Pluie de juin – Alexandru Sahia

ROUMANIE

Une nouvelle, publiée à Bucarest en 1935. La moisson dans la plaine du Baragan que j’ai découverte avec les Chardons du Baragan de Panaït Istrati qui est un livre que j’aime tant que je le prête à qui me demande un livre et qui ne reste jamais longtemps sur mes étagères. 

Misère de ces paysans qui récoltent à la main le blé, pieds nus. La femme accouche dans le champ et, se sentant allégée, retourne à ses gerbes. Un récit poignant.

Le Pont sur la Drina – Ivo Andric

LIRE POUR LES BALKANS (BOSNIE)

Ivo Andric(Prix Nobel 1961)est l’auteur de Titanic et autres contes juifs de Bosnie , de Mara la Courtisane, Omer Latas Pacha , que j’avais lus en 2017 à l’occasion d’un voyage dans les Balkans (Albanie, Kosovo, Monténégro, Macédoine). J’avais beaucoup aimé ces livres  et m’étais promise de poursuivre la lecture de son œuvre. Le Mois de l’Europe de l’Est est l’occasion d’y revenir. 

Le Pont sur la Drina est le « roman-chronique » (expression trouvée dans la Postface) de la ville de Visegrad, se déroulant de 1571 quand le pont fut construit jusqu’à l’été 1914, de l’apogée de l’Empire Ottoman jusqu’à son démantèlement.  Le Pont sur la Drina faisait le lien entre l’Orient et l’Occident, puis la frontière entre la Serbie et la Bosnie. Lien entre une mosaïque de communautés mais aussi passage des armées d’invasion. Centre de la vie officielle où les proclamations officielles étaient placardées.  Lieu de vie : jeunes et vieux venaient fumer, bavarder, boire café ou rakia, comploter même!

Mehmed Pacha Sokolovic – Grand Vizir de Soliman le Magnifique et de ses successeurs – qui ordonna la construction du pont – était un enfant du pays, du village voisin de Sokolovici, jeune serbe orthodoxe enlevé par les Ottomans pour en faire un Janissaire. La  construction du pont dura 5 ans et fut accompagnée de celle d’un caravansérail; œuvres pieuses financées par une fondation religieuse. Pendant trois siècles musulmans, chrétiens et juifs et tsiganes vivaient autour du bazar, commerçants et paysans. Les plus grandes catastrophes, les crues de la rivière les réunissaient dans les hauteurs dans la grande fraternité des inondés, le pope, l’imam et le rabbin unis pour rassurer leurs ouailles.

Le réveil national des Serbes dans le pachalik de Belgrade fut une première fissure dans l’Empire. les troupes et matériels envoyés en Serbie pour contrer la rébellion passaient par le pont. Visegrad était à une heure de marche de la frontière et l’on pouvait entendre tonner le « canon de Karadjorje » (1804-1813)et voir les feux sur le Mont Panos. Pour garder le passage, un mirador fut construit sur le pont et les têtes des Serbes condamnés pour complicité furent exposées. Pendant tout le 19ème siècle, les révoltes et les guerres s’étendirent dans les Balkans, la frontière turque reculait jusqu’à ce que les Autrichiens entrent en 1879 en Bosnie-Herzégovine puis l’annexent le 5 octobre 1908.

J’ai cherché sur le net toutes ces dates. Ivo Andric ne donne pas de cadre chronologique précis. Au contraire, la vie s’écoule régulièrement comme l’eau de la rivière sous les arches du pont. Le lecteur retrouve les familles, les enfants qui prennent la place des ancêtres, l’arrivée de nouveaux-venus comme ces Juifs galiciens qui installent un hôtel : Lotika, la gérante n’est pas une inconnue pour moi qui ai aimé Titanic et autres contes juifs de Bosnie. La société rurale et les commerçants du Bazar oriental voient arriver la modernité, l’éclairage au gaz, puis le train qui retire au Pont l’exclusivité du transit, l’électricité. Les jeunes vont étudier à Sarajevo mais aussi à Vienne ou à Graz. Les idées nouvelles, nationalisme et socialisme se répandent….Le caractère oriental cède devant les institutions austro-hongroises, on recense, numérote avant d’établir la conscription. 

Le Pont sur la Drina est paru en 1945 en version originale, puis en 1956 traduit en Français. Ivo Andric a été nobélisé en 1961. Il est mort en 1975. 

« Serbe par son choix et sa résidence en dépit de son origine croate et de sa provenance catholique, bosniaque par sa naissance et son appartenance la plus intime, yougoslave à part entière[…]que ferait-il au moment où se détruit tout ce qu’il a aimé et soutenu, ce à quoi son oeuvre est si profondément liée? Les ponts réels ou symboliques qu’il a décrits ou bâtis dans tant de ses ouvrages sont-ils brisés et détruits à jamais? 

interroge en 1994 P.  Matvejevitch dans la Postface du livre. 

Avant de refermer ce livre je me suis documentée sur ce Pont sur la Drina, nommé Pont Mehmed Pacha Sokolovic, monument historique inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Il a été témoin de massacres : nettoyage ethnique de la part des Serbes en 1992 où 3000 musulmans périrent. 

Emir Kusturica , en vue d’une adaptation cinématographique du roman d‘Ivo Andric a reconstitué les décors en une ville Andricgrad qu’on peut visiter virtuellement sur Internet mais qui ne m’a pas vraiment séduite. J’ai cherché des traces du film sans trouver. 

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et me propose pour la prochaine édition du Mois de la Littérature de l’Est de continuer à explorer l’œuvre de Ivo Andric!

