L’ombre de Staline (film d’Agniezska Holland) – La Ferme des animaux – George Orwell – Orwell and the Refugees Andrea Chalupa

L’OMBRE DE STALINE

Pour une rentrée au cinéma, j’ai fait le bon choix!

Film historique avec reconstitution d’époque : 1933, Moscou, son Hotel Metropol fréquenté par les journalistes étrangers agréés par le régime, l’Ukraine où sévit une terrible famine.

Thriller mené de main de maître, on ne s’ennuie pas un instant en suivant les péripéties du voyage en URSS de Gareth Jones, jeune reporter free lance à la recherche d’un scoop. Venu avec l’idée d’interviewer Staline comme il a interviewé Hitler, il découvre que son contact a été assassiné à la veille d’un voyage en Ukraine. Comment Staline finance-t-il ses grandes réalisations? On lui suggère que « l’or de Staline » serait le blé ukrainien. Gareth Jones prend le train pour l’Ukraine ; la réalité qu’il découvre dépasse de loin ce qu’il pouvait imaginer. Pourra-t-il rentrer à Londres?

Dénonciation d’un génocide.

Dénonciation aussi de Fake news – propagande stalinienne que relaient les journalistes occidentaux, en tête Duranty, prix Pulitzer.
Gareth Jones,  un lanceur d’alerte.
Le film gagne ici aussi en actualité.
Ce n’est pas une fiction.

Pédagogie, pas seulement.

C’est aussi un très beau film. L’Ukraine sous la neige est d’une beauté à couper le souffle.

Un très bon film

ORWELL AND THE REFUGEES  – THE UNTOLD STORY OF ANIMAL FARM – ANDREA CHALUPA

Andrea Chalupa a écrit le scénario de L’Ombre de Staline. Le film m’a tellement impressionnée que j’ai voulu en savoir plus. J’ai donc téléchargé l’essai d’Andrea Chalupa . 

Orwell est bien présent dans le film mais je ne l’avais pas reconnu.Il  s’ouvre et se termine par un personnage  qui rédige un roman à la machine. Allure bizarre, Orwell aimait se vêtir comme un clochard pour choquer la bonne société. Et le roman, c’est la Ferme des animaux inspiré par l’histoire de Gareth Jones.

Chalupa est une journaliste américaine d’origine ukrainienne dont la famille a vécu cette terrible famine Holodomor que je découvre par le film. Dans cet ouvrage elle raconte comment les réfugiés ukrainiens à la fin de la Seconde Guerre mondiale ont accueilli la traduction en 1947 de la Ferme des Animaux  comme critique du Stalinisme avec des références précises à la famine qu’ils avaient vécues.

 he explained how he and his countrymen had always been puzzled by the West’s naïveté about the Soviet Union.
They always wondered, wrote Ševčenko, whether anyone “knew the truth.” He concluded: “Your book
has solved that problem.”

Sevcenko (le traducteur de la Ferme des animaux) expliquaient comment ils avaient été étonnés de la naïveté des occidentaux envers l’Union Socviétiuz. Ils se sont toujours demandé – écrivit Sevcenko, si quelqu’un « connaissit la vérité ». Il en conclut « votre livre a résolu le problème »

Elle explique aussi pourquoi la désinformation autour de Holodomor a persisté des années 30 jusque bien après la guerre, relayée par des intellectuels occidentaux de renom.

Cet essai donne un éclairage intéressant sur la personnalité d’Orwell.

Orwell was much like a blogger before bloggers—“As I Please” was Orwell simply writing about anything he
pleased.

Orwell était une sorte de blogger avant que n’existent les blogs « comme il me plaira » était pour Orwell un exercice d’écriture sur tout ce qui lui plaisait…

La diffusion (ou plutôt la censure) de cette traduction en Ukrainien est étonnante :

However, only 2,000 copies were distributed—a truck from Munich was stopped and searched by American
soldiers, and a shipment of approximately 5,000 copies was seized as anti-Soviet propaganda. The books were
handed over to Soviet repatriation authorities and destroyed.

Cependant seulement 2000 exemplaires furent distribués. Un camion venant de Munich fut arrêté et fouilla par les soldats Américains, et un envoi d’approximativement 5000 exemplaoezq furent saisi comme propagande anti-soviétique. Ces livres furent envoyés aux authorité soviétiques et détruites

Par la collection de photographies des réfugiés ukrainiens c’est un témoignage poignant.

LA FERME DES ANIMAUX

Ensor

Comment qualifier ce court roman (150 p.)?

« Ces scènes d’épouvante et de massacres n’étaient pas ce que nous avions appelé de nos vœux la nuit où Sage l’Ancien avait exalté l’idée du soulèvement;Elle-même se faisait une image du futur, ç’aurait été celle d’une société d’animaux libérés de la faim et du fouet : ils auraient été tous égaux, chacun aurait travaillé selon ses capacités, le fort protégeant le faible, comme elle aurait protégé de sa patte la couvée de canetons….

