C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien – Grasset

RENTREE LITTERAIRE 2026

Qu’ajouter à l’avalanche de critiques, enquêtes journalistiques, posts Facebook… qui déferlent depuis quelques temps?

IA/pas IA ? Franchement, ce n’est pas mon propos. Je ne suis pas qualifiée pour reconnaître un texte généré – un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout – par l’IA. J’ai appris un peu sur le sujet ces derniers temps, un peu.

J’avais téléchargé le livre, sur le conseil de blogueuses/blogueurs avant la polémique. Je l’aurais lu de toutes les façons, scandale, buzz ou pas. Parce que le sujet m’intéresse. Parce qu’on ne peut pas rester indifférent au sort des migrants. Parce que l’ICE de Trump persécute en ce moment les Haïtiens pourtant bien intégrés aux Etats Unis. Parce que le discours anti-migratoire s’affiche sans complexe en Europe aussi. Sans complexe le racisme qui occupe les médias sans filtre. Parce que « les migrants » ce ne sont pas des entités floues mais avant tout des personnes et que la littérature fait exister ces hommes et ces femmes, nous touche.

Je me suis donc attachée au personnage de Jonas Dorléon. Professeur, un collègue! Pas un ado rêveur qui a suivi le mirage d’un avenir meilleur  Pas un pauvre rêvant de richesse. Encore moins un profiteur de l’Etat-Providence.

« C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour
vivre. Point. »

Fuir les gangs, l’incendie de son quartier, sauver sa peau. Emporter dans un sac Carrefour toute sa vie, un cahier de poèmes, la photo de sa mère, un slip propre  et un  recueil de Depestre. Toute sa vie dans un sac Carrefour!

Pour seule antidote à la violence : le rire. L’humour pour passeport et parfois comme gagne-pain. L’errance est douloureuse, mais toujours l’humour va lui sauver la mise. L’humour et l’endurance. Endurance physique dans la fournaise de bus surpeuplés, dans les marches dans la jungle, nuits dans le froid. Solidarité dans les rencontres. Pas toujours, il faut bien survivre. Homme debout

« C’était peut-être ça, mon vrai statut. Pas « demandeur d’asile » ni « artiste de rue ». Juste : homme debout »

Et j’ai lu sans m’arrêter, quand un livre vous happe comme cela, il ne peut pas être mauvais. J’ai suivi ce périple, d’Haïti en République Dominicaine, au Brésil, au Pérou, à travers l’Amérique Centrale, et jusqu’au mirage des loteries par Internet de visas américains. Et j’ai appris beaucoup sur cette géographie de l’exil. Et je me suis émue des rencontres avec l’humanité toute entière de la Chine à l’Afrique, de la Caraïbe au Pérou….avec chacun une stratégie de survie, des miettes à partager, une histoire à raconter

 » tu sais pourquoi je voudrais mourir avant toi ? J’ai fait non de la tête. Il a dit : — Parce que si je meurs avant… aumoins, toi, tu pourras le raconter.

Ce qu’il venait d’énoncer, c’était peut-être la définition la plus nue, la plus humaine, de la migration que j’aie
jamais entendue. Partir, ce n’est pas seulement chercher une vie meilleure. C’est surtout refuser que sa vie,même brisée, ne compte pour rien. C’est vouloir qu’au moins une voix survive à son corps. 

Ce livre rend compte de la vie de Jonas Dorleon et de ceux qu’il a croisés.  Rien que pour cela, il serait important.

Calder : Rêver en équilibre à la Fondation Vuitton

Exposition temporaire jusqu’au 16 Août 2026

mobile

Je connais depuis l’enfance La Spirale (1958) énorme mobile de 10 m de haut devant le siège de l’Unesco, plus récemment la grande Araignée de la Défense, rouge le gros stabile rouge de 15 m. Je n’étais pas tellement motivée à traverser tout Paris et payer 18€ pour l’exposition Calder à la Fondation Vuitton. Tous ces mobiles et stabiles se ressemblent-ils?

