient et si on s’intéresse à la Bosnie.

La Route des Balkans – Christine de Mazières – Sabine Wespieser

« Deutschland ist ein starkes Land… Wir haben so vieles geschafft, wir schaffen das. Wir schaffen das, und wo uns etwas im Wege steht, muss es überwunden werden. » 

Angela Merkel – Berlin 31 Aout 2015

Ce roman se déroule entre la fin Août et le début Septembre  2015. A la suite de la découverte de 71 migrants morts dans un camion frigorifique abandonné sur le bord d’une autoroute autrichienne à Parndorf, et de la diffusion de la photo d’Aylan, petit garçon syrien de trois ans noyé, une vive émotion a secoué l’Allemagne et l’Europe.

On s’attache aux personnages : deux soeurs syriennes, l’ainée étudiante en médecine, la cadette Asma qui rédige son journal. Dans la cohue pour monter dans le camion Asma perd le sac contenant le cahier rouge, Tamim, un jeune afghan descend le chercher. C’est ce qui lui sauvera la vie : les deux sœurs seront parmi les victimes du Parndorf.

A la gare de Budapest, les migrants sont piégés. Le gouvernement hongrois fait construire une barrière métallique pour les empêcher de passer. Une caravane de milliers de marcheurs s’ébranle sur l’autoroute

« Enfin, tout ce petit monde s’est mis en ordre de marche. Déracinés, vagabonds, ils ont pris leur destin en main.
Les sans-nom, les indésirables, les invisibles, les exilés, les refoulés, les dublinés, les calais, ce sont eux
désormais qui décident de leur sort. Ils relèvent la tête

En Allemagne, c’est le choc. Une tragédie rappelle l’autre. Les photos rappellent les Treks de réfugiés de la fin de la Seconde Guerre mondiale, soixante-dix ans auparavant, treize millions d’Allemands fuyant devant l’Armée rouge en plein hiver sur les chemins enneigés et les lacs gelés. Toutes les familles allemandes ont connu des histoires d’exilés, chassés de chez eux par la guerre.

En parallèle , à Munich, une famille allemande dont l’histoire familiale  s’enracine en Prusse Orientale, histoire de déplacés, d’exilés, fuite devant l’Armée Rouge. Secrets bien cachés que le dépistage d’un cancer va faire resurgir.

Images des Allemands de l’Est rejoignant la République Fédérale en 1989, les Allemands ne peuvent être indifférents à ce « trek » de réfugiés syriens ou afghans. Poids de la culpabilité pour certains, réactions racistes pour d’autres. C’est un roman d’exil mais c’est aussi un roman européen.

 » Mon Europe, pense Helga, ce sont les champs de lavande en Provence, les hautes nefs des cathédrales, Léonard
de Vinci et Galilée, Don Quichotte de la Mancha, Rostropovitch qui enlace son violoncelle devant le Mur de
Berlin écroulé, les révolutions pacifiques des Œillets et de Velours, et l’Hymne à la joie de Schiller et Beethoven : Alle
Menschen werden Brüder… Tous les hommes deviendront frères… Helga sourit dans la touffeur du soir. Oui,
c’est cela, mon Europe… Ce désir de fraternité et de liberté, ce rêve partagé… Ce rêve que nous avons réalisé
sur les charniers de la dernière guerre. Parce que nous avons dépassé en horreur tout ce que l’on pouvait
imaginer jusque-là. Parce que nous savons que la civilisation la plus raffinée n’est qu’une barrière de papier face
aux pulsions destructrices. Parce que nous avons appris que tout homme a le droit d’avoir une vie digne d’être
vécue. C’est cela qu’ils viennent chercher, tous ceux qui fuient leur pays et risquent leur vie pour venir chez
nous… »

Goetz et Meyer – David Albahari (traduit du Serbe)

HOLOCAUSTE (SERBIE)

138 pages, d’un seul tenant,   à peine de la ponctuation, un point de temps en temps. J’en fais une lecture hachée, pour reprendre mon souffle. Le contraire d’un livre léger.

L’auteur enquête sur la disparition de la communauté juive de Belgrade en 1941-1942.  9500 Juifs se sont présentés au recensement. 4000 hommes furent fusillés, femmes, enfants et vieillards conduits au camp de la Foire des Expositions de Belgrade. Du camp, 5000 furent gazés dans un camion conduit par deux sous-officiers : Goetz et Meyer.

