La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

RENTREE LITTERAIRE 2021

« Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ? »

Comment classer cet ouvrage : Rentrée littéraire 2021 ou Francophonie?

Mohamed Mbougar Sarr, né à Dakar est-il un romancier sénégalais comme le présente l’article de Wikipédia ou un écrivain de cette rentrée littéraire parisienne? Ce serait un détail si cette distinction n’était pas un des thèmes de ce roman. Diegane Faye est un écrivain africain vivant à Paris qui a publié un petit roman au tirage confidentiel. Il s’attache à faire sortir de l’oubli TC Elimane, écrivain maudit, qui a publié en 1938 un chef d’œuvre disparu dans des circonstances étranges.   Marème Siga , « l’ange noir de la littérature sénégalaise »  lui confie un exemplaire du livre introuvable, lecture éblouissante. L’écrivaine, cousine d’Elimane, ne l’a pas connu ;comme Diegane, elle se consacre à sa recherche . Elle a eu une relation passionnée avec une poétesse haïtienne, amante d’Elimane. 

« Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les a lus »

[…]
« Oui, disais-je, oui : je serai citoyenne de cette patrie-là, je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque. »

 

La plus secrète  mémoire des hommes mêle les voix de ces trois narrateurs.trices, et reconstruit l’histoire de la famille d’Elimane dans un village sérère du temps de la colonisation, de son père qui disparaît dans la Grande Guerre, tirailleur sénégalais, du scandale littéraire causé à la parution du livre d’Elimane, de l’errance de ce dernier jusqu’à 2018 quand Diegane retourne au Sénégal en pleins troubles sociaux. Longue histoire qui se déroule pendant plus d’un siècle sur trois continents. 

Histoire embrouillée parce que je n’ai pas toujours identifié les narrateurs : il m’a fallu parfois plusieurs pages  pour deviner qui a pris la parole : Siga? Diegane? la poétesse? parfois le père de Siga. Je me suis perdue  à plusieurs reprises. Le style très dense, touffu parois sans ponctuation ni respiration n’aide pas franchement le lecteur. Si j’ajoute encore que le narrateur principal, l’écrivain, est souvent prétentieux, verbeux et peu sympathique, cela n’incite pas à continuer la lecture du pavé (448 pages seulement mais cela m’a paru bien plus).

« Je sais que tu ne seras pas d’accord avec ce que je te dis : tu as toujours considéré que notre ambiguïté culturelle était notre véritable espace, notre demeure, et que nous devions l’habiter du mieux possible, en tragiques assumés, en bâtards civilisationnels, bâtardise de bâtardise, des bâtards nés du viol de notre histoire par une autre histoire tueuse. Seulement, je crains que ce que tu appelles ambiguïté ne soit encore qu’une ruse de notre destruction en cours. Je sais aussi que tu trouveras que j’ai changé, moi qui estimais que ce n’est pas le lieu d’où
il écrit qui fait la valeur de l’écrivain, et que ce dernier peut, de partout, être universel s’il a quelque chose à dire.
Je le pense toujours. »

Et pourtant c’est un roman très intéressant d’une part pour la réflexion sur l’écriture et la décolonisation, et pour l’aspect historique. Par ailleurs, la vie au village, les coutumes anciennes sont très agréables à lire. Si je n’ai pas accroché avec les personnages masculins que j’ai trouvé antipathiques, les femmes au contraire sont des personnages forts.

La Plage noire – François Maspéro

« Dans les villes de l’exil, te souviens-tu, se répète Alberto, nous parlions de l’avenir. toute ma vie, j’ai cru au progrès. Le sens de l’histoire éclairait notre attente, et même  nos plus mélancoliques nuits étrangères. César a tort, le monde n’est pas foutu. Et pourtant, comment le nier, je sens ici que mon monde à moi est détruit.

Sur la plage, de plus en plus, Alberto se parle seul, à haute voix »

Je connais Maspéro depuis une éternité.

Editeur : Etudiante, je collectionnais les petits livres aux couvertures colorées : Nizan, Frantz Fanon, Louise Michel…égayaient mes étagères, égarés depuis, j’aurais tant aimé les retrouver.

