Dans le faisceau des vivants – Valérie Zenatti



Valérie Zenatti est la traductrice d’Aharon Appelfeld – écrivain israélien majeur dont j’ai lu avec grand bonheur plusieurs ouvrages (Les Partisans, Tsili, Le garçon qui voulait dormir….).
Dans le Faisceau des vivants paru en janvier 2019, est un récit très personnel qui raconte comment elle a vécu la courte période, 45 jours, séparant l’annonce du décès de l’écrivain début janvier et le 16 janvier – jour où il aurait eu 86 ans. Livre de deuil. Livre délicat et sensible. Evocation très personnelle d’Aharon Appelfeld dont la voix résonne encore. Valérie Zenatti traduit des vidéos anciennes, des interviews…elle cite abondamment des textes qui la touchent, réécoute son répondeur téléphonique…et fait le voyage jusqu’à Cernowitz, lieu de naissance d’Appelfeld, pour trouver lieux de son enfance et de son inspiration.
Ce n’est pas une biographie de l’écrivain, et j’en suis satisfaite. Les livres d’Appelfeld puisent tant dans sa vie qu’une paraphrase eût été inutile. Je suis souvent frustrée par les écrits comme Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik ou certaines biographies comme celle de Duras par Laure Adler, pourtant excellente. Je préfère les mots de l’auteur.
J’attendais plus de détails sur le travail de traductrice. La traduction m’intéresse. Traduction/trahison ? ou au contraire intimité avec l’auteur ? Je reste sur ma faim. Mais ce n’était pas le propos. Ce n’était pas le moment. La perte était trop récente.










La Boîte noire (1987)- Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Ce roman épistolaire réunit des échanges de lettres et de télégrammes datés de février  à octobre 1976. Ilana, après 7 ans de silence,  initie la correspondance avec son ex-mari Alec, professeur aux Etats Unis,  à propos de leur fils Boaz

« qu’est-ce qui m’a poussée à écrire?

Le fond du désespoir. et en fait de désespoir, n’es-tu pas un expert? (Mais oui, bien sûr, comme tout le monde j’ai lu la Violence désespéréeétude comparée des fanatismes.)… »

Ilana s’est remariée avec Michel Sommo, professeur de français, séfarade, très pieux, très vertueux, heureux père d’une petite Yifaat, un mari idéal, prévenant, doux doué de toutes les qualités.

Alec, est à l’opposé de Michel. D’origine russe, officier tankiste, intellectuel, laïque, il a quitté Israël pour enseigner aux Etats Unis.

Boaz, fils d’Alec, est devenu un géant incontrôlable, d’une grande violence. Michel essaie de remplacer le père absent et de l’influencer, sans grand succès.

La demande d’aide d’Ilana est suivie d’un chèque de 2000$, Alec a les moyens.

La correspondance qui suit et transite par l’intermédiaire d’un homme d’affaires Zakheim, fait plutôt penser à une manipulation afin de soutirer des fonds à Alec.  Michel, le pieux, le parfait, sollicite ouvertement une donation en faveur d’une colonie religieuse en Cis-Jordanie. Boaz, après des incartades, est placé dans une institution religieuse dans les Territoires. On en revient à l' »étude des fanatismes » car Michel est un prêcheur impénitent qui tente de jouer sur la culpabilité d’Alec pour obtenir des sommes de plus en plus importantes pour son parti ultra-nationaliste religieux. Alec n’est pas dupe et pourtant il inonde littéralement Sommo de dollars31, si bien que Michel se métamorphose en homme d’affaires imbu de sa personne et de son importance qui néglige sa femme et sa fille et parade avec des dirigeants politiques…Qui manipule qui?

S’il ne s’agissait que d’argent, de spoliations des terres palestiniennes, ce serait déjà intéressant.

