La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

RENTREE LITTERAIRE 2021

« Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ? »

Comment classer cet ouvrage : Rentrée littéraire 2021 ou Francophonie?

Mohamed Mbougar Sarr, né à Dakar est-il un romancier sénégalais comme le présente l’article de Wikipédia ou un écrivain de cette rentrée littéraire parisienne? Ce serait un détail si cette distinction n’était pas un des thèmes de ce roman. Diegane Faye est un écrivain africain vivant à Paris qui a publié un petit roman au tirage confidentiel. Il s’attache à faire sortir de l’oubli TC Elimane, écrivain maudit, qui a publié en 1938 un chef d’œuvre disparu dans des circonstances étranges.   Marème Siga , « l’ange noir de la littérature sénégalaise »  lui confie un exemplaire du livre introuvable, lecture éblouissante. L’écrivaine, cousine d’Elimane, ne l’a pas connu ;comme Diegane, elle se consacre à sa recherche . Elle a eu une relation passionnée avec une poétesse haïtienne, amante d’Elimane. 

« Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les a lus »

[…]
« Oui, disais-je, oui : je serai citoyenne de cette patrie-là, je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque. »

 

La plus secrète  mémoire des hommes mêle les voix de ces trois narrateurs.trices, et reconstruit l’histoire de la famille d’Elimane dans un village sérère du temps de la colonisation, de son père qui disparaît dans la Grande Guerre, tirailleur sénégalais, du scandale littéraire causé à la parution du livre d’Elimane, de l’errance de ce dernier jusqu’à 2018 quand Diegane retourne au Sénégal en pleins troubles sociaux. Longue histoire qui se déroule pendant plus d’un siècle sur trois continents. 

Histoire embrouillée parce que je n’ai pas toujours identifié les narrateurs : il m’a fallu parfois plusieurs pages  pour deviner qui a pris la parole : Siga? Diegane? la poétesse? parfois le père de Siga. Je me suis perdue  à plusieurs reprises. Le style très dense, touffu parois sans ponctuation ni respiration n’aide pas franchement le lecteur. Si j’ajoute encore que le narrateur principal, l’écrivain, est souvent prétentieux, verbeux et peu sympathique, cela n’incite pas à continuer la lecture du pavé (448 pages seulement mais cela m’a paru bien plus).

« Je sais que tu ne seras pas d’accord avec ce que je te dis : tu as toujours considéré que notre ambiguïté culturelle était notre véritable espace, notre demeure, et que nous devions l’habiter du mieux possible, en tragiques assumés, en bâtards civilisationnels, bâtardise de bâtardise, des bâtards nés du viol de notre histoire par une autre histoire tueuse. Seulement, je crains que ce que tu appelles ambiguïté ne soit encore qu’une ruse de notre destruction en cours. Je sais aussi que tu trouveras que j’ai changé, moi qui estimais que ce n’est pas le lieu d’où
il écrit qui fait la valeur de l’écrivain, et que ce dernier peut, de partout, être universel s’il a quelque chose à dire.
Je le pense toujours. »

Et pourtant c’est un roman très intéressant d’une part pour la réflexion sur l’écriture et la décolonisation, et pour l’aspect historique. Par ailleurs, la vie au village, les coutumes anciennes sont très agréables à lire. Si je n’ai pas accroché avec les personnages masculins que j’ai trouvé antipathiques, les femmes au contraire sont des personnages forts.

La Porte du Voyage sans retour – David Diop

LIRE POUR LE SENEGAL

Gorée : la maison des esclaves

« La religion catholique dont j’ai failli devenir le serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais parce qu’il convient de le penser pour continuer à les vendre sans remords. 

je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrit jusqu’alors. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont inférieurs. »

Merci à Babélio et au Seuil pour  ce voyage au Sénégal et au voyage dans le temps, à la fin du 18ème siècle jusqu’à l’Empire! Merci pour cette lecture passionnante et poétique!

