Les émigrants – WG Sebald – Acte Sud

EXILS

Daniel Mendelsohn, dans Trois Anneaux, un conte d’exil, a cité Sebald et m’a donné envie de  lire Les émigrants, composé de quatre récits autour d’ un personnage en exil ayant quitté l’Allemagne dont le destin, tragique, se termine par la mort, suicide ou la folie. Le narrateur, Sebald lui-même?, vit aussi en errance, exilé en Angleterre. Il suit ses personnages à travers l’Europe, en France, en Suisse, les Etats Unis , et parfois beaucoup plus loin. 

Je ne suis pas entrée tout de suite dans le livre.

Le narrateur, à la recherche d’un appartement fait la connaissance du Dr Selwyn,  un homme tout à fait étrange. Juif originaire de Grodno en Lituanie, Selwyn quitte Grodno avec des émigrants en partance vers l’Amérique qu’il  laisse à Londres. Il étudie la médecine à Cambridge.  Le récit  se promène aussi bien dans l’espace que dans le temps, effectue des boucles ( comme les anneaux de Mendelsohn) qui égarent la lectrice. Je ne sais plus qui suivre, le narrateur?  les propriétaires de l’appartement, ou Selwyn ? Un nouvel arrivant nous entraîne en Crête pour mon plus grand plaisir mais aussi pour ma grande confusion. Je ne sais plus à qui m’attacher, je m’égare..   Je  prends un autre livre plus facile, pensant abandonner Sebald.

Bien m’en a pris de reprendre la lecture des Emigrants. 

Je me suis attachée au personnage de Paul Beryter, l’instituteur qui emmène sa classe dans la montagne , siffle en marchant et joue de la clarinette…Quelles belles leçons de choses! Beryter n’est aryen qu’au trois quart,  ce quart de juif lui interdit l’enseignement , mais pas l’incorporation dans la Wehrmacht! Nous retrouvons Beryter en France, dans le Jura et en Suisse. Exilé mais toujours fidèle à son village en Allemagne. Sentiments d’allers et retours, puis sans retour. 

Ambros Adelwarth est plus énigmatique, il a quitté l’auberge de son père en Allemagne pour devenir garçon d’étage dans un hôtel prestigieux de Montreux, être initié à « tous les secrets de la vie hôtelière« , et aux langues étrangères. Majordome stylé, il a accompagné un ambassadeur jusqu’au Japon en passant par Copenhague, Riga, Moscou et la Sibérie. Majordome d’un magnat américain, il hante les casinos de Deauville, visite Constantinople et Jérusalem. Nous suivons donc ce personnage dans ses périples et dans ses châteaux aux Etats Unis. Mais comme Sebald n’écrit pas un récit linéaire, il s’attarde à nous raconter les histoires de famille. Je me laisse porter, ayant accepté le principe des digressions (écriture circulaire de Mendelsohn). Je profite des descriptions des lieux, des rencontres fortuites. Ne pas être pressé par l’action, prendre son temps, profiter de tous les détails. 

Selon ce principe énoncé ci-dessus, je profite de la découverte d’ un Manchester singulier où se déroule une partie de l’histoire du peintre Max Ferber, fils d’un collectionneur d’art juif bavarois venu à Manchester en 1943. Peintre casanier d’une oeuvre obscure, malgré sa répugnance au voyage, nous offre une excursion à Colmar voir les tableaux de Grünewald puis en Suisse. Mais tout serait trop simple, une histoire allemande se greffe….

Un très beau moment de lecture, nostalgique, pittoresque, auquel il faut s’abandonner sans chercher trop d’action ou de cohérence. De belles illustrations aussi!

L’Invention de la nature: Les aventures d’Alexander von Humboldt (1) – Andrea Wulf – ed Noir sur Blanc

 -HISTOIRE DES SCIENCES

« Humboldt, lui, nous a apporté le concept même de nature. Ironie du sort, ses réflexions sont devenues si évidentes que nous avons pratiquement oublié l’homme qui en est à l’origine. »

« Sans doute est-il temps pour nous, et pour le mouvement écologiste, de redécouvrir ce grand précurseur qu’était
Alexander von Humboldt. »

Je connaissais Humboldt de nom, sans que rien de précis ne se dégage vraiment (sauf le courant de Humboldt). Je l’ai découvert dans l’excellent livre de Daniel Kehlmann Les Arpenteurs du monde . 

Plusieurs blogueuses m’ont pressée de lire L’Invention de la Nature et je les remercie chaleureusement.  Le titre m’a fait croire qu’il s’agissait d’une biographie d’Alexander Humboldt, ce livre est  beaucoup plus qu’une biographie. A la suite de Humboldt, tout un cortège de savants et de savants-voyageurs ont suivi ses traces et ont posé les fondements d’une écologie scientifique mais aussi politique. 

Humboldt (1769-1859)

Né dans une famille de l’aristocratie prussienne, il a joui d’une bonne éducation complète, littéraire et scientifique et même économique à l’Ecole de Commerce de Hambourg, puis à l’Ecole des Mines de Freiberg la première dans son genre qui enseignait la géologie et ses applications dans les mines. Dès qu’il disposait de temps libre, il s’échappait, herborisait et collectionnait des milliers de spécimens botaniques. Il fut nommé conseiller des mines à 22 ans.  Il s’intéressa  aux conditions de travail des mineurs et fonda même une Ecole de la Mine. Il se livrait aussi à des expérimentations sur « l‘électricité animale ou galvanisme« . En 1794, à Iena et Weimar, il rencontre Schiller et surtout Goethe qui se passionnait alors pour les sujets scientifiques. Leur rencontre fut très fructueuse : « Ils parlaient de l’art, de la nature et de la pensée ». L‘auteure note aussi qu’ » On ne pouvait pas échapper à Kant à Iena ». 

« A l’évidence, il y avait un peu de Humboldt dans le Faust de Goethe – ou un peu de Faust dans Humboldt »

Au décès de sa mère, Alexander se sent libre de « partir pour un long voyage », partit pour Paris, escalada les Alpes, examina les plantes exotiques dans les serres de Vienne, fit provision d’instruments de mesure. Mais l’Europe était bloquée par les guerres de la Révolution française. Il pensa se joindre à une expédition vers le pôle sud, ou rejoindre les savants de Bonaparte en Egypte…A Paris, il rencontre le compagnon idéal : Aimé Bonpland qui partageait la même passion pour les plantes et les grands voyages. 

1799, avec un passeport espagnol, ils obtiennent l’autorisation de se rendre dans les colonies espagnoles d’Amérique du Sud. Escale à Teneriffe, Humboldt est émerveillé par la cime du Teide qu’ils gravissent. En Juillet ils accostent à Cumana au Venezuela, enchantés par le paysage tropical, les fleurs éclatantes, les oiseaux colorés…Les botanistes cherchent des corrélations avec la flore européenne. 

