Martin Eden , un film de Pietro Marcello (DVD)

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai raté le film de Pietro Marcello, en salle à cause du confinement et il ne s’est libéré à la Médiathèque que récemment. J’étais très impatiente de visionner cette adaptation napolitaine du roman de Jack London qui m’avait beaucoup intéressée. C’est un peu dommage de le découvrir sur le petit écran,  depuis la pandémie, on se contente de moins. 

Il y a quelques années, deux blogs amis de Claudiaducia et Wens publiaient une rubrique « un livre, un film » que je lisais avec curiosité. Ils seraient plus qualifiés que moi pour cet article.  J’ai parfois du mal avec les adaptations.  Quand je viens de terminer un livre, je me suis fait une image mentale des héros ;  découvrir les traits de tel ou tel acteur me perturbe. Le réalisateur peut accorder une moindre importance à des scènes qui me paraissaient capitales. Faire tenir une œuvre de 600 pages en 1h30 ou 2h de film nécessite d’opérer des coupures. 

Un film  fidèle qui colle exactement au livre risque de l’affadir. L’idée de dépayser l’action, de la situer à Naples m’a séduite. J’aime cette ville, ses rues populeuses cadrent bien avec l’esprit du livre. Luca Marinelli est un Martin Eden convaincant, aussi bien en marin mal dégrossi qu’en apprenti écrivain, vers la fin,  décadent, il est moins séduisant mais bien dans l’esprit du personnage. Elena-Jessica Cressy m’a semblé plutôt falote, il lui manque l’éclat de la  Ruth du roman. Les étapes de l’apprentissage de Martin suivent la progression du livre. En revanche, avec le dépaysement de l’action, j’aurais aimé plus de couleur locale dans les luttes politiques.

Si le déplacement géographique ne m’a pas gênée, au contraire, le déplacement temporel  dans une modernité  floue m’a perturbée. La famille de sa sœur et son beau-frère est installée devant la télévision, années 70? 80? Des images bleues ou sépia montrent un magnifique trois-mâts d’un autre siècle.

London, au tout début du 20ème siècle découvre la philosophie avec Darwin, Nietzsche et Spencer, dans le film il ne reste que l’illustre Spencer, peut-être Marx et Gramsci auraient été plus couleur locale?

Une soirée agréable mais pas le grand film que j’espérais!

 

Trois Anneaux – un conte d’exils – Daniel Mendelsohn – Flammarion

LA COMPOSITION CIRCULAIRE : UNE LECON D’ECRITURE

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« Un étranger arrive dans une ville inconnue après un long voyage. Ce fut un voyage sinueux et semé d’écueils ; l’étranger est fatigué. Il approche enfin de l’édifice qu’il habitera un certain temps et, laissant échapper un léger soupir, il avance vers l’entrée, dernière étape, brève, du chemin improbable et détourné qui l’a conduit jusqu’ici. Il a peut être quelques marches, qu’il gravit d’un pas las. Ou bien d’une arche floue se fondant à l’obscurité béante, comme quelque personnage mythologique disparaissant dans la gueule d’un monstre. Ses épaules ploient sous le poids des sacs qu’il porte, les deux sacs contiennent désormais tout ce qu’il possède, à l’exception de la femme et de l’enfant. Il a fait son bagage à la hâte. Qu’emporter? Qu’est-ce qui est le plus précieux? L’un des sacs contient probablement des livres. »

Un conte d’exils : Odyssées, exil  des Byzantins à la chute de Constantinople, copistes, poètes philologues qui apportèrent la culture de l’Antiquité, exil des protestants français en Prusse, exil des Juifs fuyant le nazisme….

