Je chemine avec Angélique Kidjo

MOIS AFRICAIN

Angélique Kidjo à Bonneuil le 3 octobre 2021

Dimanche 3 Octobre 2021, Bonneuil, premier concert de la saison pour moi. Quel plaisir! quelle pêche! quelle ambiance! Tout le monde debout à danser, à chanter. Le 3 octobre 2020 à la Maison des Arts de Créteil, il y a tout juste un an, c’était aussi avec Angélique Kidjo que nous retournions au spectacle après le confinement (et avant le nouveau confinement) plus timidement, je n’avais pas osé me lever et étais restée soigneusement dans les distances de sécurité, bien masquée.

Deux concerts différents. Celui de 2020, était plus dédié à toutes les femmes : Myriam Makéba, Célia Cruz, Aretha Franklin j’avais été surprise de l’entendre chanter aussi bien en Anglais, qu’en Espagnol. Celui de 2021 fait suite à la sortie d’un nouveau disque : « Mother Nature » toujours féministe, mais plus concerné par le Climat et la Pandémie. 

J’ai eu envie de mieux connaître cette artiste et coïncidence : par la page Facebook du MOIS AFRICAIN j’ai trouvé le livre JE CHEMINE AVEC ANGELIQUE KIDJO que je me suis empressée de lire. C’est un livre d’entretien, questions/réponses (161 pages) menés avec Sophie Lhuillier.

Lecture facile, entretiens vivants suivant l’ordre chronologique où la chanteuse raconte son enfance au Bénin, enfance heureuse dans une famille qui l’a soutenue, elle parle de ses grands-mères, des femmes puissantes, de ses parents qui ont élevé leurs filles comme leurs garçons (ce qui n’allait pas de soi au Bénin à l’époque), qui l’ont soutenue dans son choix précoce de devenir chanteuse.

1983, arrivée au pouvoir de Mathieu Kérékou, Angélique Kidjo refuse de devenir chantre de sa propagande et préfère prendre la route de l’exil en France (elle est née avant l’Indépendance du Bénin, donc française). Là, elle découvre le racisme et doit recommencer sa carrière de zéro. Elle fera des études de chant, et surtout de très belles rencontres : son mari musicien, mais aussi des jazzmen, des musiciens en France d’abord, aux Etats Unis ensuite, même à Cuba et au Brésil.

En dehors de sa carrière (4 Grammy Awards), des concerts dans le monde entier Angelique Kidjo dit que « chanter est une responsabilité » C’est donc une artiste engagée qui sera ambassadrice de l’UNICEF et surtout s’engagera dans sa fondation BATONGA ONG œuvrant pour l’éducation des filles en Afrique au Bénin mais aussi dans d’autres pays d’Afrique. Engagement féministe, écologique, Angélique est une citoyenne du monde qui fédère toutes les cultures. Elle chante les musiques traditionnelles d’Afrique mais pas que. Elle retrouve les racines africaines de la Salsa, de la Soul, et se frotte aux musiques classiques contemporaine, avec John Cage, entre autres. Elle est là où on ne l’attend pas. 

Dans le bleu, Angélique Kidjo dans les écouteurs….

Et comme j’avais envie d’en savoir plus, de l’entendre à nouveau, j’ai vraiment cheminé avec Angélique Kidjo avec l’appli Radio France et les nombreux podcasts que j’ai pu trouver. 

Une journée particulière France-Inter : Sans le courage des femmes, le monde s’écroulerait CLIC

France Culture :  la grande table/ angélique Kidjo la voix de l’engagement CLIC /

Et il y en a eu beaucoup d’autres, pour le plaisir de la musique…..

The Power of my hands au Musée d’Art Moderne

Exposition temporaire jusqu’au 22 Août 2021 

Je ne pouvais pas rater cette exposition féministe et très originale.

Le cartel présentant les œuvres précise que ces créations sont faites directement à partir de la vie quotidienne et des activités domestiques. La Sphère privée s’étend à la créativité et à la politique.

In the power of my hands – Tapisserie faite avec des nattes de cheveux artificiels

En effet ces plasticiennes utilisent les textiles, la terre, et même les tresses de faux cheveux des coiffures africaines . Mais j’ai aussi été bluffée par la modernité de ces œuvres qui utilisent largement la photographie et la vidéo.

« Mombathiseni de Bullieweze Siwani – il faut entendre les vagues des vidéos
textile
Dyptique de Njideka akunyali Crosby

Les techniques utilisées sont souvent métissée, composites avec surimpression photographiques et très sophistiquées. l’artiste nigériane vit à Los Angeles,.

