Badjens – Delphine Minoui – Le Seuil

FEMME,  VIE, LIBERTE – IRAN

J’ai adoré Les Passeurs de Livres de Deraya de Delphine Minoui. 

Quand j’ai lu le programme de Créteil en Poche j’ai choisi la rencontre avec Delphine Minoui et Stéphanie Pérez deux journalistes présentant des ouvrages de la même veine, retour de reportages dans des zones de guerre, romans imaginés à partir de rencontres. Delphine Minoui a présenté Badjens sans trop en dire. Ce qui a excité ma curiosité. 

Badjens seize ans en 2022 quand la mort de Mahsa Amini a déclenché le mouvement Femme, Vie, Liberté. Badjens, veut dire « insolente, effrontée, mauvais genre ». c’est un surnom affectueux que sa mère lui a donné. Mauvais genre, parlons-en, si genre désigne le masculin/féminin, naître fille est vraiment naître dans le mauvais genre. D’ailleurs, Badjens n’aurait pas du naître du tout, dès l’échographie de sa mère, elle n’était pas bienvenue. 

« Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. »

Badjens raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille voilée à l’école et dans l’espace extérieur mais terriblement moderne à la maison. Elle cherche des contacts sur Internet, sait jongler avec les VPN, se maquille et a même une vocation de tatoueuse. On n’imagine pas comme la contrainte aiguise l’imagination et l’habileté de celles qui cherchent la liberté.

Si notre génération n’a aucun pouvoir, elle a au moins l’esprit de contradiction.

 

On pense bien sûr à Persépolis (2003) et à Femme, Vie, Liberté de Marjane Satrapi CLICBadjens est un roman de lecture agréable qui se lit très bien. Et sous les missiles et bombes, n’oublions pas les jeunes filles et les femmes iraniennes qui subissent une double oppression!

 

 

 

 

Hilma af Klint, Les peinture du Temple (1906-1915) au Grand Palais

Exposition temporaire jusqu’au 30 Aout 2026

Hilma af Klint (1862-1944) peintre suédoise, est une découverte pour moi. Pionnière de l’abstraction, mais aussi théosophe. La visite de l’exposition nous conduit dans des chemins que je n’ai pas l’habitude d’emprunter : cheminements spirituels dans les cercles spirites, dialogue avec les morts. Je suis hermétique à ces considérations. Il faut être Victor Hugo pour m’intéresser un instant aux guéridons qui contactent les défunts.Malgré mes préventions, Hilma af Klint a su, non seulement capter mon attention le temps d’une visite d’exposition mais aussi me séduire. 

Peintures du Temple

Il faut envisager sa peinture dans un collectif de 5 femmes  : De Fem qui cherchent à se démarquer de l’atmosphère matérialiste capitaliste en réalisant des oeuvres à partir de griffonages automatiques au crayon, puis au pastelavec des résonnances cosmiques. 8 peintures roses sur le thème de l’amour ou un cycle Evolution (1908) va mettre en image le grand récit de l’Evolution, de la Transformation de la condition humaine spirituelle pour finir par une émancipation spirituelle = une fleur au coeur spirale. j’avoue ne pas être plus séduite que cela du galimatias des cartels. Curieuse, intéressée mais pas convaincue. On peut rechercher les symboles, lire les inscriptions dans le Chaos originel WU/rose, U étant l’esprit, bleu le féminin, jaune le masculin, vert androgyne. je prends cela pour un jeu intellectuel.

Evolution : ensemble de 6 tableaux

En revanche quand je découvre les grandes figures, je suis impressionnée par les couleurs et la puissance des compositions. Je ne suis pas fan du rose des cycles précédents. 

Grand tableau orange

les grands tableaux font aussi partie de cycles qui racontent une histoire : les âges de la vie. Les cartels voient une précurseure du psychadélisme avec les arabesque florales. 

Cygne (1914-1915) : ensemble

Un autre ensemble  : le Cygne est constitué de 23 peintures représentant le conflit entre le bien et le mal. un nouveau groupe s’et formé autour d’elle 12 femmes sont associées chacune à une couleur . La Colombe associe des symbloes chrétiens comme le Saint Esprit (la colombe) Saint George et Saint Michel combattant le dragon. Une série montre une femme crucifiée et l’exposition se termine par un magnifique retable.