Circus scene (1926)

Passées les oeuvres de jeunesse (même un petit canard et un cochon métalliques réalisées à 9 ans), les animaux stylisés, deux toiles nous mènent dans l’univers du cirque et c’est cet aspect de Calder qui m’a le plus surprise et amusée.
LE CIRQUE DE CALDER

le cirque miniature

A son arrivée à Paris en 1926, Calder développe une installation, sorte de happening: un cirque miniature. D’inombrables figurines bricolées en fil de fer, habillées de chiffons, animaux, acrobates, danseuses…. sont manipulées par Calder lui-même. Ils tiennent tous dans 5 valises avec les disques pour la musique, les éléments de la piste et diverses attractions. Ce spectacle original a attiré les plus grands artistes de l’époque : Fernand Léger, Le Corbusier, Marcel Duchamp, Miro….

danseuseanimé

On apprécie encore mieux la performanceavec le film de 27 minutes montre une représentation du film tourné en 1961 par Carlos Vilardebo. Calmder est magi cien, circassion, marionettiste de génie. Nous redevenons tous des enfants et rions aux éclats aux ébats de la danseuse du ventre, de l’éléphant qui souffle par sa trompe de la sciure, ou des exploits des trapézistes commentés par Calder lui-même rigolard, polyglotte qui affuble les personnages de noms improbables. Il y a même une scène de rodéo.

la famille Le Brass, pyramide humaine en fil de fer

Equilibristes et trapézistes fil de féristes….toujours sur le thème du cirque cette pyramide humaine.

Et du cirque, on bifurque sur les personnages en fil de fer entre caricatureset portraits. On le voit bricoler le profil de Kiki de Montparnasse, plusieurs silhouettes de Joséphine Baker et d’autres artistes

Après une visite dans l’atelier de Mondrian, Calder change radicalement de style. On voit ses tableaux abstraits dans le style de Mondrian et surtout ses premiers mobiles (1930) C’est Marcel Duchamp qui les appelle ainsi.
Du fil de fer aux mobiles

Cercles

Cette salle est passionnante parce qu’on y croise tout Montparnasse et tout ce que Paris compte d’artistes. Infusion, influences, bouillonnement des influences, beaux tableaux de Paul Klee avec un motif qu’on croirait fil-de-fer de Calder acrobates de Fernand Léger, Piet Mondrian, bien sûr. Arp aussi, avec ses sculptures de bois. C’est Arp qui nomme les Stabiles. Voyage en Espagne chez Miro . Les cercles ci-dessus font-ils penser à Miro ou Mondrian?

Mobiles ou stabiles? Inspirés de la nature

En 1933, Calder retourne aux USA, la situation politique en Europe donne déjà des inquiétudes. Il achète une ferme à Roxbury dans le Connecticut. Mais il sculpte une fontaine : Mercury Fountain qui sera exposée avec Guernica et Le Faucheur de Miro dans le Pavillon Espagnol de l’Exposition Universelle de Paris en 1937

poissons

Dans le poisson de droite des éclats de verroterie colorée donnent un air original.

automobile rouge

une salle présente des mobiles sonores, en plus du mouvement, de la vitesse, Calder ajoute le son : des gongs frappent les plaques métalliques. Heureusement les marteaux sont enveloppés de chiffons pour ne pas assourdir le visiteur. Evidemment, je n’ai pas reconnu l’automobile, c’est la médiatrice qui commentait la microvisite qui nous l’a expliqué! Ces micro-visites sont vraiment un plus à la Fondation Vuitton.

Boche Louisa pour sa femme Louise, on peut reconnaître les lettres.

En plus des sculptures imposantes, Calder a aussi dessiné des bijoux. Bijoux lourds, en acier ou laiton. Sculpturaux, pas à porter tous les jours?

Black constellation

En 1943, les métaux furent réquisitionnés pour l’effort de guerre. Calder a construit ses constellations en bois. On peut penser à Miro et à Arp.

Red Maze

Red Maze est un très grand motif qui occupe tout un coin d’une vaste salle.

Evidemment on ne peut pas tout photographier, j’en aurais eu pourtant bien envie . Et pour montrer quelque chose de bien différent

stabiles diables bien réjouissants

En conclusion, l’oeuvre de Calder est bien diverse, et encore on n’a pas abordé l’aspect monumental….

Les cochons au paradis

LITTERATURE AMERICAINE

 

Avis aux amateurs de charcuterie, ou aux amis des animaux de la ferme : il sera fort peu question de cochons ici. Deux références : une ancêtre élevait des cochons, mais elle n’intervient pas dans le récit. Ces cochons sont une légende indienne et figurent dans le ciel sous forme de la constellation des Pléiades.