 

Mendelssohn est sur le Toit – Jiri Weil

LITTERATURE D’EUROPE DE L’EST – TCHEQUIE

« Téléphonez à la mairie, tout de suite, quelqu’un doit bien y être de service. C’est une négligence inadmissible, inouïe, pire que la trahison. Mendelssohn est sur le toit ! »

Prague, 1942. La Tchécoslovaquie est un Protectorat nazi, le Protecteur, Reinhard Heydrich, promoteur de la Solution Finale règne. Contrairement aux brutes incultes de la Gestapo et des SS, Heydrich est cultivé et apprécie la musique. La présence de la statue de Mendelssohn sur le toit de l’opéra de la ville lui est intolérable, il faut la déboulonner d’urgence.

« Là-haut, sur le toit, il s’agissait d’autre chose. D’une statue. D’une statue juive. Déboulonner la statue d’un
compositeur juif, ce n’était pas un péché, la statue n’allait pas se plaindre au jour du Jugement. Eh ! les voies de
Dieu sont insondables. Même une statue pouvait se faire l’instrument de sa vengeance, il avait vu ça une fois
dans un opéra. »

C’est à Prague que fut créé le Don Giovanni de Mozart le 29 Octobre 1787 et il est bien question de statue. La statue du Commandeur interviendra-t-elle? Il sera souvent question de statues dans le roman de Jiri Weil, statue de la Justice qui indisposera la responsable du magasin-entrepôt des biens des Juifs spoliés, statue d’un ange contenant un cochon du marché noir…

Burlesque comique des statues dans un contexte de tragédie. Malgré la situation de l’occupation, malgré la menace pesante de la déportation vers l’Est, on sourit et même on rit quand les ignorants commencent à déboulonner Wagner (puisque c’est celui qui a le plus long nez, caractéristique du Juif dans l’imaginaire populaire), comique amer quand on demande au rabbin d’identifier Mendelssohn, alors que les images sculptées sont interdite dans sa vision rigoriste de la religion et qu’à son idée le compositeur baptisé n’est même pas juif!

Faites encore une fois le tour et regardez bien les nez. La statue qui a le plus grand nez, ce sera le Juif. »

Penauds, les deux agents lâchèrent la corde, laissant le nœud pendant au cou de Richard Wagner.

L’histoire de la statue met en évidence la brutalité, la bêtise des occupants et des collaborateurs., la terreur que Heydrich fait régner. Nous allons suivre dans ce roman le destin des personnages, juifs ou pas qui ont approché cette statue.

Cet épisode n’est que l’ouverture du roman qui raconte aussi les prémisses de la Solution Finale avec Theresienstadt – la ville-forteresse où sont enfermés les Juifs tchèques en attente d’une déportation dans les camps d’extermination. Jiri Weil met en scène différents personnages, des Juifs menacés, ou qui se cachent,  des collaborateurs, des résistants, des braves types envoyés en Allemagne…Personnages dérisoires à côté du destin, souvent sympathiques, toujours émouvants. 

Jiri Weil raconte l’attentat dont Heydrich a été victime, vengeance de la statue du Commandeur. Il raconte aussi le Musée juif rassemblant les objets de culte pillés dans les synagogues. C’est dans ce musée que l’auteur a passé la guerre et a réussi à échapper à la déportation. Commencé à la fin de la Guerre, le roman a subi la censure et certains épisodes ont été remplacés par d’autres plus conformes à l’idéologie communiste en insistant davantage sur le rôle de l’Armée Rouge et de la résistance. Cette nouvelle édition du nouvel Attila présente un chapitre censuré pour notre plus grand plaisir.

Lu dans le Mois de la Littérature de l’Europe de l’Est et chroniqué également par Kathel (Lettres Exprès) et par Patrice (et si on bouquinait?)

Faux poivre Histoire d’une famille polonaise – Monika Sznajderman – NOIR sur BLANC

MOIS DE LA LITTERATURE DE L’EST

Ce livre est un témoignage, une enquête familiale, une enquête sur l’Holocauste, avec une rigueur extrême, des références bibliographiques. Elle recherche les origines de sa famille:

 » Ce sont en vérité deux familles, l’une juive, l’autre polonaise, celle de son père et celle de sa mère »

Elle a grandi avec sa famille maternelle, grand-mère, oncles tandis que sa famille paternelle se borne à la personne de son père, seul rescapé de la Shoah. Des cousins éloignés, d’Amérique et d’Australie, ayant quitté la Pologne ont fait parvenir des photos que les disparus avaient envoyées. Ces photos illustrent le livre ; nous découvrons avec l’auteur les visages, leurs habits, les décors et  suivons le déroulement de l’enquête. Elle découvre ses ancêtres et leur ville d’origine

« En vérité, de toutes les injonctions rabbiniques, la plus durable et singulière est Zakhor ! Souviens-toi ! »

 […]

Voilà pourquoi je creuse et j’accumule, je relie et je recueille. Des morceaux d’histoire déterrés, des rares
documents et des paroles, plus rares encore, de mon père, rescapé de l’Holocauste, je construis un récit. »

Radom, la ville d’origine de ses ancêtres paternels a perdu tous ces juifs alors que la communauté juive formait le tiers de sa population en 1930.

 » Il existe en Pologne de nombreuses villes invisibles, mais Radom semble particulièrement saturée d’invisibilité. Ici, rien ne rappelle rien, rien ne s’accorde avec rien. « 

[…]

« Et pourtant, malgré l’absence de traces matérielles du passé, une autre vie continue d’exister sous la surface du
Radom d’aujourd’hui ; les morts continuent de vivre leur existence de fantômes. Leur présence est absente, et sa marque n’est pas tant quelque chose, que rien : le vide à l’endroit de l’ancien quartier juif de Radom, sur lequel
hurle le vent. Ainsi qu’une étrange douleur fantôme qui me surprend de temps à autre quand je pense à eux tous. »

L’auteure mène une enquête précise, recherche les adresses, les habitants , leurs occupations avec un luxe de détails qui peuvent peut-être lasser le lecteur mais qui démontre le sérieux du travail comme les citations de divers spécialistes.

