L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

L’Orient derrière soi – André Tubeuf – Actes sud

Un très beau titre m’a attiré ainsi que la couverture vieux rose, comme un sépia encore défraîchi, Istanbul et la Corne d’Or?

 

André Tubeuf, musicologue que j’avais entendu sur France Musique, (clic vers le podcast ICI) raconte son enfance en Orient. Né à Smyrne en 1930, il a suivi son père ingénieur dans ses affectations en Orient, sur les bords de la Mer Noire, à Alep et à Beyrouth avant de partir eétudier Paris à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. C’est une évocation de cette Méditerranée orientale, et un roman d’apprentissage de cet enfant français d’Orient qui se cherche et « s’incorpore » dans son école des Jésuites de Beyrouth…

 

La première partie « TROIE »raconte Smyrne. Lecture délicieuse. Evocation merveilleuse de la lumière dorée, des senteurs d’abricots et de raisins, de la douceur des baignades de la première enfance. Smyrne-Troie a brûlé lors de la Catastrophe en 1922, Smyrne-Troie-Atlanta d‘Autant en emporte le vent, incendie terrible et spectaculaire que l’enfant n’a pas vécu mais dont le souvenir plane, souvenir homérique, Pergame proche.

LA COTE PERDUE : Sur les bords de la mer Noire, l’enfant grandit libre entre son jardin sauvage et les baignades, ses chats, ses frères et quelques camarades. Il n’y a pas d’école pour enfermer les petits. Une religieuse lui apprend à chanter en latin, puis est expulsée par les autorités d’Atatürk. Un frère des écoles chrétiennes improvise un semblant de classe avant que, en 1939, le déménagement ne soit inévitable pour les expatriés français.

Ce n’est pas en  France où ils n’ont pas d’attaches – que les Tubeuf se réfugient, mais dans dans la Ville, Stamboul comme ils l’appellent, Istanbul. C’est là qu’ils se retrouvent en famille.  A peine 9 ans, André est scolarisé en 6ème, chez les séminaristes.  Le plus petit, et pourtant bon élève. Evocation poétique non pas des monuments ou des sites de la Ville. Plutôt des goûters dans les salons des dames stambouliotes…J’ai adoré ce récit  de la vie levantine, cosmopolite, hospitalière.

Alep 1941, étrangement l’enfant se découvre français. La Syrie est sous mandat. Dans les années 40, règne une étrange guerre franco-française entre les loyalistes pétinistes et la France libre, gaullistes ou simples résidents d’Outre-mer qui ne dépendent pas de Vichy. J’ai découvert cet épisode que je ne connaissais pas. Nouvelle installation, nouvelle maison, nouvelle école et découverte  du théâtre, de Corneille et Molière.

A Beyrouth  la famille passe l’essentiel de la guerre. La scolarité de l’enfant se stabilise chez les Jésuites de USJ. Il a enfin des camarades, presque de son âge. Il « s’incorpore » dans les camps  (presque des préparations militaires) que les Jésuites organisent pendant les vacances. L’enfant déraciné se cherche des semblables dans les enfants français d’expatriés.

Enfin le récit se termine par un pèlerinage « ITINERAIRE DE JERUSALEM A PARIS » . Les références cathos et claudéliennes n’ont pas trouvé d’écho  chez moi comme  les récits levantins .  Pluriel, mosaïque de religions, ouvert et hospitalier, le Liban n’en est pas moins très confessionnel. L’enfant , qui parle turc dans la rue, et grec avec sa mère, me séduisait plus que l’apprenti-combattant des camps d’été. Mais il faut bien grandir….

 

Le rocher de Tanios – Amin Maalouf

LA VOYAGE EN ORIENT

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Au temps où Lamartine et Nerval ont décrit la société féodale de la Montagne libanaise, Maalouf raconte l’histoire d’un village Kfaryabda où règne le Cheikh Francis

« Des Cheikh Francis il y en avait eu à chaque génération depuis le 16ème siècle, depuis le jour où le roi de France avait obtenu de Soliman le Magnifique, un droit de regard sur le sort des minorités chrétiennes du Levant »

Les villageois lui prêtait allégeance

« De même que chaque homme devait monter ne serait-ce qu’une fois par mois « voir la main » du cheikh, toutes les femmes devaient fournir leur journée au château pour aider aux travaux courants ou saisonniers »

Les femmes qui voulaient échapper aux assiduités du cheikh avaient inventé « une panoplie de ruses ».

seule le muletier Nader, colporteur érudit, maudissait ces traditions :

« sale vie! devoir baiser des mains pour ne pas perdre son gagne-pain! »

Dans ses voyages il avait entendu parler de la Révolution:

« C’était quelque chose la Révolution française, toutes ces têtes de cheikh qui tombent…. »

Un mystère entourait la naissance de Tanios. Était-il le fils de Gérios, le trop docile intendant du cheikh? ou le fruit des amours de la belle Lamya et de ce dernier?