Libraire : sa libraire était un repère de gauchistes, d’étudiants, lieu de rencontre de rendez-vous. Certains emportaient des livres sans les payer, on ne les aurait pas dénoncés. J’ai toujours trouvé minables ces larcins. Pour la lecture gratuite, il y a des bibliothèques.

Auteur : je ne l’ai lu que plus tardivement, Le Figuier m’a captivée. 

Balkans-Transit, lu et relu, avant les voyages en Bulgarie, en Albanie, en Grèce, Roumanie.

Les Passagers du Roissy-Express, offert, prêté, chaque fois qu’amis ou connaissances se trouvent en panne de lecture.

Et voici que je trouve sur ma table de nuit de la chambre d’hôtes à Mauzé-sur-le-Mignon, La Plage Noire comme s’il m’était personnellement destiné!

Ce court livre se lit d’une traite (160 pages). C’est le plus littéraire des livres de l’auteur que j’ai lu. Une fiction qui se déroule dans un pays imaginaire. On pense à l’Amérique Centrale ou Latine. Un homme attend un visa pour partir rejoindre sa femme française à Paris. Il vit avec leur fille dans une maison de famille sur le bord de la plage noire, isolé, loin de tout. Ecrivain, journaliste, opposant politique, il n’ignore pas la menace mais se résout pas à l’exil.

Roman nostalgique, tropical, envoûtant.

Après les chiens – Michèle Pedinielli éditions de l’aube

POLAR NICOIS

Comme j’ai bien aimé la Patience de l’Impatience, polar corse, villageois j’ai eu envie de retrouver Diou Boccaneradétective et de la suivre dans une nouvelle aventure à Nice et dans les environs, jusqu’à la vallée de la Roya. 

Il est bien sûr question de chiens, du chiot Scorcese, mais pas seulement. Et d’une vétérinaire suédoise qui intervient. Il y a aussi une histoire de passeur, passeur des Juifs pendant l’Occupation. Et comme c’est un roman policier, un cadavre et une disparition.

Le corps, trouvé par le chiot( il faut bien une cohérence) est celui d’un jeune Erythréen qui a été passé à tabac. La disparue s’appelle Melody, lycéenne, tout juste majeure. Fugue ou enlèvement? Sa mère confie l’enquête à Diou qui est détective privé.

Comme je ne veux pas spoiler, vous n’en saurez guère plus.

Mais si je dois en rajouter pour vous convaincre de le dire, sachez que Diou (comme moi) est fan de Camilleri   et qu’elle lit Le Tour de la Bouée quand elle ne peut pas dormir.  Vous rencontrerez des crapules (normal dans un policier) mais aussi de bien braves gens, un SDF allemand muet, et que le livre est dédié « Aux solidaires de la vallée de la Roya, d’Italie, de Nice, du Briançonnais et d’ailleurs »

la Fiera – Marie Susini

11LIŔE POUR LA CORSE

incipit :

 

« sous le soleil d’Août, sur les chemins et sur la route de pierres, les gens du village s’en vont vers la chapelle Saint Albino, vers la fiera, la messe, la procession, le bal. les uns bavardent, une jeune fille rêve de l’amour qui va venir, une vieille mère remâche sa douleur, un capitaine altier passe dans son auto. »

 

Unité de temps :  le jour de la fête de Saint Albino

unité de lieu : le village.

les personnages :

Angnola, la jeune fille qui rêve d’amour, son amoureux,  Giasè, est revenu au village, peut-être se rencontreront ils au bal? Sa mère redoute que « la frivolité soit entrée dans la maison » et craint le dira-t-on « Qui ne craint pas les gens ne craint pas Dieu ».


Sylvie, celle que Matteo a épousée sur le Continent, l’étrangère, celle que sa belle-mère n’acceptera jamais, qui est si malade que la mort est déjà sur elle. Espère-t-elle un miracle de Saint Albino? 


Zia Francesca, inconsolable de la perte de son fils, ne voit même pas Nunzia, sa fille. Qu’est-ce qu’une fille à côté d’un fils? 


Le capitaine et son auto,  n’a pas toujours été une personnalité reconnue au village et certains lui font savoir…

Tous ces personnages se rencontreront à la foire .J’ai beaucoup aimé cette ambiance, cette attente. j’ai lu le roman alors que nous visitions les villages de montagne où aurait pu se dérouler l’histoire. Peu d’action, on devine le drame et la suite. Tout est question d’atmosphère. On est pris dans l attente de la fête, dans l’attente du drame.

