De purs hommes – Mohamed Mbougar Sarr

LIRE POUR L’AFRIQUE (SÉNÉGAL)

de purs hommes

« que s’était-il passé en moi pour que je m’intéresse au sort d’un homosexuel inconnu sorti de sa tombe? Je n’étais pas sûr de le savoir vraiment. Je ne pouvais pas utiliser l’argument de la violence que les homosexuels subissaient, puisque je ne la découvrais pas : cette violence, je l’avais moi-même parfois exercée, verbalement, symboliquement? Il y a peu, j’étais comme la plupart des Sénégalais: j’avais horreur des homosexuels, ils me faisaient un peu honte. Ils me répugnaient pour tout dire. […] mais j’étais sûr d’une chose : quand bien même les homosexuels me répugnaient encore, il m’était impossible de nier comme j’aurais pu le faire – et je l’ai fait – dans le passé, ils étaient des hommes. ils l’étaient. Ils appartenaient de plein droit à l’humanité pour une raison simple : ils faisaient partie de l’histoire de la violence humaine. J’ai toujours pensé que l’humanité d’un homme ne fait plus de doute dès lors qu’il entre dans le cercle de la violence, soit comme bourreau soit comme victime, comme traqueur ou comme traqué, comme tueur ou comme proie. »[…] Ce sont de purs hommes parce qu’à n’importe quel moment la bêtise humaine peut les tuer… »

 

Un court roman (190 p.) poignant.

Doit-il être lu comme un témoignage? Les persécutions que subissent les gays en Afrique sont de notoriété publique. Mais comment imaginer qu’une foule hargneuse s’acharne sur le cadavre d’un jeune homme et le déterre du cimetière. Comment imaginer que le futur imam soit déchu seulement parce qu’il invite à prier pour ce jeune homme. Que Verlaine soit banni des cours de lettres l’université.

Ndéné, le narrateur est professeur de littérature. Parfaitement hétéro, c’est justement sa copine, Rama, qui lui montre la vidéo du cadavre déterré. Choqué? Pas tant que cela! A la réflexion, Rama lui fait changer de point de vue. Ndéné s’implique dans son enquête et sera à son tour victime de la rumeur.

conlusion du livre :

« Peu importe : la rumeur a dit, décidé, décrété que oui. J’en serai donc un. je dois en être un. […] J’ai fait mon choix .Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi, je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal ». 

 

 

L’Empire du mensonge Aminata SOW FALL

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Je suis partie pour une petite virée au Sénégal, courte (121 pages) lues d’un trait. J’ai retrouvé l’ambiance, la chaleur, la cuisine sénégalaise qui font chaud au cœur. Je me suis un peu perdue au début dans les personnages, les familles africaines sont nombreuses, surtout quand elles sont élargies sur plusieurs générations et qu’elles adoptent facilement d’autres frères ou tontons qui se présentent en cours de route. Cousinages à plaisanterie. de beaux-frères et belles-sœurs.  Les amis aussi font partie de la famille, si bien que cela fait beaucoup de monde au repas de famille du dimanche…

J’ai retrouvé aussi le ton, le style oral si particulier aux Africains attentifs à la parole:

« ils aiment cela et peuvent se livrer à une bataille grammaticale bruyante sur la juste place d’une virgule dans une phrase ou sut l’emploi du pronom relatif « dont » de plus en plus « massacré » au grand malheur des puristes ou sur les qualités des nègres à philosopher. Une manière pour eux de jouer ; aucune prétention de faire étalage d’érudition…. »

« Les mots pèsent. Exact! Peser et soupeser le sens des mots. – Tonton, quelle est l’unité de mesure pour peser le sens des mots? »

Style vivant, mêlant parfois quelques mots de wolof, des proverbes ou expressions africaines.