Qui aurait pensé que ce village de la Montagne, loin du monde et de l’Histoire, deviendrait le nœud de la géopolitique mondiale? Enjeu des luttes d’influences entre la France et la Grande Bretagne qui se constituaient des empires, entre Méhémet-Ali, vice-roi d’Egypte et le sultan d’Istanbul.

L’arrivée d’un pasteur anglais au village marque l’entrée de cette politique:

« Un pasteur anglais dans notre village! comme dit le proverbe. qui vit longtemps verra beaucoup de merveilles. Il faudra que je revienne avec de l’eau bénite pour purifier le château » Dit le curé du village!

La scolarisation de Raad, le fils du cheikh et de Tanios à l’école anglaise devient un enjeu politique.

« Ce n’était pas à l’école qu’il (Tanios) allait mais au seuil du vaste univers… » […] »le lourdaud de Raad n’avait pas entendu parler de Lamartine, mais Lamartine avait entendu parler de Raad »

Tanios, intelligent et curieux, marginal à cause de sa possible bâtardise, se trouve au cœur de l’histoire quand le Patriarche a intrigué pour que le cheikh Francis retire son fils de l’école hérétique, il voit son avenir se refermer.

« alors Tanios on réfléchit avec les pieds » l’interpelle Nader le muletier

« moi aussi je réfléchis avec les pieds. Forcément je ne fais que sillonner les routes. Les idées que tu forges avec les pieds et qui remontent à la têtete réconfortent et te stimulent. Celles qui te descendent de la tête aux pieds t’alourdissent« 

Les soldats égyptiens se déploient dans la montagne libanaise:

« à les entendre ce n’était pas une guerre de conquête mais un combat pour la renaissance des peuples »

promettant d’abolir les privilèges.

les Puissances ne restent pas indifférentes : « l’Angleterre, l’Autriche, la Russie se consultaient sur la meilleure façon de protéger le Sultan ».

C’est dans ce contexte que Tanios tombe amoureux. encore une fois, le fils du cheikh se trouve sur sa route et le drame se noue. en cascades, les catastrophes s’abattent sur le village.

Et Tanios? Entre deux mondes Tanios, entre deux vengeances….

Mais je ne raconterai pas la fin!

L’Orientalisme – Edward Saïd

VOYAGE EN ORIENT

Le_Bain_Turc,_by_Jean_Auguste_Dominique_Ingres,Avant d’avoir lu L’Orientalisme de Saïd, l’Orientalisme  évoquait des images, peintures de Delacroix, d‘Ingres, Chasseriau que j’ai vues dans de belles expositions il y a quelques temps. L‘Orientalisme rassemblait de nombreux textes, récits de voyages ou de pèlerinage, de Chateaubriand à Loti, en passant par Byron, Lamartine et Nerval (mon préféré).

Exotisme, évasion, couleurs….

Delacroix_053L’Orientalisme, pour Saïd est loin de cette version esthétisante et lénifiante

« L’orientalisme est une école d’interprétation dont le matériau se trouve être l’Orient, sa civilisation, ses peuples et ses milieux. »

« L’orientalisme n’est pas seulement une doctrine positive sur l’Orient, existant à toute époque en Occident, c’est aussi une puissante tradition universitaire  »

Cette doctrine façonnée par des Européens était au service de la colonisation britannique et française.

A la veille de la Première guerre mondiale 85% des terres étaient dominées par les Puissance européennes et les administrateurs se sont appuyés sur les travaux des Orientalistes. L ‘occupation par les Européens  de la totalité du  Proche Orient en 1918.

orientalisme said

Triple acception du concept : culturel, universitaire et politique. Concept politiquement très incorrect pour l’auteur, universitaire, Palestinien et Américain, « oriental » à la croisée des cultures.

Pour démontrer cette thèse Said va faire un panorama très complet de la culture orientaliste. Said est un véritable érudit. Il fait référence à Dante ou à Foucault, en passant par Flaubert et Gramsci, Marx ou Walter Benjamin.

D’entrée de jeu, il donne la parole à   Balfour aux Communes en 1910, démontrant la capacité britannique à administrer  l' »oriental« , qui mieux que les britanniques connaissent l’oriental? Livre politique, donc, mais pas que….La grande érudition de Said nous promène dans le Pré-romantisme, de la Flûte enchantée au divan Occidental-oriental de Goethe, puis un inventaire à la Bouvard et Pécuchet va examiner en détail l’Orientalisme du 19ème siècle, période Romantique, positiviste où tout va se mettre en place pour la colonisation et l’Impérialisme britannique et dans une moindre mesure français.

