Adieu – Balzac

LECTURE COMMUNE BALZAC

 

Balzac me surprendra toujours!

Je l’attendais dans l’intimité bourgeoise ou dans les salons des nobles. Voici qu’il décrit la Bataille de la Bérézina, les pontons, le gel, la faim, les chevaux qu’on abat pour les griller sur les braises. Saisissant!

 

Cette nouvelle raconte aussi un amour impossible : Stéphanie, la comtesse a perdu la raison dans les horreurs de la Retraite de Russie. Philippe, son amant la retrouve par hasard. Il  tente de lui faire recouvrer la mémoire.

La Maison du Chat qui pelote

LECTURE COMMUNE BALZAC

Incipit :

Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons
précieuses qui donnent aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l’ancien Paris. Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés d’hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes parallèles.

Désolée pour les amoureux des félins, il ne sera jamais question d’animal domestique. Le Chat-qui-pelote n’est pas un protagoniste de l’histoire, c’est l’enseigne de la boutique des drapiers les personnages :

 

Au milieu de cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau représentant un chat qui
pelotait. L’animal tenait dans une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de
derrière pour mirer une énorme balle que lui renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs,
accessoires, tout était traité de manière à faire croire que l’artiste avait voulu se moquer du marchand et des
passants.

Comme toujours chez Balzac, je me suis régalée des descriptions, surtout quand l’observateur est un peintre

 qui, de son côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut examiner le premier gymnote électrique 

Là, je souris.  Parce que, si je ne suis pas fondue des chats, je suis fan de Humboldt dont j’ai lu deux biographies récemment.

Court roman, ou nouvelle, se déroulant pendant l’Empire dans le Paris encore moyenâgeux, dans la famille Guillaume, marchands de tissus

vieilles familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, les mœurs, les costumes caractéristiques de
leurs professions, et restées au milieu de la civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par Cuvier dans les carrières.

La description des rites familiaux est particulièrement savoureuse : comment les commis quittent la table avant le dessert, comment se règle le trajet chaque dimanche entre la boutique et l’église pour assister à la messe.

Dans le déroulement immuable des évènements, de génération le premier commis épouse la fille aînée du patron avant de lui succéder. La cadette ne se marie qu’après les noces de sa sœur. Peu de place pour le romanesque et l’imprévu!

Quoique…. La beauté d’Augustine, la plus jeune fille, a séduit Théodore de Sommervieux, un jeune peintre, talentueux, beau, riche, amoureux . Le gendre idéal!

Augustine est jolie, elle aime Théodore, elle est comblée. Jusqu’à ce que le mari se lasse de sa femme sans éducation, trop simple et trop naïve…. Le bonheur s’évanouit. Tandis que sa sœur Virginie qui a épousé sans amour le premier commis semble parfaitement heureuse dans sa boutique. Augustine désespérée quand elle découvre que son mari la trompe vient chercher consolation dans sa famille :

Augustine fut bientôt pénétrée d’attendrissement, en reconnaissant, pendant les deux tiers de cette journée, le
bonheur égal, sans exaltation, il est vrai, mais aussi sans orages, que goûtait ce couple convenablement assorti.
Ils avaient accepté la vie comme une entreprise commerciale où il s’agissait de faire, avant tout, honneur à ses
affaires. La femme, n’ayant pas rencontré dans son mari un amour excessif, s’était appliquée à le faire naître.
Insensiblement amené à estimer, à chérir Virginie, le temps que le bonheur mit à éclore, fut, pour Joseph Lebas ; et pour sa femme un gage de durée.

Moralité: mieux vaut ne pas se marier hors de son milieu social!

Et Balzac, encore, m’a régalée d’une histoire savoureuse.

 

209 rue Saint-Maur – Paris Xè – autobiographie d’un immeuble – Ruth Zylberman

LECTURES COMMUNES AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE

C’est l’histoire d’un immeuble parisien.

C’est l’histoire d’une enquête menée par Ruth Zylberman, écrivaine et cinéaste.

