Les disparus – Daniel Mendelsohn

Le pavé du mois d’Août : plus de 900 pages dans lesquelles j’ai plongé avec grand plaisir.

Immersion totale! Et pourtant ce n’est pas un livre dont on tourne vite les pages, au contraire.  Certaines sont tellement intenses et difficilement soutenables qu’il faut prendre l’air, d’autres sont si denses qu’il faut y revenir.

Et pourtant, l’argument de départ semble mince : six personnes de la famille de l’auteur ont péri pendant l’Holocauste dans la petite ville de Bolechow. Schmiel, le frère du grand père de Daniel Mendelsohn, sa femme et leur quatre filles. Comment imaginer 930 pages pour apprendre ce qui paraît si simple?

« C’était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif que je m’étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais comment? »..

Mendelsohn conduit une véritable enquête qui le mènera de l’Ukraine à l’Australie, d’Israël, en Suède….une odyssée, pour cet helléniste dont j’ai tant aimé le livre, Une Odyssée, Un père, un fils une épopée. Ses voyages le conduisent à rencontrer les témoins oculaires de ces disparitions, ou des personnes ayant connu les disparus.

Evidemment, je pense à Chaghall….

Nous sommes  conviés à des rencontres avec de nombreux personnages originaires de Bolechow ou Bolekhiv (comme on l’appelle maintenant que la ville est ukrainienne), le plus souvent des juifs très âgés, parlant yiddish ou polonais, mais aussi d’ukrainiens qui ont été témoins du massacre, mais aussi des enfants de la génération de l’auteur, ses frères et sa sœur qui participent à l’enquête, et les cousins… Ces rencontres sont l’occasion de chaleureux repas de cette cuisine ashkénaze partagée sous tous les climats des 4 continents abordés.

C’est un texte plus littéraire qu’historique. A chaque occasion l’auteur se pose la question essentiel pour un écrivain. Comment raconter une histoire.  Mendelsohn se met en scène en tant que raconteur, comme l’avait été son grand-père, le frère de Schmiel, le disparu :

« Il ne recourait pas au procédé évident de commencer par le commencement et de finir par la fin ; il préférait la raconter par de vastes boucles, de telle sorte que chaque incident, chaque personnage, mentionné pendant qu’il était assis, là, sa voix de baryton déchirante oscillant sans cesse, avait droit à sa mini-histoire, un récit à l’intérieur du récit, de telle sorte que l’histoire ne se déployait pas (comme il me l’a expliqué un jour) comme des dominos, mais plutôt comme des boîtes chinoises ou des poupées russes, chaque évènement en contenant un autre, et ainsi de suite…. »

Mendelsohn est aussi un érudit, un spécialiste des textes anciens, il va confronter l’histoire qu’il racontera à l’Histoire primordiale, à la Genèse, Bereichit, la création, à l’histoire de Caïn et Abel, occasion d’aborder les tensions entre frères, à l’histoire du Déluge et de Noé, à celle de Lot, question d’envisager l’annihilation des êtres vivants ou  des villes de Sodome et Gomorrhe, le parallèle avec la liquidation des Juifs de Bolechow m’apparaît évident. Mendelsohn ne se contente pas d’allusions, il cite en détail les commentaires de Rachi et plus récents d’un  commentateur moderne.

« mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent? »

L’auteur nous emmène par cercles concentriques, comme la =genèse, comme Homère dans l’Odyssée. Il se met en scène racontant une histoire.

« Etre en vie, c’est avoir une histoire à raconter. Être en vie, c’est précisément être le héros, le contre de toute une vie. Lorsque que vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort. »

Pour raconter l’histoire de ses six disparus, il faut interroger les gens qui les ont intimement connus, les amies d’enfance de Lorka, Frydkan et Ruchele, les filles dont il ne connait même pas les prénoms au début de ses recherches ne connaissant que « quatre superbes filles ». Chaque détail compte, la façon de porter un cartable, les amoureux si elles en ont eu….