C’est aussi une jolie histoire, l’histoire d’une famille (élargie) histoire qui commence à la décharge où l’on récupère les ferrailles pour confectionner de jolis objets et qui aboutira à une belle concession avec un commerce prospère, des plantations de filaos, trois maisonnettes…et toute cette prospérité grâce à la ténacité, l’opiniâtreté des fils élevés dans une haute opinion de la dignité et de l’éducation.

« Ceux qui veulent nous faire croire que la pauvreté est notre territoire sans issue sont des charlatans d’un type nouveau. Ils se gavent de la détresse des gens démunis. Il ne faut pas confondre manque de moyens matériels et pauvreté….« 

« le monde marche….le monde a de longues jambes. Savoir d’où on vient et qui on est : voie royale pour forger une conscience d’appartenance à l’Humanité en ce qu’elle a de plus valorisant. Sans cesse cultiver le jardin de nos mythes, idéaux et utopies sur le socle de l’édifice sacralisé de nos valeurs. »

Et le mensonge dans tout cela?

« Elle (Borso) avait eu l’idée d’aménager dans la cour de sa maison un espace de débats et de lecture. Un beau jour, elle avait décidé de le baptiser « l’Empire du Mensonge »

« Oui, l’Art dans toutes ses expressions est mensonge! Mensonge sublime qui nous sauve »

Voici donc un livre qui rend optimiste!

« tout cela dans un but unique : l’autonomisation des populations, leur liberté, leur dignité. En même temps, elles ont bénéficié d’une formation technique et d’un programme de sensibilisation intense sur l’obligation de résultats de leur part. Chacun, en ce qui le concerne, devant assumer ses responsabilités. 

Objectif : autofinancement. Rien n’est facile…. »

Aminata Sow Fall a écrit de nombreux romans et j’ai préféré La Grève des Battus et l’Appel des Arênes, ce dernier est mon préféré

 

 

Le regard de l’aveugle – Mamadou Samb

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le regard de l'aveugle

« la souffrance m’a tellement envahie et détruite qu’actuellement je pleure pour toutes les femmes mutilées, infibulées, qui toutes ont connu ou connaîtront une nuit pareille… »

Mamadou Samb dénonce l’excision et l’infibulation, il raconte l’itinéraire d’Oulimata, jeune bambara née au Mali dans un petit village au bord du fleuve.

De l’initiation des jeunes filles, je n’avais entendu parler qu’à mots couverts, le roman donne une version très crue et précise de ces mutilations génitales. L’initiation avait aussi pour but de faire prendre conscience à Oulimata de sa place dan la société dans une caste intérieure.

La seule chance d’Oulimata fut d’être envoyée par son père, Danfa à Bamako pour entrer à l’école française et d’être confiée à Saliou et Fanta qui l’adoptèrent comme leur propre fille. Fanta vient du même village qu’Oulimata, comme elle, elle fut excisée et refusa l’homme à qui elle était destinée, son sauveur fut Danfa, le père d’Oulimata qui permit sa fuite à Bamako. Triste histoire qui se répète à chaque génération. Comment vivre une sexualité normale après l’infibulation?

Une malédiction s’abat sur le village  : l’onchocercose ou cécité des rivières. Le village est abandonné quand Oulimata y retourne, ne retrouvant que son père, aveugle, et une amie d’enfance, 10Oumy qui conduit ses parents, eux aussi aveugles. La seule solution est la mendicité, à Bamako d’abord, puis à Dakar où la magie de la grande ville a attiré Oulimata. La grande ville est un piège pour la jeune fille.

« depuis mon enfance, j’avais toujours aimé lutter contre ceux qui voulaient faire de moi une soumise, une moins que rien; je rugissais comme une lionne, je mordais comme une tigresse à chaque fois que ‘avais les moyens de me défendre. j’avais toujours refusé de porter sur mon dos l’histoire de mes ancêtres. « 

Si l’histoire d’Oulimata est celle de la misère, de la prostitution, de la déchéance, de la prison  et du SIDA, Oulimata n’est pourtant pas une victime passive. Elle est pleine de vitalité, passionnée de lecture, instruite, elle danse si bien qu’une troupe de danseurs l’intègre. Elle connaît même une véritable histoire d’amour.