Du même auteur,  David Diop, j’avais beaucoup aimé Frère d’Ame lu à sa parution et dont la lecture à Avignon par Omar Sy m’a enthousiasmée (podcast France Culture, Avignon Fictions). Quand Babélio m’a proposé ce livre, j’ai sauté sur l’occasion et encore une fois j’ai lu ce livre avec un grand plaisir. 

Le titre, La porte du voyage sans retour, évoque clairement la Traite Atlantique. la première fois que j’ai entendu cette expression c’était à Ouidah au Bénin. Puis à Gorée où se déroule une partie du récit.  

La Porte du Non-retour Ouidah

L’esclavage n’est pas le seul thème évoqué dans le roman de Diop. Le personnage principal du récit est un Savant du Siècle des Lumière, Michel Adanson, personnage qui a vraiment existé, qui a débarqué en 1750 à Saint Louis du Sénégal pour décrire flore et faune de la région, cartographier, étudier les coutumes…Le jeune homme a appris le wolof et s’est lié d’amitié avec un jeune prince, Ndiak,  qui l’introduit au plus près de la population. 

Le livre est aussi une réflexion sur la culture orale des Sénégalais, par un Encyclopédiste qui passera le reste de son existence à écrire son encyclopédie. Le botaniste, proche de la nature, reconnaît l’importance des croyances africaine :

 » Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseur de la nature, nous devrions  avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. « 

C’est une histoire d’amour impossible. Orphée et Eurydice. 

Portrait de madeleine : marie-Guillemine Benoist (1800)

C’est aussi une relation de voyage aventureux et une exploration des paysages, des mœurs, aventure et magie.

Des surprises, rien n’est convenu, pas de manichéisme non plus, chaque personnage apparaît sous plusieurs points de vue….

Je n’en dis pas plus, lisez-le!

 

Le fagot de ma mémoire – Souleymne Bachir Diagne

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

fagot de ma mémoire est un court récit autobiographique rédigé à New York pendant le Confinement. Souleymane Bachir Diagne, est professeur à l’Université Columbia, philosophe, mathématicien (il a consacré sa thèse à George Boole), élève de Althusser et Derrida, il se qualifie dans le livre de « althusserien et soufi » . Chacun des neufs chapitres du livre porte le nom d’une étape dans la vie de Diagne, Saint Louis, Ziguinchor, Dakar Sicap, Paris, Cambridge Massachusetts, Dakar les Mamelles, Chicago Illinois, New York. Trois villes sénégalaises de son enfance, trois continents. A Paris, comme Senghor avant lui, il intègre la Rue d’Ulm   , prépare l’agrégation de philo, mais va aussi danser au Palace (avec Schopenhauer en poche), Jeune agrégé, il passe par Harvard en 1979 et découvre la ségrégation raciale. Après avoir soutenu sa thèse, il rentre au Sénégal  pour une brillante carrière universitaire enseignant la « philosophie africaine ». Il est vivement question de décoloniser les esprits. Les années 1980, marquées par la révolution iranienne voient aussi surgir une réislamisation des sociétés musulmanes.L’islam devient une question géopolitique et le département de philosophie ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la philosophie islamique ni de la décolonisation de l’histoire de la philosophie. Il étudie un philosophe indien Iqbal appelant à reconstruire la pensée religieuse de l’Islam. Là, je décroche un peu, n’étant pas du tout au fait des différents courants religieux. Toutes ses explications sur le soufisme m’intéressent bien sûr, mais je n’ai pas tout saisi.A Chicago, il rejoint un programme pluridisciplinaire sur les études africaines. Entre temps la tragédie du 11 septembre donne un autre sens à l’enseignment de la philosophie islamiste. Le soufisme, mouvement tolérant est discuté. 
A Columbia, on lui offre un poste sous le signe du postcolonial ou du décolonial.« Si le postcolonial était une religion, Columbia serait son premier temple »C’est là qu’Edward Said a enseigné. La querelle entre postcoloniaux et pourfendeurs de ces postcoloniaux au nom de l’universalisme, principalement européens et français est une question passionnante et d’actualité.
Le mot de la fin est bantou : Ubuntu : « faire humanité ensemble, S’opposer aux inégalités entre les nations afin que chacun puisse se réconcilier avec elle-même et se sentir une parcelle d’une humanité solidaire….c’est la définition que Jaurès a donné du socialisme »