Quelles richesses dans ce livre! Combien de thèmes évoqués. Thèmes familiaux, comme les rapports entre les frères et soeurs, les souvenirs qu’on préfère taire et qui sortent par mégarde, les récits déformés au cours des souvenirs….

Finalement, comme dans un roman policier, par une combinaisons de hasards, par la ténacité des enquêteurs, la vérité apparaît, Daniel Mendelsohn retrouve les circonstances précises de la mort d’au moins deux de ses disparus, le lieu précis, qui existe encore des décennies plus tard….

Christophe Colomb et autres Cannibales – Jack D. Forbes

MASSE CRITIQUE de BABELIO

Encore une surprise de la Masse Critique! Je ne m’attendais pas du tout à lire cet essai , merci à Babélio et au Passager clandestin (l’éditeur).

Paru en français en 2018, cet ouvrage a connu diverses versions en anglais, la première en 1979, en 1992 puis révisée en 2008. Le texte est précédé de la Présentation de l’éditeur d’une trentaine de pages qui contextualise le texte en le résumant un peu trop à mon goût. On perd le plaisir de la découverte.

Dans l’introduction, l’auteur se pose les questions cruciales :

« ….pourquoi la culture dominante estelle animée d’une passion destructrice aussi atroce, aussi implacable, aussi démentielle, génocidaire, écocidaire, suicidaire? »

et, un peu plus loin:

«  Comment un groupe d’individus, quels qu’ils soient et quel que soit leur degré de folie et de stupidité peut-il arriver à détruire la plan_te sur laquelle il vit? »

Questions malheureusement d’une urgente actualité. 

Celui qui les pose se situe du côté des Amérindien, ce ceux que Christophe Colomb et les conquistadors ont décimé les tribus qu’ils considéraient « sauvages ». Pour Forbes, la sauvagerie, qu’il qualifie de cannibalisme, est du côté du colonisateur. Seule, la folie, la démence peut expliquer les méfaits de la colonisation. Et à cette démence, il donne nom wetiko. 

Si l’histoire est écrite par les vainqueurs (les colonisateurs) Forbes va écrire une autre histoire, du point de vue des colonisés, des exterminés, des Amérindiens, mais pas seulement.

Et, cette démence wetiko a des conséquences incalculables. Détruisant le rapport que les hommes ont à la Terre-mère, à la nature, les conséquences sont politiques et sociales, mais aussi religieuses, écologique, asservissant les « primitifs » et les femmes.

En 17 chapitres, l’auteur aborde aussi bien le cannibalisme « consommer la vie d’autrui » avec pour symptôme le plus flagrant, la colonisation, le génocide des Amérindien et l’esclavage. Il décrit le colonisateur comme brutal, cupide, arrogant. Il montre ensuite comment les peuples colonisés ont contribué à leur propre destruction en perdant leur culture et en se laissant européaniser. 

Il généralise son analyse au terrorisme. Les véritables terroristes ne sont peut-être pas ceux qu’on pense?

Par le même raisonnement il s’attaque au patriarcat « violence masculine, subordination féminine »

Sans oublier le rapport à la nature et à la problématique de l’écologie!

On ne peut que souscrire à cette analyse de la par des victimes de la colonisation.

Cependant, les bonnes intentions ne font pas toujours la meilleure littérature. Beaucoup de redites. Surtout le concept wetiko me semble un peu trop étendu. Une fois qu’on a constaté la folie, que fait-on? En revanche j’ai beaucoup aimé les passages faisant allusion aux mythes amérindiens, j’aurais aimé en apprendre plus.

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Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

 

Coïncidence! La semaine dernière deux expositions m’ont conduite à ce livre : la première sur le Japon de l’ère Meiji au Musée Guimet  et Dorothea Lange au Jeu de Paume où un reportage est justement consacré à l’internement des citoyens d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale en Californie. Enfin, au Théâtre des Quartiers  d’Ivry, la pièce Certaines n’avaient jamais vu la mer se donne à partir de la semaine prochaine et j’avais depuis un certain temps réservé des places.

