Portrait d’un homme heureux – André Le Nôtre (1613 – 1700) – Erik Orsenna

JARDINS ET CHÂTEAUX…..

Versailles

Dans le matin, au bout d’une assez longue allée pour remonter le temps, deux silhouette. un enfant gambade autour d’un homme qui parle. C’est la leçon de jardin. Des oiseaux chantent. Un chien fouille la terre. Le père promène son fils dans l’univers des plantes. Il lui apprend à reconnaître et à nommer, à regarder et à humer. Il lui enseigne l’utilité des abeilles, que les poires comices trop vertes donnent la colique, que les saisons marchent, que l’hiver il faut travailler le sol si on veut un riche printemps….

Merci Monsieur Orsenna pour cette promenade dans les jardins des Tuileries, de Vaux-le-Vicomte, de Versailles, Chantilly, Sceaux, Marly, Saint Germain….ordonnés, dessinés par Le Nôtre, le Jardinier du Roi Soleil. Jardins dans lesquels je me promène souvent et que je ne regarderai plus du même œil naïf. 

Perspective des jardins de Vaux le vicomte

Né au Tuileries, fils du Jardinier des Tuileries qui lui délivre cette leçon de jardin, André Le Nôtre a aussi bénéficié du voisinage des artistes et des artisans du Louvre. Son ami est Le Brun qui l’entraînera dans son premier grand chantier Vaux-le-Vicomte où il dessine un parc enchanté par les miroirs d’eau. Il faudrait que j’emporte les pages racontant les pièges et illusions optiques calculés par Le Nôtre(p.46 et 47).

Versailles : Encelade

On connaît le sort que le Roi infligea à Fouquet qui débaucha les artistes de Vaux pour construire Versailles. Comme à Vaux-le-Vicomte, Le Nôtre fit creuser canaux et bassins. Apporter l’eau à Versailles fut un travail titanesque avec le creusement des canaux sur le plateau de Saclay, la construction d’aqueducs et la puissante machine de Marly. Avec le Voyage Métropolitain, nous avons randonné sur les traces de l’hydraulique de Louis XIV.

voici ce qu’écrit Orsenna p.79

Le contentement des fontaines

Le XVIIème siècle a l’amour fou de l’eau. Dans le jaillissement des fontaines et le bouillonnement des cascades, il voit le portrait de la vie. Dans les images reflétées à la surface des étangs et des canaux et que soudain brouille le vent, il aime à se rappeler la fragilité des choses. Epris de lignes et de perspectives, rien ne le distrait mieux que ces fantaisies optiques. Religieux jusqu’au fond de l’âme, il croit que toutes les eaux douces ou salées communiquent entre elles, et toutes avec le ciel….

 

Promenade mais biographie, surtout!

Les témoignages concordent sur la bonté foncière de Le Nôtre, son égalité de caractère, son humour en toutes circonstances, sa spontanéité, sa simplicité…Toutes les qualités du « bonhomme », il les mais en exerce-t-il le métier?

Même si le jardinage est l’un des arts de l’agriculture, avouons que sa manière d’être paysan ne ressemble à aucune autre. Aménageur pharaonesque plus que cultivateur, hanté par la perspective plus qu’amoureux de botanique, il entretient avec la nature des relations de domination sourcilleuse. 

Nous suivons Le Nôtre à la cour parmi les artistes que sont Racine, Molière ou La Fontaine, mais surtout auprès de Louis XIV . Fidélité, amitié?

Ce petit livre est passionnant, poétique, instructif. A lire, relire et emporter sur place.

Intrigue à Giverny – Adrien Goetz

POLAR IMPRESSIONNISTE ? PLUTÔT SNOBINARD

Je ne me prive jamais d’une visite à Giverny. Dès que j’ai découvert ce titre à la Médiathèque, je l’ai commandé (click&collect). Malheureusement, les scènes se déroulant à Giverny  sont peu nombreuses et je ne profiterai guère du jardin de Monet. En revanche, on traînera dans un vernissage au Musée Marmottan-Monet avec le gratin snob et assez détestable. Puis l’action se transportera à Monaco où se prépare un mariage princier. Tout aussi kitsch et snob. Fin navrante sur une piste de ski improbable dans les émirats. 

