La Loi de la mer – Davide Enia

LE MOIS ITALIEN/IL VIAGGIO

 

« Ici on sauve des vies. En mer toutes les vies sont sacrées. Si quelqu’un a besoin d’aide, on lui porte secours. Il n’y a ni couleur de peau, ni ethnie, ni religion. C’est la Loi de la mer »

Ce n’est pas un roman. C’est un récit. Ce n’est pas un témoignage sur les débarquements et les sauvetages. C’est beaucoup plus que cela. Davide Enia passe quelques jours à Lampedusa en compagnie de son père. Davide Enia, écrivain, rencontre des gens et écrit. Son père fait des photographies.

« Il y aura une épopée de Lampedusa. Des centaines de milliers de personnes ont transité par cet île. Il manque encore une pièce dans la mosaïque, aujourd’hui : l’histoire de ceux qui migrent. Nous n’avons pas les paroles pour dire leur vérité. Nous pouvons nommer la frontière, le moment de la rencontre,montrer des documentaires sur les corps des vivants et des morts. Raconter les mains qui soignent et celles qui érigent des barbelés. Mais l’histoire de cette migration, c’est eux qui la raconteront, ceux qui sont partis pour aborder sur nos rivages à un prix qu’on n’imagine même pas. il faudra des années. Ce n’est qu’une question de temps mais c’est eux qui nous expliqueront leurs itinéraires et leurs désirs, qui nous dirontde ceux que les trafiquants d’êtres humains ont massacré dans le désert…’

Dans le récit, j’ai lu des pages terribles sur des naufrages, quelques pages joyeuses sur les arrivées de ceux qu’on a sauvés. Assez peu de rencontres avec les arrivants. Des dialogues avec les îliens et ceux qui s’investissent dans le sauvetage et l’accueil. Comme Franco, le menuisier qui fait des croix pour les tombes des inconnus, morts en mer ou échoués sur les plages. Comme ce plongeur de métier envoyé à Lampedusa pour les opérations de secours. Paola et Melo qui logent des touristes mais qui vont sur la jetée accueillir les arrivants. Vito, et son bateau. le fossoyeur qui fleurit les tombes….Il y a la mer avec ses naufrages mais aussi le plaisir de la baignade.

Ce n’est pas un reportage journalistique comme nous en avons lus beaucoup. C’est un livre personnel sur la relation entre un père et son fils. Relation entre un homme et son frère, Beppe atteint d’un lymphome. Les deux sont médecins. Ils sont donc très conscients de ce qui arrive. La mort est très présente, dans les naufrages, mais aussi dans la maladie de Beppe, le deuil de Toto, mort récemment d’un cancer. Et pourtant ce n’est pas une lecture pesante. Il y a beaucoup de tendresse et de joie de vivre.

C’est aussi le livre d’un Sicilien très attaché à son île, à sa langue ; nombreux sont les mots siciliens que je n’aurais jamais compris sans la traduction. Attaché aussi aux caractères et aux traditions de ces hommes taiseux pour qui le langage des corps est presque plus bavard que les rares paroles.

« Le Sud souffre d’une difficulté à communiquer venue d’une culture où se taire est une preuve de virilité »

Le thème de la photographie est abordé. Cela me parle parce que c’est le troisième dans cette rentrée littéraire 2018. La photographie est aussi une manière entre le père et le fils de communiquer mais là, c’est avec le grand-père…

Un livre court (236 pages) mais très riche, en émotions et en thèmes abordés. Un livre personnel d’un auteur qui m’avait déjà scotchée Sur la terre comme au ciel, une histoire de boxeurs alors que la boxe et le sport en général m’indiffèrent. Alors que dans celui-ci, larrivée des migrants à Lampedusa m’interpelle depuis longtemps

« On n’échappe pas à la guerre en montant dans un avion. on s’enfuit à pied et sans visa puisque personne n’en délivre plus. Quand la terre finit, on monte dans un bateau. Et cela revient à remonter à nos origines, à la source d’où jaillit encore l’eau qui nous abreuve. C’est toujours la même histoire. Une jeune Phénicienne s’échappe de la ville de Tyr, elle traverse le désert tout entier, et puis ses pieds n’avancent plus parce qu’elle est devant la mer. Là elle rencontre un taureau blanc qui baisse le tête et la prend sur son dos, et devient la barque qui sillonnera la mer pour l’amener en Crète. Cette jeune fille s’appelle Europe. C’est de là que nous venons. Nous sommes les enfants d’une traversée sur l’eau. »

 

Beati Paoli t3 : Coriolano – Luigi Natoli

IL VIAGGIO : LECTURE COMMUNE 

 

Pavé de l’été (644p)! 