C’est le roman des femmes,  dont le sort est terrible mais dont la personnalité est très marquée. 

Beaumarchais – Un aventurier de la liberté – Erik Orsenna – Stock

Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !…Noblesse fortune, un rang des places tout cela rend si fier ! Qu’avez vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste homme assez ordinaire ! 

                              Le Mariage de Figaro, acte V scène 3

 

Erik Orsenna est l’auteur de biographies sympathiques, joyeuses et très agréables à lire : André Le Nôtre : Portrait d’un homme heureux, Pasteur: La vie, la mort, la vie. Celle de Beaumarchais est de la même veine. Orsenna  décrit Beaumarchais comme un séduisant personnage capable d’attirer la sympathie des Grands par ses talents variés : génial horloger, harpiste et maître de musique des  filles de Louis XV. Ce roturier, fils d’horloger, est introduit en Cour à  ans. Joli garçon il épouse et monte dans l’échelle sociale, s’achète un brevet de noblesse, fait des affaires. A la façon dont Orsenna raconte, il semble vivre en s’amusant. Et la lectrice s’amuse également. Il commet des pièces un peu ratées, peu importe, on s’amuse. Il a des ennemis aussi, des jaloux, on le traîne en justice mais il a tant d’esprit pour se défendre qu’on retiendra plus ses écrits piquants que la honte d’un jugement. 

Carmontelle : Ange-Laurent de La Live de Jully jouant de la harpe

Orsenna s’amuse lui aussi a faire des allusions à la vie contemporaine faisant de Beaumarchais le champion du « En Même Temps ». La lectrice sourit. En même temps diplomate, un peu espion, à Madrid et à Londres. Courtisan et frondeur, plutôt insolent que frondeur.

Le talent d’Orsenna est de rythmer son récit de citations du Mariage de  Figaro et du Barbier de Séville, dialogues piquants illustrant parfaitement le propos. Qui a plus d’à-propos, Orsenna ou Beaumarchais? Et la lectrice s’amuse (refrain).

Carmontelle : Louise-Marie-Thérèse Bathilde d’Orléans

Beaumarchais s’implique aussi dans des entreprises risquées : il veut prêter main forte aux Américains dans leur lutte pour l’Indépendance, affrète une véritable flotte. Il se fait imprimeur pour publier Voltaire. 

Amusant : il fait construire un palais en 1788 avec vue sur la Bastille, aux premières loges des manifestations ! Encore une fois, la lecture s’amuse (refrain).

C’est donc un ouvrage amusant léger, distrayant. Les grincheux diront peut-être, superficiel : en tout juste 200 pages, il n’y a pas la place pour une analyse approfondie. Moi qui ne suis pas spécialiste, j’y trouve mon miel.

Ivo & Jorge – Patrick Rotman – Grasset

« Autant Montand paraît spontané, au risque d’être brouillon, autant Semprùn est réfléchi, mesuré, au risque de paraître froid. Mais il faut se méfier des apparences. Il arrive que la répartition des rôles s’inverse : la réserve un peu mystérieuse de Jorge peut s’ouvrir en une chaleureuse disponibilité affectueuse. Montand qui paraît d’une pièce dans son truculent costume de Méridional flamboyant est taraudé par une inquiétude existentielle qui l’amène par instants à s’enfermer en lui-même, absent aux autres. Ces deux-là se déchiffrent d’instinct. Vingt-sept ans de compagnonnage complice, de dialogue ininterrompu, à cultiver les affinités électives qui fondent leur amitié. « 

Ivo Livi est Yves Montand, fils d’ouvrier communiste de Toscane qui a fui les faisceaux mussoliniens en 1924, et qui s’est installé à Marseille. Jorge Semprùn Maura est le fils d’un aristocrate madrilène, élevé dans le luxe entre des gouvernantes allemandes, des visites au Prado et une éducation soignée à la maison. Qu’est-ce qui a pu rapprocher ces hommes si différents?

