Struma 72 jours de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul – Halit Kakinç – Turquoise

HOLOCAUSTE

MASSE CRITIQUE de Babélio

Un roman historique ou un « tombeau«  pour les 769 Juifs morts noyés le 24 février 1942 sur le Struma, épave transportant des Juifs roumains fuyant les persécutions en Roumanie qui devait les conduire de Constança en Palestine. Véritable épave flottante, au moteur en panne rafistolé, le Struma  est arrivé à rallier Istanbul où on lui a imposé une quarantaine. La Turquie – en principe neutre – a refusé le débarquement aux passagers sous les injonctions des Britannique, des Allemands et a laissé pourrir la situation pour enfin remorquer le navire en Mer Noire où il a été torpillé par la marine soviétique. 

Roman, parce que l’auteur, Halit Kakinç, journaliste et écrivain, a essayé de faire « revivre » un certain nombre de personnages. Roman historique écrit après de nombreuses recherches , préfacé par Esther Benbassa, historienne et directrice d’études à la Sorbonne, sénatrice EELV. 

Ce livre est de lecture facile et instructive fait revivre ces épisodes tragiques récurrents comme l’odyssée du Saint Louis (1939) qui a quitté Hambourg pour rejoindre La Havane contraint de retourner en Allemagne, celui du Patria coulé à Haïfa en 1940, Exodus (1947), et tant d’autres moins fameux, peut être…

«  Ce roman historique nous rappelle avec pudeur et dignité le sort des réfugiés en 1941. D’autres aujourd’hui, perdent la vie en route, sombrant avec leurs espoirs, sans que beaucoup s’en émeuvent vraiment »

Esther Benbassa

Je remercie les Editions Turquoise de l’envoi de ce joli livre . 

 

Iochka – Cristian Fulas – La Peuplade

 ROUMANIE

415 pages, deux semaines pour en venir à bout.

« Comme tous les peuples, celui dont sortaient Ilona et Iochka n’avait pas d’histoire. Pas dans le sens qu’on
pourrait croire – qu’on ne lui accorderait pas d’importance – mais dans le sens d’être absent du monde, mort sans aucune autre suite. Parce que ceux qui avaient écrit l’histoire, depuis toujours, avaient marqué, noté les faits, les guerres, les ententes entre les puissants que l’on appelle la paix, en laissant croire à tout le monde que les petites gens n’étaient que des instruments, de la chair à canon et des bêtes de somme, »

Dans une vallée perdue des Carpathes, des hommes construisent une voie ferrée qui n’arrive nulle part, un hôpital psychiatrique héberge des « fous » ou peut-être des opposants au régime. L’électricité est parvenue presque jusqu’à eux.

Iochka est arrivé dans la vallée après avoir fait la guerre avec l’armée roumaine (du côté des Allemands) puis avoir été déporté dans un camp soviétique du côté du Caucase, il trouve la paix dans la vallée et il est rejoint par Ilona.

C’est une histoire d’amour. Les descriptions érotiques sont circonstanciées et parfois tirent en longueur (suis-je forcée de lire tout cela?) .

C’est aussi l’histoire d’amitié virile entre les quatre notables : Iochka, le forgeron, le Contremaître du chantier, le docteur de l’hôpital et le pope qui vit plus haut dans son ermitage. Amitié autour d’une bouteille de palinca, ils boivent beaucoup. La gnôle délient les langues, alimente des disputes entre le pope et le docteur athée, scelle des réconciliations. Ils boivent vraiment beaucoup (suis-je forcée de les suivre pendant des pages?).

A force de lire, je découvre les histoires individuelles (je suis restée sur ma faim en ce qui concerne le médecin, comment est-il arrivé là?). Chaque histoire se développe. Chacun se dévoile dans sa complexité. Je m’attache aux personnages.