J’ai pris un plaisir de lecture presque adolescent, comme à 12 ans les 3 Mousquetaires, ou Le Comte de Monte Cristo. Je me suis laissé embarquée dans les enlèvements de la prisonnière d’un couvent, dans les conspirations et coups tordus des parents de Giovanna, les recherches des titres de noblesse de Cesare….et bien sûr les amours contrariées, les duels, les réunions secrètes…

Je ne me suis pas lassée de ce feuilleton interminable (après les 2 premiers tomes,  1870 p) parce que je me suis promenée avec un  plaisir toujours renouvelé dans Palerme. J’ai préféré ce dernier épisode parce que le contexte historique et presque révolutionnaire avec l’accaparement des grains par les spéculateurs est particulièrement bien évoqué.

Comme j’étais curieuse de la véracité des faits, je me suis documentée sur Luigi Natoli : site de l’éditeur Métailié ICI 

J’ai été étonnée de ce que ce roman qui ressemble aux romans romantiques du 19ème siècle ait été écrit au 20ème siècle. Luigi Natoli était journaliste et historien, on peut lui faire confiance pour la vérité historique.

Un autre point de vue celui de l’Humanité qui rattache les Beati Paoli à la Mafia ICI

trouvé sur Youtube :

Et bien sur comme c’est une lecture commune : un lien vers le blog de Martine : ICI

 

Sur cette terre comme au ciel – Davide Enna

IL VIAGGIO/LIRE POUR PALERME

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Incipit :

« Ils sont deux sur le ring…. » L’un pèse cinquante-sept kilos, mesure un mètre soixante-cinq et a vingt six ans. l’autre , on ne sait pas combien il pèse et ce qu’il mesure on s’en fiche, il grandira

Et cela se poursuivra sur tout le roman pendant 398 pages,. Entraînements, combats, ou bagarres. Des coups, en donner, en recevoir mais plutôt esquiver… un roman sur la boxe! Trois générations de boxeurs : Rosario, le Grand père, Umbertino, l’oncle qui gère une salle de boxe, Davidù, 9 ans au début du livre,  commence déjà à s’entraîner.

Si j’avais emprunté le livre au lieu de le télécharger je l’aurais peut être fermé dès le prologue.  La boxe ne m’intéresse pas. Les bagarres de gamins non plus. Une histoire de garçons. Non seulement je ne l’ai pas abandonné mais je me suis laissée entraîner dans cette histoire très bien racontée.

Trois hommes, à Palerme. Palerme bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, Palerme sous les bombes de la Mafia plus tard. Permanence de la violence. Pas seulement dans les salles de sport. Ce n’est pas Palerme des palais ou des églises baroques. Plutôt celle des petites gens, des gamins des rues.

« Seuls les aveugles ou les gens de mauvaise foi ne pouvaient pas prévoir que ça finirait comme ça, ce gâchis. Palerme a toujours été une poudrière, enculée de misère »

Histoire d’amitiés. Amitiés entre les prisonniers en Afrique, soldats perdus dans une guerre qui s’est déroulée sans eux où ils se trouvent piégés. Amitié de Davidù et de Gerruso, le faible, le méprisé, le souffre-douleur des gamins du quartier, amitié qui s’imposera peu à peu, même si Davidù la rejette.

Histoire d’amours, amours enfantines, amours adolescentes….

Saga d’une famille vouée à la boxe, le titre national échappe de  peu au grand père et au père de Davidù, arrivera-t-il enfin à le décrocher?

Le fil de l’histoire est sans cesse haché, on passe sans transition d’une époque à une autre. Cela surprend au début, ensuite je me suis habituée; C’est même ce qui donne du rythme au récit.

Et les femmes dans ce roman de garçons? Elles ont un rôle secondaire, on s’en doute. Il y a les femmes honorables, mères et sœurs,  et les putes. A y regarder mieux, les femmes de la famille de l’enfant sont très fortes, plus éduquées que les hommes.  Ce sont elles qui insistent pour que le petit boxeur travaille à l’école, qu’il apprenne le latin, qu’il sache écrire.

 

Où les eaux se partagent – Dominique Fernandez

VIAGGIO 2018

Où les eaux se partagent par Fernandez

« Seules vivantes dans ce désert restent les eaux qui changent sans cesse de couleur. juste au pied de la maison, elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit. Cette bande sous marine moins profonde, qui tantôt disparaît sous l’action des courants et tantôt se discerne à l’œil nu, relie la terre au fortin rose. la Mer Tyrrhénienne qui longe la côte occidentale de l’Italie se termine ici, où commence la Mer Ionienne, qui s’étend à l’est jusqu’à la Grèce. les deux fosses de la Méditerranée se rencontrent sur cette frontière tracée à l’époque où l’Afrique s’est détachée de l’Europe »

Depuis nos premiers voyages en Italie et en Sicile, nous avons choisi Dominique Fernandez pour passeur. Nous avons vu la Sicile avec ses mots et je ne rate aucune occasion de refaire le voyage en lecture. Le Radeau de la Gorgone est le meilleur des guides. Nous y sommes revenues après chaque visite, chaque promenade.