La grand-mère de l’auteur est assassinée en 1941 dans le pogrom de Zloczow. Le récit du pogrom est glaçant. Comme la vie dans le ghetto de Varsovie jusqu’en 1942 où vivait le grand-père de Monika Sznajderman, médecin rejoint par ses deux fils. A la veille de la fermeture du ghetto, paraissait dans le gazette destinée à faire croire qu’une vie normale s’y déroulait encore la petite annonce suivante :

« l’usine de produits alimentaires Saturne, dont le siège social se situe à Varsovie, au 7 de la rue Grzybowska, met
en garde tous ceux qui se sont procuré du poivre présenté dans des emballages de la firme auprès de revendeurs
non autorisés, leur demandant de vérifier qu’il est bien authentique. En effet, une bande de faussaires échange du
vrai poivre contre de la spergule des champs moulue. « Dans Grande Action. Dès le 22 juillet 1942, le ghetto était complètement  fermé… »

Cette annonce explique sans doute le titre du livre.

Après l’histoire de sa famille paternelle et de la liquidation de tous ses membres (sauf Marek son père). Monika Sznajderman raconte, photos à l’appui, sa famille polonaise : des aristocrates, riches propriétaires. Le grand père industriel qui a fait fortune en Russie, l’a perdue à la Révolution d’Octobre. Ses oncles ont eu des destins variés, l’un architecte de gauche s’est trouvé sa place après la guerre, tandis que l’autre nationaliste militant a été emprisonné. J’ai été plus dépaysée dans cette partie du livre

« Nous, nous avons tous survécu, eux sont tous morts »

 » Deux courants de la vie sous l’Occupation – juif et polonais – n’avaient pratiquement aucun point de rencontre. »

Il est difficile de comprendre comment la population polonaise a ignoré l’anéantissement des Juifs.

 » Car je regarde à travers des lunettes doubles, et eux regardent avec moi. Car j’ai perdu mon innocence, les privant par là même de la leur aussi. Ainsi mes ancêtres polonais sont-ils devenus responsables avec moi du sort de mes ancêtres juifs –  ma famille juive de Varsovie et de Radom, de Miedzeszyn et de Śródborow, que je n’ai jamais connue, et tous les Juifs avec qui les Rozenberg… »

« Les nobles terriens du voisinage ne prêtent aucune attention, semble-t-il, au sort des Juifs de Łęczna, avec
lesquels mes parents polonais et leurs voisins étaient liés de longue date par des relations commerciales et sociales, souvent intimes et cordiales. « 

Comment des courses de chevaux ont continué alors que le Ghetto de Varsevie était anéanti? Comment un pogrom se déroulait dans la parfaite indifférence (le meilleur des cas) mais souvent avec la complicité des Polonais? L’antisémitisme fut instrumenté par les politiques. La population s’est jetée sur les biens abandonnés par les Juifs.

« Dès le début des années 1940, avant que la machine hitlérienne d’extermination de la population juive ne se mette en branle, une fraction importante de la société polonaise avait mentalement projeté le vide que laisseraient les Juifs et, au mieux, en avait pris acte, au pire, s’en réjouissait et le louait pleinement. »

Quel mot étrange, pożydowskie – « qui reste après les Juifs ».

Tous les Juifs iront à la poubelle », dit Klimer. C’en est fini des Juifs, maintenant, c’est « après les Juifs »

Monika Sznajderman conclue son livre par la rencontre de ses deux parents, tous les deux médecins. Mais la question de la responsabilité de la population polonaise dans la Shoah  et même après et l’antisémitisme qui perdure reste ouverte. 

le Cahier volé à Vinkovici – Dragan Velikic

Littérature d’Ex-Yougoslavie ou de Serbie?

Dragan Velikic est un écrivain et diplomate serbe, Le cahier volé à Vinkovici est traduit du Serbe mais il se déroule entre Pula, Rijeka et des villes d’Istrie qui se trouve maintenant en Croatie et Belgrade  sa famille s’est installée après avoir quitté Pula.  Il évoquera aussi Ohrid en Macédoine, Ristovac à la frontière Turco-serbe, maintenant en Serbie. Mais pas seulement en Ex-Yougoslavie, Budapest , Trieste et surtout Salonique.

Une carte de l’Istrie m’a été indispensable pour localiser les plus petites localités de Rovinj, Rasa, Opatija….

Géographie et Histoire : l‘Istrie a été italienne du temps de Mussolini qui y a construit une ville-modèle à Rasa. Occupation par les Alliés à la fin de la guerre quand les frontières ont changé. Fiume est devenue Rijeka…Histoire aussi plus ancienne quand Trieste était autrichienne. Les fantômes des anciens habitants hantent les maisons et les appartements.

« Je feuillette à l’aveuglette le gros livre de la mémoire. Il en sortira bien quelque chose. »

C’est un livre sur la mémoire, la mémoire de sa famille, la mémoire de sa mère qui est en train de la perdre, malade d’Alzheimer dans une maison de retraite. Mémoire perdue dans le train avec le déménagement de Belgrade à Pula avec ce cahier volé

« Dans le cahier volé à Vinkovci, elle ne notait pas seulement les noms des hôtels et des pensions où elle avait séjourné, les histoires et les contes de fées qu’elle inventait, incitée par une puissante exigence de justice, de vérité, mais aussi ses rêves. »

Evocation de la mère et de sa personnalité originale.