Chaque fois, l’auteur replace la création artistique et la recherche universitaire dans une perspective historique, les évènements incontournables étant l’expédition de Bonaparte et la Description de l’Egypte puis le creusement du Canal de Suez.

Un grand chapitre est dédié aux savants Silvestre de Sacy, Renan et Marx, trop ardu pour la lectrice profane qui a lu en diagonale.

La partie qui m’a parlé le plus est : Pélerins et pélerinage, anglais et français ou j’ai retrouvé mes chers écrivains ainsi que d’autres, Lane, Disraeli, Mark Twain que je n’ai pas lus, Burton à découvrir et – coïncidence – Walter Scott et le Talisman que je viens de terminer. Je suis surprise de lire que Saïd prend pour de la condescendance la relation de l’Écossais à Saladin, reconnaissant ses mérites en particulier mais méprisant son peuple en général. J’avais pensé – au contraire – que le beau rôle revenait à Saladin, plus courtois, plus généreux et plus intelligent que les Chevaliers brutaux et grossiers. Chateaubriand ne sort pas grandi de l’analyse de Saïd : égocentriste « je parle éternellement de moi » à tel point que Stendhal a écrit « je n’ai rien trouvé de si puant d’égotisme, d’égoïsme » sans parler des préjugés qu’il trimballe dans son Itinéraire. Lamartine, non plus ne passe pas l’examen « il devient l’incorrigible créateur d’un Orient imaginaire » plus préoccupé de l’administration du Liban par la France que d’une observation impartiale. Quant à Nerval, dont j’ai adoré le Voyage en Orient, il aurait copié les pages pittoresques dans l’ouvrage de Lane.

L’Orientalisme du 20ème siècle est d’abord celui de l’Empire britannique, Sykes, Lawrence… pour être relayé récemment par un Orientalisme qui ne dit plus son nom, moins poétique des area studies non moins empreints de stéréotypes et de condescendance que l’Orientalisme ancien.

C’est donc un voyage culturel passionnant que la lecture de ce pavé.

Un reproche toutefois, Saïd veut faire exhaustif et ignore le raccourci. Les explications sont souvent redondantes et indigestes. Parti pris historique qui ignore l’empire Ottoman, au 18ème et au 19ème siècle, jamais pris en compte, qui ignore Mehemet Ali aussi et passe sous silence les travaux des archéologues comme Mariette. Préjugés bien anglo-saxons quand il parle de l’influence française au Proche-Orient, légèreté et séduction….

 

 

 

 

Le quatrième mur – Sorj Chalandon

ANTIGONE EST MORTE A CHATILA

Jouer Antigone d’Anouilh à Beyrouth en guerre en 1982 avec des acteurs maronites, druzes, palestiniens, arméniens….offrir le temps des répétitions, d’une unique représentation, une trêve. C’était le rêve de Sam le Grec résistant aux colonels, juif de Salonique.

Démarche qui m’a fait penser aux chanteurs du film dUne seule voix.

Faire du théâtre un lieu de résistance. Et qui symbolise la résistance mieux qu’Antigone? Antigone qui dit non. Antigone d’Anouilh crée en février 1944 quelques jours avant l’exécution de ceux de l’Affiche Rouge. Antigone montée dans un  cinéma en ruine sur la ligne de démarcation dans les gravats et les décors ruinés montés pour Lysistrata encore une pièce de résistance.

Un roman sur le théâtre, sur la politique aussi.

En prologue, le narrateur, Georges, est un ancien mao de la Sorbonne. J’ai retrouvé avec amusement (et un certain agacement) les militants des années 1970. Les réunions à Jussieu à la tour 34, les interventions des féministes, les grandes causes que nous défendions dans la rue avec banderoles et slogans. L’irruption de Samuel Akounis, le metteur en scène grec plus vieux, plus mûr, plus conscient du poids des mots, va introduire le doute dans le militantisme aveugle.

Après la dissolution de la Cause du peuple, le théâtre va remplacer la politique et la violence.

La promesse faite à Sam, malade, de poursuivre son projet va conduire Georges au Liban. L’aviation israélienne, s’invitera pendant une répétition. La tragédie n’est plus sur scène mais dans la rue.