Cette fois-ci, il s’agit d’un roman. Romans historiques, ou plus personnels, j’ai dévorés ceux qui retracent la vie d’un artiste comme celle du Caravage, de Porporino , ou plus près de nous Pasolini. J’ai lu autrefois L’Ecole du Sud, Porfirio et Constance, qui m’ont semblé plus personnels. En résumé, je suis une grande fan de Fernandez!

Je me suis régalée dans les premiers chapitres de Où les eaux se partagent avec la découverte de cette pointe sud est de la Sicile.J’ai cherché avec Googlemaps la localisation de Rosalba et de Marzapalo : introuvables! Ce roman est bien une fiction! Quoique, en suivant la côte sur l’image satellite, on voit bien les deux couleurs des eaux, la ride sous-marine qui partage la Méditerranée. on voit aussi à Porto Palo, une vieille Tonnara, et plus au sud l’Isola delle Corrente, en direction de Syracuse une localité a pour nom, Marzamemi. La géographie est transparente.

Après la géographie, l’histoire!

Le roman est récent : il vient de sortir. L’action se déroule dans un passé mal défini. Je me jette sur les rares  indices . Quand ils rencontrent le propriétaire de la casina à Rome, le Guépard est sorti,  donc après 1958. Une allusion à la Dolce Vita (1960) repousse donc cet achat aux années 60. La chanson Nel blu dipinto di blu est datée 1954. L’histoire se déroule donc dans les années 60 un peu après, sans doute, puisque le peintre et sa femme reviennent chaque année pour les vacances d’été. La  compréhension du roman est donc ancrée dans un temps bien défini quand le souvenir du fascisme et de l’arrivée des Américains en 1943 est encore vivant.

Maria est ethnologue.  Elle préfère étudier les Aborigènes d’Australie que les mœurs des Siciliens. Lucien, au contraire,  se complaît dans l’exotisme des habitants. L’excentrique Prince Mazzarola delle Campane, propriétaire de la tonnara, avec son valet aurait pu   fréquenter les salons du Guépard de Lampedusa. Le ragionere, Cazzone, (quel nom!) à figure d’aubergine, ouvertement fasciste est un autre personnage haut en couleur, comme le sont les commerçants de Rosalba dont Fernandez nous livre des portraits saisissants, pittoresques et plein d’ironie.

Où les eaux se partagent est une sorte de roman de désamour, plutôt que roman d’amour. Deux jeunes amoureux achètent une villa au bout du monde, au soleil pour vivre leur amour …. les années passent. Maria se sent rejetée dans le monde machiste de la Sicile où les femmes quand elles veulent prendre le soleil tournent leur fauteuil le dos à la rue. Le premier malaise se traduit en agression, les jeunes la harcèlent quand elle prend un simple bain de soleil. Lucien ne réagit pas à ce rejet. Au contraire, il prend grand plaisir à la compagnie des adolescents sauvages. Le couple éclate quand Maria lui reproche d’aimer les garçons.

C’est là que mes efforts de datation prennent de l’importance. L’homosexualité date de l’Antiquité, peut être bien avant. Cependant, dans les années 1960, elle est refoulée et ne s’exprime pas au grand jour. Ce refoulement est aussi un des thèmes abordé dans ce livre.

La fin est donc amère, comme le désamour et le délabrement de la casina.

Le Bâtard de Palerme – Luigi Natoli

LIRE POUR LA SICILE

 Palerme :Quattro Canti
Palerme :Quattro Canti

Jubilatoire! 

Un très gros roman de cape et d’épée se déroulant surtout à Palerme, mais aussi dans la campagne sicilienne, justement sur les lieux où nous avons passé les vacances de Pâques 2016!

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Palerme, en fête, regarde partir les Espagnols en 1698 et accueille le nouveau roi de Sicile, savoyard. La ville est parée de tribunes, d’arcs de triomphe, des tapisseries pendent du palais royal, le spectacle est solennel. On savait festoyer en ce temps-là!

