Struma 72 jours de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul – Halit Kakinç – Turquoise

HOLOCAUSTE

MASSE CRITIQUE de Babélio

Un roman historique ou un « tombeau«  pour les 769 Juifs morts noyés le 24 février 1942 sur le Struma, épave transportant des Juifs roumains fuyant les persécutions en Roumanie qui devait les conduire de Constança en Palestine. Véritable épave flottante, au moteur en panne rafistolé, le Struma  est arrivé à rallier Istanbul où on lui a imposé une quarantaine. La Turquie – en principe neutre – a refusé le débarquement aux passagers sous les injonctions des Britannique, des Allemands et a laissé pourrir la situation pour enfin remorquer le navire en Mer Noire où il a été torpillé par la marine soviétique. 

Roman, parce que l’auteur, Halit Kakinç, journaliste et écrivain, a essayé de faire « revivre » un certain nombre de personnages. Roman historique écrit après de nombreuses recherches , préfacé par Esther Benbassa, historienne et directrice d’études à la Sorbonne, sénatrice EELV. 

Ce livre est de lecture facile et instructive fait revivre ces épisodes tragiques récurrents comme l’odyssée du Saint Louis (1939) qui a quitté Hambourg pour rejoindre La Havane contraint de retourner en Allemagne, celui du Patria coulé à Haïfa en 1940, Exodus (1947), et tant d’autres moins fameux, peut être…

«  Ce roman historique nous rappelle avec pudeur et dignité le sort des réfugiés en 1941. D’autres aujourd’hui, perdent la vie en route, sombrant avec leurs espoirs, sans que beaucoup s’en émeuvent vraiment »

Esther Benbassa

Je remercie les Editions Turquoise de l’envoi de ce joli livre . 

 

Le Pain perdu – Edith Bruck

LECTURE AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE


Les livres des survivants ou survivantes de l’Holocauste révèlent des personnalités fortes et très diverses. Edith Bruck est une écrivaine originale. 

Le Pain perdu débute dans un village hongrois en 1943 . La petite fille Ditke a déjà très conscience de l’antisémitisme des villageois et des lois antisémites qui s’appliquent aussi à l’école et les brimades de la part des adultes et des enfants

« S’ils se rendaient à l’unique pompe d’eau potable, ils étaient repoussés en queue de la file d’attente et il n’était pas rare que l’on crache dans leurs seaux. Contre les Juifs, tout devenait légitime pour les villageois, et le plus petit d’entre eux se sentait puissant, en imitant les adultes. »

Le Pain perdu, c’est celui que la mère avait préparé avec la farine qu’une voisine avait offert, qui levait et qui devait être mis au four, quand les gendarmes sont venus en 1944 chercher la famille pour la déporter vers le ghetto. « le pain »,  » le pain », était la plainte de sa mère devant la catastrophe imminente.

Birkenau, Auschwitz, Landsberg, Dachau,  Bergen-Belsen…

Ditke et sa soeur Judit se soutiennent après avoir été séparées du reste de la famille

« Est-ce que c’étaient trois mois ou trois années qui étaient passés ? Chaque jour, à chaque heure, à chaque minute on mourait : l’une par sélection, une autre à l’appel, une autre de faim, une autre de maladie et une autre, comme Eva, suicidée, foudroyée par le courant du fil barbelé, restant longtemps accrochée comme le Christ en croix. Son image s’est imprimée en moi et en Judit, »

Quand la guerre se termine « une nouvelle vie » s’ouvre aux deux soeurs qui recherchent d’abord les survivants de leur famille à Budapest : Sara et Mirjam les soeurs ainées mariées,  David leur frère. Elles retournent au village où elles trouvent leur maison pillée et l’hostilité des voisins.

Judit persuade Ditke à la suivre en Palestine qui était le rêve de leur mère. Edith a une autre vocation : elle veut écrire. Elle pressent que la discipline qu’on exigera d’elle lui pèsera. Elle ne supportera pas « les dortoirs »

Pour suivre sa sœur et son frère Ditke essaye de s’installer à Haïfa, se trouve un mari, marin, un travail, rêve un moment d’une maison, et même d’un bébé. Fiasco, son mari est violent ; elle divorce.

