Le Talon de Fer – Jack London / Le Capital au XX1ème siècle Piketty

CHALLENGE JACK LONDON

« De la poitrine de l’humanité terrassée, nous arracherons le Talon de Fer maudit ! Au signal donné vont se
soulever partout les légions des travailleurs, et jamais rien de pareil n’aura été vu dans l’histoire. La solidarité
des masses laborieuses est assurée, et pour la première fois éclatera une révolution internationale aussi vaste que
le monde. »

 

Le Talon de Fer  c’est d’abord l’exploitation qu’exercent les trusts et le grand capital (Oligarchie ou Ploutocratie) sur le prolétariat, mais pas seulement, également sur la bourgeoisie et les petites entreprises qui se font dévorer par les grandes. 

Le  Talon de Fer c’est une dictature qu’ont qualifierait aujourd’hui de fasciste, avec milice, censure de la Presse et des intellectuels, corporatisme… mais qui est sortie de l’imagination de Jack London en 1908. Prémonitoire! 

Le Talon de Fer est une dystopie géniale, qui prédit aussi bien la guerre avec l’Allemagne (nuance Etats Unis/Allemagne), la Révolution et la Grêve Générale comme réponse au conflit armé, mais surtout l’avènement de la dictature des Grands Monopoles qui ont éliminé les petites entreprises, les Grands Travaux au bénéfice de vainqueurs, la résistance souterraine du monde ouvrier. 

Le Talon de Fer est aussi un ouvrage didactique où Ernest Everhard, leader socialiste porte la contradiction dans les réunions d’intellectuels californiens en faisant la démonstration de la Lutte des Classes. Brillante démonstration d’économie marxiste et explication lumineuse de la Plus-value dans le chapître intitulé Un Rêve mathématique

« Prenons par exemple une manufacture de chaussures. Cette fabrique achète du cuir et le transforme en souliers.
Voici du cuir pour cent dollars. Il passe à l’usine et en sort sous forme de chaussures d’une valeur de deux cents
dollars, mettons. Que s’est-il passé ? Une valeur de cent dollars a été ajoutée à celle du cuir. Comment cela ?C’est le capital et le travail qui ont augmenté cette valeur. Le capital a procuré l’usine, les machines, et payé les
dépenses. La main-d’œuvre a fourni le travail. Par l’effort combiné du capital et du travail, une valeur de cent
dollars a été incorporée à la marchandise. Sommes-nous d’accord ? »

C’est aussi un roman original avec une foule de personnages vivants, attachants ou haïssables.

L’originalité vient aussi du fait que c’est un roman écrit au féminin : la narratrice Avis est la fille d’un célèbre universitaire de Berkeley qui reçoit à sa table le gratin des scientifiques,  des hommes d’église et des grands bourgeois. Esprit éclairé et ouvert, il a invité Ernest Everhard pour connaître l’opinion des socialistes. Avis se laisse entraîner dans l’enquête concernant le cas d’un ouvrier estropié par sa machine, réduit à la misère, ayant perdu son procès contre le patron quand il réclamait des indemnités. Elle découvre la réalité des théories d’Ernest, en tombe amoureuse et devient sa femme. Elle assumera le rôle subalterne de la « femme du leader » jusqu’à l’emprisonnement de son mari et deviendra une résistante à part entière. Amoureuse, certes, mais capable de décisions, femme d’action.  D’autres femmes seront des révolutionnaires aguerries.

Dans le Talon de Fer j’ai retrouvé Martin Eden, le personnage d’Ernest ressemble par de nombreux aspects à Martin, le prolétaire reçu à la table de grands bourgeois et qui s’éprend de la fille de la maison. Avis n’est pas Ruth : Ruth est prisonnière des préjugés conservateurs de son milieu bourgeois tandis qu’Avis et son père vont être convaincus par la force du raisonnement d’Ernest. Comme Martin, Ernest écrit, vit de sa plume en faisant des articles et des traductions….J’ai aussi retrouvé le Peuple de l’Abîme, expression qu’il emploie à plusieurs reprises dans le roman. 

« La condition du peuple de l’Abîme était pitoyable. L’école communale avait cessé d’exister pour eux. Ils vivaient
comme des bêtes dans des ghettos grouillants et sordides,
……
En vérité, elle est bien là dans les ghettos, la bête rugissante de l’Abîme tant redoutée des Oligarques : mais c’est
eux-mêmes qui l’ont créée et l’entretiennent, c’est eux qui empêchent la disparition du singe et du tigre dans
l’homme. »

Je ne sais où London va mener à ma prochaine lecture du Challenge initié par Claudialucia, mais je suis partante pour une nouvelle aventure.