L’intrigue est légère :  deux spécialistes de Monet disparaissent du diner mondain succédant au vernissage. L’une d’elles est retrouvée égorgée dans un sarcophage de bronzage (j’ignorais que la chose existât) ; la seconde sera enlevée à Monaco. Il sera question de la vente d’un tableau de Monet, peut être un faux.  Wandrille, journaliste mondain, et sa fiancée Pénélope, conservatrice du Mobilier National (imbuvables) mènent l’enquête qui ne démarre vraiment que dans la seconde moitié du roman. Dans la première partie au charmant titre Des crocodiles dans les nymphéas, l’intrigue traîne et la lectrice s’ennuie, le livre manque de me tomber des mains.

Dans la deuxième partie, Les parfums de Giverny, il est plus question de Monet mais pas tellement de sa peinture, plutôt de sa fortune….la fin est plus réussie mais ce serait dommage de la raconter ici.

 

Secrets à l’ombre d’un manguier – Aurore Coffi

LIRE POUR L’AFRIQUE : MALI

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à Babelio et à L’Harmattan pour ce voyage littéraire au Mali où tout voyage touristique est impossible! 

Ne comptez pas sur moi pour dévoiler Les secrets à l’ombre du manguier ! Il vous faudra lire le roman, et c’est une bien agréable aventure! Une histoire qui se lit d’un trait et qui m’a enchantée. 

A Bamako, plus rurale que je ne l’imaginais, l’histoire se déroule comme un conte : conte avec des djinns, des fées, une calebasse volante et une hyène qui parle.  Madou, dès sa plus tendre enfance est initié par sa mère au monde invisible des djinns. Comme elle, il a le don de lire les étoiles en lançant des cauris et il deviendra un marabout à l’âge précoce de sept ans. 

Conte fantastique aux saveurs exotiques de la cuisine africaine, une lecture que l’on pourrait recommander aussi aux jeunes. Une initiation à la flore africaines,  et aux herbes médicinales.

Attention, Madou subira aussi de lourdes épreuves, et vous serez émus quand il sera séparé de sa mère, battu par son oncle, mendiant…Le conte vire au roman d’initiation quand Madou affronte la dure réalité des talibés.

Quand Madou sera en âge de fonder une famille, il rencontrera les difficultés. Même avec ses connaissances surnaturelles, il faudra prendre les bonnes décisions….mais je ne raconterai pas tout.

 

Prévert : Le gardien du Phare aime trop les oiseaux

BALADE NORMANDE

 

Des oiseaux par milliers volent vers les feux
Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
Par milliers aveuglés par milliers assommés
Par milliers ils meurent.

Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
Les oiseaux il les aime trop
Alors il dit tant pis je m’en fous
Et il éteint tout

Au loin un cargo fait naufrage
Un cargo venant des îles
Un cargo chargé d’oiseaux
Des milliers d’oiseaux des îles
Des milliers d’oiseaux noyés.

 

Je me suis souvenue du poème quand j’ai lu Les Déferlantes de Claudie Gallay

La nuit du naufrage, il a vu arriver un vol d’oiseaux, des migrateurs, un vol magnifique. Ils ont commencé à
s’écraser, par dizaines. Je lui ai parlé de la lumière du phare qui se reflétait dans les yeux des oiseaux, de cette
pitié immense qui le submergeait,

parce qu’il les voyait s’approcher avec tellement de confiance. – Il dit qu’il n’aurait dû y avoir personne cette
nuit-là sur la mer. Il dit aussi que c’était impossible pour lui de voir mourir tous ces oiseaux.

Claudie Gallay : les Déferlantes (p.306)

Les Déferlantes – Claudie Gallay

BALADE NORMAND

Le pharer de Goury

 » Sous la violence, les vagues noires s’emmêlaient comme des corps. C’étaient des murs d’eau qui étaient
charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s’écrasaient contre les rochers et
venaient s’effondrer sous mes fenêtres.

Ces vagues, les déferlantes.

Je les ai aimées.

Elles m’ont fait peur. »

520 pages, 4 jours de lecture m’ont permis de retrouver La Hague  après les deux livres de Didier Decoin : Les Trois vies de Babe Ozouf et Avec vue sur la mer. J’ai été éblouie par ce petit finisterre face aux îles anglo-normandes, battu par les vents, au climat si changeant. Un bon moment d’évasion par la lecture! 

