Le Roman Egyptien – Orly Castel-Bloom – trad. Rosie Pinhas- Delpuech

ISRAEL

J’ai découvert ce roman en écoutant le podcast de France Culture : Le Roman de la Grande Bleue présenté par Mathias Enard qui avait convié Rosie Pinhas Delpuech, et j’ai tout de suite su que ce livre était « pour moi« . De plus, je viens de voir Mizrahim, film de Michale Boganim et Les Cahier noirs de Shlomi Elkabetz (à la mémoire de Ronit Elkabetz) et Le Roman Egyptien se trouve dans la suite logique  de cette production mizrahit en Israël. 

« La mère de Viviane aussi s’appelait Flore, mais la famille vivait depuis des siècles en Égypte, depuis trop de siècles, peut-être des milliers d’années, car d’après ce que Flore avait raconté à Viviane, il semblerait qu’ils
appartenaient à ce fameux clan, à cette unique famille dont il n’est pas question dans l’histoire d’Israël, ces gens qui désobéirent à Moïse, refusèrent de quitter l’Égypte durant la grande sortie, et y restèrent comme esclaves. Il fallut des siècles pour qu’ils soient affranchis et deviennent des chasseurs sauvages, et quand les juifs arrivèrent en Égypte après l’expulsion d’Espagne, ces gens s’empressèrent de se rapprocher d’eux, car d’une certaine manière obscure et mystique, ils sentirent l’antique proximité. »

Le Roman Egyptien raconte la saga de la famille Castil, juifs égyptiens originaire d’ Egypte depuis toujours, depuis la sortie d’Egypte aux temps bibliques, aux Castil chassés d’Espagne par les rois Catholiques, montés en Israël  au tout débuts des années 50 avec des idéaux socialistes, arrivés au kibboutz Ein Shemer avec un groupe de l‘Hashomer Hatzair d’où ils ont été chassés. 

« Charlie était trop antireligieux à son goût. Et trop communiste aussi. Il y baignait jusqu’au cou, Hashomer
Hatzaïr par-ci, Hashomer Hatzaïr par-là, il n’y en avait que pour le mouvement de jeunesse socialiste ouvrier.

[…]
Viviane avait quitté le kibboutz Ein Shemer en même temps que tout le noyau égyptien, mais Charlie avait voulu achever ses quatre années d’engagement, qui équivalaient à un service militaire. De toute façon, la vie de kibboutz l’enchantait. Surtout les travaux des champs et la cuisine. »

Viviane et Charlie, Adèle et Vita, et les autres égyptiens vont s’établir en ville, leurs enfants formeront un noyau solidaire qui traverse le temps jusque aux années 2010, déménagements, enfants, et maladies….

Ce n’est pas un récit chronologique linéaire, plutôt un puzzle qui traverse les siècles qui saute des manifestations au Caire contre le roi Farouk à l’Inquisition en Espagne à la fin du XVème siècle. Certains personnages sont nommés d’autres non, la Grande, la Petite, la fille unique et la lectrice doit s’accrocher pour se rappeler qui sont les parents, les enfants, dans cette  tribu  qui fait des aller-retours entre les divers appartements. Je me suis livrée avec grand plaisir à cette gymnastique un peu déroutante.

J’ai beaucoup aimé les descriptions  de la vie au kibboutz, repas pris en commun, réunions et débats idéologiques, travaux des champs et puis ensuite je me suis promenée dans les rues de Tel Aviv et de ses environs : un voyage dépaysant. Ce « roman égyptien » est plus israélien qu’égyptien!

Pharaon des deux terres : L’épopée africaine des Rois de Napata – au Louvre

EGYPTE/SOUDAN

Colosse Taharqa

Dépaysement, exotisme garanti vers des destinations inconnues, Napata et le Djebel Balkar, Sanam, Nouri, Douki Gel….  

Pharaons africains inconnus : Piânkhy (720), Chabatâka (713-705), Chabaka(705-690) Taharqa (690-664), Taneoutamani (664-655) formant la XXVème dynastie.

Taharqa

Les organisateurs de l’Exposition Pharaon des Deux Terres ont mis le projecteur sur une période très courte : un siècle où la dynastie kouchite venant de Napata au Soudan a pris le pouvoir sur les Deux Terres, non pas seulement la Haute Egypte et la Basse Egypte comme les pharaons des dynasties précédentes mais sur le Royaume de Kouch et sur l’Egypte.

Chabarka

Je croyais connaître un peu de ces pharaons noirs après avoir visité deux fois le très beau Musée Nubien d’Assouan. A Assouan, toute l’Antiquité et même bien après étaient présentés, je n’avais même pas remarqué ces pharaons.