Périodiquement, je reviens à Barbara Kingsolver et toujours avec autant de plaisir. Dernièrement avec Demon Copperhead, CLIC qui revisite David Copperfield dans les Appalaches  avec la crise des opiacées en filigrane.Il y a quelques temps avec Un autre monde CLIC entre Mexique et Etats Unis entre Frida Kalho, Trotsky et chasses aux sorcières. Quand j’ai vu Les cochons au paradis dans une boîte à livre je l’ai embarqué et commencé illico. C’est la suite de L’arbre aux haricots, lu, il y a bien longtemps. 

Hockney Grand Canyon

Trois femmes, trois générations, Taylor qui travaille dans une boutique d’équipements automobiles, vit avec un musicien, sans se décider à l’épouser, femme active et libre. Turtle, 6 ans, adoptée dans des circonstances étranges très fusionnelle. Alice, la grand-mère, qui décide à la soixantaine de quitter son mari très ennuyeux et de vivre une vie nouvelle. Dans cette famille, les femmes sont fortes, indépendantes et ne comptent pas sur les hommes.

Black hills with Cedar O’Keefe

Turtle est témoin d’un étrange accident sur le barrage Hoover sur le Colorado. Elle sauve la vie d’un jeune homme. Cette histoire fait l’objet d’une émission de télévision d’Oprah Winfrey très regardée. Ce moment de célébrité ne va pas lui porter chance. Une avocate, militante des droits des Cherokees, reconnaît en la petite fille une Cherokee et va poursuivre Taylor pour adoption illégale. En effet, jusqu’à très récemment, des enfants indiens ont été enlevés à leurs familles pour être adoptés par des blancs. Elle va pourrir la vie de la mère et de la fille.

Je ne vais pas spoiler, je m’arrête donc ici.

Encore une fois, Barbara Kingsolver est une merveilleuse conteuse qui va entraîner le lecteur dans les grands espaces de Tucson à Las Vegas, et jusqu’en Californie. Canyon du Colorado, désert, du Kentucky à l’Oklahoma, nous allons suivre un road -trip haletant. Et aboutir au Paradis  (Heaven, le nom d’une petite ville dans une réserve Cherokee). Là nous serons initiés à l’histoire, la culture cherokee. Passionnant.

 

Barbara Kingsolver nous transporte avec bonheur dans de nouveaux territoires avec leur histoire, leur culture. J’ai découvert à chaque reprise des horizons nouveaux. 

Henry Taylor – Where Thoughts Provoke – au Musée Picasso

Exposition temporaire jusqu’au 6 septembre 2026

Triptyque réalisé pour la Biennale de Venise 2019 Toussaint Louverture/Remember the Revolution#1 Glenn Ligon/ funérailles de Carole Robertson Alabama 1963

Henry Taylor est né en 1958 en Californie. L’exposition du Musée Picasso est une rétrospecfive présentant les différents aspects de l’oeuvre du plasticien; retracçant le cheminement de l’artiste qui fut soignant en psychiatrie dans les années 70-80, puis entreprit des études de journalisme en 1981,  s 1993-1996. Sa première exposition à New York en 2005. 

Screaming head

J’imagine, en regardant cette tête hurlante, la douleur d’un patient que Taylor a rencontré. Un cartel explique que ses patients « faisaient partie des plus belles personnes au monde »

Neighborhood Council

« The weight of ordinary » : le plasticien s’empare d’objets : boites, caisses, meubles qu’il repeint et assemble. « Comme une jungle » (2010) est constitué d’assemblages de bidons qui évoquent la sculpture de Louise Nevelson, que j’ai vu récemment à Pompidou-Metz. Les bidons font aussi penser à des masques africains, à des visages. 

The 4th July – Barbecue pour la fête nationale américaine. j’ai laissé exprès la passante pour donner l’échelle de ce très grand tableau

 

Henry Taylor se décrit lui-même comme « chasseur-cueilleur d’images » il peint une chronique sociale des américains de la marge, des laissés pour compte. Une salle du musée a pour titre « Témoins » une autre « Icones » où figurent des sportifs, et curieusement, on croit reconnaître Martin Luther King  qui joue au ballon. 

jacky Robinson premier joueur noir à intégrer une Ligue de Baseball en 1947 ouvrant la voie à de nombreux joueurs noirs

Son récit inclue aussi la mémoire collective de la Grande Dépression, les communautés rurales

mary had a little lamb (on ne voit aucun agneau dans le tableau)

Taylor est attentif aux marginaux comme le Haïtien qui lave le parebrise au feu qu’il peint de sa voiture

Haitian worker

ou aux vétérans du Vietnam

My brother Gene, the tunnel rat

Taylor rend visible les inégalités, les violences, les discriminations. Dans Trail 2005, il évoque l’activiste George Jackson, emprisonné par son numéro de matricule, il représente un policier et je reconnais le portrait de Bob Dylan qui lui a consacré une chanson

Trail 2005

Autre tableau très violent

TheTimes  they aint changing fast enough (2017)Philando Casti le mortellement touché lors d’un contrôle routier allongé sur la banquette de la voiture avec le pistolet meurtrier encore braqué sur lui.