« La Hague est une terre de légendes, un lieu de croyances. On dit que certains disparus reviennent la nuit,
incapables de se détacher de cette terre. De s’en séparer. »

La Hague, avec ses phares, ses tempêtes, les naufrages.

La Hague, ses falaises battues par les vents, les vagues : les déferlantes, habitées par les oiseaux.

lanse saint Martin

Justement, la narratrice du roman, est ornithologue  ; elle  compte les oiseaux pour une recherche de l’université de Caen.  Elle a choisi la solitude de ce village isolé, après un chagrin d’amour.  Théo, l’ancien gardien de phare, qui recensait les oiseaux avant elle, vit seul avec ses chats. Au café de Lili, les habitants passent, tout le monde se connait mais on devine de lourds secrets. Ils ressurgissent quand Lambert arrive par un jour de grand vent pour vendre son ancienne maison  et fleurir la tombe de ses parents et son frère qui ont péri en mer il y a quarante ans.

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles
dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour. J’avais appris ça avec
les cormorans. »

Premier mystère : le phare s’est-il éteint pendant le naufrage? Théo est il responsable de la mort des parents du frère de Lambert?

Ce n’est pas le seul mystère. La vieille Nan, la couseuse de linceuls qui erre sur le rivage est un personnage assez étrange. Elle est à la recherche de Michel qui a disparu. Qui est donc Michel?

6

De fil en aiguille, le roman se trame, s’étoffe, dans le climat rude de cette pointe du Cotentin, au rythme des marées et des cafés et repas chez Lili.

La richesse du roman, et l’art de la romancière est  de faire vivre de nombreux personnages secondaires originaux   : Morgane, la fille au rat et son frère le sculpteur , Max, un peu simplet, qui construit son bateau et parle comme le dictionnaire, Monsieur Anthelme qui a connu Prévert…Richesse des thématiques : Les Déferlantes est un « roman maritime » mais pas que… Il est question de la couleur de la mer, des nuages menaçants, des oiseaux mais aussi de sculpture, d’environnement, de poésie, de chats et d’oiseaux…

J’ai aimé me laisser embarquer à ce rythme lent. En revanche, pour l’intrigue, j’ai vite deviné les circonstances du naufrage, pas besoin de 200 pages ! Les autres secrets (secrets de Polichinelle que tout le monde connait) se révèlent au lecteur avant le dénouement. Est-ce grave? pas vraiment, ce n’est pas un roman policier. Bien sûr, les impatients diront qu’il y a des longueurs. Aucune importance pour moi, j’avais envie de rester longtemps à  La Hague.

Les trois vies de Babe Ozouf – Didier Decoin

BALADE NORMANDE – COTENTIN

Le nez de Jobourg

Elle avait pris la ferme de Jobourg pour cette sensation de vivre en face d’un espace illimité, d’un presque néant
de landes rases, d’eau et de nuées. Depuis la lucarne du fenil, le regard se perdait à l’infini. Parfois, sur le coup
d’octobre ou de novembre, un mur de brume venait s’appuyer contre les clôtures, mais Babe savait que ce
brouillard-là n’avait rien à cacher ; il était le prolongement visible du monde informe au-delà de sa ferme, terres
où levaient des murets si bas que les agneaux de Pâques eux-mêmes, dès le lendemain de leur naissance, se
sauvaient d’une pâture à l’autre. Sauf en été où les ombres étaient franches, les vagues de l’herbe et les vagues
de la mer avaient une même couleur – un malentendu gris et bleu fermait là-bas au bout. Le bout du monde, c’est justement là

Pour rester encore à La Hague après avoir fini Avec vue sur la mer du même auteur. 

Les Trois vie de Babe Ozouf est un roman en trois parties, trois vies, trois femmes. Babe Ozouf (1893), Catherine dans  les années 30, sa fille, Carole (1944) la petite fille. Unité de lieu : La Hague. Un destin commun : naufrageuses. Une constante : le feu. Et toujours la présence de la mer sauvage, des tempêtes. 