Voyage sinueux, chemins détournés, Ulysse « polytopos » aux mille détours, l’écriture peut aussi être digression, déviation, tours et détours…..Mendelsohn, au terme de la longue enquête  à travers le monde qui a conduit à la rédaction des Disparus rentre très éprouvé. Il a des difficultés à se remettre à l’écriture, commence ce qui va devenir Une Odyssée : un père, un fils, une épopée . Son éditeur lui conseille de rompre le récit linéaire et d’adopter une composition circulaire. Cet usage de la digression est le procédé qu’Homère a utilisé en greffant un épisode nouveau au beau milieu des chants III et IV : l’apparition d’Athéna sous la forme de Mentor à Télémaque lui conseillant de partir à Pylos et  à Sparte . Ce procédé est récurrent chez Homère :

« Le goût des Grecs pour la façon dont, paradoxalement, la digression et la « variété » aristotélicienne peuvent davantage mettre en valeur un thème plutôt que l’éclipser »

Selon le principe de la disgression, parcourant des cycles, les trois anneaux gravitent autour de trois écrivains.

Réfugié à Istanbul, en 1936, comme nombreux universitaires chassés par le régime nazi, Auerbach, spécialiste de littérature comparée y rédige son Mimesis avec l’idée de littérature universelle, Weltlitteratur, concept déjà développé par Goethe. Et comme de juste, Mendelsohn fait une digression passionnante sur le Divan persan traduit par Goethe, qui a réuni ses poèmes dans le recueil : le Divan d’Orient et d’Occidentsans oublier le détour par Evliya Celebi

La deuxième partie intitulée L’éducation des Jeunes Filles a pour centre de gravité le Télémaque de Fénelon. Et l’on en revient évidemment à Ulysse! Elégant détour par la Crète où un des cousins de Fénelon combattit avec les troupes vénitiennes. On boucle la boucle en retournant à Berlin au Lycée Français qui a donné son titre à l’anneau autour de Auerbach. L’Education des Jeunes filles évoque les Jeunes Filles en Fleur et on découvre qu’il est possible de réunir Guermantes en passant par le côté de chez Swann.

Le troisième anneau a pour personnage principal Sebald (avec ses Anneaux de Saturne) que je ne connais pas du tout mais que Mendelsohn me donne furieusement envie de lire. Il revient au début du livre commencé avec Les Disparus illustrant encore la composition circulaire

C’est un livre  riche, construit  intelligemment et une lecture qui suscite des envies de nouvelles lectures. Cependant je ne recommanderais pas ce livre pour découvrir Mendelsohn. Pour profiter des Trois Anneaux il convient d’avoir lu Les Disparus (qui est un chef d’oeuvre) et Une Odyssée (également un grand livre) pour profiter de ces contes d’exil. 

 

Dans la Forêt – Jean Hegland

APRES LA CATASTROPHE…..

Avant la pandémie de Covid, je lisais peu de dystopies, préférant les romans qui s’ancrent dans le réel.  La Science-Fiction m’agace . La réalité depuis quelques mois est devenue si bizarre que je me suis lancée dans la lecture de livres que j’aurais évités auparavant. 

Le peu de goût pour les romans post-apocalyptiques  m’a fait reculer la lecture de Dans la Forêt, malgré les critiques élogieuses des blogueuses que je lis. Qu’écrire après 598 critiques sur Babélio?

Sorti en 1996 en anglais, et en 2017 chez Gallmeister, il est d’une criante actualité. Je n’aurais jamais imaginé  l’Effondrement de notre civilisation envisageable dans un futur proche. Les survivalistes s’installant en autarcie au fond des forêts me semblaient de doux dingues. La forêt qui a brûlé en Californie, en Australie en Amazonie, les inondations ravageuses, les cyclones, les canicules et maintenant la pandémie sont-ils les préliminaires de la Catastrophe?

L’auteur ne décrit pas les circonstances de cette effondrement,  seulement les effets que  Nell et Eva perçoivent de loin : pannes d’électricité,  du téléphone, du carburant, fuite des habitants des villes, maladies mortelles….Les parents des deux jeunes filles ont acquis une maison en pleine forêt loin de la civilisation, ils n’ont pas scolarisé leurs filles, cultivent un potager, ont prévu une citerne et une récupération des eaux de pluies et du ruisseau. Elles sont moins tributaires que d’autres de la disparition  des services modernes. Pour elles, la catastrophe, c’est la perte  de leur mère morte du cancer, puis, quelques mois plus tard l’accident qui coûte la vie à leur père. Elles ont du bois, des conserves, un générateur pour tenir des mois. Le temps que la situation reviennent à la normale. Pensent-elles.