……s’agirait juste de choisir. Un immeuble. Un seul. Un immeuble avec lequel je n’aurais aucun lien et dont,
pourtant, je saurais tout. Je le filmerais, je l’écrirais aussi peut-être….

carte qui venait d’être éditée par l’historien Serge Klarsfeld et un géographe lyonnais : la carte des enfants déportés de Paris entre 1942 et 1944. Une carte de Paris comme je n’en avais jamais vu :

De retour chez moi, j’ai vérifié les noms associés à cette adresse sur la carte aux points rouges. Il y avait les noms de neuf enfants.

Neuf enfants déportés depuis un même immeuble, c’est beaucoup, mais ce nombre ne me surprend pas
vraiment : le 209 est grand, même si je ne sais pas encore combien de locataires y vivaient exactement. Surtout,
la rue Saint-Maur était au cœur du Yiddishland – Belleville,

Son enquête commence dans deux directions : histoire de la rue Saint-Maur et de l’immeuble, lui-même et recherche des enfants arrêtés, enfin  des habitants du 209 jusqu’à aujourd’hui.

le chemin de Saint-Denis, pas encore devenu rue Saint-Maur, (qui) menait, au Moyen Âge, de l’abbaye de Saint-Denis à celle de Saint-Maur-des-Fossés.

En 1840, l’emplacement du 209 n’était qu’un jardin. Avec les grands travaux du baron Haussmann on construisit un immeuble de rapport. Autour d’une cour, quatre bâtiments de six étages où s’installent des locataires modestes, des artisans avec leurs ateliers. Ce quartier ouvrier fut déjà en 1848 un « foyer d’agitation et un fief d’opposition au Second Empire« . Elle retrouve une photographie de la barricade de la rue Saint Maur le 25 juin 48, la tradition insurrectionnelle  s’est transmise pendant la Commune de Paris. Au XXème siècle, l’immeuble se peuple de juifs polonais, tailleurs, coupeurs, tricoteurs, presseurs….Souvent communistes.

Comme tant de juifs exilés de sa génération, il avait laissé derrière lui la tradition et la religion de ses parents
pour adopter la nouvelle foi en un monde meilleur.

Mais tous ceux-là avaient quitté la Pologne parce que c’était un État fasciste. Et puis la France, c’était le paysdes droits de l’homme, de la Révolution… dans leur esprit… comme ça devrait être dans l’esprit de tous les Français. »

Après la guerre, les anciens occupants déportés retrouvent (ou  non) le 209. Plus tard, d’autres locataires, portugais, algériens, marocains prennent le relais. l’immeuble se dégrade,  victime de squatteurs avant d’être mis en vente par appartements et rénové par une nouvelle population plus aisée qui regroupe les logements, transforme les chambres en lofts et vastes appartements.  Gentrification.  L’écrivaine fait un véritable travail d’archéologue, retrouvant au niveau des parquets les vestiges des anciennes cloisons.

L’essentiel de la recherche de Ruth Zylberman s’oriente autour des rafles du Vel d’Hiv. Elle retrouve des témoins et reconstitue la population d’alors

reconstitutions

Avec des meubles d’une maison de poupées, elle stimule la mémoire des survivants, maintenant des vieillards, mais enfants à l’époque. Tous ne désirent pas se souvenir et ont effacé toute trace de leur enfance au 209 quand ils ont perdu leurs parents, trouvé une famille d’adoption, parfois loin aux Etats Unis, en Australie.

Cette quête me fait penser à celle de Mendelsohn dans les Disparus. Comme lui, elle le conduit en Israël, en Amérique, en Australie..

Elle fait rencontrer les anciens voisins après des décennies, rencontre très émouvante. Une communauté de voisins se dessine. Solidarités : au quotidien comme dans les circonstances exceptionnelles des arrestations. Une famille cache les voisins juifs alors que le fils combat sous l’uniforme de la Wehrmacht. La concierge a convenu d’un code indiquant l’arrivée de la police en balayant la cour d’une certaine façon. Des rumeurs et commérages…Des accents resurgissent. Enormément d’émotions!

lire aussi le billet de Keisha ICI

Martin Eden , un film de Pietro Marcello (DVD)

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai raté le film de Pietro Marcello, en salle à cause du confinement et il ne s’est libéré à la Médiathèque que récemment. J’étais très impatiente de visionner cette adaptation napolitaine du roman de Jack London qui m’avait beaucoup intéressée. C’est un peu dommage de le découvrir sur le petit écran,  depuis la pandémie, on se contente de moins. 