Le roman s’ouvre à Moscou en 1990 où l’on projette le film L’Aveu, le film de Costa Gavras adapté du livre de London dont Semprùn a rédigé le scénario où le rôle principal est interprété par Montand. Tout un symbole que cette projection, 20 ans après la sortie du film!

Allers et retours entre Moscou, Madrid et Marseille, Paris, Saint Paul de Vence,  pour raconter la vie de ces deux héros qui nous sont familiers et qui nous ont accompagné. De la Guerre d’Espagne, à la Perestroïka, en passant par la Résistance, Buchenwald, les Procès de Prague, Budapest 1956… Une histoire du XXème siècle vécue par le militant communiste et le compagnon de route, la clandestinité et les feux de la rampe. Une histoire de solidarité, de fraternité. Des regrets d’être « passé à côté de l’essentiel » : pour Montand en ne rejoignant pas la Résistance, pour Semprùn en ayant cautionné les procès staliniens. De belles rencontres aussi pour le lecteur : Edith Piaf, Simone  Signoret, Marilyn et Miller, et tant d’autres….

Leurs histoires auraient pu se croiser, j’ai attendu leur rencontre : elle a eu lieu en 1963,

« Entre Montand et Semprùn, naît une amitié nourrie de leurs histoires respectives, de la recherche d’un idéal perdu, de complicités personnelles.

Ces deux émigrés de l’histoire ont partagé les grandeurs et les désillusions d’une génération. Au début de leur « liaison » amicale, les deux hommes en sont au même point idéologique : Montand et Semprùn sont des communistes critiques qui ont perdu leurs illusions mais ont gardé leurs espérance[…]ils espèrent encore débarrasser le communisme de la perversion stalinienne. Dans cette quête impossible, Semprùn va devenir la conscience de Montand… »

Le chanteur va s’impliquer dans des films politiques, le duo deviendra trio avec Costa Gavras . Ivo & Jorge nous emmène au cinéma! 

 

Les Carnets de Salonique – Ivan Nilsen – ed. Marie Barbier

LIRE POUR LA GRECE

« Salonique ou Thessalonique ? Bien qu’antiquisant, j’opte résolument pour le premier : c’est plus court et plus
joli ; ce sont les Grecs (byzantins) eux-mêmes qui ont abrégé le nom, il y a près de mille ans ; c’est le nom
qu’employaient les Juifs de la ville et ce n’est pas mal de s’en souvenir ; quoique philhellène, je n’ai aucune
raison d’épouser le nationalisme grec le plus obtus qui prétend effacer tout corps étranger de l’histoire de la ville
et jusqu’au nom utilisé par les Juifs comme par les Turcs. Voilà donc une affaire tranchée. »

Je saute sur toute occasion de faire un tour en Grèce, Matatoune  a chroniqué cet ouvrage et derechef, je l’ai téléchargé et lu! Salonique est une ville chère à mon cœur, départ d’une exploration en Macédoine et en Thrace. Jérusalem des Balkans, ville brillante jusqu’en 1917, où les quartiers juifs furent incendiés, la communauté juive fut déportée en 1943 et pratiquement exterminée.

Cette lecture fait suite à d’autres, mémorables: Vidal et les siens d’Edgar Morin que j’ai lu et relu. Gioconda de Nikos Kokantzakis, délicieux roman d’amours adolescentes et histoire vraie, témoignage de la déportation.   Le Cahier volé à Vinkovici de Dragan Velikic et le Sarcophage et la douleur du Vendredi Saint de Yorgos Ioannou mettent en scène la ville.

Les Carnets de Salonique commencent comme une intrigue policière : une femme, Judith, est assassinée à Thessalonique en 1975, victime d’un attentat organisé par l’extrême-droite grecque à la chute du régime des colonels. L’enquête a conclu qu’elle avait été abattue par erreur, victime d’une balle perdue. Vassili Korassov, son compagnon est persuadé que Judith n’est pas morte par hasard, qu’elle était visée par les tueurs. Vassili tente de dénouer le mystère avec l’aide de Gabriel, un archéologue, fils d’un archéologue qui a collaboré avec les policiers en qualité de traducteur. 