Au lieu de quoi – elle n’aurait su dire comment c’était arrivé – des temps où personne n’ose parler franc, où partout grognent des chiens féroces, où l’on assiste à des exécutions de camarades dévorés à pleines dents après  avoué des crimes affreux…. »

Une fable ou un conte où les animaux parlent et raisonnent comme des humains tout en gardant certains de leurs caractères.

Une fable ou un conte, une satire, où l’histoire de la Révolution russe est transposée. Élan généreux du Soulèvement, principes égalitaires énoncés et peints, bataille héroïque…Chants révolutionnaires et slogans (bêlés et répétés à l’envie par les moutons). Joie et succès des débuts, récoltes et abondance jusqu’à ce que soit conçu le projet de construire un moulin destiné à produire de l’électricité (eh oui! l’électricité et les Soviets, cela ne vous rappelle rien). Les cochons se divisent sur l’opportunité de construire le moulin. L’inventeur du moulin est chassé par celui qui contestait le projet qui le reprend à son compte. Travail forcé pour construire le moulin, cheval stakhanoviste. Famine pour les animaux. Luxe et dépravation pour les cochons….Les allusions sont claires.

Mais on dirait que le mur n’est plus tout à fait le même. Benjamin, les Sept Commandements sont-ils toujours comme autrefois? 

[…]

TOUS LES ANIMAUX

SONT ÉGAUX

MAIS CERTAINS SONT PLUS ÉGAUX

QUE D’AUTRES

Plutôt que fable, roman à clé!

Les Aigles Endormis – Danü Danquigny

MASSE CRITIQUE DE BABELIO  – SÉRIE NOIRE – ALBANIE

L’Albanie est source d’inspiration pour les romans noirs!

De mémoire, citons Six fourmis noires de Sandrine Colette, Les assassins de la Route du Nord d’Anita Wilms, et les polars de Fatos Kongoli.

Avec ses traditions de vendetta, son code d’honneur ses villages isolés,ses montagnes sauvages, la violence trouve tous les ingrédients pour un roman de la Série noire! C’est aussi un des derniers pays à l’écart de l’Union Européenne qui  fournit  un exotisme dépaysant. Le pays des Aigles.

Les Aigles endormis se déroulent à Korcë. Le narrateur, Arben, et ses amis d’enfance, assistent à l’écroulement du régime d’Enver Hoxha dont l’oppression paranoïaque rendait toute initiative personnelle impossible. Aux règles absurdes d’Hoxha, succède un état où il n’y a plus de règles et toutes transgressions deviennent possibles.

Les grandes « restructurations économiques » censées muter la société en modèle de capitalisme triomphant en avaient laissé plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvrait leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’Apocalypse : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation. Nous participons activement à la dernière

Avec la fuite des hommes vers l’Eldorado de Grèce ou d’Italie se sont d’abord organisés des réseaux de passeurs. Passeurs de travailleurs clandestins, puis contrebande de toutes sortes de marchandises « tombées du camion », drogue, enfin passeurs de femmes et proxénétisme. Les réseaux mafieux s’organisent. Aucune règle, aucun code d’honneur : la loi du plus fort, la violence pure des règlements de compte.   Quand la contrebande ne suffit plus viennent les plus grandes des arnaques : les pyramides. Certains sont de vrais méchants, d’autres seulement faibles se laissent piéger. Arben imagine qu’il pourra émigrer quand il aura accumulé un pactole. On n’échappe pas aussi facilement à l’emprise des mafias….

Vingt ans plus tard, Arben rentre en Albanie venger la mort de Rina, sa femme. Le roman se construit avec des retours en arrière entre sa jeunesse et 2017. La violence extrême règne encore.

musée archéologique de Korçë13

Coups, sang, tueries se succèdent jusqu’à l’écœurement. Rien n’est épargné au lecteur. Réalisme ou complaisance? Pour pimenter le récit, l’auteur parsème le roman de mots et d’expression en albanais. Il aurait été bien aimable de fournir une traduction et une transcription phonétique.

Clichés ou regard objectif? Je sors de cette lecture avec  l’impression mitigée d’une plongée dans la noirceur où je n’ai pas retrouvé l’Albanie que nous avons visitée.

Vagabondages – Lajos Kassak – Séguier

de BUDAPEST à PARIS

J’aime les relations  de voyage, surtout de voyages à pied. Vagabondages raconte l’errance de Lajos Kassak entre Budapest et Paris en 1909 à 22 ans. J’ai pensé au Temps des Offrandes de Patrick Leigh Fermor qui est un de mes livres favori. Fermor, à 18 ans en 1933 a fait la route inverse, de Londres vers Budapest « comme un clochard« . 

Lajos Kassak est devenu par la suite un peintre réputé et un poète reconnu. J’ai téléchargé ce livre avec une grande attente (trop grande).