Il y a quelques années, deux blogs amis de Claudiaducia et Wens publiaient une rubrique « un livre, un film » que je lisais avec curiosité. Ils seraient plus qualifiés que moi pour cet article.  J’ai parfois du mal avec les adaptations.  Quand je viens de terminer un livre, je me suis fait une image mentale des héros ;  découvrir les traits de tel ou tel acteur me perturbe. Le réalisateur peut accorder une moindre importance à des scènes qui me paraissaient capitales. Faire tenir une œuvre de 600 pages en 1h30 ou 2h de film nécessite d’opérer des coupures. 

Un film  fidèle qui colle exactement au livre risque de l’affadir. L’idée de dépayser l’action, de la situer à Naples m’a séduite. J’aime cette ville, ses rues populeuses cadrent bien avec l’esprit du livre. Luca Marinelli est un Martin Eden convaincant, aussi bien en marin mal dégrossi qu’en apprenti écrivain, vers la fin,  décadent, il est moins séduisant mais bien dans l’esprit du personnage. Elena-Jessica Cressy m’a semblé plutôt falote, il lui manque l’éclat de la  Ruth du roman. Les étapes de l’apprentissage de Martin suivent la progression du livre. En revanche, avec le dépaysement de l’action, j’aurais aimé plus de couleur locale dans les luttes politiques.

Si le déplacement géographique ne m’a pas gênée, au contraire, le déplacement temporel  dans une modernité  floue m’a perturbée. La famille de sa sœur et son beau-frère est installée devant la télévision, années 70? 80? Des images bleues ou sépia montrent un magnifique trois-mâts d’un autre siècle.

London, au tout début du 20ème siècle découvre la philosophie avec Darwin, Nietzsche et Spencer, dans le film il ne reste que l’illustre Spencer, peut-être Marx et Gramsci auraient été plus couleur locale?

Une soirée agréable mais pas le grand film que j’espérais!

 

Le Pilote du Danube – Voyages Extraordinaires de Jules Verne

POLAR FLUVIAL ET DANUBIEN

….. »Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d’un énergique coup d’aviron, il s’efforça de se
rapprocher de la rive droite. Si cette manœuvre n’eut pas tout le résultat qu’il en attendait, c’est pourtant à elle
que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut. Rattrapée par le météore continuant sa course
furieuse, la barge évita du moins la montagne d’eau qu’il soulevait sur son passage. C’est pourquoi elle ne fut
pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manœuvre d’Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du
tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon. À peine effleurée par la
pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l’embarcation fut presque aussitôt lâchée
qu’aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s’enfuyait en rugissant vers l’aval, tandis
que la résistance de l’eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge. »

Quel plaisir de s’évader au fil de l’eau à bord de la  grosse barque du pêcheur Ilia Brusch, champion  de la Ligue Danubienne des Pêcheurs au concours 1876 de Sigmarigen à Routchouk. Ilia a imaginé ce périple comme une véritable opération de communication : annonçant ses étapes par voie de presse, vendant aux enchères le produit de sa pêche.

Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube étaient désolées par un perpétuel brigandage.

Les voleurs, très mobiles, sont insaisissables et la police fluviale délègue un fin limier Karl Dragoch pour les arrêter. L’enquêteur, incognito, s’invite à bord de la barge d’Ilia Brusch. Jusqu’à Vienne c’est une véritable partie de pêche et de plaisir. Tout se complique quand le pêcheur fait escale dans la Capitale et que de nouveaux personnages s’immiscent dans la navigation. Véritable imbroglio d’identités, Ilia Brusch est-il le paysan Hongrois qu’il prétend?

A l’escale suivante, en Hongrie, une villa est dévalisée, une tempête chahute la barque et Karl Dragoch tombe dans le Danube…C’est un roman d’aventures!