« Tout dans le monde naturel lui semblait relié d’une matière ou une autre, une idée qui caractérisa sa pensée jusqu’à la fin de sa vie »

Le bonheur de Humboldt n’était pas sans partage : le marché aux esclaves qui se tenait devant ses fenêtres sur la place principale de Cumana le scandalisait.

Quelques semaines après son arrivée ils assistent à un tremblement de terre violent.

« Humboldt descendit de son hamac et installa ses instruments ? Rien, pas même un tremblement de terre ne pouvait l’empêcher de mesurer les phénomènes naturels »

L’expédition devient aventure quand ils s’embarquent pour rechercher un mystérieux cours d’eau reliant l’Orénoque à l’Amazone après avoir traversé la grande plaine des LLanos. C’est mieux que du Jules Verne (qui plus tard s’est inspiré de Humboldt), mieux qu’Indiana Jones! un vrai roman d’aventures entre serpents, anguilles électriques, chevaux,  moustiques, rencontre avec les Indiens.

Il s’intéressait à leurs langues, leur culture et dénonçait plutôt la « barbarie de l’homme civilisé qu’il dénonçait »

Il faut le lire! D’ailleurs, de retour, le récit de leurs aventures fut un véritable best-seller, traduit dans toutes les langues, avec des réimpressions constantes.

Mais il faut aussi s’attacher au contenu scientifique pour comprendre l’Invention de la Nature . Etudiant le lac de Valencia, il met en évidence les causes humaines de l’assèchement du lac. 

Le lac de Valencia jouissait d’un écosystème unique : dans ce système fermé sans communication avec l’océan et seulement alimenté par de petits ruisseaux, le niveau des eaux était uniquement soumis à l’influence de l’évaporation. les habitants pensaient qu’une faille souterraine devait vider le lac. […]les résultats de ses mesures lui firent conclure que c’était la déforestation des terres environnantes ainsi que l’utilisation des affluents pour l’irrigation des cultures qui faisaient baisser le niveau du lac? « 

la déforestation était déjà une préoccupation de Humboldt quand il surveillait les mines

« Le bois était le pétrole du XVIIè et du XVIIIème siècles, la crainte de la pénurie provoquait les mêmes inquiétudes dans les domaines du chauffage, de l’industrie et des transports que les crises pétrolières aujourd’hui »

Observant les jaguars prédateurs, les oiseaux, les insectes et les chaînes alimentaires ainsi que la compétition des plantes pour la lumière, les plantes grimpantes étranglant les arbres, il écrivait :

« L’âge d’or a cessé »

« Il dessinait ainsi le portrait d’un monde régi par une sanglante lutte pour l’existence, une idée de la nature bien différente de celle qui prévalait alors, celle d’une machine bien  huilée dans laquelle tous les animaux et les plantes occupaient une place attribuée par Dieu »

Ils traversent ensuite les Andes, marchent jusqu’ à Bogota  et Quito et s’intéressent aux volcans. Il cherchent à savoir si ce sont des phénomènes locaux ou s’ils sont reliés entre eux et pensaient qu’ils les renseigneraient sur la formation de la Terre. 

L‘ascension du Chimborazo est un monument de bravoure : haut de 6400 m c’est la plus haute montagne que l’homme a gravie. Les deux explorateurs établissent un record sportif. Du sommet, Humboldt fait une découverte majeure : l’étagement des zones de végétation

En regardant à ses pieds les pentes du Chimborazo et les montagnes au loin, Humboldt eut une révélation. Tout
ce qu’il avait vu au cours des dernières années se rassembla pour former un tout cohérent. Son frère Wilhelm
pensait depuis longtemps que l’esprit d’Alexander était fait pour « relier les idées, trouver des chaînes de
correspondances » . Ce jour-là, en haut du Chimborazo, tout en se pénétrant de ce qu’il voyait, il pensa aux
mesures qu’il avait prises, aux plantes, aux formations rocheuses vues dans les Alpes, les Pyrénées, et à
Tenerife. La somme de ces observations formait une évidence. La nature, se dit-il, était mue par une force
globale et ressemblait à un tissu, le grand tissu du vivant.

Le trajet depuis Quito et l’ascension du Chimborazo avaient été comme une expédition botanique se déplaçant
de l’équateur vers les pôles. Sur les flancs de la montagne, toute la flore du monde se succédait selon des zones
de végétation bien distinctes, superposées par étages . En bas, dans la vallée, les plantes appartenaient aux
espèces tropicales, puis elles étaient remplacées par les lichens qu’il avait observés à la limite des neiges
éternelles. À la fin de sa vie, Humboldt a fait de fréquentes allusions au besoin de « contempler la nature de
haut »  afin de mieux comprendre les relations entre les choses,

Passons le périple du retour qui a conduit les deux explorateurs aux Etats Unis où ils furent les hôtes de Jefferson. Humboldt , républicain était un admirateur  de la Révolution américaine.  Selon lui la politique et la nature étaient indissociables

C’était l’image de l’Amérique idéale de Jefferson, son rêve économique et politique pour l’ensemble des États-
Unis, dont il voulait faire une nation d’agriculteurs indépendants vivant dans de petites fermes autosuffisantes.

Jefferson était un jardinier, il s’intéressait aux sciences. La Maison Blanche était devenue un centre d’échange scientifique. De plus la question de la frontière entre les Etats Unis et le Mexique espagnol était urgente. Humboldt, pourtant envoyé par le Roi d’Espagne détestait la colonisation :

« l’idée même de colonisation est immorale » écrivait-il

« Humboldt fut le premier à établir un lien entre le colonialisme et la destruction de l’environnement »

Pour Humboldt, le colonialisme et l’esclavage étaient une seule et même chose indissociable de la relation de l’homme avec la nature et l’exploitation des ressources naturelles. 

De retour en Europe en 1804,  Humboldt s’installe à Paris où règne une vie intellectuelle intense. Napoléon a installé une contrôle autoritaire sur tous les aspects de la vie nationale. De plus, l’Europe est en guerre, Humboldt est prussien mais il a tissé des liens avec les scientifiques : Gay-Lussac qui mène des expériences en ballon, à 1000 m plus haut que la cime du Chimborazo, Arago qui est un ami intime, Lamarck et Cuvier….Il fréquente aussi des Sud Américains; Simon Bolivar lui rend visite

« Humboldt était d’avis que les même si les colonies étaient mûres pour la révolution, il leur manquait un chef pour les mener »

Cependant il se méfiait du racisme qui gangrenait la société sud-américaine et de l’esclavage..

Un voyage en Italie, à Rome et à Naples lui réserve une belle surprise  : le Vésuve entra en éruption sous leurs yeux.