C’est aussi l’histoire de la Roumanie, toute une tranche d’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’installation des communistes, la chute des Ceausescu, la modernisation qui gagne avec la construction des chalets de touristes dans la vallée.  Histoire désenchantée où la chute du dictateur apporte peu aux gens ordinaires :

 Peut-être que le régime était tombé, peut-être qu’un chef avait été exécuté sommairement un matin d’hiver dans l’espoir que le passé soit révolu mais quiconque aurait observé le monde aurait compris une vérité que les plus simples, à qui personne ne demandait rien, connaissaient : un homme avait disparu mais son époque n’était pas finie et peut-être ne finirait-elle jamais. Parce que, mais cela seuls les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers

[…]
Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et
mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.
[…]
Sans bruit et sans chercher à tirer des ficelles pour la faire disparaître, le nouveau propriétaire avait couvert le terrassement et les rails d’un talus qui enterrait sous un mètre de terre toute l’histoire passée de ces lieux. »

Malgré les  longueurs, je me suis laissé emporter dans ce roman très exotique pour moi. J’ai bien aimé partager les moments de fête, les traditions orthodoxes gardées fidèlement par la pope beaucoup moins borné que je ne l’imaginais au début, un fin lettré collectionneur d’icones et d’objets d’art.

Roman de tolérance aussi : le Contremaître communiste, le docteur athée, le pope se disputent, comparent leur vision de la vie, se réconcilient, s’associent pour prendre soin de Iochka, le taiseux, l’homme simple.

Bucarest/ Paris:

George, fidèle lecteur et commentateur roumain m’a envoyé une documentation sur l’auteur Cristian Fulas que je recopie ici : 

Cristian Fulaș, né le 3 juillet 1978 à Caracal, diplômé en lettres, puis études approfondies en théorie de la littérature. Il a fait ses débuts en 2015 avec Fîșii de rûsine (Gestalt Books; Prix de l’Observatoire culturel pour ses débuts; Prix du colloque « Liviu Rebreanu »; Prix du magazine Accente; nominé aux USR Awards pour ses débuts; nominé pour le prix du livre de l’année du Iași Journal). Des fragments du roman ont été traduits en français, italien, allemand, anglais, bulgare, croate, suédois, hongrois. En 2015, il publie Jurnal de debutant (Tracus Arte Publishing House), et en 2016 After Crying (Max Blecher & Gestalt Books Publishing House ; nominé pour le prix du livre de l’année du journal Iași). Il a traduit une cinquantaine de titres de l’anglais, de l’italien et du français, parmi lesquels on cite : Machiavelli’s Dream (Christophe Bataille), Tell Them About Battles, Kings and Elephants (Mathias Énard), Classic Myths (Jenny March), Igitur • A Throw by Dés (Stéphane Mallarmé).
 
Du même auteur, le court volume en prose Cei frumoși si cei buni (2017) et les romans Fîșii de rûsine (2018)(Bandes de honte) et Dupa plîns (2019)(Après avoir pleuré) sont également parus aux éditions Polirom. En 2018, il publie Povestea lui Dosoftei à la Maison d’édition du Musée littéraire de Iași, dans le cadre d’un projet FILIT. Depuis 2019, il traduit Marcel Proust, « À la recherche du temps perdu ».

 

Nous – Evgueni Zamiatine (1924)

LITTERATURE RUSSE

 

« S’ils refusent de comprendre que nous leur apportons un bonheur mathématiquement exact, notre devoir sera de les obliger à être heureux. Mais avant de recourir aux armes, nous essayons la parole. »

Lissitzky PROUN

Jusqu’en 2019, j’évitais de lire les dystopies, préférant le monde réel aux mondes inventés que je trouve toujours plus pauvres que la réalité complexe.  Romans historiques ou  relations de voyage, j’aime que les lectures s’ancrent dans l’histoire ou la géographie.

Entre épidémie de Covid et confinements, dérèglement climatique canicules et sècheresse, extinctions massives….la réalité commence à ressembler aux dystopies. Et j’ai levé mes préventions et mes préjugés.

Ecrit en 1920, publié en 1924, NOUS de Ziamiatine – précurseur de la Science Fiction – est un roman prémonitoire annonçant très tôt les excès totalitaristes, procès staliniens et idéologie dominante. On dit que Orwell s’en serait inspiré pour 1984. Je viens de terminer Le Procès de Kafka qui lui est contemporain et ces deux dystopies ont un air de proximité. 