Lorsque Lajos Kassak quitte sa ville en compagnie de son ami Gödrös c’est un tout jeune homme, apprenti serrurier qui cherche l’aventure sans projet précis, son but Paris « A Vienne, nous chercherons de l’ouvrage […] nous apprendrons bien l’Allemand…«  . Partis sur le Danube en bateau ils débarquent à Presbourg (Bratislava)  sans faire la moindre observation sur le paysage ou les monuments. A Vienne, ils ne cherchent guère à s’embaucher ; dans les ateliers qu’ils visitent, ils demandent plutôt l’aumône. De Vienne, le seul lieu visité est l’asile de nuit. Puis ils partent à pied, mendiant chez les paysans. Ces jeunes feignants ne me plaisent pas trop. Leurs aventures, ampoules aux pieds, repas de lait aigre…ne me passionnent pas. Si au moins ils décrivaient les contrées traversées…Vagabonds vraiment trop paresseux pour moi. Arrivés à Passau

Nous étions déjà des durs, cyniques et sans vergogne »

 

 

« A l’intérieur de l’Allemagne, les ouvriers itinérants étaient secourus officiellement par l’Etat. C’était un retour au régime des corporation : les jeunes compagnons y étaient tenus de prendre la route et remis à eux-mêmes de voir, de vivre, d’amasser des expérience pour l’avenir. pour ces jeunes gens curieux de découvrir le monde, il y avait dans chaque commune des installations qui les prenaient en charge »

En Allemagne, les Wandervogel étaient un mouvement de jeunesse, précurseurs des hippies d’après Wikipédia. L’errance de nos jeunes vagabond est plus facile. Ils s’organisent.

A Stuttgart,  Lajos Kassak rencontre Emil Szittya  (qui deviendra ultérieurement un critique d’art et un écrivain reconnu) mais qui n’est encore qu’un schnorrer qui profite des œuvres caritatives des Communautés juives et d’un carnet d’adresses bien fourni, il fréquente aussi bien anarchistes, végétariens, homosexuels et vit en parasite sans aucun remords. Bon camarade, il fait profiter Kassak de ces aubaines. A partir de cette rencontre le livre prend une tournure plus intéressante, variée et vivante. Les aventures de ces larrons deviennent même très amusantes.

De passage à Bruxelles, ils rencontrent des révolutionnaires russes. A Bruxelles encore, Kassak visite des musées, des expositions. Devant l’oeuvre de Konstantin Meunieret de celle de Rodin,  il s’emballe:

j’étais entré dans le monde de l’art, et j’étais capable d’y vivre de façon si intense qu’il me restait à peine de temps et de goût pour les affaires du monde. 

C’est là qu’il ressent les effets de son vagabondage :

Au cours de mes vagabondages, qui n’étaient pas autre chose, en apparence qu’une tentative de propre-à-rien pour couper au travail, ma vision du monde s’était élargie, mes pensées et mes sentiments purifiés. 

Expulsés de Belgique après une réunion avec des révolutionnaires russes, indésirables en Allemagne, ils prennent le train pour Paris. Paris, 1909, on aurait pu imaginer les rencontres avec tous les artistes de Montparnasse. Déception! Kassak ne songe qu’à retourner à Budapest.

 

 

Un Amour à l’aube -Amadeo Modigliani Anna Akhmatova – Elisabeth Barillé – Grasset

PARIS 1910 -1911/SAINT PETERSBOURG

Elizabeth Barillé nous conte une rencontre, un amour, entre Amadeo Modigliani et Anna AkhmatovaEst-ce une fiction? une biographie?un essai double sur la peinture à Paris et sur la poésie russe? Lecture à la fois facile et savante. Facile parce que le roman est court, fluide. Savante si on veut approfondir la recherche en suivant les pistes offertes.

Modigliani : Akhmatova

De cette rencontre, peu de preuves tangibles subsistent : un dessin que la poétesse a conservé toute sa vie, un court essai rédigé près de 50 ans plus tard, une tête de pierre sculptée par Modigliani surgie dans une vente qui a inspiré Barillé pour écrire cette histoire….Les lettres qu’Amadeo a écrite à Anna sont perdues, comme les quinze autres dessins de lui qu’elle possédait.

 

Une rencontre? une amitié? une liaison? un amour? Anna avait 21 ans quand elle a rencontré Amadeo, mariée depuis trois semaines.

Modigliani : tête sculpté, Akhmatova ?

Les histoires d’amour me touchent assez peu, les ragots encore moins. En revanche je suis très curieuse de l’intense vie artistique dans le Paris des années 1910. J’aurais dû prendre un crayon et faire la liste de tous les artistes et parfois plus précisément des œuvres : Picasso et Braque bien sur, mais aussi Soutine, Kremegne, Brancusi, Zadkine, Duchamp ou Fernand Léger… pour les plus connus mais aussi des Russes que je ne connais pas comme Natalia Gontcharova et le mouvement « valet de Carreau », Alexandra Exter, Nadejda Hazin (future Madame Mandelstamm) Altman.. J’interromps souvent la lecture pour avoir une idée des tableaux sur le petit écran du téléphone, ou sur l’ordinateur.

Altmann : Anna Akhmatova

Autre pôle : la poésie russe. Essai intéressant bien que je sois totalement ignorante. L’auteure nous emmène sur les lieux de l’intelligentsia à Saint Petersbourg ou à la campagne dans des lieux tchékoviens.

Allusions aussi à  ce qui va suivre, stalinisme et persécutions, goulag. Mais c’est une autre histoire!

 

Six Fourmis blanches – Sandrine Collette

LIRE POUR L’ALBANIE?