 

« Anouilh lui murmurait que la tragédie était reposante, commode. Dans le drame, avec ces innocents, ces traitres, ces vengeurs, cela devenait compliqué de mourir. On se débattait parce qu’on espérait s’en sortir, c’était utilitaire, c’était ignoble. Tandis que dans la tragédie c’était gratuit. C’était sans espoir. Ce sale espoir qui gâchait tout. C’était pour les rois, la tragédie. Deux fois, Georges est tombé. Il a heurté une poutre jetée en travers. Et puis il est arrivé à la porte du garage. Il a traversé le quatrième mur, celui qui protège les vivants. »

 

Une autre Antigone venue de Palestine:

 

 

 

Caravansérail – Charif Majdalani

 

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Incipit :

« C’est une histoire pleine de chevauchées sous de grande bannières jetées dans le vent, d’errances et de sanglantes anabases…. »

caravansérailAinsi commencent les aventures de Samuel Ayyad qui se mit au service des Britanniques à Khartoum en 1909 et partit guerroyer contre Bellal, un rebelle successeur du Mahdi, au Kordofan, Darfour et plus loin encore dans l’Afrique de l’Est. Samuel Ayyad doit gagner l’alliance des sultans grâce aux fusils offerts par l’empire Britannique et à des sacs d’or…Batailles de cavaliers avec étendards, bannières, sabres et turbans.

Un autre libanais est parti pour une aventure différente :

« parmi les nombreuses histoires sur ces hommes qui se sentirent à ‘étroit entre la mer et la montagne et quittèrent le Liban au début du XXème siècle, celle de Chafic Chebab est sans doute une des plus singulières »

Chafic Chebab est un commerçant, un antiquaire qui vend de belles pièces de menuiserie en Alexandrie. A Tripoli il découvre un petit palais qu’il achète en entier fait démonter et s’imagine pouvoir vendre à un des sultans des cheikhs au sud du Sahara, Tchad ou Soudan. Il affrète donc une caravane pour transporter pierre à pierres le palais

« En découvrant les pierres de taille, le bassin décoré et les plafonds sculptés portés par les équidés aux allures de pimbêche, il part d’un fabuleux éclat de rire en déclarant qu’il vient de comprendre l’étymologie du mot « caravansérail »…. »

Car on rit aussi beaucoup en suivant cette épopée de mille et une nuits et même beaucoup plus qui suivra la traversée caravanière, du palais dans les savanes soudanaises, sur des barges sur le Nil jusqu’au Caire, abordé en 1914, alors que la guerre vient d’éclater.

Lawrence d'Arabie (K)Le seul moyen de retourner au Liban est de faire un prodigieux détour par l’Arabie où les tribus alliées de Fayçal se sont alliées aux britanniques contre l’empire ottoman. rencontre avec T E Lawrence…nouvelles alliances avec les Bédouins mais aussi avec des notables de Médine faits prisonniers.Chevaleresque, Samuel Ayyab rachète leur liberté et les raccompagne
« durant ces interminables journées, il arrive à Samuel de songer qu’il s’apprêtait  lieu à rentrer chez lui et que, au lieu de ça, il se trouve en train d’aider les autres à le faire, sorte de Moïse involontaire ramenant ses Hébreux vers leur ville promise…. »

Roman d’aventures, récit de voyage, de caravanes exotiques, de batailles et de marchandages, récit historique aussi, aventures cocasses, rebondissements…Samuel et son palais arriveront-ils à destination?

Le dernier seigneur de Marsad – Charif Madjali

LIRE POUR LE LIBAN

Majdalani

La guerre en Syrie, la situation politique volatile – depuis longtemps – n’incitent pas au voyage touristique.

Reste la lecture!

Dernièrement j’ai été comblée:  Anima de Wajdi Mouawad et les Désorientés de Maalouf parus l’an passé, mais aussi le Voyage en Orient de Nerval et celui de Lamartine m’ont transportée sur cette rive de la Méditerranée.

Le Dernier seigneur de Marsad raconte la chronique familiale des Khattar, clan grec-orthodoxe originaire de Marsad, faubourg de Beyrouth, des années 1870 aux années 1980. Ascension  sociale de  cette famille de menuisiers qui sut profiter de la Première Guerre mondiale pour spéculer, des alliances avec des notables chrétiens, de l’acquisition de terres et d’un domaine dans la montagne. Chakib, le dernier seigneur, règne sur son quartier, son usine de marbre, le village de Kfar Issa avec une autorité quasi-féodale. Il distribue ses largesses à ses vassaux campagnards, est entouré d’une véritable cours en ville, fait et défait des élections et veille à maintenir son influence jusque dans les soubresauts de la guerre civile, quand Marsad se vide des chrétiens qui rejoignent Beyrouth-Est et que les musulmans réfugiés investissent les demeures restées vides.