Cependant, il lui faut retourner à Berlin Il est appointé par le Roi de Prusse. Il va s’atteler à sa grande oeuvre : la rédaction de L’Essai sur la Géographie des Plantes qui montre la relation entre les plantes, le climat et la géographie et qui fut publié en 1807

Depuis des milliers d’années, les cultures, les céréales, les légumes et les fruits suivaient l’humanité dans ses
déplacements. En traversant les continents et les océans, les hommes avaient emporté des plantes, et ainsi
changé la physionomie du globe. L’agriculture reliait les plantes à la politique et à l’économie. Des guerres
avaient été livrées pour des plantes, des empires s’étaient construits sur le thé, le sucre et le tabac ….

Bien avant la Dérive des Continents et la Tectonique des plaques, il imagine une liaison entre l’Afrique et l’Amérique du Sud du fait des ressemblances entre les plantes. Dans les Tableaux de la Nature il devient lyrique et parle des émotions que procure la nature. 

C’est aussi l’époque où La Description de l’Egypte est publiée (1809). Le Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de Humboldt suscite la jalousie de l’Empereur.

« Pour presque tous les autres savants, c’était une bonne période pour vivre en France car Napoléon était un grand promoteur des sciences »

Après Waterloo Prussiens et Cosaques se déversent sur Paris, Humboldt sauve de justesse le Jardin des Plantes/

Humboldt rêve de repartir en expédition. Il prépare un voyage en Himalaya, séjourne à Londres mais n’obtiendra jamais la permission de la Compagnie des Indes après la parution de son Essai politique sur le Royaume de la Nouvelle-Espagne et sa critique de la férocité des Européens. A Londres il rencontre Herschel, l’astronome, va faire des observation à l’Observatoire de Greenwich. 

Finalement il est rappelé à la cour de Berlin pour remplir son office de Chambellan. Malgré des différends avec le roi autocrate, Humboldt professe le républicanisme et les idées des Lumières, il partage son temps entre la rédaction de ses livres, des conférences ouvertes à tous, des rencontres de savants et ses obligations à la cour. Il rédige une somme monumentale Kosmos en compilant les découvertes de ses recherches ainsi que les avancées des différents savants de l’époque aussi bien concernant la Terre, les organismes vivants, l’Univers, le magnétisme. De nombreuses traductions dans toutes les langues européennes sont distribuées dans le monde entier. Humboldt entretient également une correspondance très active avec des milliers de lecteurs. 

Cancrin, après avoir obtenu l’autorisation du tsar Nicolas Ier, avait invité Humboldt à venir en Russie, tous frais payés,  lui écrivait pour lui demander des informations sur le platine, s’interrogeant sur l’opportunité d’en faire
l’étalon de la monnaie russe . On avait trouvé ce métal précieux dans les montagnes de l’Oural cinq ans plus
tôt

Humboldt allait enfin voir l’Asie.

A la soixantaine il pourra repartir en expédition lointaine : invité par le Tsar de Russie. En tant que géologue spécialiste des mines il va jusqu’en  en Sibérie à la recherche de minéraux précieux, or diamants. Ce voyage officiel est très encadré,

Comprenant parfaitement ce que l’on attendait de lui, Humboldt avait promis à Cancrin de ne s’occuper que de
la nature. Il ne toucherait à aucun sujet lié au gouvernement et à « la condition des classes inférieures » ,
promettait-il, et ne critiquerait pas publiquement le système féodal russe – quelle que soit la cruauté avec
laquelle était traitée la population. 

il pourra enfin s’échapper découvrir les montagnes de l’Altaï à la frontière de la Chine. La guerre Russo-ottomane le privera du Mont Ararat  qu’il avait prévu de gravir.

Humboldt était un personnage considérable à Berlin, on venait de loin pour le voir et son adresse était connue de tous les cochers de la capitale.

Quand il s’est éteint en 1859 son enterrement fut quasiment des funérailles nationales. Dix ans plus tard, on célébrait le centenaire de sa naissance en grande pompe, des feux d’artifices furent tirés aussi loin qu’au Caire. (c’était aussi l’année de l’inauguration du canal de Suez)?

 

L’Invention de la Nature d’Andréa Wulf est beaucoup plus qu’une simple biographie de Humboldt, un bon tiers du livre est consacré aux savants et politiques s’inspirant de ses œuvres. J’ai pris 24 pages de notes et un seul billet serait beaucoup trop long pour résumer le livre.

Lire aussi les avis de Dominique ICI, de Claudialucia ICI de Keisha ICI

Danube – Claudio Magris (3)

MITTELEUROPA 

Quittant l’Autriche, Claudio Magris et ses amis (plus présents que dans le début du volume) passent le Rideau de Fer (sans que cette expression n’apparaisse dans la narration) et font halte à Bratislava . Pas de visite touristique mais plutôt une méditation entre Châteaux et et drevenitsas. Les châteaux parsemant la campagne étaient ceux des nobles hongrois, tandis que les paysans slovaques logeaient dans des cabanes de torchis et de chaumes. Magris évoque les nationalismes hongrois, tchèques et slovaques dans l’empire Hongrois en 1848, les Slovaques s’opposant plutôt aux Hongrois eux même en rébellion contre l’autorité viennoise.

Considérés comme un simple groupe folklorique à l’intérieur de la nation hongroise, les Slovaques voient niées leur identité et leur langue »

Etrange opposition entre Slovaques (producteurs de vin)et Tchèques(aux brasseries mondialement réputées), les premiers refusent de servir la bière tchèques à Magris et ses compagnons.

Magris introduit dans son essai des évènements politiques étrangers à la littérature, procès staliniens de 1951, printemps de Prague. Il faut se rappeler que le voyage s’est déroulé vers 1983, bien avant la Chute du Mur de Berlin. Quand ils rencontrent des intellectuels, il prend parfois des précautions pour  évoquer les positions politiques de ces derniers.

Aux Portes de l’Asie? est le titre de la visite en Hongrie. 

Ce paysage magyar, plein de  force mais aussi d’indolence, ce serait déjà l’Orient, souvenir des steppes de l’Asie, des Huns, des Petchenègues ou du Croissant ; Cioran célèbre la bassin du Danube en ce qu’il amalgame des peuples bien vivants mais obscurs[…]Ce pathos viscéral qui se proclame à l’abri de toute idéologie, n’est qu’un artifice idéologique. Un arrêt dans une pâtisserie ou une librairie à Budapest apporte un démenti à celui qui pense qu’à l’est de l’Autriche, on pénètre confusément dans le sein de l’Asie

Sous la botte de Staline

Magris développe les antagonismes entre le nationalisme hongrois et la souveraineté des Habsbourg. Les pages hongroises sont passionnantes quoique un peu datées. Toute l’histoire communiste, les émeutes de 1956, les luttes politiques me semblent maintenant du passé alors que tout cela était bien vivant quand Magris se trouvait là. Les longues pages consacrées à Lukacs sont-elles encore actuelles? J’ai lu (un peu) Lukacs autour de 1968,  j’ai oublié; sans doute n’y avais-je rien compris. 