Le roman est le journal de bord de Nell, qui prépare les test d’entrée à Harvard. Il commence le jour de Noël quand sa sœur Eva lui a offert un cahier retrouvé derrière une commode. Les deux sœurs tentent de maintenir la routine quotidienne : Nell lit l’encyclopédie, Eva s’entraine à danser. Elles évoquent le temps « d’avant », leurs parents, leurs sorties…font l’inventaire des ressources. L’ancien amoureux de Nell partage quelques jours avec elles avant de lui proposer de rejoindre la Côte Est où – paraît-il – la vie normale serait revenue. Va-t-il séparer les deux sœurs? Nell laissera filer l’amoureux pour rester avec Eva. Alors que les vivres vont manquer, elle font revivre le potager.

On s’attache à ces deux jeunes femmes, à leur complicité, leur tendresse, leurs disputes parfois. On découvre avec elles toutes les richesses de la forêt qui devient nourricière. On rencontre aussi d’autres femmes – des indiennes – qui y ont survécu en solitaires.

Poétique, tendre, inventif….

J’ai adoré.

La fin, en revanche m’a un peu gênée. mais je n’en dirai pas plus.

 

 

Opération Shylock – Une confession – Philip Roth

LITTERATURE AMERICAINE/ISRAEL

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C’est encore dans le blog de Kathel que j’ai trouvé  ce livre! Depuis un moment je n’avais pas lu Philip Roth.  Avec le temps de lecture octroyé par le confinement (oui! la lecture est essentielle comme manger et boire) ce pavé (650 pages en poche) me semblait tout à fait indiqué. 

Opération Shylock, un tel titre suggère un thriller, de l’espionnage…

Thriller? Sûrement pas, le rythme est paresseux avec des digressions incroyables.

Espionnage, presque, Roth embauché par le Mossad, qui l’eût cru?

Shylock ? Nous digressons sur Shakespeare : Roth, très littéraire, nous emmènera aussi du côté de Dostoïevski. Shylock , « Trois mille Ducats » ,le marchand de Venise, l’archétype du Juif. Il sera question d’antisémitismeC’est même un des thèmes principaux du livre. Paroxysme de l’antisémitisme : on assiste à des audiences du  procès de Demjanjuk (Ivan le Terrible de Treblinka) à Jérusalem. Antisémitisme ordinaire, en Ukraine, Pologne ou aux Etats Unis. Même un burlesque club des Antisémites Anonymes sur le modèle des Alcooliques Anonymes, ayant pour but de désintoxiquer des antisémites repentants. Comédie et tragédie mêlés, comme souvent, dans un humour juif ravageur. 

Une confession? on pense plus à une psychanalyse qu’à l’aveu d’une faute. Auto-analyse, Freud fait partie de la culture juive newyorkaise, comme chez Woody Allen ou chez d’autres. Hilarante comparaison entre l’injonction de se taire, ou de cesser la médisance, d’un rabbin Polonais Hofetz Haïm et celle de parler de Freud. 

L’histoire commence par la convalescence de Philip Roth atteint d’une grave dépression, effet secondaire d’un médicament  : l’Halcion. Tout juste guéri, l’écrivain se met au travail : il a prévu une série d’entretiens avec Aharon Appelfeld  qu’il va rencontrer à Jérusalem en janvier 1988, début de la Première Intifada alors que se déroule le procès Demjanjuk.

A Jérusalem, Roth rencontre son sosie qui, non seulement lui ressemble physiquement, mais qui prétend s’appeler également Philip Roth.  Il usurpe son identité  pour profiter de la notoriété de l’écrivain afin de  rencontrer des autorités (Lech Walesa, et pourquoi pas Yasser Arafat à Tunis). Le faux Philip Roth est le promoteur d’un mouvement politique :  le diasporisme qui prétend au retour des Juifs Ashkénazes en Pologne, Roumanie et Allemagne (d’où il proviennent). Cette thèse scandaleuse fait l’affaire des Palestiniens. 