« Nous avons terminé, Ilana. Echec et mat. Comme après une catastrophe aérienne, nous avons déchiffré par correspondance le contenu de la boîte noire. Désormais, ainsi que le mentionne notre jugement de divorce nous ‘avons plus rien en commun »

Cette phrase fournit la clé du titre (c’est une de mes manies de lectures de chercher le pourquoi de chaque titre). en même temps tout ce qui va se passer après dément cette affirmation. Au fil des lettres entre Ilana et Alec nous allons décrypter leur histoire mais pas seulement : un jeu de séduction va les rapprocher. Qui manipule les sentiments de l’autre?

«  »Si je suis le diable, toi tu es la boîte, Ilana. pas moyen de s’en sortir.

Non plus que pour vous, lady Sommo. Si le diable c’est vous – alors la boîte c’est moi »

La boîte noire n’est pas seulement l’enregistrement des relations avant le krach, c’est aussi le piège que se tendent les amants.

Jeux d’argent et de politique. Jeux de séduction et de couples. Diable et bon Dieu. Alec endosse le rôle du diable avec délectation. Michel brandit la Torah et les règles de cacherout. Ashkenazes et Séfarades.

Cela donne une lecture passionnante.

 

 

 

 

Une panthère dans la cave – Amos Oz

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE 

une panthère à la cave

incipit :

« On m’a très souvent qualifié de traître, dans ma vie. La première fois que cela se produisit, j’avais douze ans e j’habitais à la périphérie de Jérusalem. C’étaient les grandes vacances, un an avant la fin du mandat britannique et le début de la guerre qui préluda à la naissance de l’Etat d’Israël.

Un matin, un graffiti s’étalait en grosses lettres noires sur le mur de notre maison, sous la fenêtre de la cuisine : PROFI EST UN VIL TRAÎTRE! »

Relecture, avec un plaisir renouvelé!

Relu après le Judas, le thème du traître qui est la trame des deux romans, prend une importance  accrue. Profi connait l’auteur du graffiti : Chita Reznik, membre de l’OLOM, « organisation clandestine » formée des 3 gamins, à l’imitation des adultes de la Résistance contre l’occupant britannique. Il connaît aussi le motif : il rencontre le sergent Dunlop pour échanger des cours d’hébreu et d’anglais. Le sergent Dunlop lui donne une Bible anglaise avec le Nouveau Testament où il va découvrir le personnage de Judas Iscariote.

Profi cherche l’exacte définition du « traître » dans le dictionnaire d’abord, dans la Bible, dans le Livre de Job, et selon Jérémie?Puis il semble en connaître le goût

« Pourquoi donc avais-je encore ce goût de trahison dans la bouche comme si j’avais mâchonné du savon » 

se demande-t-il un peu plus loin.

Pour justifier ses fréquentations du sergent britannique, Profi s’imagine espion. Le personnage qu’il aimerait incarner c’est la panthère dans la cave! 

Traître ou félin?

Profi est avant tout un « enfant de mots ». Ce caractère lui a valu son surnom. Profi cherche le mot précis, il fait la différence entre une dispute et une dissension. Il sait qualifier les nations. Il cherche à savoir si un traître est toujours « vil », se demande comment « la traîtrise peut être cynique et opportuniste » . L‘enfant de mots vit entouré de livres. Avec quelle précision, quelle jouissance, il décrit la bibliothèque de son père : le classement des livres avec une hiérarchie toute militaire, 28 pages y sont consacrées. Culture encyclopédique où les classiques latins et grecs, voisinent avec les éditions anciennes des érudits juifs religieux.

Je souris toute seule,  de connivence avec l’écrivain dont je me délecte d’explorer l’univers. Me vient l’urgence de retourner à la lecture de Judas et d’Une Histoire d’Amour et de Ténèbres. 

 

Dans la maison de la liberté – David Grossman

LIRE POUR ISRAËL

A la suite de Chers fanatiques d‘Amos Oz, j’ai téléchargé Dans la maison de la liberté de Grossman qui procède de la même démarche : recueil d’articles ou de discours plus ou moins longs prononcés au cours de la dernière décennie sur des thèmes politiques.