Budapest

La visite de Budapest est plus « touristique » que celle de Vienne. J’ai retrouvé avec grand plaisir l’Île Marguerite, le tombeau de Gül Baba dans les rosiers, le Café Gerbaud, les maisons colorées de Szentendre avec les céramiques de Margit Kovacs, de bons souvenirs pour moi…

« Le Danube s’écoule, bavard, sous les ponts titanesques comme écrivait Endre Ady ; il parle de fugue et même de mort dans la Seine, dans ce Paris dont Budapest est comme l’image dans une glace de style empire… »

Ici, il discute encore du concept de Mitteleuropa 

« Mitteleuropa devient le mot de passe de ceux qui refusent la politique, ou plutôt la politisation systématique et totalitaire en tant qu’ingérence de l’Etat et de la raison d’Etat dans tous les domaines de l’existence. La division de l’Europe entre les deux super-grands scellée  à Yalta …« p 371

Après Pecs,  Mohacs – défaite du roi de Hongrie en 1526 et invasion turque de la Hongrie – une très belle image du violoniste dans le champ de bataille. 

Le Danube coule alors en Yougoslavie (qui existe alors), en Voïvodine, il font étape à Bela Crkva (prononciation???) chez Mémé Anka , non loin de la Roumanie, où cohabite une mosaïque de peuples, de religions, de langues : Serbes, Hongrois, Roumains, Slovaques et Ruthènes mais aussi Allemands, colons souabes venus des pontons d’Ulm, Macédoniens, Grecs, Juifs, et même des catalans venus en 1734 pour repeupler les plaines désertes après le retrait des Ottomans. Mémé Anka,native de Bela Crkva, est triestine: Magris livre de cette femme pittoresque un beau portrait. 

Village saxon

Tout proche, en Roumanie, le Banat roumain avec Timisoara pour ville principale. Timisoara ou Temesvar? Magris cite les historiettes du barbier racontées par Kappus, qu’il compare au turc Nasreddine. Les Allemands du Banat furent maltraités par le pouvoir roumain, expropriés et déportés. Ceaucescu a  finalement condamné ces déportations mais ils restent sous un contrôle étouffant.  Magris note une vie littéraire « difficile et ardente » pour ces minorités du Banat et de Transylvanie (Siebenbürgen) citant Herta Müller. Une excursion à Sibiu, Brasov, Sigishoara,en Transylvanie est l’occasion d’approfondir la culture germanique de ces Saxonsprésents depuis 1224 appelés par le Roi de Hongrie Geza II. Magris cite de nombreux écrivains de langue allemande, quelques hongrois. On note la complexité des allégeances, le pouvoir fut hongrois, autrichien, jacqueries,  révoltes et rébellions contre ces pouvoirs se sont succédés pendant les siècles.

Puisque nous sommes arrivés dans les Carpathes, comment ne pas évoquer Dracula et les Sicules? Et de Transylvanie, on glisse en Bucovine aux vignes sauvages du Pruth, à Czernowitz. Monde disparu de Paul Celan, Rezzori, Rose Ausländer…. et (c’est moi qui ajoute) Aharon Appelfeld.

Cette excursion roumaine a éloigné l’auteur du Danube, il rentre donc à Bela Crkva pour aller à Subotica proche de la frontière hongroise. Ville Art Nouveau (que cite Greveillac), kitsch selon Magris. Puis retrouve le Danube à Novi Sad encore une ville multi-culturelle. C’est dans cette région que se déroule l’histoire des Confins sorte de cordon militaire ou sanitaire formant une sorte de no-mans land entre l’Orient ou les Balkans turcs et l’Empire Autrichien. 

Belgrade ne retient pas l’auteur.

Le maréchal Tito a fini par ressembler de plus en plus à François Joseph, no pas parce qu’il s’était battu sous ses drapeaux durant la Première Guerre mondiale mais parce qu’il était conscient ou désireux de recueillir un héritage et un leadership danubien supra national

Après les Portes de Fer le Danube trace la frontière entre la Roumanie et la Bulgarie. La partie bulgare diffère du reste du livre qui se déroule dans l’ancien empire austro-hongrois. La Bulgarie a vécu des siècles sous le joug turc, Ils méprisent les turcs est le titre du premier chapitre. Point de multiculturalité comme précédemment : la guide-interprète affirme qu’en Bulgarie « Il n’y a que des Bulgares! » Et pourtant, la joie de vivre, et de boire le raki est contagieuse, le voyage semble pittoresque et agréable.  Magris conte l’histoire de la Bulgarie et fait des propositions de lecture bien séduisantes : j’ai noté les récits de Tcherkazski de Yordan Raditchkov , Sous le joug d’Ivan Vasov et Auto-da-Fé de Canetti. Nous passons par la maison dElias Canetti à Ruse.

Delta du Danube

Matoas – le titre de la partie roumaine du voyage – est le nom Thraco- Phrygien du Danube (selon Wikipédia). Magris  passe le Danube sur le POnt de l’Amitié et entre en Roumanie par la Dobroudja que les anciens ont nommée Scythie Mineure ou Istrie. « Les Istriens sont-ils les Thraces? » se demande l’auteur Triestin qui voit une analogie avec l’Adriatique, il pense à la Toison d’Or et aux Argonaute. Nous voici proches de l’Antiquité, thrace, grecque ou romaine avec Ovide qui fut exilé à Constanta 

« L’Histoire ne connaît les origines d’aucun peuple » comme disait Curtius, parce que cela n’existe pas ; c’est une création et une production de l’historiographie, qui pose la question puis se livre à des recherches pour y répondre. Toute généalogie remonte au big-bang : les discussions sur l’origine latine des Roumains ou sur la lignée dace-gète-latine-roumaine, thème privilégié de l’historiographie et de l’idéologie nationale en Roumanie ne sont guère plus importantes que le litige entre Furtwangen et Donauschingen sur les sources du Danube »

Et la boucle est bouclée!

Bucarest palais de Ceaucesu

Enfin presque! Nous visitons Bucarest, le Paris des Balkans avec ses immeubles tarabiscotés, Art Nouveau des résidences fin de siècle mais aussi subissant le Hiroshima de l’urbanisme de Ceaucescu

« Les puissants dont Elias Canetti fait le portrait ont besoin pour exalter leur volonté de puissance de dépeupler les villes[…]Ceaucescu préfère chercher l’ivresse dans ce maxi-déménagement de l’Histoire et de ses vestiges… »

Des souterrains sont mis à jour, des maisons éventrées, des églises déménagées. Magris note que « la littérature aime les bas-fonds et les immondices » et cite Mircea Eliade pour son roman Le vieil homme et l’officier. 