Stèle triomphale de Piânkhy

La conquête de l’Egypte par Piânkhy est documentée par la Stèle triomphale où les rois d’Egypte se prosternent devant le conquérant (registre juste au dessus des hiéroglyphes).  Avant cette conquête les Pharaons Egyptiens et le Royaume de Kouch entretenaient des rapports commerciaux (or, ivoire, bétail) illustrés par la fresque de Houy

tome de Houy : tribut des kouchites

Les rapports étaient parfois mouvementés et les Egyptiens représentent parfois les kouchites entravés comme des esclaves/ Au Nouvel empire la conquête du Sud fut entreprise.

kouchite représentation égyptienne
kouchite

 

 

 

 

 

 

 

 

Après cette introduction « égyptienne » , les expéditions en Nubie de Champollion, Lepsius, et bien plus au sud le long du Nil avec l’expédition Bankes et Louis Maurice Adolphe Linant de Bellefond ont rapporté des témoignages, cartes, relevés des sites kouchites en particulier le relevé de Djebel Barkal « la montagne pure » avec à ses pieds de nombreux temples 

Napata Djebel Barkal

 

 

 

 

 

 

Djebel Barkal est situé entre la 3ème et la 4ème cataracte, ce relief tabulaire dominait la plaine de 100 m de haute et une aiguille pointue rappelait l’Uraeus, le cobra des pharaons.

Au temple d’Amon, un bélier solaire incarnant Amon-Rê est impressionnant

Bélier solaire protégeant Aménophis III Djebel Barkal

la richesse du royaume de Kouch est matérialisée par de nombreux objets en or – les kouchites maîtrisaient parfaitement la métallurgie et l’orfèvrerie

Triade d’Elephantine
Criosphynx : corps de lion tête de bélier

Si les béliers et les sphynx sont nombreux, les Kouchites vénéraient également les oiseaux : déesse vautour, ou Horus le faucon

Déesse vautour de Sanam
Taharqa à genoux offrant le vin à Horus

Les Kouchites de la XXVème dynastie se sont installés sur toute l’Egypte, de Memphis, Saqqara à Napata, en passant par Thèbes. Thèbes, ville d’Amon revêtait une importance capitale pour ces Pharaons qui aspiraient à restaurer l’unité de l’Egypte et une certaine orthodoxie dans les cultes. le temple de Karnak fut complété avec un vaste chantier de nouvelles constructions et le relais était assuré par Les Divines Adoratrices D’Amon

Divines adoratrices à Thèbes

Un couloir voûté figure le Sérapéum de Saqqara . Mariette y a retrouvé des stèles correspondant à l’enterrement des taureaux Apis 

Enterrement du boeuf Apis
Enterrement du boeuf Apis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cependant, dans le Delta Saïs a résisté aux rois de Napata . Le dernier pharaon de la XXVème dynastie Tanouetamani fut balayé par les Assyriens d’Assourbanapal. Assourbanapal prend deux fois Thèbes et Psammetique II avec l’aide de ses mercenaires, des hoplites grecs mène une expédition jusqu’en Ethiopie et saccage Napata. 

Assyriens et char

 

Assyrien prenant une ville égyptienne et soldats kouchite s’enfuyant
Plaque chryséléphantine :lion assyrien dévorant un kouchite

 

La fin de l’exposition montre les répliques des statues de la cachette de Douki Gel trop fragiles pour voyager réalisées à l’imprimante 3D comme le colosse de Taharqa qui accueille les visiteurs. Ce procédé, au début m’a un peu désarçonnée, les statues tellement impeccables, comme neuves, revêtues de parements à la feuille d’or et avec une coiffe peinte en rouge vif. Elles n’ont pas le charme des ruines, mais pourquoi se priver de les montrer telles qu’elles étaient alors?

En épilogue : l’épopée d’Inaros et l’opéra Aïdaavec les costumes dessinés par Mariette lui-même

Aïda : aquarelle de Mariette

 

 

 

 

 

 

L’Aventure Champollion – Dans le secret des hiéroglyphes – BnF

Exposition Temporaire du 12 Avril 2022 au 24 juillet 2022

Champollion

Le 27 Septembre 1822, dans sa Lettre à Dacier annonçait le déchiffrement des hiéroglyphes. Cette exposition en fête donc le bicentenaire.

Jean-François Champollion est né à Figeac en 1790. A 10 ans il rejoint son frère ainé, archéologue qui supervise son instruction. A 11 ans, il s’initie à l’Hébreu, il sait déjà le Grec et le Latin, 2 ans plus tard, il apprend le Syriaque et l’Araméen, en 1805, le Copte. Sa connaissance de nombreuses langues et alphabets, va être une des clés du déchiffrement. 

Rosette – Charles -Louis Balzac

En 1799, l’officier Bouchard découvre la stèle, la pierre de Rosette où le même décret figure en Grec, en Hiéroglyphes et en démotique. Les Anglais confisquent la pierre en 1801. Entre temps, heureusement on procéda à son estampage qui put être étudié par Champollion. 