Etrangement, Philip Roth ne dénonce pas cette usurpation d’identité et ne s’entoure pas d’avocats chargés de clarifier cette affaire. Au contraire, il s’amuse du romanesque de la situation, s’empêtre dans des situations scabreuses et soutient les thèses improbables du diasporisme. On ne sait plus qui est qui, qui pense quoi . L’écrivain voit dans le thème du double une contradiction intéressante stimulant son imagination. Pour s’y retrouver (et pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu il nomme l’autre Philip Roth Moishe Pipik,  surnom enfantin qu’on attribue aux enfants qui font les intéressants, Moishe petit-nombril,  surnom péjoratif pour rabaisser l’imposteur? Le roman, la confession, ne serait-il pas nombriliste? On est pris parfois d’un doute, ce dédoublement de la personnalité ne serait-il pas plutôt imputable à l’Halcion, le médicament aux effets secondaires psychiatriques? 

Les péripéties sont tellement invraisemblables qu’on navigue à vue. Et si l’opération Shylock était  une manipulation habile? En plus de cette intrigue compliquée, Roth nous raconte des souvenirs d’enfance. Il fait des détours par des références littéraires ou philosophiques. J’ai le tournis et je suis tentée d’abandonner ce maelstrom quand il expose des délires antisémites difficiles à lire (j’ai sauté des paragraphes entiers). Et culot  incroyable, Houtzpah phénoménale!  il ose, après 577 pages, terminer le livre par un épilogue : En général les mots gâchent tout.

Contagion – Lawrence Wright

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à Babélio et aux éditions du cherche-midi pour m’avoir offert un nouvel opus à ma liste de lecture taguée « épidémies » qui commence à s’allonger depuis Les Fiancés de Manzoni (1842), La peste écarlate de Jack London (1912),La Peste de Camus ( 1947), Le Hussard sur le toit de Jean Giono (1951), le 6ème jour de A Chahine (1960), Némésis de Philip Roth (2010) pour les plus classiques, qui sont tous des chefs d’œuvres. Plus récents : L’Année du Lion de Deon Meyer (2017 en français) et  Les samedis de la Terre d’Erri de Luca et Contagion de Paolo Giordano qui sont des essais suite au confinement récent. Il y en a d’autres que j’ai oubliés. Contagions  de Lawrence Wright (2020) ne joue pas dans la même catégorie. La référence « Prix Pulitzer » qui figure sur la couverture concerne un autre ouvrage Looming Tower et il récompense un essai et non pas une fiction.

Contagion est donc une fiction, un thriller  paru au bon moment, en pleine pandémie de Covid-19. Je l’ai ouvert avec beaucoup de curiosité . Lecture facile avec des chapitres courts, un bon rythme, des personnages identifiables, des références à l’actualité qui font tilt. Il est enrichi de nombreuses explications scientifiques ;   l’auteur remercie  les universitaires, vétérinaires et épidémiologistes consultés pour l’écriture du roman. J’ai appris de nombreuses notions sur les virus et l’immunologie qui complèteront tout le savoir que les journalistes nous dispensent dans les médias.

Cependant la vision très américaine de l’épidémie m’a souvent agacée. La division binaire Etats Unis/Russie articule toutes les analyses politiques. Quelle importance cette pandémie dans le monde à côté des manigances des services secrets américains ou russes? D’ailleurs, le « monde entier » est fort peu représenté en dehors de l’Arabie Saoudite et des Emirats , alliés des américains et le Petit Satan, l’Iran soutenu par le Grand Satan, Poutine. On oublie bien vite l’Indonésie d’où est partie l’épidémie. Quant à l’Afrique, la Chine et l’Europe…

Peut être ce livre me fait mieux comprendre les thèses conspirationnistes qui ont cours sur les réseaux sociaux? Cette guerre bactériologique a, certes donné lieu à des recherches de chaque côté du rideau de fer. Je me souviens du slogan Nixon-la-Peste du temps où j’étais étudiante dans les années 60.