Daande Mayo – En descendant le Sénégal – Yves Barou – Djibril Sy – TohuBohu

BEAU LIVRE

Pour Noël, Babélio et les éditions TohuBohu m’ont fait un splendide cadeau : un grand (31×22.5cm) beau livre cartonné ; 240 pages de magnifiques photos en grand format. J’ai d’abord feuilleté et admiré les illustrations. J’ai retrouvé Saint Louis, les pélicans du Djoud, les couleurs chatoyantes des vêtements africains, les rires des enfants. Images de l’Afrique d e l’Ouest où j’aimerais tant retourner. 

Une lecture plus attentive m’a fait découvrir le cours du fleuve qui s’écoule du Fouta Djalon en Guinée, à travers le Mali, et entre Maurétanie et Sénégal. Des commentaires  passionnants sont rédigés par des spécialistes.

Occasion de rencontres avec des personnalités marquantes : les gardiens des sources sacrées, gardées par des génies, les frères Camara, agriculteurs et releveurs du niveau du fleuve selon les saisons. Des conteurs, des pêcheurs.. Fleuve gardé par des génies et des diables, un hippopotame ami d’une belle jeune fille. Merveilleuse population des peules répartis de part et d’autre des frontières.

Constructions anciennes ou récentes, comme une magnifique case à palabre, un fort ancien du temps de la colonisation, ou un barrage.

Les auteurs lancent aussi l’alerte sur les conséquences du changement climatique, de la sécheresse qui sévit depuis 1968, de la déforestation qui menace les sources et les sols, de la salinisation des sols.

Des barrages peuvent favoriser l’irrigation, produire l’électricité nécessaire au développement du pays, permettre la navigation en régulant le niveau du fleuve. Toutefois les bienfaits des aménagements sont pondérés. On n’agit pas impunément sur les équilibres naturels. Le livre ouvre le débat. 

C’est beaucoup plus qu’un beau livre!

Aline et les hommes de Guerre – Karine Silla

LIRE POUR LE SENEGAL

 

Aline Sitoé Diatta, la Reine de Cabrousse est une figure qui m’a interpellée lors de notre voyage en Casamance . 

La Jeanne d’Arc africaine. Celle qui entendait des voix. Une jeune femme à peine sortie de l’adolescence. Aline.
J’ai vu sa silhouette dans mes rêves avant de voir sa photographie. J’aurais pu la reconnaître entre mille.
Courageuse, belle, au port de tête insolent, torse nu, la pipe à la bouche, un gri-gri autour du bras, libre, féminine
et féministe avant l’heure.

Nous avons visité Cabrousse , le village où Aline est née en 1920. Un jeune nous avait raconté en quelques mots son histoire. Et nous avons voyagé sur le ferry  qui porte son nom de Ziguinchor à Dakar – traversée inoubliable.

Dès qu’on m’a signalé le livre de Karine Silla je l’ai téléchargé et lu sans attendre.

Aline Sitoé Diatta jeune paysanne de Casamance a quitté tôt son village pour être docker à Zinguinchor puis pour se placer comme bonne à Dakar auprès d’un couple de blancs. Sous l’effet de ses « rêves » (comme le disait le jeune de Cabrousse qui m’a raconté l’histoire) ou de voix qui lui parlaient, elle est rentrée vers 1941 au village et fut arrêtée le 8 mai 1943 et mourut au Mali en 1944. C’est donc une courte histoire.