11 interventions prononcées à l’étranger l’occasion de récompenses directes, prix, diplôme honoris causa. Chaque discours est adapté à la circonstance, bien sûr, mais la portée est toujours générale.

« plus nous nous éloignons de l’époque de la Shoah, et plus les survivants se font rares, plus la crainte augmente que le traitement de la Shoah ne devienne plus théorique et abstrait et ne perde, progressivement son rapport avec sa dimension humaine, individuelle et intime. »

« en un certain sens, on peut affirmer que le peuple juif et, bien sûr aussi, presque chaque juif est le pigeon voyageur de la Shoah. A son corps défendant »

Il est souvent question de la Shoah, surtout quand le discours est prononcé en Allemagne. Souvent Grossman revient sur la paix au Proche-Orient. Ces deux sujets sont d’ailleurs liés, Grossman démonte l’instrumentalisation de la Shoah par certains politiques de droite provoquant angoisses et repli sur soi faisant un lien entre la Shoah et la « situation » d’Israël avec ses voisins,

« il est déprimant de penser que la majorité de la population israélienne est impuissante devant les manipulations de Nétanyahou, un véritable magicien, celui-là dans la manière avec laquelle il rattache les dangers réels qu’affronte Israël à l’écho des traumatismes du passé… » .

« A vrai dire, il est assez aisé de comprendre les motivation d’un tel mode de pensée : afin d’entamer un processus de paix authentique, nous devons, nous Israéliens, surmonter – ou plus exactement, renoncer à – la frayeur existentielle fondamentale qui dicte notre manière de penser et nos actes… »

La recherche d’une paix véritable, de la liberté, et d’une résolution du conflit qui donnerait satisfaction aussi bien aux Israéliens qu’au Palestiniens est le souci principal qui traverse toutes les interventions.

Grossman réagit d’abord en écrivain. Son domaine est l’écriture :

« Lorsque j’écris, tout comme d’autres écrivains, je recherche toujours les moments infimes et privés dans la tempête « historique », politique, militaire »

Chaque fois, un récit, individuel, presque romanesque vient éclairer son propos. Il analyse aussi son travail d’écriture dans Une  Femme fuyant l’annonce roman presque fini quand il perd son fils.La réalité télescope la fiction, et pourtant c’est l’écriture qui lui a donné le courage de vivre.

« A mes yeux d’écrivain, la littérature surtout sont les armes de celui qui s’obstine à réfléchir encore à l’unique, à l’être humain, à la spécificité de chaque individu, homme ou femme, Blanc ou Noir, musulman ou chrétien, Israélien ou Palestinien, à leur droit de vivre honorablement, sans humiliation, avec le sentiment de sécurité, le sentiment d’égalité. En paix. 

Cette obstination en l’occurrence – par l’écriture et par mon action politique – est ma façon de surmonter le découragement, de résister à la force d’attraction de la douleur; 

C’est ma façon de choisir en dépit de tout – la vie. « 

Une autre intervention nous touche particulièrement, Grossman était à Paris le 13 novembre 2015 invité par l’Ecole de la Cause freudienne. Qui mieux que lui peut analyser le terrorisme? ses traumatismes?

Certaines interventions sont récentes, la dernière est datée du 6 août 2018. Son souci de bâtir une paix durable est toujours présent. Il ne peut que s’insurger contre la loi sur l’Etat-nation qui consacre le fait que les citoyens arabes seraient des citoyens de seconde zone comme la langue arabe qui ne serait plus reconnue à l’égale de l’hébreu.

A lire!

 

 

 

Ailleurs peut être – Amos Oz

  1. LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Après avoir lu Mon Michaël (1968) j’ai trouvé le premier roman d’Amos Oz, Ailleurs peut-être (1966) qui se déroule dans un kibboutz à la frontière jordanienne. Amos Oz, lui-même, était membre du kibboutz Houlda.  J’ai pris un plaisir immense à retrouver mes souvenirs de jeunesse dans la vie au kibboutz à la fin des années 60 comme j’avais lu récemment Nous étions l’avenir de Yael Neeman. 