Une histoire qui se déroule dans les montagnes autour de Valbona où j’ai d’excellents souvenirs d’un accueil chaleureux et d’une nature vierge?

Une histoire racontant un trek hivernal pour une randonneuse?

Un thriller addictif et haletant qu’on ne lâche pas une fois commencé.

Certes, les Six Fourmis blanches offre un bon moment de lecture, c’est du travail bien fait. 

Mais je décroche quand on invoque les esprits ou le diable. Je suis diablement cartésienne, le surnaturel m’agace. Je suis mauvais public pour les films d’épouvante. Parfois ces incursions dans l’irrationnel sont justifiées, dans l’évocation de coutumes locales. La Transylvanie et les vampires de Dracula, par exemple. L‘Albanie, aux confins de l’Europe, dans les Balkans, le pays des Aigles comme on l’appelle parfois héberge des coutumes d’un autre temps, comme la vendetta, les tours…vierges jurées. Des sacrifices d’un bouc (chèvre) émissaires y ont-ils encore lieu? Un des narrateurs est le Sacrificateur qui précipite les chèvres du haut des montagnes, il a du charme ! Comme mon esprit critique me titillait je me suis promenée sur la Toile à la recherche de sacrifices, ou de bouc émissaire dans les Balkans, et j’ai été surprise de découvrir une fête de l’été (ou de Saint Georges) au Kosovo où des chèvres et moutons étaient sacrifiés, sans parler de la fête musulmane du sacrifice du mouton….

Pour la randonnée qui tourne mal dans le mauvais temps et la tourmente, c’est très bien fait, on ressent le froid et la peur, on tremble quand une crevasse s’ouvre sous les pieds des marcheurs encordés. Un petit clignotant d’incrédulité s’allume.  Pour les glaciers, j’ai médit! Il y a vraiment 8 glaciers de petite envergure en Albanie,  proche du Monténégro (selon un site anglais,trouvé sur Internet). Le pic le plus haut  au-dessus de Valbona approche 2500m . Parce que je suis exigeante! Si on me balade, j’aime bien qu’on détaille le contexte.

L’EMPIRE OTTOMAN – Le Déclin, la chute, l’effacement – Yves Tenon ed du félin

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

 

J’ai coché ce livre sur la liste de la Masse Critique sans aucune hésitation, l’Histoire est toujours plus passionnante que la fiction et la Méditerranée orientale est un  territoire que j’aime explorer, d’ailleurs je rentre d’Egypte. Merci aux éditions du Félin pour cette lecture!

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Ce n’est certes, pas le livre qu’on glissera dans le sac de voyage pour un week-end à Istanbul, 500 grandes pages, imprimées en petits caractères, format et poids rédhibitoires! Ce n’est pas non  plus le « pavé de l’été« à lire sur le bord de la piscine ou à la mer!

C’est du lourd et du sérieux, c’est l’oeuvre d’un historien qui, de plus se présente comme un historien des génocides :

« Les spécialistes des génocides sont de drôles de gens,  des oiseaux  bariolés dans la volière universitaire…

L’historien du génocide est un policier qui enquête, un juge qui instruit un procès. Peu importe la vérité, il découvrira la vérité pourvu qu’il la trouve…. »

écrit l’auteur dans le premier chapitre du livre.

Ainsi prévenu, le lecteur se lance dans un ouvrage sérieux, documenté qui recherche les sources du déclin de l ‘Empire

Ottoman loin dans l’histoire, au début-même de la conquête des Ottomans, au temps de Byzance. Cette histoire va donc se dérouler pendant 600 ans sur un très vaste territoire. On oublie souvent que la Porte régnait de la Perse aux portes de Vienne, du Caucase au Yémen. Histoire au long cours, sur un Proche Orient qui s’étale sur trois continents. Pour comprendre la chute, il importe donc de connaître l’Empire Ottoman à son apogée.

Quand a-t-il commencé à décliner ? A la bataille de Lépante (1571) ou après le second siège de Vienne (1683) avec la paix de Karlowitz (1699) où le démembrement de l’empire commença quand la Porte a cédé la Pologne, la Hongrie et la Transylvanie?

En 1572, après Lépante, Sokollu déclarait à l’ambassadeur vénitien:

« il y a une grande différence entre votre perte et la nôtre. En prenant Chypre nous vous avons coupé un bras. En coulant notre flotte, vous avez seulement rasé notre barbe. Un bras coupé ne repousse pas. Une barbe tondue repousse plus forte qu’avant… »

L’analyse de la société ottomane, de son armée, ses janissaires, le califat nous conduit jusqu’à la page 80, avant que le déclin ne soit réellement commencé avec l’intervention des occidentaux et les Capitulations ainsi que les prétentions russes et le début du règne de Catherine de Russie (1762).