Comme Mendelsohn et Sebald , Velikic mène son enquête de manière circulaire. Il tourne et retourne, digresse, retrouve d’anciennes photographies, interroge des témoins comme le vieil horloger nonagénaire. Il fait revivre les anciens souvenirs familiaux comme ceux de son grand père cheminot. Surtout il raconte l’histoire de son ancienne voisine Lizeta, grecque, italienne et juive de Salonique dont les anciennes photos ont enchanté son enfance. L’incendie de Salonique (Aout 1917).

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a promené dans des contrées que je ne connaissais pas. J’ai aimé ce regard sur la désintégration de la Yougoslavie, serbe mais aussi cosmopolite, critique  sans  parti pris nationaliste alors que la folie nationaliste a mis le pays à feu et à sang. Au contraire il dessine un palimpseste où interviennent les histoires, les photos de ses ancêtres , des voisins, et même d’inconnus comme les occupants anglais ou allemands à Pula.

« Comme étaient déterminants pour la survie de ce monde les socles invisibles sur lesquels grouillaient des vies si différentes ! Héritages, légendes, traditions séculaires, histoires privées – plongées dans la réalité socialiste avec ses rituels et sa propagande assurant la cohésion de ce monde – grouillaient sous la surface du quotidien. »

Chambre avec vue sur l’océan – Jasna Samic

BALKANS (BOSNIE)

La Masse Critique de Babélio m’a offert une lecture qui cadre avec le Mois de L’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran. J’ai accueilli ce livre avec curiosité et enthousiasme.

Sur la couverture un bandeau m’interpelle : « traduit du Bosnien » je connaissais le Serbo-Croate, pas le bosnien, voilà une nouvelle langue pour une nouvelle nation. Je n’ai pas fini avec les langues apparentées, voici qu’on parle aussi ékavien en ex-Yougoslavie (Croatie et Serbie). L’adjectif « bosnien » est préféré à « bosniaque » . « Bosnien » : de Bosnie. « Bosniaque » musulman de Bosnie.  le bosnien s’écrit généralement avec l’alphabet latin (comme le Croate) mais il existe des textes en graphie arabe. ll va falloir que je me familiarise avec toutes ces subtilités!

Autre sujet d’étonnement : le titre : Une Chambre avec vue sur l’océan bizarre pour la Bosnie qui est enclavée et plus proche de l’Adriatique que d’un océan. Retournons le livre! le 4ème de couverture me donne une indication : Chambre avec vue sur l’océan est le titre de la première partie du roman. Ce 4ème de couverture est particulièrement réussi et alléchant. L’histoire s’ouvre à Saint Jean-de-Luz, face à l’océan. Nous ne partirons pas tout de suite pour les Balkans! 

Je suis un peu déçue! La première partie du livre se déroule en France où la narratrice –  violoniste – est réfugiée avec son jeune fils et son mari tandis que la guerre fait rage à Sarajevo. 150 pages plutôt ennuyeuses dans le milieu des Bosniens, des humanitaires, des politiques et diplomates gravitant autour du conflit. Galas de bienfaisance, intrigues, galères pour monter des projets humanitaires, rencontres au bar de l’Hôtel Meurice, ou serrage de pince avec Jacques Chirac à l’Hôtel de Ville.   Snobinards assez imbuvables. Mira, la violoniste, tente de monter un « concert visuel » , elle paraphrase  abondamment Cioran, Thomas Mann, ou Wittgenstein. Si je ne m’étais pas engagée auprès de Babélio à fournir une critique, j’aurais fermé le livre et cherché une lecture plus attrayante.

J’aurais eu tort d’abandonner le pensum parce que le livre II: LA MAISON DE SATAN conduit le lecteur à Sarajevo . Changement de décor, de personnages : C’est l’histoire de la famille de Mira. Emina, la grand-mère est fille de bey, belle, cultivée, mariée à un riche avocat. Zina et Dzana, les filles d’Emina,  font aussi de beaux mariages, Zina épouse un musicien renommé, Dzana un médecin. La Yougoslavie communiste les dépouille d’une partie de leur fortune mais Zina donnera une bonne éducation à son fils et sa fille, Mira. J’ai bien aimé l’histoire de Mira, musicienne libre et séduisante, ses amours, son voyage à Cuba.  Je me suis attachée à elle. Pourquoi la Maison de Satan? 

En Yougoslavie commençaient à s’éveiller des démons qu’elle n’aurait jamais pu concevoir. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Musicienne, elle sentait les chose par instinct plutôt que par la raison. La politique ne l’intéressait pas plus qu’avant, mais elle avait la conscience qu’il ne s’agissait pas de politique. Quelque chose puait la décomposition, quelque chose impossible à nommer, à qualifier…

 

Elle repartit pour Paris. A peine y était-elle que le bombardement commença. La ville se mua en enfer. La Maison de Satan

Le livre III  : A L’OMBRE DE LA PORTE DE L’ENFER raconte le retour de Mira à Sarajevo. Retour douloureux  après de décès de sa tante adorée dans une ville en ruines. Retour encore plus douloureux parce qu’elle a perdu sa maison occupée par des réfugiés, presque toutes ses affaires, perdu aussi son poste d’enseignante au Conservatoire. Reproche de tous ceux qui ont souffert le siège de la ville et lui disent qu' »elle ne peut pas comprendre parce qu’elle n’a pas vécu personnellement  » ce que les habitants ont vécu terrés dans les caves. Mira veut réintégrer le Conservatoire, elle cherche à se produire en concert, à monter son spectacle. Elle ne trouve que l’hostilité et le soupçon. Tantôt on la soupçonne d’être une islamiste, tantôt d’être une espionne…Beaucoup de choses m’ont échappé. Peut-être certains s’y reconnaîtront mais question ambiance c’est intéressant. 