« Fais ce que tu veux, de toute façon tu n’écoutes personne ! Attends, dès que tu auras dix-huit ans, tu pourras devenir une très jolie soldate et tu apprendras même la langue. — Je ne prendrai jamais une arme en main. — Tu préférerais te faire tuer ? — Je crois que oui. Je préfère avoir eu un père martyr plutôt qu’un père assassin. — Moi, par amour d’Israël, j’aurais été militaire. — Je sais. Pas moi. Les guerres entraînent des guerres. Moi, je désarmerais le monde entier. — Rêve donc tes rêves. Mais le réveil sera rude. — J’ai déjà vécu ce réveil »

 

Pour fuir le service militaire, elle se remarie, avec Bruck qui lui donnera son  nom d’écrivaine. Mariage blanc, elle s’enfuit devient danseuse à Athènes. D’Athènes à Istanbul, à Zurich suivant sa troupe , et enfin Naples et Rome

Pour la première fois, je me suis trouvée bien tout de suite, après mon long et triste pèlerinage. “Voilà, me disais-je, c’est mon pays.” Le mot “patrie”, je ne l’ai jamais prononcé : au nom de la patrie, les peuples commettent toutes sortes d’infamie. J’abolirais le mot “patrie”, comme tant d’autres mots et expressions : “mon”, “tais-toi”, “obéir”, “la loi est la même pour tous”, “nationalisme”, “racisme”, “guerre” et presque aussi le mot “amour”, privé de toute substance. Il faudrait des mots nouveaux, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle, une langue qui blesse moins que la mienne, maternelle.

C’est donc en Italien qu’elle écrira comme elle l’avait toujours désiré. Coiffeuse des acteurs et actrices du cinéma italien, des critiques littéraires  des cinéastes, se marie avec le cinéaste Nisi. Toujours antifasciste, elle écrit :

« En fille adoptive de l’Italie, qui m’a donné beaucoup plus que le pain quotidien, et je ne peux que lui en être
reconnaissante, je suis aujourd’hui profondément troublée pour mon pays et pour l’Europe, où souffle un vent pollué par de nouveaux fascismes, racismes, nationalismes, antisémitismes, que je ressens doublement : des plantes vénéneuses qui n’ont jamais été éradiquées et où poussent de nouvelles branches, des feuilles que le peuple dupé mange, en écoutant les voix qui hurlent en son nom, affamé qu’il est d’identité forte, revendiquée à et à cri, italianité pure, blanche… Quelle tristesse, quel danger ! »

Une leçon de vie!

Lire aussi ICI le billet d’Aifelle

Roi par effraction – François Garde

ROMAN HISTORIQUE

Pizzo : château aragonais

« Mourir à Pizzo ! Personne ne connaît Pizzo. Pizzo n’existe pas encore, et n’apparaîtra au monde que comme le lieu du martyre de Murat. »

Roi par effraction est un roman historique retraçant la vie de Joachim Murat

Pizzo que nous avons visité il y a quelques années en vacances en Calabre. Sans cette visite, je ne me serais peut-être pas intéressée à ce Maréchal d’Empire et à sa carrière militaire  bien que la fréquentation de Balzac a renouvelé mon intérêt pour l’épopée napoléonienne. 

selon Wikipedia :

« Le , le maréchal Joachim Murat, ancien roi de Naples, débarque à Pizzo avec ses partisans pour tenter de reconquérir son trône. Capturé par la foule et emprisonné au château de Pizzo, il est exécuté à la suite d’un procès joué d’avance le . »

Le roman de François Garde se déroule pendant ces 5 jours où Murat est prisonnier et revient sur sa vie, de son enfance, fils d’aubergiste dans le Quercy. Brillant cavalier, soldat intrépide de l’Empereur, il est remarqué par Caroline, la sœur de Napoléon qui en fera le Roi de Naples

« Roi par effraction » parce que Napoléon veut avoir le dernier mot et désavoue les initiatives qui feraient de lui un vrai roi et un champion de l’unité italienne.