Stèle d’Agathodaimon et Isis-Thermoutis découverte à Saqqarah

L’exposition de la BnF commence donc avec l’Expédition d’Egypte de Bonaparte et présente de magnifiques aquarelles du Caire, Rosette, divers journaux de bords et d’objets divers rapportés par ses savants. Les 23 volumes de la Description figurent en bonne place. 

Entailles et reliefs en positif

Dans le déchiffrement des hiéroglyphes, toutes sortes d’inscriptions sont présentes : étiquettes de bois attachées aux momies, bandelettes enveloppant les momies (en hiératique) , petites entailles sur des monnaies, bijoux gravées sur des pierres semi-précieuses ou des métaux.

D’autres savants ont essayé de déchiffrer les écritures antiques. Une curieuse thèse publiée au XVIIIème siècle faisait état d’une parenté entre les hiéroglyphes et l’écriture chinoise « Mémoire sur lequel on prouve que les chinois sont une colonie égyptienne ». Plus sérieusement William Waburton propose que les noms des rois étaient entourés dans des cartouches. Depuis l’Antiquité avec Maneton, on dispose de la liste des pharaons.

A côté des inscriptions multilingues et des travaux de déchiffrement au cours du XIXème siècle sont exposés des curiosités : deux documents étonnants : calligrammes d’Apollinaire : La figue, l’oeillet et la pipe à opium et d’Isodore Isou.

Cercueil de Padiimenipet

le cercueil décoré de Padiimenipet a fait l’objet d’une étude détaillée par Champollion. Le livre publié est présenté ici. Comme nous sommes à la BnF des manuscrits et livres anciens sont nombreux. Il y a aussi une collection de précieux papyrus. 

Angelelli – Champollion, barbu est assis au milieu

Expédition de Champollion en Egypte (1828-1829) Expédition franco-Toscane lui permit de parcourir tous les sites antiques des Pyramides à la Haute-Egypte. Curiosité : les lunettes de soleil du savant et une  longue pipe rapportée en souvenir.

les oiseaux colorés de Beni- Hassan

Des photographies anciennes de Maxime Du Camp (1851) de Teynard (1851-52) montrent l’aspect des sites qui n’ont pas encore été dégagés avec les statues géantes d’Abou Simbel émergeant du sable. On voit aussi les dessins et les photographies de Mariette, le plafond astronomique de Dendera…. les statuettes de nombreuses divinités. 

Horus sur les crocodile et sous la tête de Bès

Diverses visites peuvent êtres envisagées, celles qui s’attachent plus spécifiquement aux hiéroglyphes, ou aux objets égyptiens. Il y en a pour tous, pour les spécialistes, pour les enfants, les curieux, les amoureux des vieux livres et manuscrits….

ostracon de Deir el Medineh : bélier étudié par Champollion

Une exposition très riche

De l’autre côté des Croisades – L’Islam entre Croisés et Mongols – Gabriel Martinez-Gros

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

L’Islam entre Croisés et Mongols XIème – XIIIème siècle

Attention! Livre d’Histoire savante destiné à des initiés qui maîtrisent histoire et géographie sur le monde d’Islam, de l’Atlantique (Maroc et Espagne) jusqu’à la Chine d’où viennent les Mongols, en passant par les steppes d’Asie Centrale, Afghanistan et Transoxiane, Perse et Mésopotamie. J’ai interrompu ma lecture à nombreuses reprises  pour saisir mon ami smartphone et GoogleMaps pour situer les villes Merv, Tus, Nichapour… Coquetteries de l’auteur qui utilise les vocables d’Ifrikiya (Tunisie) ou Jéziré (Mésopotamie) que je connaissais déjà.  De même quand il assimile les envahisseurs nomades aux Bédouins. Bédouins les Almoravides ou Almohades qui conquièrent l’Andalousie, cela me paraît naturel, comme les Berbères au Maghreb… Bédouins, les hordes des Turcs et Mongols, c’est déjà plus étonnant, encore plus quand les Chevaliers Francs entrent dans cette catégorie. 

L’auteur nous rend accessible les textes de trois historiens arabes médiévaux : Ibn Khaldoun (1332 -1406), Ibn Al-Athir (1160 – 1233) et Maqrizi (1364- 1442) qu’il fait dialoguer avec Machiavel (1469 -1527). Chacun de ces chroniqueurs va raconter à sa manière l’histoire de la région. 

shawbak

Même si ma lecture fut laborieuse et lente ce fut un réel plaisir d’entrer dans ces chroniques pratiquement sans filtre ni anachronisme. L’universitaire contemporain s’efface pour nous présenter les textes, intervenant fort peu pour nous laisser la saveur orientale et l’authenticité médiévale. Il cite les textes racontant les massacres mongols, les dialogues entre les différents chefs de guerre hésitant entre telle ou telle alliance (Ibn Al-Athir) .