C’est d’ailleurs l’aspect le plus intéressant de l’histoire. On découvre le côté très sombre du héros Henry Parsons qu’on suit avec empathie pendant 400 pages, père et mari attentionné, chercheur scientifique intelligent, médecin dévoué…

En revanche, les moyens de lutte contre l’épidémie sont traités très superficiellement. Le confinement de l’Arabie cessera quand le Royaume entrera en guerre avec l’Iran et aux Etats Unis seuls les puissants feront l’objet de traitement.

Heureusement la Covid n’a rien à voir avec le méchant Kongoli!

Le Talon de Fer – Jack London / Le Capital au XX1ème siècle Piketty

CHALLENGE JACK LONDON

« De la poitrine de l’humanité terrassée, nous arracherons le Talon de Fer maudit ! Au signal donné vont se
soulever partout les légions des travailleurs, et jamais rien de pareil n’aura été vu dans l’histoire. La solidarité
des masses laborieuses est assurée, et pour la première fois éclatera une révolution internationale aussi vaste que
le monde. »

 

Le Talon de Fer  c’est d’abord l’exploitation qu’exercent les trusts et le grand capital (Oligarchie ou Ploutocratie) sur le prolétariat, mais pas seulement, également sur la bourgeoisie et les petites entreprises qui se font dévorer par les grandes. 

Le  Talon de Fer c’est une dictature qu’ont qualifierait aujourd’hui de fasciste, avec milice, censure de la Presse et des intellectuels, corporatisme… mais qui est sortie de l’imagination de Jack London en 1908. Prémonitoire! 

Le Talon de Fer est une dystopie géniale, qui prédit aussi bien la guerre avec l’Allemagne (nuance Etats Unis/Allemagne), la Révolution et la Grêve Générale comme réponse au conflit armé, mais surtout l’avènement de la dictature des Grands Monopoles qui ont éliminé les petites entreprises, les Grands Travaux au bénéfice de vainqueurs, la résistance souterraine du monde ouvrier. 

Le Talon de Fer est aussi un ouvrage didactique où Ernest Everhard, leader socialiste porte la contradiction dans les réunions d’intellectuels californiens en faisant la démonstration de la Lutte des Classes. Brillante démonstration d’économie marxiste et explication lumineuse de la Plus-value dans le chapître intitulé Un Rêve mathématique

« Prenons par exemple une manufacture de chaussures. Cette fabrique achète du cuir et le transforme en souliers.
Voici du cuir pour cent dollars. Il passe à l’usine et en sort sous forme de chaussures d’une valeur de deux cents
dollars, mettons. Que s’est-il passé ? Une valeur de cent dollars a été ajoutée à celle du cuir. Comment cela ?C’est le capital et le travail qui ont augmenté cette valeur. Le capital a procuré l’usine, les machines, et payé les
dépenses. La main-d’œuvre a fourni le travail. Par l’effort combiné du capital et du travail, une valeur de cent
dollars a été incorporée à la marchandise. Sommes-nous d’accord ? »

C’est aussi un roman original avec une foule de personnages vivants, attachants ou haïssables.

L’originalité vient aussi du fait que c’est un roman écrit au féminin : la narratrice Avis est la fille d’un célèbre universitaire de Berkeley qui reçoit à sa table le gratin des scientifiques,  des hommes d’église et des grands bourgeois. Esprit éclairé et ouvert, il a invité Ernest Everhard pour connaître l’opinion des socialistes. Avis se laisse entraîner dans l’enquête concernant le cas d’un ouvrier estropié par sa machine, réduit à la misère, ayant perdu son procès contre le patron quand il réclamait des indemnités. Elle découvre la réalité des théories d’Ernest, en tombe amoureuse et devient sa femme. Elle assumera le rôle subalterne de la « femme du leader » jusqu’à l’emprisonnement de son mari et deviendra une résistante à part entière. Amoureuse, certes, mais capable de décisions, femme d’action.  D’autres femmes seront des révolutionnaires aguerries.

Dans le Talon de Fer j’ai retrouvé Martin Eden, le personnage d’Ernest ressemble par de nombreux aspects à Martin, le prolétaire reçu à la table de grands bourgeois et qui s’éprend de la fille de la maison. Avis n’est pas Ruth : Ruth est prisonnière des préjugés conservateurs de son milieu bourgeois tandis qu’Avis et son père vont être convaincus par la force du raisonnement d’Ernest. Comme Martin, Ernest écrit, vit de sa plume en faisant des articles et des traductions….J’ai aussi retrouvé le Peuple de l’Abîme, expression qu’il emploie à plusieurs reprises dans le roman. 