Ana Silva : broderies sur sac

Ana Silva, Angola, a brodé des  femmes en fines broderies sur de la toile à sac servant à emballer des vêtements de seconde main arrivant en Afrique : dénonciation de la surconsommation de l’industrie de la mode.

D’autres œuvres dénoncent les violences faites aux femmes, ou l’impossibilité de représenter le sexe féminin.

Reinata Sadimba : Femme en train d’accoucher

j’ai beaucoup aimé la vidéo de Wura Natasha Ogunju (USA/Nigéria) dont est tirée l’affiche de l’exposition : Will I still carry water when I am a dead woman? Des femmes au visage masqué mais à la tenue courte, short ou robe courte trainent des bidons dorés qui les entravent. Elles défilent  dans les rues d’une ville nigériane dans l’indifférence des passants.

Comme le titre en anglais l’indique, ces artistes viennent presque toutes de l’Afrique anglophone, Afrique du Sud, Nigéria, Zimbabwe sauf Angola. C’et une région de l’Afrique que je ne connais pas du tout et j’ai été très dépaysée.

Femmes-peintres au Musée du Luxembourg

Exposition temporaire prolongée jusqu’au 25 juillet 2021

Nina Villers : Portrait de Madame Soustas laçant son chausson

Si on a oublié certaines d’entre elles, ce ne sont pas des artistes mineures. De leur temps elles étaient célèbres, parfois riches, des peintres reconnues. Elles ont investi les peintures de portrait, de genre, parfois d’histoire, de paysage. L’exposition leur rend honneur dans leur diversité et les fait sortir de l’oubli.

Elizabeth Vigée Lebrun : autoportrait 1800

Elizabeth Vigée Lebrun est sûrement la plus connue de nos jours. en 1783 époque elle est admise à l’Académie  ainsi que Adélaïde Labille-Guiard.

Pour ma part je me suis surtout intéressée aux autoportraits afin de mieux les connaître. Elles se représentent au travail.

marie-Guillemine Benoist : autoportrait

l’enseignement de la peinture et des Beaux arts se faisait dans des ateliers réputés

l’atelier de Leon Coigniet : Catherine Caroline Cogniet-Thevenin
Autoportrait : Louise Duvidal

j’ai bien aimé cette petite fille.

L’enfant à la poupée : Anne Geneviève Greuze

je ne livre ici que mes tableaux préférés, il y en a beaucoup d’autres!

A vous de voir

CARMONTELLE ou Le Temps de la douceur de Vivre – LES CARNETS DE CHANTILLY

Mozart enfant

Mille mercis aux éditions Faton et à Babélio pour ce joli cadeau à l’occasion de la Masse Critique Graphique. Cette collection des Carnets de Chantilly est vraiment délicieuse, à ranger en bonne place à côté du Miroir des Dames de Clouet. Tous les deux sont les catalogues d’expositions au Château de Chantilly et mon grand regret est de les avoir loupées. Jolis carnets, format carré, cartonné, beau papier, présentation très soignée. 

C’est d’abord une rencontre avec Carmontelle (1717 -1806)que je ne connaissais pas. Aquarelliste, portraitiste, mais aussi auteur de pièces : les Proverbes, organisateur de fêtes, paysagiste créateur du Parc Monceau. Honnête homme, convive aimable, roturier apprécié des salons et des grandes familles du temps de Louis XV et Louis XVI qui a traversé sans trop d’encombres la Révolution et l’Empire. 

La société du Palais Royal, le Duc et la Duchesse d’Orléans

Au service des Orleans – « Des portraits mauvais mais ressemblants  » Grimm

C’est aussi la présentation de la bonne société du XVIIIème siècle. Lecteur (précepteur) du jeune Duc de Chartres, futur Philippe Egalité, fils du Gros Duc d’Orléans, Carmontelle est donc au service de la Maison d’Orléans qu’il portraiture abondamment. Ces portraits sont donc tout à fait à leur place à Chantilly ou le Duc d’Aumale les a réunis en 1886. 

Bathilde la soeur du Duc de Chartres

Carmontelle peint la douceur de vivre dans les salons, musique et comédie, jeu,  chasse aussi. La famille de Mozart faisant de la musique est le plus célèbre. Il fréquente aussi les Encyclopédistes grâce à son ami le baron Grimm : portrait de Rameau, Madame d’Epinay, et de Buffon.  Astronomie, expériences scientifique, cabinets scientifiques….La famille Calas fait penser à Voltaire. 