Comme les historiens médiévaux, il enregistre toutes les dynasties, les changements d’alliances, de capitales. Là, je me perds un peu. Un ouvrage de vulgarisation aurait simplifié, mis l’accent sur tel ou tel chef de guerre en laissant de côté les intrigues secondaires. Mais De l’autre Côté des croisades n’est pas une vulgarisation, c’est un ouvrage universitaire suivi d’un corpus de notes (70 pages) avec index, bibliographie, repères chronologiques etc… Rien que pour cette somme de notes, il est à ranger à côté des encyclopédies et des dictionnaires. Pour qui voudrait une histoire plus accessible Les Croisades vues par les Arabes d’Amin Maalouf donnent un récit vivant que j’avais beaucoup apprécié .  Le récit de la conquête du pouvoir par Baybars (1277 -1223) dans Hakawati de Alameddine sur le mode d’un conte oriental m’a aussi beaucoup appris. 

le Caire Bab zoueila (1090)

Chronique de la succession des dynasties, des migrations des capitales, c’est aussi une réflexion plus générale sur la conquête du pouvoir, de la succession dynastique, et du renversement par un conquérant plus agressif. Ibn Khaldoun oppose le centre sédentaire qui perçoit l’impôt, s’enrichit, s’amollit tandis que les bédouins en périphérie, guerriers, s’enrichissant de razzias et prédations vont à la conquête du centre, s’associant à un chef charismatique ‘asabiya, puis se sédentarisant, s’amollissent. D’après Ibn Khaldoun, la durée moyenne d’une dynastie serait d’une « vie »(120 ans). J’ai eu du mal à cerner cette notion d‘asabiyaUn autre concept est resté flou malgré mes efforts : le « dépotoir d’empire » situé en marge des capitales Bagdad, Mossoul, Damas ou Le Caire. 

p.73 : « L’ironie de l’histoire a voulu que l’Anatolie soit aujourd’hui devenu la « Turquie », expression politique majeure du monde turc et surtout que Constantinople ait remplacé Bagdad et Le Caire… »

Ibn Al-Athir va moins généraliser et montre les choix et les stratégies individuelles : alliances ou appel au Jihad

p157 : « s’éloigner de plus puissant que soi et ne céder aux instances et aux raisons de la religion sont de véritables structures de l’Histoire selon Ibn Al-Athir. Il en existe d’autre comme le balancement d’Orient en Occident »

Une autre stratégie serait le maintient d’un glacis favorisant un voisin peu dangereux pour se protéger des incursions bédouines. 

Ajloun : château de Saladin pont levis et barbacane

Et les Croisades? Evènements majeurs de la géopolitique de l’époque et de la région, mais moins redoutées que l’intervention des Mongols. L’auteur les présente comme la reconquête de l’empire romain, les resituant dans le cadre plus vaste des expéditions des Normands en Sicile et  Afrikiya, et la Reconquista en Espagne et de la maîtrise des mers par les républiques Italiennes dans le Bassin Méditerranéen.

Maqrizi a un point de vue égyptien. L’Egypte occupe une position privilégiée. Le rôle des mamelouks est bien mis en évidence. 

Quant à Machiavel, théoricien de la prise du pouvoir, il introduit une nouvelle notion : le peuple dont le prince doit tenir compte s’il veut se maintenir au pouvoir. 

Malgré mes difficultés, malgré certaines longueurs, j’ai été contente d’aborder de si près les auteurs de l’époque.

 

 

La société des Belles Personnes – Tobie Nathan

LIRE POUR L’EGYPTE

« Nous sommes les compagnons de Bab el-Zouweila ; les marins du dernier voyage. Notre berceau est le Nil. Notre bateau est de soleil. Il tourne autour de la Terre emmenant les méritants de l’autre côté du monde, sur le continent des bienheureux. Souque, batelier, souque, jusqu’à trouver le vent de ta felouque. » Dans le cimetière
de Pantin,

[…]
« Zohar de son nom, Zohar de son prénom. L’homme que nous portons en terre s’appelait Zohar Zohar. Né en Égypte, du temps du roi Fouad, il a traversé les années de braise, celles du roi Farouk, et les années de plomb de la seconde moitié du XXe siècle, et il en est sorti entier, sans même perdre un seul fragment de son âme. Je l’ai peu connu, seulement ces derniers mois. Il fréquentait notre oratoire de Paris, la synagogue des Égyptiens. Mais il n’était pas très bavard. »

Le roman commence en fanfare : en fanfare au Cimetière de Pantin! Fanfare avec crotales et tambourins, simsimiyya – lyre égyptienne –   procession tourbillonnante et dansante. 

Corne de bélier des Juifs qui suivent, hommes vêtus de noir, barbes des Juifs religieux  – la société sacrée des morts pour le Kaddish.