En complément, et sur un sujet analogue quoique 112 ans plus tard : La Capital au XXIème siècle de Picketty film de Justin Pimberton Un documentaire que j’ai vu au Cinéma. Propos percutant, images intéressantes immersives. Mais un peu trop docu-Arte à mon goût.

 

L’Appel de la Forêt – Jack London – 10/18

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai retrouvé dans la bibliothèque familiale ce gros livre de poche (445 p.)rassemblant 14 nouvelles HISTOIRES DU PAYS DE L’OR avant L’APPEL DE LA FORÊT court roman éponyme. Très jeune,  j’ai lu L’Appel de la Forêt, j’en avais gardé un  bon souvenir mais, quelque peu,  imprécis. 

L’ensemble se déroule dans le Klondike et le Yukonau temps de la Ruée vers l’Or comme dans le recueil de Construire un Feu qui m’a éblouie. J’en redemande et admire la capacité de l’auteur à construire des histoires toutes différentes avec des personnages variés : mineurs creusant et lavant à la battées, voyageurs sur des trajets d’une difficulté inimaginable, vieil homme qui a déjà vécu une autre ruée vers l’or et qui réalise son rêve de faire fortune, spéculateur qui transporte mille douzaines d’œufs alors que la famine règne chez les chercheurs d’or. Hommes jeunes, aventuriers chevronnés ou novices, indiens autochtones, chiens,ours. Tout un monde! Dans cet environnement viril (et parfois, il faut le dire, misogyne) une belle figure :  celle de l’indienne Jees-Uck.

L’Appel de la Forêt est d’un autre calibre. Le lecteur s’attache au héros : Buck qui est un chien. Tout le roman s’organise autour des tribulations de l’animal qui est un personnage à part entière. Chien de luxe en Californie, chien magnifique, il est volé par des trafiquants qui le vendront pour un bon prix dans le Grand Nord comme animal de trait. Buck n’est pas seulement une bête hors norme physiquement, il est aussi capable de s’adapter à sa nouvelle condition. Il saura gagner sa place de chien dominant, par sa force, sa férocité, mais surtout son intelligence. Il change de propriétaires jusqu’à ce qu’il trouve le maître à qui il donnera tout son amour canin, sa fidélité. 

London n’humanise pas le chien. C’est bien un chien parmi les hommes et parmi ses congénères. Ses réactions sont celles d’un chien même si à force de vivre dans la nature, il ressent la proximité des loups. Un chien avec un instinct de chien, mais aussi avec une intelligence exceptionnelle.

Dans l’épilogue Le chien, ce frère dit « inférieur », London se défend de « maquiller la nature« comme l’ont accusé ses détracteurs. Il démontre que les chiens possèdent, en plus de leur instinct inné, une réelle intelligence, une capacité d’apprendre de nouveaux comportements, de s’adapter à un environnement inconnu. Sa démonstration la plus convaincante concerne la capacité de son chien de le berner ou de réagir avec discernement quand l’homme cherche à le moquer ou à le tromper. 

L’Amour de la Vie – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Cette nouvelle est dans la même veine que Construire un Feu. Dans l’Arctique,   la nature sauvage est plus puissante que l’homme qui doit déployer des efforts surhumains pour survivre. Survivre seul est une gageure. Dans Construire une Feu, le héros affrontait le froid intense de l’hiver polaire. L’Amour de la Vie se déroule en été, l’homme abandonné par son compagnon Bill, blessé marche péniblement. Il est torturé par la faim; à cours de munitions il ne peut pas chasser et se trouve en concurrence avec les animaux. Les caribous abondent, sa carabine ne lui sert à rien, les étangs sont poissonneux mais il doit pêcher avec ses mains. Il est réduit à la condition animale. Un loup malade le suit.

La vie était là, tout autour de lui, mais c’était de la vie forte, résistante et pleine de santé. Il savait bien que le
loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en
ouvrant les yeux, il remarqua le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés.

mais chaque fois, la vie est plus forte, l’homme s’attache à la vie même s’il s’affaiblit. On comprend le titre « L’amour de la vie »

Pourtant la vie qui l’habitait le poussait en avant ; il était très fatigué ; mais cette étincelle de vie refusait de
mourir.