A côté des portraits à l’aquarelle Carmontelle a aussi fabriqué des transparents rouleaux de papiers peints de paysages (jusqu’à 42 m) qui se déroulaient dans une sorte de lanterne magique, cinéma avant l’heure.

Une belle leçon d’histoire

Toute une histoire – Hanan El-cheikh – Babel

LITTERATURE LIBANAISE

« Un matin j’ai trouvé sur une chaise une couronne de roses artificielles et une robe de mariée blanche. J’ai poussé des hululements et j’ai couru chez la voisine Emm Fawzi pour lui demander de me cacher dans son armoire, sous son lit, dans sa mansarde[…]

– pauvre petite…On dirait un insecte qui se débat dans une toile d’araignée sans savoir qu’il est trop tard[…]

Je ne sais combien de mains s’y sont prises pour me faire enfiler cette robe blanche. Elle avait beau être de soie fine et douce, je sentais comme des épingles qui me piquaient tout le corps. Je me suis tellement débattue que j’ai réussi à m’échapper pour courir vers le réchaud de kérosène et me barbouiller le visage de suie. Ensuite je me sui jetée sur les casseroles et me suis noircie le cou de la même manière,  comme j’avais vu faire ma mère qui venait de perdre son enfant à Nabatieh. J’ai tiré sur ma robe de toute force et me l’ai arrachée. Puis je me suis enroulée dans un sac de jute en poussant des hurlements. Je me suis précipitée vers la fenêtre de la cuisine, mais on m’a tirée vers l’arrière pour m’empêcher de sauter et j’ai dégringolé sur le carrelage. J’ai continué à glapir, sangloter et me frapper le corps jusqu’à ce qu’Ibrahim m’entraîne dans la chambre ou Abou Hussein m’attendait…. »

Le récit des noces de Kamleh m’a rappelé le mariage des Impatientes de Djaïli Amadou Amal que j’ai lu récemment. Kamleh, fiancée sans le savoir à 11 ans, mariée de force à 13, à son  beau-frère après le décès de sa sœur, afin d’élever ses neveux, « âne de somme  » ne se laissera pas enfermer dans le rôle de la victime. Kamleh est maline et déborde d’énergie. Elle n’a aucun scrupule à voler son mari pour acheter friandises et fleurs pour tenir salon. Elle lui ment effrontément pour aller au cinéma ou rejoindre son amant. Elle a un amoureux, un poète, étudiant, qui l’aime sincèrement. Elle n’éprouve aucun remords à jurer sur le Coran. 

Kamleh,  intelligente, inventive, une vraie conteuse orientale,  est analphabète. Elle charge donc Hanan, sa fille  – écrivaine – du récit de sa vie.

« Chaque fois que je publiais un  roman ou une nouvelle, elle faisait : « tu paries que mon histoire est plus belle? »

C’est donc l’histoire d’une libanaise chiite,  née à Nabatieh, petite campagnarde allant glaner les grains de blé, ramasser mauves et chicorées pour ne pas mourir de faim. Kamleh découvre Beyrouth et la liberté qu’elle gagne de haute lutte entre mensonges et entourloupes. Le cinéma égyptien lui sert d’école. Très jeune elle découvre l’amour. C’est un roman d’amour passionné. Kamleh cumule le rôle de bonne à tout faire chez ses beaux-frères, de vendeuse ambulante, de mère de nombreux enfants. Et elle trouve le temps de tenir salon, d’inviter ses voisines….

Plus tard, elle sera la femme d’un fonctionnaire important. Mais le Liban change avec le temps, révolutions, guerres civiles…

Finalement, elle suivra ses enfants éparpillés entre l’Amérique, Londres, Dubaï.

Je ne vous raconterai pas l’histoire, il faut le lire : chaque chapitre est un conte oriental exotique à découvrir.

 

 

 

 

Les impatientes _ Djaïli Amadou Amal

LIRE POUR L’AFRIQUE – CAMEROUN

 

Munyal, mes filles, car la patience est une vertu. Dieu aime les patientes, répète mon père, imperturbable. J’ai
aujourd’hui achevé mon devoir de père envers vous. Je vous ai élevées, instruites, et je vous confie ce jour à des
hommes responsables ! Vous êtes à présent de grandes filles – des femmes plutôt ! Vous êtes désormais mariées
et devez respect et considération à vos époux. »

Publié en Afrique sous le titre Munyal, les larmes de la Patience

Ces Impatientes : Ramla, Hindou et Safira sont trois femmes peuls musulmanes dont la vie est rythmée de cette injonction : Munyal, patience!