Il sera donc question d’archéologie, le père de Gabriel spécialiste du siècle de Périclès a aussi fouillé à Pella, ville de Philippe, le père d‘Alexandre le Grand. Les méthodes de l’archéologue sont analogues à celles du  détective:

« Que vaut l’archéologie si elle ne parvient pas à extraire d’une couche de débris informes, d’un vulgaire
amoncellement minéral, d’un terrain montueux mâtiné de pierrailles, ce qui bientôt donnera une figure, un
visage à un édifice oublié, suscitera la curiosité du visiteur et fera revivre une civilisation entière dans l’esprit
des hommes ? »

Vassili évoque l’histoire de Judith et de sa famille originaire de Smyrne . Son père Costas est un commerçant grec, sa mère Déborah – juive d’origine livournaise. A la suite de la Grande Idée,  « megali idea« , le rêve grec de reconquête de territoires en Anatolie qui aboutit à La Grande Catastrophe, exode des Grecs d’Asie Mineure et incendie de Smyrne, le couple émigre à Salonique, où leurs affaires prospèrent, leurs enfants ont la meilleure éducation en Français et en Italien. A la suite de la Crise de 1929, la montée des fascismes et de l’antisémitisme incitent Costas et Déborah à l’exil à nouveau à Marseille. Rattrapé par la Guerre et l’occupation Allemande, ils poursuivent leur errance jusqu’aux Etats Unis

 » Je suis le non-juif errant » disait-il (Costas) avec ironie. A peine établi à ses aises, il lui fallait s’arracher à ce qu’il avait tenu pour un asile et qui se révélait, une fois encore, une fausse promesse, un cul de basse-fosse…. »

Cette lecture est une leçon d’Histoire, histoire  grecque, à travers le XXème siècle, Résistance des andartes de l‘ELAS contre les Allemands en Epire, et exil de ces derniers, chute du régime des Colonels et opposition des militaires avec parfois complicité de l’Eglise Orthodoxe…

Judith, bercée dès l’enfance à cette histoire, devient historienne et part à la recherche des biens juifs spoliés. Encore un thème passionnant!

Par ces thèmes multiples, les Carnets de Salonique sont intéressants. Cependant ce livre de moins de 90 pages, les survole. J’aurais aimé plus de profondeur. J’aurais aimé m’attarder à Smyrne, me promener plus longuement rue Egnatia ou dans les ruelles qui grimpent à la citadelle de Thessalonique. J’aurais aimé humer l’air de la mer Egée sur le port de Salonique et voir les personnages s’installer à Marseille. J’aurais aimé plus d’archéologie, en  savoir plus sur les fouilles de Pella, sur Philippe et Alexandre le Grand.

Cette lecture agréable et  facile me laisse un peu sur ma faim. Les personnages secondaires sont esquissés plutôt que présents. 

 

A l’ombre du brasier – Hervé Le Corre – Rivages/Noir

LA COMMUNE DE PARIS

 » Un monde nouveau s’imprimait chaque jour, les rêves se lisaient enfin noir sur blanc, en plein jour, enfin évadés des nuits, de leurs brouillards et de leurs terreurs. C’était le
printemps de la vie, tout cela, et les rosiers qui escaladaient les murs et débordaient sur les trottoirs, versant
parfois leurs parfums sur eux, ne disaient pas autre chose. »

Les dix derniers jours de la  Commune de Paris du 18 Mai 1971 au 28 Mai 1971 qu’on nomme aussi la Semaine Sanglante. 

Dans ce roman touffu, nous suivons Nicolas et ses deux frères d’arme Adrien et Le Rouge, soldats fédérés du 105ème, qui courent de barricade en barricade pour ralentir l’avance des Versaillais qui sont aux portes de Paris, Caroline, la bonne amie de Nicolas, ambulancière qui soigne les blessés. Des personnages louches profitent du désordre : Monsieur Charles, le photographe d’un genre « un peu spécial », Pujols qui lui procure de jeunes modèles pour ses photos érotiques, Clovis, le cocher complice de Pujols dans l’enlèvement des jeunes filles. Antoine Roques, ouvrier relieur a été élu commissaire de police du Xème s’attache à résoudre cette affaire d’enlèvements, il doit traverser Paris dans les combats pour délivrer une prisonnière.  On s’attache aux personnages : Communards idéalistes, courageux ouvriers dévoués aux rêves d’un avenir meilleur. Au cours de l’action, les caractères s’affirment, se complexifient. La solidarité du peuple de Paris, des inconnus soutiendra les fédérés jusqu’au bout. Avec l’avance des Versaillais les massacres sont effroyables…

Roman noir, roman historique? Histoire des anonymes, du peuple des ouvriers, des artisans , l’auteur évoque en filigrane quelques figures connues au fil des conversations, le Général Dombrowski ou Louise Michel.