« La condition du peuple de l’Abîme était pitoyable. L’école communale avait cessé d’exister pour eux. Ils vivaient
comme des bêtes dans des ghettos grouillants et sordides,
……
En vérité, elle est bien là dans les ghettos, la bête rugissante de l’Abîme tant redoutée des Oligarques : mais c’est
eux-mêmes qui l’ont créée et l’entretiennent, c’est eux qui empêchent la disparition du singe et du tigre dans
l’homme. »

Je ne sais où London va mener à ma prochaine lecture du Challenge initié par Claudialucia, mais je suis partante pour une nouvelle aventure.

En complément, et sur un sujet analogue quoique 112 ans plus tard : La Capital au XXIème siècle de Picketty film de Justin Pimberton Un documentaire que j’ai vu au Cinéma. Propos percutant, images intéressantes immersives. Mais un peu trop docu-Arte à mon goût.

 

L’Appel de la Forêt – Jack London – 10/18

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai retrouvé dans la bibliothèque familiale ce gros livre de poche (445 p.)rassemblant 14 nouvelles HISTOIRES DU PAYS DE L’OR avant L’APPEL DE LA FORÊT court roman éponyme. Très jeune,  j’ai lu L’Appel de la Forêt, j’en avais gardé un  bon souvenir mais, quelque peu,  imprécis. 

L’ensemble se déroule dans le Klondike et le Yukonau temps de la Ruée vers l’Or comme dans le recueil de Construire un Feu qui m’a éblouie. J’en redemande et admire la capacité de l’auteur à construire des histoires toutes différentes avec des personnages variés : mineurs creusant et lavant à la battées, voyageurs sur des trajets d’une difficulté inimaginable, vieil homme qui a déjà vécu une autre ruée vers l’or et qui réalise son rêve de faire fortune, spéculateur qui transporte mille douzaines d’œufs alors que la famine règne chez les chercheurs d’or. Hommes jeunes, aventuriers chevronnés ou novices, indiens autochtones, chiens,ours. Tout un monde! Dans cet environnement viril (et parfois, il faut le dire, misogyne) une belle figure :  celle de l’indienne Jees-Uck.

L’Appel de la Forêt est d’un autre calibre. Le lecteur s’attache au héros : Buck qui est un chien. Tout le roman s’organise autour des tribulations de l’animal qui est un personnage à part entière. Chien de luxe en Californie, chien magnifique, il est volé par des trafiquants qui le vendront pour un bon prix dans le Grand Nord comme animal de trait. Buck n’est pas seulement une bête hors norme physiquement, il est aussi capable de s’adapter à sa nouvelle condition. Il saura gagner sa place de chien dominant, par sa force, sa férocité, mais surtout son intelligence. Il change de propriétaires jusqu’à ce qu’il trouve le maître à qui il donnera tout son amour canin, sa fidélité. 

London n’humanise pas le chien. C’est bien un chien parmi les hommes et parmi ses congénères. Ses réactions sont celles d’un chien même si à force de vivre dans la nature, il ressent la proximité des loups. Un chien avec un instinct de chien, mais aussi avec une intelligence exceptionnelle.

Dans l’épilogue Le chien, ce frère dit « inférieur », London se défend de « maquiller la nature« comme l’ont accusé ses détracteurs. Il démontre que les chiens possèdent, en plus de leur instinct inné, une réelle intelligence, une capacité d’apprendre de nouveaux comportements, de s’adapter à un environnement inconnu. Sa démonstration la plus convaincante concerne la capacité de son chien de le berner ou de réagir avec discernement quand l’homme cherche à le moquer ou à le tromper. 