« Il se prenait pour un véritable souverain ? Il reste le lieutenant de l’Empereur, voire le sous-lieutenant. Un simple délégué dépourvu de toute autonomie de décision. »

Et pourtant, il s’est attaché à l’Italie et s’est vraiment cru une mission en règnant à Naples. Après Waterloo, tandis que Napoléon prisonnier fait route vers Sainte Hélène, Murat croit encore en son destin à Naples. Réfugié en Corse,

« Lui qui a commandé les plus grandes charges de cavalerie de l’histoire et triomphé sur tous les champs de bataille d’Europe ne peut accepter l’idée d’être pourchassé comme un contrebandier dans la montagne corse, et au final capturé. Il ne se laissera pas enfermer dans un destin aussi médiocre.

[…]
toute hâte Murat fait imprimer des milliers d’exemplaires d’une proclamation célébrant son retour sur le trône et appelant tous les Italiens à se réunir sous sa paternelle autorité. »

Son destin s’arrêtera à Pizzo.

 

 

 

Le Secret d’Edwin Strafford – Robert Goddard

THRILLER ANGLAIS

Pour accompagner notre prochain voyage à Madère, on m’a conseillé ce titre qui se déroule en partie à Madère.  1977, Martin, 30 ans historien au chômage est invité par un de ses condisciples à Madère. Un riche hôtelier, propriétaire d’une Quinta, l’embauche pour faire des recherches sur l’ancien propriétaire de la quinta.

Edwin Stafford, ancien consul britannique à Madère,  élu député du Parti Libéral en 1906,  membre du gouvernement britannique Asquith, il  a démissionné pour une raison inexpliquée en 1910. Strafford a laissé dans le bureau de la Quinta, son journal assez mystérieux laissant imaginer une conjuration politique. Sa fiancée était une suffragette. Tout un mystère pour un historien!

suffragettes

Roman historique dans les temps d’Edward VII et George V, guerre des Boers, Première Guerre mondiale. Des figures connues : Churchill, Asquith, LLoyd George, Balfour… Révision de la vie politique britannique : remise en cause du veto de la Chambre des Lords, Home Rule et revendications d’indépendance des irlandais, actions des Suffragettes. Toute un volet de l’histoire à réviser!

Martin se passionne pour ce dossier, pour le personnage de Stafford. Il découvre des morts suspects. Le roman historique se transforme en polar. Il cherche à Cambridge des spécialistes de l’époque edwardienne et des suffragettes. La spécialiste est très séduisante. une idylle va peut être se nouer. Ne pas divulgâcher l’intrigue pleine de rebondissements!

A défaut d’un voyage à Madère, je découvre la campagne anglaise, ses manoirs ou ses cottages, le pub où l’on joue aux fléchettes. Porto millésimé ou cidre campagnard? Une partie d’aviron à Cambridge. So british!

C’est un  gros pavé de 750 pages qu’on dévore facilement (à part les longues pages politiques autour de 1910 qui parlent plus aux Anglais qu’aux ignorants comme moi). La fin est tout à fait haletante.

 

 

 

Splendeur des oasis d’Ouzbékistan au Louvre

Exposition temporaire jusqu’au 6 mars 2023

Fresque de la salle rouge du palais de Varakhsha

Deux expositions Ouzbékistan à Paris simultanément : il ne s’agit pas de doublon. Au Louvre,  1900 ans d’histoire de la conquête d’Alexandre (329 av JC) jusqu’au Shaybanides (1500-1598). A l’Institut du Monde Arabe soieries et or au XIX ème siècle, splendeur et pouvoir des émirs de Boukhara, essentiellement des parures, tapis et broderies. Et si l’Asie Centrale vous fait rêver il y a aussi l’Afghanistan à Guimet. Ces expositions se complètent.