La première partie du livre commence tout doucement par une description de la vie du kibboutz, de sa situation géographique à 3 km de la frontière, du cadre de vie. L’auteur présente ensuite les personnages de l’histoire : le poète Réouven Harich et  ses enfants et la famille Berger, Ezra le camionneur, Bronka, l’éducatrice, leurs enfants et les frères d’Ezra, Néhémia, l’intellectuel et Zakharia-Siegfried qui est retourné en Allemagne. Au fil des chapitres d’autres membres du kibboutz interviendront…et toute la vie de la communauté se déroulera au cours d’une année. J’ai goûté  cette évocation par petites touches délicates, en lecture lente et gourmande.

Puis l’intrigue va se nouer. Intrigues amoureuse, ou sexuelles. Relations sans passion pour Reouven et Bronka. Adultère sous le regard des commérages. Flirts, hésitations amoureuses pour Noga, 16 ans qui interroge les transformations de son corps et son pouvoir de séduction, qui voue son amour le plus pur à son père. Hésitation et déconvenue pour le jeune Rami qui aimerait coucher avec Noga mais qui ne sait comment s’y prendre. Ces relations se déroulent au vu et au su de tous et intervient la médisance.

« Ne pas aimer la médisance, c’est avouer que l’on est incapable de comprendre, dans tout son ampleur, l’essence de notre vie en kibboutz. La médisance – ne faites pas ces yeux ronds – remplit, chez nous un rôle très important, très noble : elle contribue à sa façon à transformer le monde. Pour étayer cette théorie, nous nous permettrons de rappeler, au lecteur, le propos tenu par Reouven Harich: « notre raison d’être est de nous purifier ». Et, selon lui, le secret de cette purification, c’est que nous nous jugeons sans pitié , sans sympathie. Ici, chacun est juge et partie. Il n’est pas de faiblesse que nous puissions cacher longtemps au jugement d’autrui. Toute notre vie, on nous juge. A chaque instant. Il n’est pas de recoin secret. Voilà pourquoi chacun, au kibboutz est forcé de lutter contre sa nature. Pour se purifier. Nous nous polissons les uns les autres à l’image des galets d’un torrent. nous limons notre nature….. »

Puis tout s’emballe vers le milieu du roman. Le drame se noue quand Noga tombe enceinte. Enceinte à 16 ans, elle refuse d’avorter. Sera-t-elle jugée par les commères? Rejetée de la communauté? Choisira-t-elle de quitter le kibboutz, le pays pour suivre Siegfried Berger en Allemagne? Toute la communauté s’implique dans ce choix…..

Les saisons changent, que les fêtes animent la vie du kibboutz, que l’été devient écrasant, que l’automne puis l’hiver arrivent. Amos Oz sait nous faire vivre cette pluie de 1 er Mai inattendue, la chaleur de l’été, les travaux des champs…la proximité de la frontière, les incidents, les fusillades et les passages de l’aviation. La vie se déroule avec toute sa complexité et son idéologie.

 

 

Chers fanatiques – Amos Oz

LIRE POUR ISRAËL

C’est un recueil de trois articles d’Amos Oz : Chers Fanatiques, Non pas une lumière mais plusieurs, Des rêves auxquel Israël devrait renoncer au plus vite. Chacun de ces textes est polémique mais il ne s’adresse pas au même public.

Chers Fanatiques est le plus universel. Il y a des fanatiques partout. Au Moyen Orient comme à Jérusalem, intégristes islamistes, Juifs religieux, mais aussi anti-IVG, vegan, anti-fumeurs….Amos Oz invite à traquer tous les fanatismes, y compris ceux que nous portons en nous-même, sans en être conscient.