Brauner

A Bucarest, nous rencontrons Grigor von Rizzori affectueusement surnommé Grisha et encore Cioran. Panorama d’une littérature bouffonne avec Caragiale, un Labiche roumain, qui a inspiré Ionesco et les dadaïstes. 

Rencontre avec un poète yiddisch : Bercovici et le monde de Chagall avec un peintre que je ne connaissais pas Issachar Ben Rybak. 

Enfin, à Braila et Galati : Panaït Istrati que j’attendais. Nous retrouvons le Danube et le livre se termine par une promenade enchantée dans la nature du Delta. 

Danube (2) Claudio Magris – Café Central à Vienne

MITTEL EUROPA – LIRE POUR VOYAGER

Magris consacre 70 pages à l’étape viennoise de son épopée danubienne. Pèlerinage littéraire plutôt qu’excursion touristique : aucune description des musées ou châteaux, même les parcs sont oubliés.

Le chapitre est intitulé « CAFE CENTRAL »  ce sont les lieux privilégiés de la vie intellectuelle viennoise et c’est là que Magris choisit de faire ses rencontres. Je fais la connaissance avec Peter Altenberg, mannequin de bois qui lit encore son journal au Café Central (j’ignorais jusqu’au nom de ce poète) . Un autre habitué des lieux était Trotski 

C’est aussi ici que s’asseyait Bronstein, alias Trotski, à telle enseigne qu’un ministre autrichien, mis au courant par les services secrets qu’une révolution se préparait en Russie, avait répondu « Et qui devrait la faire; en Russie, la révolution? Ce M. Bronstein peut être qui passe ses journées au Café Central? »

La maison de Wittgenstein n’existe plus, à sa place l’ambassade de Bulgarie, amusant?

La baronne Marie Vetsera n’aimait pas la musique de Wagner, et disait même qu’elle ne pouvait pas le souffrir ; aussi lorsque l’Opera de Vienne inaugura avec l’Or du Rhin un cycle Wagner, cette aversion fut un prétexte pour ne pas aller à l’Opera….

Elle allait rejoindre l’archiduc Rodolphe de Habsbourg. Et c’est ainsi que l’auteur introduit le drame de Mayerling!

 

A nouveau, nous croisons Joseph Roth, puis Karl Kraus et au hasard de cette lecture je glane le titre d’un roman de Jules Verne : Le Pilote du Danube que je télécharge sur le champ (mauvaise pioche, il est numérisé avec les pieds et illisible).

Au Café Hawelka nous attend Elias Canetti

Sur la Karlsplatz on célèbre par une exposition le tricentenaire du siège de Vienne par les Turcs (1683) occasion d’un rappel historique.

Après les célèbres cafés, Magris poursuit son pèlerinage dans les cimetières où l’ont voit la tombe d’Altenberg, celle de Schoenberg.

Impossible de ne pas évoquer l’Anschluss, et les suicidés de 1938 comme Egon Friedell.

Au café Landtmann : Lukàcs

Puis visite des maisons de Joseph Roth et de Freud, Berggasse 19..

Avant de quitter l’Autriche, il s’arrêtera à Eisenstadt, ville de Haydn : Là où se trouve Haydn, rien ne peut se passer!

Je viens de lire le retour des trains de nuit pour fin 2021. Je vais réserver un aller pour Vienne et cette fois-ci, je relirai Magris avant de partir!

Danube : Claudio Magris -(1) De la Forêt Noire à Vienne

MITTELEUROPA : LIRE POUR VOYAGER

Le Danube à Ratisbonne

Le Danube, est souvent enveloppé d’un halo d’antigermanisme; : c’est le fleuve le long duquel se rencontrent se croisent et se mêlent les peuples les plus divers; alors que le Rhin est le gardien mythique de la pureté de la race. C’est le fleuve de Vienne, de Bratislava; de Budapest, de Belgrade, de la Dacie…C’est le ruban qui ceint[…]l’Autriche des Habsbourg….

C’est un livre-fleuve qui va emporter le lecteur à travers l’histoire et la littérature germanophone (allemande mais plutôt autrichienne), dans les remous et l’érudition.  Ma lecture est entrecoupée de pauses. J’ai autour de moi, mon téléphone intelligent qui va faciliter mes recherches (dates et hommes illustres, écrivains connus ou méconnus de moi), un stylo et mon carnet pour prendre des notes, un crayon pour souligner. Lecture laborieuse? Non, plutôt jubilatoire!

2850 km de la source à la Mer Noire!

Mais au fait où est donc la source? Magris, tel les explorateurs des sources du Nil remonte le courant, et surprise : il trouve deux sources, deux ruisselets qui couleront vers la mer. Deux petites villes de Forêt Noire revendiquent cet honneur : Donauschingen et Furtwangen. Pour authentifier ses recherches Magris se réfère à un ouvrage ancien L’Antiquarius du Danube de Johann Hermann Dielhelm (1785). Après la controverse des sources, il pose un nouveau dilemme : Mitteleuropa « hinternationale » ou tout-allemande?

 » depuis la Chanson des Niebelungen, Rhin et Danube se font face et se défient. Le Rhin, c’est Siegfried, la virtus et la pureté germanique[…]Le Danube c’est la Pannonie, le royaume d’Attila; c’est l’Orient »

Me voilà avertie, je vais naviguer aussi bien dans l’histoire, la géographie que dans le mythe et les légendes! Il suffit de se laisser embarquer, ne pas refuser les paradoxes. 

A chaque étape, une rencontre, parfois plusieurs. Studieusement, je note  la page, la ville, le personnage.

P. 60 Messkirche : Heidegger revendiquant son appartenance au monde paysan de Forêt Noire, mais dont le culte de l’enracinement a flirté dangereusement avec le fascisme. En philosophie, je ne suis pas compétente. 

 

 

 

p. 64 Sigmaringen : Céline à la suite du repli de Laval et de Pétain. 

p.78 Ulm « A main nues contre le Reich » : un frère, une soeur, Hans et Sophie  Scholl, furent exécutés en 1943. Récit de l’enterrement de Rommel. Presque 40 ans après la fin de la guerre, les souvenirs sont encore prégnants. D’Ulm, sont parties les barges de colons allant peupler le Banat, les Souabes du Danube. Première occasion de rencontrer Grillparzer et Joseph Roth à propos des conquêtes napoléoniennes. Roth ayant écrit Les Cent jours et Grillparzer ayant écrit une pièce sur le roi Ottokar II de Bohème. Moins sympathique, Mengele

 

 

 

L’épopée napoléonienne a laissé la tombe vide d’un Grenadier, héros de l’Indépendance américaine combattant de la République et un monument à la gloire des peuples allemands en lutte contre Napoléon.

 

p. 133 : Ingolstadt : Marieluise Fleisser écrivaine des année 1928-29, compagne de Brechtéclipsée par la gloire du dramaturge. 