Retable

 

Le Parfum des années – Evelyne Bloch-Dano

MA NUIT AU MUSEE 

J’aime beaucoup cette collection Ma nuit au Musée qui m’a fait découvrir Lola Lafon :Quand tu écouteras cette chanson dans la maison d’Anne Frank et Richard Malka : Après Dieu au Panthéon, Leila Slimani Le Parfum des fleurs à la Dogana de Venise. je suis prête à suivre mes écrivains favoris dans  cette aventure. Cette fois-ci, en route pour Cabourg et la Villa du Temps Retrouvé que l’autrice connaît très bien puisqu’elle a participé à la création de ce musée. Evelyne Bloch-Dano est également spécialiste de Proust avec son livre Madame Proust autour de la mère de Marcel Proust. 

Excellentes références! Je suis d’autant plus motivée que j’ai visité cette Villa du Temps Retrouvé il y a moins de deux ans.

Cabourg la villa du Temps Retrouvé

A la lecture du Parfum des Années, je me rends compte du contresens de ma visite d’alors. Je venais de terminer La Recherche , encore toute imbibée de Proust, j’ai surtout cherché  à le retrouver. Si bien que j’ai négligé la belle exposition dédiée à Jules Verne.  Je n’ai pas prêté une attention assez soutenue à la projection dans la première salle illustrant la Belle Epoque Evelyne Bloch-Dano passe un bon moment. j’étais trop pressée de découvrir les autographes, les dessins de Marcel et les « placards » de Céleste Albaret et les paperolles. Pourtant on m’avait prévenue, Marcel n’a jamais habité dans ce bâtiment, même au Grand Hôtel de Cabourg, il ne reconnaîtrait pas sa chambre (visitée actuellement par des pélerinages touristiques). Les peintures, les portraits je les ai examiné avec les souvenirs de mes lectures : qui était Elstir, Helleu peut être? Whistler? peut être Vuillard? J’ai cherché parmi les belles dames laquelle serait Madame Verdurin…

Suzette Lemaire une inspiratrice de Madame Verdurin

Si, comme l’explique Evelyne Bloch-Dano, la villa est une évocation de la Belle Epoque la visite est très différente. Chercher à définir cette « Belle Epoque » et se rendre compte que ce concept de « Belle Epoque » est beaucoup plus récent que je ne l’imaginais

l’expression « Belle Époque » – un chrononyme – est bien postérieure à la période où elle se déroula. Un
premier signe en est donné en 1940 par une émission sur la vichyste Radio-Paris consacrée à la musique des
années 1900 et intitulée : Ah ! la Belle Époque ! Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’expression
fait vraiment son apparition, produit d’un imaginaire historique qui s’enracine autour du Paris et de l’« esprit
français » de 1900.

Et c’est dans  cette optique que la salle d’introduction avec ses projections panoramiques prend tout son sens : costumes, visages, trains, quais….A la Belle Epoque la photographie existait et le cinéma naissait. On dispose donc d’images d’époque.

Et à propos de cinéma, Evelyne Bloch-Dano nous parle d’Alice Guy, la première réalisatrice de fictions, trop méconnue, quoique aujourd’hui on la reconnait. 

L’ambivalence d’Alice Guy par rapport au féminisme est typique de certaines femmes exceptionnelles, hors du commun : ni George Sand ni Colette par exemple ne se sont jamais réclamées du féminisme même si elles ont lutté, chacune à sa façon, pour leur propre indépendance.

L’autrice interroge les portraits, souvent autoportraits de toutes les femmes qui l’entourent dans cette galerie : femmes qui ont eu leur place dans les salons et les soirées de Madame de Guermantes ou chez Madame Verdurin. (et me revoilà avec Proust, je suis incorrigible). Célébrités ou militantes féministes? Elle dresse une liste de militantes féministes  : Hubertine Auclert qui réclama la parité dans les assemblées dès la fin du XIXèe siècle, Marguerite Durand, Madeleine Pelletier, première médecin aliéniste, Séverine, la journaliste, Louise Breslau, peintre 

Il me semble que Louise Breslau incarne à la perfection la femme artiste de la Belle Époque. Une femme qui
choisit de venir à Paris pour peindre et vivre indépendante

 

Femmes artistes ou Femmes de salons peuplent la villa et le livre :

Winnaretta Singer aurait peut-être été cette artiste. Faut-il classer cette extravagante dans la catégorie du «gratin révolté », expression désignant la volonté émancipatrice de certaines des grandes dames

Le Parfum des années s’avère beaucoup moins proustien que je ne croyais, beaucoup plus féministe, l’autrice n’oublie pas les limites de ce féministes. Des personnalités fortes, reconnues dans leur domaine, mais une époque « corsetée«  où les droits des femmes étaient loin d’être reconnus et où les maris, même titrés et aristocrates battaient leurs femmes au point de leur casser la jambe ou de les faire avorter. Meetoo, ce sera dans un siècle!