L’intérêt du livre de Karine Silla est d’avoir contextualisé cette biographie : d’une part dans le récit de la vie villageoise et dans l’histoire de la colonisation. Elle entremêle les descriptions de la vie du village avec celle du couple de français à Dakar. Elle n’oublie pas les anciens combattants de la Première Guerre mondiale si patriotes et si mal récompensés.Le personnage de Diacamoune est très intéressant et très émouvant, il lui raconte l’histoire de son peuple, celle de Nahonda, amazone du Zimbabwe, et aussi les tranchées … Elle n’oublie pas non plus ceux qui ont cru dans le progrès et l’école de la République que les autorités utilisaient comme intermédiaires avec les paysans illettrés dans la collecte de l’impôt et la conscription. Elle situe l’action dans le contexte de la seconde guerre mondiale, évoque De Gaulle et la France Libre. C’est d’ailleurs dans le refus de la conscription en Casamance que se noue la résistance à la colonisation.

Riz en gerbe

J’apprends un peu tous les jours les secrets du sol et du riz. Il faut prendre de la terre pour se nourrir, sans la
brutaliser. Les sols doivent être travaillés avec respect. On doit bénir la terre pendant les cérémonies et ne pas
oublier de la remercier avec des sacrifices. Je l’embrasse avant de partir, un geste que je fais depuis toujours. Un
secret délicieux.

…….
J’entends la forêt parler. C’est mon secret. Je l’écoute, allongée dans les rizières à l’abri des regards, elle est loin
mais son chant est proche. C’est tellement beau une forêt qui chante.

J’ai beaucoup aimé ses récits détaillés des coutumes du village : l’importance du riz et les efforts des villageois pour entretenir les rizières alors que les colons veulent imposer la culture de l’arachide pour l’exportation. Grâce à ce livre, j’ai mieux compris les croyances animistes des Diolas. Bien que Reine Aline n’avait aucun pouvoir dans le village, sauf spirituel, c’était une prêtresse, une intermédiaire entre la divinité capable de demander (et d’obtenir) la pluie après une terrible sécheresse.

C’est une histoire de résistance avec la non-violence

J’engage mon peuple à désobéir. Nous sommes plus nombreux que les colons. Engageons-nous ensemble dans
la résistance. Nous avons été réduits à l’obéissance par la terreur… il est toujours temps de relever la tête. Nous
sommes ici chez nous, nous n’avons pas volé cette terre, elle appartient à nos anciens. Ils n’ont pas voulu
partager, nous la reprendrons. Nous n’avons aucune raison de trembler… le droit de vivre libre est le droit de
tous

…..

Je demande l’abandon progressif de la culture de l’arachide qui détruit les forêts et les bois sacrés et favorise
l’avancée du désert, responsable de la déforestation. L’arachide, fastidieuse et mal payée, nourriture de l’esclave,
cultivée par des esclaves pour des esclaves.

……
La parole d’Aline est obligatoirement non violente. Elle doit toujours aller vers la paix, car la paix va de paire
avec la pluie, et en période de grande sécheresse, c’est elle qui fait tomber la pluie. La pluie est la récompense
divine aux hommes sachant vivre dans la paix.

Aline est une figure admirable et ce livre fait revivre cette époque et sa lutte.

Arouna ne répond pas – Michelle Mosiniak

EXILS ET SENEGAL – masse critique de babélio

Merci à La Trace – l’éditeur de Arouna na répond pas de m’avoir fait découvrir ce livre et cette auteure que je ne connaissais pas. Je vis la Masse Critique comme une nouvelle aventure à chaque fois. J’ai coché la case parce que la présentation parlait d’Afrique, d’un village sérère et d’une quête identitaire de déracinés… thèmes qui me sont chers.  En ces temps quasi-confinés, de voyage impossible, je m’évade dans la lecture.

Plus qu’une quête d’identité c’est plutôt un roman d’amour. Un amour très simple, évident, charnel. Le désir qui laisse toute la place à la beauté des corps (surtout celui d’Arouna) à la soyance de la peau.