Mamadou Samb a su raconter cette histoire sans misérabilisme superflu, sans le manichéisme qui m’avait dérangée dans l‘Echarpe des Jumelles où il dénonçait aussi les injustices que la tradition fait aux femmes. On y croise des personnages de tous les milieux, avec leurs contradictions et leurs caractères.

De Tilène au Plateau – une enfance dakaroise – Nafissatou Diallo

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J’aurais bien aimé la rencontrer à Dakar, cette Safiforte personnalité, petite fille débordante d’énergie, qui par passion des mangues a volé l’argent du marabout de son école musulmane.  Ecolière parfois rebelle, qui imagine toutes sortes de farces. Bonne élève, elle a su réussir ses études tout en s’amusant, aller au bal, être coquette, rencontrer l’amour de sa vie malgré son milieu plutôt traditionaliste. Elle a écrit ce roman (c’est écrit sur la couverture, peut être plutot un témoignage) pour dire à sa Grand-mère et à son père comme elle les a aimés! 

 

Dakar, années 50, un quartier où il y a des manguiers et des grenadiers, encore des animaux dans les cours, une grande maison où la famille (au sens très élargie) cohabite, un peu plus tard, la famille déménage sur le Plateau, quartier plus occidentalisé….Dakar n’est pas encore ce mélange de verre et béton que j’ai vu mais déjà une grande ville….

Une lecture fraîche, simple, émouvante, sans aucune prétention qui m’a transportée dans l’espace et le temps. Un beau souvenir de Dakar!

lire une analyse détaillée ICI

 

L’Appel des Arènes – Aminata Sow Fall

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Louga, fin du 20ème siècle.  Nalla, douze ans, rêve pendant les exercices de grammaire. Il s’ennuie. La solitude lui pèse. Inhabituelle, cette solitude d’enfant unique. Les enfants sénégalais se rencontrent plutôt en bande de cousins ou de frères. Ses parents, éduqués et modernes, vétérinaire et sage-femme, ont prévu une éducation occidentale, stricte et bien rangée. Nalla n’a pas le droit de jouer avec les enfants du quartier. Il doit réussir à l’école, même au prix des cours particuliers de Monsieur Niang.

Nalla s’étiole. Ses parents, inquiets, l’interrogent. Il ne rêve pas, il écoute les tambours de l’arène. Son seul ami, André était un lutteur du Saloum. Il lui a fait connaître Malaw, le grand champion, qui a fait de lui son garçon-fétiche. Le monde des lutteurs, est l’antithèse de ce que les parents modernes et occidentalisé imaginaient pour leur fils. Traditions ancestrales, brutalité de ce sport. Ils cherchent à l’éloigner des arènes.

Nalla trouve un allié inattendu chez Monsieur Niang qui voit toute la poésie dans le rêve de l’enfant. Poésie des chants des griots et des paroles des combattants qui’l a enregistrées sur un magnétophone. Poésie des contes que Malaw, le lutteur raconte à l’enfant. Traditions orales transmises par les griots et les chanteuses. Initiation des enfants qu’on a refusée à Nalla…Solidarités familiales et villageoises qu’il a connu, petit, chez sa grand mère dont on l’a éloigné.

Le diagnostic de Monsieur Niang est précis : aliénation.

« L’aliénation est assurément la plus grande mutilation que puise subir un homme »

[….] « l’homme perd ses racines et l’homme sans racine est comme un arbre sans racines : il se dessèche et meurt. »

L’auteur raconte avec grâce le monde enchanté des lutteurs, des griots, les traditions, les hommes-lions, les fêtes et les gris-gris…

Ce livre prend le contre-pied de l’Echarpe des Jumelles de Mamadou Samb qui montrait les traditions rétrogrades enfermant les femmes dans une condition dégradante et donnait le beau rôle aux personnages modernes. Les deux points de vue sont à considérer dans un Sénégal qui bouge.

