La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

RENTREE LITTERAIRE 2021

« Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ? »

Comment classer cet ouvrage : Rentrée littéraire 2021 ou Francophonie?

Mohamed Mbougar Sarr, né à Dakar est-il un romancier sénégalais comme le présente l’article de Wikipédia ou un écrivain de cette rentrée littéraire parisienne? Ce serait un détail si cette distinction n’était pas un des thèmes de ce roman. Diegane Faye est un écrivain africain vivant à Paris qui a publié un petit roman au tirage confidentiel. Il s’attache à faire sortir de l’oubli TC Elimane, écrivain maudit, qui a publié en 1938 un chef d’œuvre disparu dans des circonstances étranges.   Marème Siga , « l’ange noir de la littérature sénégalaise »  lui confie un exemplaire du livre introuvable, lecture éblouissante. L’écrivaine, cousine d’Elimane, ne l’a pas connu ;comme Diegane, elle se consacre à sa recherche . Elle a eu une relation passionnée avec une poétesse haïtienne, amante d’Elimane. 

« Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les a lus »

[…]
« Oui, disais-je, oui : je serai citoyenne de cette patrie-là, je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque. »

 

La plus secrète  mémoire des hommes mêle les voix de ces trois narrateurs.trices, et reconstruit l’histoire de la famille d’Elimane dans un village sérère du temps de la colonisation, de son père qui disparaît dans la Grande Guerre, tirailleur sénégalais, du scandale littéraire causé à la parution du livre d’Elimane, de l’errance de ce dernier jusqu’à 2018 quand Diegane retourne au Sénégal en pleins troubles sociaux. Longue histoire qui se déroule pendant plus d’un siècle sur trois continents. 

Histoire embrouillée parce que je n’ai pas toujours identifié les narrateurs : il m’a fallu parfois plusieurs pages  pour deviner qui a pris la parole : Siga? Diegane? la poétesse? parfois le père de Siga. Je me suis perdue  à plusieurs reprises. Le style très dense, touffu parois sans ponctuation ni respiration n’aide pas franchement le lecteur. Si j’ajoute encore que le narrateur principal, l’écrivain, est souvent prétentieux, verbeux et peu sympathique, cela n’incite pas à continuer la lecture du pavé (448 pages seulement mais cela m’a paru bien plus).

« Je sais que tu ne seras pas d’accord avec ce que je te dis : tu as toujours considéré que notre ambiguïté culturelle était notre véritable espace, notre demeure, et que nous devions l’habiter du mieux possible, en tragiques assumés, en bâtards civilisationnels, bâtardise de bâtardise, des bâtards nés du viol de notre histoire par une autre histoire tueuse. Seulement, je crains que ce que tu appelles ambiguïté ne soit encore qu’une ruse de notre destruction en cours. Je sais aussi que tu trouveras que j’ai changé, moi qui estimais que ce n’est pas le lieu d’où
il écrit qui fait la valeur de l’écrivain, et que ce dernier peut, de partout, être universel s’il a quelque chose à dire.
Je le pense toujours. »

Et pourtant c’est un roman très intéressant d’une part pour la réflexion sur l’écriture et la décolonisation, et pour l’aspect historique. Par ailleurs, la vie au village, les coutumes anciennes sont très agréables à lire. Si je n’ai pas accroché avec les personnages masculins que j’ai trouvé antipathiques, les femmes au contraire sont des personnages forts.

La Porte du Voyage sans retour – David Diop

LIRE POUR LE SENEGAL

Gorée : la maison des esclaves

« La religion catholique dont j’ai failli devenir le serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais parce qu’il convient de le penser pour continuer à les vendre sans remords. 

je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrit jusqu’alors. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont inférieurs. »

Merci à Babélio et au Seuil pour  ce voyage au Sénégal et au voyage dans le temps, à la fin du 18ème siècle jusqu’à l’Empire! Merci pour cette lecture passionnante et poétique!

Du même auteur,  David Diop, j’avais beaucoup aimé Frère d’Ame lu à sa parution et dont la lecture à Avignon par Omar Sy m’a enthousiasmée (podcast France Culture, Avignon Fictions). Quand Babélio m’a proposé ce livre, j’ai sauté sur l’occasion et encore une fois j’ai lu ce livre avec un grand plaisir. 