Sarah Bernhardt et Louise Abema tableau vu à l’exposition Sarah Bernhart au Petit Palais

« en tant qu’artistes à part entière, qu’elles soient peintres comme Rosa Bonheur, Louise Abbéma, Madeleine Lemaire et Louise Breslau, actrice comme Sarah Bernhardt ou écrivaines comme Anna de Noailles, Natalie Barney, Renée Vivien ou, bien sûr, Colette. Mais ne nous leurrons pas, la société de leur temps est loin d’ accepter leur mode de vie et leurs préférences sexuelles. L’époque est encore corsetée, au sens propre et figuré. »

Et comme c’est l’usage dans cette collection Une nuit au musée, Evelyne Bloch-Dano  nous parle d’elle, du making-of du livre, et j’ai plaisir à la connaître mieux. Je lirai d’autres ouvrages, surtout Madame Proust que je n’ai pas encore lu et d’autres

Merci à Matatoune de m’avoir indiqué ce livre!

Une rumeur dans le vent – Ilaria Gaspari – Ed le bruit du monde

LITTERATURE ITALIENNE

« La calomnie ne connait pas le principe des innocents, vous savez? Les gens écoutent jugent, et même s’ils décident de ne pas croire. Ils se laissent convaincre, sans le laisser transparaître »

Rome, 1983, une boutique de confection chic est en flammes…Le roman s’inspire de la Rumeur d’Orléans d’Edgar Morin. 

La rumeur est un phénomène qui couve d’abord à bas bruit avant de se propager, de surgir au plein jour par épiphénomènes qu’on ne remarque pas tout de suite. Quand la calomnie est identifiée, il est trop tard. La rumeur malveillante stigmatise les victimes, elle est indémontrable et pourtant elle court.

De la même manière, l’autrice ne raconte pas les faits . Dès le début, pourtant, un article de magazine raconte :

Le raid antisémite contre la boutique des jeunes filles

Il faut longtemps pour que se tisse l’intrigue.

La narratrice, Barbara, est un étudiante à la dérive. Elle ne parvient pas à terminer sa thèse de philosophie, Marcello, son amoureux l’a laissé tomber. Elle vivote de baby-sitting, fuit son propriétaire faute de pouvoir payer le loyer, son unique paire de botte tombe en ruine. Elle rencontre sa « pygmalione à l’accent français« , Marie-France, la patronne d’une boutique chic qui cherchait une vendeuse pour sa boutique qui affirme « tu es de la pure matière à Saint Laurent », l’habille, lui enseigne l’élégance, le maintien et les techniques de vente, l’introduit dans des fêtes romaines et finalement la loge dans un appartement avec ses deux autres vendeuses et sa chienne. 

Marie-France, imitant ce qui se fait à Paris, ouvre un rayon pour les « jeunes filles » élargissant sa clientèle aux adolescentes friandes de mode qui trouvent dans la boutique un lieu de rencontre. 

Je me suis un peu ennuyée dans cette longue introduction. La mode, le shopping ne sont pas ma tasse de thé, les « jeunes filles » m’agacent avec leur futilité. Barbara et ses deux collègues ne m’intéressent pas plus, superficielles sans personnalité affirmées, dans l’ombre de la patronne autoritaire. 

Petit à petit, le scénario déraille. Des incidents minuscules dérangent le  déroulement de la vie sociale. Un homme cherche sa femme et fait un scandale. Des mannequins, en vitrine, sont abimés. Des chenilles envahissent la boutique. Tous ces évènements semblent n’avoir aucun rapports entre eux mais la bonne ambiance du début s’altère.

Puis l’atmosphère s’alourdit encore, lettres anonymes, sourdes menaces. Une jeune cliente disparait. Marie-France, drapée dans son élégance et sa dignité ne réagit pas. Giosué, le gérant, qui a vécu les persécutions dans le ghetto de Rome, comprend la menace mais préfère laisser courir.

L’histoire est très claire, et pour limiter les risaues d’être mal interprétée, elle se répète depuis la nuit des temps, et revient chaque fois, ne serait-ce dit-on – sous forme d’une farce ; seulemnt je crois, moi, qui’l s’agit à chaque fois d’une nouvelle tragédie, même si personne ne s’en rend compte, personne ne s’en soucie. personne n’ intérêt à réfléchir. Et pas même à défendre ceux qui en sont victimes. 