Didier Decoin évoque avec vivacité les falaises, la lande et les genêts, ainsi que la vie rurale traditionnelle au début du XXème siècle et j’ai eu grand plaisir dans ce dépaysement.

Histoires d’amour et de passion avec la figure fière et flamboyante de Babe Ozouf, en demi-teinte avec le mariage de Catherine, à peine sortie de l’enfance et du peintre Louis. Cette histoire à la limite de la perversion me laisse un peu dubitative. Il fut un temps ou Lolita ne posait aucun problème, maintenant on est plus critique. Pour Carole de Chicoutimi, l’amour est secondaire son destin se confond avec la Résistance, même si…

La Hague est autrement belle, ce soir, empourprée et toute retroussée de vent comme une fille qui danse. Je suis
moi-même une fille qui danse, pense Carole, je vais danser devant un feu, danser devant un grand bateau, un
navire orgueilleux qui a fait régner la terreur dans les fjords, à la fin je le faucherai d’un croc-en-jambe et il se
couchera sur le flanc, mais

La nuit sur la Hague, qu’elle soit feutrée par les brumes ou pleine du hurlement des tempêtes, libère de singuliers
démons.

je recommande ce livre à tout touriste, visiteur, vacancier dans le Cotentin. A lire sur place ou au retour!

 

Arouna ne répond pas – Michelle Mosiniak

EXILS ET SENEGAL – masse critique de babélio

Merci à La Trace – l’éditeur de Arouna na répond pas de m’avoir fait découvrir ce livre et cette auteure que je ne connaissais pas. Je vis la Masse Critique comme une nouvelle aventure à chaque fois. J’ai coché la case parce que la présentation parlait d’Afrique, d’un village sérère et d’une quête identitaire de déracinés… thèmes qui me sont chers.  En ces temps quasi-confinés, de voyage impossible, je m’évade dans la lecture.

Plus qu’une quête d’identité c’est plutôt un roman d’amour. Un amour très simple, évident, charnel. Le désir qui laisse toute la place à la beauté des corps (surtout celui d’Arouna) à la soyance de la peau.

La quête d’identité d’Arouna est discrète et secrète. Arouna est né en 1938 au Sénégal, alors colonie française. Venir étudier à Paris dans les années 60, pour un bon élève était une évidence, après Senghor et tant d’autres. Le Quartier Latin où il étudie, loge et travaille est alors son point d’ancrage. Mariage, père de trois enfants, il fait l’impasse sur cette période dans le récit du roman. Quel secret se cache sous cette paternité? On ne le devinera pas. Nora chez qui il emménage, est une femme active, qui a beaucoup d’amis, qui voyage. Mais leur relation en dehors du désir ne s’exprime pas. Un compagnon magnifique, certes, mais quelle identité?

Après un long exil, Arouna arrive à Dakar qu’il ne reconnaît pas. Il retourne au village. Les pages racontant le village, ses souvenirs d’enfance, la vie quotidienne sont belles. Le décalage entre l’enfant-berger, fils choyé d’un père admirable et l’homme mûr qui rentre au pays est bien décrit.

Nora viendra-t-elle le rejoindre? Trouvera-t-il sa place ?

Des réponses qui expliquent peut-être le titre Arouna ne répond pas.

 

 

La folle épopée de Victor Samson – Laurent Seksik

LECTURE JEUNESSE

Quand Babélio a proposé une rencontre avec Laurent Seksik à l’occasion de la parution de son nouveau livre : La Folle Epopée de Victor Samson j’ai répondu avec enthousiasme à cette invitation. J’ai lu avec plaisir les Derniers Jours de Stefan Zweig. Un écrivain qui écrit les biographies de Zweig, Romain Gary, Modigliani…ne peut que m’intéresser. Qu’il soit médecin est encore un plus par notre époque d’épidémie.

J’aurais dû lire un peu plus attentivement la présentation de La Folle Epopée de Victor Samson et découvrir qu’il est classé en Littérature Jeunesse et recommandé à partir de 11 ans. Mes onze ans sont bien derrière moi…je n’ai pas de petits enfants à qui faire la lecture, et plus d’élèves de collège depuis ma retraite. Je n’appartiens donc pas au public désigné.