L’homme qu’on porte en terre est un Juif égyptien. Une femme se lève pour l’éloge funèbre

Il était l’ami des princes et des rois. Mais il savait le plaisir des femmes. La pierre qu’il touchait devenait de feu…

Tobie Nathan nous conte dans ce roman l’histoire de cet homme Zohar Zohar doublement splendide, né dans le misérable quartier juif du vieux Caire ‘Haret el-Yahoud qui avait commencé sa carrière comme ramasseur de mégots pour devenir le patron d’un établissement « la Compagnie de l’Eau Bleue » recevant le gratin du Caire et même le roi Farouk. 

L’histoire commence en janvier 1952 avec l’incendie du Caire et les émeutes qui ont précédé le coup d’état des Officiers Libres de Nasser, Sadate le 22 juillet 1952 

« La mère de toutes les nuits »

 

Zohar Zohar est pris en otage par les militaires qui s’attaquent aux Juifs après la défaite des Egyptiens contre les Israéliens, parmi les soldats un curieux homme blond à l’accent allemand. Dieter Boehm, ancien SS qui veut poursuivre la Solution Finale au Proche Orient. Dans le conte oriental débridé nous faisons connaissance avec ces anciens nazis cachés de la justice occidentale, et du Grand Mufti de Jérusalem qui a fait allégeance à Hitler dans sa lutte contre les Britannique. Sinistres personnages.

Bab Zouweila

Conte oriental truculent avec tous ces Cairotes originaux, aux pratiques magiques, à la musique et aux danses venant du fond des siècles, magicienne chevauchant un buffle dans une folle procession de soutien à Zohar Zohar. Confrérie de Bab Zouweila – qui accepte aussi bien des Juifs que des Musulmans – les Belles Personnes – qui protègent Zohar et auxquelles Zohar sera fidèle jusqu’à sa mort.

Conte et roman historique qui se déroule ensuite à Paris, dans le Paris d’après Guerre, dans l’amitié et la fraternité de trois amis, un Juif lituanien, un résistant passé par la déportation et Zohar. Unis dans la vengeance contre les Nazis puis dans le commerce de la fourrure. Même quand l’action se déroule en Europe, le roman garde son style oriental par l’usage pittoresque de dictons égyptiens très imagés, titres et conclusion des différents chapitres. 

J’ai beaucoup aimé ce roman dans la même lignée de Ce Pays qui te Ressemble  qui met aussi en scène Zohar Zohar . Tobie Nathan excelle quand il évoque l’Egypte. 

 

Karnak café – Naguib Mahfouz

LIRE POUR L’EGYPTE

 

Ce court roman (une centaine de pages) écrit en 1971, se déroule dans les années ayant précédé la Guerre des Six Jours (1967) jusqu’au décès de Nasser.

Unité de lieu : un café du Caire tenu par une ancienne vedette de la danse Qurunfula. On connait la prédilection de l’écrivain pour les cafés. Le Café Fishawi , 14 ans après sa mort entretien encore le mythe d’être « le café de Mahfouz » et c’est un incontournable pour la visite touristique du Caire. Le Café Karnak n’a pas le lustre du Fishawi ou du Café Riche. Entré par hasard, le narrateur est séduit par la prestance de Qurunfula, par la qualité du café (la boisson) et la société qui s’y rencontre : les habitués sont des vieillards qui jouent au trictrac et un groupe d’étudiants. Qurunfula  entretient une ambiance chaleureuse et bienveillante.

C’est avant tout un livre politique. Les étudiants disparaissent à trois reprises. On imagine pourquoi. Si l’un d’eux est un militant communiste, les deux autres, un jeune couple d’origine très modeste, se définissent avant tout comme « des enfants de la Révolution » (celle de 1952) dont ils reconnaissent les bienfaits, sans elle, ils n’auraient peut être pas étudié à l’école et encore moins à l’université. On devine la chasse à n’importe quelle opposition qui s’étend aussi bien aux communistes qu’aux Frères Musulmans. On découvre les conditions indignes de détention arbitraire. Après la Guerre de Juin, comme l’auteur la nomme, certains bourreaux ont cédé leur place mais les pratiques demeurent. Le jeune communiste meurt pendant un interrogatoire.  Si l’acharnement contre les garçons est cruel, pour la fille c’est encore pire.

Après la Guerre de 1967, la situation est compliquée par le sentiment d‘humiliation de la défaite. Le roman rend compte de ce sentiment surtout quand l’ancien bourreau fait une apparition dans le café.

Cette lecture me fait penser au livre d’Alaa El- Aswanny Jai couru vers le Nil se référant à une autre époque (après 2011) mais toujours avec la même répression policière.

J’aime toujours revenir à Mahfouz dont l’oeuvre est si variée.