Barbara qui doit tout à Marie-France découvre la calomnie par l’intermédiaire d’anciens copains de faculté. Elle aurait pu défendre sa patronne. Etrangement, par lâcheté, par conformisme, elle laisse dire, laisse faire.  Cette absence de solidarité  révoltante est bien dans la ligne de tous les faits racontés dans cette histoire.

« ils ont forcément fait quelque chose »

Histoire glaçante aujourd’hui quand on constate une résurgence de l’antisémitisme.

 

 

La Maison-Atelier de Chana Orloff, villa Seurat

ATELIER D’ARTISTE NON LOIN DE MONTPARNASSE

Maternité

Il convient de réserver sur Internet sur le site de la Maison de Chana Orloff.(www.chana-orloff.org). Elle est ouverte le week-end et certains mercredis. Pour y aller : métro ligne 6, station Saint Jacques et prendre la rue de la Tombe-Issoire.

« mon fils marin » de Chana Orloff, place des Droits de l’Enfant

Quand vous aurez trouvé Didi dans le petit square vous serez presque arrivés! Chana Orloff est une artiste qui me touche beaucoup aussi bien pour la qualité de ses oeuvres que pour son histoire.

Chana Orloff

Chana Orloff est née en Ukraine en 1888, qu’elle a quitté avec sa famille en 1905 pour la Palestine. En 1910, elle part pour Paris se perfectionner comme couturière, rencontre les artistes de Montparnasse, Soutine, Modigliani …En 1926 elle fait construire sa maison-atelier dessinée par Auguste Perret

Auguste Perret

Cet atelier son « travailloir » comporte un espace d’exposition, sorte de galerie, un atelier éclairé par une verrière et un appartement en étage. Cent ans plus tard je retrouve les oeuvres exposées

Portrait de ses contemporains

Chana Orloff a réalisé de nombreux portraits très originaux. Elle saisit les traits caractéristiques d’un personnage sans toutefois tomber dans la caricature. J’ai regretté qu’un inventaire de ces contemporains n’ait pas été fait. La guide, très aimable m’en a montré quelques un dont Anaïs Nin qui était sa voisine. Des têtes mais pas seulement. Sur les bustes ou sur les personnages en pied, on peut noter le soin porté aux accessoires, aux costume bien taillé : l’oeil de l’ancienne couturière!

Personnages mais aussi animaux comme ce teckel

Un de ses sujets favoris sont des maternités, ce qui n’allait pas de soi pour les pionnières de l’époque comme Anaïs Nin, ou les Amazones qu’elle fréquentait.

Naturalisée française (et décorée) en 1925, elle reste à Paris pendant l’occupation allemande, prévenue juste avant la rafle de juillet 1942, avec sont fils, elle fuit en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Pour retrouver sa maison pillée, ses sculptures disparues. Seules 4 seront retrouvées.

Le Retour

Son style va changer, elle va prêter moins de soin aux détails vestimentaires. Surfaces plus rugueuses. Le Retour restera donc caché longtemps avant d’être présenté.

Après la naissance de l’Etat d’Israël, elle va y travailler. Une commande de statue à la mémoire de héros de guerre sera honorée avec la monumentale maternité d’Ein Gev

Maternité d’Ein Gev

Elle décède à Tel Hashomer en 1968.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la biographie que lui a consacrée Rebecca Benhamou : L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture CLIC

Le livre commence au kibboutz Beeri, kibboutz victime du 8 octobre, encore une maison détruite, une maison pillée. La statue des Inséparables a disparu, volée? détruite?

Inséparables

la musée de la Maison de Chana Orloff organise à l’étage des expositions : en ce moment La Guerre et la Paix

Guerre et Paix

 

Admirations – Gilles Pialoux

MEDECINS ET SCIENTIFIQUES 

« La crise sanitaire a révélé toute l’ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d’un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l’ autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai – celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? […]La médecine, paradigme absolu de la confiance, est désormais reléguée aux marches de la défiance ». 

« Comment, à partir de portraits de grands médecins et scientifiques, redonner le goût d’admirer, d’embrasser la vocation, de suivre le chemin de ces grands praticiens inconnus ou injustement oubliés ? »

Gilles Pialoux est  chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon, spécialiste du Sida, il a vécu la crise du Covid à l’hôpital.  Accessoirement, il a été journaliste à Libération. Il livre ses « Admirations » pour des médecins ou scientifiques connus ou méconnus à travers le prisme de son vécu.