Je ne me suis pas ennuyée à ce tour du monde entre 1914 et 1925 (à peu près). Le héros est bien sympathique et son ami Alphonse aussi. Les rencontres avec des personnages historiques sont nombreuses : Jaurès, Einstein, Trotski, Rosa Luxembourg et Hitler, Chaplin et j’en oublie…occasion d’un vaste panorama de l’histoire du début du XXème siècle….Peut être  une exploitation pédagogique possible(?) il faudrait que je les passe à d’ancien collègues encore en fonction.  Mais les rencontres sont brèves, quelque peu superficielles.

Les histoires d’amour sont extravagantes, il faut garder le titre en mémoire,  c’est une folle épopée. La fidélité de Victor au projet fou (lui aussi) de son père est touchante. La triste fin de ce dernier permet de prendre conscience de l’antisémitisme et de l’acceptation de la différence. L’auteur le fait avec grand tact.

A faire lire, ou plutôt à lire avec un enfant de 11 à 13 ans….

Avec vue sur la mer Didier Decoin

BALADE NORMANDE – COTENTIN – LIRE POUR LA NORMANDIE

Le petit port de Goury

Voici un livre que j’aurais aimé emporter avec moi lors de notre séjour dans le Cotentin et que je recommanderais si d’aventure j’organisais une virée à La Hague. Merci à Aifelle qui me l’a signalé! Je l’ai lu quelques temps après notre retour et j’ai retrouvé, le village, le phare de Goury, le vent et les dégustations de crustacés et de poisson frais.

L’auteur, Didier Decoin jeune marié et prix Goncourt 1977,  décide avec sa femme, d’acquérir une maison « Avec vue sur la mer ». A la suite de la construction de l’Usine de Retraitement des déchets nucléaires, les futurs propriétaires imaginent que les prix des maisons sont dévalués et qu’ils pourront s’installer à peu de frais. Quelle erreur! Les normands sont attachés à leur terres et ne vendent pas. Impossible de construire en bord de mer dans des zones protégées par le Conservatoire du Littoral. Il faudra beaucoup de ténacité et de diplomatie pour entrer dans le club très fermé des propriétaires « avec vue sur la mer« . Decoin raconte avec humour et pittoresque leurs démarches. 

La Roche où se trouve leur maison

La maison trouvée, il faut l’aménager. Le récit des travaux est aussi divertissant. Ensuite, la routine s’installe avec la bienveillance des voisins, l’acclimatation à un climat particulier, le bateau, le jardin….

En quittant la maison, j’emporte des souvenirs à la Hulot, crépuscules incendiés, agapanthes bleues, peaux
salées, galets brûlants roulant sous les pieds nus, senteur des herbes miellées, siestes légères sur les chaises
longues copiées sur celles du Queen Elizabeth, menuets d’abeilles en petits gilets de majordome allant et venant
sous les tentures gris sombre des orages, ombres mauves, limonade tiède, amertume anisée des salades estivales,
fourmis ailées montant en procession du dessous des pierres chaudes pour un premier et dernier vol d’amour et
de mort, jacasseries huileuses des goélands, et tout là-bas, dominant le froissement de soie du ressac, la cognée
un peu essoufflée du diesel d’un chalutier.

Et tout cela fait un livre sympathique, amusant et très bien écrit!

A lire avant de partir à la Hague, ou en revenant, ou simplement pour donner envie de découvrir cette côte pittoresque! Et comme j’ai bien aimé cet auteur, je vais le suivre au moins avec Les Trois vies de Babe Ozouf qui se déroule dans le même décor. 

le phare de Goury

Rachel et les siens – Metin Arditi

Depuis longtemps j’ai envie de lire Metin Arditi  et découvrir cet écrivain. La sortie de Rachel et les Siens est aussi l’occasion d’un voyage littéraire dans ce Proche Orient. Ce livre est dédié A la mémoire de Martin Buber ce qui a piqué ma curiosité. 

Saga familiale qui s’ouvre à Jaffa en 1917 et qui se déroule à Tel Avivjusqu’en 1938, puis à Istanbul pendant la Guerre, et enfin à Paris, Genève  pour s’achever à Jaffa en 1982.