L’action se déroule en 1876 avec les guerres d’indépendances des patriotes bulgares contre la Turquie, trafics d’armes, pirates du Danube.

Il y a aussi un une romance.

Tous les ingrédients pour un polar aventureux très réussi.

 

 

La Vieille Fille – Honoré de Balzac

LECTURE COMMUNE

« Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à l’usage des femmes. Pour eux,
toutes, depuis la reine de France jusqu’à la modiste, sont essentiellement libertines, coquines, assassines, voire
même un peu friponnes, foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu’à des bagatelles. Pour
eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu’il faut laisser danser, chanter et rire ; ils ne voient en elles
rien de saint, ni de grand ; pour eux ce n’est pas la poésie des sens, mais la sensualité grossière. Ils ressemblent à
des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la femme n’est pas constamment tyrannisée, elle réduit l’homme à la condition
d’esclave. »

Je craignais le pire avec ce titre! La misogynie du 19ème siècle, la plume acérée de Balzac me laissaient penser que la pauvre Vieille Fille ne serait pas épargnée. 

Pendant un bon premier quart de cet opus, ce sont plutôt deux vieux garçons qui font les frais de portraits peu complaisants : le chevalier de Valois, aristocrate, très XVIIIème siècle, d’une noblesse surannée, mais charmeur et charmant, et du Bousquier, riche parvenu, fournisseur des Armées de la République qui a fait le mauvais choix au Directoire en ne pariant pas sur Bonaparte. Evincé pendant l’Empire, du Bousquier hésite entre la royauté et la République et cherche à se faire une place dans la bonne société d’Alençon à la Restauration.

Tous deux prétendent à la main de La Vieille Fille : la demoiselle Cormon.

Un troisième soupirant, dans l’ombre, Athanase Granson, jeune employé de mairie, lettré mais timide, est amoureux de La Vieille Fille.

La demoiselle Cormon n’est plus très jeune mais c’est un très bon parti. Elle possède une très belle maison en ville, une ferme à la campagne. La bonne société se bouscule à ses dîners en ville. Excellente table, bonne compagnie, son oncle prêtre, l’abbé de Sponde,  vit avec elle, garant de moralité. Mais pourquoi donc, à la quarantaine ne s’est-elle pas mariée? D’un physique agréable, riche c’est une originale :

Depuis longtemps elle était soupçonnée d’être au fond, malgré les apparences, une fille originale . En province
il n’est pas permis d’être original…

Et de plus, c’est une dévote :

 La dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle elle ôte aux âmes en route pour l’éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres quoique le voltairien monsieur de Valois prétendît qu’il est extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d’esprit.

Dévote, elle ignore tout de la séduction, du sexe même s’il s’agit de la reproduction des chevaux. Célibat et virginité sont pour elles des valeurs catholiques qui lui font redouter le mariage. Et ce n’est pas l’Abbé de Sponde qui lui donnera de fructueux conseils! Elle reporte toute son énergie à la tenue de sa maison et au soin de sa jument Penelope :

Frappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances, un étranger aurait pu deviner la
vieille fille. L’œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par
besoin d’action.

Une vieille demoiselle, chargée d’employer sa journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l’herbe entre
les pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, ne jamais laisser les rideaux de cuir de la
remise sans être fermés. Elle seule était capable d’introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise
dans une petite province située entre le Perche, la Bretagne et la Normandie,

Cliché? Caricature de la Vieille Fille qui avait encore cours bien tard dans le XXème siècle. Pour donner du piquant, Balzac imagine qu’elle préside une certaine Société de Charité et de Maternité aidant les filles-mères. 

Lequel de ces trois prétendants enlèvera la Vieille Fille? L’arrivée de Monsieur de Troisville va précipiter les évènements. Aristocrate, diplomate, bel homme, il séduit Mademoiselle Cormon qui se voit enfin bien mariée et se donne en spectacle à toute la ville d’Alençon

Je crois rêver, dit Josette en voyant sa maîtresse volant par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait
donné des ailes.

dans ces sortes de circonstances, les vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces, hardies,
prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne respectent plus rien

Pour éviter le déshonneur, La Demoiselle de Cormon acceptera le premier mariage qui se présentera. Et la condition de femme mariée ne sera peut être pas si enviable qu’elle ne l’imaginait.