Le titre, La porte du voyage sans retour, évoque clairement la Traite Atlantique. la première fois que j’ai entendu cette expression c’était à Ouidah au Bénin. Puis à Gorée où se déroule une partie du récit.  

La Porte du Non-retour Ouidah

L’esclavage n’est pas le seul thème évoqué dans le roman de Diop. Le personnage principal du récit est un Savant du Siècle des Lumière, Michel Adanson, personnage qui a vraiment existé, qui a débarqué en 1750 à Saint Louis du Sénégal pour décrire flore et faune de la région, cartographier, étudier les coutumes…Le jeune homme a appris le wolof et s’est lié d’amitié avec un jeune prince, Ndiak,  qui l’introduit au plus près de la population. 

Le livre est aussi une réflexion sur la culture orale des Sénégalais, par un Encyclopédiste qui passera le reste de son existence à écrire son encyclopédie. Le botaniste, proche de la nature, reconnaît l’importance des croyances africaine :

 » Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseur de la nature, nous devrions  avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. « 

C’est une histoire d’amour impossible. Orphée et Eurydice. 

Portrait de madeleine : marie-Guillemine Benoist (1800)

C’est aussi une relation de voyage aventureux et une exploration des paysages, des mœurs, aventure et magie.

Des surprises, rien n’est convenu, pas de manichéisme non plus, chaque personnage apparaît sous plusieurs points de vue….

Je n’en dis pas plus, lisez-le!

 

Monné, Outrages et Défis – Ahmadou Kourouma – Seuil

LIRE POUR L’AFRIQUE

J’ai retrouvé avec grand plaisir Ahmadou Kourouma – écrivain ivoirien 1927-2003 – dont j’avais lu Les soleils des Indépendances et En Attendant le vote des bêtes sauvages que j’avais apprécié. 

Monné, Outrages et défis raconte le règne du roi Djigui Keita, roi de Soba 

Djigui n’était pas seulement façonné avec de la bonne argile, il était aussi franc, charitable et matineux. Des
qualités qui ne trahissent jamais ! Les matineux voient tôt et loin ; Djigui avait aperçu ce qui se passait sur les
marches du royaume. Les francs entendent juste et clair ; Djigui avait perçu, par-dessus les dithyrambes des
griots, les râles lointains de certains peuples imprudents. Les charitables pressentent vite et fort ; Djigui avait présumé que sa vie serait une destinée de monnè. Il décida de s’y préparer. Par la prière, les sacrifices et la miséricorde, par le courage et l’inhumanité à l’endroit des méchants.

Djigui, chanté par son griot, a régné des décennies , de l’arrivée des Français quand au début de son règne il a accueilli un messager qui lui annonçait

Pendant huit soleils et soirs j’ai voyagé pour vous annoncer que les Toubabs de Fadarba descendent vers le sud

Faidherbe (Fadarba) gouverna le Sénégal de 1845 à 1865

Djigui vit donc son royaume colonisé, puis   ses sujets enrôlés dans la première guerre mondiale, la seconde, et les « saisons d’amertume » de l’Afrique de l’Ouest pétainiste. Il dut se soumettre à l’autorité du gouverneur français mais sut maintenir son rang avec les « visites du Vendredi« en grande pompe, à cheval, accompagné du griot et de ses courtisans. Séduit par l’idée de l’arrivée à Soba

le gouverneur a ajouté à cet honneur celui, incommensurable de tirer le rail jusqu’à Soba pour vous offrir la plus gigantesque des choses qui se déplacent sur terre : un train, un train à vous et à votre peuple.

Retranché dans son palais, sa mosquée, entouré de sa cour et de ses nombreuses épouses il assiste à la « civilisation » de son pays de Soba.

L’interprète rassura tout le monde en expliquant que civiliser ne signifie pas christianiser. La civilisation, c’est gagner de l’argent des Blancs. Le grand dessein de la colonisation est de faire gagner de l’argent à tous les
indigènes.  L’ère qui commence sera celle de l’argent.

[…]

Les bienheureux seront les indigènes qui après le paiement de l’impôt de capitation auront de l’argent de reste pour se procurer du confort ! Ils pourront se civiliser en achetant au comptoir : des miroirs, parapluies, aiguilles, mouchoirs de tête, plats émaillés et des chéchias rouges avec des pompons, plus belles que celles des tirailleurs.