C’est en seigneur que Chakib règne. Son souci est la transmission de son patrimoine, son usine, son domaine, son prestige. Son fils aîné, dépensier, volage et superficiel n’est pas capable de lui succéder. Il a bien des gendres, mais ils ne valent pas mieux. Le plus jeune fils Elias, serait brillant. Intellectuel, il épouse la cause des Palestiniens et des communistes et ne saurait prendre la direction de l’usine…

En lisant cette saga, on assiste aux mutations du Liban pendant un siècle, on découvre les rivalités,  les subtilités des équilibres de pouvoir entre les clans, les communautés, les alliances parfois contre nature. La guerre  s’installe à Marsad, respectant d’abord l’autorité du notable puis s’enfonçant dans  la destruction, le chaos, et la spéculation foncière.

lire aussi ICI

 

Gérard de Nerval :Voyage en Orient

VOYAGE EN ORIENT

David Roberts vue du Caire

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« Je vais au-devant du soleil…Il flamboie à mes yeux dans les brumes colorées de l’Orient…. »

Nerval est parti à l’aventure, sans  aucun plan, aucun programme. Sa relation est une série de récits à un ami dans lequel ajoute des anecdotes et même des contes.

« Tu ne m’as pas encore demandé où je vais : le sais-je moi-même ? je vais tâcher de voir des pays que je n’ai pas vus…. »

 

Nerval n’est pas parti en pèlerin, comme Chateaubriand ou comme Byron, il ne s’est pas chargé d’une bibliothèque comme Lamartine. Nerval pare des charmes de l’Orient, les rives du Lac de Constance dont le nom évoque Constantinople. Nerval est dilettante, il cherche la bonne fortune, s’attarde sous le charme des belles à Vienne qu’il quittera après une rupture sentimentale. Vienne est-elle encore la porte de l’Orient ? Ou seulement une étape agréable ?

 Il embarque à Trieste sur l’Adriatique par un temps épouvantable, fait relâche à Corfou dont nous ne saurons rien, et, après une tempête, aborde à Cythère

« …ma journée a commencé comme un chant d’Homère ! C’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient !… »

S’il commence sur le mode lyrique, il ajoute aussitôt :

Embarquement pour Cythère – Watteau

« Pour rentrer dans la prose, il faut avouer Que Cythère n’a conservé de toutes ses beautés que les rocs de porphyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. Pas un arbre sur la côte […] pas une rose, hélas ! Pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau…. »

Mais plutôt que de rester dans un inventaire prosaïque de ses déceptions, il préfère écrire un chapitre s’intitulant : La Messe de Vénus où il raconte les amours de Polyphile et de Polia, deux amants se préparant au pèlerinage de Cythère. Polyphile, c’est-à-dire Francesco Colonna, peintre du 15ème s’éprit d’une princesse italienne…Nerval, le poète s’autorise toute digression anachronique, pour notre plus grand plaisir. Mais il ne nous prive pas de la description de l’île, sous domination anglaise. Il cherche les vestiges du temple de Vénus, découvre une arche portant une inscription qu’il traduit : guérison des cœurs !

Avant de naviguer dans les Cyclades, il passe le Cap Malée « c’est un lieu magnifique en effet pour rêver au bruit des flots comme un moine romantique de Byron ! »

Dans la rade de Syra (Syros ?) : « je vis ce matin dans un ravissement complet. Je voudrais m’arrêter tout à fait chez ce bon peuple hellène, au milieu de ces îles aux noms sonores et d’où s’exhale comme un parfum du Jardin des Racines grecques » et de nous faire une démonstration de ses connaissances « Ah que je remercie à présent mes bons professeurs, tant de fois maudits, de m’avoir appris de quoi déchiffrer à Syra l’enseigne d’un barbier … »

Mais aux moulins de Syra, sa connaissances du Grec lui fait défaut et l’entraîne dans ne sorte de chasse aux jeunes filles, en revanche il est capable de suivre une un drame hellénique  où un Léonidas moderne avec trois cents palikares terminent la pièce par des coups de fusil.

J’aurais volontiers suivi Nerval dans d’autres aventures aussi distrayantes mais il ne s’attarde pas et fait voile vers l’Egypte.