Après une Guerre de Deux Cents ans, L’Etat Unitaire procure aux numéros (on ne dit plus « les citoyens » ou « les hommes » un paradis aseptisé avec des fêtes liturgiques ,

« Fête grandiose de la victoire de « nous » sur « je », du TOUT sur le UN »

Les individus soumettent toute leur vie à des règles très strictes et à une surveillance de chaque instant. Fermer ses volets pour obtenir une intimité est soumis à autorisation, avoir des rapports sexuels est autorisé seulement après avoir obtenu un billet rose.

deux-là, au paradis – ils ont eu le choix : ou le bonheur sans liberté – ou la liberté sans le bonheur ; pas de
troisième voie. Eux, ces nigauds, ils ont choisi la liberté – et le résultat ? – après, des siècles durant, on a eu la
nostalgie des chaînes. Les chaînes – vous comprenez – tout le monde soupire après elles. Depuis des siècles !

Les héros de l’histoire n’ont ni prénom  ni nom, seulement des numéros. Le narrateur D-503 est un ingénieur de premier plan , le concepteur de l‘Intégrale, partenaire sexuel de la douce O-90, mais qui va avoir une relation avec I-330, tandis qu’une certaine U le surveille de près. D-503 tient un journal intime. comme D-503 est mathématicien, sa prose fait énormément référence aux notions mathématiques conférant une coloration très spéciale au style du roman. Tous évoluent dans un monde transparent de verre et d’acier où la surveillance est constante. 

Un vilain cas ! Manifestement, vous avez développé une âme. Une âme ? C’est un vieux mot bizarre, depuis
longtemps oublié. On dit encore quelquefois : “états d’âme”, “charge d’âmes”, “âme en peine”… Mais “une
âme” tout court… — C’est… très grave, ai-je balbutié. — Inguérissable, a coupé Ciseaux.

Et pourtant, une Muraille que personne n’ose franchir borde ce monde futuriste. I-330 entraîne D-503 à des pratiques transgressives, tabac, alcool, bien sût proscrits, puis lui fait franchir la muraille pour découvrir un autre monde. Nous est aussi un roman d’amour. Une révolte couve, révolte ou révolution? Les rebelles comptent utiliser l’Intégrale à leur profit. D-503, leur complice laissera t il son poste de constructeur de l’Intégrale au profit des mutins? Le rôle d’I est assez ambigu. 

Mais vous n’êtes pas coupables – vous êtes malades. Et cette maladie a un nom : l’imagination. C’est un ver
rongeur qui creuse des rides noires dans nos fronts. C’est une fièvre qui nous pousse à courir toujours plus loin – quand bien même ce “plus loin” commencerait là où finit le bonheur. C’est – la dernière barrière sur sa route. Réjouissez-vous : elle vient de sauter.

J’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire, dans ce monde mathématique tellement abstrait qu’il a fallu un bon tiers du livre pour m’accrocher. Et puis je me suis laissée embarquée  et je ne l’ai plus laissé. Un livre très puissant qui mérite les efforts du lecteur!

 

Nous nous aimions – Kéthévane Davrichewy – Sabine Wespieser

GEORGIE/FRANCE

152 pages, lu d’une traite une après-midi pluvieuse. Lecture agréable. Histoire un peu triste de liens familiaux très forts qui se défont à la suite de deuils, de brouilles, de la guerre en Abkhazie qui a détruit la maison familiale où la mère et les soeurs passaient les vacances d’été.

Roman d’exil, pour la mère, danseuse géorgienne qui a quitté Tbilissi pour épouser un Géorgien exilé à Paris, double culture pour les filles, nées à paris dans une famille où la culture géorgienne est maintenue vivante mais qui grandissent dans un environnement français.

Noyau familial chaleureux, virées en voitures, le père la mère, les deux filles chantant Jules Dassin…Intimité partagée des deux soeurs qui ne se cachent rien et se tiennent la main. Famille géorgienne accueillante et finalement tracasseries soviétiques stressantes mais supportables.