Ce conte cruel, dans les scènes de la Vie de Province, démonte aussi les mécanismes des équilibres politiques dans la petite ville d’Alençon, aux confins de la Normandie, du Perche et de la Bretagne, entre Royalistes Ultras, Libéraux et Républicains. Le chevalier de Valois représente d’Ancien régime.  Du Bousquier louvoie plus à gauche, il apportera le « progrès » et l’industrialisation dans cette province. Les transformations sont rapportées de 1816 où commence le roman jusqu’à l’installation de la Monarchie de Juillet.

J’ai pris grand plaisir à lire les descriptions de la maison de la Vieille Fille et j’ai souri aux mots d’esprits des convives des dîners :

« Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère , – un père manant ,- un père sifflé ,- un
père vert ,- un père rond ,- un père foré , – un père dû , – un père sicaire . – Il n’était ni père , ni maire ; ni un révérend père : il jouait à pair ou non…. »

Balzac 0001 par Arroyo

Lire aussi les billets de Claudialucia

de Maggie :

La Femme Abandonnée – Honoré de Balzac

LECTURE COMMUNE

« La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche à laquelle sans doute elle confia tout ce que ne devait pas
entendre un inconnu. Une corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante confidente que
les femmes puissent trouver dans les occasions où elles n’osent regarder leur interlocuteur. La corniche d’un
boudoir est une institution. N’est-ce pas un confessionnal, moins le prêtre ? »

Continuons d’explorer l’œuvre de Balzac ensemble, seule je m’y perdrais.

Je n’aurais jamais choisi par moi-même « La Femme Abandonnée » à cause du titre désespérant. Peu de femmes triomphantes au XIX ème siècle dans les romans écrits par des hommes, j’imagine la misogynie de l’époque.

Et pourtant c’est cet abandon qui justement a donné à Claire de Beauséant tout son charme, son mystère, qui ont attiré l’attention de Gaston de Nueil. Le jeune homme de 22 ans, est envoyé près de Bayeux pour sa convalescence après une maladie inflammatoire. La société qu’il fréquente est étriquée et vieillotte. Balzac qualifie une des famille de fossile, les « astres secondaires », plus occupés de leur cidre que de monarchie », deux ou trois vieilles filles et deux ou trois ecclésiastiques.

La somme d’intelligence amassée dans toutes ces têtes se compose d’une certaine quantité d’idées anciennes
auxquelles se mêlent quelques pensées nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. Semblables à l’eau
d’une petite anse, les phrases qui représentent ces idées ont leur flux et reflux quotidien, leur remous perpétuel,
exactement pareil : qui en entend aujourd’hui le vide retentissement l’entendra demain, dans un an, toujours.
Leurs arrêts immuablement portés sur les choses d’ici-bas forment une science traditionnelle à laquelle il n’est
au pouvoir de personne d’ajouter une goutte d’esprit. La vie de ces routinières personnes gravite dans une sphère
d’habitudes aussi incommutables que le sont leurs opinions religieuses, politiques, morales et littéraires.

Femme mariée qui a pris un amant, abandonnée par ce dernier, Madame de Beauséant vit recluse dans son domaine. Gaston de Nueil qui s’ennuie est intrigué par cette femme abandonnée 

Madame de Beauséant contrastait trop vivement avec les automates parmi lesquels il vivait depuis deux mois
d’exil au fond de la Normandie,

Contre toute attente, une passion lie Monsieur de Nueil et Madame de Beauséant. Ils filent le parfait amour pendant 9 ans. 

Mais les histoires d’amour finissent mal, en général… surtout quand la femme a dix ans de plus que son amant, et qu’elle n’est pas libre.