De quelle sorte d’hommes étaient Goetz et Meyer? De quelle sorte d’hommes est celui qui, comme eux deux accepte d’accomplir un devoir qui implique la mise à mort de cinq ou six mille âmes? Moi, j’ai du mal à me décider à mettre une mauvaise note à un élève en fin de semestre en fin d’année scolaire n’en parlons pas, mais cette épreuve est dérisoire comparée à celle que devait subir Goetz et Meyer. Et que dire s’ils n’avaient nullement le sentiment d’endurer une épreuve quelconque.

Le narrateur, un professeur juif qui a survécu caché, reconstitue son arbre généalogique. Il recherche les survivants de sa famille, l’identité de ceux qui ont disparu. Mais surtout il s’interroge sur les mécanismes de leur élimination. Comment des gens ordinaires ont pu conduire à la mort des femmes et des enfants? Goetz et Meyer hantent les pensées du professeur peut être plus que les disparus.

Une lecture essentielle mais éprouvante.

Carnets de la Strandja 1989-2019 d’un mur à l’autre – Alexandre Lévy –

BULGARIE

Strandja. Ce nom a toujours sonné à mes oreilles comme un avertissement : Voyageur, rebrousse ton chemin,
cette montagne est étrange voire hostile. Et c’est peut-être pour cela qu’elle est fascinante.

La Strandja est le massif montagneux à cheval sur la frontière de la Bulgarie et de la Turquie. Pendant la Guerre Froide, le Rideau de Fer passait à travers cette région très militarisée où nombreux candidats à l’exil à l’Ouest tentèrent leur chance. Aujourd’hui, en sens inverse, réfugiés syriens, afghans, africains cherchent à gagner l’Europe ; un nouveau grillage a été mis en place pour contenir ces migrants. 

Alexandre Lévy est un journaliste franco-bulgare qui a collaboré au Monde, au Courrier International, au Temps (Suisse),Books. Né en 1969 en Bulgarie, il a vécu à Plovdiv et l’a quitté après la chute de Jivkov et après avoir effectué son service militaire.

Je viens de refermer Lisière de Kapka Kassabova qui a été un vrai coup de cœur. Elle a évoqué cette montagne, son histoire et ses légendes d’Orphée, aux Romains, ses mystères ses sources sacrées et les danseurs sur les braises. J’avais envie de retrouver dans cette montagne magique mai la comparaison entre les deux ouvrages va être difficile. J’ai eu peur d’être déçue. 

Les Carnets de la Strandja de Lévy est l’ ouvrage d’un journaliste en relation avec des journalistes bulgares du site d’investigation Bivol débusquant la corruption et les pratiques mafieuses de la classe politique bulgare. 

Chaque chapitre est introduit par un morceau de hard rock des années 70 ou 80, musique qui représentait beaucoup, à l’époque,  pour les jeunes derrière le Rideau de Fer. J’avoue mon ignorance dans ce domaine mais les fans apprécieront.

Les Carnets commencent avec un fait divers sanglant : la rencontre avec le Cannibale qui aurait  mangé le foie de deux voisins – ambiance! Cette rencontre singulière introduira d’autres massacres, non pas dictés par la folie singulière d’un malade mental mais par le pouvoir communiste en place, afin de dissuader toute évasion à l’Ouest et de maintenir la pression sur la population complice.

Cet homme était porteur d’une histoire, peut-être indicible, et qu’il voulait certainement effacer de sa mémoire.
Un peu comme tout le monde ici, dans ces montagnes inhospitalières et sauvages, jadis théâtre d’un face-à-face
potentiellement destructeur entre les deux blocs de la Guerre froide, cette Strandja traversée aujourd’hui par les
ombres furtives

Alexandre Lévy va rencontrer des témoins de ces tentative de fuite, et même des responsables. Lui-même a effectué son service militaire à la fin des années 80.  Il traque les  traces du Rideau de Fer, les souvenirs des habitants.

« Mais la voici érigée de nouveau, flambant neuve et équipée de détecteurs et de caméras dernier cri, sauf que
cette fois-ci elle est destinée à empêcher les candidats à l’exil d’y pénétrer et non pas d’en sortir. »

Les migrants, réfugiés Syriens, Afghans ou Pakistanais qui veulent éviter la traversée de la Mer Egée tentent cette route terrestre. En plus des barbelés de la clôture, des policiers, douaniers et agents de Frontex,

« Puis quelques sombres individus ont surgi d’on ne sait où pour s’ériger en « chasseurs de migrants »[…]milice citoyenne » très bien organisée dont les membres masqués et en treillis assurent protéger ici non seulement les frontières bulgares mais aussi celles de l’Europe « blanche et chrétienne »….