Quelle personnalité singulière que celle de Rachel : 

Elle était née en Palestine ottomane. Elle avait vécu son adolescence et une partie importante de sa vie d’adulte
sous mandat britannique… Lorsque l’État d’Israel s’était constitué, elle avait déjà émigré de Turquie pour la
France

Juive de langue arabe, ayant passé son enfance dans une maison où cohabitaient deux familles pour une même cuisine, les parents de Rachel et ceux de Mounir, des Arabes chrétiens. Mounir et Rachel, frères et soeur de lait et inséparables. La première crise correspond à l’arrivée d’Ida, la petite orpheline de colons ashkenazes, suivie de l’avancée des Anglais. L’harmonie et la coexistence entre Juifs et Arabes de Jaffa est menacée. Les parents de Rachel doivent quitter le quartier. Ils se réfugient dans un kibboutz où ils apprennent l’hébreu, découvrent le sionisme et le théâtre. La vision égalitariste, le travail manuel ne les séduisent pas spécialement, le théâtre, en revanche sera la vocation des deux sœurs ; Rachel qui aimait raconter des histoires sera dramaturge, et Ida, actrice! Au kibboutz, théâtre et agitprop se confondent souvent. Les pièces de Rachel seront politiques et dérangeantes! Rachel ne sera pas un auteur à succès en Palestine. 

« Elle n’était pas faite pour le succès. Son monde était celui des naïfs, de ceux qui s’accrochent à des principes
plutôt qu’au goût du jour. À ce qui dérange plutôt qu’à ce qui plaît. Il fallait qu’elle pense à faire autre
chose, au lieu de gratouiller en vain des piles de cahiers dans l’espoir de voir un jour l’une de ses pièces montée. »

Le sujet qui lui tient à cœur est la coexistence des Juifs et des Arabes et elle adapte le sujet des Perses d’Eschyle

Pour raconter le retour de Xerxès en Perse après sa défaite à Salamine, Eschyle crée le théâtre contemporain : il
se met dans la peau du vaincu. Il veut comprendre ses émotions, son humanité. Il m’a semblé intéressant de
décrire les réactions d’un groupe de Juifs qui s’apprêtent à monter la pièce d’Eschyle, de comparer la situation
des Grecs après la bataille de Salamine à celle qui pourrait un jour être celle des Juifs en Palestine.
…….
Et si ce sont les Palestiniens qui perdent la guerre, comment les traiterons-nous ? Avec l’humanité de ceux qui
ont connu l’exil ? Ou avec l’arrogance des vainqueurs, dont parle Eschyle ? »

Avec son mari Karl, elle suit la mouvance intellectuelle de Martin Buber et Brit Shalom :

« Ce n’était pas une question. Brit Shalom, le mouvement de Martin Buber, qui prônait la constitution d’un État
binational, avait été un échec.

Karl, ils étaient des dinosaures de la cohabitation entre Juifs et Arabes, elle le savait. Le mouvement avait tenu
quelques années. Puis, avec l’afflux d’immigrants et le succès d’une Tel-Aviv toujours plus grande, plus forte,

les velléités de coexistence avaient été balayées. Elle n’arrivait pas à écrire autre chose que des pièces à contre-
courant. « 

Cet aspect du livre m’a beaucoup intéressée. Il m’importe de ne pas occulter cette histoire des idées, le sionisme n’a pas toujours été monolithique, ses mises en cause ne sont pas vraiment mises en évidence.

Vient le drame (non! je ne vous raconterai pas tout!) et Rachel suit Maurice Saltiel à Istanbul. C’est là qu’elle découvre l’antisémitisme et la persécution qu’elle n’imaginait pas . L’Empire Ottoman avait été accueillant pour les Juifs des siècles durant…Mais il s’agit de nationalisme turc, et de persécution des minorités.

De la déportation de son mari, elle tirera encore une pièce difficilement représentable.

Elle se marie à Paris avec un ancien collabo, un homme délicieux, mais…antisémite.

Elle écrira l’histoire d’un homosexuel qui a aimé un allemand. Encore un sujet difficile! …

Décidément Rachel se trouve souvent en porte-à-faux. Sa vie et son théâtre seront  toujours à contre-courant.

Et l’amour? je ne vous en dirai rien, il faut lire le livre.