La chute est inattendue, mais je ne vous la révèlerai pas. Encore une fois Balzac a réussi à me surprendre dans cette courte nouvelle.

lire aussi chez Maggie

Les Illusions perdues – H de Balzac

« Voilà là-bas, à côté de Coralie, un jeune homme… comment se nomme-t-il ? Lucien ! il est beau, il est poète, et,
ce qui vaut mieux pour lui, homme d’esprit ; eh ! bien, il entrera dans quelques-uns de ces mauvais lieux de la
pensée appelés journaux, il y jettera ses plus belles idées, il y desséchera son cerveau, il y corrompra son âme, il y commettra ces lâchetés anonymes qui, dans la guerre des idées, remplacent les stratagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de bord dans la guerre des condottieri »

 

Les Illusions perdues racontent l’histoire de Lucien, Lucien Chardon ou Lucien de Rubempré comme il aimerait s’appeler. Lucien, fils d’apothicaire d’Angoulême qui monte à Paris avec un recueil de poèmes et un roman à la manière de Walter Scott, chercher la gloire.

 Il se vit, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au fond d’un marécage. Paris et ses splendeurs,
Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d’or,
la tête ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens illustres allaient lui donner l’accolade
fraternelle. Là tout souriait au génie.

Il est aimé de Louise, Madame de Bargeton, qui règne de son salon sur toute la noblesse d’Angoulême. Lucien imagine que Madame de Bargeton lui ouvrira les portes des salons de Paris.Le personnage de Louise (Naïs) est intéressant : jeune fille lettrée, curieuse, ambitieuse, mariée à un homme plus âgé, plutôt balourd qui s’étiole dans sa province?

Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des
larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu,
elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l’Égypte. Enfin…

Et elle croit avoir découvert un génie, un jeune poète, beau et doué : Lucien.

C’est aussi l’histoire de David Séchard, imprimeur, l’ami de Lucien qui se ruine pour soutenir les ambitions parisiennes de Lucien.

Lucien perdra vite ses illusions de succès comme poète et écrivain, mais il réussit une belle carrière comme journaliste, séduit Coralie, une actrice en vogue… tout semble lui réussir. Balzac en profite pour décrire le milieu du journalisme, comment se font et se défont les réputations, comment politique et journalisme s’entremêlent. C’est ce qui m’a le plus intéressée dans ce gros roman.

Une voix lui cria bien : « L’intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. » Mais une autre voix lui
cria que le point d’appui de l’intelligence était l’argent.

Lucien a pour capital sa beauté,  de l’esprit et la capacité d’écrire poèmes ou articles de journaux spirituels, mais il est pauvre et roturier, même si sa mère a pour nom de jeune fille de Rubempré. Plus dure sera la chute….

A Angoulême, David Séchard vivote dans son imprimerie convoitée par des concurrents terrible. Mais il a une idée, une invention : il va révolutionner la fabrication du papier….

Journalisme, imprimerie, papeterie, sont liés et Balzac nous fait découvrir les mécanismes de l’époque. C’est passionnant!

En revanche, je me suis bien ennuyée quand il s’appesantit  sur l’élégance, les costumes, les couturiers et tailleurs. La description des tenues à la mode tient une place démesurée dans le récit.J’avais surtout lu des romans courts (ou de longues nouvelles), ce gros roman de plus de 500 pages m’a parfois découragée.

Et puis, ce Lucien est vraiment tête à claques!

 

 

La Canne de Monsieur de Balzac – Delphine de Girardin

la Canne de Balzac est exposée au musée de la Maison de Balzac Rue Raynouard à la limite des anciens villages de Passy et d’Auteuil. C’est un bel objet, luxueux, plutôt ostentatoire de belle taille, incrusté de turquoises et d’une chaîne d’or ayant appartenu à Madame Hanszka. A la Maison de Balzac, elle est présentée accompagnée d’un texte un peu énigmatique : 

Cette canne, pense-t-il. Si cette canne était comme l’anneau de Gigès, comme Robert le Diable ! Si cette canne avait le don de rendre invisible !..Gigès avait un anneau qui le rendait invisible… Robert le Diable a aussi un rameau qui le rend invisible. Ah ! si
j’avais ce rameau !..

En effet, on peut imaginer que le don de Balzac de décrire avec précision tant de personnages dans leur milieu de vie ou professionnel ne pouvait s’expliquer que par une observation méticuleuse que seul un spectateur invisible pourrait obtenir. Le don d’invisibilité proviendrait-il de cette canne miraculeuse?

