Celui qui va vers elle ne revient pas – Shulem Deen

HOMMES EN NOIR

J’ai des sentiments ambivalents quand, dans nos métropoles, non pas dans des contrées exotiques, des hommes ou des femmes choisissent de se distinguer par leur costume. D’une part, j’apprécie que la monotonie soit ainsi brisée, que l’uniforme citadin ne soit pas endossé : un sari coloré, un turban sénégalais, une djellaba élégante….D’autre part, je me demande ce qui pousse certains à se coiffer en pleine canicule d’un large bonnet de fourrure. Les gamines de l’école Otzar HaTora près de chez moi qui sortent telles une volée de corbeaux ou de pies, affublées quelle que soit la saison de bas opaques et de manches longues, me font pitié. Sans parler de nikab. Barbes broussailleuses semblent partagées par nombreux ultras de toutes confessions.

« Grâce à trois principes méritoires, les enfants d’Israël furent délivrés d’Egypte : ils ne modifièrent ni leurs noms, ni leur langue,  ni leurs vêtements[….]Le but en est la ghettoïsation volontaire. Se distinguer par sa langue et sa tenue permet de réduire au minimum les échanges avec le monde extérieur, et contribue à vous maintenir à l’écart. Limiter l’éducation profane et le savoir venu de l’extérieur tient à distance les idées étrangères. Interdire les médias et les divertissements populaires préserve de la tentation. »

Dans le cas de Shulem Deen, il s’agit de juifs ultra- orthodoxes, américains. A ce sujet j’ai lu avec beaucoup d’intérêt Hadassa de Myriam Baudouin racontant l’année d’enseignement d’une québecoise dans une école de filles de la communauté hassidique de Montréal. J’avais aimé le rapport chaleureux de l’institutrice à ses élèves, déploré le sort des filles enfermées dans leur rôle de mère, d’épouse. C’est un livre plutôt tendre et relativement léger par rapport à celui de Shulem Deen témoignage d’un homme qui perd la foi, s’éloigne puis est rejeté de la communauté.

Si le rôle traditionnel des filles n’est guère enviable, je n’avais pas mesuré l’enfermement des garçons. Dans la communauté skver les garçons sont voués uniquement à l’étude des livres saints. Le narrateur avait choisi de s’y intégrer, il avait été subjugué par la chaleur de l’accueil

. »..fit resurgir dans ma mémoire les souvenirs de mon premier tisch au sein de la communauté skver – les chants m’avaient captivé, l’accueil chaleureux que m’avaient réservé les fidèles, des adolescents de mon âge qui m’avaient serré la main et invité à prendre place sur les gradins, les hommes bourrus qui m’avaient tendu les assiettes bien garnies de poulet … »

Les adolescents étaient endoctrinés par un mentor.

« Au fil du temps, j’en viendrais à considérer Avremel comme une sorte de Savonarole du monde hassidique  un fanatique si caricatural qu’il en devenait caricatural. »

Enfermés dans leur monde, sans parler Anglais pour certains, mariés sans avoir rencontré leur promise. Ils sont complètement déconnectés du monde extérieur. Shulem, chargé de famille, doit trouver les moyens financiers de nourrir ses enfants. Il n’est aucunement préparé au monde du travail. Pourquoi le serait-il? tout un système d’assistance existe pour éviter que les hommes ne sortent de la communauté.

Dans ce livre, Shulem raconte pas à pas ses premières ouvertures qui sont autant de péchés contre les règles établies. La radio est le premier interdit qu’il franchit, timidement, puis Internet – paradoxalement Internet ne subit pas la censure totale qui prohibe la télévision – Internet et l’ordinateur lui permettra de trouver un travail comme programmeur, mais aussi de s’affranchir complètement de ses doutes : il perdra la foi et ouvrira un blog.

On assiste à l’ouverture d’esprit du héros mais en même temps à son rejet de la communauté. Déménagement, puis divorce. Schulem croyait se libérer en rejoignant le monde moderne, il trouve la solitude et perd l’affection de ses enfants. Il perd meme son travail.

« Nous avons le moyen de le détruire, financièrement et affectivement »

La violence de la réaction des hassidim est effrayante. Ce témoignage est poignant. 

Finalement je me félicite de la laïcité à la française, le communautarisme anglo-saxon permet à ces communautés ultras de prospérer sans limite.

 

Lire le billet de Dominique.

Et Wolf fils de Hersch devint Willy – Israel Yoshua Singer

LITTÉRATURE  YIDDISH

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Babelio, dans son opération de Lire toute la rentrée littéraire m’a tentée.

Étrange de retrouver classé « Rentrée 2016″, ce court roman paru dans un recueil de nouvelles en 1937. Israel Yoshua Singer est décédé en 1944. Et Wolf fils de Hersch devint Willy n’a donc rien d’une nouveauté et son auteur est d’une grande notoriété (ne pas confondre avec son frère Isaac Bashevis Singer (Prix Nobel 1978). Cette ré-édition fait plaisir comme le recueil Au Bord de la Mer Noire (2012) que j’ai beaucoup aimé.