Cette expérience à la limite de la mort, me fait penser à un autre roman de London : Le vagabond des Etoiles quand, prisonnier de la camisole de force, le héros entrait en catalepsie et que la vie « quittait » son corps.  

suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à… quelques os fraîchement nettoyés, dans un
endroit où la mousse spongieuse était marquée par les traces de pattes d’un grand nombre de loups. Il vit un petit
sac bien bourré, en peau d’élan, le frère du sien, et que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa malgré le
poids qu’il représentait pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’au bout, ha ! ha ! C’est lui qui pourrait
rire de Bill ; il survivrait et porterait le sac au bateau sur la mer éclatante. Son rire était rauque et horrible comme
un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme coupa court à son hilarité.
Comment pouvait-il rire de Bill, s’il s’agissait bien de lui, si ces os si blancs, si rosés et propres étaient Bill ?

Une lecture éprouvante, magnifique. 

Pour une analyse plus détaillée lire le blog de Claudialucia ICI

et celui de Maggie

Construire un feu – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

J’ai lu d’un  trait ce recueil de nouvelles se déroulant dans le Grand Nord. Alaska ou Canada?

En tout cas un No mans land où la loi écrite n’est pas encore arrivée et ou règne la force brutale du Grand Froid et de la Mort. Terre d’hommes rudes bravant le froid, la solitude, la douleur.

 

Magie de la neige,  des fleuves gelés ou en débâcle…Fièvre de l’or. Fièvre de l’alcool aussi qui conduit à faire des folies. j’ai été séduite par cette écriture, envoûtée. 

Hommes solitaires dans l’immensité froide. Hommes et chiens. Je me suis bien amusée de la  nouvelle Spot ou deux aventuriers courageux sont tyrannisés par leur chien. Juste retour des chose dans un monde où le chien est surtout un esclave.

Monde viril? Certes. Deux belles figures féminines apparaissent : Braise d’Or et surtout la squaw El-Sou. 

Domination de la nature : le froid fait sa loi, en-dessous de 50° F, interdit de partir seul. Le Yukon aussi exécute les condamnations des assassins et des voleurs qui lui sont confiés par le juge. Traîtrise de la neige. La nouvelle Construire un Feu qui donne son titre au livre est ma préférée. J’ai été éblouie par le style.

les grandes eaux du printemps avaient, sous les sapins, amassé un dépôt de bois mort. Il y avait de fines herbes
sèches et de menues brindilles, et aussi des tas de branches et de bûches de toutes dimensions. Il commença donc
par étaler et ranger sur la neige un certain nombre de grosses bûches, pour servir de foyer à son feu et empêcher
la jeune flamme de se noyer dans la neige fondue. Puis il opéra comme précédemment, en grattant une allumette
sur un petit morceau d’écorce de bouleau, et en alimentant la flamme, tout d’abord avec des touffes d’herbes
desséchées et des brindilles. Accroupi sur la neige, l’homme procédait méthodiquement et sans hâte, avec la
pleine conscience du danger qu’il courait. Graduellement, à mesure qu’elle grandissait, il jetait à la flamme des
bouts de bois de plus en plus gros. Il était certain de réussir ainsi.[…..]
L’homme sentait, sur toute la surface du corps, sa peau se refroidir. Mais la vie n’était pas entamée en lui. Le feu
commençait à flamber superbement. Le moment approchait où il allait pouvoir l’alimenter avec de grosses
bûches. Alors il enlèverait ses chaussures et, pendant qu’elles sécheraient, il réchaufferait ses pieds au brasier,
non sans les avoir au préalable selon le rite coutumier, frictionnés avec de la neige. Non, sa vie n’était pas
entamée.

Lire aussi le billet de Claudialucia,

et celui de Kathel mais qui concerne plus la BD de Chabouté

Les vagabonds du Rail – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Par la lecture, je vagabonde beaucoup, avec London et Kassak….

« De temps à autre, dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend,
en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie. Excellente attention
de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de
l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un
accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je « brûlai le
dur » parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas dans mon gousset le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement…. »

Les vagabonds du rail est un texte autobiographique assumé. Pendant ses tribulations, dès sa jeunesse, London prenait des notes, une sorte de journal. Contraint à mendier sa nourriture et quelque monnaie, il « rétribuait  » ses bienfaiteurs en racontant sa vie et en distrayant les braves gens qui voulaient bien lui offrir un oeuf, un thé… De ses années de vagabondages, l’auteur a donc appris l’art d’être conteur.