J’ai été bien sévère avec le début du livre, il faut être franche mais pas forcément désagréable! La deuxième moitié rattrape mon jugement. A lire, si on est patient et si on s’intéresse à la Bosnie.

Aquarelles roumaines

J’ai un peu anticipé la lecture commune : je vous propose les liens vers des articles récents sur ce thème . Roumanie aujourd’hui

Delta du Danube

 Europolis d’Eugeniu Botez (Jean Bart) qui se déroule à Sulina, sur les bords de la Mer Noire – siège de la Commission Européenne du Danube – ville cosmopolite. cliquer ICI

Du Rififi à Bucarest de Sylvain Audet Gainar auteur franco-dace, polar burlesque cliquer ICI

Les Oxenberg et les Bernstein de Catalin Mihuleac roman écrit autour du pogrom de Iasi. Cliquer ICI

Mois de la littérature de l’Europe de l’Est : Aquarelle bulgare

Mars est le mois de lectures communes en suivant Eva, Patrice et Goran,

En prologue, je vous propose une aquarelle de ma façon

Introduction à deux lectures bulgares récentes

Lisière de Kapka Kassabova qui est un coup de coeur, et qui vous transportera sur la montagne magique de la Strandja, sur les routes des Thraces, et dans les pays frontaliers de Turquie, Grèce. Aventure, histoire, poésie et exils…

Les Carnets de la Strandja (1989- 2019) d‘Alexandre Lévy qui se déroule dans la même région, vue par un journaliste. 

Pour en savoir plus cliquer ICI pour LISIERE

et LA  pour LES CARNETS DE LA STRANDJA

Les Oxenberg & les Bernstein – Interview de l’auteur Catalin Mihuleac par Andrei Martin (traduit du Roumain)

BUCAREST/PARIS

Les billets du Carnet Paris/Bucarest sont l’œuvre de mon correspondant Roumain George qui intervient souvent dans les commentaires du blog en ce qui concerne l’Europe de l’Est et particulièrement la Roumanie. 

Comme je lui ai demandé son avis sur le roman de Catalin Mihuleac, George a eu la gentillesse de traduire en Français un article d’une interview de cet auteur 

Vous reconstruisez, en effet, les détails du pogrom de Iasi, à partir de 1941. Il y a quelques passages sur la dépossession des Juifs, sur les actes de vandalisme dirigés contre eux, sur la manière dont ils ont été brutalement battus dans les rues de la ville. Sur le viol, sur les trains de la mort. Que signifie pour un écrivain d’aborder ce thème historique?

 Cela dépend de la façon dont il le fait. S’il maintient un niveau contemplatif, il n’obtiendra pas une œuvre d’art, mais un post-scriptum littéraire. Si, cependant, il s’implique et plonge dans les eaux de l’histoire, alors un travail profond en sort. En parlant de prix personnel. Pour moi, écrire ce livre m’a beaucoup consommé. Je rencontrais des amis et j’étais probablement tellement physiquement changé qu’ils m’ont demandé si quelqu’un était mort.

Quels sont les avantages de la fiction par rapport à la perspective purement historique?

La fiction aide à construire un récit chaleureux, contrairement à la froideur de l’histoire. La fiction donne des matériaux de construction, la fiction sort les gens des statistiques et les transforme en personnages. La fiction anime des événements dans les manuels. Je pense qu’en fin de compte, c’est le grand avantage du livre: qu’il parvient à regarder non pas la partie rationnelle de l’être humain, mais sa partie émotionnelle.

Dans les quatre parties du livre, toutes sortes de personnages apparaissent; il existe de nombreuses familles sur deux continents, dont certaines semblent inspirées par la réalité. Comment avez-vous construit les personnages?

Il existe trois types de personnages dans le roman. Certains sont réels à cent pour cent, et je ne parle pas seulement de personnalités comme Antonescu ou le colonel Chirilovici, le chef de la police de Iasi, mais aussi de personnes moins connues comme Carol Drimmer, un intellectuel juive qui a travaillé sur la traduction allemande de “l’anthologie de la nouveau roman”. C’était un érudit avec une ouverture européenne, une sorte d’ancêtre de Patapievici, qui voulait promouvoir la culture roumaine dans le monde. Il était germaniste et est mort dans les trains de la mort, maudissant Hitler. Il y a d’autres personnages, qui ont de la vraie fibre, mais avec une couverture fictive. Et d’autres sont à cent pour cent fictifs. Ma surprise a été de rencontrer des lecteurs convaincus que certains personnages de fiction sont à cent pour cent réels. Je l’ai pris comme un compliment.

Quelqu’un m’a demandé si ce personnage – le gynécologue Jacques Oxenberg – existait vraiment. Et j’ai dit que puisqu’il opère dans les pages du livre, cela signifie qu’il existait. Mais ensuite je suis arrivé au point de l’histoire médicale. A savoir que la césarienne était pratiquée par des médecins juifs sur la mère décédée, depuis les temps anciens de l’histoire. En Roumanie du siècle dernier, il y avait une très bonne école gynécologique, dans laquelle les médecins juifs avaient une contribution essentielle.

Quelle est la place de la fiction dans un roman avec un fond historique?

 Je pense qu’un dosage judicieux est nécessaire. Il ne faut pas exagérer de part et d’autre, car ce genre de thème est très tendre, mais il est aussi très facile à rater, s’il n’y a pas de dosage parfait entre fiction et réalité historique.

En parlant de dosage: l’humour doit aussi être très bien dosé lorsqu’il s’agit de sujets sensibles. Il y a aussi beaucoup d’humour dans ce triste livre. Mais comment avez-vous eu le courage d’introduire des lignes ou des passages ironiques dans un livre aussi sérieux?