L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

Turbans et Chapeaux – Sonallah Ibrahim – Actes sud

LIRE POUR L’EGYPTE

Ce roman historique se présente comme le journal de bord d’ un jeune égyptien, du 22 Juillet 1798, quand les troupes françaises sont aux portes du Caire, jusqu’au 31 Août 1801 quand elles quittent l’Egypte. C’est donc un roman historique qui raconte l’Expédition de Bonaparte du point de vue d’un jeune musulman. Le narrateur est un étudiant de l’érudit Jabari, professeur à Al Azhar, qui le loge dans sa maison et qui tient, lui aussi une chronique des événements et qui assiste avec les autres notables aux réunions du Divan.

Le jeune homme a appris le français en travaillant chez un négociant français. Son Maître, l’envoie d’abord à l’Institut Français, traduire et copier des ouvrages arabes. Il y rencontre les Savants de Bonaparte et Pauline dont il tombe amoureux avant qu’elle ne devienne la maîtresse de Napoléon. Il lui donne aussi la mission de suivre la campagne de l’armée française en Syrie, jusqu’au désastre d’Acre. Tout au long de la campagne il note scrupuleusement batailles, atrocités et ravages de la peste. Après le retour de l’armée au Caire, le départ de Bonaparte pour la France, l’assassinat de Kléber, les notes sont plus confuses comme la situation des occupants.

Cette lecture raconte une histoire  que je viens de lire avec grand plaisir dans l’Egyptienne de Gilbert Sinoué, saga brillante et passionnante; parfois, j’ai eu une impression de déjà-lu qui a défloré la découverte et un peu pâli l’étoile de cette seconde lecture. C’est ma faute, j’aurais dû espacer les deux lectures!

Cependant, les points de vue sont différents : l‘Egyptienne est une chrétienne, fille de riche propriétaires terriens, sa famille fréquente les mamelouks et elle a accès à la citadelle. Le jeune égyptien est de beaucoup plus modeste extraction. Dans Turbans et Chapeaux on apprend une foule de détails sur la vie quotidienne au Caire, au hammam, au marché, dans les cafés. Il se promène à pied et à âne, les bourricots jouent d’ailleurs un rôle que je ne soupçonnais pas….

Dans ces chroniques, le narrateur note scrupuleusement les impôts, taxes et avanies auxquels propriétaires fonciers, fermiers et même simples habitants sont soumis quand l’occupant cherche à s’enrichir, ottomans comme français, les procédés se ressemblent (c’est l’opinion de la lectrice) . Il raconte aussi comment les soldats d’occupation se comportent en exigeant nourriture et boissons et en commettant des exactions, comportements malheureusement similaires!

Le dernier jour, l’élève a retrouvé sa place auprès du maître:

Ecris ce que je vais te dicter, m’ordonna-t-il :

« an mille trois cent treize : première à venir d’années riches en grandes batailles, en événements graves et calamités subites où les malheurs ont succédé aux malheurs, les épreuves aux déconvenues, où le cours naturel des choses s’est déréglé, et où la mauvaise administration et la dévastation ont conduit à la ruine générale…

 

La Lumière qui s’éteint – Rudyard Kipling

SOUDAN / GUERRES MAHDISTES

A la suite de la lecture du roman soudanais The Longing of the Dervish de Hammour Ziada qui se déroulait pendant les guerres mahdistes (1881-1898) au Soudan, j’ai eu envie de lire la version britannique de ces guerres que donne Rudyard Kipling dans le roman La lumière qui s’éteint. J’ai vraiment adoré  Kim et L’homme qui voulut être roi, deux romans d’aventures et d’espionnage complexes dans le contexte des Indes victoriennes et du Grand Jeu en Afghanistan. J’espérais que Kipling m’entraînerait dans des aventures soudanaises comme dans les deux romans précédents. 

Le roman commence comme un roman d’amour entre deux enfants, à peine adolescents en pension chez une dame sévère dans un village de la côte anglaise. Dick Heldar restera fidèle à la petite fille sauvage Maisie.

Nous retrouvons Dick au Soudan.  Il est dessinateur de Presse, remarqué par le grand reporter Torpenhow qui le fait engager par son journal. Frères d’armes, ils nouent une amitié indéfectible et des relations de camaraderie avec les autres journalistes. Nous devinons la brutalité des combats, la sauvagerie de cette guerre?

mais dites-donc, espèce de vieil athlète balafré et débauché, oubliez-vous que vous êtes chargé, au début de chaque guerre, d’étancher la soif de sang du brutal et aveugle public anglais? on a supprimé, de nos jours, les combats de l’arène ; mais il y a en revanche des correspondants spéciaux. Vous n’êtes qu’un gladiateur obèse….

En revanche, Kipling fournit peu d’informations géopolitiques. On ne peut pas considérer ce roman comme un roman historique alors que dans les deux romans précédents les enjeux stratégiques de l’empire victorien étaient bien présents. Si j’espérais rencontrer Gordon, le Mahdi ou Kitchener, je resterai sur ma faim.

De retour à Londres, à son insu, Dick est célèbre. Ses dessins de presse lui valent un franc succès. Il compte exploiter le filon de la peinture de guerre pour gagner une fortune, quitte à galvauder son art, à produire des peintures de style pompier pour plaire aux acheteurs .