Sa première impression est que « l’Égypte est un vaste tombeau : […] en abordant cette plage d’Alexandrie qui, avec ses ruines et ses monticules offre aux yeux des tombeaux épars sur un terre de cendre. ». En touriste, il va voir la colonne de Pompée, les bains de Cléopâtre et « je ne te parle pas d’une grande place tout européenne formée par les palais des consuls… »

Pierre Narcisse – bonaparte faisant grâce aux révoltés du Caire

Le titre de la partie consacrée au Caire : LES FEMMES DU CAIRE, est instructif. Nerval nous racontera son ascensions aux Pyramides, décrira les marchés, les palais…mais il ne se comporte pas comme les autres visiteurs. Sa première préoccupation est de découvrir les femmes égyptiennes  « Arrêtons-nous, et cherchons à soulever un coin du voile austère de la déesse de Saïs. » »L’habit mystérieux des femmes donne à la foule qui remplit les rues l’aspect joyeux d’un bal masqué », écrit-il un peu plus loin. Loin d’épouser les préjugés occidentaux, il imagine que le voile procure aux égyptiennes une liberté que les européennes ne connaîtraient pas.

Son drogman, son interprète Abdallah, essaie de lui faire connaître les mœurs des Européens au Caire, l’entraîne dans les hôtels,  mais « autant voudrait n’être point parti de Marseille. J’aime mieux, pour moi essayer la vie orientale tout à fait. ». Il décide de louer une maison, il doit d’abord acheter du mobilier au bazar, engager du personnel mais ce qu’il n’avait pas prévu c’est qu’il lui faudrait prendre femme. Cette aventure occupe une bonne partie de son séjour au Caire et lui permet d’entrer dans l’intimité de familles coptes ou musulmanes à la recherche d’une épouse convenable.

« Ne vous mariez pas, et surtout ne prenez point le turban ! » lui conseille un peintre français officiant avec un daguerréotype. Abdallah, le drogman est d’un autre avis, il propose des « mariages coptes » qui, avec l’avantage d’être chrétien, ne l’engagerait que pour le temps de son séjour en Egypte – mariage temporaire, en quelque sorte, trouvées par l’intermédiaire d’un wekil – un entremetteur. L’idée du mariage temporaire heurte la sensibilité de Nerval, une dernière solution lui paraît meilleure : acheter  une esclave qu’il libèrerait ainsi…

 Nous voilà bien loin des relations de voyage des pèlerins ou des touristes de Cook ! Nous arrivons en pleines Mille et Unes Nuits, au Besestain – le bazar – dans les jardins de Rosette, dans un bois d’orangers et de mûriers – au Mousky… Nerval nous fait découvrir la vie quotidienne au Caire où il se promène sur des ânes ou à pied. Rencontres insolites avec les anciens compagnons de Bonaparte restés en Égypte. Nerval ne partage pas les préjugés en cours: « je trouve qu’en général ce pauvre peuple d’Égypte est trop méprisé par les Européens ».

Nous suivons ses progrès dans la langue arabe dont il ne connaît au début qu’un seul mot Tayeb bon pour  tous les usages, découvrons la cuisine locale, y compris les sauterelles,

Après huit mois passés au Caire, avec son esclave Zeynab, Nerval s’embarque sur une cange sur le Nil bravant la peste qui sévit dans le delta et poursuit vers Beyrouth sur La Santa-Barbara,   bateau grec en compagnie d’un jeune arménien poéte. La navigation à voile est hasardeuse : 

« Pour peu que les vents nous fussent contraires nous risquions d’aller faire connaissance avec la patrie inhospitalière des Lestrigons ou les rochers porphyreux des Phéaciens. O Ulysse ! Télémaque ! Enée ! Étais-je destiné à vérifier par moi-même votre itinéraire fallacieux ! « 

Contrairement à Chateaubriand et son catholicisme militant, à Lamartine qui se réjouissait d’emboiter les pas de Jésus, Nerval se présente comme « un Parisien nourri d’idées philosophiques, un fils de Voltaire, un impie selon l’opinion des braves gens ! » il est donc dénué de préjugés religieux et admire la tolérance mutuelle pour les religions diverses. C’est cette tolérance qui le différencie de ses prédécesseurs fameux et qui le rend tellement ouvert à toutes les croyances et les traditions. Devant les côtes de Palestine, il n’éprouve aucun enthousiasme mystique, mais décrit les montagnes, l’aspect de la côte et, surtout raconte la quarantaine à laquelle ils sont soumis arrivant d’une zone où sévit la peste.