Si on rapproche les deux tableaux, on pense clairement à la chanson de Dylan The Times are a’changing

Chroniqueur de la vie américaine, Taylor revisite aussi les tableaux de la peinture comme le Déjeuner sur l’herbe ou les Demoiselles d’Avignon

From Congo to capital and black again

C’est une belle découverte que cette peinture afro-américaine qui s’affiche en ce moment à Paris avec Mickelene Thomas image glamour, féminine/féministe. 

la guerre des os – Benjamin Hoffmann

Deux paléontologues : Edward Cope (1840 – 1897) et Charles Marsh(1831 – 1899) chasseurs de dinosaures dans l’Ouest Américain, se sont livré une guerre sans merci pendant des décennies de la fin des années 1860 jusqu’à leur décès. 

Cette Guerre des Os, guerre pour des territoires fossilifères, guerre des publications, rivalité pour des honneurs et des postes universitaires, s’est déroulée dans le contexte de la Conquête de l’Ouest : 

« les compagnies (de chemin de fer) rivales accomplissent leur jonction en Utah 10 mai 1869, elles célèbrent une fête mémorable et plantent un clou d’or à la rencontre des derniers rails : l’union géographique du pays est achevée ; déchirés par quatre ans de guerre civile, les États-Unis méritent à nouveau leur nom. »

Les chemins de fer faciliteront le travail des paléontologues qui vont explorer les territoires les plus isolés du Wyoming, Montana ou Colorado

Et le 30 juin 1870, après s’être ébrouée comme un animal énorme, la locomotive les emporte vers ces
contrées dont ils ne se lassent pas de murmurer les noms à mesure que les miles défilent, Utah et Wyoming,
Montana et Colorado

Extermination des bisons, dont les carcasses jonchent le trajet du chemin de fer.

Au long des rails, un cortège funéraire est formé par les dépouilles de bisons que les voyageurs de la voie
transcontinentale ont abattus depuis les fenêtres des wagons en mouvement, comme ça, par jeu, pour le
plaisir, pour voir leur masse se désarticuler et soulever la poussière en tombant.

Guerres et colonisation des territoires autochtones. Charles Marsh  croise Buffalo Bill, Custer avec le désastre de la bataille de Little Bighorn. Les recherches de fossiles se déroulent en territoires indiens. Les paléontogues doivent négocier avec les chefs des tribus. Charles Marsh a donné sa parole à Red Cloud, il ira jusqu’à la Maison Blanche rencontrer Ulysses Grant pour plaider la cause des tribus natives. 

« il offre un banquet aux chefs des principales tribus amérindiennes. Parmi les invités se
trouvent Sitting Bull et Red Cloud, deux interlocuteurpensifs, le front raviné par la sagesse et les chagrins,que Charles s’efforce de convaincre par le truchement d’un interprète. Pour prix de leur assistance, il promet de se rendre à Washington afin d’exiger que l’intégrité de leur territoire soit respectée et que les rations promises par le gouvernement arrivent en temps et en heure. »

C’est cet aspect western qui m’a le plus intéressée. L’aventure des chercheurs d’os, comme des chercheurs d’or.

Tous les coups bas sont permis dans la guerre que se livrent Charles et Edward, y compris le vol de fossiles et pire encore, le dynamitage de gisments pour que le rival ne puisse pas les exploiter. Vandalisme choquant!

 Aux yeux des paléontologues, il s’agit d’un crime trop effroyable pour mériter la rédemption. Anéantir des
spécimens uniques quand on connaît les chances infinitésimales de leur transmission, la durée vertigineuse qu’ils ont dû traverser pour se trouver sous la main d’un homme à même de les interpréter, c’est un acte qui va à l’encontre de toutes les valeurs d’une profession méticuleuse dont les membres passent leur vie à gratter,frotter, analyser les fossiles.