[…]
Les travaux forcés étaient la deuxième besogne qui permettait aux Noirs d’entrer dans la civilisation.

Des années d’outrages, d’humiliations qui se disent monné en malinké, de travaux forcés de pillages . Djigui vit aussi arriver les islamistes aux « chapelets à 11 grains »

Après les années d’amertume pétainistes, vient De Gaulle, et les communistes. Soba voit arriver un commandant progressiste. les travaux forcés sont abolis:

Pour ne rien céder et s’accorder le temps de reconstituer ses forces et les moyens de tout refuser, le général de
Gaulle biaisait, promettait et trompait tout le monde, ses alliés et ses indigènes. Il proclamait que vous, Nègres, Arabes et Annamites, étiez des Français à part entière comme les Toubabs, que vos pays étaient le sol français ; prétendait et expliquait que si des conquêtes se partagent ou s’abandonnent aux séditieux, jamais ne se cèdent les terres des aïeux.

[…]

Aucune des libérations n’égalera plus dans notre histoire celle de la suppression des travaux forcés. C’est une libération que nous avons tout de suite vue et vécue  et qui fut bien plus authentique que les nombreux coups d’État des partis uniques et les pronunciamientos qui viendraient plus tard et que nous serions obligés de danser et de chanter pour les faire exister.

Arrive la fin du règne de Djigui, maintenant centenaire, mais à l’écart de la vie politique. Ses deux fils se mettent au service de deux partis différents : l’un réclamant l’indépendance, l’autre s’appuyant sur les colons. La route est encore longue jusqu’à l’indépendance et encore plus vers la démocratie : la critique contre les « partis uniques » est récurrente.

Une belle et longue épopée, mention spéciale à la figure de Moussokoro, figure féminine marquante.

Dans le ventre du Congo – Blaise Ndala – Le Seuil

LIRE POUR L’AFRIQUE

22

Récit où résonnent  les voix de deux jeunes femmes, Tshala, princesse Bakuba, en 1958 et Nyota, sa nièce quarante cinq ans plus tard. Les deux récits s’entremêlent de Bruxelles à Kinshasa (Léopoldville) et au Kasaï. Sauts dans la chronologie, sauts entre le Congo et la Belgique, voix des narratrices qui s’adressent à des interlocuteurs pas toujours reconnaissables, j’ai eu beaucoup de mal à me retrouver dans ce roman touffu écrits de longues phrases et gros paragraphes.

Puis je me suis laissé emporter dans la découverte du Congo et de la colonisation belge, de son Indépendance, et des suites de la décolonisation. Histoire racontée non pas par les politiques ou des historiens mais par de très jeunes filles – princesses, très conscientes de leur beauté et de la noblesse de leurs origines. C’est un roman très riche en personnalités et en évènements. Il essaie d’épouser la complexité des protagonistes. Pas de manichéisme, le méchant banquier colonialiste se révèle généreux. Le critique le plus acerbe de la colonisation est un anthropologue blanc. Le jeune footballeur qui ne pense qu’à sa carrière dans un prestigieux club britannique lance une action collective contre le racisme dans les stades….

Le sujet est bien sûr, la dénonciation du colonialisme belge, exploitant les richesses du Congo avec une cruauté et un cynisme éhonté. Dénonciation du racisme qui a permis de montrer un véritable zoo humain : le village congolais à l’Exposition Universelle de 1958 à  Bruxelles (celle de l’Atomium). Ce racisme perdure dans les stades quand certains spectateurs accueillent les sportifs avec des bananes et des cris de singes. Rôle aussi important de la musique, rumba congolais…

Histoire de femmes convoitées qui doivent se défendre dans un monde dangereux.

J’aurais aimé en apprendre plus sur Patrice Lumumba, et son assassinat, sur Mobutu aussi. Les deux hommes politiques font des apparitions furtives mais si je veux en savoir plus sur l’histoire de la République Démocratique du Congo, j’ai juste une chronologie de 3 pages en épilogue.

J’ai fait un beau voyage, pas facile mais passionnant!

 

Secrets à l’ombre d’un manguier – Aurore Coffi

LIRE POUR L’AFRIQUE : MALI

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à Babelio et à L’Harmattan pour ce voyage littéraire au Mali où tout voyage touristique est impossible! 