« Plus les questions sont ardues et complexes, plus on aspire à des réponses simples, des formules désignant sans hésitation les responsables de nos souffrances, avec l’assurance q’il suffirait de liquider les méchants pour que nos maux disparaissent sur le champ.

C’est la faute de la globalisation, des musulmans, de la dissolution des mœurs, du sionisme, des migrants, de la laïcité, des gauchistes! Il ne reste plus qu’à biffer les mentions inutiles, entourer celui qu’on considère comme le diable et le détruire ainsi que tout ce qui tourne autour) pour s’ouvrir les portes du paradis.

<Un sentiment de profonde indignation se généralise dans l’opinion publique : un dégoût subversif du « discours hégémonique », la répulsion de l’Occident pour l’Orient, la répugnance des laïcs pour les croyants, l’aversion des religieux pour les laïcs, une haine généralisée et viscérale, qui enfle comme une nausée depuis les bas-fonds de la misère. C’est une des composantes du fanatisme sous quelque forme que ce soit….. »

« Mon enfance passée à Jérusalem a sans doute fait de moi un expert en fanatisme comparé » ajoute-t-il plus loin.

Article d’une actualité criante dans un autre contexte que celui du Moyen Orient!

« L’une des causes de cette flambée de fanatisme est peut être la quête de solutions simples et lapidaires d’une rédemption instantanée »

« Durant plusieurs décennies, grâce aux pires assassins du XXème siècle, les racistes avaient un peu honte de l’être, ceux qui débordaient de haine mettaient de l’eau dans leur vin,et les réformateurs fanatiques étaient plus circonspects en matière de révolution….« 

Comme Amos Oz diagnostique la peste brune rampante,  je la retrouve du Brésil, en Hongrie, en passant par l’Italie, les trumpistes, et ce qu’on appelle par l’euphémisme en France « droite décomplexée« . Et oui le temps a « décomplexé » tous ceux qui avaient honte d’être fanatiques, racistes, antisémites, chauvins et qui ressortent avec leurs hymnes et leurs drapeau. Actualité criante, vous dis-je!

Il faut que je m’arrête de copier ici tous les passages que j’ai surlignés sur la liseuse. Lisez Amos Oz, même si vous n’avez cure du Moyen Orient, des Juifs ou des religions! Photocopiez et distribuez-le aux ronds-points, dans les manifestations, dans les lycées, à la sortie des cultes divers….

En conclusion : « Combattre les extrémistes ne veut pas dire les anéantir tous, mais plutôt contrôler le petit fanatique qui se cache en nous »

Le second essai Non pas une lumière, mais plusieurs s’adresse à un tout autre public. Amos Oz plaide pour la démocratie, la tolérance, le dialogue à l’intérieur d’Israël. En préambule Oz écrit : « La nation juive existe sans aucun doute, mais elle se distingue de la plupart des autres en ce que son principe vital ne se transmet pas forcément par les gènes ou les victoires militaires mais par les livres. » … »dans ses bons jours, le judaïsme est la civilisation du doute et de la controverse ». 

Il s’en suit une longue explication de texte qui peut être fastidieuse pour qui le concept de Shoulchan arouch ou les références à la Bible, le Talmud ou la Michna sont étrangères (c’est mon cas). Le texte n’est pas dénué d’humour et j’ai bien aimé sa description des fêtes familiales qui réunissent les Juifs

« En réalité, les fêtes se ressemblent : « les méchants voulaient nous tuer, nous avons survécu, et maintenant passons à table! » « Pharaon est venu et reparti, bon appétit! ». Nous avons affronté les Perses à Pourim, les Egyptiens lors de la Pâque, les Romains à Lag Ba’omer, les Anglais et les Arabes le jour de l’Indépendance, les Babyloniens et les Romains à Tisha Be’Av, les Grecs à Hanoukka. Certes à Tou Bichvat, on ne s’est pas battus contre personne, en revanche il pleut presque toujours à cette époque de l’année…. »