 

Le roman rend compte aussi du travail scientifique et de la reconstitution de l’animal entier à partir du puzzle des ossements, là se trouve la principale erreur d’Edward qui va le discréditer en plaçant la tête à l’emplacement de la queue. Le travail scientifique est aussi un travail d’équipe, il convient de recruter des assistants, de les payer, de ne pas laisser le concurrent les débaucher. Marchandages et traitrises.

Le but est de publier. Là aussi se jouent les rivalités, luttes d’influences et recherche d’alliés. Description des différentes espèces découvertes mais aussi interprétations. Les deux rivaux se situent dans deux courants d’idées de l’époque. Charles, darwinien. Edward suivant Lamarck encore influent.

Surprise, la vie d’un scientifique ne s’arrête pas avec ses recherches, m^me après le décès d’Edward Cope, ses restes vont encore subir un sort rocambolesque.

Août 1877, les hommes de Charles découvrent l’apatosaure : avec ses vingt-trois mètres de long, il remplace le Camarasaurus au sommet des plus grandes espèces terrestres. Avantage Yale. Mais, redoublant d’efforts, l’ équipe d’Edward exhume au mois d’octobre l’Amphicoelias, un membre de la famille des diplodocidés qui mesurait au moins vingt-cinq mètres. Égalité.

Finalement quel est le vainqueur de la guerre des os? Il faut pointer le nombre de publications,Edward serait gagnant,  le nombre de fossiles reconstitués donne Charles vainqueur. Tous les deux ont fait sortir la paléontologie des cabinets de curiosité. Ils ont transformé la démarche scientifique et ce n’est pas forcément à leur avantage :

Dans le domaine scientifique, assènent-ils, Edward et Charles ont témoigné d’un instinct de prédation
responsable du saccage de la planète,

Leur jugement est sans appel : Edward et Charles ont transféré dans la science l’esprit du capitalisme ; ils ne
valent pas mieux que ces milliardaires qui continuent à s’enrichir en ravageant la terre.

Il y avait une lecture commune dans notre galaxie de blogs, j’ai raté la date. keisha ICIInganmic ICI, l’avis de Sandrine ICId’autres dont je ne retrouve plus les articles m’ont donné une furieuse envie de télécharger le livre.

Nadia Myre -Des océans et des ombres -à l’Orangerie du Château de Chamarande

EXPOSITION TEMPORAIRE DU 7 février au 12 avril 2026

Ocean’s lament

 

Le parcours de l’exposition commence dans l’Auditoire par une vidéo : une femme dans le cercle d’un grand hublot contemple l’océan agité. Au About de quelques minutes, je sens le mal de mer. Mon cerveau ne sait plus interpréter les repères entre la figure immobile et l’eau mouvante. Déstabilisation océanique.La suite est à l’intérieur de l‘Orangerie. Deux tables au centre de la pièce, des photos et des objets aux murs.

La médiatrice me conduit à l’installation Ocean’s Lament. Aucune explication, elle me conseille de respirer, sentir l’odeur qui se dégage, puis de deviner l’origine de ces petits tubes crème montés somme les perles d’un improbable collier. Ce sont les tubes de pipes des marins provenant de la vase de la Tamise. J’ai déjà lu quelque chose sur les trouvailles dans les sédiments de la rivière à Londres. Combien de tubes? combien de pipes? combien de marins? de voyages transatlantiques? Cette matière première fait rêver et se relie au titre « Des océans et des ombres »

Une sorte de tapis tissé de cylindres rouge et blancs évoque clairement les bandes du drapeau étatsunien. Ce n’est pas un hasard. Nadia Myre est canadienne et algonquine; ses œuvres mettent en évidence les mémoires et les héritages coloniaux. les cylindres sont en céramique fabriqués par l’artiste elle-même

After the fire

les douze photos carrés au même motif m’interpellent : de loin je crois voir des radiographies de poumons . Quand je m’approche j’ai la surprise de découvrir des mocassins, des chaussons d’enfant sagement rangés par paire; la médiatrice m’explique qu’ils ont été trouvés dans une institution où sont morts de nombreux enfants enlevés à leurs parents autochtones pour être élevés par des soeurs. Histoire poignante de ces enfants enlevés, acculturés, puis décédés.

chaussons d’enfants

Un objet est la clé de l’installation : le wampum . A l’origine le Wampum est un collier de coquillages porté parfois comme une écharpe ou une ceinture. Le Wampum symbolisait un accord, un traité comme un document signé ou un sceau. Les colons britanniques ou français rapportèrent des wampum témoignant de la conquête de territoires autochtones

nadia myre : wampum

la plasticienne s’est inspirée de cet objet traditionnel pour construire cette installation. Les perles sont ici en céramique, comme dans le tissage à rayures rouge et blanches. Le collier de tubes de pipes procède probablement de la même inspiration.