L’Amour de la Vie – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Cette nouvelle est dans la même veine que Construire un Feu. Dans l’Arctique,   la nature sauvage est plus puissante que l’homme qui doit déployer des efforts surhumains pour survivre. Survivre seul est une gageure. Dans Construire une Feu, le héros affrontait le froid intense de l’hiver polaire. L’Amour de la Vie se déroule en été, l’homme abandonné par son compagnon Bill, blessé marche péniblement. Il est torturé par la faim; à cours de munitions il ne peut pas chasser et se trouve en concurrence avec les animaux. Les caribous abondent, sa carabine ne lui sert à rien, les étangs sont poissonneux mais il doit pêcher avec ses mains. Il est réduit à la condition animale. Un loup malade le suit.

La vie était là, tout autour de lui, mais c’était de la vie forte, résistante et pleine de santé. Il savait bien que le
loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en
ouvrant les yeux, il remarqua le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés.

mais chaque fois, la vie est plus forte, l’homme s’attache à la vie même s’il s’affaiblit. On comprend le titre « L’amour de la vie »

Pourtant la vie qui l’habitait le poussait en avant ; il était très fatigué ; mais cette étincelle de vie refusait de
mourir.

Cette expérience à la limite de la mort, me fait penser à un autre roman de London : Le vagabond des Etoiles quand, prisonnier de la camisole de force, le héros entrait en catalepsie et que la vie « quittait » son corps.  

suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à… quelques os fraîchement nettoyés, dans un
endroit où la mousse spongieuse était marquée par les traces de pattes d’un grand nombre de loups. Il vit un petit
sac bien bourré, en peau d’élan, le frère du sien, et que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa malgré le
poids qu’il représentait pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’au bout, ha ! ha ! C’est lui qui pourrait
rire de Bill ; il survivrait et porterait le sac au bateau sur la mer éclatante. Son rire était rauque et horrible comme
un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme coupa court à son hilarité.
Comment pouvait-il rire de Bill, s’il s’agissait bien de lui, si ces os si blancs, si rosés et propres étaient Bill ?

Une lecture éprouvante, magnifique. 

Pour une analyse plus détaillée lire le blog de Claudialucia ICI

et celui de Maggie

Construire un feu – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai lu d’un  trait ce recueil de nouvelles se déroulant dans le Grand Nord. Alaska ou Canada?

En tout cas un No mans land où la loi écrite n’est pas encore arrivée et ou règne la force brutale du Grand Froid et de la Mort. Terre d’hommes rudes bravant le froid, la solitude, la douleur.

 

Magie de la neige,  des fleuves gelés ou en débâcle…Fièvre de l’or. Fièvre de l’alcool aussi qui conduit à faire des folies. j’ai été séduite par cette écriture, envoûtée. 

Hommes solitaires dans l’immensité froide. Hommes et chiens. Je me suis bien amusée de la  nouvelle Spot ou deux aventuriers courageux sont tyrannisés par leur chien. Juste retour des chose dans un monde où le chien est surtout un esclave.

Monde viril? Certes. Deux belles figures féminines apparaissent : Braise d’Or et surtout la squaw El-Sou. 

Domination de la nature : le froid fait sa loi, en-dessous de 50° F, interdit de partir seul. Le Yukon aussi exécute les condamnations des assassins et des voleurs qui lui sont confiés par le juge. Traîtrise de la neige. La nouvelle Construire un Feu qui donne son titre au livre est ma préférée. J’ai été éblouie par le style.

les grandes eaux du printemps avaient, sous les sapins, amassé un dépôt de bois mort. Il y avait de fines herbes
sèches et de menues brindilles, et aussi des tas de branches et de bûches de toutes dimensions. Il commença donc
par étaler et ranger sur la neige un certain nombre de grosses bûches, pour servir de foyer à son feu et empêcher
la jeune flamme de se noyer dans la neige fondue. Puis il opéra comme précédemment, en grattant une allumette
sur un petit morceau d’écorce de bouleau, et en alimentant la flamme, tout d’abord avec des touffes d’herbes
desséchées et des brindilles. Accroupi sur la neige, l’homme procédait méthodiquement et sans hâte, avec la
pleine conscience du danger qu’il courait. Graduellement, à mesure qu’elle grandissait, il jetait à la flamme des
bouts de bois de plus en plus gros. Il était certain de réussir ainsi.[…..]
L’homme sentait, sur toute la surface du corps, sa peau se refroidir. Mais la vie n’était pas entamée en lui. Le feu
commençait à flamber superbement. Le moment approchait où il allait pouvoir l’alimenter avec de grosses
bûches. Alors il enlèverait ses chaussures et, pendant qu’elles sécheraient, il réchaufferait ses pieds au brasier,
non sans les avoir au préalable selon le rite coutumier, frictionnés avec de la neige. Non, sa vie n’était pas
entamée.