Le bonheur, sont ils éternels? Usure au fil du temps, divorces, maladies, ressentiment. Délicatement racontés avec l’élégance d’un roman  court qui reste léger.

La Baignoire de Staline – Renaud S Lyautey – Seuil noir

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

Merci à l’éditeur, Le Seuil et à Babélio pour cette agréable découverte. 

Un policier qui se déroule à Tbilissi en Géorgie, dépaysement garanti pour un voyage au Caucase. Un jeune Français est découvert assassiné dans une chambre d’hôtel, René Turpin, un diplomate est chargé de suivre l’affaire. Je pense à Aurel le consul du Suspendu de Conakry de Rufin en plus terne comme personnage. Ce sont les policiers géorgiens qui sont chargés de l’enquête. D’ailleurs d’autres morts suspectes vont succéder avec un sympathique détective d’origine abkhaze (occasion de découvrir cette région annexée par la Russie). L’enquête part en tous sens (je ne spoilerai pas!)

En plus du décor caucasien, on goûtera à la gastronomie locale sous l’expertise d’un aimable voisin de Turpin qui l’entraîne dans les meilleures cantines de la ville et cuisine aussi. J’aime les policiers qui n’oublient ni de manger ni de boire (mon préféré est Montalbano). Je vous laisse essayer des mets délectables aux noms imprononçables.

Et Staline là dedans? l’action se déroule en 2009.La Géorgie est un état indépendant.  Staline, qui en est originaire comme Béria et nombreux autres, ont laissé un souvenir impérissable. Fierté ou terreur? L’ambivalence subsiste encore un demi-siècle après sa disparition. On ne peut ignorer les décennies communistes qui ont modelé l’urbanisme et les mentalités.

Les racines de l’enquête remontent à l’époque soviétique. De policier, le roman vire à l’espionnage….j’ai dévoré la fin tout à fait passionnante.

une très bonne pioche de la Masse Critique!

le Mage du Kremlin – Giuliano da Empoli

RUSSIE

Vadim Baranov, éminence grise de Poutine est le « Mage du Kremlin« , une sorte de « Raspoutine » si Poutine est le « Tsar » (c’est ainsi qu’il est désigné dans l’ouvrage). Point de magie noire ici, à la place la « Com« . 

Vladimir Poutine et Vladislav Sourkov

 Baranov est un personnage de fiction inspiré de Vladislav Sourkov, homme de théâtre et de publicité qui fut, comme Baranov dans le roman, à la tête de la Télévision et protégé du milliardaire Khodorkovski. Si le personnage principal est une invention littéraire, les autres protagonistes sont, eux bien réels. La fiction est très proche de l’histoire contemporaine et raconte l’ascension de Poutine en 1999, propulsé par l’oligarque Berezovski

« Voici pourquoi votre absence d’expérience politique sera un atout, Vladimir Vladimirovitch. Vous êtes neuf, les Russes ne vous connaissent pas et ne peuvent vous associer à aucun des scandales et à aucune des erreurs qu’ils imputent à ceux qui les ont gouvernés ces dernières années. Certes, comme disait Boris, l’opinion publique se forme en peu de temps, vous n’aurez donc que quelques mois pour convaincre les Russes que vous êtes l’homme de la situation. »

Pour orchestrer la campagne électorale, rien de mieux qu’un homme de télévision qui, en outre, est un homme de théâtre:

Toutes les autres institutions s’étant écroulées, c’était à la télévision d’indiquer le chemin. Nous avons pris les décombres du vieux système, les HLM de banlieue, les flèches des gratte- ciel de Staline, et nous en avons fait les coulisses de nos reality- shows

C’est donc l’histoire d’une grande manipulation n’excluant ni la violence, ni les mensonges – bien connues fake-news – utilisant la guerre en Tchétchénie pour asseoir l’autorité de Poutine. Baranov, metteur en scène du chaos, fait du chaos le ressort de l’action. il n’hésite pas à faire appel aux éléments les plus provocateurs, les plus violents, les plus extrémistes, bikers, nationalbolchevistes de Limonov, pour des mises en scènes provocatrices.