 Quand j’écris, je ne peux pas me contrôler. C’est mon style, parfois ironique; dramatique, à d’autres moments. La bande dessinée est un très bon conservateur pour une œuvre d’art. Aujourd’hui, nous apprécions ce que Swift et Mark Twain ont écrit. J’étais conscient que sans cet ingrédient, le livre n’aurait pas été digeste. Il n’aurait pas atteint l’homme pressé aujourd’hui, il n’aurait pas atteint la jeune génération en premier lieu. Et c’était mon objectif initial: que le roman atteigne la jeune génération, car c’est seulement là que nous pouvons façonner les âmes.

Même ainsi, dans quelle mesure cette histoire noire du pogrom de Iasi de 1941 est-elle connue?

Cela commence seulement à être connu. Dans le roman, je mentionne que, du temps de Ceausescu, tous les crimes ont été attribués aux troupes allemandes. Mais les Allemands n’ont participé, pour ainsi dire, qu’à un niveau contemplatif. Après les années 90, les gens ont commencé à parler de ce sujet, mais il y avait aussi un violent courant de négationnisme, qui se manifeste encore. Il y a autre chose: là où la presse roumaine met sa queue, l’herbe ne pousse pas beaucoup. Car la presse n’a pris que la partie sensationnelle et superficielle des événements. Celui qui lit ce qui était écrit dans les journaux n’a plus que l’image des prisonniers dans les trains de la mort, qui, à cause de la déshydratation, se buvaient l’urine.

En Roumanie, l’accès aux archives n’est pas facile. Bien sûr, il existe une bibliographie assez importante sur ce sujet, mais il semble que vous ayez fourni des détails inconnus jusqu’à présent. Comment vous êtes-vous documenté pour le livre?

Je suis arrivé à des détails inconnus parce que je ne voyais pas les choses à travers les yeux d’un historien. J’ai jugé tout document qui me tombait entre les mains, dans l’idée de la construction à laquelle je me suis attelé. Je l’ai traité purement émotionnellement. Je voulais, tout d’abord, comprendre la haine sauvage de cette époque, car je ne peux haïr personne, que ce soit chinois, musulman, quadrupède ou étranger. D’accord, l’incident m’a également donné un coup de main. Par exemple, j’ai réussi à me lier d’amitié avec un survivant des camps de concentration nazis, qui m’a aidé à comprendre ce qui se passe dans l’âme d’un homme qui est né avec un stigmate, vit toute sa vie avec lui et toute la stigmatisation pousse lui en permanence à la périphérie.

On retrouve aussi dans ce livre des descriptions très plastiques des rues, des maisons de Iaşi des années 1930 et 1940, c’est une cartographie qui semble presque exacte pour ceux qui ne connaissent pas Iaşi, en tout cas.

J’ai essayé, en utilisant les écrits des journaux de l’entre-deux-guerres, de reconstruire l’image de l’époque non seulement de Iaşi, mais aussi de Bucarest.

Même Vienne est décrite dans ce livre, il y a des descriptions exactes des lieux…

Surtout de l’hôpital Rothschild, où étaient hébergés les juifs qui ont fui illégalement de Roumanie après 1945. J’ai dû aussi le recomposer selon les documents de l’époque, car il a été démoli entre-temps. J’ai aussi vu des photos, j’ai lu des témoignages de la vieille presse internationale. Le New York Times, par exemple, a publié en 1947 une série de photojournalisme sur l’hôpital Rothschild par Henry Ries. Choquant. J’ai également dû marcher sur Vienne pour recomposer une promenade décrite à la fin du livre, lorsque tous les fils du récit commencent à se relier.

Que reste-t-il aujourd’hui de Iaşi des années 30 et 40? Cette ville est-elle toujours reconnaissable?

Pas tellement, car Iaşi est désormais un mélange malheureux entre ce qui a été préservé de l’histoire et le récent boom du développement urbain chaotique et ivre. Par exemple, le Jockey Club – l’un des endroits les plus raffinés de la ville, mentionné par Curzio Malaparte dans son livre, Kaputt, où il y a aussi quelques chapitres sur Pogrom – était une splendeur architecturale. Il a été démoli avec la soi-disant systématisation socialiste. Et elle n’est pas la seule victime de l’élan dévastateur. Iasi après la Révolution avait deux maires qui ont rempli leurs mandats dans l’inimitié. Il s’agit de Constantin Simirad et Gheorghe Nichita, tous deux du comté de Botoşani.

« Vous ne pouvez pas prendre le pays sur la semelle de la chaussure » – c’est une ligne souvent répétée dans le livre. Le sort du personnage Dora prouve cependant exactement le contraire.

 Oui, c’est en fait une clé du livre. L’un des personnages américains, Joe Bernstein, originaire de Iasi, répète ce mot de Danton. Mais il a un ajout subtil: vous ne pouvez pas prendre le pays sur la semelle de votre chaussure, dit Danton, « mais il y a toujours quelque chose dans le talon ». À la fin, sa belle-fille, Suzy, veut voir ce qu’il y a dans l’affaire. L’enjeu est son lien avec la Roumanie.

Pourquoi avez-vous choisi de placer une partie importante de l’action, celle d’aujourd’hui, précisément en Amérique?

 Voici la partie du spectacle. Sans une section américaine moderne, placée aujourd’hui, je ne pense pas que le livre serait arrivé là où il aurait dû, il n’aurait pas été digeste. Le récit se déroule à deux niveaux: un chapitre porte sur la Roumanie et l’entre-deux-guerres Iasi, le prochain chapitre sur l’Amérique, la Roumanie ou Vienne en 2000. Il y a un entrelacement permanent entre les chapitres à haute tension et d’autres qui sont plus légers et plus orientés bande dessinée. . Mais même ceux qui semblent faciles ont, à première vue, leur profondeur.