Des plumes en porcelaine blanches rappellent encore les traditions algonquines.

Cette installation m’a fait beaucoup voyager, elle m’a aussi émue

 

 

Mickalene Thomas – All about Love – Grand Palais

Exposition temporaire au Grand palais jusqu’au 5 avril 2026

Clarivel Face Forward Gazing (2024)

Mickalene Thomas est une artiste afro-américaine, née en 1971 dans le New Jersey.  Photographe, peintre, vidéaste…elle magnifie le mouvement des années 1960 -1980 Black is beautiful

RESISTE

Je définis mon travail comme un acte féministe et politique…Je suis noire, queer et femme

Photographe, elle réalise des portraits dans la lignée des photographes maliens Seydou Keita et Malick Sidibé, mise en scène en studio avec des textiles africains. Ses modèles portent des tenues choisies par l’artiste

Elle détourne les images comme le Déjeuner sur l’herbe, Olympia ou La Grand Odalisque.

Déjeuner sur l’herbe

Peintre, elle va agrandir les photographies, les repeindre, les recouvrir de strass, de paillettes, de miroirs pour faire briller ces déesses afro.

African Goddess looking forwards

Elles sont belles, puissantes, sensuelles et regardent bien en face

Renversement des Odalisques orientaliste des harems de l’imagerie occidentales. Ces tableaux colorés gais sont présentés dans des installations : des salons un peu vintage avec fauteuils, coussins, plantes vertes. « Espaces-refuges » où les femmes noires se réunissaient entre elles

Salon vintage et odalisque

les visiteurs peuvent même s’asseoir dans un des salons pour regarder et écouter des vidéos de Angelos negros, 3 chanteuses  jouent le rôle de Eartha Kitt

La visite se fait en musique.

Dans une autre salle, les couleurs sont vert-bleu et l’atmosphère tropicale avec beaucoup de plantes vertes. Un mur vidéo avec 12 petits écrans déploie des images tantôt aux couleurs de wax, tantôt suggestive d’une femme nue qui se livre morceaux par morceaux, ou des images déformées comme vues sous l’eau.

Collage

A l’étage, une mezzanine présente des collages sous le mot d’ordre de Baldwin :

On ne peut changer tout ce qu’on affronte mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas

Les images sont moins glamour, plus grises faites de collages en référence à Picasso, Matisse, Faith Rainggold et Claude Cahun. Certains collages utilisent des photos de nus exotiques d’un photographe italien réalisées pour les plaisir de l’homme blanc. Les collages sont sous le regard d’une femme noire lesbienne. 

Comme souvent j’ai trouvé un podcast des Midis de Culture « une exposition séduisante mais un peu frustrante » CLIC 

A moment’s pleasure

Critique un peu sévère jugeant le travail de Mickalene Thomas comme peu subvertif reprenant les poncifs qu’elle veut dénoncer. A vous de voir…

Sheila Hicks : Le fil voyageur au Quai Branly

Exposition temporaire jusqu’au 8 mars 2026

Sheila Hicks est née au Nebraska en 1934, depuis 1964 elle est basée à Paris. Artiste textile, elle a fait de nombreuses expositions. Le Fil voyageur présenté à l‘Atelier Martine Aublet (mezzanine, 3ème étage) présente un nombre restreint d’œuvres, surtout des petits formats. Elle célèbre aussi une collaboration, entre la plasticienne et Monique Levi-Strauss , spécialiste des cachemires et auteure d’une biographie de Sheila Hicks. Une vidéo montre les deux femmes filer le fil voyageur de leur amitié . 

La mer – à l’origine horizontale, cette sculpture évoque plutôt une cascade

On entre dans l’exposition en passant devant les cordons soyeux de la Mer – à mon grand regret rien n’indique que la sculpture qui se trouve dans les collections permanentes ne fait partie de l’exposition. 

Minime

Les Minimes, comme un carnet de voyage en Amérique Latine tissés au fil des jours, des rencontres avec les tisserands des Andes. A leur côté elle apprend à filer et tisser. 

minime

Elle inclue aussi des silex, des pointes de flèche ou les piques du porc-épic

minime porc-épic

Ses œuvres sont présentée en résonnance avec des tissus authentiques : un poncho, une broderie, de bizarres sphères aplaties à fonction funéraire.