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Juillet 1718, une armada espagnole est de retour. Le roi savoyard a déçu la noblesse sicilienne qui regrette le temps où les Espagnols « dont l’oeuvre en Sicile se résumait à une formule simple : « faire de l’argent, enrichir le clergé et la noblesse, pendre le plus de monde possible et ne se préoccuper de rien d’autre… » 

Blasco de Castiglione monté sur une sorte de rossinante arrive dépenaillé, provoque en duel le prince d’Iraci,  corrige les valets des grandes familles. Il vient à Palerme rechercher un religieux qui connaît le secret de ses origines….

Batailles, duels, fêtes,  secrets de famille. Mais aussi intrigues amoureuses, rapt d’une religieuse, scandales et sérénades tournant au charivari nocturne. Intervention d’une société secrète les Beati Paoli. On ne s’ennuie pas un instant dans ce très gros livre qui me fait penser aux Trois Mousquetaires que j’ai dévoré il y a bien longtemps.

J’ai adoré cette lecture et n’attendrai pas longtemps pour lire la suite : il reste encore deux gros volumes!

Candido – Sciascia

LE MOIS ITALIEN D’EIMELLE

Sciascia raconte la Sicile de 1943 aux années 70. Il s’inspire du Candide, recherche l’esprit de Voltaire. Il avoue dans une note :

« cette alacrité, cette légèreté, impossible de les retrouver : moi-même qui crois n’avoir jamais ennuyé mes lecteurs…Sinon du résultat, que l’on veuille bien tenir compte du propos : j’ai cherché à être vif, à être léger. mais notre temps est pesant, très pesant. »

Candido , dépourvu de parents, et de tout préjugé, cherche des réponses simples, des évidences dans un monde compliqué. Né à la fin du fascisme dans les bombardements américains il évolue dans une Sicile partagée entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste. Son grand père, général fasciste, choisit la Démocratie chrétienne et le confie à un précepteur l’archiprêtre Lepanto – son Panglosse, prêtre fasciné par la psychanalyse tout d’abord qui se défroquera et deviendra communiste. Le Parti, comme une Eglise!

Candido a la chance d’être un élève brillant et d’avoir des terres qui lui procurent le bien être matériel. Il a aussi la chance d’être aimé de Paola (sa Cunégonde?) et tout devrait bien marcher dans le meilleur des mondes possibles….mais il n’en est pas ainsi. Le Parti n’aime pas les esprits trop libres, et finira par l’exclure. Sa famille cherchera, et réussira à mettre la main sur les terres…

Mais dans le meilleur des mondes possibles, il partira en voyage et finira ses errances à Paris, la patrie de Voltaire et celle de Mai 68!

Anna – Niccolo Ammaniti

LE MOIS ITALIEN D’EIMELLE

Anna ammaniti

Quand Babelio a proposé de « lire toute la rentrée littéraire 2016 », j’ai choisi Anna qui cadrait avec le thème du Mois Italien d’Eimelle du 1er Octobre : un livre paru en 2016 et aussi parce qu’il se passait en Sicile. Je ne me suis pas inquiétée du thème post-apocalyptique. les romans apocalyptiques, ou la science-fiction ne sont guère à mon goût (sauf chef-d’oeuvre, on ne sait jamais). J’ai lu deux ouvrages de Niccolo Ammaniti : Emmène moi que j’ai bien aimé et La Fête du siècle, moyennement.

Anna raconte la survie des enfants après qu’une épidémie – La Rouge – ait éradiqué tous les adultes. Pour des raisons hormonales,  les enfants en sont indemnes, la maladie ne se déclarera qu’à la puberté.  La mère d’Anna lui a laissé un Cahier des Choses Importantes, sorte de manuel de survie et la responsabilité de son petit frère à qui elle devra apprendre à lire et léguer le Cahier en espérant que d’ici -là, un vaccin ou un remède leur permettra de survivre.

La Sicile se trouve donc peuplée uniquement d’enfants plus ou moins sauvages, de chiens en bandes. Les enfants trouvent leur survie dans des centres commerciaux ravagés et pillés. Ils se nourrissent de boîtes de conserves. Ils s’organisent  en bandes, inventent des rituels étranges pour conjurer la menace. Omniprésence de la mort, ossements, cadavres, charognes. Meme dans la Préhistoire la plus anciennes, les humains enterraient leurs morts. Pas ici. On trouve des cadavres dans des voitures abandonnées, dans des maisons.

Atmosphère de violences, de destructions, de brutalités, affrontement entre les enfants, affrontement entre enfants et chiens.

J’ai failli abandonner très vite cette lecture. Puis je me suis attachée à Anna, à son énergie de vivre, même dans cet enfer, à son projet de sauver son petit frère, à son désir de vivre pleinement le temps court qu’il lui est imparti de vivre, à vivre un amour…vivre malgré tout.