Le pont de pierre de Ratisbonne

p.141 : Ratisbonne . Son pont de pierre fut considéré comme la « merveille du monde ». Ville importante au 15ème et 16ème siècle. Elle fut le siège de la Diète permanente du Saint Empire Romain Germanique . Kepler y séjourna, étudia en plus de l’Astronomie la structure du flocon de neige! 

p.153 : Straubing se déroula une tragédie . La jeune Agnes Bernauer fut noyée après accusation de sorcellerie seulement parce que le fils du seigneur local l’avait épousée, mésalliance. Elle fut noyée dans le Danube et l’on dut entortiller sa chevelure pour la faire couler. « Dommage que ce ne soit pas Marieluise Fliesser qui ait écrit cette histoire  » regrette Magris, Hebbel qui l’a chroniqué s’est fait l’avocat de la « violence de droit », défendant la Raison d’Etat tandis que Grillparzer a traité la même thématique dans La Juive de Tolède

p.175 : Linz , ville prisée par Hitler a échappé de peu à l’urbanisme que le Führer lui destinait. S’y est déroulée une histoire d’amour entre Goethe et Marianne Willemer. Goethe y rédigea le Divan occidental-oriental qui comporte des poèmes de la main de Marianne Willemer (bien sûr signés par Goethe)

p.197 : Mauthausen

p.202 :  Saint Florian : la plus grande abbaye baroque d’Autriche. Bruckner, Altdorfer

Altdorfer : Saint Florian (détail)

p. 225 : Dans la plaine humide du Danube Konrad Lorenz menait ses expériences avec ses oies.

p.226 : nous assistons aux derniers instants de Kafka  

J’ai pris beaucoup plus de  notes que j’aurais pu transcrire. J’ai éliminé celles qui concernent des écrivains ou personnages que je connais seulement de nom ou complètement inconnus pour moi : Jean Paul, Stifter et beaucoup d’autres.

 

 

 

Les Arpenteurs du monde – Daniel Kehlmann

EXPLORATEURS ET SCIENTIFIQUES

« Sur la route d’Espagne, Humboldt mesura chaque colline. Il escalada chaque montagne. Il préleva des échantillons de pierres sur chaque paroi rocheuse. Muni de son masque à oxygène il explora toutes les grottes jusque dans les cavités les plus reculées […]Il (Bonpland) commença à se poser des questions. tout cela est-il bien nécessaire, demanda-t-il . après tout on ne faisait que passer[…]

Humboldt réfléchit. Non, dit-il finalement il était désolé? Une colline dont on ne connaît pas la hauteur était une insulte à la raison et le rendait nerveux. Un homme qui ne déterminerait pas à chaque instant sa position géographique ne pouvait pas se déplacer. On ne laissait pas une énigme, si petite soit-elle, au bord de la route. »

Histoire et Géographie!

J’aime les livres de voyages et surtout ceux des explorateurs des temps jadis! Je me suis toujours intéressée à l’Histoire des Sciences, aux biographies de scientifiques illustres. Les Arpenteurs du Monde raconte les deux thèmes : biographie de Carl Friedrich Gauss, Prince des Mathématiques (1777-1855), astronome et accessoirement arpenteur de métier, Alexander von Humboldt, (1769 -1859) qui partit explorer l’Amérique espagnole avec le Français Bonpland  de 1799 à 1804, remonta l’Orénoque, gravit des volcans, dans la Nouvelle Grenade(Venezuela-Colombie-Equateur), puis visita le Mexique.

Carl Friedrich Gauss

Biographie croisée des deux Scientifiques, contemporains mais si différents de caractère qui finirent par se rencontrer à Berlin. Construction habile, chronologique, où alternent les chapitres, la Mer, Le Fleuve, La Grotte , la montagne.. la steppe pour l’explorateur des terres lointaines. Le Maitre d’Ecole,  les nombres, les étoiles, le jardin…. pour le mathématicien. L’un rêve de grand large et d’ascension de volcans tandis que l’autre est casanier.  Pour explorer la terre Humboldt part aux antipodes tandis que Gauss va aux confins de l’Univers en restant l’oeil collé à l’oculaire de son télescope et une aiguille suffit dans sa tente pour mesurer le magnétisme terrestre sans quitter son jardin. Tous deux sont rigoureux dans leurs mesures. Gauss, en ballon avec Pilâtre de Rozier n’admire pas le paysage mais a l’intuition de la courbure de l’espace où les parallèles se rejoindraient tandis que Humboldt si occupé à mesurer sa position oublie de regarder l’éclipse de soleil. L’un est bougon, l’autre plutôt mondain.

alexander von Humboldt

La confrontation de ces deux vies dans la première moitié du XIXème siècle est très plaisante, des conquêtes napoléoniennes à l’essor de la Prusse et à la construction de Berlin. On devine l’indépendance des pays d’Amérique latine qui se profile. Humboldt ne se contente pas de mesurer et rapporter des collections de minéraux ou d’animaux et de plantes, il se penche aussi sur le sort des esclaves ou des mineurs dans les mines d’argent. L’auteur insiste aussi sur l’autoritarisme de la Prusse où trois étudiants forment déjà un attroupement ou pire en Russie, les convois de prisonniers.

Une lecture bien agréable et une rencontre avec deux personnages exceptionnels.  C’est aussi un livre d’aventures quand Humboldt navigue sur l’Orénoque ou escalade le Chimborazo considéré comme la montagne la plus haute du Globe. Cela me donne envie d’approfondir leurs découvertes du point de vue plus scientifique surtout en ce qui concerne Humboldt parce que les mathématiques théoriques, cela me paraît bien difficile.

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – Stefan Zweig

 

Stefan Zweig ne m’a jamais déçue.  Je le retrouve toujours avec bonheur. Biographies, souvenirs dans le Monde d’hier (qui est mon préféré) romans ou nouvelles, chaque fois je m’émerveille de la finesse de son écriture, de la profondeur de l’analyse psychologique, de l’esprit bienveillant  . 

 

 

 

 

Ainsi donc, tout jugement moral serait complètement sans valeur, toute violation des lois de l’éthique, justifiée. Si vous admettez réellement que le crime passionnel, comme disent les Français n’est pas un crime, pourquoi conserver des tribunaux?

[…]

A coup sûr, les tribunaux sont plus sévères que moi en ces matières ; ils ont pour mission de protéger implacablement les mœurs et les conventions générales : cela les oblige à condamner au lieu d’excuser. mais, moi, simple particulier, je ne vois pas pourquoi de mon propre mouvement j’assumerais le rôle de procureur Je préfère être défenseur de profession. j’ai plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger. 