Deux serpents formant un anse/ 3ème millénaire avant JC

Chronologie : quelques dates pour se repérer

329 av JC Alexandre le Grand conquête de la Bactriane

250 av JC introduction du Bouddhisme

230 après JC introduction du christianisme

III-Vème siècle : Huns

VI ème siècle : Turcs

709 islamisation de Boukhara

980-1037 Avicenne

1220 invasion des Mongols

1271 Marco Polo

1370 Tamerlan à Samarcande

1500-1598 Shaybanides

L’exposition Splendeur des Oasis d’Ouzbékistan s’organise selon cette chronologie

prince kouchan en armure

j’ai déjà croisé les Kouchans dans l’exposition Tadjikistan à Guimet l’an dernier. Ce guerrier avec son ruban retenant les cheveux, a un sourire ironique, presque un rictus, à côté de l’armure kataphractaire, symbole de la victoire sur les cavaliers des steppes, contraste avec la douceur des statues bouddhiques et du prince coiffé d’un chapeau pointu. Sculptures d’argiles recouvertes de plâtre d’une grande finesse.

prince Kouchan et divinité bouddhique Devata (1-2ème siècle ap. JC)
Tête de Bouddha et Bodhisattva (2ème – 3ème siècle ap. JC)

Ces Kouchans se trouvaient au carrefour de l’hellénisme, de la civilisation indienne, et des steppes.

III-VIIIème siècle après JC / Huns -Turcs

On imagine les Huns, nomades primitifs, au contraire ils ont laissé des sculptures et des objets d’une grande sophistication, bijoux en or somptueux.

Huns : le banquet, fresque

Marchands sur la Route de la Soie

marchand et chameau

Les influences chinoises sont aussi perceptibles comme ce dieu de la Soie chinois

Dieu de la soie

Dans des vitrines, des manuscrits, encre sur papier, en divers écritures, en sogdien (cycle de Rostam), persan, judéo-persan(lettres hébraïques). la porte Samarcande a pour décor la Déesse Nana héritière d’Ishtar avec sa suite d’orants et de processions.

Porte de Samarcande : déesse Nana

On imagine un creuset de diverses religions, langues, styles.

Tête de démon Mara (7ème siècle)

 

VIII ème siècle : Islamisation de la Transoxiane 

Fresque de la salle rouge de Varakhsha

Les premiers raids de Qutayba Ibn Muslim marquent la conquête musulmane (709 Boukhara, 712 Khorezm et Samarcande). La conversion se fit progressivement comme l’atteste le palais de Varakhsha. Tokespadhe,(709-739) le roi, était officiellement musulman mais dans son palais de Varakhsha se déroulaient des rituels zoroastriens. Une reconstitution vidéo du Palais de brique montre la cérémonie du feu dans la grande salle rouge décorée de fresques où figurent des tigres et des dragons, le prince de style indien chevauche un éléphant.

FResque des Ambassadeurs Afrasiab

La fresque bleue d’Afrasiab (Samarcande) se trouve dans le le département des Arts de L’Islam (aile Denon) mais elle vaut le détour.

Travail du métal islamique lampe à deux bec, petit récipient ouvragé

De la période islamique on peut admirer la finesse des céramiques  calligraphiées, ainsi que le travail des métaux : plats, bassines, plateaux…

La céramique et le verre sont produits industriellement. Des panneaux décorés de médaillons fleuris d’Afrasiab

XI-XIII – D’Avicenne à Gengis Khan(1166-1227)

La dynastie Samanide (874-1004) : émirat souverains iraniens de langue persane. magnifique robe de soie à motifs d’oiseaux et d’entrelacs,

Occasion de croiser deux scientifiques Avicenne (980-1037)   et Al Buruni (973-1050)

Les manuscrits de Marco Polo : Le Devisement du Monde (1270) et de magnifiques manuscrits décorés de miniature

Miniatures

Sur un mur, un vidéogramme nous offre une promenade dans Samarcande : Régistan, mausolée de Tamerlan, Bibi Khanim, nécropole Shah-I Zinda. Spectacle hypnotique entre coupoles cannelées intérieurs dorés ou marbres précieux. Je suis restée à suivre le spectacle trois fois. 

Art et Préhistoire au Musée de l’Homme des Vénus et des animaux….

Exposition temporaire jusqu’au 22 mai 2023

Plaquette de la Marche – profil gravé

Et si l’art était né il y a plus de 30000 ans?

Et si les Hommes préhistoriques, Gravettiens(-34000- 26000) , Solutréens (-27000-22000) Magdaléniens (21000-14000) savaient faire mieux que des bifaces, haches, aiguilles bien utiles mais monotones.