La quête d’identité d’Arouna est discrète et secrète. Arouna est né en 1938 au Sénégal, alors colonie française. Venir étudier à Paris dans les années 60, pour un bon élève était une évidence, après Senghor et tant d’autres. Le Quartier Latin où il étudie, loge et travaille est alors son point d’ancrage. Mariage, père de trois enfants, il fait l’impasse sur cette période dans le récit du roman. Quel secret se cache sous cette paternité? On ne le devinera pas. Nora chez qui il emménage, est une femme active, qui a beaucoup d’amis, qui voyage. Mais leur relation en dehors du désir ne s’exprime pas. Un compagnon magnifique, certes, mais quelle identité?

Après un long exil, Arouna arrive à Dakar qu’il ne reconnaît pas. Il retourne au village. Les pages racontant le village, ses souvenirs d’enfance, la vie quotidienne sont belles. Le décalage entre l’enfant-berger, fils choyé d’un père admirable et l’homme mûr qui rentre au pays est bien décrit.

Nora viendra-t-elle le rejoindre? Trouvera-t-il sa place ?

Des réponses qui expliquent peut-être le titre Arouna ne répond pas.

 

 

Frère d’âme David Diop

LECTURE SÉNÉGALAISE 

Valotton : Tirailleurs Sénégalais

Ce court roman (175 pages) se lit d’un souffle. Il happe le lecteur, halluciné.

« Mais moi, Alfa Ndiaye, j’ai bien compris les mots du capitaine. Personne ne sait ce que je pense, je suis libre de penser ce que je veux. Ce que je pense, c’est ce qu’on veut que je ne pense pas. La France du capitaine a besoin que nous fassions les sauvages quand ça l’arrange. Elle a besoin que nous soyons sauvages parce que les ennemis ont peur de nos coupe-coupe. Je sais, j’ai compris, ce n’est pas plus compliqué que ça. La France du capitaine a besoin de notre sauvagerie et comme nous sommes obéissants  moi et les autres, jouons les sauvages. Nous tranchons des chairs, nous estropions, nous décapitons, nous éventrons.[….]la seule différence entre eux et moi, c’est que je suis devenu sauvage par réflexion…. »

 

Le roman commence comme le témoignage d’un tirailleur sénégalais dans les tranchées de la Grande Guerre. Témoignage de l’horreur. Témoignage de la sauvagerie et de la folie de la guerre.

Ils sont partis de Gandiol (Sénégal) deux frères d’âmes (j’avais cru deux frères d’armes) Alfa et Mademba, cousins à plaisanterie, élevés dans la même concession. Mademba meurt, éventré dans les bras de son frère d’âme qui refuse de l’achever et qui en a le remords. Il se sent aussi responsable de la mort de son ami.

Vengeance ou folie, Alfa devient tellement sanguinaire que les hommes le prennent pour un sorcier et le capitaine cherche à l’éloigner.

Il se retrouve dans un hôpital où le psychiatre le fait dessiner pour exorciser sa folie. Le livre prend une autre tournure. Alfa raconte  ses parents, son amitié avec Mademba. Il s’évade loin des tranchées. Nous voyons vivre le village, les Peuls qui passent à la saison sèche avec leurs troupeaux, les agriculteurs qu’on enjoint de cultiver l’arachide au lieu des cultures vivrières…

La fin est étrange, comme un conte que je ne dévoilerai pas.

Lisez plutôt! vous serez envoûtés.