Ne comptez pas sur moi pour dévoiler Les secrets à l’ombre du manguier ! Il vous faudra lire le roman, et c’est une bien agréable aventure! Une histoire qui se lit d’un trait et qui m’a enchantée. 

A Bamako, plus rurale que je ne l’imaginais, l’histoire se déroule comme un conte : conte avec des djinns, des fées, une calebasse volante et une hyène qui parle.  Madou, dès sa plus tendre enfance est initié par sa mère au monde invisible des djinns. Comme elle, il a le don de lire les étoiles en lançant des cauris et il deviendra un marabout à l’âge précoce de sept ans. 

Conte fantastique aux saveurs exotiques de la cuisine africaine, une lecture que l’on pourrait recommander aussi aux jeunes. Une initiation à la flore africaines,  et aux herbes médicinales.

Attention, Madou subira aussi de lourdes épreuves, et vous serez émus quand il sera séparé de sa mère, battu par son oncle, mendiant…Le conte vire au roman d’initiation quand Madou affronte la dure réalité des talibés.

Quand Madou sera en âge de fonder une famille, il rencontrera les difficultés. Même avec ses connaissances surnaturelles, il faudra prendre les bonnes décisions….mais je ne raconterai pas tout.

 

Les impatientes _ Djaïli Amadou Amal

LIRE POUR L’AFRIQUE – CAMEROUN

 

Munyal, mes filles, car la patience est une vertu. Dieu aime les patientes, répète mon père, imperturbable. J’ai
aujourd’hui achevé mon devoir de père envers vous. Je vous ai élevées, instruites, et je vous confie ce jour à des
hommes responsables ! Vous êtes à présent de grandes filles – des femmes plutôt ! Vous êtes désormais mariées
et devez respect et considération à vos époux. »

Publié en Afrique sous le titre Munyal, les larmes de la Patience

Ces Impatientes : Ramla, Hindou et Safira sont trois femmes peuls musulmanes dont la vie est rythmée de cette injonction : Munyal, patience!

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons
pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur où nous le  cultivons. A toi de trouver une solutions pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant ces années? J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

Trois destins de femmes qui sont liés par un double mariage : celui de Ramla et celui de sa soeur Hindou, 17 ans toutes les deux. Mariages arrangés, mariages forcés. Ramla, la lycéenne qui se voit pharmacienne, fiancée à son amoureux étudiant, se voit arrachée à ses rêves d’avenir pour se marier à un homme riche, la cinquantaine, déjà marié, un ami de son père. Hindou est promise à un de ses cousins, jeune et beau, mais alcooliques et drogué, violent.

Accepter tout de nos époux. Il a toujours raison, il a tous les droits et nous, tous les devoirs. Si le mariage est une
réussite, le mérite reviendra à notre obéissance, à notre bon caractère, à nos compromis ; si c’est un échec, ce
sera de notre seule faute. Et la conséquence de notre mauvais comportement, de notre caractère exécrable, de
notre manque de retenue. Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines.

Et les épreuves qu’elles subiront vont au-delà de ce que je pouvais imaginer.

Safira, est la première épouse, la daada-saaré celle qui règne sur la concession. Elle doit accueillir Ramla

C’est ta soeur! Ta cadette, ta fille, ton épouse. C’est à toi de l’éduquer, de lui donner des conseils, de lui montrer le fonctionnement de la concesssion….

Safira n’avait jamais imaginé partager son mari. Elle va se battre, par tous les moyens.

Réquisitoire contre la polygamie. Jalouserie et hypocrisie. Les enfants aussi sont les enjeux des luttes de pouvoir et de séduction.

C’est un constat cruel. Et un roman que l’on ne lâche pas une fois commencé.

 

Americanah – Chimananda Ngozi Adichie

LIRE POUR L’AFRIQUE : NIGERIA

C’est un pavé de 675 pages qui va vous faire voyager : au Nigéria pays d’origine de l’auteure, aux Etats Unis, voir le titre, et en Angleterre, autre destination prisée par les Nigérians. 

C’est un roman d’amour. Amour  indéfectible de Ifemelu pour Obinzé depuis les années de lycée et de fac, amour contrarié quand les deux amoureux sont séparés. Se retrouveront-ils? 