L’Amérique était en effet une destination pour les Juifs fuyant l’Europe des vagues d’antisémitisme. Comment la société américaine a-t-elle assimilé cet afflux de juifs de partout, en particulier d’Europe de l’Est?

 L’Amérique est un pays d’immigrants, bien qu’aujourd’hui elle vole toujours vers eux. De cet hôpital Rothschild – qui était en fait devenu une méga-hutte, même s’il servait autrefois de troupes SS «sélectionnées» – les destinations classiques étaient la Palestine et l’Amérique prometteuses. Mon personnage choisit l’Amérique, d’autant plus que le destin lui donne du fil à retordre. Amérique, parce que, enfant, il avait rêvé d’écrire des scénarios à Hollywood fondés par des juifs, l’Amérique où il espère échapper à la férocité des souvenirs.

Dans le roman, la famille Bernstein a construit un empire presque à partir de la vente de vêtements d’occasion, avec également des entrepôts en Roumanie. Pourquoi avez-vous choisi cette profession pour les personnages du livre?

 D’une part, c’est une métaphore, car nous portons des vêtements américains aujourd’hui, ce qui n’est pas forcément mauvais. En revanche, le métier de colporteur, vendeur de vieux vêtements, est typiquement juif, mais a longtemps été persiflé à travers l’histoire. Souvenons-nous que dans Les Trois Petits Cochons, le dessin animé de Walt Disney, le loup frappant à la porte des doux Goths était dépeint comme un colporteur juif. Hitler, un grand admirateur de Walt Disney, frottait probablement ses paumes de gratitude. L’Amérique est un pays qui promet et vous donne plus. Entre autres choses, il vous donne des vêtements. Il y a l’un des centres de la mode, le Garment District. Et je dirais que ce n’est pas un hasard si en Amérique, les vêtements fantaisistes sont moins chers qu’en Europe.

Que signifie le titre du livre?

Le titre du livre est simple en apparence seulement. Ils en ont trouvé assez pour le critiquer, car là où il y a peu d’amour, il est facile de trouver une raison. «L’Amérique sur le pogrom» peut signifier «l’Amérique portant le pogrom», comme un vêtement qui résiste aux atrocités de l’époque.

Pensez-vous que les citoyens américains sont conscients de cette histoire lointaine et géographique?

Ce sont des Américains et des Américains. Le réceptif peut être rendu conscient précisément à travers une œuvre d’art. Que saurions-nous du camp de Plaszków s’il n’y avait pas Schindler’s List, le film sorti de la plume de Spielberg? Pas par hasard, à Washington DC, il y a un musée de l’Holocauste, très bien développé. L’un des conducteurs est Radu Ioanid. De nombreuses photos du Pogrom de Iaşi ont été fournies par le SRI (The Romanian Intelligence Service)et y sont représentées, dans un secteur très développé.

La convention dans laquelle le roman est écrit est la suivante: le personnage du livre, Suzy Bernstein, vous a délégué, Cătălin Mihuleac, pour écrire son histoire. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de cet artifice narratif?

 Êtes-vous sûr que c’est un artifice? Voulez-vous appeler Suzy Bernstein maintenant et lui parler un peu?

Je veux!

Peut-être que Suzy Bernstein existe. Quoi qu’il en soit, c’est l’un des mystères que je ne veux pas révéler. C’est une autre question fréquemment posée: si Suzy Bernstein existe vraiment. Ce que je dis sur le gynécologue Jacques Oxenberg est valide: car il est si féroce dans les pages du livre, cela signifie qu’il existe.

Mais l’un des grands défis de ce livre était que les deux principales voix narratives appartiennent aux femmes. Deux voix narratives, deux styles littéraires différents, qui sont également féminins. Dur, très dur… Car, contrairement aux hommes, qui représentent une masse plus prévisible, les femmes ont une structure beaucoup plus fine et très différente d’un spécimen à l’autre.

 

Le roman est structuré comme un bon scénario de film. Avez-vous pensé à un écran?

Il y a déjà eu quelques sondages. Je ne voudrais pas me presser, car le livre est très jeune. Il y a un dicton d’un grand écrivain juif, Danilo Kis: « N’oubliez pas que si vous touchez la cible, vous manquez tout le reste. » Je ne veux pas rater le reste. Le livre est comme une fille que je ne veux pas épouser à 17 ans. Je veux toujours voir ce qui lui arrive. Laissez-moi tenir son bal et peser celui qui l’invite à la danse. En parlant de cela, je rêvais d’une projection internationale. Parce que ce n’est pas un livre roumain; sa valeur est, je pense, universelle. Il peut réchauffer n’importe quelle âme sur cette planète.

Comment ce livre a-t-il été reçu, quelles réactions avez-vous reçues des critiques et des lecteurs?

 Avec ce livre, beaucoup de choses sont arrivées à l’élection présidentielle. Les leaders d’opinion du domaine littéraire ont préféré garder le silence. Même ceux qui avaient été violents à propos de mes livres précédents ont prétendu “qu’il pleuvait”. Les quelques chroniques – parues dans la Roumanie littéraire, Orizont, Observatoire culturel, etc. – ils étaient louables, d’un grand enthousiasme. Mais le livre a été massivement promu via le réseau parallèle, via Facebook, grâce à certaines personnes qui l’ont sorti de leurs seins et l’ont montré à leurs amis. C’est ce qu’est une vraie promotion aujourd’hui – un produit artistique doit pouvoir être sorti de son sein et passer d’âme en âme. Mais je ne veux pas penser à ce qui se serait passé si Facebook n’existait pas et n’avait pas autant de pouvoir.

Dans quelle mesure suivez-vous, dans quelle mesure êtes-vous intéressé par les revues littéraires, les chroniques?