Lire aussi le billet de Claudialucia,

et celui de Kathel mais qui concerne plus la BD de Chabouté

Les vagabonds du Rail – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Par la lecture, je vagabonde beaucoup, avec London et Kassak….

« De temps à autre, dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend,
en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie. Excellente attention
de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de
l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un
accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je « brûlai le
dur » parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas dans mon gousset le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement…. »

Les vagabonds du rail est un texte autobiographique assumé. Pendant ses tribulations, dès sa jeunesse, London prenait des notes, une sorte de journal. Contraint à mendier sa nourriture et quelque monnaie, il « rétribuait  » ses bienfaiteurs en racontant sa vie et en distrayant les braves gens qui voulaient bien lui offrir un oeuf, un thé… De ses années de vagabondages, l’auteur a donc appris l’art d’être conteur.

« Le hobo doit être un artiste et créer spontanément, non d’après un thème choisi dans l’épanouissement de sa propre
imagination, mais suivant le thème qu’il lit sur le visage de l’individu qui ouvre la porte : homme, femme ou
enfant, bourru, généreux ou avare, enjoué ou méchant, juif ou chrétien, noir ou blanc, qu’il ait ou non des
préjugés
[…..]
Poussé par l’inexorable nécessité, on acquiert le don de convaincre et de faire naître l’émotion sincère, qualités
qui sont l’apanage des bons romanciers. »

London raconte avec beaucoup de vivacité comment il se débrouille dans les villes, comment il grimpe à bord des différents trains, et comment il déjoue la surveillance des employés de la compagnie de train ou des policiers (taureaux). Ses aventures sont amusantes, mais j’ai fini par m’ennuyer un  peu. 

En revanche quand il est incarcéré pour vagabondage 30 jours à Niagara Falls, son analyse du fonctionnement carcéral est passionnant. Débrouillard, il arrive à tirer profit des failles de surveillance et parvient à entrer dans les réseaux de trafics lucratifs.

Nous n’étions, après tout, qu’une imitation de la société capitaliste : nous prélevions sur nos clients un lourd
tribut. C’étaient des services rendus dont nous tirions avantage ; cependant il nous arrivait parfois d’obliger notre
prochain sans le moindre esprit de lucre.

J’ai été très intéressée par ce témoignage qui complète le récit du système carcéral dans le Vagabond des étoiles (quoiqu’il s’agissait de condamnés à des peines lourdes et non pas de simples vagabonds)/ 

Un troisième volet concerne les relations que les vagabonds entretenaient entre eux, solidarité et parfois concurrence (surtout quand il s ‘agit de monter à bord d’un train). J’ai été très étonnée d’apprendre que dans les années 1890, il existait une « armée industrielle de Kelly« , bataillon de chômeurs ou de vagabonds. l’expression armée industrielle de chômeurs est un concept de Marx. Deux mille vagabonds ont traversé Les Etats Unis. Les villes traversées par cette « armée » les aidaient à arrêter des trains (pour les voir débarrasser la ville) et leur fournissaient parfois des repas (pour éviter des pillages). Alors que la compagnie ferroviaire refusait de prendre à son bord l’armée de Kelly, on affréta des bateaux sur la rivière Des Moines et le Missouri. Là aussi, la débrouillardise de London fit des merveilles dans le passage des rapides ou des bancs de sable ainsi que dans le pillage provisions que les villages mettaient à la disposition de l’armée de Kelly.

Une nouvelle occasion de rencontrer London, peut-être pas son chef d’oeuvre mais un bout de route ensemble!

Un lien vers l’article de Lilly