C’est une longue réflexion sur le sionisme et la religion. C’est aussi un constat qu’« il existe un dénominateur commun entre la droite israëlienne et le judaïsme halakhite : chacun est en conflit réel ou subjectif avec le monde extérieur. Chacun affirme qu’un éternel litige oppose Israël aux nations « un agneau au milieu de soixante loups » où a singularité du peuple juif s’affirmerait face à ses ennemis « sans ennemi, sans persécution, ni siège, ni martyr, le monde extérieur nous pervertirait nous perdrions notre identité et nous assimilerions…. ». « le clivage entre juifs religieux et juifs séculiers dure depuis un siècle et demi ».

Des rêves auxquels Israël devrait renoncer au plus vite (2015)

Traite du règlement politique avec les Palestiniens, de la Paix.

Il commence par cette affirmation :

« Nous commencerons par une question de vie ou de mort, fondamentale pour Israël : s’il n’y a pas deux Etats ici et très bientôt, il n’y en aura plus qu’n seul. Et s’il y a un seul Etat, ce sera un Etat arabe qui s’étendra de la Méditerranée jusqu’au Jourdain. Juifs et Arabes peuvent et doivent vivre ensemble, mais à mon sens, il est inacceptable de vivre en tant que minorité juive sous domination arabe, car presque tous les régimes arabes du Moyen Orient oppriment et exploitent leurs minorités »

Amos Oz revient sur le cycle de guerre au cours des dernières décennies, au Liban, à Gaza considéré par les autorités comme « gestion du conflit« . Puis il évoque le plan de paix séoudien (2002) repoussé lors. « Aurions-nous reçu une proposition similaire au temps de Ben Gourion et de Levi Eshkol, au temps des trois « non » au sommet de la Ligue arabe à Khartoum, en 1967, nous serions tous (ou presque) sortis danser dans la rue »

« Depuis la Guerre des Six Jours en 1967, nous n’avons pas gagné une seule guerre; Y compris la guerre de Kippour. Il ne s’agit pas d’un match de basket, où le joueur qui a marqué le plus de point décroche la coupe.[….]Le vainqueur est celui qui a atteint ses objectifs et le vaincu celui qui ne les a pas atteint »..

Dans l’analyse des forces en présence, Oz affirme que l’essentiel est de faire la différence entre le permanent et le transitoire. Les alliances qu’Israël a conclu au cours de l’histoire récentes tiennent plutôt du transitoire. Rien ne dit que l’alliance avec els Etats Unis durera. » le fait que les Palestiniens sont nos voisins et que nous vivons au coeur du monde arabe et musulman sont, en revanche des paramètres permanents »

Amos Oz revient alors sur les  accords d’Oslo, de Camp David, et les tentatives d’Ehoud Olmert. Mais ils auraient été trop pingres : ils n’auraient pas payé le prix de la paix…

« ma position de sioniste depuis le départ, est très simple : nous ne sommes pas seuls sur cette terre. Nous ne sommes pas seuls à Jérusalem. Je dis la même chose à mes amis palestiniens : vous n’êtes pas seuls sur cette terre. « 

Il soutient l’idée de deux Etats et repousse l’état Binational, qualifiant cette dernière de « triste plaisanterie ». 

« Le conflit qui nous divise n’est pas un western hollywoodien où s’affrontent les bons et les méchants, mais une tragédie qui oppose la justice à la justice. Je le croyais déjà il y a cinquante ans, j’y souscris aujourd’hui encore. La justice contre la justice, et souvent, à ma grande tristesse, l’injustice contre l’injustice ».