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse
de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir »
chez toi ? Tu es en Amérique à présent. Nous avons tous nos moments d’initiation

C’est un livre qui fait réfléchir sur deux thèmes : le racisme et l’émigration. Ifemelu découvre le racisme quand elle s’installe aux Etats Unis. Elle découvre qu’elle est noire ce qui ne l’avait jamais préoccupé en Afrique. Elle découvre les Afro-Américains dont la personnalité s’est construite dans un monde où la couleur de peau est déterminante. Considérant le problème de l’extérieur, elle écrit un blog sur ce thème avec un angle d’attaque original. 

Comme elles sortaient du magasin, Ifemelu dit : « J’attendais qu’elle demande si c’était celle qui avait deux
yeux ou celle qui avait deux jambes. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement demandé : “Était-ce la fille noire ou la
blanche ?” » Ginika rit. « Parce que nous sommes en Amérique. On est supposé ne pas remarquer certaines
choses. »

Elle fait aussi sauter les préjugés en ce qui concerne les migrations. Aucun misérabilisme dans cette histoire : les Nigérians du roman qui émigrent aux USA ou en Grande Bretagne ne sont ni des crêve-la-faim, ni des réfugiés politiques. Ils ne sont poussés vers le monde occidental ni par la guerre, ni par la misère. Ce sont des étudiants parfois très diplômés, anglophones venant de milieux universitaires, recherchant leur avenir dans les meilleures universités (Princeton, Yale, Oxford…) et se retrouvant nettoyer les WC (Obinzé) ou à garder des enfants illégalement rencontrant les pires difficultés pour s’intégrer et faisant des compromis qu’ils n’auraient jamais fait au Nigéria. Le miroir que l’auteure reflète une société raciste même quand elle s’en défend. Elle change notre regard. Celui-là qui campe dans la jungle de Calais, est peut être plus diplômé que nous? Et ces médecins dans les services d’urgence Covid, n’ont-ils pas souvent des noms à consonance étrangère?

Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la
pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la
léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien
nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur
naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient
aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun
d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le
choix, avide de certitude.

Le retour au pays n’est pas toujours évident. Les années passées aux USA ont imprimé leur marque sur l’héroïne qui se fait appeler « Americanah  » par une amie d’enfance. Une nouvelle identité, un nouveau départ.

Non, sur la vie. La race ne compte pas tellement ici. En descendant de l’avion à Lagos j’ai eu l’impression
d’avoir cessé d’être noire. — Tu parles. »

J’ai aussi découvert le Nigéria, proche du Bénin que je connais un peu, mais si différent. Le pays le plus peuplé d’Afrique, un pays anglophone marqué par la colonisation britannique, dont les élites sont aussi fascinées par la culture américaine, qui parle un « anglais » nigérian bien individualisé. J’ai alors regretté de lire ce livre en traduction :  j’ai raté les comparaisons entre les vocables british et les américanismes. Encore une richesse du roman!

J’ai dévoré ces 675 pages lues sans arrêt alors que j’avais deux rendez-vous de lectures communes.

 

Tout s’effondre – Chinua Achebe – Actes sud

LIRE POUR L’AFRIQUE : NIGERIA

« tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur »

proverbe africain

Chez les Ibos, on tient en grande estime l’art de la conversation, et les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on accommode les mots…

Chinua Achebe est donc le lion qui raconte l’arrivée de la colonisation britannique sous le règne de Victoria dans un village ibo de l’est du Nigéria.

Chinua Achede (1930 -2013) est un écrivain de langue anglaise mondialement reconnu. Ayant soutenu la sécession biafraise (1967 – 1970), il s’est exilé aux Etats Unis. Tout s’effondre a été publié en 1958.

le titre Tout s’effondre est tiré d’un poème de Yeats

Turning and turning in the widening gyre

The falcon cannot hear the falconer ;

Things fall apart ; the centre cannot hold

Mere anarchy is loosed upon the world

Okonkwo , le héros du roman, est un personnage influent du village, riche cultivateur d’ignames, polygame avec trois femmes, de nombreux enfants. Travailleur acharné, champion de lutte dans sa jeunesse, il a un caractère emporté et il peut être violent. Il est aussi très respectueux des coutumes et des dieux tutélaires et accepte les ordres des voyants et le bannissement quand il a transgressé les interdits. 