« Sur le bateau ,nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté[…]Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent de partir à notre tour…’

Est-ce un roman ou un récit incantatoire? Chœur racontant le destin de petites filles japonaises mariées à un inconnu de l’autre côté de l’océan, pour conjurer la pauvreté ou le mauvais sort. Le rêve américain a aussi tenté les japonais qui ont cherché fortune en Californie. Ils ont envoyé des photos prometteuses aux marieuses de l’archipel.

« Sur le bateau, nous nous interrogions souvent : nous plairaient-ils? les aimerions nous? Les reconnaîtrions-nous d’après leur portrait quand nous les verrions sur le quai? »

« Sur le bateau nous étions dans l’ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses. Nous savions coudre et cuisiner. Servir le thé, disposer des fleurs et rester assises sans bouger sur nos grands pieds pendant des heures en ne disant absolument rien d’important »

Brutale déconvenue! Leur nuit de noce a ressemblé à un viol. On ne les attendait pas pour faire des bouquets délicats mais pour bêcher, sarcler, cueillir fraises pois ou haricots, travailler comme des hommes et tenir le ménage.

 

 

 

Vingt ans après leur arrivée, elles ont donné naissances à des enfants américains, se sont intégrées dans leurs quartiers japonais. Certains ont de petits commerces, des exploitations agricoles.

7 décembre 1941 : Pearl Harbor, les Etats Unis entrent en guerre contre le Japon. Pourtant citoyens américains modèles, les Japonais sont déportés. Cet internement documenté par Dorothéa Lange, mais peu connu, est dévoilé par ce livre.

 

 

 

 

An Odyssey – A Father, a Son and an Epic – Daniel Mendelsohn

LIRE POUR LA GRECE

Lire Homère sous un olivier

C’est Dominique   qui m’a donné envie de lire le livre de Mendelsohn paru récemment en français, Une Odyssée, un père, un fils, une épopée. Et je la remercie encore ici pour cette découverte et son billet très intéressant. Comme je préfère toujours, à l’écrit comme au cinéma, la Version Originale, j’ai téléchargé An Odyssey en anglais.

L‘Odyssée m’a toujours accompagnée.  Depuis mon enfance,  avec les Contes et Légendes. Plus tard, j’ai lu  le texte d’Homère. Malheureusement, j’ai abandonné le Grec ancien et je n’ai jamais été capable de le lire en VO.  Dans le livre de Mendelsohn , le père a délaissé l’étude du latin avant d’aborder Virgile….Mon meilleur souvenir de lecture de l’Odyssée fut à Ithaque : assise sous un olivier, j’avais lu les passage  racontant le retour d’Ulysse.  Cet été, nous avons visité la Grotte de Calypso sur Gozo et celle de Polyphème à Himarë (Albanie) ….

Il fallait donc que je lise Mendelsohn!

Le narrateur, Dan Mendelsohn, professeur d’université, organise un séminaire autour de l’Odyssée. Son père, octogénaire, propose de le suivre.  Ils partent ensuite en croisière à la suite d’Ulysse...Une intimité d’établit entre le père, un mathématicien peu communicatif et son fils qui  le connait mal. Au cours du récit, vont se mêler intimement les deux récits, celui de l’Odyssée qui est la trame, et le récit familial qui se construit au fil du séminaire puis du voyage.

Ithaque

Mendelsohn suivra scrupuleusement le plan de l’Odyssée : noté en grec PROEM (invocation) TELEMACHIE (Education) – APOLOGOI(aventures, racontée par Ulysse aux Phéaciens) – NOSTOS -(Retour)  ANAGNORISIS (Reconnaissance) – SÊMA(monument funéraire). Le séminaire est très rigoureux, les vocables grecs sont soigneusement étudiés et traduits. La pédagogie est intéressante – classe inversée dirait-on aujourd’hui – les étudiants lisent 2 livres avant la séance, posent leur questions et continuent éventuellement la discussion par mail.