Comment se fait-il que M. de Balzac, qui n’est point avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les
tortures, les jouissances de l’avare ? Comment M. de Balzac, qui n’a jamais été couturière, sait-il si bien toutes
les pensées, les petites ambitions, les chimères intimes d’une jeune ouvrière de la rue Mouffetard ? Comment
peut-il si fidèlement représenter ses héros, non seulement dans leurs rapports avec les autres, mais dans les
détails les plus intimes de la solitude ?

M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre et les palais du
riche qu’ils veulent éprouver, M. de Balzac se cache pour observer ;

j’ai cherché le texte d’où est tirée la citation : La Canne de Balzac de Delphine de Girardin , roman publié en 1836. 

Delphine de Girardin (1804-1855) était une écrivaine, une journaliste et tenait un salon fréquenté par  Théophile GautierHonoré de BalzacAlfred de MussetVictor Hugo, Marceline Desbordes-ValmoreAlphonse de Lamartine, Franz LisztAlexandre Dumas pèreGeorge Sand (source Wikipédia) , elle a écrit plusieurs romans en prose, des pièce de théâtre et des poème. C’est étonnant qu’une telle écrivaine ait laissé si peu de traces à l’heure actuelle. Moi qui imaginais George Sand comme femme originale la seule femme dans le monde littéraire! 

« Il y avait dans ce roman… – Mais ce n’est pas un roman. — Dans cet ouvrage… — Mais ce n’est pas un ouvrage.
— Dans ce livre… — C’est encore moins un livre. — Dans ces pages enfin… il y avait un chapitre assez
piquant intitulé : Le conseil des ministres On a dit à l’auteur : — Prenez garde, on fera des applications, on
reconnaîtra des personnages ; ne publiez pas ce chapitre. Et l’Auteur docile a retranché le chapitre.

L’Auteur les a sacrifiées… mais il est resté avec cette conviction : qu’une femme qui vit dans le monde ne doit
pas écrire, puisqu’on ne lui permet de publier un livre »

La Canne de Balzac fait assez peu intervenir l’auteur de la Comédie Humaine  qui se contente de prêter sa canne à Tancrède, le héros du roman, un très beau jeune homme provincial venu tenter sa chance à Paris. Éconduit par les protecteurs éventuels, il va à l’opéra, et découvre la canne

« Sur le devant d’une loge d’avant-scène se pavanait une canne. – Était-ce bien une canne ? Quelle énorme canne !
à quel géant appartient cette grosse canne ? Sans doute c’est la canne colossale d’une statue colossale de M. de
Voltaire. Quel audacieux s’est arrogé le droit de la porter ? Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette
canne-monstre. – Cette expression est reçue : nous

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l’or, des ciselures merveilleuses ; et
derrière tout cela, deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries. La toile se leva ; le second acte …. »

Tenue de la main gauche, cette canne confère à son porteur l’invisibilité. Tancrède à l’insu de tous se faufilera dans le cabinet du Roi, sera porteur d’un secret qui lui apportera la fortune. Le voilà riche! Il recherche ensuite l’amour. Toujours muni de la Canne de Balzac, il pourra s’introduire dans la chambre d’une femme mariée puis dans celle d’une très jeune fille naïve dont Tancrède tombera amoureux.

On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les abeilles travailler : on devrait faire les
chambres des poètes transparentes pour les observer dans l’inspiration. Quel beau spectacle que celui d’une
riche pensée qui s’éveille ! Tancrède, grâce à son invisibilité, avait été à même d’observer la femme aux prises
avec la passion, en proie à ses souvenirs d’amour ; et maintenant il observe la jeune fille aux prises avec son
génie, en proie à ses involontaires désirs, à ses pures espérances d’amour. »

Fantaisie amoureuse?

Pas seulement  !