Torpenhow et son collègue l’Antilope en sont ulcérés et cherchent à le détourner de la facilité et de la vanité qu’il en tire.

Eh bien! croiriez-vous que le directeur de cette misérable revue a eu le front de me dire que ma composition choquerait ses abonnés!…qu’elle était trop brutale, trop grossière, trop violente! L’homme st naturellement doux comme un mouton, n’est-ce pas quand il défend sa vie! […]-voyez-vous ce petit reflet, correctement posé sur l’orteil? C’est de l’art! J’ai nettoyé sa carabine avec le plus grand soin, car tout le monde sait que les carabines sont toujours propres quand elles ont servi : c’est de l’art! J’ai astiqué le casque : on emploie toujours de la pâte à polir, en campagne, car sans elle, pas d’art!

Au sommet de sa carrière artistique, Dick retrouve Maisie qui est peintre, elle aussi, mais sans succès. Il se croit capable de la séduire avec sa renommée. Il est assez riche pour l’entretenir, assez célèbre pour l’influencer. Mai la jeune fille tient à son indépendance :

« On! non impossible! C’est mon travail; à moi seule. j’ai toujours vécu ainsi, indépendante et ne veux appartenir qu’à moi-même. Je me rappelle bien …ce dont vous me parlez., mais c’est fini, tout cela. C’étaient des enfantillages… »

La suite du roman d’amour se déroule dans un climat de misogynie bien victorien et gênant pour les lectrices (teurs) contemporains. Dick cache son amour pour Maisie à Torpenhow et à l’Antilope, cela gâcherait leur camaraderie virile et pourrait être interprété comme de la faiblesse. Une autre jeunefille entre en scène et le mépris des hommes est assez insupportable. Pourtant ces jeunes femmes prouvent leur caractère!

Quand la lumière s’éteint, quand la blessure de guerre entraîne la cécité.  Le   héros perdre la vue et se retrouver aveugle…je vous laisse découvrir la fin. 

Cependant Quand la lumière s’éteinn’est pas mon Kipling préféré. Lire aussi le billet  de Claudialucia

Soudan – deux films et un livre : Talking about trees, Tu mourras à 20 ans, The Longing of the Dervish

AU FIL DU NIL

Lorsque nous visitions Abou Simbel, le Soudan n’était pas loin, les voyageurs de  Mort sur le Nil pouvaient alors naviguer d’Assouan à Khartoum sur le fleuve. Au Musée de la Nubie d’Assouan, les Pharaons noirs étaient ils nubiens ou soudanais? Au retour de nos vacances égyptiennes, il m’a semblé logique de courir au cinéma voir ces deux films. 

Pour visionner les bandes annonces et lire les billets que j’ai publié sur mon blog Toiles Nomades blogspot cliquer sur les liens sur les titres

TALKING ABOUT TREES

TALKING ABOUT TREES    est un documentaire de Suhaib Gasmelbari qui a filmé avec humour, ironie et délicatesse les quatre cinéastes Ibrahim, Suleiman, Manar et Eltayeb, qui ont fondé le Sudanese Film Group . Rentrant d’exil, leur seule ambition est de restaurer un cinéma de quartier pour faire revenir le cinéma qui a disparu en 1989 avec l’avènement d’Omar el-Bechir et de sa dictature islamique.

Les quatre cinéastes vieillissants retrouvent les films qu’ils ont tourné jadis à l’étranger. Leur entreprise rencontre toutes sortes d’embûches, elle est même vouée à l’échec. Sans se décourager ils cherchent les autorisations, nettoient, bricolent et ont l’air de s’amuser comme des gamins. Et on s’amuse avec eux. 

De l’émotion également! pour l’amour du cinéma!

TU MOURRAS A 20 ANS

TU MOURRAS A 20 ANS

C’est un film de fiction récent d‘Amjad Abu Alala qui a reçu un Lion d’or au Festival de Venise 2019. C’est aussi le 8ème film de fiction soudanais.  