Au Liban, dans la Montagne,  il est l’hôte des Maronites, mais aussi des Druzes, assiste aux batailles entre ces communautés. Un moment, il pense participer à ces combats :

 « Que je puisse assister, dans ma vie à une lutte un peu grandiose, à une guerre religieuse. Il serait si beau d’y mourir pour la cause que vous défendez »

Mais dans le feu de l’action, le voilà qui reconnaît les druzes qui l’avaient si bien accueilli et que les vengeances, les destructions sans fin ne le concernent pas et il conclue

« Au fond, ces peuples s’estiment entre eux plus qu’on ne croit et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourmentés et excités soit par les missionnaires, soit par les moines, dans l’intérêt des puissances européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d’autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang… »

Pour être plus libre de ses mouvements dans la montagne, Nerval a laissé son esclave Zeynab à la pension de madame Carlès. Il y rencontre une jeune Druze dont il tombe amoureux. Il va donc essayer de faire libérer le père de Selma,  emprisonné par les Turcs de demander sa main. Fasciné par cette religion secrète, il tente d’en pénétrer les arcanes et trouve une parenté entre leur dogme et les secrets des Rose-Croix.

Interrompant son journal de bord, il raconte, sur le ton du conte oriental, l’HISTOIRE DU CALIFE HAKEM  en l’an 1000, dans les ruines du Vieux Caire. Hachich, rêves, prodiges… le conte, ou la légende est passionnante.

Encore une fois, Nerval qui a donné l’impression de vouloir se fixer au Liban reprend le voyage pour Constantinople.

Antoine Melling – Constantinople

« ville étrange que Constantinople ! Splendeur et misère, larmes et joie ; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous les gens de diverses provinces ou de divers partis. »

Encore une fois, la tolérance de Nerval est remarquable ! Curiosité de la variété des langues, des journaux, de la cuisine !

Alors qu’au Caire, il fuyait les Européens, à Constantinople, il fréquente Arméniens et européens et les Grecs  qui ne sont pas touristes mais partie prenante de la vie de la ville. Les Mille et Une Nuits ne sont pas loin : un inconnu lui raconte une aventure arrivée au Sérail.

Arrivé au moment du Ramadan, Nerval ne veut pas renoncer aux fêtes nocturnes. Le seul moyen d’y assister est de loger à Stamboul :  « Pensée absurde au premier abord attendu qu’aucun chrétien n’a le droit d’y prendre domicile » « eh bien ! un moyen seul existe ici,c’ est de vous faire passer pour Persan. »

Et voilà Nerval obligé de se déguiser en marchant persan  pour loger dans un caravansérail. Le jour en revanche, il était libre d’aller à Péra  ou ailleurs, visiter ses amis chrétiens ! A nouveau, prétexte à nous raconter un conte : spectacle de Karagueuz !

De tous les voyageurs romantiques que j’ai lus, Nerval m’apparaît le meilleur compagnon avec sa grande tolérance, son absence de préjugés, et sa fantaisie.

Ainsi se termine son voyage :

« J’ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans toutes les langues. Du reste, ils n’obligent personne à tourner comme un volant au son des flûtes, – ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime façon d’honorer le ciel. »

Les Désorientés – Amin Maalouf

J’ai dévoré ce gros bouquin de 500pages, le temps d’un week-end.

C’est le retour de l’exilé au pays natal – le Liban – jamais nommé. Après plusieurs décennies, Adam répond à l’appel d’un « ancien ami » mourant. Retrouvailles, mais aussi décalage entre celui qui a fuit et a gardé les mains propres, et ceux qui sont restés dans les conflits inextricables et qui ont dû se compromettre.

C’est aussi le roman de l’amitié indéfectible entre une bande d’étudiants qui refaisaient le monde, dans le début des années 70, quand il était de l' »air du temps » d’être « de gauche » et détaché de son appartenance communautaire. Le roman commence par une interrogation sur le concept d' »ancien ami », différent de l’ami de longue date, « l’ancien ami », c’est celui qui ne serait plus un ami aujourd’hui. Est-cer possible de rejeter ses amis? Comment se retrouver 25ans après une séparation, après que la bande se soit dispersée aussi loin qu’en France, au Brésil ou aux Etats Unis? Comment se retrouver au moment de la maturité quand les idéaux de jeunesses ont été oubliés si ce n’est bafoués?

C’est aussi l’analyse de l’historien – Adam est professeur d’histoire – du basculement de l' »air du temps »qu’il situe en 1 979 quand les révolutionnaires sont passés de la gauche communiste à l’islamisme avec l’arrivée de Khomeiny en Iran et à l’ultra-libéralisme avec Thatcher et Reagan. Analyse du communautarisme.

Les amis d’autrefois pourront-ils se réunir autour du souvenir de l’un d’eux décédé?

 

Anima – Wajdi Mouawad

Incendies, le film m’avais éblouie dans sa fulgurance. J’ai vu la pièce après et ,j’ai été aussi scotchée que si je la découvrais.

« – Dites -moi, vous n’auriez pas vu passer un homme blessé à la figure?[….]

C’est un meurtrier.

– Nous sommes tous des meurtriers, tu ne le savais pas?