La montée en puissance des oligarques s’était produite pendant cette sorte d’entracte féodal qui avait suivi la chute du régime soviétique. Boris et les autres étaient alors devenus les colonnes d’un système dans lequel le pouvoir du Kremlin dépendait substantiellement d’eux, de leur argent, de leurs journaux, de leur télévision. Quand ils avaient décidé de parier sur Poutine, les oligarques pensaient simplement changer de représentant, pas changer de système. Ils avaient pris l’élection du Tsar pour un simple événement, alors qu’il s’agissait du commencement d’une nouvelle époque. Une époque dans laquelle leur rôle était destiné à être revu.

Mais, les manipulateurs se retrouvent manipulés. Le Tsar, Poutine, au sommet du pouvoir ne laissera pas les mains libres aux oligarques qui se croyaient tout-puissants avec leur richesse. Et le grand communicateur, l’éminence grise se retrouvera aussi éloigné du pouvoir. mais le chaos, la guerre se trouvent au centre de la politique

J’avais  ouvert ce livre, croyant en apprendre plus sur Poutine et la Russie pour comprendre ce qui se joue en Ukraine. Je découvre les jeux de pouvoir, une sorte de théâtralité entre le Roi Lear, l’Opéra-Rock qui joue avec les symboles les plus spectaculaires comme drapeaux nazis et bombardements massifs, niant toute rationalité. Le pouvoir du chaos!

Et si cela n’était pas réservé à la Russie? Et si la Prise du Capitole de Trump, le décervelage de la télévision de Berlusconi procédaient de la même logique?

 

Le Procès – Kafka

LES LETTRES ALLEMANDES 

D’abord l’homme libre est supérieur à l’homme lié. Or, l’homme qui est venu est libre, il peut aller où il lui
plaît ; il n’y a que l’entrée de la Loi qui lui soit défendue, et encore par une seule personne, celle du gardien. S’il
s’assied à côté de la porte et passe sa vie à cet endroit, il le fait volontairement ; l’histoire ne mentionne pas qu’il
y ait jamais été contraint. Le gardien, par contre, est lié à son poste par son devoir …

Garouste Kafka

Adolescente, je m’étais enthousiasmée pour Kafka dont j’avais lu, bien sûr, La Métamorphose. J‘avais vu une adaptation théâtrale du Procès à l’Odéon en tchèque ou en polonais, surtitrée (que je n’arrive pas à retrouver sur Internet) que je n’avais pas bien comprise alors mais qui m’avait beaucoup marquée. Il n’est pas toujours évident de revisiter des souvenirs d’adolescente… 50 ans plus tard, l’enthousiasme ne m’est pas revenu et je me suis un peu perdue au long de ces interminables démarches auprès de personnage souvent cocasses mais aussi sinistres. 

« On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. »

[…]

Quand on est arrêté comme un voleur, c’est grave, tandis que votre arrestation… elle me fait l’impression de quelque chose de savant – excusez-moi si je dis des bêtises – elle me fait l’impression de quelque chose de
savant que je ne comprends pas, c’est vrai, mais qu’on n’est pas non plus obligé de comprendre.

J’ai été vérifié la date : paru en 1925, roman posthume, Franz Kafka est décédé en 1924. Roman prémonitoire? Kafka évidemment ne pouvait pas imaginer les procès de Prague, ni les bureaucraties nazies. Un siècle (ou presque) plus tard, la coïncidence est frappante. Ou peut être ces bureaucraties étaient les héritières de empires Austro-Hongrois.

Les archives de la justice se trouvaient donc dans le grenier de cette caserne de rapport ! Ce n’était pas une
installation de nature à inspirer grand respect et rien ne pouvait mieux rassurer un accusé que de voir le peu
d’argent dont disposait cette justice qui était obligée de loger ses archives à l’endroit où les locataires de la
maison, pauvres déjà parmi les pauvres, jetaient le rebut de leurs objets.