 

L’auteur raconte avec son style oral imagé la vie du village, les travaux des champs et le calendrier des semailles, des récoltes, les fêtes et l’alternance des saisons de pluie et de saisons sèches, la semaine de la Paix avant les brûlis et le défrichage de nouvelles terres. Respect des divinités et des cultures ancestrales dictent la conduite des paysans. Je lis avec curiosité et plaisir les techniques de culture de l’igname, richesse du village

L’igname, reine des cultures, était une souveraine trèsexigeante. Elle demandait pendant trois ou quatre mois une attention constante entre le premier chant du coq et le moment où la volaille va se percher pour la nuit. On protégeait les jeunes pousses de la chaleur du sol avec des couronnes de feuilles de sisal. Quand les pluies se faisaient trop fortes les femmes plantaient du maïs, des melons et des haricots entre les monticules. On soutenait ensuite les plants, d’abord avec des petits bâtons, puis avec des branches qu’on prenait aux arbres. les femmes venaient désherber trois  fois à des moments précis….

J’adore ces précisions techniques!

La fête de l’igname nouvelle est célébrée en l’honneur d’Ani, déesse de la fertilité de la Terre.

M’enchantent les récit des fêtes de mariages et de fiançailles où l’auteur détaille les plats qui seront présentés, et la quantité de pots de vin de palme. …l’auteur raconte les visites chez les uns et les autres, comment est présentée et partagée la noix de cola…  Coutumes villageoises, rythme des saisons, croyances animistes,  les Ibos sont en harmonie avec la nature. Les cérémonies de retour des esprits me font penser à celles des Revenants que nous avons eu le plaisir d’assister au Bénin.

« Le pays des vivants ne se trouvait pas très loin de celui des ancêtres. Il y avait entre les deux de nombreuses allées et venues  surtout pendant les fêtes et aussi quand un vieil homme mourait, parce que les vieux étaient très proches des ancêtres. La vie était une succession de rites de transition qui le rapprochait de plus en plus de ses ancêtres « …

Société idéale? Pas vraiment, surtout si on se place du côté des femmes qui occupent une place très marginale, inférieure. La seule fille valorisée « aurait mérité d’être un garçon ». A l’inverse, le fils qui déçoit son père est traité de femme. C’est aussi une société violente où la force physique est valorisée. 

C’est d’ailleurs ce dernier qui va adhérer aux christianisme. Pionniers de la colonisation, les missionnaires qui s’implantent d’abord auprès des faibles. Ils n’inquiètent pas les villageois dans un premier temps, temporisent. A leurs suite, après la construction d’une église, d’une école, les commerçants arrivent. Ce n’est que plus tard que se mettra en place une organisation, des tribunaux et que les notables perdront leur autorité.

« Le Blanc est très habile. Il est arrivé avec la religion, tranquillement et paisiblement. On s’est amusé de toutes ses sottises et on lui a permis de rester. Maintenant, il a conquis nos frères et notre clan ne peut plus rien faire; il  posé un couteau sur les choses qui nous tenaient ensemble et on s’est écroulés. « 

Soudan – deux films et un livre : Talking about trees, Tu mourras à 20 ans, The Longing of the Dervish

AU FIL DU NIL

Lorsque nous visitions Abou Simbel, le Soudan n’était pas loin, les voyageurs de  Mort sur le Nil pouvaient alors naviguer d’Assouan à Khartoum sur le fleuve. Au Musée de la Nubie d’Assouan, les Pharaons noirs étaient ils nubiens ou soudanais? Au retour de nos vacances égyptiennes, il m’a semblé logique de courir au cinéma voir ces deux films. 

Pour visionner les bandes annonces et lire les billets que j’ai publié sur mon blog Toiles Nomades blogspot cliquer sur les liens sur les titres

TALKING ABOUT TREES

TALKING ABOUT TREES    est un documentaire de Suhaib Gasmelbari qui a filmé avec humour, ironie et délicatesse les quatre cinéastes Ibrahim, Suleiman, Manar et Eltayeb, qui ont fondé le Sudanese Film Group . Rentrant d’exil, leur seule ambition est de restaurer un cinéma de quartier pour faire revenir le cinéma qui a disparu en 1989 avec l’avènement d’Omar el-Bechir et de sa dictature islamique.