Tu mourras à 20 ans ne m’a pas déçue! C’est une fiction s’inspirant d’un roman de Hammour Ziada.
Dans un village au bord du Nil, un enfant est présenté à sa naissance à un chef religieux au cours d’une cérémonie colorée et pittoresque. Le cheikh le baptise Muzamil et prédit qu’il mourra à 20 ans. Muzamil va vivre toute son enfance cette malédiction. Son père fuit ce destin inéluctable et prend la route de l’exil, sa mère revêt des vêtements de deuil alors que l’enfant est vivant et trace au charbon les bâtons comptabilisant les jours que Muzamil a déjà vécu et qui le rapprochent de l’échéance fatale. Tout le village voit dans Muzamil un mort en sursis, les enfants qui l’enferment dans un simulacre de cercueil, l’imam qui prêche la pureté et l’embauche pour servir à la mosquée et même Naima, une jolie fille qui en est amoureuse mais qui se fiance à un garçon promis à la vie.
Dans une maison anglaise, à l’écart du village, vit un réprouvé : Soleiman qui a parcouru (et filmé) le monde, qui boit et qui s’attache à Muzamil, essayant de le faire réfléchir par lui-même et échapper à ce destin mortifère.
Le film se déroule dans un décor naturel somptueux :  maisons de terre, mausolée, beauté du paysage et des habitants, étrangeté des cérémonies. Tout concourt à un voyage magnifique.
Peut on échapper aux croyances? A un destin choisi plutôt que prédestiné?
Un hymne à la liberté.
THE LONGING OF THE DERVISH
J’ai été tant impressionnée par le film d’Amjad Abu Alala que je’ai cherché le roman de Hammour Ziada. De cet auteur, j’ai pu télécharger en anglais le livre The Longing of the Dervish, lauréat du Prix Naguib Mahfouz pour la littérature arabe 2014, traduit en anglais mais malheureusement pas traduit en français. 
Les débuts ont été difficiles. Ce roman historique se déroule pendant les guerres mahdistes ( 1881 à 1899), entre turcs, égyptiens et anglais qui combattirent le Mahdi, j’ai commencé à me perdre. Ignorante également de la géographie du Soudan, j’ai eu bien du mal à me repérer. Sans oublier les noms des personnages…. Le plus difficile provient de la structure même du roman qui ignore la chronologie, flash-back ou changements de narrateur. Il se lit comme un puzzle dérangé : par pièces éparses que le lecteur doit imbriquer.
Le héros Bakhit Mandil est soit esclave, soit prisonnier (soit les deux à la fois). En prison, ses conditions de détention sont éprouvantes : il est enchaîné, parfois oublié. On fait parfois travailler les prisonniers qui se louent à la journée ou à la tâche. Vendu à plusieurs reprises, Bakhit entretient avec ses maîtres des relations variées. Quand il se libère, il devient dervishc’est à dire soldat du Mahdi et il est entraîné dans des campagnes sanglantes. Mais la servitude qui le lie est la vengeance qu’il poursuit. 

(c) Defence Academy of the United Kingdom; Supplied by The Public Catalogue Foundation

Au fil des chapitres l’histoire se construit, on apprend à connaître les autres personnages :  Théodora la religieuse grecque réduite elle aussi en esclavage, et tous les compagnons d’infortune ou de combat.
Roman historique, c’est aussi un roman d’amour . Bakhit ne vit que pour cet amour, Théodora le compare à un héros shakespearien. Ce n’est pas la seule histoire d’amour du récit. Malgré la religion très prégnante, malgré la pudeur des femmes, malgré les combats qui occupent les hommes à temps plein pendant des années, des amours puissantes se nouent, des intrigues fleurissent. 
Guerre de libération nationale du Soudan qui s’est trouvé sous le joug des Turcs, puis des égyptiens, des anglais, c’est aussi une guerre de religions. L’islam rigoriste du Mahdi est différent ce l’islam des turcs ou des égyptiens. Le Mahdi veut établir un califat au Soudan. Cet aspect des luttes est encore très actuel. Des milliers de jeunes hommes quittent famille, femme, affaires, pour le djihad, et se lancent dans des campagnes sanglantes où ils massacrent d’autres musulmans. on pense à Daech, à bokoharam.  On pense aussi au dictateur Omar el-Bechir qui règnait encore l’an passé à Khartoum. 
C’est donc un roman très riche, très prenant au fur et à mesure qu’on range les pièces du puzzle. Dommage qu’il ne soit pas traduit!
Theodora écrit dans son journal :
Bakhit Mandil isn’t like this city. If any of these memoirs were to be published in a book, it would have to mention Bakhit Mandil. He was different. He was an example that Western reader would be surprised to discover. Western litterature ought to write about changing ideas on love. He was like a lover from one of Shakespeare’s plays who had landed inadvertently in a savage country. If he hadn’t be black? If only he hadn’t been a dervish slave. The worst mistake is to become attached to anyone in any way. I don’t want to become like Bakhit.
Bakhit Mandil n’est pas comme cette ville. Si ce journal devait être publié dans un livre, il faudrait mentionner Bakhit Mandil. Il était différent. il était un personnage que le lecteur serait étonné de découvrir. La littérature occidentale doit écrire sur les idées changeante en amour. Il était comme un amoureux des pièces de Shakespeare ayant atterri par inadvertance dans une contrée sauvage. S’il n’avait pas été noir, Si seulement il n’avait pas été un esclave dervish. La pire erreur est d’être lié à quelque un de cette manière. Je ne veux pas devenir comme Bakhit, écrit-elle.
J’aurais pu copier le dialogue où les combattants, les dervishes se demande ce qu’il est arrivé de la pureté de leurs intentions, de leur foi après tant de massacres