Admiration pour des savants connus comme Marie Curie, Yersin ou Hippocrate ou méconnus : Madeleine Brès(1842-1921) Zénon Drohocki(1903-1978),  James Miranda Stuart Barry (1789 -1865), Marthe Gautier(1925-2022). Son ouvrage Admirations se compose de 7 biographies détaillées et d’un  » abécédaire de quelques oubliés « subjectivement repêchés ». 

Parmi les méconnus, les oubliés, les repêchés, nombre de femmes qu’on aurait peut-être qualifier d’empêchées, justement parce que femmes.

La  première qui ouvre le bal, Madeleine Brès, est « la première Française à avoir prêté le serment d’Hippocrate le 3 juin 1875 après avoir soutenu à l’âge de 33 ans une thèse féminisante intitulée « De la mamelle et de l’allaitement ». A force d’entêtement, elle réussit à s’inscrire en médecine. La guerre de 1870 qui mobilise les médecins au front, est pour elle une opportunité. Après une carrière honorable, elle a fondé une crèche et avait une nombreuse patientèle, elle finira dans la misère aveugle et abandonnée. Gilles Pelloux, à l’occasion, soulève le problème de la misogynie qui sévit encore de nos jours. Après avoir interdit aux femmes l’exercice de la médecine, le harcèlement existe encore justifiant #Metoo à l’hôpital. 

Marthe Gauthier, un siècle plus tard, Découvreuse oubliée (et pillée) du chromosome de la trisomie 21. Après un stage aux Etats Unis où elle a acquis les techniques de culture des cellules, a réalisé le caryotype de cellules d’enfants trisomiques et a mis en évidence le chromosome supplémentaire, cause de la pathologie. Lejeune, généticien de renom lui a tout simplement volé la preuve de sa découverte, une photographie, puis l’a ignorée dans les publication, altérant même son prénom et son nom, enfin s’est approprié ses carnets de laboratoire qu’il a fait disparaître. Non content de s’être approprié la découverte, « il est connu comme farouche militant anti-IVG et pro-life » et « malgré les polémiques, en voie de canonisation » . 

En passant, on découvre que : Rosalind Franklin fut également oubliée pour le Nobel : 

en 1953 pour la découverte nobélisée neuf ans après de la structure en double hélice de l’ADN par James
Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins. Les trois Nobel oubliant au passage l’apport considérable d’une
certaine Rosalind Franklin, morte d’un cancer de l’ovaire sans doute lié à ses recherches irradiantes comme Marie Curie qui utilisa dans son laboratoire du Kings College à Londres la diffraction des rayons X pour étudier la structure de l’ADN…

Et, c’est bien sur l’insistance de Pierre Curie, son mari, que Marie Curie ne fut pas écartée. 

Zénon Drohocki : l’électrochoc de la déportation – est mis en lumière dans Admirations. Neurologue de renom en Pologne, Drohocki décrit en 1937 une analyse de l’EEG et met au point une technique d’électrochocs.

Juif polonais, Drohocki ne pourra plus exercer sa vocation médicale au moment de la Shoah. C’est cette même vocation, toutefois, qui va lui permettre de sortir vivant du camp d’Auschwitz

Il fuit donc la Pologne en 1938, passe par la Belgique et Paris puis exerce dans la Drôme et se fera arrêter en fuyant vers la Suisse. Drancy, puis 5 camps de concentration. Dans son sac, les plans de son appareil à électrochocs qui intéresse les nazis mais qui lui sauvera la vie :

Au-delà des secousses et de l’amnésie, il y avait aussi ces temps suspendus pendant lesquels les prisonnier(e)sdes différents sous-camps pouvaient entrer en contact pour la première fois, organiser des rencontres, transmettre des lettres. La rumeur sur les bienfaits des électrochocs de Drohocki agrandit le cercle des candidat(e)s bien au-delà de Birkenau

Les fils électriques de Zénon ne transmettaient pas que de l’électricité mais de la chaleur humaine, du lien, des
rencontres inespérées, des missives, de la survie, de la productivité et de l’espoir

Par pudeur ou par douleur; il n’écrira pas son histoire…

 

j’ai trouvé cette histoire bouleversante.