Et Wolf fils de Hersch devint Willy raconte l’émigration des Juifs polonais en Amérique avant la Première Guerre Mondial. Passage d’un ancien monde, rural et religieux au rêve américain. Wolf, fils d’un fermier juif prospère et instruit, préférait la compagnie du palefrenier polonais, des chevaux et des chiens à l’étude, désespérant son précepteur. Au service du Tsar, il se distingue comme cavalier et tireur d’élite. Quand il rentre du service militaire, son père a vendu la ferme pour s’établir en ville. Se sentant trahi, il préfère tenter sa chance en Amérique.  D’abord accueilli par la communauté juive comme ouvrier dans la confection, puis colporteur, il trouve enfin sa place chez un fermier dont il épouse la fille. Il retrouve la compagnie des chevaux, il travaille la terre et s’en trouve heureux. Wolf devient Willy et oublie qu’il est juif.

La guerre, les pogroms qui sévissent dans son village,trouvent un écho dans les journaux jusqu’en Amérique. Willy se sent coupable de n’avoir pas donné de nouvelles à sa famille et les fait venir chez lui.

L’arrivée de ses parents change la vie de la ferme qui s’anime, une nouvelle vie juive s’installe, bien différente de celle de Pologne.

J’ai aimé la sincérité, la simplicité du récit. Rien de trop.

Au bord de la mer noire et…Israel Joshua Singer

Abusée par le titre Au bord de la mer noire (je souhaitais continuer encore mon périple en Bulgarie et Roumanie) j’ai emprunté ce livre et c’est une excellente surprise. C’est un recueil de huit nouvelles, Au bord de la mer noire, est la première. les autres se déroulent dans des lieux variés, aussi bien en Pologne, Ukraine, Russie qu’aux États Unis. Huit longues nouvelles, 90 pages,  presque un roman, traduites du Yiddish, racontent un monde qui disparaît.  Cette extinction du shtetl a commencé bien avant la Shoah. L’ouvrage a été écrit aux États Unis, publié en 1938.

La Première Guerre Mondiale et la Révolution Russe font basculer dans la modernité des communautés très religieuses encore rurales. L’émigration aux États Unis est aussi décisive. Ces nouvelles, toutes très différentes, racontent le destin d’hommes simples emportés par une histoire singulière. Comment le fils de rabbin, professeur d’hébreu qui ne rêve que de Palestine se retrouve-t-il commandant d’un bataillon de l’Armée Rouge? Qu’est- venu chercher Sholem Melnik en Amérique, le peintre en bâtiment de New York nostalgique de la campagne polonaise? Et ce garagiste passionné de mécanique qui déçoit les espoir de ses parents qui le rêvaient médecin?

Il raconte une société fondée sur l’observance des rites et des lois religieuses, une société solidaire où l’on n’aurait jamais laissé un colporteur ou un mendiant passer le Shabbat seul. Les solidarités n’ont plus cours en Amérique où la course à l’ascension sociale prime sur les anciennes valeurs. Il raconte aussi la solitude de l’étranger, du migrant, de ceux qui ont été égarés dans les tourmentes de la Révolution russe avec  humanité,  tendresse même. Il décrit les moindres usages  de la vie quotidienne avec une foule de détails oubliés, des expressions venant des prières, hébreu ou yiddish, coutumes des fêtes ou tenues vestimentaires. C’est vivant, précis, tellement fascinant.

Yossik – Joseph Bulov

LIRE POUR VILNA

Le titre complet: YOSSIK – UNE ENFANCE DANS LE QUARTIER DU VIEUX MARCHE DE VILNA -LITUANIE (1904-1920)

Quand j’ai ouvert ce livre je me suis demandée si c’était une bonne idée de le lire juste après La Promesse de L’Aube de Romain Gary, né lui aussi à Vilnius en 1914 et après le Tribunal de mon père de Bashevis, se déroulant à Varsovie mais exactement à la même époque. Ces deux chefs d’œuvres ne lui porteraient il pas ombrage?

Yossik, bien que contemporain des deux autres petits garçons juifs, ne leur ressemble pas. Sur le Vieux-Marché, c’est une fripouille, un aventurier,  un charlatan, pire un lampeduseur! Inventant toutes sortes de commerces allant de la vente de galettes de boue au prêt de boutons, il préfère la société de cosaques et tatars à la fréquentation du heder . Le petit rebbe et la rebbetsin ne le retiendront quelques temps que parce qu’il rêve de redonner vie au golem d’argile de la vieille synagogue. Mais le violon, la gloire de Paganini1er puis de Paganini II, son ancien associé Bertchik, lui donne une nouvelle ambition, il sera Paganini III, même sans violon, il jouera le Perpetuum mobile, ira à Saint Petersbourg, sera célèbre…..