« Le hobo doit être un artiste et créer spontanément, non d’après un thème choisi dans l’épanouissement de sa propre
imagination, mais suivant le thème qu’il lit sur le visage de l’individu qui ouvre la porte : homme, femme ou
enfant, bourru, généreux ou avare, enjoué ou méchant, juif ou chrétien, noir ou blanc, qu’il ait ou non des
préjugés
[…..]
Poussé par l’inexorable nécessité, on acquiert le don de convaincre et de faire naître l’émotion sincère, qualités
qui sont l’apanage des bons romanciers. »

London raconte avec beaucoup de vivacité comment il se débrouille dans les villes, comment il grimpe à bord des différents trains, et comment il déjoue la surveillance des employés de la compagnie de train ou des policiers (taureaux). Ses aventures sont amusantes, mais j’ai fini par m’ennuyer un  peu. 

En revanche quand il est incarcéré pour vagabondage 30 jours à Niagara Falls, son analyse du fonctionnement carcéral est passionnant. Débrouillard, il arrive à tirer profit des failles de surveillance et parvient à entrer dans les réseaux de trafics lucratifs.

Nous n’étions, après tout, qu’une imitation de la société capitaliste : nous prélevions sur nos clients un lourd
tribut. C’étaient des services rendus dont nous tirions avantage ; cependant il nous arrivait parfois d’obliger notre
prochain sans le moindre esprit de lucre.

J’ai été très intéressée par ce témoignage qui complète le récit du système carcéral dans le Vagabond des étoiles (quoiqu’il s’agissait de condamnés à des peines lourdes et non pas de simples vagabonds)/ 

Un troisième volet concerne les relations que les vagabonds entretenaient entre eux, solidarité et parfois concurrence (surtout quand il s ‘agit de monter à bord d’un train). J’ai été très étonnée d’apprendre que dans les années 1890, il existait une « armée industrielle de Kelly« , bataillon de chômeurs ou de vagabonds. l’expression armée industrielle de chômeurs est un concept de Marx. Deux mille vagabonds ont traversé Les Etats Unis. Les villes traversées par cette « armée » les aidaient à arrêter des trains (pour les voir débarrasser la ville) et leur fournissaient parfois des repas (pour éviter des pillages). Alors que la compagnie ferroviaire refusait de prendre à son bord l’armée de Kelly, on affréta des bateaux sur la rivière Des Moines et le Missouri. Là aussi, la débrouillardise de London fit des merveilles dans le passage des rapides ou des bancs de sable ainsi que dans le pillage provisions que les villages mettaient à la disposition de l’armée de Kelly.

Une nouvelle occasion de rencontrer London, peut-être pas son chef d’oeuvre mais un bout de route ensemble!

Un lien vers l’article de Lilly

 

 

Martin Eden – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

Difficile de rédiger ce billet après l’excellente analyse de Claudialucia

Il se sentit comme enivré, car là était l’aventure à tenter, le monde à conquérir et du fond de lui-même, une pensée fulgura : devenir digne d’Elle, le conquérir, ce lis pâle qui se trouvait à ses côtés[…..]

Pour la première fois il se montra tel qu’il était – avec effort d’abord – mais bientôt il s’oublia lui-même en remarquant combien sa façon de raconter plaisait à son auditoire. Il avait fait partie de l’équipage du contrebandier Alcyon, lors de sa capture par un cotre des douanes. Et il sut leur faire voir ce que ses yeux avaient vu. Il évoqua la grande mer violente, les bateaux, les marins avec une telle puissance, qu’il leur sembla être avec lui. D’une touche d’artiste, il choisissait els détails à mettre en valeur, l’image claire saisissante, et leur donnait ensuite une couleur et une lumière si vivantes que ses auditeurs étaient emportés par son éloquence….

J’ai beaucoup aimé le début du roman qui présente le jeune marin  maladroit quand il est introduit dans la maison bourgeoise de la famille Morse. Martin a vécu de nombreuses aventures en mer, il a connu les bagarres et a fréquenté voyous et sauvages, mais il est tout intimidé par les livres, tableaux, musique et toute la culture. Roman d’amour, ou Martin, ivre d’amour pour Ruth, manque de se faire arrêter par un policier. Tellement amoureux qu’il veut mériter cet amour et va policer son langage, soigner son habillement, même arrêter de boire et de fumer! Véritable frénésie amoureuse de ce grand timide qui vénère sa dame et la porte au pinacle.  Ruth n’est pas indifférente, elle est attirée par Martin et pygmalion à l’envers, va lui corriger sa grammaire déficiente, lui faire apprécier la musique et la poésie.