Les quatre cinéastes vieillissants retrouvent les films qu’ils ont tourné jadis à l’étranger. Leur entreprise rencontre toutes sortes d’embûches, elle est même vouée à l’échec. Sans se décourager ils cherchent les autorisations, nettoient, bricolent et ont l’air de s’amuser comme des gamins. Et on s’amuse avec eux. 

De l’émotion également! pour l’amour du cinéma!

TU MOURRAS A 20 ANS

TU MOURRAS A 20 ANS

C’est un film de fiction récent d‘Amjad Abu Alala qui a reçu un Lion d’or au Festival de Venise 2019. C’est aussi le 8ème film de fiction soudanais.  

Tu mourras à 20 ans ne m’a pas déçue! C’est une fiction s’inspirant d’un roman de Hammour Ziada.
Dans un village au bord du Nil, un enfant est présenté à sa naissance à un chef religieux au cours d’une cérémonie colorée et pittoresque. Le cheikh le baptise Muzamil et prédit qu’il mourra à 20 ans. Muzamil va vivre toute son enfance cette malédiction. Son père fuit ce destin inéluctable et prend la route de l’exil, sa mère revêt des vêtements de deuil alors que l’enfant est vivant et trace au charbon les bâtons comptabilisant les jours que Muzamil a déjà vécu et qui le rapprochent de l’échéance fatale. Tout le village voit dans Muzamil un mort en sursis, les enfants qui l’enferment dans un simulacre de cercueil, l’imam qui prêche la pureté et l’embauche pour servir à la mosquée et même Naima, une jolie fille qui en est amoureuse mais qui se fiance à un garçon promis à la vie.
Dans une maison anglaise, à l’écart du village, vit un réprouvé : Soleiman qui a parcouru (et filmé) le monde, qui boit et qui s’attache à Muzamil, essayant de le faire réfléchir par lui-même et échapper à ce destin mortifère.
Le film se déroule dans un décor naturel somptueux :  maisons de terre, mausolée, beauté du paysage et des habitants, étrangeté des cérémonies. Tout concourt à un voyage magnifique.
Peut on échapper aux croyances? A un destin choisi plutôt que prédestiné?
Un hymne à la liberté.
THE LONGING OF THE DERVISH
J’ai été tant impressionnée par le film d’Amjad Abu Alala que je’ai cherché le roman de Hammour Ziada. De cet auteur, j’ai pu télécharger en anglais le livre The Longing of the Dervish, lauréat du Prix Naguib Mahfouz pour la littérature arabe 2014, traduit en anglais mais malheureusement pas traduit en français. 
Les débuts ont été difficiles. Ce roman historique se déroule pendant les guerres mahdistes ( 1881 à 1899), entre turcs, égyptiens et anglais qui combattirent le Mahdi, j’ai commencé à me perdre. Ignorante également de la géographie du Soudan, j’ai eu bien du mal à me repérer. Sans oublier les noms des personnages…. Le plus difficile provient de la structure même du roman qui ignore la chronologie, flash-back ou changements de narrateur. Il se lit comme un puzzle dérangé : par pièces éparses que le lecteur doit imbriquer.
Le héros Bakhit Mandil est soit esclave, soit prisonnier (soit les deux à la fois). En prison, ses conditions de détention sont éprouvantes : il est enchaîné, parfois oublié. On fait parfois travailler les prisonniers qui se louent à la journée ou à la tâche. Vendu à plusieurs reprises, Bakhit entretient avec ses maîtres des relations variées. Quand il se libère, il devient dervishc’est à dire soldat du Mahdi et il est entraîné dans des campagnes sanglantes. Mais la servitude qui le lie est la vengeance qu’il poursuit. 
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Au fil des chapitres l’histoire se construit, on apprend à connaître les autres personnages :  Théodora la religieuse grecque réduite elle aussi en esclavage, et tous les compagnons d’infortune ou de combat.
Roman historique, c’est aussi un roman d’amour . Bakhit ne vit que pour cet amour, Théodora le compare à un héros shakespearien. Ce n’est pas la seule histoire d’amour du récit. Malgré la religion très prégnante, malgré la pudeur des femmes, malgré les combats qui occupent les hommes à temps plein pendant des années, des amours puissantes se nouent, des intrigues fleurissent. 
Guerre de libération nationale du Soudan qui s’est trouvé sous le joug des Turcs, puis des égyptiens, des anglais, c’est aussi une guerre de religions. L’islam rigoriste du Mahdi est différent ce l’islam des turcs ou des égyptiens. Le Mahdi veut établir un califat au Soudan. Cet aspect des luttes est encore très actuel. Des milliers de jeunes hommes quittent famille, femme, affaires, pour le djihad, et se lancent dans des campagnes sanglantes où ils massacrent d’autres musulmans. on pense à Daech, à bokoharam.  On pense aussi au dictateur Omar el-Bechir qui règnait encore l’an passé à Khartoum. 
C’est donc un roman très riche, très prenant au fur et à mesure qu’on range les pièces du puzzle. Dommage qu’il ne soit pas traduit!
Theodora écrit dans son journal :
Bakhit Mandil isn’t like this city. If any of these memoirs were to be published in a book, it would have to mention Bakhit Mandil. He was different. He was an example that Western reader would be surprised to discover. Western litterature ought to write about changing ideas on love. He was like a lover from one of Shakespeare’s plays who had landed inadvertently in a savage country. If he hadn’t be black? If only he hadn’t been a dervish slave. The worst mistake is to become attached to anyone in any way. I don’t want to become like Bakhit.
Bakhit Mandil n’est pas comme cette ville. Si ce journal devait être publié dans un livre, il faudrait mentionner Bakhit Mandil. Il était différent. il était un personnage que le lecteur serait étonné de découvrir. La littérature occidentale doit écrire sur les idées changeante en amour. Il était comme un amoureux des pièces de Shakespeare ayant atterri par inadvertance dans une contrée sauvage. S’il n’avait pas été noir, Si seulement il n’avait pas été un esclave dervish. La pire erreur est d’être lié à quelque un de cette manière. Je ne veux pas devenir comme Bakhit, écrit-elle.
J’aurais pu copier le dialogue où les combattants, les dervishes se demande ce qu’il est arrivé de la pureté de leurs intentions, de leur foi après tant de massacres