Roman de guerre, sur les flaques de sang, l’odeur de la poudre, des cendres des incendies. Interminables traversées de Paris du fort d’Issy par le Bois de Boulogne et les quartiers de l’ouest de Paris abandonnés par les bourgeois, aux barricades de la Rive Gauche, du XVème au Quartier Latin, finalement les derniers jours tous se replient vers la Bastille, Château d’Eau, et l’Est de Paris. L’errance de Nicolas et Caroline se terminera vers Bagnolet ou Montreuil où les Prussiens campent encore. Beaucoup de combats, de faits d’armes, d’héroïsme qui finissent par lasser le lecteur qui sait que les Versaillais seront impitoyables.

Histoire des femmes aussi, des ouvrières qui se réunissent pour faire valoir leurs droits, féministes activistes.

Et bientôt, les filles n’auront plus besoin de demander la permission pour tout, pas vrai ? C’est toi qui me l’as
dit, une fois. Qu’la Commune et tout ça, ça changerait la vie des femmes.

 

Accessoirement, histoire de la photographie, Charles Gantier rêve d’être un des premiers reporters de guerre avec un procédé de sa façon.

La guerre sera bientôt dans la rue, sous nos fenêtres, et j’en veux enregistrer toutes les convulsions ! Mes confrères
photographient ces imbéciles posant sur leurs barricades, devant leurs canons, bravaches, triomphants ! Mais
moi, je les prendrai sous le feu, face à de vrais soldats, dans la fureur du combat, et l’on verra qui alors est le
plus brave, de cette mégarde nationale, de ces bonimenteurs à képis, ou des régiments de ligne menés par nos
meilleurs officiers. Alors la vérité sautera aux yeux de l’Histoire.

Roman policier avec l’enquête des enlèvements….

J’ai suivi avec beaucoup de sympathie l’Odyssée de Nicolas du Bois de Boulogne aux Grands Boulevards . J’ai un peu décroché pendant les faits d’armes qui traînent  en longueur. Sans doute était-ce nécessaire de maintenir le lecteur dans les bombardements et le sang. Mais je me suis accrochée et ne l’ai pas regretté.

L’Anomalie – Hervé Le Tellier – Gallimard

GONCOURT

Miro. Pourquoi Miro? Parce que!

 

…. « Autrement dit, le « Je pense donc je suis » du Discours de la Méthode de Descartes est obsolète. C’est plutôt : « Je pense donc je suis presque sûrement un programme. » Descartes 2.0 pour reprendre une formule d’une topologiste du groupe. Vous me suivez, Président? »…p.167

Que peut-on ajouter aux critiques suite au Prix Goncourt, au 688 avis sur Babélio? 

Forcément tout a été écrit. Je ne l’aurais peut-être pas acheté ni emprunté à la médiathèque, on me l’a prêté. Je l’ai laissé traîner un bon mois et, quand je suis entrée dedans, je ne l’ai pas lâché. Parfois agacée, parfois hilare, curieuse de savoir comment l’auteur allait s’en sortir de ce scénario improbable.

La citation ci-dessus, Descartes2.0, est pour moi, le paroxysme de l’humour. Il faut dire que le mathématicien s’adresse au Président Trump. J’en pisse de rire!

La première moitié du roman est une galerie de personnages dont le seul point commun est d’être les passagers du Vol Air France pris dans des turbulences extraordinaires. Personnages ordinaires, encore que… Un tueur à gages sous le couvert d’un tranquille père de famille, un architecte vieillissant qui part en week-end d’amoureux avec une jeune femme qui le quittera, une avocate américaine survoltée, une famille d’Américains s’offrant un petit voyage en Europe, un musicien nigérian, un écrivain raté qui est peut-être l’auteur (puisqu’il écrit un roman au titre de L’Anomalie)… J’ai bien aimé ces courts chapitres, presque des nouvelles qui racontent des vies disparates. Le Tellier écrit bien, il sait soulever l’incongru dans le quotidien et faire sourire le lecteur.