Mais à quoi sert le cerveau? …Ce qu’ils avaient fait, il pouvait le faire. Ils avaient appris la vie dans les livres, et lui l’avait vécue…

Par amour, et par curiosité naturelle, Martin se lance en autodidacte dans la culture livresque qu’il dévore à la bibliothèque. Cet appétit de culture est impressionnant. Martin est vraiment très doué.

Par amour, il devient écrivain. Il veut raconter le monde, son monde, la mer, ses aventures, à Ruth. Il est vraiment très doué, et il est conscient de la valeur littéraire de ses poèmes et de ses nouvelles. Il les offrira à Ruth quand il sera publié!

L’adorable splendeur du monde le transportait et il souhaitait ardemment la partager avec Ruth, il décida de lui décrire tout ce qu’il pourrait des beautés des mers du Sud […]Alors dans une auréole de splendeur et de gloire, naquit la grande idée : il écrirait. Il serait de ces être privilégiés à travers lesquels le monde entier voit, entent et sent. Il écrirait.

Cette fougue, cet enthousiasme, cet appétit de savoir est séduisant, Ruth tombe amoureuse, il est même question de fiançailles…Même si, pour la famille ce serait une mésalliance. Ils ne sont pas du même milieu social. Pour s’élever au-dessus de sa condition de prolétaire, une seule issue : publier. Avec la même énergie forcenée que ses lectures en bibliothèque Martin noircit du papier, expédie ses nouvelles et ses poème à des revues. Il se prive de dormir, de manger, met au clou son costume, sa bicyclette et écrit, encore et encore…

Elle avait une de ces mentalités comme il y en a tant, qui sont persuadées que leurs croyances, leurs sentiments et leurs opinions sont les seules bonnes et que les gens qui pensent différemment ne sont que des malheureux dignes de pitié. C’est cette même mentalité qui de nos jours produit le missionnaire qui s’en va au bout du monde pour substituer son propre Dieu aux autres dieux. A Ruth, elle donnait le désir de former cet homme d’une essence différente, à l’image de banalités qui l’entouraient et lui ressemblaient

La famille de Ruth ne reconnaît ni son talent ni ses qualités intellectuelles. Ruth, elle-même n’apprécie pas ses écrits et ne comprend pas les théories que Martin énonce. Malgré son amour, Martin prend conscience de l’étroitesse d’esprit des Morse et leur conservatisme. Il provoque les invités des Morse, choque tout le monde et finit par être indésirable à leur table. La rupture est inévitable.

Ce fut ainsi que Martin se trouva face à face avec la morale économique, ou morale de classe ; et bientôt elle lui apparut comme un épouvantail. Personnellement c’était un moraliste intellectuel et la morale de son entourage lui était encore plus désastreuse que la platitude pompeuse des raisonneurs

Misérable, proscrit, il connait brusquement un succès fulgurant. Une revue accepte un texte, puis les autres. Martin est recherché dans les dîners, justement là où on le méprisait, Ruth vient le supplier de renouer….Avec le succès, Martin perd le goût de vivre.

Sans boussole, sans rames, sans port à l’horizon, il se laissait aller à la dérive, sans lutter davantage puisque lutter c’est vivre et que vivre c’est souffrir

Le début du roman m’a emportée, les récits des mers du sud, les bagarres et aventures. L’épisode de la blanchisserie, la description de la vie des prolétaires, le personnage de Maria, Lizzie, les soeurs de Martin sont très bien rendus. On sent sa profonde empathie avec les ouvriers, les artisans et même les clochards. Jamais, même quand il distribue ses richesses il ne renie son milieu d’origine.

En revanche je me suis un peu ennuyée dans les analyses philosophiques et politiques, la découverte de Spencer, de Nietzsche, du socialisme. Toutes les recherches de l’autodidacte, les discours provocateurs m’ont semblé bien longs et embrouillés. Pourquoi Martin cherche-t-il tant à se démarquer des socialistes? Pourquoi part-il dans une cabine de première classe alors qu’il rêve d’aventure avec les matelots?

Je regrette d’avoir raté l’adaptation napolitaine du roman, adaptation très libre selon les critiques. j’espère avoir l’occasion de le voir quand le confinement sera terminé

Le silence d’Isra – Etaf Rum

FEMMES

« …Là d’où je viens, le mutisme est la condition même de mon genre, aussi naturel, que les seins d’une femme, aussi impératif que la génération à venir qui couve dans son ventre… »

Là d’où je viens, nous gardons ces histoires pour nous-mêmes. Les raconter au monde extérieur serait une incongruité dangereuse. Le déshonneur le plus absolu. 