 

L’écharpe des jumelles – Mamadou Samb

FESTIVAL SÉNÉGALAIS

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Merci au libraire de La  Librairie Claire Afrique de MBour, qui m’a recommandé ce livre.

C’est exactement le roman qu’il fallait pour un circuit en Casamance!  Nous sommes passées à Kolda où se déroule une partie du livre, à Ziguinchor et nous avons pris le ferry pour rentrer à Dakar. Heureusement le nouveau ferry Aline Sitoé Diatta.

C’est l’histoire du naufrage du Joola (2002) qui a fait près de 2000 victimes. C’est aussi l’histoire tragique des jumelles peulh Awa et Adama. Elle commence comme un roman d’amour. Un jeune vétérinaire de la ville débarque pour soigner le bétail du village, inexpérimenté, les vaches le ridiculisent, Adama lui explique comment s’y prendre, pour la remercier, il lui offre l’écharpe qui donnera le titre du roman.

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Mais l’amour ne fait pas partie du quotidien des adolescentes du village. Elles sont promise au mariage très jeunes. Mariages précoces et forcés, polygamie, les jeunes filles n’ont pas leur mot à dire. Leur seule richesse, leur virginité. Et si elles la perdent c’est toute la famille qui est couverte de honte, la mère en mourrait…On fait moins cas de l’avis de la jeune fille que des génisses que le promis apportera. L’histoire est  un réquisitoire contre ces traditions misogynes.

C’est aussi un document racontant les fêtes de circoncision, de mariage, la vie au village… et cela m’a beaucoup intéressé.

En revanche, l’analyse psychologique est trop manichéiste, les bons, les jeunes filles, les personnages éduqués, médecins, vétérinaire, sage-femme, les mauvais (très mauvais) les hommes qui profitent des jeunes filles, la tante qui poursuit Awa pendant des décennies..

8 mars : Angèle Etoundi Essamba : FORCE&FIERTE

8 MARS – JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES

Exposition au Musée Théodore Monod de Dakar
Exposition au Musée Théodore Monod de Dakar

Pour la Journée Internationale des Femmes, je voudrais vous faire partager la découverte de cette photographe camerounaise basée à Amsterdam, qui expose actuellement à Dakar.

Cette exposition condense 30 ans de création engagée, composée de 200 photographies articulée en trois ensembles : (je recopie le document de présentation):

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« Noir et Blanc retrace l’engagement d’Angèle Etoundi Essambaa dans la représentation de la femme africaine au delà des stéréotypes. Femmes fortes, fières et conscientes de leur existence […]

 

« Couleur illustre le passage de l’artiste à la couleur. Fidèle à la représentation de la femme noire d’Afrique et de la diaspora, Couleur inclut également quatre séries inédites dévoilant un travail photographique surprenant autour de la  couleur et de la matière. 

Invisible est le récit photographique de la vie des femmes africaines qui travaillent dans les secteurs des mines, de l’énergie et de la construction mais aussi du textile du commerce, de l’agriculture et de l’eau. Cette’ série rend hommage à ces invisibles dont le travail est souvent sous-estimé alors même qu’elles contribuent activement à la construction et au développement de l’Afrique. »

La photographe renommée partage son exposition avec un collectif dakarois Sunu Nataal . 

Je suis sortie éblouie de ces images et je n’ai même pas voulu attendre d’avoir rédigé mes carnets de voyage pour partager mon enthousiasme!

 

Tout le mois de mars est dédié aux Femmes au Sénégal où j’ai vu une autre exposition intéressante  au musée Henriette Bathily, consacrée aux portraits de Femmes Combattantes de la Liberté exposition venant de Nantes  intitulée Dix Femmes Puissantes (clin d’oeil à Marie N’Diaye?). Lire ici le Pdf de l’exposition de Nantes : http://memorial.nantes.fr/pdf/Catalogue-expo-web.pdf