Venus de Tursac 26000

Et si les petites Vénus aux formes généreuses, symboles de fécondité étaient chacune une œuvre d’art à part entière

Vénus brune de Grimaldi

D’autres Vénus magdaléniennes voient leur silhouette s’étirer sur des supports et des matières variées, lignite ou bois de cerf. Certaines sont gravées sur la roche difficilement repérable comme cette Vénus de Pataud, pour d’autres les organes sexuels sont très marqués comme chez la Vénus impudique découverte en 1863. La plupart d’entre elles sont de petite taille, la Vénus de Laussel mesure plus de 50 cm, elle brandit une corne

Vénus de Laussel

D’autres objets sont à caractère sexuel portent des phallus et parfois fente vulvaire et phallus coexistent sur le même objet.

petit cheval de Lourdes

Les animaux sont aussi source d’inspiration. Ils sont parfois gravés sur des objets usuels comme lissoirs ou propulseurs. parfois on a retrouvé des plaques avec une silhouette animale, ours ou bison…J’ai beaucoup aimé le petit ourson assis.

Ourson assis

le propulseur gravé atteint une forme de perfection dans l’attitude et la complexité.

 

Propulseur gravé faon et oiseau

L’exposition du Musée de l’Homme présente ces objets d’art mobilier ainsi que les diaporamas très variés et réussi d’Art pariétal non seulement les chefs d’œuvres de Lascaux mais aussi de la grotte de Niaux pour ce qui est du territoire français. L’art pariétal est répandu sur tous les continents, en Afrique, Tchad, Namibie, Egypte, Brésil, Australie, Vietnam…. Des écrans permettent d’identifier des techniques et des styles. A la Préhistoire les artistes disposaient déjà de techniques diverses : pochoirs, pigments soufflés, lignes droites et nettes gravées ou au contraire estompées, hachures, cupules ou points, rayures….

L’interprétation des fresques est parfois étonnante : la Scène du puits de Lascaux a donné lieu à diverses hypothèses et même à un livre de Marc Bruet

L’exposition livre quelques pistes pour observer un homme portant un harpon ou un oiseau sur une tige, un bison blessé, et plus loin un rhinocéros. L’homme a-t-il blessé le bison? Ou est-ce l’inverse ?(l’homme est raide, de travers) le responsable serait-il plutôt le rhino? Le commentaire de la vidéo invite le spectateur à mobiliser non seulement son imagination mais aussi son esprit critique

le Mage du Kremlin – Giuliano da Empoli

RUSSIE

Vadim Baranov, éminence grise de Poutine est le « Mage du Kremlin« , une sorte de « Raspoutine » si Poutine est le « Tsar » (c’est ainsi qu’il est désigné dans l’ouvrage). Point de magie noire ici, à la place la « Com« . 

Vladimir Poutine et Vladislav Sourkov

 Baranov est un personnage de fiction inspiré de Vladislav Sourkov, homme de théâtre et de publicité qui fut, comme Baranov dans le roman, à la tête de la Télévision et protégé du milliardaire Khodorkovski. Si le personnage principal est une invention littéraire, les autres protagonistes sont, eux bien réels. La fiction est très proche de l’histoire contemporaine et raconte l’ascension de Poutine en 1999, propulsé par l’oligarque Berezovski

« Voici pourquoi votre absence d’expérience politique sera un atout, Vladimir Vladimirovitch. Vous êtes neuf, les Russes ne vous connaissent pas et ne peuvent vous associer à aucun des scandales et à aucune des erreurs qu’ils imputent à ceux qui les ont gouvernés ces dernières années. Certes, comme disait Boris, l’opinion publique se forme en peu de temps, vous n’aurez donc que quelques mois pour convaincre les Russes que vous êtes l’homme de la situation. »

Pour orchestrer la campagne électorale, rien de mieux qu’un homme de télévision qui, en outre, est un homme de théâtre:

Toutes les autres institutions s’étant écroulées, c’était à la télévision d’indiquer le chemin. Nous avons pris les décombres du vieux système, les HLM de banlieue, les flèches des gratte- ciel de Staline, et nous en avons fait les coulisses de nos reality- shows

C’est donc l’histoire d’une grande manipulation n’excluant ni la violence, ni les mensonges – bien connues fake-news – utilisant la guerre en Tchétchénie pour asseoir l’autorité de Poutine. Baranov, metteur en scène du chaos, fait du chaos le ressort de l’action. il n’hésite pas à faire appel aux éléments les plus provocateurs, les plus violents, les plus extrémistes, bikers, nationalbolchevistes de Limonov, pour des mises en scènes provocatrices.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.