Non […..]Nous sommes tous des meurtriers mais certains choisissent de l’être. C’est tout. Un homme en tue un autre. Et alors? Est-ce qu’un homme n’est pas un animal?…. » dit FELIS SYLVESTRIS CATUS, le chat

Felis sylvestris catus

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le roman, Anima, s’ouvre sur un crime atroce. Cela aurait pu être un roman policier. Qui peut être capable d’une telle sauvagerie?  On découvre dans les premières pages l’identité du meurtrier. Cela aurait pu être le roman noir de la traque du mari, traque dans les forêts canadiennes, les grands espace de l’Ouest américain, Illinois, Missouri, Nouveau Mexique….road movie

« Donc . Réfléchis. si un homme est un animal et que, suivant les croyances des Indiens, chaque humain a un animal comme symbole de cette part invisible de son être magique, sa poésie, son totem, pourquoi l’homme en tant qu’animal, ne pourrait être cela pour son semblable en tant qu’humain? Et si cela est possible, il existe une probabilité qu’un homme tuant un homme tue aussi son propre totem. Ou l’inverse : le totem tuant sa part humaine…. »

C’est un roman choral. Les voix des témoins, les animaux, nommés par leur nom latin, animaux sauvages, moufette ou corbeau, animaux domestiques, chien, chats mais aussi, abeille araignée ou luciole, s’entremêlent et racontent la traque. L’intervention des animaux m’a interpellée. J’ai d’abord vu un regard diffracté, un peu comme l’œil à facettes des insectes, une manière de faire intervenir des odeurs, l’odeur de la peur colorée pour le chien, les signaux de détresse perceptibles par les animaux, auxquels nous sommes insensibles.

grus canadensis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, j’ai pensé que ces animaux répondaient à la forêt canadienne, à la culture des Mohawks.

« La grue. comme celle que tu nous as apportée : Grus canadensis. Teha’no htetsihs en langue Wendat. Tu ne peux pas savoir, toi, la vision que tu as été pour nous. on t’a vu au bout de la route et je me suis dit que c’était le grand esprit en personne qui débarquait chez nous avec le miroir de nos Nations dans les bras : meurtries mais vivantes. [….] Tu nous offres la chance de guérir un oiseau sacré. Pour Jackson , pour Shelly, pour moi, c’est l’oiseau de nos parents, même si nos enfants ne savent même plus la distinguer d’un héron  ou d’un canard. Je n’ai jamais vu Sabra et Chatila, mais tu as eu raison de dire que nous sommes comme des frères puisqu’on se rencontre aujourd’hui à travers le même oiseau et un frère, on a envie de lui offrir quelque chose qui soit aussi fort que ce qu’on a offert. »

Cette explication ne tient pas longtemps, la plupart des animaux qui interviennent sont des animaux domestiques (si une araignée ou une abeille peut être considérée comme domestique….)

« les abeilles portent l’âme des morts »

 

 

 

 

Enfin, cherchant une explication au titre Anima, l‘âme, en contrepoint, j’y ai trouvé la présence des animaux, dont nous nions la possession d’une âme (sauf les Indiens justement). Le corbeau qui dévore les entrailles et les embryons d’un rongeur écrasé sur la route, la mouffette qui protège l’homme en projetant ses sécrétions puantes, sont-ils moins doués d’une âmes que les humains qu’on rencontre dans le roman? Le loup, qui choisit de deviner chien de l’homme qu’il a sauvé, est-il l’âme d’autres « loups pour l’homme » bien bipèdes et capable de parole?

Anima est un roman borderline, entre humanité et animalité, entre crimes monstrueux et solidarité, traversant les frontières géographiques comme celles des civilisations ou des religions, des exils indicibles. Fraternité inattendue  des nations autochtones et des Palestiniens de Sabra et Chatila. Il traverse aussi les langages, passant du français canadien, qu’on a envie de lire avec l’accent québécois, à l’anglais et à l’arabe libanais.

« .…je suis né d’un massacre il y a longtemps, ma famille a été » saignée contre le mur de notre jardin, et aujourd’hui, des années plus tard, à des milliers de kilomètres de là, la mécanique du sang semble remise en marche. [……] C’est ccomme un macabre jeu de piste qui se joue sur la Terre d’Amérique ou d’autres que moi, Indiens, colons, nordiste ou sudistes, ont traversé les mêmes carnages et je commence seulement à le pressentir….. »

Le meurtre a réveillé le souvenir d’autres meurtres, d’autres massacres, et par delà la poursuite s’ensuit une quête de la mémoire de l’exilé. Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes ce roman complexe : il faut le lire.