Pendant plus d’un siècle et demie, Serbes, Roumains, Grecs, Bulgares et Macédoniens, enfin Albanais vont chercher à s’émanciper et à construire une identité nationale. Par ailleurs les Grandes Puissances vont jouer le « Jeu diplomatique » qu’on a aussi nommé « Question d’Orient »

« Dans la question d’Orient, cet affrontement des forces qui déchirent l’Europe peut être représenté sous forme d’un Jeu qui tiendrait des échecs et du jeu de go, avec des pièces maîtresses et des pions et où chaque partenaire conduirait une stratégie d’encerclement. Des reines blanches  – de trois à six selon le moment – attaquent ou protègent le roi noir ceinturé de pions. les unes veulent détruire le roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un, et les reines tentent de s’en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier ou affaiblir ses rivales »

Les puissances sont les reines : l’Angleterre veut garder la Route des Indes, la Russie veut un accès par les Détroits à la Méditerranée, elle utilise son « Projet Grec » en se posant comme protectrice de l’Orthodoxie, l’Autriche-Hongrie veut s’élargir à ses marges, la France se pose comme protectrice des Chrétiens d’Orient, l’Italie et l’Allemagne arrivées plus tard dans le Jeu cherchent des colonies.

L’auteur raconte de manière vivante, claire et très documentée cette histoire qui se déroule le plus souvent dans les Balkans mais aussi dans les îles et en Egypte.

C’est cet aspect du livre qui m’a le plus passionnée. Lorsqu’on envisage les guerres d’indépendance de la Grèce à partir de Constantinople, on peut rendre compte de toutes les forces en présence aussi bien le Patriarcat et les Grecs puissants de Constantinople que les andartes, sorte de brigands, les armateurs, les populations dispersées autour de la mer Noire jusqu’en Crimée, les armateurs et surtout les manigances russes. La Grande Idée se comprend bien mieux comme héritière du Projet Grec russe.

Les Révoltes Serbes, les comitadjis macédoniens ou bulgares trouvent ici leur rôle dans ce Grand Jeu. Les guerres fratricides qui se sont déroulées dans la deuxième moitié du XXème siècle dans les Balkans  en sont les héritières.

L’auteur explique avec luxe de détails les traités de San Stefano (18778) et le Congrès de Berlin(1878) que j’avais découverts à Prizren (Kosovo) avec la Ligue de Prizren qui est à l’origine de l’indépendance albanaise.

On comprend aussi la formation du Liban. On comprend également pourquoi Chypre fut britannique, Rhodes et le Dodécanèse italien….

Après une analyse très détaillée (et plutôt fastidieuse) de la Première Guerre mondiale les événements se déplacent des Balkans vers le sud, à la suite des intérêts britanniques et français et des accords Sykes-Picot, tout le devenir du Moyen Orient s’y dessine. 

Les accords de paix clôturant la Grande Guerre portent en germe l’histoire à venir : Traités de Versailles, de Sèvres, de Lausanne. Les négociations sont racontées par le menu, là aussi j’ai un peu décroché.

La fin du livre se déroule dans le territoire rétréci de l’Asie Mineure, éléments fondateurs les Jeunes Turcs, le  Comité Union et Progrès, le qualificatif « Ottoman » est remplacé par « Turc », le nationalisme turc prend le pas sur l’islam, il y eut même un courant touranien avec une orientation vers l’Asie Centrale ou le Caucase. Deux événements fondateurs : le génocide Arménien  et la prise de pouvoir par Mustafa Kemal, émergence d’un populisme laïque et nationaliste. L’historien refuse l’hagiographie et analyse le parcours de Kémal. 

Chaque chapitre est remarquablement bien construit. La lecture étant ardue, il m’a fallu me limiter à un chapitre à la fois. Passionnant mais parfois indigeste, j’ai reposé le livre, pris le smartphone pour avoir la version simplifiée de Wikipédia, pour des cartes, des dates. Il m’a parfois semblé que ce livre était destiné à des lecteurs plus avertis que moi.

Un seul reproche : les cartes sont peu accessibles, trop rares et réparties au milieu du texte, un cahier sur un papier glacé au milieu, au début ou à la fin aurait facilité le repérage. De même, la toponymie laisse parfois le lecteur désorienté : pourquoi avoir utilisé Scutari au lieu de Shkoder en Albanie, toujours en Albanie Durrazzo pour Dürres, Valona pour Vlora? Angora pour Ankara…C’est un détail, mais encore c’est le smartphone qui m’a dépannée.

Je vais ranger ce gros livre bien en évidence parmi mes livres de voyage parce qu’il raconte aussi bien l’histoire de la Grèce, de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Bosnie, de l’Egypte que de la Turquie moderne! C’est un indispensable pour comprendre les enjeux des luttes actuelles et aussi pour comprendre pourquoi le génocide arménien est encore nié dans la Turquie moderne.

 

 

 

 

 

 

le Pays des Pas Perdus – Gazmend Kapillani

MASSE CRITIQUE

 

La dernière page de Gazmend Kapellani, lu à la suite de notre voyage en Albanie fut un coup de cœur, j’ai poursuivi la découverte de cet écrivain albanais, mais qui écrit en Grec avec Je m’appelle Europe, toujours avec bonheur.

Gazmend Kapellani écrit des variations sur le thème de l’exilé, de la recherche du bonheur du migrant, de la critique de la dictature terrible qui fut celle d’Enver Hoxa.