Le chapitre le plus étonnant concerne James Miranda Stuart Barry : chirurgien colonial pionnier de la césarienne et mélange des genres. Chirugien militaire de l’Empire britannique. Né à Cork en Irlande, il s’inscrit comme étudiant en médecine à Edimbourg. Etudiant brillant et studieux, il fait des étude brillantes. Il bénéficie de la protection de son oncle, le peintre James Barry et du général Miranda, révolutionnaire vénézuélien. Affecté au Cap en Afrique du Sud, il sera un pionnier de la chirurgie obstétricale.  et réalisa la première césarienne réussie pour la mère et l’enfant qui fut baptisé James Barry Munnik, dont la descendance perpétua le nom. Ma chronique va s’arrêter ici parce que la suite vous surprendra et que je ne veux pas spoiler.

Ce livre vous apportera bien des surprises, des clins d’oeil à l’actualité, et un grand bond en arrière dans le temps, pour Hippocrate – occasion de lire le Serment qu’on ne connait pas en détail si on n’est pas médecin. Aussi de faire connaissance avec Agnodice (350 av JC) qui dut se travestir en garçon pour exercer la médecine. 

Grande richesse bibliographique :  Pialoux, en bon scientifique est coutumier de citer ses sources. J’ai fait entrer dans mon pense-bête de Babélio deux BD  : La vie mystérieuse, insolente et héroïque du Dr James Barry  Ed Steinkis, et les soeurs d’Hippocrate Ed Les Arènes. En revanche, pour ce qui concerne Yersin, j’ai préféré Peste & Choléra de Patrick Deville. 

 

Mickalene Thomas – All about Love – Grand Palais

Exposition temporaire au Grand palais jusqu’au 5 avril 2026

Clarivel Face Forward Gazing (2024)

Mickalene Thomas est une artiste afro-américaine, née en 1971 dans le New Jersey.  Photographe, peintre, vidéaste…elle magnifie le mouvement des années 1960 -1980 Black is beautiful

RESISTE

Je définis mon travail comme un acte féministe et politique…Je suis noire, queer et femme

Photographe, elle réalise des portraits dans la lignée des photographes maliens Seydou Keita et Malick Sidibé, mise en scène en studio avec des textiles africains. Ses modèles portent des tenues choisies par l’artiste

Elle détourne les images comme le Déjeuner sur l’herbe, Olympia ou La Grand Odalisque.

Déjeuner sur l’herbe

Peintre, elle va agrandir les photographies, les repeindre, les recouvrir de strass, de paillettes, de miroirs pour faire briller ces déesses afro.

African Goddess looking forwards

Elles sont belles, puissantes, sensuelles et regardent bien en face

Renversement des Odalisques orientaliste des harems de l’imagerie occidentales. Ces tableaux colorés gais sont présentés dans des installations : des salons un peu vintage avec fauteuils, coussins, plantes vertes. « Espaces-refuges » où les femmes noires se réunissaient entre elles

Salon vintage et odalisque

les visiteurs peuvent même s’asseoir dans un des salons pour regarder et écouter des vidéos de Angelos negros, 3 chanteuses  jouent le rôle de Eartha Kitt

La visite se fait en musique.

Dans une autre salle, les couleurs sont vert-bleu et l’atmosphère tropicale avec beaucoup de plantes vertes. Un mur vidéo avec 12 petits écrans déploie des images tantôt aux couleurs de wax, tantôt suggestive d’une femme nue qui se livre morceaux par morceaux, ou des images déformées comme vues sous l’eau.

Collage

A l’étage, une mezzanine présente des collages sous le mot d’ordre de Baldwin :

On ne peut changer tout ce qu’on affronte mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas

Les images sont moins glamour, plus grises faites de collages en référence à Picasso, Matisse, Faith Rainggold et Claude CahunCertains collages utilisent des photos de nus exotiques d’un photographe italien réalisées pour les plaisir de l’homme blanc. Les collages sont sous le regard d’une femme noire lesbienne. 

Comme souvent j’ai trouvé un podcast des Midis de Culture « une exposition séduisante mais un peu frustrante » CLIC 

A moment’s pleasure

Critique un peu sévère jugeant le travail de Mickalene Thomas comme peu subvertif reprenant les poncifs qu’elle veut dénoncer. A vous de voir…

Grand Prince – Aléxia Stresi – Flammarion

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Outrenoir. Pourquoi Soulages?

« L’existence c’est formidable, paraît-il. C’est surtout long, estime Simone Guillou. A 85 ans, elle pense heureusement avoir fait le plus gros. Il ne peut plus rien lui arriver.

peut-on lire sur la 4ème de  couverture.

C’est donc l’histoire un peu extraordinaire d’une vieille dame d’un village tranquille de Loire Atlantique, qui passe une retraite un peu trop tranquille dans le bourg vide hors saison. A 85 ans, elle se porte plutôt bien, de l’arthrose au genou la fait souffrir, mais c’est l’âge. Son fils la délaisse, il est occupé. Sa petite fille est plus attentive, mais elle est loin. Elle a bien des copines de son âge, mais l’entrain n’y est plus.