Joseph K. a eu notification de son arrestation mais il reste libre de travailler dans sa banque où il est chargé de pouvoir. Cependant toute son énergie et sa capacité de travail seront  consacrées  à son procès, à se justifier sans savoir de quoi, à écrire des requêtes. Cela fait étrangement penser à ces confessions que rédigeront des décennies plus tard des accusés des procès staliniens. Libre dans la ville, il est obsédé par les démarches juridiques. Kafka nous fait ressentir l’absurdité de ces démarches auprès d’institutions d’autant plus absurdes.

Grotesques ces juges, ces tribunaux cachés dans de minables faubourgs alors que la Loi devrait inspirer le respect!

Avocats, étranges parasites de cette justice, jusqu’à la cathédrale est contaminée. Etrange comportement des femmes que Joseph K rencontre et qui, par compassion ou par intérêt se jettent dans ses bras. Pourtant on ne peut pas le soupçonner de misogynie d’après le récit de sa vie que j’ai écouté sur des podcasts de France Culture récemment. Felice, Milena, Dora, Ottla : quatre femmes avec Kafka  clic

Même si j’ai trouvé des longueurs – peut être faites exprès – j’ai trouvé toutes les réflexions passionnantes.

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin – Catalin Dorian Florescu – Le Seuil

LES FEUILLES ALLEMANDES

 Catalin Dorian Florescu, est un écrivain suisse, de langue allemande,  d’origine roumaine, né à Timişoara  (1957).

Le roman, 381 pages, est la saga de la famille Obertin (ou Aubertin) originaire de Lorraine et établie dans le Banat – région de Timişoara. Le  roman historique commence  en 1635 à  avec la Guerre de Trente ans  quand Caspar, mercenaire aussi bien du côté des Suédois que des Impériaux, rentre dans son village en Lorraine.

allaient dans une région dont Frédéric n’avait jamais entendu parler et où le Saint Empire avait énormément de terres mais trop peu de gens. Les nouveaux arrivants étaient donc exemptés d’impôts pendant trois ans. Ils
recevaient en bail une ferme et une terre, ainsi qu’une avance de bêtes et d’outils, afin de survivre aux premiers temps. 

Il se poursuit avec l’installation des colons dans le Banat à l’appel de Marie-Thérèse d’Autriche (1717 – 1780) désireuse de peupler les régions marécageuses et dépeuplées  non  loin des frontières de l’empire Ottoman. Embarqué sur le Danube à Ulm, Frederick Obertin tente sa chance de devenir paysan propriétaire. Intelligent, entreprenant, il prend la tête d’un groupe de colons et sera reconnu comme le fondateur du village de Treibwetter. 

Vous savez tous qui je suis. Vous avez trop souvent détourné le regard pour ne pas le savoir très exactement. Je suis celui qui est arrivé ici il y a un peu plus d’un an et demi par le plus grand orage que vous ayez jamais connu, et qui a d’abord trouvé refuge chez Neper. Je suis aussi celui qui travaille depuis tout ce temps chez les Obertin, et vous le savez sûrement aussi : vous avez trop souvent craché en nous voyant ensemble.

La famille Obertin va s’enrichir avec le voyage en Amérique d’Elsa  au début du XXème siècle. Ils deviendront donc de riches propriétaires jalousés de leurs voisins. Jakob, surgi de nulle part, hardi et entreprenant s’impose comme prétendant d’Elsa et consolide la fortune, employant de nombreux ouvriers, souvent des Tziganes, et devient un riche commerçant. Son fils Jacob de santé fragile ne peut pas prétendre à la succession de la ferme et des affaires….

Village saxon en Roumanie

Les Souabes  de Roumanie forment une population germanophone qui se laisse entraîner à la suite d’Hitler dans la Guerre mondiale. Le sort des Juifs est à peine abordé : une couturière et la boulangère juives disparaissent sans que l’auteur ne s’y attarde. En revanche, les Tziganes, nombreux  sont déportés, chassés par la population. Le curé dénonce la famille serbe, exécutée sur place.