Son ouverture aux autres cultures, son empathie pour l’humain le rendent sympathique.

Au décès de son père, ancien dignitaire communiste, Karl (en l’honneur de Marx bien sûr )retourne dans sa ville natale en Albanie et retrouvé son frère Frédéric ( Engels). Celui qui est parti et celui qui est resté, fidèle au père à sa ville à ses racines. Tout les oppose. Pourtant le lecteur perçoit sa bienveillance.

Occasion de raconter l’ histoire de la ville l’ arrivée des partisans d’ Enver Hoxa et la chute du régime. Scène baroque que le déboulonnage de la statue. On s amuse dans ce livre. Récit émouvant aussi de massacres en Grèce. Le nationalisme est un poison dans les Balkans.

Nostalgie de l exilé. Recherche d un monde meilleur si l’histoire est balkanique elle est aussi universelle.

Les disparus – Daniel Mendelsohn

Le pavé du mois d’Août : plus de 900 pages dans lesquelles j’ai plongé avec grand plaisir.

Immersion totale! Et pourtant ce n’est pas un livre dont on tourne vite les pages, au contraire.  Certaines sont tellement intenses et difficilement soutenables qu’il faut prendre l’air, d’autres sont si denses qu’il faut y revenir.

Et pourtant, l’argument de départ semble mince : six personnes de la famille de l’auteur ont péri pendant l’Holocauste dans la petite ville de Bolechow. Schmiel, le frère du grand père de Daniel Mendelsohn, sa femme et leur quatre filles. Comment imaginer 930 pages pour apprendre ce qui paraît si simple?

« C’était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif que je m’étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais comment? »..

Mendelsohn conduit une véritable enquête qui le mènera de l’Ukraine à l’Australie, d’Israël, en Suède….une odyssée, pour cet helléniste dont j’ai tant aimé le livre, Une Odyssée, Un père, un fils une épopée. Ses voyages le conduisent à rencontrer les témoins oculaires de ces disparitions, ou des personnes ayant connu les disparus.

Evidemment, je pense à Chaghall….

Nous sommes  conviés à des rencontres avec de nombreux personnages originaires de Bolechow ou Bolekhiv (comme on l’appelle maintenant que la ville est ukrainienne), le plus souvent des juifs très âgés, parlant yiddish ou polonais, mais aussi d’ukrainiens qui ont été témoins du massacre, mais aussi des enfants de la génération de l’auteur, ses frères et sa sœur qui participent à l’enquête, et les cousins… Ces rencontres sont l’occasion de chaleureux repas de cette cuisine ashkénaze partagée sous tous les climats des 4 continents abordés.

C’est un texte plus littéraire qu’historique. A chaque occasion l’auteur se pose la question essentiel pour un écrivain. Comment raconter une histoire.  Mendelsohn se met en scène en tant que raconteur, comme l’avait été son grand-père, le frère de Schmiel, le disparu :

« Il ne recourait pas au procédé évident de commencer par le commencement et de finir par la fin ; il préférait la raconter par de vastes boucles, de telle sorte que chaque incident, chaque personnage, mentionné pendant qu’il était assis, là, sa voix de baryton déchirante oscillant sans cesse, avait droit à sa mini-histoire, un récit à l’intérieur du récit, de telle sorte que l’histoire ne se déployait pas (comme il me l’a expliqué un jour) comme des dominos, mais plutôt comme des boîtes chinoises ou des poupées russes, chaque évènement en contenant un autre, et ainsi de suite…. »

Mendelsohn est aussi un érudit, un spécialiste des textes anciens, il va confronter l’histoire qu’il racontera à l’Histoire primordiale, à la Genèse, Bereichit, la création, à l’histoire de Caïn et Abel, occasion d’aborder les tensions entre frères, à l’histoire du Déluge et de Noé, à celle de Lot, question d’envisager l’annihilation des êtres vivants ou  des villes de Sodome et Gomorrhe, le parallèle avec la liquidation des Juifs de Bolechow m’apparaît évident. Mendelsohn ne se contente pas d’allusions, il cite en détail les commentaires de Rachi et plus récents d’un  commentateur moderne.

« mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent? »

L’auteur nous emmène par cercles concentriques, comme la =genèse, comme Homère dans l’Odyssée. Il se met en scène racontant une histoire.

« Etre en vie, c’est avoir une histoire à raconter. Être en vie, c’est précisément être le héros, le contre de toute une vie. Lorsque que vous n’êtes rien de plus qu’un personnage mineur dans l’histoire d’un autre, cela signifie que vous êtes véritablement mort. »

Pour raconter l’histoire de ses six disparus, il faut interroger les gens qui les ont intimement connus, les amies d’enfance de Lorka, Frydkan et Ruchele, les filles dont il ne connait même pas les prénoms au début de ses recherches ne connaissant que « quatre superbes filles ». Chaque détail compte, la façon de porter un cartable, les amoureux si elles en ont eu….

Quelles richesses dans ce livre! Combien de thèmes évoqués. Thèmes familiaux, comme les rapports entre les frères et soeurs, les souvenirs qu’on préfère taire et qui sortent par mégarde, les récits déformés au cours des souvenirs….