Et pourtant, il suffit de si peu pour que la curiosité de la vieille dame, l’imagination ne se mette en branle. L’histoire démarre comme un roman policier, avec constatation du gendarme… l’enquête de police n’ira pas loin. Si je ne veux pas divulgâcher il va falloir que je m’arrête bientôt!

marais salants

C’est un roman très agréable à lire, les pages se tournent toutes seules. Gentil dépaysement dans les Marais salants près de Guérande. Nostalgie pour les commerces de centre-bourg, remplacés par les grandes surfaces.  Un bouquet de roses trémières. Et un espoir pour tous : l’aventure se présente à tout âge!

merci à l’éditeur et à Babélio qui m’ont fait ce cadeau!

Hier, rencontre dans les locaux de Babélio avec Alexia Stresi qui nous a livré quelques secrets de fabrication de son livre. C’était passionnant, mais attention « spoilers »! Autrice très sympathique, très bon contact avec les lectrices-eur. Et buffet excellent, encore merci Babelio

 

Eva Jospin – Grottesco au Grand Palais

Exposition temporaire jusqu’au 15 mars 2026

Duomo

J’ai découvert Eva Jospin en 2021 au Musée de la Chasse et je me suis fait un plaisir de la retrouver dans ce Grand Palais tout rénové et tout propre. Je suis venue à 10h à l’ouverture et m’en suis félicitée : les sculptures sont monumentales mais les détails sont minuscules. Si trop de monde circule on ne peut pas goûter au raffinement des ornementations. 

Panorama : une forêt de carton

Une seule galerie, très claire, avec 16 pièces de tailles diverses conduisant au Panorama qui est une sorte de forêt. 

chef-d’oeuvre : Arche

Nous passons 4 « chefs d’oeuvres » : Crayère et bassin, Arche, Ninféo, Capriccio et Gloriette qui sont de petite taille et que le visiteur étonné contourne

Crayère et bassin

pour arriver à des monuments de plus grande taille : Cénotaphe et Duomo qui brodent tous les deux sur le thème de la grotte et de la coupole. Une grotte d’aspect naturel, avec rochers, végétation accrochée est surmontée d’une coupole. 

Cénotaphe

Des éléments architecturaux sont ajoutés : colonnes, niches, et décors intérieurs comme les stalactites à l’intérieur de la coupole du Duomo

décors de la coupole : stalactites, colonnes, frises…

Sur les bords on découvre des broderies, une cascade de soie

Cascade de soie

si la première promenade de découverte des objets est relativement courte, la visite ne se termine pas au Panorama : une déambulation commence avec la découverte des détails, des textures, des trouvailles sans cesse renouvelées. Ne pas hésiter à venir avec des enfants même petits : à leur hauteur il remarqueront des éléments que les adultes ne voient pas. 

grotte marine?

je me suis émerveillée de la variété de textures du matériau unique employé par l’artiste : le carton ondulé en jouant avec les surfaces lisses ou les empilements, les déchirures ou au contraire le découpage en marches, escaliers ou cubes pour construire des édifices qui semblent de brique

unmur : briques ou pierre, edscaliers et colonnes

Comme le jeu des textures ne suffisait pas, Eva Jospin nous offre des surprises : coquillages et éponges pour un milieu  de grotte marine

Grotte marine?

 

on découvre des plantes, des escaliers. J’aurais pu rester des heures à jouer à me perdre dans ces circuits minuscules. Malheureusement à mesure que la matinée s’avance, la galerie se peuple et la foule commence à devenir gênante.

Dans la galerie voisine sont exposés les cartons des vitraux de Claire Tabouret lauréate du concours pour la réalisation des vitraux d la nef de Notre Dame. Je n’avis aucun a-priori sur cette ajoût moderne. J’ai découvert et aimé nombreux vitraux contemporains . Là, déception. Des couleurs criardes. Des  grandes plages avec de grands personnages, trop grands, trop réalistes. 

Otobong Nkanga : I dreamt of you in colours – au MAM

Exposition temporaire jusqu’au 22 février 2026

Affiche exposition Otobong Nkanga

Connaissez-vous Otobang Nkanga ? Elle est née au Nigéria en 1974, a étudié à Paris  aux Beaux Arts et à Ilé-Ifé, Nigéria. Elle a effectué de nombreuses résidences en Europe et en Afrique et a participé à la Dokumenta14 Athènes/Kassel  ainsi qu’à nombreuses expositions dans la monde entier.