Alexandre Lévy mène une enquête journalistique sur ces Chasseurs de migrants. Il rencontre les policiers de Frontex, sans être convaincu de leur efficacité.   Certains se sont construit une célébrité sur les réseaux sociaux, personnages sulfureux. Il utilise aussi son expérience d’ancien militaire pour entrer sur les pages Facebook d’ancien combattants. Il est même entraîné dans une chasse très spéciale sous le commandement d’un Russe

« Les Bulgares ne sont pas dupes, et tous ne croient pas aux élucubrations nationalistes et racistes laborieusement
formulées par ces chasseurs de migrants et autres milices citoyennes. Qui les finance ? Qui tire les ficelles ? Là
aussi, c’est un héritage d’un pays qui a connu le passé totalitaire : (presque) tout le monde a ici la conviction que
rien ne se passe par hasard, que rien n’est véritablement spontané non plus. Mon ami Assen Yordanov de Bivol
pense, et il n’est pas le seul, qu’il s’agit d’une opération plutôt réussie des services spéciaux de la Bulgarie
démocratique. « 

Cette enquête est très fouillée. Diverses hypothèses sont envisagées et l’ambiguïté de certains s’explique par une certaine jalousie : les Bulgares sont pauvres et aimeraient aussi tenter leur chance plus à l’ouest

« La liberté de circulation est un mal nécessaire, dit-il. Mais si l’Europe occidentale a besoin de main-d’œuvre bon
marché, pourquoi eux et pas nous ? Nous sommes là, travailleurs, blancs et chrétiens. » Mais là aussi, ce serait
une catastrophe pour la Bulgarie : « Le pays se vide alors que les Tsiganes, eux, prolifèrent. »

Séchage des feuilles de tabac

Avec le même sérieux Lévy va à Kardjali « la capitale des turcs de Bulgarie » pour assister à une commémoration sur la tombe d’une petite Türkan, 17 mois, tuée par les forces spéciale du régime communiste, alors que ses parents manifestaient contre la bulgarisation des noms turcs. Il explique alors dans le détails la tragédie de ces turcs bulgares qui a commencé par la « bulgarisation » et s’est terminé par « la Grande Excursion » – en fait l’exode de 360 000 personnes vers la Turquie. 

Finalement ce récit, viril, émaillé de souvenirs de service militaire  est différent de la poésie qui m’avait séduite dans Lisière de Kapka Kassabova. Ces deux livres se complètent. 

La vie joue avec moi – David Grossman

LITTERATURE ISRAELIENNE

Pour célébrer les 90 ans de Vera, la famille est réunie au kibboutz. Même Nina est venue du Cercle Polaire. Plusieurs générations de femmes, Véra , Nina, sa fille, Guili la petite fille. Entre mères et filles, le dialogue est difficile, voire impossible, la maternité est loin d’être une évidence!

Nina au début d’Alzheimer,  va perdre la mémoire. Raphaël, le père de Guili, cinéaste, imagine de réaliser le film de son histoire qu’elle pourra visionner quand la maladie la gagnera. Raphael et Guili, la scripte, emmènent Vera et Nina en Croatie , à Cakovec,  ville natale de Vera, et à Goli Otok, l’ile-bagne pierreuse où Vera a été internée. Pendant tout le voyage Raphaël et Guili vont filmer, enregistrer, noter le récit de Vera et les réactions de Nina. Vera retrouve sa maison natale, raconte son enfance, la rencontre avec Milosz, le père de Nina puis son mariage, la guerre, la résistance avec les partisans de Tito et enfin l’arrestation… Les autorités donnent à Vera le choix :  renier son mari et signer son acte d’accusation afin de garder sa fille, ou être internée à Goli Otok. Vera ne signe pas. Sa fille peut elle entendre ce choix?

On peut lire le livre comme un roman, se laisser porter par l’action, les pages se tournent toutes seules. Ce n’est pas une fiction, c’est une histoire vraie, celle de Eva Panic-Nahir , célèbre en Yougoslavie qui a fait l’objet d’un livre Eva de Dane Ilic et d’un film documentaire. On peut lire La Vie joue avec moi comme un témoignage. Témoignage sur l’histoire de la Yougoslavie, le bagne titiste de Goli Otok, sur les guerres des Balkans aussi. C’est aussi le making-of, d’un film : Guili joue le rôle de la scripte qui note tout, l’éclairage, le son. L’écriture est cinématographique.