En conclusion:

« J‘appréhende l’avenir. Je redoute la politique du gouvernement et j’en ai honte. j’ai peur du fanatisme et de la violence de plus en plus répandus en Israël et je n’en suis pas fier. Mais j’aime être israélien? J’aime être citoyen d’un pays où se trouvent huit millions et demi de Premiers ministres et huit millions et demi de prophètes, huit millions et demi de messies… »

 

 

Mon Michaël – Amos Oz (1966)

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Relecture. Je l’ai lu autrefois en hébreu, et n’en avais aucun souvenir. Cette lecture était plutôt du déchiffrage. C’est donc une découverte, même si je lis très régulièrement romans et nouvelles de l’auteur.

J’ai eu du mal à m’attacher à la narratrice. Hanna, étudiante en littérature  épouse Michaël sans passion ;  elle fait de son mari le pivot de leur vie familiale après avoir abandonné la littérature ; il lui donne un fils qu’elle élève sans amour maternel excessif ; elle mène une existence maladive nourrie de rêves et de réminiscences littéraires qui surgissent sans prévenir dans le récit. Capricieuse, frustrée, consommatrice compulsive, elle m’a bien agacée. Michaël, est parfait : attentionné, gentil, modeste, intelligent, universitaire admiré par sa famille et ses pairs, un père parfait, pédagogue, aimant….Hanna  donne un portrait exemplaire de « son Michaël ». Yaïr, leur fils est aussi l’enfant rêvé : un enfant raisonnable que passionne tant la roulette du dentiste que le soin d’une carie devient une expérience plaisante. Yaïr s’exprime très bien ; il sait qu’on ne coupe pas la parole aux adultes ; qu’il faut une conclusion à un raisonnement »terminé!  » est la fin de chaque intervention.

Un malaise s’installe pourtant. Ces gens sont-ils capables de sentiments? De passions?  Simplement de colère? Sont-ils les héros de leur destin ou les jouets d’une vie mécanique?

« – Avec le temps et la persévérance tout ira mieux, Michaël. T’es-tu rendu compte  que c’est ton père Yehezquel qui vient de parler par ta bouche? 

-Eh bien, dit Michaël, je n’avais pas pensé à cela. Mais c’est possible, c’est naturel. je suis le fils de mon père.

-Bien sûr. C’est possible Michaël. C’est possible. Naturel. tu es son fils. C’est terrible, Michaël. Terrible.

Michaël a remarqué tristement:

-Qu’est-ce qu’il y a de terrible, Hanna?C’est dommage que tu n’apprécies pas mon père. c’est un homme intègre. Tu as tort. Tu n’aurais pas dû dire cela.

-Tu n’as pas compris Michaël. Ce qu’il y a de terrible ce n’est pas que tu sois le fils de ton père. Ce au’il y a de terrible c’est que ton père parle soudain à travers toi. Et ton grand-père Zalmann. Et mon grand-père. Et ma mère,. Et après nous il y aura Yaïr. Nous tous. Comme si un homme après l’autre, nous n’étions que des brouillons ratés. On recopie au propre et de nouveau on recopie, puis on efface et on froisse et on jette au panier et de nouveau on recopie en changeant un petit peu. Quelle bêtise, Michaël! Quel ennui. Quelle plaisanterie vaine. …. »

Les rêves, les romans et le souvenir des deux jumeaux palestiniens Halil et Aziz, illuminent la vie si terne d’Hanna.

Un autre « personnage » m’a vivement intéressée : la ville de Jérusalem dans laquelle les héros se promène fréquemment. La ville ancienne se transforme au cours des dix années que couvre le récit, les arabes qui peuplaient le quartier ont disparu, des maisons de béton remplacent les herbes folles, les populations migrent d’un quartier à un autre.

Une autre lecture est possible : l’évocation historique du pays, l’opposition entre la gauche travailliste des kibboutzim et de la droite exclue du pouvoir mais présente. 1956, Suez…une guerre sans tambour ni trompettes, quelques chants patriotiques à la radio, pas d’héroïsme (Michaël tombe malade et se trouve libéré). Évocation aussi de la vie au kibboutz, une traversée du pays en autobus particulièrement plaisante.