 

 

Frère d’âme David Diop

LECTURE SÉNÉGALAISE 

Valotton : Tirailleurs Sénégalais

Ce court roman (175 pages) se lit d’un souffle. Il happe le lecteur, halluciné.

« Mais moi, Alfa Ndiaye, j’ai bien compris les mots du capitaine. Personne ne sait ce que je pense, je suis libre de penser ce que je veux. Ce que je pense, c’est ce qu’on veut que je ne pense pas. La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l’arrange. Elle a besoin que nous soyons sauvages parce que les ennemis ont peur de nos coupe-coupe. Je sais, j’ai compris, ce n’est pas plus compliqué que ça. La France du capitaine a besoin de notre sauvagerie et comme nous sommes obéissants  moi et les autres, jouons les sauvages. Nous tranchons des chairs, nous estropions, nous décapitons, nous éventrons.[….]la seule différence entre eux et moi, c’est que je suis devenu sauvage par réflexion…. »

 

Le roman commence comme le témoignage d’un tirailleur sénégalais dans les tranchées de la Grande Guerre. Témoignage de l’horreur. Témoignage de la sauvagerie et de la folie de la guerre.

Ils sont partis de Gandiol (Sénégal) deux frères d’âmes (j’avais cru deux frères d’armes) Alfa et Mademba, cousins à plaisanterie, élevés dans la même concession. Mademba meurt, éventré dans les bras de son frère d’âme qui refuse de l’achever et qui en a le remords. Il se sent aussi responsable de la mort de son ami.

Vengeance ou folie, Alfa devient tellement sanguinaire que les hommes le prennent pour un sorcier et le capitaine cherche à l’éloigner.

Il se retrouve dans un hôpital où le psychiatre le fait dessiner pour exorciser sa folie. Le livre prend une autre tournure. Alfa raconte  ses parents, son amitié avec Mademba. Il s’évade loin des tranchées. Nous voyons vivre le village, les Peuls qui passent à la saison sèche avec leurs troupeaux, les agriculteurs qu’on enjoint de cultiver l’arachide au lieu des cultures vivrières…

La fin est étrange, comme un conte que je ne dévoilerai pas.

Lisez plutôt! vous serez envoûtés.