Ses techniques sont variées, du tissage sur un métier, simple cadre ou nouage avec ses doigts, utilisant des outils traditionnels, à « quatre lisières« , Sheila Hicks se sent libre pour toutes les expérimentations.

Sheila Hicks improvise sous nos yeux (vidéo)

Symbolique aussi ce cadeau de mariage de son mari  chilien, Enrique Zaffartu, un petit cadre et des outils traditionnels

boîte à ouvrage andine

Tapis, poncho, ou tissu arachnéen, le fil voyage et nous fait voyager et rêver

George Condo- musée d’Art Moderne de Paris

Exposition temporaire jusqu’au 8 février

Condo – double heads on red

Condo né à Concord  en 1957 est le contemporain de Keith Haring (1958 -1990) et de Basquiat (1960- 1988), il a également travaillé à la Factory de Andy Warhol et bassiste dans un groupe punk. 

The Actress (2018)

Cependant, sa production est très riche et surtout très variée. De salle en salle dans l’exposition du MAM le visiteur découvre des facettes de son œuvre.

la première salle Le côté obscur de l’humanité nous introduit dans un univers étrange de couleurs violentes où des visages effrayants sont décomposés un peu à la manière cubiste, yeux globuleux exorbités, cheveux hérissés, dents carnassières qui semblent appartenir à un crâne plutôt qu’à un visage

three armed man

Tous ces personnages semblent crier.

The Fallen butler

Mon préféré est le Fallen Butler. 

Après avoir grimpé une volée de marches, on parvient dans une salle très claire où l’ambiance est tout à fait différente : celle du Réalisme Artificiel 

The portable Artist 1984

Plusieurs tableaux jouent sur les lettres de CONDO, l’un d’eux Self Creator joue comme un rébus. A la manière de Chirico le visage est anonymisé, sans yeux ni nez ni bouche, lisse.

Clown maker 1984

  Certaines dégoulinades font penser à Dali, avant de voir le cartel qui explique le Réalisme artificiel, (interprétation des oeuvres anciennes) j’aurais qualifié cette salle de surréaliste. De nombreux tableaux jouent avec l’histoire de l’art. The portable Artist ci dessus figure le peintre comme un copiste du Louvre. 

The executioner (1984)

The executioner serait une réinterprétation de l’enfant bleu de Gainsborough.

Collages et Combinaisons s’inspire plus de Braque et Picasso. The Spanish Hat est un grand collage autour du chapeau de Picasso. 

The Spanish Hat

Black Rain est un hommage à Keith Haring dans le contexte de l’épidémie de SIDA avec des coulures noires

Black rain

Dans un couloir sont présentés les dessins de Condo. Si maladresses, graffitis et gribouillages suggèreraient  que l’artiste ne saurait pas dessiner, ce cabinet prouve la virtuosité du dessinateur aussi bien que lavis et aquarelles.

les salles suivantes montrent encore la diversité des inspirations, des techniques avec les Peintures de compression et les peintures dessinées

Compression figures féminines

Une autre approche : le monochrome.

Les Peintures noires font référence à Goya et leur aspect effrayant, aninsi qu’à la chapelle de Rothko. 

Peinture noire

Condo sait se renouveler et encore deux autres salles montrent des peintures plus colorées, plus récentes.

Je sors ébahie devant une telle abondance de styles, une telle érudition, l’Histoire de l’Art manipulée avec ironie et humour, la variété des sujets….Toutefois, je suis aussi perplexe. En dehors du jeu, apporte-t-il quelque chose de nouveau?

Philip Guston – l’Ironie de l’Histoire au Musée Picasso

Exposition temporaire jusqu’au 1er mars 2026

Sleeping (1977)

Le nom de Guston ne m’était pas inconnu; je l’avais rencontré à la Fondation Vuitton lors de l’exposition Nymphéas, les derniers Monet et l’Abstraction Américaine en 2018 CLIC

Guston détail du rouge au centre du tableau

Exposé avec Pollock, Rothko, De Kooning, et d’autres. Je me souviens d’un grand tableau rouge complètement abstrait. je l’ai retrouvé au Musée Picasso. 