Je m’en soucie trop peu. Les chroniques littéraires représentent rarement des jugements honnêtes. Ils appartiennent à des personnes relativement jeunes, qui sont déjà entrées dans toutes sortes de tourbillons et de jeux d’intérêt. J’ai l’impression de leur demander de ne pas valoriser leurs jugements de valeur.

Mes attentes à leur égard étaient différentes. Je m’attendais à ce que ce livre soit reçu avec plus de bienveillance. Je m’attendais à ce qu’il soit considéré par des jurys primés, mais malheureusement, ils sont principalement composés des mêmes critiques utilitaires dont nous parlons. Et tu sais quelque chose? Je ne serais pas surpris de lire un jour quelque chose sur les officiers couverts par la critique littéraire, sur ceux qui ont eu pour mission d’imposer certaines hiérarchies.

Je sais que les écrivains n’aiment pas être mis dans l’insectarium, ils n’aiment pas être catégorisés par générations, par cercles littéraires. Cependant, à quels écrivains roumains contemporains vous sentez-vous attaché?

 C’est difficile pour moi de dire cela, car la littérature n’a pas de frontières. Et j’ai essayé, au fil du temps, de gagner une voix distincte, et j’espère que chaque ligne que j’ai écrite est très personnelle. Je pourrais plutôt vous dire des écrivains universels auxquels je suis attaché. L’un d’eux est Dino Buzzati, un autre est Bohumil Hrabal, le Tchèque avec qui Bill Clinton, lors d’une visite à Prague, voulait absolument boire de la bière au Golden Tiger. Je n’oublierai pas Romain Gary, celui qui a brisé mon âme à quelques reprises, et il me l’a également recousue. Et il y a d’autres classiques que j’aime, à commencer par le duo d’Odessa, Ilf et Petrov; Il est, comme nous le savons bien, juif. Je me retrouve dans la caractérisation d’Ilf, qui murmurait timidement à l’oreille de Petrov: “Tu sais, Jenea, je suis l’une des dernières à franchir la porte”.

FIN

 

La Route des Balkans – Christine de Mazières – Sabine Wespieser

« Deutschland ist ein starkes Land… Wir haben so vieles geschafft, wir schaffen das. Wir schaffen das, und wo uns etwas im Wege steht, muss es überwunden werden. » 

Angela Merkel – Berlin 31 Aout 2015

Ce roman se déroule entre la fin Août et le début Septembre  2015. A la suite de la découverte de 71 migrants morts dans un camion frigorifique abandonné sur le bord d’une autoroute autrichienne à Parndorf, et de la diffusion de la photo d’Aylan, petit garçon syrien de trois ans noyé, une vive émotion a secoué l’Allemagne et l’Europe.

On s’attache aux personnages : deux soeurs syriennes, l’ainée étudiante en médecine, la cadette Asma qui rédige son journal. Dans la cohue pour monter dans le camion Asma perd le sac contenant le cahier rouge, Tamim, un jeune afghan descend le chercher. C’est ce qui lui sauvera la vie : les deux sœurs seront parmi les victimes du Parndorf.

A la gare de Budapest, les migrants sont piégés. Le gouvernement hongrois fait construire une barrière métallique pour les empêcher de passer. Une caravane de milliers de marcheurs s’ébranle sur l’autoroute

« Enfin, tout ce petit monde s’est mis en ordre de marche. Déracinés, vagabonds, ils ont pris leur destin en main.
Les sans-nom, les indésirables, les invisibles, les exilés, les refoulés, les dublinés, les calais, ce sont eux
désormais qui décident de leur sort. Ils relèvent la tête

En Allemagne, c’est le choc. Une tragédie rappelle l’autre. Les photos rappellent les Treks de réfugiés de la fin de la Seconde Guerre mondiale, soixante-dix ans auparavant, treize millions d’Allemands fuyant devant l’Armée rouge en plein hiver sur les chemins enneigés et les lacs gelés. Toutes les familles allemandes ont connu des histoires d’exilés, chassés de chez eux par la guerre.

En parallèle , à Munich, une famille allemande dont l’histoire familiale  s’enracine en Prusse Orientale, histoire de déplacés, d’exilés, fuite devant l’Armée Rouge. Secrets bien cachés que le dépistage d’un cancer va faire resurgir.

Images des Allemands de l’Est rejoignant la République Fédérale en 1989, les Allemands ne peuvent être indifférents à ce « trek » de réfugiés syriens ou afghans. Poids de la culpabilité pour certains, réactions racistes pour d’autres. C’est un roman d’exil mais c’est aussi un roman européen.

 » Mon Europe, pense Helga, ce sont les champs de lavande en Provence, les hautes nefs des cathédrales, Léonard
de Vinci et Galilée, Don Quichotte de la Mancha, Rostropovitch qui enlace son violoncelle devant le Mur de
Berlin écroulé, les révolutions pacifiques des Œillets et de Velours, et l’Hymne à la joie de Schiller et Beethoven : Alle
Menschen werden Brüder… Tous les hommes deviendront frères… Helga sourit dans la touffeur du soir. Oui,
c’est cela, mon Europe… Ce désir de fraternité et de liberté, ce rêve partagé… Ce rêve que nous avons réalisé
sur les charniers de la dernière guerre. Parce que nous avons dépassé en horreur tout ce que l’on pouvait
imaginer jusque-là. Parce que nous savons que la civilisation la plus raffinée n’est qu’une barrière de papier face
aux pulsions destructrices. Parce que nous avons appris que tout homme a le droit d’avoir une vie digne d’être
vécue. C’est cela qu’ils viennent chercher, tous ceux qui fuient leur pays et risquent leur vie pour venir chez
nous… »