« Il est difficile, le chemin de vie des femmes, ma fille. Ils sont brefs, les moments d’insouciance. Nous n’avons
pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur où nous le  cultivons. A toi de trouver une solutions pour rendre ta vie supportable. Mieux encore, pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant ces années? J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

Trois destins de femmes qui sont liés par un double mariage : celui de Ramla et celui de sa soeur Hindou, 17 ans toutes les deux. Mariages arrangés, mariages forcés. Ramla, la lycéenne qui se voit pharmacienne, fiancée à son amoureux étudiant, se voit arrachée à ses rêves d’avenir pour se marier à un homme riche, la cinquantaine, déjà marié, un ami de son père. Hindou est promise à un de ses cousins, jeune et beau, mais alcooliques et drogué, violent.

Accepter tout de nos époux. Il a toujours raison, il a tous les droits et nous, tous les devoirs. Si le mariage est une
réussite, le mérite reviendra à notre obéissance, à notre bon caractère, à nos compromis ; si c’est un échec, ce
sera de notre seule faute. Et la conséquence de notre mauvais comportement, de notre caractère exécrable, de
notre manque de retenue. Pour conclure, patience, munyal face aux épreuves, à la douleur, aux peines.

Et les épreuves qu’elles subiront vont au-delà de ce que je pouvais imaginer.

Safira, est la première épouse, la daada-saaré celle qui règne sur la concession. Elle doit accueillir Ramla

C’est ta soeur! Ta cadette, ta fille, ton épouse. C’est à toi de l’éduquer, de lui donner des conseils, de lui montrer le fonctionnement de la concesssion….

Safira n’avait jamais imaginé partager son mari. Elle va se battre, par tous les moyens.

Réquisitoire contre la polygamie. Jalouserie et hypocrisie. Les enfants aussi sont les enjeux des luttes de pouvoir et de séduction.

C’est un constat cruel. Et un roman que l’on ne lâche pas une fois commencé.

 

Angelique Kidjo et Poundo à La Maison des Arts

LE PLAISIR DE LA MUSIQUE VIVANTE!

Angélique Kidjo sur scène

Ce concert, le 3 octobre 2020, il y a presque deux semaines a été ma première sortie à la Maison des Arts de Créteil depuis le confinement et c’est avec un plaisir immense que j’ai retrouvé la Grande Salle de la MAC. Distanciation sociale, un siège vide à ma droite, masquée, mais très très joyeuse et si ravie de retourner à la musique vivante, de sentir vibrer la salle d’impatience. C’est quand même autre chose que YouTube! 

En première partie, une surprise : Poundo, franco-sénégalaise a électrisé la salle avec une danse proche de la transe. 

Si la vidéo vous suggère du folklore des pagnes en wax, vous avez tout faux, lamé brillant et hautes cuissardes (qui tombaient mais cela amusait la danseuse!) et des talons vertigineux.

Angelique Kidjo est venue ensuite, magistrale! Elle peut tout chanter aussi bien les airs béninois que le boléro de Ravel. Cette fois-ci elle a choisi de rendre hommage(femmage cela ne se dit pas) à des grandes dames de la chanson internationale : Celia Cruz

Myriam Makeba

et bien sûr avec la salsa, il faut danser. Elle nous a encouragé à nous lever (mais gardez vos masques!) et même avec les distanciations obligées, il y avait une ambiance folle.

Quelle belle soirée!

Et nous voici à nouveau consignés à la maison avec le couvre-feu! Quelle rage! Que va-t-il se passer avec les autres spectacles de la MAC?  (nous avons pris des abonnements).

 

L’Exil est mon pays – Isabelle Alonso – Ed. Héloïse d’Ormesson

Je connaissais l’auteure, Isabelle Alonso, de l’émission de télévision de Ruquier autrefois à 19 h. Ce livre lui ressemble, sympathique, drôle, avenante.

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Troisième roman, de l’auteure.  La narratrice est une petite fille, née en France dans une famille de républicains espagnols. Angel, le père, communiste, métallo, grand lecteur de journaux, a fait la Guerre Civile et des années de prison. La mère, Libertad, est la parfaite mère au foyer, composé de 4 enfants, deux garçons et deux filles. La petite fille parle espagnol à la maison, français à l’école.  Ils ont obtenu la nationalité française et paradoxalement c’est ce qui leur permet de passer des vacances à Madrid.

Lecture facile, agréable, un peu convenue, sans surprise.

La Tresse – Laetitia Colombani

FEMMES

C’est une jolie idée que de tresser les trois brins de trois histoires de femmes et d’entremêler les trois destins de Smita, l’Indienne, intouchable, de Giulia, la Sicilienne et de celui de Sarah la canadienne, l’avocate d’affaires.