L‘arrivée de l’Armée Russe donne lieu à une nouvelle déportation, celle de tous les jeunes germanophones en Sibérie. Puis l’installation des Communistes est la ruine de tous les propriétaires allemands. Certains Souabes se souviennent de leurs origines lorraines et tentent de retourner en Lorraine mais les Obertin ne sont pas du voyage.

Les diables alors mirent en place douze postes de douane. Pour aller voir Dieu, il fallait d’abord passer par ces postes et corrompre les diables : toute âme morte devait se présenter douze fois à eux et douze fois les convaincre, les séduire. L’âme devait faire douze fois ses preuves, sinon les diables la récupéraient. C’était leur vengeance contre Dieu.

Le Turbulent Destin de Jacob Obertin n’est pas seulement un passionnant roman historique, c’est aussi un roman d’aventures. L’écriture originale  entraîne le lecteur dans les tempêtes, orages et diableries des Tziganes avec  les récits de Ramina, la guérisseuse, un peu sorcière. Le lecteur est bousculé par une chronologie fantaisiste avec des retours en arrière inopinés, bousculé aussi par des invraisemblances et des mensonges. J’ai pris grand plaisir à lire ce roman parfois déjanté. 

Lire également l’avis du blog Si on bouquinait.

 

Le Joueur d’Echecs – Stefan Zweig

FEUILLES ALLEMANDES 

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Quand revient Novembre et les feuilles allemandes je retourne à Zweig qui ne me déçoit jamais. Le Joueur d’Echecs, lu d’une traite m’a encore éblouie. Dernier œuvre romanesque de l’auteur exilé, écrite – selon la préface – au milieu des valises, publiée d’abord en américain (1941) en allemand à Buenos Aires plus tard. Le décor : un paquebot de New York à Buenos Aires, . La date :  après l’Anschluss et l’entrée des nazis en Tchécoslovaquie. Le narrateur : Zweig lui-même?

Les deux protagonistes : Czentovic, le champion d’échecs dont

« l’inculture atteignait la même universalité dans tous les domaines »  » fils d’un batelier yougoslave »

 « Il arriva ainsi que dans l’illustre galerie des maîtres des échecs, laquelle réunit les types d’esprits supérieurs les
plus variés – des philosophes, des mathématiciens, des gens au tempérament calculateur, imaginatif et souvent créatif – pénétra pour la première fois un outsider parfaitement étranger au monde de l’esprit, un jeune paysan lourdaud et taciturne »

« Toute ma vie, les diverses espèces de monomanies, les êtres passionnés par une seule idée m’ont fasciné, car
plus quelqu’un se limite, plus il s’approche en réalité de l’infini « 

Face au champion, un aristocrate autrichien, éduqué, avocat proche du parti clérical et de l’empire, secret, silencieux, cérébral le met au défi.

 Entre deux parties, le narrateur aborde l’Autrichien qui lui livre une longue confession. Interné par les nazis, l’isolement, utilisé comme torture pour qu’il livre ses secrets :

Or, même si elles semblent immatérielles, les pensées ont besoin d’un point d’appui, sinon elles se mettent à
tourner, à tourbillonner sans but sur elles-mêmes ; elles non plus ne supportent pas le néant. Du matin jusqu’au
soir on attendait quelque chose, et rien ne se passait. On recommençait à attendre. Il ne se passait rien. On
attendait, on attendait, on attendait ; on réfléchissait, on réfléchissait, on réfléchissait jusqu’à en avoir mal aux tempes. Rien ne se passait. On restait seul. Seul. Seul.

Les attentes entre les interrogatoires, interminables, sont une autre forme de torture. Mais au cours d’une de ces attentes, le prisonnier fait une découverte qui va changer sa détention

J’avais découvert que sur l’un des manteaux la poche latérale était légèrement boursouflée. Je m’approchai et
crus reconnaître à la forme rectangulaire de cette bosse ce que recelait cette poche un peu gonflée : un livre !
Mes genoux se mirent à trembler : un livre ! Pendant quatre mois, je n’en avais pas tenu un entre mes mains, et la simple idée d’un livre dans lequel on puisse voir une suite de mots, des lignes, des pages et des feuilles, un livre où l’on puisse lire des pensées différentes, nouvelles, inconnues, distrayantes, pour les suivre et se les mettre dans la tête, avait quelque chose de grisant et d’étourdissant à la fois.