Encore un livre très riche, émouvant et passionnant!

 

Lisière – Kapka Kassabova -Marchialy

 

BALKANS

J’ai débuté par la mer Noire, au pied de l’énigmatique massif de la Strandja, où les courants méditerranéens et balkaniques s’entremêlent ; je me suis aventurée vers l’ouest dans les plaines frontalières de Thrace, sillonnées
de couloirs marchands où se trament des échanges plus ou moins licites ; j’ai franchi les cols des Rhodopes, où
le moindre sommet fait l’objet d’une légende et où le moindre village réserve des surprises ; puis j’ai bouclé la
boucle en terminant par la Strandja et la mer Noire.

Un gros coup de cœur!

Kapka Kassabova est née en Bulgarie en 1973 à Sofia qu’elle a quitté avec sa famille après la Chute du Mur de Berlin. Elle habite maintenant en Ecosse et écrit en anglais. Elle est retournée en Bulgarie sur la Riviera Rouge plages de la Mer Noire où elle venait en vacances avec ses parents dans les stations balnéaires fréquentées par les cadres d’Europe de l’Est. Fréquentées aussi par les candidats à la fuite à travers le rideau de fer, allemands en « sandales« , Tchèques, Bulgares. 

Du fait de sa seule présence, la frontière est une invitation. Viens, murmure-t-elle, franchis cette ligne. Chiche ? Franchir cette ligne, en plein jour ou à la faveur de la nuit, c’est la peur et l’espoir amalgamés.

L’écrivaine ne convoque que très peu ses souvenirs d’enfance mais elle s’installe dans un petit village-dans-la vallée déserté de ses habitants. Ceux qui sont restés sont accueillants. Ils livrent à  Kapka Kabassova des secrets comme ceux des Agiasmes, les sources sacrées depuis la nuit des temps, ou les Nestinari qui marchent sur les braises et possèdent les dons du chant ou de la divination. 

On célèbre aujourd’hui le festival du feu des saints Constantin et Elena. Ils ne sont ni plus ni moins qu’une variante
du double culte de la déesse Terre et de son fils et amant, le dieu Soleil. Des représentations de la dualité dionyso-apollonienne au cœur du culte du feu. La rencontre du solaire et du chtonien.

La montagne sauvage recèlent encore d’autres mystères : des pyramides  – Le Tombeau de Bastet ,

Le « Grand Site », car on avait retrouvé dans les parages plusieurs strates d’habitations antiques : un lieu de culte
thrace composé de plusieurs édifices disposés en cercle baptisé Mishkova Niva, tout équipé, avec autel
sacrificiel et reliquaire orné d’inscriptions gravées par des prêtres orphiques ; un tumulus ; un fort thrace
romanisé ; une maison de villégiature romaine et un réseau de mines de cuivre datant de l’Antiquité.

De nombreux trésors furent enterrés dans le Grand Site, mais aussi par les habitants chassés de leurs maisons. La profession de Chasseur de Trésor fut répandue ainsi que celle de passeur de fuyards ou de migrants et parallèlement de gardiens de la frontière qui ont souvent abattu ceux qui voulaient passer en Turquie. Cette forêt possédait  du Barbelé dans le cœur. les souvenirs de l’époque communiste  sont encore très présents. Le franchissement du Rideau de Fer n’est pas le seul passage : contrebande, et maintenant Syriens, Afghans tentent de rejoindre l’Europe à travers cette frontière. Impossible de lister tous les mystères. Il faut lire Lisière

l’Or des Thraces

les Couloirs Thraces

La Thrace antique se déployait sur toute la partie nord-est de la Grèce actuelle, y compris les îles de Samothrace
et de Thassos, ainsi que la partie européenne de la Turquie et l’intégralité du territoire bulgare ; de l’autre côté
du Danube, elle englobait la Roumanie jusqu’au massif des Carpates, quelques régions serbes et la république de
Macédoine. Les Thraces n’ont guère laissé de traces écrites, mais on a retrouvé énormément de vestiges

[….]
leurs sépultures peintes et leurs objets en or demeurent inégalés dans le monde antique

[…]
Hérodote, notre principale source d’information sur les Thraces, les décrivait comme les tribus les plus
puissantes et nombreuses de son époque. 