Evidemment, ces trois femmes ne se rencontreront pas. Et pourtant leur histoire pourra se mêler. Trois battantes à leur façon : Smita n’accepte pas que le destin de sa fille soit le sien, et celui de sa mère avant elle : videuse des latrines des autres castes. Elle l’enverra à l’école. Giulia, après l’accident de son père perpétuera le savoir-faire de l’entreprise familiale qui fabrique des perruques. Sarah qui a tout réussi aussi bien dans sa carrière que dans sa vie familiale rencontre le cancer.

C’est une lecture sympathique, facile. Il m’a fallu une petite demi-journée pour le lire. J’ai assez vite deviné la chute, quelle importance?

Le silence d’Isra – Etaf Rum

FEMMES

« …Là d’où je viens, le mutisme est la condition même de mon genre, aussi naturel, que les seins d’une femme, aussi impératif que la génération à venir qui couve dans son ventre… »

Là d’où je viens, nous gardons ces histoires pour nous-mêmes. Les raconter au monde extérieur serait une incongruité dangereuse. Le déshonneur le plus absolu. 

Si les femmes n’ont pas la parole, elles lisent, et parfois, écrivent!

C’est donc l’histoire des femmes d’une famille palestinienne de Brooklyn.

1990, Isra, à peine 18 ans est promise à un mariage arrangé, un avenir resplendissant en Amérique. Elle rêve d’un amour partagé, de poésie

Mama soupira. « Bientôt, tu apprendras qu’il n’y a pas de place pour l’amour dans la vie d’une femme. Tu n’as besoin que d’une chose : sabr, la patience »

 

2008, Broolyn. Deya, 17 ans, lycéenne, a déjà éconduit plusieurs prétendants et rêve d’étudier à l’université. Nasser est un jeune homme sympathique et Deya hésite.

Ces mariages arrangés, la soumission des femmes cloîtrées à la maison se transmettent de génération.

Deya avait pris conscience que la plupart des règles que Farida considérait comme importantes ne relevaient pas du tout de la religion, mais bel et bien des règles de propriété arabes

Farida, la belle-mère d‘Isra, la grand-mère de Deya a une très forte personnalité. C’est elle le pivot de la maisonnée qui donne des ordres aussi bien à ses fils qu’à ses belles-filles ou à ses quatre petites filles. Seule Sarah ose se rebeller. Nadine, la jolie, la chanceuse, qui a donné un garçon à son mari tire à peu près son épingle du jeu.

Isra se demanda ce qui avait pu rendre Farida si forte. Elle avait dû subir quelque chose de bien pire que des coups, songea-t-elle. La avait fait d’elle une véritable guerrière. 

Au début, ces femmes soumises, perpétuellement enceintes, qui lavent et plient le linge, frottent les sols, préparent à manger aux hommes qui rentrent tard et les battent, m’ont profondément agacée. Le roman démarre doucement. Il faut persévérer pour deviner que de lourds secrets se cachent.

« Elle distinguait enfin clairement la longue chaîne de honte qui reliait chaque femme à la suivante, elle voyait précisément la place qu’elle occupait dans ce cycle atroce. Elle soupira. La vie était si cruelle. Mais on n’y pouvait pas grand-chose quand on était une femme »

Plus on avance dans la lecture, plus on devine les tragédies. Ce n’est pas seulement le roman de l’enfermement et de la résignation des femmes. Les femmes sont les servantes, les génitrices et les gardiennes de la tradition et de la culture. C’est aussi le roman de l’exil, du refus de l’intégration dans la vie américaine. C’est aussi la tragédie de la Palestine.

Qu’est-ce qui les avait poussé à quitter leur pays pour s’établir en Amérique[…]Sa fille les aurait-elle déshonoré s’ils l’avaient élevée au pays? Quelle importance s’ils étaient morts de faim? Quelle importance s’ils étaient morts d’une balle dans le dos à un check-point, ou asphyxiés de lacrymogènes sur le chemin de l’école ou de la mosquée?[…]Mieux fait de rester et de se battre pour leur terre, mieux fait de rester et de mourir. Toute douleur aurait été préférable à celle de la culpabilité et du remords…

Ce roman qui avait commencé doucement s’avère beaucoup plus riche, plus intense que je ne l’imaginait au début. 

Hasard des programmations : hier sur Arte le merveilleux film Wajdja, film saoudien sur l’enfermement des femmes et leur éducation. Film réalisé par une femme saoudienne qui a une pêche : à revoir!