Raoul Dufy casino de Nice

Vingt-quatre heures de la vie d’une femme est un  court roman presque une nouvelle. Cette petite centaine de pages (126 pages) est un concentré de passion, passion amoureuse, passion du jeu, déception aussi. Dans une pension sur la Riviera, autour de la table d’hôtes la petite société se déchire autour du scandale qu’a provoqué la fuite de Henriette, femme mariée avec un jeune homme qu’elle connaissait à peine. Le narrateur s’érige en défenseur d’Henriette. Son attitude est remarquée par une vieille anglaise qui choisit de lui confesser un  secret ancien: les vingt-quatre heures de sa vie,  inoubliables, qu’elle a gardées enfouies dans son existence rangée. 

Vingt-quatre heures d’une densité incroyables, comme celle d’un diamant au cours desquelles une veuve tranquille connaîtra l’excitation du jeu de la roulette, l’abandon dans une chambre d’hôtel borgne, la rédemption, la générosité, l’enthousiasme d’une journée radieuse de la Côte d’Azur, la déception….Chacun de ces sentiment est admirablement figuré : du joueur nous verrons les mains et cela suffira pour deviner le gain ou la perte, la transfiguration du jeune homme aura pour cadre une chapelle…

Je n’irai pas plus loin, pour que vous ayez le plaisir de la découverte.

Un meurtre à Jerusalem – Arnold Zweig

JERUSALEM 1929

« El Kouds », dit l’Arabe portant la main au front;

Le Grec cherchant le Christ, « Hyerosolyma » ;

« Yerouchalaïm » te nommons nous, fils prodigues de Sem ;

mais les jeunes peuples te saluent, ceinte d tes remparts,

D’un rayonnant « Jerusalem »

Arnold Zweig (1887-1968) en butte à l’antisémitisme du Reich émigra en Palestine dans les années 1930.  Après la  Seconde guerre mondiale il préféra construire le socialisme en RDA où il fut un écrivain reconnu.

Le sort s’est acharné sur son ouvrage Un Meurtre à Jérusalem écrit à Jérusalem, : publié en Allemagne en décembre 1932, il fut saisi dès avril 1933 pour être brûlé et passa donc inaperçu à sa parution. Ce n’est qu’en 1956, en RDA qu’il fut réédité mais défiguré par la censure communiste. Il ne put être publié dans son intégralité qu’en 1994. C’est pourtant un livre remarquable qui mérite de sortir de l’inconnu.

Roman policier comme le suggère le titre?  Certes, il y a une victime, le poète De Vriendt, qui a abandonné le sionisme pour l’orthodoxie. Il y a un policier, Irmin, des services secrets de sa Majesté, qui cherchera le coupable par devoir et aussi par amitié.

Roman historique :  le meurtre a lieu à la veille des émeutes en Palestine 1929 qui ont fait 133 victimes juives et 110 arabes.

Jaffa street during the 1929 disturbances

Roman politique : toutes les composantes de la politique sont ici analysées avec beaucoup de précision.

 Les britanniques  ont Mandat sur la Palestine, et  maintiennent l’ordre avec un minimum de troupes, jouant des rivalités entre juifs et arabes., n’intervenant que fort peu dans les émeutes pour protéger les Juifs.

On assiste à la réunion des cheikhs et des dignitaires arabes, véritable tableau. Les fellahs dépossédés  bien par les propriétaires terriens qui vendent leurs terres, ne sont pas oubliés.

La communauté juive est encore plus hétéroclite,  religieux agoudistes et sionistes s’opposent .Les juifs orthodoxes sont prêts à composer avec les dignitaires arabes pour limiter le pouvoir des sionistes. Même parmi les sionistes on distingue, les socialistes, ouvriers et kibboutznikim, et les nationalistes d’une part.  Russes et Allemands ont des réactions différentes…sans parler des communistes qui prônent l’unité des travailleurs arabes ou juifs. Des discussions sans fin analysent toutes ces nuances et font ressortir les différences.

Roman philosophique le poète,  De Vriendt est un personnage complexe. Pour certains, orthodoxes, c’est un dévot. Sa relation homosexuelle avec le jeune Seoud à qui il prodigue des cours le comble et le fait douter. Ses poème peuvent apparaître comme des blasphèmes

En vérité, c’est Toi le Prince des Ténèbres

Toi qui quand je suis né, m’as condamné à mort,

et lorsque grimaçant, je girai dans ma tombe, 

De quel secours sera que Tu sois éternel

Qui a tué De Vriendt? Est-ce un crime d’honneur de la famille de Seoud, Irmin, le policier britannique l’avait averti de la menace. Est-ce un crime de rôdeur, de voleur, des arabes bien sûr, les voleurs ne pourraient être juifs, « sauf peut être au Kurdistan? ». Est-ce un crime politique, des jeunes nationalistes ne peuvent lui pardonner sa trahison, puisqu’il  s’oppose aux sionistes, prêt à s’allier au Mufti… Un terrorisme juif s’attaquant à des Juifs paraît inconcevable, et pourtant….

C’est en tout cas un roman fort bien écrit. Chaque chapitre est un véritable tableau, décor personnages sont décrits avec soin et précision. le décor n’est jamais oublié, ni le climat, chaleur oppressante de la journée, recherche de la fraîcheur…. ni la nature. Ode magnifique aux paysages, montagnes de Jérusalem, Mer Morte, Carmel….

Le récit des émeutes est saisissant, vues par les juifs religieux comme un pogrom, par l’anglais, avec un certain flegmatisme, occasion de bravoure par les jeunes nationalistes, aussi fraternisations inattendues entre Juifs et arabes qui entretiennent des relations de bon voisinage. Humour et ironie ne sont pas absent même dans les moments tragique, comme ces protestations américaines qui réclament des navires de guerre britanniques dans « la rade de Jérusalem »…

C’est un vrai chef d’oeuvre à redécouvrir!

Le Chandelier enterré – Stefan Zweig

CARNET ROMAIN

Triomphe de Titus
Triomphe de Titus

Incipit :

« C’était par une belle journée de juin 455 ; le combat venait d’opposer, au Circus Maximus de Rome, deux gigantesques Hérules à une meute de sangliers hyrcaniens… »

« ….Rome, le coeur palpitant, veillait et attendait les Barbares comme le condamné qui, la tête posée sur le billot s’apprête à recevoir le coup inévitable… »

Bluffée par les algorithmes de Babélio ou d’Amazon!

Qui m’a suggéré la lecture du Chandelier enterré? Je croyais l’avoir téléchargé dans la liseuse à la suite de Magellan , lu en rentrant de Lisbonne. Zweig est une valeur sûre et j’y reviens périodiquement. Je croyais lire une légende juive qui me changerait de l’Italie…

Rome : Arc de triomphe d'Hadrien
Rome : Arc de triomphe de Constantin

Et me revoici à Rome, au Trastevere que nous venons de quitter, en face de l’île Tibérine, et de ce qui deviendra plus tard le Ghetto. Nouvel épisode d’histoire romaine : le sac de Rome par les Vandales. Hyrcanos ben Hillel, trésorier juif des deniers impériaux, le seul Juif qui eût accès au Palais vient apporter la nouvelle : les Vandales vont emporter le Chandelier de Moïse, le candélabre de la maison de Shelomo, la ménorah. Celle qui figure sur l’Arc de Triomphe de Titus.