Finalement, comme dans un roman policier, par une combinaisons de hasards, par la ténacité des enquêteurs, la vérité apparaît, Daniel Mendelsohn retrouve les circonstances précises de la mort d’au moins deux de ses disparus, le lieu précis, qui existe encore des décennies plus tard….

Athénée Palace – Rosie Waldeck

LIRE POUR LA ROUMANIE

Lu à la suite dEugénia de Lionel Duroy , ce livre répond à la critique de Keisha qui « n’aime pas les trucs romancés« : Athénée Palace est un reportage paru en 1942 à la suite du séjour de Rosie Waldeck correspondante pour Newsweek. C’est le témoignage direct d’une journaliste américaine qui a séjourné à Bucarest du 14 juin 1940 à la fin janvier 1941 et qui a rencontré  la plupart des protagonistes.  Les événements  relatés chronologiquement, mais aussi classé par thèmes dans des chapitres courts. La lecture est ainsi facilitée bien que cette histoire soit disséquée avec un luxe de détails. 

Rosie Waldeck est le témoin idéal –  de nationalité américaine alors que les Etats Unis sont encore neutres, les Français et les Britanniques seront contraints à quitter la Roumanie qui passe progressivement sous contrôle. allemand. Née en Allemagne en 1898, de langue Allemande elle maîtrise la langue et tous les codes germaniques.  En tant que Juive allemande, elle est très lucide sur la montée des Nazis. Esprit libre, elle n’hésite pas à choquer les intellectuels libéraux qui ne prennent pas Hitler au sérieux.

« Au cours de l’été 1940[….]A l’Athénée Palace et uniquement là, dans le décor élégant des grands hôtels européens, les personnages de l’Europe d’après guerre et ceux du Nouvel Ordre se partageaient l’affiche, avec dans les deux cas, une distribution de premier ordre, et la pièce elle-même était pleine de suspense.

Voici l’intrigue. Une Roumanie neutre, petit pays, mais riche en céréales, et le cinquième producteur de pétrole mondial, s’efforce de conserver son indépendance.

L’Athenée Palace  offre à la journaliste  un  poste d’observation privilégié : au coeur de la capitale roumaine. Tout ce qui compte à Bucarest s’y rencontre. Intellectuels, princes, les Excellences, diplomates  ou politiques se retrouvent dans ses salons, viennent y dîner. Demi-mondaines et espionnes promènent leurs visons ou leurs toilettes parisiennes. A son arrivée, Rosie Waldeck découvre une Roumanie francophile catastrophée par l’entrée des Allemands dans Paris le jour-même. Au fil de l’été, les Allemands tissent leur toile. Tout d’abord séducteurs, ils cherchent à rassurer l’intelligentsia et le Roi par une ouverture intellectuelle assez étrange. Puis ils envoient des hommes d’affaires pour s’assurer du pétrole roumain et des céréales.

Depuis longtemps,  la Garde de fer, nationaliste et antisémite,  cherche à imposer par la terreur un régime fasciste. Leur conquête du pouvoir est contrée par d’autres forces politiques, le Roi Carol,sa maîtresse juive Lupescu et  sa camarilla, les différents chefs de gouvernements et l’armée avec le Général Antonescu jouent leur partition. Les rivalités sont sanglantes et compliquées avec des retournements d’alliances. Les Gardes de fer singent les nazis mais ne sont pas nécessairement les alliés des nazis qui préfèrent un régime stable qui leur garantirait pétrole et céréales.

C’est l’entrée en Bessarabie de la Russie (malgré le pacte Ribbentrop- Molotov) et la perte de la Transylvanie revendiquée par la Hongrie qui précipite l’occupation allemande. La Grande Roumanie se trouve dépecée. Certains Roumains voient dans les Allemands des protecteurs contre leurs rivaux proche Russes-Hongrois et Bulgares. La royauté vacille, jusqu’à l’abdication de Carol le 3 septembre. Antonescu, ne sera pas le De Gaulle roumain, qu contraire, il ira se jeter dans les bras d’Hitler qui lui fait plus confiance qu’à la Garde de fer.

Le 13 octobre 1940, la mission allemande tant attendue débarque à Bucarest. La Roumanie est occupée sans aucune résistance. Rosie Waldeck, comme Malaparte dans le roman Eugenia de Lionel Duroi, n’hésite pas à fréquenter les plus grands dignitaires, un général allemand,  comme le Hohe Tier pour les besoins de son reportage. Elle ne cache d’ailleurs pas ses origines juives, dans la haute hierarchie nazie, on est au dessus de ces contingences.

L’automne à Bucarest sera violent avec des luttes intestines, des nuits-des-long-couteaux, des funérailles spectaculaires,

Avant la fin novembre, les Roumains pouvaient dire : « les sept plaies se sont abattues sur nous : les Hongrois, les Russes, les Bulgares, Lupescu, le régime gardiste, la mission militaire allemande, et le tremblement de terre. »

L’Ordre Germanique tarde à s’installer sur l’Europe de l’Est et sur la Roumanie en particulier. L’auteur analyse avec lucidité la raison des atermoiements allemands et l’égoïsme nationaliste roumain des Gardistes. Elle définit avec clarté ce qu’est le totalitarisme. Le traitement des réfugiés allemands de Bessarabie montre le caractère racial de cet Ordre germanique.