Si les femmes n’ont pas la parole, elles lisent, et parfois, écrivent!

C’est donc l’histoire des femmes d’une famille palestinienne de Brooklyn.

1990, Isra, à peine 18 ans est promise à un mariage arrangé, un avenir resplendissant en Amérique. Elle rêve d’un amour partagé, de poésie

Mama soupira. « Bientôt, tu apprendras qu’il n’y a pas de place pour l’amour dans la vie d’une femme. Tu n’as besoin que d’une chose : sabr, la patience »

 

2008, Broolyn. Deya, 17 ans, lycéenne, a déjà éconduit plusieurs prétendants et rêve d’étudier à l’université. Nasser est un jeune homme sympathique et Deya hésite.

Ces mariages arrangés, la soumission des femmes cloîtrées à la maison se transmettent de génération.

Deya avait pris conscience que la plupart des règles que Farida considérait comme importantes ne relevaient pas du tout de la religion, mais bel et bien des règles de propriété arabes

Farida, la belle-mère d‘Isra, la grand-mère de Deya a une très forte personnalité. C’est elle le pivot de la maisonnée qui donne des ordres aussi bien à ses fils qu’à ses belles-filles ou à ses quatre petites filles. Seule Sarah ose se rebeller. Nadine, la jolie, la chanceuse, qui a donné un garçon à son mari tire à peu près son épingle du jeu.

Isra se demanda ce qui avait pu rendre Farida si forte. Elle avait dû subir quelque chose de bien pire que des coups, songea-t-elle. La avait fait d’elle une véritable guerrière. 

Au début, ces femmes soumises, perpétuellement enceintes, qui lavent et plient le linge, frottent les sols, préparent à manger aux hommes qui rentrent tard et les battent, m’ont profondément agacée. Le roman démarre doucement. Il faut persévérer pour deviner que de lourds secrets se cachent.

« Elle distinguait enfin clairement la longue chaîne de honte qui reliait chaque femme à la suivante, elle voyait précisément la place qu’elle occupait dans ce cycle atroce. Elle soupira. La vie était si cruelle. Mais on n’y pouvait pas grand-chose quand on était une femme »

Plus on avance dans la lecture, plus on devine les tragédies. Ce n’est pas seulement le roman de l’enfermement et de la résignation des femmes. Les femmes sont les servantes, les génitrices et les gardiennes de la tradition et de la culture. C’est aussi le roman de l’exil, du refus de l’intégration dans la vie américaine. C’est aussi la tragédie de la Palestine.

Qu’est-ce qui les avait poussé à quitter leur pays pour s’établir en Amérique[…]Sa fille les aurait-elle déshonoré s’ils l’avaient élevée au pays? Quelle importance s’ils étaient morts de faim? Quelle importance s’ils étaient morts d’une balle dans le dos à un check-point, ou asphyxiés de lacrymogènes sur le chemin de l’école ou de la mosquée?[…]Mieux fait de rester et de se battre pour leur terre, mieux fait de rester et de mourir. Toute douleur aurait été préférable à celle de la culpabilité et du remords…

Ce roman qui avait commencé doucement s’avère beaucoup plus riche, plus intense que je ne l’imaginait au début. 

Hasard des programmations : hier sur Arte le merveilleux film Wajdja, film saoudien sur l’enfermement des femmes et leur éducation. Film réalisé par une femme saoudienne qui a une pêche : à revoir!

 

La Peste Écarlate – Jack London

CHALLENGE JACK LONDON

En l’honneur du Challenge, et en période de confinement, le titre résonne comme une évidence. Récit d’anticipation, paru en 1912. Court roman qui se lit d’un trait.

En 2013, cent ans après la parution, une épidémie – La Peste Écarlate – en quelques jours a éradiqué les humains de la terre. Épidémie foudroyante : quelques minutes suffisent pour terrasser une personne, très contagieuse, tout l’entourage est atteint.

La civilisation est gommée. Les broussailles envahissent les cultures. Le paysage est méconnaissable. Les animaux domestiques retournent à l’état sauvage. Les rares  survivants errent à la recherche de congénères.

« Dix mille années de culture et de civilisation évaporèrent comme l’écume, en un clin d’œil »

2073, vêtus de peaux de bêtes, à la mode de la Préhistoire, un vieil homme et ses trois petits enfants qui gardent des chèvres et chassent ou pêchent, survivent dans des conditions précaires.