L’incident, l’orage, les turbulences semblent tous vraisemblables. On craint de vivre une pareille expérience. Et on n’a encore rien vu.

Quatre mois plus tard,  un avion en tout point identique, contenant les mêmes passagers, demande en urgence l’atterrissage à New York. Urgence puisqu’un orage l’a endommagé. Escorté par des chasseurs de l’Us Air Force, il est conduit sur une base militaire et ses passagers y seront retenus. Là, on bascule dans « l’Anomalie » dans l’invraisemblable, la dystopie si on veut, la plaisanterie oulipienne.

Si on cherche la vraisemblance, la logique, le pourquoi du comment, on est perdu dans un salmigondis mathématique et philosophique qui risque de lasser le lecteur rationnel.

Une autre lecture est possible, ligne par ligne, on peut débusquer l’ironie, la caricature, la référence philosophique pertinente ou incongrue. Tel lecteur calé en mathématique relèvera (ou pas) telle théorie, tel lecteur cultivé en philosophie reconnaîtra tel mythe, le béotien se régalera de la satire de Trump, des piques à Macron ou aux dirigeants chinois.

Troisième partie : farce du dédoublement! Les mêmes personnages ont vécu pendant l’intervalle de temps séparant les deux atterrissage. Il y en a un qui est mort, un autre à l’agonie. Comment se regarde-t-on dans le miroir quand on est confronté à son double? On peut prendre cela au sérieux. J’ai choisi le parti d’ne rire. Tour n’est pas aussi drôle, parfois je me suis même un peu ennuyée. Mais j’ai continué par curiosité. Et je n’ai pas été déçue.

Le chef d’œuvre de l’année?

Probablement pas.

Un bon moment de lecture en attendant la réouverture des musées, théâtres et cinémas.

 

 

Ravel – Jean Echenoz

Ciboure, la ,maison de Ravel à l’extrême gauche

Nous sommes passées à Ciboure devant la maison  de Ravel qui naquit le 7 mars 1875. C’est une maison d’armateur, en belle pierre claire qui hébergea Mazarin lors du mariage de Louis XIV en 166o. 

J’ai donc choisi Ravel d’Echenoz pour accompagner ces vacances.

Ce court roman (123 pages) n’est pas vraiment une biographie. L’auteur choisit de commencer en 1927. Ravel a plus de 50 ans. Des années de jeunesse et d’apprentissage, je n’apprendrai rien. Ravel est en partance pour une tournée américaine triomphale. L’auteur est romancier, pas musicologue, de la composition je n’apprendrai pas grand chose.

En revanche, Ravel a du style, c’est un dandy qui emporte des malles et des malles d’habits qu’il accorde avec soin. Ravel a du style et Echenoz aussi! Je me suis délectée de ses phrases incisives, ironiques, élégantes. Elégance aussi des décors surtout la traversée transatlantique en Première Classe à la table du Commandant! Ravel a sillonné les Etats Unis à bord de trains de luxe, racontés avec un luxe de détails.

Le Boléro :

« Il y a en tout cas, une fabrique qu’en ce moment Ravel aime bien regarder, sur le chemin du Vésinet, juste après le pont de Rueil, elle lui donne des idées. Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève du travail à la chaîne. 

Chaîne et répétition, la composition s’achève en octobre après un mois de travail seulement troublé par un splendide rhume cueilli pendant une tournée en Espagne, sous les cocotiers de Malaga. Il sait très bien ce qu’il fait, il n’y a pas de forme à proprement parler, pas de développement, juste du rythme et de l’arrangement. Bref c’est une chose qui s’autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son. Phrase ressassée, chose sans espoir et dont on ne peut rien attendre, dit-il, […]Après qu’il a fini, un jour qu’il passe avec son frère auprès de la fabrique du Vésinet : tu vois, lui dit Ravel c’est là, l’usine du Boléro. »

On assistera aussi à la rencontre avec le  pianiste manchot et à la création du Concerto pour la main gauche.

Les tournées s’enchaînent, et la fatigue, l’insomnie, le déclin, l’accident…qui conduisent à la fin. Mais toujours avec élégance!