Yehudi Menuhin

Cependant le monde pittoresque du vieux marché n’a pas toujours la vie facile.

« Une semaine plus tôt, une shikse, dont le père était concierge rue de la Boucherie, était entrée dans un salon de coiffure. le barbier avait aiguisé sa lame, égorgé la jeune fille, et tiré son sang pour en faire quelques bouteilles de vin.

Comment pareille chose était-elle possible? aussi loin que pût m’entrainer mon imagination  créatrice je n’arrivais pas à me représenter une jeune fille portant barbe et venant se faire raser la barbe chez un barbier. En second lieu, d’où sortait ce salon de coiffure sur la place du Marché?

tous ces stupides racontars me semblaient contes à dormir debout, trop puérils même pour des enfants.

Malheureusement, cette fois les enfants avaient raison. Quelques jours plus tard, le pogrome éclatait dans toute sa fureur. »

–  » si Dieu a fait ce pogrome, Il n’est plus mon Dieu »

Ainsi Yossik prend congé du rebbe et de la rebbetsin.

La chance tourne,  le père de Yossik rentre d’Amérique « millionnaire ». La famille quitte le Vieux-Marché pour s’installer sur la très chic Prospective- Saint-Georges. L’enfant perd ses repères et malgré l’aisance familiale, il est rejeté du lycée pour cause de numérus clausus. Il tombe amoureux de Nioura qu’il baratine, se présentant comme Américain, puis comme violoniste et gagnera deux ennemis, lefrère de cette dernière et  son ami, deux lycéens arrogants. Dans ce quartier bourgeois, le pittoresque et le burlesque collent au lampéduseur

Revers de fortune, le père est malade, ruiné, la famille retourne dans le ghetto et le père à la religion. Description extraodinaire de la cour des synagogues,

« chaque kloyz avait au mur sa plaque gravée, et son antique liste de donateurs …avec des dates remontant jusqu’au quinzième siècle »….

Chaque oratoire portait le nom d’une merveilleuse figure légendaire…Ishalayele le Voyant, aveugle de naissance qui connaissait par cœur les soixante lourds volumes du Talmud…. »

Même Napoléon s’y était arrêté lors de sa marche sur Moscou.

 

Nouvelles aventures jusqu’à ce que la guerre de 14 n’éclate. Fin d’un monde prédit « le fils de Barve »

 » – qu’est il arrivé en Bessarabie ou Serbarabie, ou le diable sait comment on l’appelle?

…..

Pourquoi croyez vous à la fin du monde? demanda  Note. Est-il pensable que pour un prince assassiné, tout un monde puisse disparaître? »

Le prédiction du « fils de Barve » s’est réalisée. les Juifs furent mobilisés. Les Russes défaits… Arrivèrent les Allemands, puis les Polonais avec leur Aigle blanche, renversés par un comité révolutionnaire aux rubans rouges derrière un fameux Meir Schmulevitch. Les Polonais reprirent la ville et chassèrent tous les Méir Schmulevitch jusqu’à ce que des révolutionnaires,  bortcheviks n’organisent la révolution-transformation dans la joie d’abord et la sympathie des habitants du Vieux-Marché puis la crainte hiérarchie des patates, et le règne des cabans de cuir…

Ce livre correspond exactement à ce que je cherchais en passant sous la Porte de l’Aube, me dirigeant vers le Petit Ghetto de Vilnius. Le vieux Marché n’existe plus, à la place de la cour des synagogues, une place vide avec des flaques et un jardin d’enfant, une plaque, un buste du Gaon…Mais la rue des Verriers, je l’ai vue!

Ma crainte de « déjà-lu » quand j’ai ouvert le livre s’est avérée infondée. Trois petits juifs nés presque à la même époque, et presque dans le même contexte, trois personnalités si différentes. Trois histoires. Tellement est riche la diversité de l’humanité!

 

 

Isaac Bashevis Singer : Au tribunal de mon père

Varsovie, 1910 Un enfant raconte la vie de sa rue, Son père, rabbin, tient son tribunal dans son bureau ou dans sa cuisine. Point d’affaires criminelles! ce sont divorces, mariages ou problèmes des règles alimentaires: la casserole sera-elle encore cachère si le lait a débordé dans le bouillon? L’enfant narrateur raconte avec naïveté et saveur ces histoires simples d’un monde disparu.

Surtout ne pas se contenter des premières histoires qu’on peut lire comme des nouvelles. L’enfant grandit, le monde change. Le sionisme, le socialisme percent dans ces milieux très traditionnels.
Arrive la guerre de 1914, l’arrivée des Allemands, la Révolution russe, mais aussi la faim, les épidémies vont chambouler un ordre qui paraissait intangible.