Mais, les manipulateurs se retrouvent manipulés. Le Tsar, Poutine, au sommet du pouvoir ne laissera pas les mains libres aux oligarques qui se croyaient tout-puissants avec leur richesse. Et le grand communicateur, l’éminence grise se retrouvera aussi éloigné du pouvoir. mais le chaos, la guerre se trouvent au centre de la politique

J’avais  ouvert ce livre, croyant en apprendre plus sur Poutine et la Russie pour comprendre ce qui se joue en Ukraine. Je découvre les jeux de pouvoir, une sorte de théâtralité entre le Roi Lear, l’Opéra-Rock qui joue avec les symboles les plus spectaculaires comme drapeaux nazis et bombardements massifs, niant toute rationalité. Le pouvoir du chaos!

Et si cela n’était pas réservé à la Russie? Et si la Prise du Capitole de Trump, le décervelage de la télévision de Berlusconi procédaient de la même logique?

 

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin – Catalin Dorian Florescu – Le Seuil

LES FEUILLES ALLEMANDES

 Catalin Dorian Florescu, est un écrivain suisse, de langue allemande,  d’origine roumaine, né à Timişoara  (1957).

Le roman, 381 pages, est la saga de la famille Obertin (ou Aubertin) originaire de Lorraine et établie dans le Banat – région de Timişoara. Le  roman historique commence  en 1635 à  avec la Guerre de Trente ans  quand Caspar, mercenaire aussi bien du côté des Suédois que des Impériaux, rentre dans son village en Lorraine.

allaient dans une région dont Frédéric n’avait jamais entendu parler et où le Saint Empire avait énormément de terres mais trop peu de gens. Les nouveaux arrivants étaient donc exemptés d’impôts pendant trois ans. Ils
recevaient en bail une ferme et une terre, ainsi qu’une avance de bêtes et d’outils, afin de survivre aux premiers temps. 

Il se poursuit avec l’installation des colons dans le Banat à l’appel de Marie-Thérèse d’Autriche (1717 – 1780) désireuse de peupler les régions marécageuses et dépeuplées  non  loin des frontières de l’empire Ottoman. Embarqué sur le Danube à Ulm, Frederick Obertin tente sa chance de devenir paysan propriétaire. Intelligent, entreprenant, il prend la tête d’un groupe de colons et sera reconnu comme le fondateur du village de Treibwetter. 

Vous savez tous qui je suis. Vous avez trop souvent détourné le regard pour ne pas le savoir très exactement. Je suis celui qui est arrivé ici il y a un peu plus d’un an et demi par le plus grand orage que vous ayez jamais connu, et qui a d’abord trouvé refuge chez Neper. Je suis aussi celui qui travaille depuis tout ce temps chez les Obertin, et vous le savez sûrement aussi : vous avez trop souvent craché en nous voyant ensemble.

La famille Obertin va s’enrichir avec le voyage en Amérique d’Elsa  au début du XXème siècle. Ils deviendront donc de riches propriétaires jalousés de leurs voisins. Jakob, surgi de nulle part, hardi et entreprenant s’impose comme prétendant d’Elsa et consolide la fortune, employant de nombreux ouvriers, souvent des Tziganes, et devient un riche commerçant. Son fils Jacob de santé fragile ne peut pas prétendre à la succession de la ferme et des affaires….

Village saxon en Roumanie

Les Souabes  de Roumanie forment une population germanophone qui se laisse entraîner à la suite d’Hitler dans la Guerre mondiale. Le sort des Juifs est à peine abordé : une couturière et la boulangère juives disparaissent sans que l’auteur ne s’y attarde. En revanche, les Tziganes, nombreux  sont déportés, chassés par la population. Le curé dénonce la famille serbe, exécutée sur place.