Jay, le père, joue un rôle non négligeable dans la  discussion autour du texte. Il n’aime pas Ulysse, et récuse le statut de Héros. Ulysse ou plutôt Odysseas, est pleurnichard, il ne triomphe des épreuves que grâce à l’aide des Dieux qui le sortent de pétrins dans lequel il se met lui-même par vantardise.

La Telemachie donne le rôle principal à Télémaque, fils d’Odysseas, qui ne connaît pas son père. Athéna, l’envoie à Pylos auprès de Nestor puis à Sparte rencontrer Ménélas et Hélène. Ces voyages et ses rencontres lui servent d’instruction, il rencontre les héros de la Guerre de Troie qui lui parlent d’Odysseas, et apprend les difficultés du marriage avec le drame d’Agamemnon. On pourrait parler de roman de formation ou d’apprentissage.

Parallèlement Jay, le Père, et Daniel, le fils évoquent un voyage qui les a déjà réuni avec un retour « en cercles » . De cercles, de boucles, il sera souvent question dans ce livre. Comment naviguer très longtemps (dix ans, moins 7 ans dans la grotte de Calypso) pour parcourir la distance finalement courte entre Troie et Ithaque? En faisant de nombreux détours, des boucles, des digressions dans le récit. L’auteur suivra donc cette démarche. Comme dans le récit homérique certains épisodes sont contés à plusieurs reprises, parfois même doublés si on imagine que Circé et Calypso étaient peut être une seule et même nymphe.

Les aventures Apologoi, retracent le périple d’Odysseas en Méditerranée. Le héros en fait le récit aux Phéaciens. Mais Ulysse est un menteur et un vantard. Quel crédit doit-on lui accorder? Autre grief de Jay à l’encontre d’Ulysse : il rentre seul, il a abandonné ses compagnons; quel chef de guerre oserait se présenter sans ses soldats au retour de la guerre?

Nostos, le retour, est à l’origine de notre mot nostalgie. Il y seera question du retour à Ithaque, retour simultanée d’Ulysse et de Télémaque avec une histoire de chiens qui m’avait marqué autrefois. Dans la famille Mendelsohn, il y a aussi un épisode de chien enragé qui aurait marqué la personnalité de Jay. tout au long du livre, le fils reviendra à cette histoire qui lui paraît cruciale. Episode qui sera raconté selon différentes versions selon différents témoins. Tout au long du livre le professeur exercera le même esprit critique sur le texte ancien que sur le roman familial.

Anagnorisis : Odysseas doit se faire reconnaître, Argos, le chien, Eumée, le porcher fidèle, la nourrice Eurycléia le reconnaîtront. Il en sera autrement pour Télémaque et Pénélope. Tout d’abord parce que Odysseas se cache sous l’identité d’un pince Crétois (encore les fameux mensonges crétois!) . La preuve finale est celle du lit d’Ulysse (en parallèle un lit que Jay avait bricolé pour son fils enfant). C’est aussi l’occasion d’une déclaration d’amour de Jay pour sa femme, la mère de Daniel.

La croisière ne nous apprendra guère plus sur l’Odyssée, le séminaire est terminé, père et fils profiteront de cette occasion pour mieux se connaître. Le père se révélera un personnage charmant,  apprécié en société, et même audacieux loin du mathématicien silencieux et rigide que son fils avait présenté au début de l’ouvrage. La croisière n’atteindra pas Ithaque : élégant remplacement de la visite de l’île d’Ulysse par la récitation du poème de Cavafy qui est mon poème préféré.

Sêma : monument funéraire, monument funéraire d’Achille ou du marin Elpenor. On pressent le décès du père. Le monument que son fils lui érige n’est-il pas l’ouvrage tout entier?

Lecture passionnante, commentaire érudit, émouvante histoire d’une rencontre tardive entre un père et son fils, une Odyssée inattendue.