Ni poésie,  ni roman, ni un essai mais un recueil de 150 parties d’échecs. Les échecs ont meublé  son existence. Partie cérébrale, à l’aveugle, le prisonnier ne disposait ni d’échiquier ni de pièces.

Leur affrontement tient le lecteur en haleine, même totalement ignorant en ce qui concerne les échecs.

Sashenka – Simon Sebag Montefiore

RUSSIE

J’avais dévoré Jérusalem : Biographie que j’avais trouvé passionnant, dans la foulée j’avais téléchargé Shashenka du même auteur : Simon Sebag Montefiore , historien, écrivain né à Londres en 1965 auteur d’une biographie de Staline, des études sur La Grande Catherine et sur les Romanov, entre autres. J’avais laissé dormir dans la liseuse ce gros ouvrage de 732 pages que j’ai acheté en anglais. L’actualité récente a réactivé mon intérêt pour l’histoire russe. 

Sashenka est une fiction, un roman historique composé de trois parties :

Saint Pétersbourg,  1916

Moscou, 1939

Le Caucase, Londres, Moscou, 1994

Cette histoire romancée raconte l’histoire de Sashenka Zeitlin (Camarade Snowfox), jeune fille juive de la grande bourgeoisie qui choisit de devenir bolchevik à 16 ans sous l’influence de Mendel, son oncle maternel. Le roman s’ouvre avec l’arrestation de Sashenka à la sortie de son lycée très chic. Son père, un magnat du pétrole et sa mère, dans la mouvance de Raspoutine, la feront bien sûr libérer. Elle croisera en prison le Capitaine Sagan, de l’Okhrana (police secrète tsariste) qui cherchera a l’utiliser comme agent double,  avec l’assentiment de Mendel et des bolcheviks. Nous suivons avec Sashenka la Révolution de 1917.

20 ans, plus tard, Sashenka est mariée à un de ses anciens camarades de Petersbourg, mère de deux enfants est dans le premier cercle de Staline qui fait une apparition à  une fête de 1er mai dans leur datcha. Sashenka est éditrice d’une revue destinée aux femmes soviétiques tandis que Vania, son mari est tchékiste. En principe, la terreur et les procès de 1937 sont terminés mais toute la famille de Sashenka se trouve arrêtée, seuls les enfants échapperont mais donnés à l’adoption.

La troisième partie raconte les recherches de Katinka, une historienne stipendiée par un oligarque russe pour faire des recherches sur ses origines. Les archives de Staline commencent à être accessibles, il reste encore des témoins…

« The Nazis knew they were doing wrong, so they hid everything; the Bolsheviks were convinced they were doing right, so they kept everything. Like it or not, you’re a Russian historian, a searcher for lost souls, and in Russia the truth is always written not in ink, like in other places, but in innocent blood. These archives are as sacred as Golgotha. In the dry rustle of the files you can hear the crying of children, the shunting of trains, the echo of footsteps down to the cellars, the single shot of the Nagan pistol delivering the seven grammes. The very paper smells of blood.’

[…]
‘No thanks. There’s no fruit, no harvest in this sort of history; all these fields are sown with salt. « 

Ce roman historique fait revivre des épisodes marquants de l’histoire russe. L’auteur est particulièrement bien renseigné. En filigrane, on devine les silhouettes de personnages connus comme Isaac Babel. Les mécanismes bureaucratiques et la censure stalinienne sont très bien démontrés. Se profile aussi l’horreur du goulag.  Les persécutions antisémites sont mises en évidence.

Cependant ce n’est pas un livre d’histoire. Les histoires d’amour de Sashenka ,  son amour maternel prennent beaucoup de place dans ce gros pavé, un peu de trop, trop de coïncidences aussi, pas toujours vraisemblables. Une lecture agréable malgré quelques longueurs