L‘arrivée de l’Armée Russe donne lieu à une nouvelle déportation, celle de tous les jeunes germanophones en Sibérie. Puis l’installation des Communistes est la ruine de tous les propriétaires allemands. Certains Souabes se souviennent de leurs origines lorraines et tentent de retourner en Lorraine mais les Obertin ne sont pas du voyage.

Les diables alors mirent en place douze postes de douane. Pour aller voir Dieu, il fallait d’abord passer par ces postes et corrompre les diables : toute âme morte devait se présenter douze fois à eux et douze fois les convaincre, les séduire. L’âme devait faire douze fois ses preuves, sinon les diables la récupéraient. C’était leur vengeance contre Dieu.

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin n’est pas seulement un passionnant roman historique, c’est aussi un roman d’aventures. L’écriture originale  entraîne le lecteur dans les tempêtes, orages et diableries des Tziganes avec  les récits de Ramina, la guérisseuse, un peu sorcière. Le lecteur est bousculé par une chronologie fantaisiste avec des retours en arrière inopinés, bousculé aussi par des invraisemblances et des mensonges. J’ai pris grand plaisir à lire ce roman parfois déjanté. 

Lire également l’avis du blog Si on bouquinait.

 

Le Fil sans fin – Voyage jusqu’aux racines de l’Europe – Paolo Rumiz – Arthaud

LIRE POUR L’EUROPE

voyager ainsi à pied, dans le maquis, est une juste entreprise, parce que cela vous fait entrer dans le ventre oublié du pays. Cela vous porte à écouter les déshérités, leurs craintes que personne ne veut entendre, et aussi à
reconnaître la trace immonde, impossible à confondre, la trace presque olfactive du racisme qui renaît en
réponse à ces peurs.

J’ai suivi avec enthousiasme Rumiz Aux Frontières de l’Europe, j’ai adoré le voyage des Dolomites aux  des Alpes suisses et dans  les Appenins dans La légende des montagnes qui naviguent, j’ai lu Dans l’ombre d’Hannibal sans aucune réserve. Dès que j’ai lu le billet de Dominique je ai téléchargé le Fil sans Fin et lu sans attendre. 

En cheminant sur les flancs du Redentore – aussi blancs et réguliers que ceux du mont Ararat et de l’Etna – on
pouvait suivre des yeux la longue cicatrice des Apennins où un éboulement de neige qui laissait la roche à nu
mettait les hommes en garde. Au fond de la cuvette, l’unique lieu habité, le rocher de Castelluccio, réduit à l’état de décombres, confirmait la souveraineté absolue des sommets.

Amatrice touchée par le séisme de 2016 est encore en ruines et interdite d’accès quand  Paolo Rumiz découvre intacte à Norsia parmi les décombres la statue de Saint Benoît de Norsie – patron de l’Europe – fondateur de l’ordre des Bénédictins. Touché par cette sorte de miracle, Rumiz va parcourir l’Europe de monastère en monastère, cherchant ces « racines chrétiennes de l’Europe ». 

Que disait-il, ce saint qui nous bénissait, au milieu des débris de tout un monde ? Il disait que l’Europe se portait bien mal ? Que la Grande-Bretagne venait à peine de voter pour sortir de l’Union européenne et que je me trouvais peut-être devant les ruines

[…]
Oui. Le message du saint pouvait aussi être celui-là : l’Europe avait replongé dans le Moyen Âge et, pour
retrouver ses racines spirituelles, il lui fallait repasser encore une fois par une saison de ruines. Une troisième
catastrophe, en l’espace de cent ans, nécessaire pour sortir du tunnel autodestructeur de la consommation.

 

Diversité des monastères de bénédictins, et de bénédictines, diversité culturelle mais toujours la même Règle : la Règle de Saint Benoît qui codifie aussi bien la liturgie et les horaires que les principes d’accueil et de bienveillance vis à vis de l’étranger, le pèlerin, le silence aussi

Sous le signe de la devise :  Ora et Labora et lege et noli contristari – prie et travaille, étudie et ne te laisse pas aller à la méfiance. 