Grey zone (photo)

Difficile de classer cette plasticienne qui utilise nombreuses techniques, dessin, photographie, sculpture, tapisserie, céramique,  vidéo, danse... et qui les mixe dans des installations spectaculaires. Oups! j’ai oublié la poésie qui est le fil conducteur de certaines installations.

Unearthed série : Abyss

Anglophone, les commissaires de l’exposition n’ont pas jugé bon de traduire les poèmes. Je serai forcée de le faire moi-même, et sans doute maladroitement. 

Unearthed série Sunlight

Quatre très grandes tapisseries 350×600 cm forment l’ensemble Unearthed série en textile tufté . (je ne savais pas ce que c’est que le Tufting, il semble que c’est une technique permettant de réaliser tapisseries et tapis en mélangeant différentes fibres, naturelles ou synthétiques en utilisant un pistolet – je viens de découvrir cela sur Internet). Cet ensemble Abyss, Midnight, Twilight et Sunlight est très spectaculaire. Parmi les coraux, trainent des éléments, comme des pièces de membres de marionnettes. Nous allons retrouver ces éléments oblongs, perforés dans d’autres installations. 

Alterscape

En face, une série très différente, photo ou collage? Montage ou maquette. Un personnage domine un paysage. De petites maquettes (photos?) de constructions sont posée sur le personnage. On comprend que c’est l’artiste elle même qui est juchée sur une maquette. Elle est même armée de couverts, couteaux pour dévorer la terre

Alterscape :Spilling waste  dévorant la terre?

Elle symbolise ainsi l’impact des humains dévorant la terre.  Les grandes tapisseries partant des fonds océaniques arrivent sur le littoral ensoleillé montrent des richesses fragiles que l’extraction minière et pétrolière endommagent jusqu’aux abysses, témoins les éléments mécaniques accumulés. A moins que ce soient les ossements des noyés de la traite atlantique, ou des naufrages des migrants.

Shape by morning dew

Tout l’espace est occupé par plusieurs tapis aux motifs géologiques sur lesquels sont étalés des cordages, des colliers de perles de verre, de céramique. Des « phares » (becon) balisent l’installation, ce sont des colonnes de grès alertant sur le réchauffement climatique et le dessèchement des terres. Des sons sortent de grosses sphères,. il est encore question d’extraction minière.

Shape by mornig dew.

aux murs sont des panneaux d’argiles sont gravés des poèmes

loaded tears

turn to rock

slowly drips

A silent force

A red caress

Loaded Tears

Dans cette ambiance calme, dans le salon coloré, on a envie de s’attarder. Un banc s’adosse face aux tapis. Des dames ont apporter leur matériel pour dessiner ou peindre. Je les envie. Je me promène, cherchant des angles pour les photos, les vidéos. je copie les poèmes.

Les installations suivantes seront plus explicites
les braa et les jambes des des ouvriers sont suspendus à un mécanisme compliqué, on comprend qu’il s’agit d’extraction minière. Toutes les oeuvres suivantes déclinent ce thème.

la carrière dans les couches stratifiées

Le plus souvent les têtes sont coupées. Seule compte la force mécanique. Sur la série de Pointe Noire (Congo)les dégâts à l’environnement sont figurés

Extraction minière et dégâts sur l’environnement

Souvent le thème de la molécule évoque les minéraux extraits. A la place des atomes, l’artiste a collé des photos ou peint des paysages, le plus souvent dévastés.

Une installation présente une collection de minéraux, cristaux colorés, géodes…

Pursuit of Bling (2014)

Le couple figure sur un fond noir pailleté de cristaux. sur les tablettes, les minerais. Ce thème de l’extraction est largement documenté.

carved to flow

Un peu plus loin, une sorte de forteresse, de château avec tours et enceintes fleure bon le savon. Conçue à Athènes en savon grec, Otobong a fait réaliser 15.000 cubes de savon qui furent vendus pour financer deux initiatives, une pour un centre d’art à Athènes et l’autre pour une ferme organique au Nigéria. Dans une vidéo l’artiste explique le sens.

Je pense à la Terre comme un être, comme notre corps. L’eau, l’air, l’arbre la pierre, la plante sont des êtres comme notre corps

Nous sommes restées très longtemps dans l’exposition et je vous invite à y consacrer une bonne demi-journée.

Et pour compléter un  podcast de RadioFrance : Les Midis de Culture