Le Gardien de Téhéran – Stéphanie Perez

IRAN/ART CONTEMPORAIN

Que vient donc faire Marilyn Monroe sur cette couverture? Le Shah et Khomeini on comprend,  la couronne peut être mais Marilyn?

Stéphanie Pérez Journaliste de guerre, dont le visage nous est familier à la télévision, a rapporté de ses reportages une bien jolie histoire. 

Cyrus, le héros de l’histoire n’est pas Gardien de la Révolution que nous voyns aux actualité télévisée, c’est le gardien du Musée d’Art Moderne.

L’histoire commence en juillet 1977, sous le règne de Réza Palahvi. L’argent du pétrole coule à flot. Les souverains voulaient ouvrir l’Iran à la modernité occidentale, Cinéma américain, filles en courtes tenues maquillées, discothèques…

« L’épouse du chah veut doter l’Iran d’un musée d’art contemporain, qui servirait de passerelle entre Est et Ouest, entre oeuvres iraniennes et chefs-d’oeuvre occidentaux. »

Farah Diba, a réuni une collection de tableaux d’une valeur inestimable : Monet, Renoir,Gauguin, Picasso,Pollock, Bacon et Andy Warhol (Marylin!). Elle veut montrer les chefs d’oeuvre de l’Art Occidentalet éblouir la communauté internationale .

Pollock : Mural on indian red Ground

Pour convoyer ces trésors dans la plus grande discrétion, Cyrus, un simple livreur, jeune homme modeste des quartiers deshérités, est embauché comme chauffeur. Alors qu’il ne connait rien à la peinture, il est touché par les tableaux, interrogera les spécialistes et va devenir l’un d’eux.

Renoir Gabrielle

Le 13 octobre 1977, d’inauguration du Musée est un évènement planétaire avec des fastes inouis, caviar et vins fins, ambiance cabaret. Cyrus

« mesure le gouffre entre ces deux mondes qui entrent en collision, de manière forcée, au milieu des tableaux
de l’impératrice, spectateurs muets de ce dangereux bal des vanités. »

L’Iranien moyen n’a jamais assisté à un tel show dans le pays, la collision entre les deux mondes est brutale.
Les souverains ne sont-ils pas déconnectés de la réalité ? Il se demande si tout ne va pas trop vite, et si cet Ouest inaccssible n’est pas une caricature

Tandis que l’élite occidentalisée se précipite pour être de la fête, le peuple iranien ne profite pas de la manne pétrolière scandaleusement dépensée. Pire, la Savak fait règner la terreur en muselant toute velléité de critique. Azadeh la voisine et amie de Cyrus, étudiante photographie la misère pour témoigner. Elle est emprisonnée, torturée pour ses photographies. 

« Une petite musique qui se fait de plus en plus entendre dans le pays, des notes qui deviennent de plus en plus
fortes et qui sont en train de se transformer en partition de la colère. Des envies d’égalité, de démocratie. De
révolution. Tout cet argent dépensé alors que la population a faim le dérange aussi. »

 

Khomeini et les religieux capitalisent sur cette colère. Quand la révolution chasse le Shah dès janvier 1979 dans l’enthousiasme général personne ne voit se profiler la nouvelle dictature. Les étudiants se laissent embrigader.

Suicide (Purple jumping man) Andy Warhole

Cyrus continue à travailler au musée, il veille sur les tableaux auxquels il se sent attaché. Dans la fuite des partisans des Pahlavi, le modeste gardien se voit confier les clés des réserves où sont entreposés tous les chefs d’oeuvres. Il va élaborer une stratégie pour les sauver, mettre à l’abri Renoir(pour la nudité), Bacon (homosexualité) …en revanche Picasso va désarçonner les Gardiens de la révolutions. Dans les temps de guerre et de violence, Cyrus considère les tableaux comme des amis, des confidents. 

En plus de l’aspect historique qui rappelle les circonstances de la révolution islamique, Le Gardien de Téhéran aborde la compréhension, puis l’attachement d’un homme simple pour l’art contemporain en dehors de tout snobisme, et de tout aspect financier. Une belle histoire ! Et pour l’amour de l’art, des explications passionnantes sur certains tableaux, les excentricités d’Andy Warhol…

j’ai dévoré ce livre, un vrai coup de coeur!

Femme Vie Liberté sous la Direction de Marjane Satrapi

BD ET PLUS…..

Ce gros album(271 pages)m’a tout de suite interpellée. Dans le fracas et les bruits de bottes et de bombes sur Gaza, l’Ukraine on oublie d’autres guerres, d’autres révolutions. Ce livre est un épais dossier sur la lutte des Femmes iraniennes et des hommes .

Nous connaissons tous Marjane Satrapi et Persepolis publié entre 2000 et 2003 puis adapté au cinéma. Dans Femme Vie Liberté elle a plutôt un rôle d’éditrice réunissant 22 auteurs, dessinateurs, journalistes, historiens pour raconter la révolution à la suite de la mort de Mahsa Amini dans un dossier très complet. 

Comme souvent dans les Bandes Dessinées ou les Romans Graphiques, les auteurs travaillent par paire. Et nous retrouvons des noms bien connus comme Catel, Coco, Joann Sfar collaborant avec des iraniens, politologues, historiens,  dessinateurs, journalistes spécialistes de l’Iran. C’est donc un dossier très bien documenté qui replace la révolution « femme vie liberté » dans un contexte historique ou sociologique. Il prend en compte les évènements dans la vie quotidienne iranienne, retrace des faits tragiques comme les pendaisons des opposants, les tortures, l’empoisonnement des écolières. Sans oublier la diaspora iranienne  puisque l’exil est souvent la seule solution de survie pour nombreux opposants. 

Plaisir des illustrations très variées, Noir et Blanc, mais aussi couleur. Rouge sang des pages d’introduction de chaque chapitre.

C’est Ramadan, tu jeûnes ou non?

Nous entrons dans la vie quotidienne d’iraniens et d’iraniennes beaucoup plus contemporains que nous pourrions l’imaginer qui vont skier à la montagne, et au stade supporter les matches de foot. Il faut imaginer le maquillage comme un acte de résistance. C’est fou les risques que les jeunes prennent!

Tout un chapitre illustre l’hymne de la Révolte : Barâyé , chanson « pour » en persan publiée par Shervin Hajipour sur Instagramm qui a fait le tour du monde…

Et le chapitre de la fin (ou presque) est offert par Yoann Sfar qui déclare avec son humour si spécial

« Ils arrivent, deux chercheurs iraniens et un journaliste. Des fleurs en main pour Marjane. Deux femmes sont les éditrices de l’ouvrage.  En BD, maintenant, ils font des « collections sciences humaines ». Ils ont des éditrices universitaires. Houlala, au secours. Ca risque de devenir quelque chose, la BD. »