De Praglia en Vénétie, à Sankt Ottilien en Allemagne, Viboldone en Lombardie, Muri-Gries et Marienberg au Tyrol du sud, Saint Gall en Suisse, Citeaux, Saint Wandrille en France, Orval en Belgique…jusqu’à Pannonhalma en Hongrie,  Rumiz va expérimenter l’accueil, goûter au vin ou à la bière fabriqués dans les monastères. Il va écouter les trilles des hirondelles dans le silence, les orgues et le piano de moines musiciens…rencontrer moines et pèlerins…

Sans oublier l‘Europe bien sûr qui est la préoccupation majeure de l’auteur.

Je ai lu Le fil sans fin avec plaisir, je suis fan absolue de Rumiz.

Pourtant,  dans les monastères, j’ai du mal à le suivre. Ses craintes pour l’Europe, son rejet de la xénophobie qui gagne, je les partage. Mais tout ce discours  me paraît  plaqué, artificiel. Les moines ont inventé le bien-vivre en communauté, pourquoi les Européens n’inventeraient pas le bien-vivre ensemble et avec les migrants? Rumiz a cédé aux séductions du bon vin, de la bonne bière, et du chant grégorien. Je n’y arrive pas.

Cela ne m’empêchera pas de dévorer les autres livres de l’auteur, je n’ai pas encore épuisé ses œuvres. Le podcast de France Culture, A Voix nue Paolo Rumiz, l’homme qui écrit avec ses pieds m’a accompagnée pendant mes dernières promenades en forêt et j’ai vraiment aimé écouter sa voix, d’autant plus qu’il s’exprime parfaitement en Français.  

 

la Maison Allemande – Annette Hess – Actes Sud 2019

LETTRES ALLEMANDES 2022

 

Pour commencer ces Feuilles allemandes, j’ai cherché un livre récent.

Annette Hess, la romancière, est née en 1967 à Hanovre est une scénariste pour des séries historiques. 

La Maison Allemande se déroule à Francfort en 1963 au moment du « second procès d’Auschwitz ». A sa parution en Allemand en 2018, il a connu un grand succès et fut traduit dans de nombreuses langues. Dans une interview Annette Hess reconnait que la thématique d’Auschwitz est très populaire actuellement et qu’elle a fait bien  attention à ne pas tomber dans cette littérature d’Auschwitz faisant appel à un certain voyeurisme qu’elle qualifie de « kitsch« . 

La Maison allemande est le nom du restaurant des parents de l’héroïne. Eva Bruhns est traductrice polonais-allemand, elle est amoureuse d’un riche commerçant qu’elle doit présenter à ses parent. C’est aussi une jeune fille naïve qui ignore tout du passé de sa famille quand elle est appelée comme interprète au procès qui va s’ouvrir. 

Son fiancé et sa famille ne sont pas favorables à l’engagement d’Eva comme interprète pour des raisons diverses : Jürgen, le fiancé, ne veut pas que sa femme travaille, même avant le mariage, il lui ordonne de renoncer à ce projet. Ses parents savent qu’elle risque de découvrir l’histoire sombre de la famille qui  a participé à l’Holocauste et n’en a rien raconté. D’ailleurs, selon l’auteure, en 1963, 70 % des Allemands s’opposaient à la tenue du Procès d’Auschwitz; préférant faire silence sur ce passé gênant.

Traduisant les témoignages, Eva prend conscience de l’horreur, des images lui reviennent, elle se trouvait, petite fille aux portes du camp.

Ce roman, tout en délicatesse, montre comment elle prend connaissance des faits que les accusés nient avec vigueur. Eva s’implique de plus en plus dans le procès et découvre ainsi une nouvelle volonté, une personnalité qui lui permet de s’affranchir de son avenir de femme au foyer soumise à son riche mari. De même, elle s’affirme en quittant la maison familiale pour mener une existence indépendante.

Difficile pour elle d’admettre que ses parents ont participé au « système » nazi, comme beaucoup de leur génération.