Delphine de Girardin est une fine observatrice qui nous fera découvrir la vie littéraire de son temps. On assiste à une lecture de vers de Lamartine par son auteur, on lit une lettre de Chateaubriand…. On va dans un  salon, au spectacle…

Surtout ce roman pétille d’esprit, de réparties, c’est léger amusant, drôle. Je pense à un Sacha Guitry sans la misogynie. j’ai souvent ri aux éclats et je n’ai pas regretté l’absence de Balzac alors que c’était lui que je cherchais.

 

 

Trois Maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski – Stefan Zweig

BALZAC

Balzac par Rodin

Je ne suis jamais déçue par les biographies de Stefan Zweig! 

Court essai ( 80 pages, environ parce que je lis sur liseuse électronique) paru en 1908. Vous n’y lirez pas d’anecdotes croustillantes, peu de détails sur la vie de Balzac. Zweig ne s’appesantit ni sur la cafetière, ni la canne, ni sur les déboires avec les créanciers. Pour la petite histoire, chercher une autre biographie! En revanche, pour la littérature, Zweig est un maître!

Zweig aurait pu choisir Victor Hugo, auteur considérable, il a préféré  Balzac. En compagnie de Dickens et Dostoïevski, il  distingue Balzac dans

Un projet unitaire vise à montrer les trois grands et, à mon sens, les seuls romanciers du XIXe siècle comme des » types » qui, précisément à cause des contrastes entre les personnages se complètent et élèvent le concept de romancier, de créateur épique d’un monde ….

Chacun de ces artistes façonne une « loi de la vie », une conception de la vie à travers la multitude de ses
personnages, dans une perspective si unitaire qu’il est en fait à l’origine d’une nouvelle forme de monde. »

Balzac, démiurge en somme….

 » simplifie le monde pour pouvoir ensuite le dominer ; il comprime l’univers qu’il a ainsi dompté dans le
grandiose carcan de la Comédie humaine. »

Ce monde n’est pas imaginaire ni déconnecté de son époque, au contraire! Il s’inscrit dans les bouleversements de la Révolution et de l’Empire. Zweig souligne que :

« 1799, l’année de la naissance de Balzac, est le commencement de l’Empire…..

Pour quelqu’un prenant une part si intense à tout ce qui se passe autour de lui, pour un Balzac, il ne peut être indifférent que les seize premières années de l’éveil à la vie coïncident précisément avec les seize années de l’Empire « 

Napoléon inspire Balzac

qu’un homme sans appui, tout seul, un étranger, ait conquis de ses mains nues Paris, puis la France et puis l’univers, voilà un prodigieux caprice de l’histoire universelle que le jeune Balzac apprend à connaître…...

« ce n’est pour rien que sous un portrait de Napoléon : « Ce qu’il n’a pu achever par l’épée, je l’accomplirai par la plume. »

« Ses héros sont comme lui. Tous ont l’ambition de conquérir le monde… »

D’après Zweig, pour Balzac qui a travaillé dans l’étude d’un notaire, l‘argent est le moteur de la Comédie Humaine :

« Depuis que les privilèges de l’aristocratie sont abolis, depuis le nivellement des différences, l’argent est devenu
le sang, la force agissante de la vie sociale. »

 

« Tous ces héros calculent, comme nous le faisons malgré nous dans l’existence quotidienne. »

« .... de bonne heure il assista à cet extraordinaire bouleversement des valeurs, aussi bien intellectuelles que matérielles.
Il vit les assignats, qui, revêtus du sceau de la République, portaient engagement pour cent ou mille francs,
s’égailler au vent, comme des bouts de papier sans aucune valeur. Sur la pièce d’or brillant dans sa main, il voyait tantôt l’obèse profil du roi décapité, tantôt le bonnet jacobin de la liberté, tantôt la figure romaine du Premier Consul ou encore Napoléon en habit d’empereur. »

Sans donner tellement de détails Zweig décrit le processus de création comme de la chimie, il décrit un Balzac au travail :

« enfermé dans son hallucination comme dans une prison ; il était cloué comme un martyr à sa table de travail »

« On a rempli tout un livre d’anecdotes montrant combien, dans l’ivresse du travail, il croyait à l’existence de ses
personnages. »

Quelle riche et fine analyse! Maintenant il me reste Dickens à finir et Dostoïevski à découvrir.