Atroce conclusion à son séjour : le pogrom de Bucarest et la terreur sanguinaire que font règner les Gardistes au cours de janvier 1941.

Grâce à cet ouvrage très détaillé et très clair  je commence à mieux me repérer  dans cette période troublée. La lucidité de Rosie Waldeck est prémonitoire : alors que le livre est sorti en 1942, on croit deviner la résistance des Anglais et Stalingrad. L’Ordre Germanique ne s’est pas installé parce que tout simplement la guerre n’est pas gagnée par Hitler.

 

Eugenia – Lionel Duroy

LIRE POUR LA ROUMANIE

Quand je voyage vers l’Est, des Pays Baltes à la Grèce, je cherche les traces des Juifs disparus. Eugenia est un roman qui vient illustrer une lecture plus ardue :  Les voix de Iasi de Jil Silberstein retraçant l’histoire de la communauté juive de Iasi et parallèlement celle de l’antisémitisme en Moldavie et en Roumanie. Le livre de Jil Silberstein est une étude très aboutie tandis que Eugenia est un roman.

 

 

Réflexion faite, ce qui est grave, ce n’est pas que trois gars puissent se poster à un coin de rue pour hurler « Mort
aux youpins ! », mais que leur cri puisse passer inaperçu, banal comme la cloche d’un tramway.

Eugenia, la narratrice, est une très jeune femme d’une vingtaine d’années, née à Iasi dans une famille de petits commerçants. Etudiante en lettres, elle fait la connaissance de l’écrivain Mihail Sebastian, écrivain juif invité par la Professeur de Lettres qui se fait lyncher par des jeunes des la Garde de Fer. Eugenia prend la défense de l’écrivain, alors que son propre frère est à l’instigation du lynchage, elle tombe amoureuse de l’écrivain, part pour Bucarest et devient journaliste….(je ne vous en raconterai pas plus!). Eugenia est-elle un personnage inventé? C’est un personnage complexe, jeune fille naïve,  idéaliste, capable de s’opposer à sa famille antisémite, de se lancer dans le journalisme.

Le sujet central est le récit du pogrom de Iasi qui fit  13.200 victimes et qui est raconté dans toute son horreur. L’article mensonger de Malaparte fait l’objet d’une longue citation.

C’est aussi l’histoire de la Roumanie de 1938 à 1945 contée dans le détail avec les luttes pour le pouvoir entre les légionnaires de la Garde de Fer et la monarchie, entre les atermoiements et les concessions aux nazis pour éviter le pire, qui de toutes les façons arrivera…les hésitations d’intellectuels francophiles mais fascinés par les théories antisémites. Le récit romanesque fait passer tous ces épisodes contradictoires, les exécutions et emprisonnements des différentes factions. Si l’histoire d’amour d’Eugenia et de Mihail est sans doute inventée, tous les autres personnages sont historiques.

Au fur et à mesure des victoires de la Wehrmacht, Carol II avait dû donner de plus en plus de gages à Hitler.
Après l’invasion de la Pologne, il avait offert à l’Allemagne la moitié de notre pétrole. Après celle du Danemark,
il avait accepté de réviser à la hausse le traité pétrolier en faveur de l’Allemagne et offert, en plus, une grande
partie de notre production céréalière. Après la capitulation de la France, jugeant la Roumanie en grand péril, il
avait pris cette fois la décision d’« aligner la politique du pays sur celle de l’Allemagne ». On ne pouvait faire
plus.

Mihail Sebastian, écrivain, journaliste, avocat, fréquentait toute l’intelligentsia de Bucarest. Nous croisons au fil des pages les écrivains de l’époque : Emil  Cioran, Mircea Eliade, Ionesco, et tant d’autres que je ne connaissais pas. Il y a tant de références littéraires que j’ai fait une liste de lectures à venir et tout d’abord le Journal de Mihail Sebastian témoignage essentiel et ses autres œuvres.

Un personnage est tout à fait ambigu: Malaparte, journaliste pour le Corriere della Sera qui couvre le Front de l’Est et a rédigé un article tout à fait douteux sur le pogrom de Iasi avant de témoigner dans Kaputt. Eugenia porte aussi une réflexion sur le journalisme. La recherche de la vérité, du témoignage permet-elle les compromissions auxquelles se livre Malaparte? La parole du bourreau est-elle si passionnante que la jeune fille, imitant Malaparte retourne à Iasi après le massacre pour tenter de faire parler ceux qui ont massacré leurs voisins.

Une lecture parfois éprouvante mais il convient de ne pas oublier une histoire qui parfois resurgit – tout au moins dans le discours « décomplexé » qu’on a pu entendre récemment.

Une petite remarque concerne l’orthographe très bizarre de la version électronique qui rend pratiquement irreconnaissables les noms roumains aussi bien des personnes que la toponymie. Chisinau apparait ChiZinbu et Braila Brbbila, Radulescu Rbdulescu….