Avant de peindre des tableaux abstraits, dans les années 50, Guston a peint des grandes fresques murales, des tableaux variés, des œuvres militantes, et il est revenu à la figuration dans les années 70. C’est donc un plasticien très complet, une personnalité américaine marquante que j’ai eu le plaisir de découvrir au Musée Picasso.

Mother and Child (1930)

Philip Guston a tout à fait sa place au Musée Picasso. Mother and Child est exposé en regard de La Jeune fille au chapeau (1921) et les deux tableaux dialoguent parfaitement. On peut aussi noter des analogies avec De Chirico, Max Ernst A propos de Guernica, moins célèbre que celui de Picasso, Bombardement de Guston, traite des horreurs de la Guerre d’Espagne. Il est présenté à côté du cheval du célèbre tableau. 

Bombardement (1937)

La construction de ce tableau rond est impressionnante. On perçoit au centre l’explosion de la bombe tandis que les avions nazis survolent la ville. Au premier plan le personnage au masque à gaz à silhouette de Superman et à la cape rouge symbolise-t-il la mort (ou je fais un anachronisme?)

Esquisse pour une fresque murale – Study for Queensbridge Housing (1939)

Murals 1931 dénonce le lynchage judiciaire de 9 afro-américains accusé à tort de viol. -La fresque fut détruite par un groupe de policiers. En 1932, des peintres muralistes  mexicains José Clemente Oxoco et Siqueiras l’entraînèrent au Mexique pour réaliser des murals. L’exposition présente une vidéo de la restauration de la fresque de Morelia The struggle against Fascism, fresque de 100 m2 recouverte puis redécouverte et restaurée.

Au temps de l’Action Painting

1947 à Greenwich village, Philip Guston s’engage dans l’abstraction en compagnie de Pollock, Rothko et de Kooning. Il fréquente également John Cage et Morton Feldman. De cette époque, il réalise aussi des portraits amusants, plutôt des caricatures. je reconnais Cocteau, Apollinaire, Diaghilev et Poulenc. 

Philip Roth (1975)

Nixon Drawings

En 1969, il rencontre Philip Roth.  A la même époque,  il retourne au figuratif et fait toute une série de 73 dessins Poor Richard  exposés en face des dessins de Picasso : Songes et mensonges de Franco (1937). A propos de Nixon, du Watergate, et de sa propriété de Kaye Biscayn. Les caricatures sont féroces. je remarque les occurrences fréquentes des lunettes carrées de Kissinger. 

Poor Richard!

Je ne peux m’empêcher de penser à Mar-a-Lago de Trump, son golf, qui pourrait maintenant faire une série pareille, insolente et inspirée?

Philip Roth, de son côté a écrit Tricard Dixon et ses copains. Fuyant le scandale, Roth s’installe à Woodstock ainsi que Guston. 

Un mandarin qui joue les crétins

Studio Landscape

En 1970, Guston abandonne l’abstraction; expose des personnages encagoulés, esthétique évoquant la bande dessinée. Cet abandon lui est reproché ce à quoi il répond:

Ses tableaux récents venaient résoudre la schizophrénie dont Guston se sentait affecté : « la guerre, les évènements américains, la violence dans le monde. Quel sorte d’homme étais-je donc, assis chez moi, lisant des magazines, m’indignant de ce qui passait, puis retournant dans mon atelier pour accorder un rouge et un bleu »

Autoportrait peignant dans son atelier

Le rose qu’il emploie est une sorte de provocation : il déclare que le rose est la couleur la plus vulgaire symbolisant la bêtise. Guston se représente coiffé de la cagoule du KuKluxKlan qui symbolise le mal. Etrange inversion qu’il compare à la situation d’Isaac Babel se retrouvant avec les cosaques instigateurs des pires pogroms. 

La dernière salle de l’exposition : Un monde tragicomique montre un grand tableau Black Sea 

 

Black Sea

Guston se souvient de ses origines. Né Goldstein à Montréal, d’une famille de Juifs d’Odessa dont est originaire Isaac Babel. La Cavalerie Rouge serait pour le peintre « une tragicomédie où les idéaux se fracassent contre les murs du réel dérisoirement prosaïque » l’énorme fer à cheval serait un monument à l’écrivain de la cavalerie rouge. 

J’ai découvert un artiste dont je me sens (modestement) terriblement proche, entre Roth, Babel, Pollock et Rothko. Lutte anti-apartheid, fresques sociales. Musique de Cage. Toute une Amérique qu’on aimerait voir se lever contre les horreurs actuelles.