Lire aussi le billet de claudialucia

 

Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

HOMMES EN NOIR

J’ai des sentiments ambivalents quand, dans nos métropoles, non pas dans des contrées exotiques, des hommes ou des femmes choisissent de se distinguer par leur costume. D’une part, j’apprécie que la monotonie soit ainsi brisée, que l’uniforme citadin ne soit pas endossé : un sari coloré, un turban sénégalais, une djellaba élégante….D’autre part, je me demande ce qui pousse certains à se coiffer en pleine canicule d’un large bonnet de fourrure. Les gamines de l’école Otzar HaTora près de chez moi qui sortent telles une volée de corbeaux ou de pies, affublées quelle que soit la saison de bas opaques et de manches longues, me font pitié. Sans parler de nikab. Barbes broussailleuses semblent partagées par nombreux ultras de toutes confessions.

« Grâce à trois principes méritoires, les enfants d’Israël furent délivrés d’Egypte : ils ne modifièrent ni leurs noms, ni leur langue,  ni leurs vêtements[….]Le but en est la ghettoïsation volontaire. Se distinguer par sa langue et sa tenue permet de réduire au minimum les échanges avec le monde extérieur, et contribue à vous maintenir à l’écart. Limiter l’éducation profane et le savoir venu de l’extérieur tient à distance les idées étrangères. Interdire les médias et les divertissements populaires préserve de la tentation. »

Dans le cas de Shulem Deen, il s’agit de juifs ultra- orthodoxes, américains. A ce sujet j’ai lu avec beaucoup d’intérêt Hadassa de Myriam Baudouin racontant l’année d’enseignement d’une québecoise dans une école de filles de la communauté hassidique de Montréal. J’avais aimé le rapport chaleureux de l’institutrice à ses élèves, déploré le sort des filles enfermées dans leur rôle de mère, d’épouse. C’est un livre plutôt tendre et relativement léger par rapport à celui de Shulem Deen témoignage d’un homme qui perd la foi, s’éloigne puis est rejeté de la communauté.

Si le rôle traditionnel des filles n’est guère enviable, je n’avais pas mesuré l’enfermement des garçons. Dans la communauté skver les garçons sont voués uniquement à l’étude des livres saints. Le narrateur avait choisi de s’y intégrer, il avait été subjugué par la chaleur de l’accueil

. »..fit resurgir dans ma mémoire les souvenirs de mon premier tisch au sein de la communauté skver – les chants m’avaient captivé, l’accueil chaleureux que m’avaient réservé les fidèles, des adolescents de mon âge qui m’avaient serré la main et invité à prendre place sur les gradins, les hommes bourrus qui m’avaient tendu les assiettes bien garnies de poulet … »

Les adolescents étaient endoctrinés par un mentor.

« Au fil du temps, j’en viendrais à considérer Avremel comme une sorte de Savonarole du monde hassidique  un fanatique si caricatural qu’il en devenait caricatural. »

Enfermés dans leur monde, sans parler Anglais pour certains, mariés sans avoir rencontré leur promise. Ils sont complètement déconnectés du monde extérieur. Shulem, chargé de famille, doit trouver les moyens financiers de nourrir ses enfants. Il n’est aucunement préparé au monde du travail. Pourquoi le serait-il? tout un système d’assistance existe pour éviter que les hommes ne sortent de la communauté.

Dans ce livre, Shulem raconte pas à pas ses premières ouvertures qui sont autant de péchés contre les règles établies. La radio est le premier interdit qu’il franchit, timidement, puis Internet – paradoxalement Internet ne subit pas la censure totale qui prohibe la télévision – Internet et l’ordinateur lui permettra de trouver un travail comme programmeur, mais aussi de s’affranchir complètement de ses doutes : il perdra la foi et ouvrira un blog.

On assiste à l’ouverture d’esprit du héros mais en même temps à son rejet de la communauté. Déménagement, puis divorce. Schulem croyait se libérer en rejoignant le monde moderne, il trouve la solitude et perd l’affection de ses enfants. Il perd meme son travail.

« Nous avons le moyen de le détruire, financièrement et affectivement »

La violence de la réaction des hassidim est effrayante. Ce témoignage est poignant. 

Finalement je me félicite de la laïcité à la française, le communautarisme anglo-saxon permet à ces communautés ultras de prospérer sans limite.

 

Lire le billet de Dominique.