De purs hommes – Mohamed Mbougar Sarr

LIRE POUR L’AFRIQUE (SÉNÉGAL)

de purs hommes

« que s’était-il passé en moi pour que je m’intéresse au sort d’un homosexuel inconnu sorti de sa tombe? Je n’étais pas sûr de le savoir vraiment. Je ne pouvais pas utiliser l’argument de la violence que les homosexuels subissaient, puisque je ne la découvrais pas : cette violence, je l’avais moi-même parfois exercée, verbalement, symboliquement? Il y a peu, j’étais comme la plupart des Sénégalais: j’avais horreur des homosexuels, ils me faisaient un peu honte. Ils me répugnaient pour tout dire. […] mais j’étais sûr d’une chose : quand bien même les homosexuels me répugnaient encore, il m’était impossible de nier comme j’aurais pu le faire – et je l’ai fait – dans le passé, ils étaient des hommes. ils l’étaient. Ils appartenaient de plein droit à l’humanité pour une raison simple : ils faisaient partie de l’histoire de la violence humaine. J’ai toujours pensé que l’humanité d’un homme ne fait plus de doute dès lors qu’il entre dans le cercle de la violence, soit comme bourreau soit comme victime, comme traqueur ou comme traqué, comme tueur ou comme proie. »[…] Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer… »

 

Un court roman (190 p.) poignant.

Doit-il être lu comme un témoignage? Les persécutions que subissent les gays en Afrique sont de notoriété publique. Mais comment imaginer qu’une foule hargneuse s’acharne sur le cadavre d’un jeune homme et le déterre du cimetière. Comment imaginer que le futur imam soit déchu seulement parce qu’il invite à prier pour ce jeune homme. Que Verlaine soit banni des cours de lettres l’université.

Ndéné, le narrateur est professeur de littérature. Parfaitement hétéro, c’est justement sa copine, Rama, qui lui montre la vidéo du cadavre déterré. Choqué? Pas tant que cela! A la réflexion, Rama lui fait changer de point de vue. Ndéné s’implique dans son enquête et sera à son tour victime de la rumeur.

conlusion du livre :

« Peu importe : la rumeur a dit, décidé, décrété que oui. J’en serai donc un. je dois en être un. […] J’ai fait mon choix .Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi, je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal ». 

 

 

L’Empire du mensonge Aminata SOW FALL

LIRE POUR LE SÉNÉGAL

Je suis partie pour une petite virée au Sénégal, courte (121 pages) lues d’un trait. J’ai retrouvé l’ambiance, la chaleur, la cuisine sénégalaise qui font chaud au cœur. Je me suis un peu perdue au début dans les personnages, les familles africaines sont nombreuses, surtout quand elles sont élargies sur plusieurs générations et qu’elles adoptent facilement d’autres frères ou tontons qui se présentent en cours de route. Cousinages à plaisanterie. de beaux-frères et belles-sœurs.  Les amis aussi font partie de la famille, si bien que cela fait beaucoup de monde au repas de famille du dimanche…

J’ai retrouvé aussi le ton, le style oral si particulier aux Africains attentifs à la parole:

« ils aiment cela et peuvent se livrer à une bataille grammaticale bruyante sur la juste place d’une virgule dans une phrase ou sut l’emploi du pronom relatif « dont » de plus en plus « massacré » au grand malheur des puristes ou sur les qualités des nègres à philosopher. Une manière pour eux de jouer ; aucune prétention de faire étalage d’érudition…. »

« Les mots pèsent. Exact! Peser et soupeser le sens des mots. – Tonton, quelle est l’unité de mesure pour peser le sens des mots? »

Style vivant, mêlant parfois quelques mots de wolof, des proverbes ou expressions africaines.

C’est aussi une jolie histoire, l’histoire d’une famille (élargie) histoire qui commence à la décharge où l’on récupère les ferrailles pour confectionner de jolis objets et qui aboutira à une belle concession avec un commerce prospère, des plantations de filaos, trois maisonnettes…et toute cette prospérité grâce à la ténacité, l’opiniâtreté des fils élevés dans une haute opinion de la dignité et de l’éducation.