Le vieil homme, dans une première vie, était professeur de littérature anglais. Il raconte la catastrophe, aux enfants. Son récit analyse la société de l’époque:

Mais, à mesure que les homme devenaient plus nombreux et se rassemblaient dans les grandes villes pour y vivre tous ensemble, pressés et serrés, de nouvelles espèces de germes pénétraient dans leur corps et des maladies inconnues apparurent, qui étaient de plus en plus terribles

Après les premières contagions de cette terrible peste…

Les riches, d’abord, étaient partis dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi à pied ou en véhicule de louage ou volés, portant la Peste avec elles dans les campagnes

Même si certains étaient épargnés, meurtres, incendies, ravagèrent, privant les survivants de toute ressource

En plein cœur de notre civilisation, dans les bas-fond et dans ses ghettos du travail, nous avions laissé croître une race de barbares qui se retournaient contre nous, dans nos malheurs comme des animaux sauvages, cherchant à nous dévorer…

 

Quand le monde fut vide….

on aurait pu imaginer que les rares survivants se seraient entraidés. Le récit de London est  pessimiste. Les plus chanceux, ou les plus résistants ne sont pas nécessairement les plus intelligents, ni les plus cultivés

_ « la même histoire,  dit-il en se parlant à lui-même, recommencera. Les hommes se multiplieront, puis il se battront entre eux. Rien ne pourra l’en empêcher. Quand ils auront retrouvé la poudre, c’est par milliers puis par millions qu’ils s’entre-tueront. C’est ainsi, par le feu et par le sang qu’une nouvelle civilisation se formera. »

 

lire le billet de Claudialucia

celui de Kathel

Les disparus – Daniel Mendelsohn

Le pavé du mois d’Août : plus de 900 pages dans lesquelles j’ai plongé avec grand plaisir.

Immersion totale! Et pourtant ce n’est pas un livre dont on tourne vite les pages, au contraire.  Certaines sont tellement intenses et difficilement soutenables qu’il faut prendre l’air, d’autres sont si denses qu’il faut y revenir.

Et pourtant, l’argument de départ semble mince : six personnes de la famille de l’auteur ont péri pendant l’Holocauste dans la petite ville de Bolechow. Schmiel, le frère du grand père de Daniel Mendelsohn, sa femme et leur quatre filles. Comment imaginer 930 pages pour apprendre ce qui paraît si simple?

« C’était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif que je m’étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais comment? »..

Mendelsohn conduit une véritable enquête qui le mènera de l’Ukraine à l’Australie, d’Israël, en Suède….une odyssée, pour cet helléniste dont j’ai tant aimé le livre, Une Odyssée, Un père, un fils une épopée. Ses voyages le conduisent à rencontrer les témoins oculaires de ces disparitions, ou des personnes ayant connu les disparus.

Evidemment, je pense à Chaghall….

Nous sommes  conviés à des rencontres avec de nombreux personnages originaires de Bolechow ou Bolekhiv (comme on l’appelle maintenant que la ville est ukrainienne), le plus souvent des juifs très âgés, parlant yiddish ou polonais, mais aussi d’ukrainiens qui ont été témoins du massacre, mais aussi des enfants de la génération de l’auteur, ses frères et sa sœur qui participent à l’enquête, et les cousins… Ces rencontres sont l’occasion de chaleureux repas de cette cuisine ashkénaze partagée sous tous les climats des 4 continents abordés.

C’est un texte plus littéraire qu’historique. A chaque occasion l’auteur se pose la question essentiel pour un écrivain. Comment raconter une histoire.  Mendelsohn se met en scène en tant que raconteur, comme l’avait été son grand-père, le frère de Schmiel, le disparu :

« Il ne recourait pas au procédé évident de commencer par le commencement et de finir par la fin ; il préférait la raconter par de vastes boucles, de telle sorte que chaque incident, chaque personnage, mentionné pendant qu’il était assis, là, sa voix de baryton déchirante oscillant sans cesse, avait droit à sa mini-histoire, un récit à l’intérieur du récit, de telle sorte que l’histoire ne se déployait pas (comme il me l’a expliqué un jour) comme des dominos, mais plutôt comme des boîtes chinoises ou des poupées russes, chaque évènement en contenant un autre, et ainsi de suite…. »

Mendelsohn est aussi un érudit, un spécialiste des textes anciens, il va confronter l’histoire qu’il racontera à l’Histoire primordiale, à la Genèse, Bereichit, la création, à l’histoire de Caïn et Abel, occasion d’aborder les tensions entre frères, à l’histoire du Déluge et de Noé, à celle de Lot, question d’envisager l’annihilation des êtres vivants ou  des villes de Sodome et Gomorrhe, le parallèle avec la liquidation des Juifs de Bolechow m’apparaît évident. Mendelsohn ne se contente pas d’allusions, il cite en détail les commentaires de Rachi et plus récents d’un  commentateur moderne.

« mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent? »

L’auteur nous emmène par cercles concentriques, comme la =genèse, comme Homère dans l’Odyssée. Il se met en scène racontant une histoire.

« Etre en vie, c’est avoir une histoire à raconter. Être en vie, c’est précisément être le héros, le contre de toute une vie. Lorsque que vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort. »

Pour raconter l’histoire de ses six disparus, il faut interroger les gens qui les ont intimement connus, les amies d’enfance de Lorka, Frydkan et Ruchele, les filles dont il ne connait même pas les prénoms au début de ses recherches ne connaissant que « quatre superbes filles ». Chaque détail compte, la façon de porter un cartable, les amoureux si elles en ont eu….

Quelles richesses dans ce livre! Combien de thèmes évoqués. Thèmes familiaux, comme les rapports entre les frères et soeurs, les souvenirs qu’on préfère taire et qui sortent par mégarde, les récits déformés au cours des souvenirs….

Finalement, comme dans un roman policier, par une combinaisons de hasards, par la ténacité des enquêteurs, la vérité apparaît, Daniel Mendelsohn retrouve les circonstances précises de la mort d’au moins deux de ses disparus, le lieu précis, qui existe encore des décennies plus tard….

Christophe Colomb et autres Cannibales – Jack D. Forbes

MASSE CRITIQUE de BABELIO

Encore une surprise de la Masse Critique! Je ne m’attendais pas du tout à lire cet essai , merci à Babélio et au Passager clandestin (l’éditeur).

Paru en français en 2018, cet ouvrage a connu diverses versions en anglais, la première en 1979, en 1992 puis révisée en 2008. Le texte est précédé de la Présentation de l’éditeur d’une trentaine de pages qui contextualise le texte en le résumant un peu trop à mon goût. On perd le plaisir de la découverte.

Dans l’introduction, l’auteur se pose les questions cruciales :

« ….pourquoi la culture dominante estelle animée d’une passion destructrice aussi atroce, aussi implacable, aussi démentielle, génocidaire, écocidaire, suicidaire? »

et, un peu plus loin:

«  Comment un groupe d’individus, quels qu’ils soient et quel que soit leur degré de folie et de stupidité peut-il arriver à détruire la plan_te sur laquelle il vit? »

Questions malheureusement d’une urgente actualité. 

Celui qui les pose se situe du côté des Amérindien, ce ceux que Christophe Colomb et les conquistadors ont décimé les tribus qu’ils considéraient « sauvages ». Pour Forbes, la sauvagerie, qu’il qualifie de cannibalisme, est du côté du colonisateur. Seule, la folie, la démence peut expliquer les méfaits de la colonisation. Et à cette démence, il donne nom wetiko. 

Si l’histoire est écrite par les vainqueurs (les colonisateurs) Forbes va écrire une autre histoire, du point de vue des colonisés, des exterminés, des Amérindiens, mais pas seulement.

Et, cette démence wetiko a des conséquences incalculables. Détruisant le rapport que les hommes ont à la Terre-mère, à la nature, les conséquences sont politiques et sociales, mais aussi religieuses, écologique, asservissant les « primitifs » et les femmes.

En 17 chapitres, l’auteur aborde aussi bien le cannibalisme « consommer la vie d’autrui » avec pour symptôme le plus flagrant, la colonisation, le génocide des Amérindien et l’esclavage. Il décrit le colonisateur comme brutal, cupide, arrogant. Il montre ensuite comment les peuples colonisés ont contribué à leur propre destruction en perdant leur culture et en se laissant européaniser. 

Il généralise son analyse au terrorisme. Les véritables terroristes ne sont peut-être pas ceux qu’on pense?

Par le même raisonnement il s’attaque au patriarcat « violence masculine, subordination féminine »

Sans oublier le rapport à la nature et à la problématique de l’écologie!

On ne peut que souscrire à cette analyse de la par des victimes de la colonisation.

Cependant, les bonnes intentions ne font pas toujours la meilleure littérature. Beaucoup de redites. Surtout le concept wetiko me semble un peu trop étendu. Une fois qu’on a constaté la folie, que fait-on? En revanche j’ai beaucoup aimé les passages faisant allusion aux mythes amérindiens, j’aurais aimé en apprendre plus.

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