« les objets sacrés n’étaient plus en notre possession, mais nous les savions en lieu sûr et bien cachés. Et voilà qu’aujourd’hui le chandelier sacré va se remettre en route »

Les plus vieux Juifs tiennent à l’accompagner jusqu’au port d’où il s’embarquera pour Carthage. Un jeune garçon viendra avec eux pour témoigner, plus tard quand ils auront disparu.

« Nous suivons aujourd’hui la menorah qui est emportée au loin comme on accompagne dans son dernier voyage la dépouille d’un être cher…. »

theodora justinien
Theodora et Justinien Ravenne

Quatre vingt ans plus tard, l’enfant vit toujours. Justinien a envoyé Bélisaire contre Carthage et Bélisaire transporte le chandelier avec le reste du butin à Byzance.

« – Hélas! A Byzance!…il va à nouveau voyager! retraverser la mer! Ils recommenceront à le traîner en triomphe comme l’a fait Titus le maudit! »

Je ne vous raconterai pas la suite de la légende, il faut la lire….

Michael Kohlhaas-Heinrich von Kleist-Le combat contre le Démon Stefan Zweig

CHALLENGE ROMANTISME

 

Incipit :Michael kohlhass

« Sur les bords de la Havel vivait, vers le milieu du XVIème siècle, un marchand de chevaux nommé, Michael Kohlhaas, file d’un maître d’école. Ce fut un des hommes les plus intègres, en même temps l’un des plus redoutables de son époque. »

Conduisant ses chevaux au marché,  il se trouva en face d’une barrière qu’il n’avait jamais remarquée. « C’est un privilège seigneurial » ,péage nouvellement institué par le baron, maître du château, à peine eut-il qu’on lui réclama un laissez-passer, puis que le baron de Tronka, ne jeta son dévolu sur deux jeunes et magnifiques chevaux loirs qu’il confisqua, sorte d’otages en attendant que le maquignon ne revienne pourvu du laissez-passer. De retour du marché, Kohlhaas eut la désagréable surprise de voir que son domestique avait disparu et que ses poulains étaient devenus des haridelles épuisées par les travaux des champs.

Kohlhaas n’eut de cesse de saisir la justice pour le préjudice subi. Il rédigea donc une plainte avec l’aide d’un avocat, persuadé de l’appui de nombreux amis et de son bon droit. Des mois passèrent, puis on lui fit valoir que le baron Wenceslas de Tronka était parent de seigneurs influents. Kohlhaas se rendit donc auprès du commandant et rédigea une supplique à l’Electeur de Brandebourg. Cette nouvelle démarche n’aboutit pas plus que la première. Sa femme Lisbeth proposa de porter une  nouvelle requête fut repoussée brutalement et décéda du mauvais traitement qui lui fut infligé.

C’est alors que Kohlhaas, sûr de son bon droit, excédé par l’injustice se transforma en justicier de sa propre affaire, détruisit le château du baron de Tronka et  entraînant une troupe de valets et d’hommes d’armes incendia Wittenberg et la province, mettant à feu et à sang châteaux et villes mettant en déroute le prince de Meissen venu avec une armée l’arrêter.

« C’est dans ces conjectures que le docteur Martin Luther entreprit d’employer l’autorité que sa position dans le monde lui donnait, à faire rentrer Kohlhaas dans l’ordre en lui adressant des paroles énergiques et propres à réveiller les sentiments généreux dans le cœur de l’incendiaire »

L’intervention de Luther mit fin aux désordres, permit à Kohlhaas de bénéficier une amnistie pour que se tienne enfin son procès. Kohlhaas malgré ses succès militaires ne veut qu’une seule chose : que justice lui soit et que les deux chevaux noirs lui soient restitués dans l’état où il les avait laissés. Cependant, la justice entre un maquignon et de grands seigneurs est bien inégale et les tracasseries ne cesseront pas !

L’analyse dans la préface d’une œuvre est parfois frustrante, je n’aime pas qu’on me raconte l’histoire à l’avance. La collection MILLE.ET.UNE. NUIT offre une présentation différente. A la fin de la nouvelle (roman ?) tout un dossier concerne l’adaptation cinématographique d’Arnaud des Pallières. Ce dernier explique ses choix, entre autres de dépayser l’action dans les Cevennes,  le casting .  Le long entretien avec Mads Mikkelsen est aussi intéressant ;

Cela me donne vraiment envie de visionner le DVD à mon retour.

zweig le conmbat dontre le démonJ’ai téléchargé le Combat contre le Démon de Stefan Zweig, je n’ai lu que la partie concernant Kleist. Zweig,  avec sa culture immense, son esprit de finesse, l’éclairage freudien qu’il donne à la psychologie, ne me déçoit jamais. Seul bémol, Zweig écrit pour ceux qui possèdent une bonne culture allemande, ce qui n’est pas mon cas. Beaucoup de références manquent pour en apprécier davantage l’analyse. Zweig décrit Kleist en homme traqué « Il n’est pas de contrée de l’Allemagne que cet éternel vagabond n’ait habité »…. »c’est dans ce même état d’esprit que Rimbaud court d’un pays à l’autre, que Nieztsche change perpétuellement de ville et d »appartement, que Beethoven va de continent en continent : tous sont fouettés par une effroyable inquiétude qui fait l’instabilité tragique de leur vie ». … »toute son existence n’est qu’une fuite, une course à l’abîme »

Il oppose Kleist à Goethe.

Kleist se trouve « dans un état d’exaltation et de refoulement;cet intolérable tourment d’une âme trop pleine … »

Il attribue cela à une ambiguïté sexuelle – une pathologie sexuelle, écrit-il –

« Même en amour, Kleist n’est jamais le chasseur, amis toujours la victime, traquée par le démon de la passion ».

A propos de Michaël Kohlhaas il écrit :

« Quelle que soit la chose qui l’agite, elle tourne à la maladie et à l’excès : même les pendants spirituels pour la pureté, la vérité et l’équité, il les déforme ; le désir de justice devient chicane …. » « Mais Kleist – et c’est là, uniquement là, la racine du tragique kleistien – oppose à son tempérament passionné une volonté tout aussi passionnée, tout aussi démoniaque… »

Il faudra que je revienne à Zweig quand j’aurai comblé certaines lacunes!

Toujours Michaël Kohlhaas, une bien curieuse rencontre : dans le texte de présentation du film LEVIATHAN  d’Andreï Zviaguintsev, le cinéaste déclare que la lecture de Michaël Kohlhaas  l’a inspiré pour écrire le scénario.