Peter MANSEAU – Chansons pour la fille du boucher

MANSEAULITTÉRATURE AMÉRICAINE

Peut-on traduire du Yiddish en étant irlandais ? Peut-on raconter l’épopée du « dernier poète yiddish »  sans être juif ?

Ces  Chansons pour la fille du boucher raconte l’épopée d’Itzik Malpesh,

« la route est longue de Kichinev à Baltimore » surtout quand elle commence par un pogrom, passe par Odessa quand éclate la guerre de 14 puis la Révolution, puis par New York. L’histoire du « poète juif » alterne avec les notes du traducteur ancien-futur séminariste, qui, cherchant du travail met à profit ses connaissances de l’alphabet hébreu, pour classer des ouvrages en yiddish, tombe amoureux d’une fille dont le trésor le plus cher est un paquet de lettres écrites en yiddish.

Les 550 pages de ce roman se lisent vite. Lecture facile, comme un roman d’aventures. On veut savoir comment l’enfant échappera aux voleurs d’enfants pour la conscription du Tsar, s’il retrouvera à Odessa la fille du boucher dont il est amoureux, comment il émigrera en Amérique, contre son gré….

Le roman soulève aussi des questions intéressantes. Celles de la traduction, dans les notes du traducteur  est-ce un bon traducteur ? ou les poèmes du « dernier poète yiddish » sont-ils si mauvais ? Surtout celle de la valeur des mots, du pouvoir de la littérature quand à la yeshive, Chaïm fait découvrir la littérature russe en vendant Dostoievski à la page. L’enfant se rend compte qu’il lit beaucoup plus de russe qu’il le pensait. La valeur de la poésie. Le métier d’imprimeur qu’il apprend à Odessa. Est-ce un  hasard si Itzik quitte Odessa chargé d’emporter des caisses de caractères d’imprimerie à New York ? Et si ces caractères n’ont plus cours devant le linotype…Si New York compte tant de poètes yiddish qu’ils se retrouvent tous devant une machine à coudre ?

L’autre question récurrente est celle de l’identité. Pourquoi le traducteur catholique a appris le Yiddish. Pour devenir un autre ?

Melting pot que cette Amérique qui s’est approprié le Yiddish et l’histoire de ces émigrants devenus de bons américains. Est-il vrai que Colin Powell  aurait conversé en Yiddish avec Itzhak Shamir ?

Même si la lecture est agréable il manque quelque chose de l’ordre de la simplicité, de l’authenticité de la saveur de la littérature yiddish des Singer  que j’aime tant.

Le dernier testament de Ben Zion Avrohom – James Frey

LITTÉRATURE AMÉRICAINE

J’aurais dû me méfier d’un livre qui arbore sur sa tranche des taches d’encre rouge faisant penser à du sang. Convaincue par le billet positif d’une amie, j’ai passé outre ce signe.

Le style « parlé » m’a désagréablement surprise, pauvreté du vocabulaire, abondance de vulgarités – un « gros mot » ne me choque pas, mais les « putain » et « enculé » répétés deviennent lassants.

La construction, en revanche, est intéressante: ce testament comporte les récits de 12 témoins, comme les 12 apôtres,  dont 4 se nomment Mathieu, Luc, John et Marc comme les 4 évangélistes – clin d’œil pour l’histoire d’un Messie. L’analogie aurait pu être plus approfondie…Faire intervenir des personnages aussi différents qu’une adolescente-mère dominicaine, un rabbin orthodoxe, un médecin, un avocat, un curé catholique, un évangéliste,  aurait pu être l’occasion de changements de ton et de registre. L’auteur n’a pas exploité cette possibilité.

Le message est aussi excellent : tolérance contre intégrisme. Provocation contre conservatisme puritain.

Malheureusement, il est bien peu crédible ce Messie! Ses miracles s’opèrent d’un sourire, d’un attouchement. Son discours est simplissime, les hippies étaient autrement plus inventifs. Le Messie est plutôt le gourou d’une secte éphémère. La provocation, un pétard mouillé.