« Ceux qui veulent nous faire croire que la pauvreté est notre territoire sans issue sont des charlatans d’un type nouveau. Ils se gavent de la détresse des gens démunis. Il ne faut pas confondre manque de moyens matériels et pauvreté….« 

« le monde marche….le monde a de longues jambes. Savoir d’où on vient et qui on est : voie royale pour forger une conscience d’appartenance à l’Humanité en ce qu’elle a de plus valorisant. Sans cesse cultiver le jardin de nos mythes, idéaux et utopies sur le socle de l’édifice sacralisé de nos valeurs. »

Et le mensonge dans tout cela?

« Elle (Borso) avait eu l’idée d’aménager dans la cour de sa maison un espace de débats et de lecture. Un beau jour, elle avait décidé de le baptiser « l’Empire du Mensonge »

« Oui, l’Art dans toutes ses expressions est mensonge! Mensonge sublime qui nous sauve »

Voici donc un livre qui rend optimiste!

« tout cela dans un but unique : l’autonomisation des populations, leur liberté, leur dignité. En même temps, elles ont bénéficié d’une formation technique et d’un programme de sensibilisation intense sur l’obligation de résultats de leur part. Chacun, en ce qui le concerne, devant assumer ses responsabilités. 

Objectif : autofinancement. Rien n’est facile…. »

Aminata Sow Fall a écrit de nombreux romans et j’ai préféré La Grève des Battus et l’Appel des Arênes, ce dernier est mon préféré

 

 

Le regard de l’aveugle – Mamadou Samb

LIRE POUR L’AFRIQUE

le regard de l'aveugle

« la souffrance m’a tellement envahie et détruite qu’actuellement je pleure pour toutes les femmes mutilées, infibulées, qui toutes ont connu ou connaîtront une nuit pareille… »

Mamadou Samb dénonce l’excision et l’infibulation, il raconte l’itinéraire d’Oulimata, jeune bambara née au Mali dans un petit village au bord du fleuve.

De l’initiation des jeunes filles, je n’avais entendu parler qu’à mots couverts, le roman donne une version très crue et précise de ces mutilations génitales. L’initiation avait aussi pour but de faire prendre conscience à Oulimata de sa place dan la société dans une caste intérieure.

La seule chance d’Oulimata fut d’être envoyée par son père, Danfa à Bamako pour entrer à l’école française et d’être confiée à Saliou et Fanta qui l’adoptèrent comme leur propre fille. Fanta vient du même village qu’Oulimata, comme elle, elle fut excisée et refusa l’homme à qui elle était destinée, son sauveur fut Danfa, le père d’Oulimata qui permit sa fuite à Bamako. Triste histoire qui se répète à chaque génération. Comment vivre une sexualité normale après l’infibulation?

Une malédiction s’abat sur le village  : l’onchocercose ou cécité des rivières. Le village est abandonné quand Oulimata y retourne, ne retrouvant que son père, aveugle, et une amie d’enfance, 10Oumy qui conduit ses parents, eux aussi aveugles. La seule solution est la mendicité, à Bamako d’abord, puis à Dakar où la magie de la grande ville a attiré Oulimata. La grande ville est un piège pour la jeune fille.

« depuis mon enfance, j’avais toujours aimé lutter contre ceux qui voulaient faire de moi une soumise, une moins que rien; je rugissais comme une lionne, je mordais comme une tigresse à chaque fois que ‘avais les moyens de me défendre. j’avais toujours refusé de porter sur mon dos l’histoire de mes ancêtres. « 

Si l’histoire d’Oulimata est celle de la misère, de la prostitution, de la déchéance, de la prison  et du SIDA, Oulimata n’est pourtant pas une victime passive. Elle est pleine de vitalité, passionnée de lecture, instruite, elle danse si bien qu’une troupe de danseurs l’intègre. Elle connaît même une véritable histoire d’amour.

Mamadou Samb a su raconter cette histoire sans misérabilisme superflu, sans le manichéisme qui m’avait dérangée dans l‘Echarpe des Jumelles où il dénonçait aussi les injustices que la tradition fait aux femmes. On y croise des personnages de tous les milieux, avec leurs contradictions et leurs caractères.