Les « couloirs » font référence aux couloirs migratoires mais aussi aux couloirs des tombes thraces que j’ai eu le plaisir de visiter en Bulgarie. Kapka Kassabova descend de la montagne pour explorer cette région qui s’étend actuellement sur trois états : Bulgarie, Turquie et Grèce. Elle nous fait découvrir Svilengrad, la ville de la Soie, ville frontalière, Edirne et un fleuve : la Maritsa bulgare appelée Meriç en Turquie, Evros grec qui fait la frontière entre la Turquie et la Grèce, entre l’Union Européenne et la Turquie, presque l’Europe et l’Asie! Courants d’échanges de populations entre Grecs et Turcs, Turcs et Bulgares, Bulgares musulmans mais bulgarophones, populations qui ont dû choisir entre leur langue maternelle et leur religion, sans parler des Gitans et des Pomaques(musulmans parlant bulgare mais répartis sur la Bulgarie, la Turquie et la Grèce). Porosité de cette frontière. Je me souviens d’une photo ancienne vue dans la maison d’hôte d’un village bulgare : des files de réfugiés avec leurs paquets sur un pont….

Il serait tentant d’établir un parallèle entre l’expulsion des Turcs de Bulgarie et l’horreur que les nationalistes
serbes allaient infliger à la Bosnie, non loin de là, car dans les deux cas, on chercha à justifier les atrocités par
des anachronismes crasses en invoquant le « joug turc ».

[…]

La guerre en Yougoslavie était due à un virus nationaliste serbo-croate réactivé après être resté en sommeil
pendant des décennies,

[…]
alors que la purge ethnique en Bulgarie constitua l’ultime exaction imbécile du totalitarisme crépusculaire. 

Ces migrations ne sont pas terminées : Syriens, Kurdes et Afghans tentent de rejoindre l’Union Européenne, Kapka Kassabova les rencontre, noue des sympathies et met des noms, des histoires personnelles sur ces hommes et ces femmes qu’on désigne souvent par « migrants« sans chercher à les connaître.

Les cols des Rhodopes forment la troisième partie du voyage, fief des Pomaques. l’écrivaine s’installe dans Le Village-où-l’on-vit-pour- l’Eternité. Elle prend pour guide dans une randonnée sauvage Ziko, personnage original, (passeur de clandestins, contrebandier ou trafiquant de drogues?)  sur la Route de la Liberté qui traverse la forêt jusqu’à Drama et Xanthi en Grèce. Traversée aventureuse! Les Rhodopes, comme la Strandja sont des régions très mystérieuses depuis la plus haute antiquité – terre orphique, ou légende de la tunique de Nessos. Il est question de la culture du tabac, de la soie. Ne pas oublier la déportation des Juifs :des 11343 Juifs de Dràma, Kavala, Xanthi et de Macédoine aucun n’est revenu. J’ai pris des pages de notes et ne peux pas les copier toutes!

J’ai été bluffée, scotchée par ce gros livre (488 p).  Je regrette de l’avoir terminé.  J’ai découvert qu’elle avait écrit To the Lake pas encore traduit que je compte bien lire. 

L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

le Pays des Pas Perdus – Gazmend Kapillani

MASSE CRITIQUE

 

La dernière page de Gazmend Kapellani, lu à la suite de notre voyage en Albanie fut un coup de cœur, j’ai poursuivi la découverte de cet écrivain albanais, mais qui écrit en Grec avec Je m’appelle Europe, toujours avec bonheur.

Gazmend Kapellani écrit des variations sur le thème de l’exilé, de la recherche du bonheur du migrant, de la critique de la dictature terrible qui fut celle d’Enver Hoxa.

Son ouverture aux autres cultures, son empathie pour l’humain le rendent sympathique.

Au décès de son père, ancien dignitaire communiste, Karl (en l’honneur de Marx bien sûr )retourne dans sa ville natale en Albanie et retrouvé son frère Frédéric ( Engels). Celui qui est parti et celui qui est resté, fidèle au père à sa ville à ses racines. Tout les oppose. Pourtant le lecteur perçoit sa bienveillance.

Occasion de raconter l’ histoire de la ville l’ arrivée des partisans d’ Enver Hoxa et la chute du régime. Scène baroque que le déboulonnage de la statue. On s amuse dans ce livre. Récit émouvant aussi de massacres en Grèce. Le nationalisme est un poison dans les Balkans.

Nostalgie de l exilé. Recherche d un monde meilleur si l’histoire est balkanique elle est aussi universelle.