Carnets de la Strandja 1989-2019 d’un mur à l’autre – Alexandre Lévy –

BULGARIE

Strandja. Ce nom a toujours sonné à mes oreilles comme un avertissement : Voyageur, rebrousse ton chemin,
cette montagne est étrange voire hostile. Et c’est peut-être pour cela qu’elle est fascinante.

La Strandja est le massif montagneux à cheval sur la frontière de la Bulgarie et de la Turquie. Pendant la Guerre Froide, le Rideau de Fer passait à travers cette région très militarisée où nombreux candidats à l’exil à l’Ouest tentèrent leur chance. Aujourd’hui, en sens inverse, réfugiés syriens, afghans, africains cherchent à gagner l’Europe ; un nouveau grillage a été mis en place pour contenir ces migrants. 

Alexandre Lévy est un journaliste franco-bulgare qui a collaboré au Monde, au Courrier International, au Temps (Suisse),Books. Né en 1969 en Bulgarie, il a vécu à Plovdiv et l’a quitté après la chute de Jivkov et après avoir effectué son service militaire.

Je viens de refermer Lisière de Kapka Kassabova qui a été un vrai coup de cœur. Elle a évoqué cette montagne, son histoire et ses légendes d’Orphée, aux Romains, ses mystères ses sources sacrées et les danseurs sur les braises. J’avais envie de retrouver dans cette montagne magique mai la comparaison entre les deux ouvrages va être difficile. J’ai eu peur d’être déçue. 

Les Carnets de la Strandja de Lévy est l’ ouvrage d’un journaliste en relation avec des journalistes bulgares du site d’investigation Bivol débusquant la corruption et les pratiques mafieuses de la classe politique bulgare. 

Chaque chapitre est introduit par un morceau de hard rock des années 70 ou 80, musique qui représentait beaucoup, à l’époque,  pour les jeunes derrière le Rideau de Fer. J’avoue mon ignorance dans ce domaine mais les fans apprécieront.

Les Carnets commencent avec un fait divers sanglant : la rencontre avec le Cannibale qui aurait  mangé le foie de deux voisins – ambiance! Cette rencontre singulière introduira d’autres massacres, non pas dictés par la folie singulière d’un malade mental mais par le pouvoir communiste en place, afin de dissuader toute évasion à l’Ouest et de maintenir la pression sur la population complice.

Cet homme était porteur d’une histoire, peut-être indicible, et qu’il voulait certainement effacer de sa mémoire.
Un peu comme tout le monde ici, dans ces montagnes inhospitalières et sauvages, jadis théâtre d’un face-à-face
potentiellement destructeur entre les deux blocs de la Guerre froide, cette Strandja traversée aujourd’hui par les
ombres furtives

Alexandre Lévy va rencontrer des témoins de ces tentative de fuite, et même des responsables. Lui-même a effectué son service militaire à la fin des années 80.  Il traque les  traces du Rideau de Fer, les souvenirs des habitants.

« Mais la voici érigée de nouveau, flambant neuve et équipée de détecteurs et de caméras dernier cri, sauf que
cette fois-ci elle est destinée à empêcher les candidats à l’exil d’y pénétrer et non pas d’en sortir. »

Les migrants, réfugiés Syriens, Afghans ou Pakistanais qui veulent éviter la traversée de la Mer Egée tentent cette route terrestre. En plus des barbelés de la clôture, des policiers, douaniers et agents de Frontex,

« Puis quelques sombres individus ont surgi d’on ne sait où pour s’ériger en « chasseurs de migrants »[…]milice citoyenne » très bien organisée dont les membres masqués et en treillis assurent protéger ici non seulement les frontières bulgares mais aussi celles de l’Europe « blanche et chrétienne »….

Alexandre Lévy mène une enquête journalistique sur ces Chasseurs de migrants. Il rencontre les policiers de Frontex, sans être convaincu de leur efficacité.   Certains se sont construit une célébrité sur les réseaux sociaux, personnages sulfureux. Il utilise aussi son expérience d’ancien militaire pour entrer sur les pages Facebook d’ancien combattants. Il est même entraîné dans une chasse très spéciale sous le commandement d’un Russe

« Les Bulgares ne sont pas dupes, et tous ne croient pas aux élucubrations nationalistes et racistes laborieusement
formulées par ces chasseurs de migrants et autres milices citoyennes. Qui les finance ? Qui tire les ficelles ? Là
aussi, c’est un héritage d’un pays qui a connu le passé totalitaire : (presque) tout le monde a ici la conviction que
rien ne se passe par hasard, que rien n’est véritablement spontané non plus. Mon ami Assen Yordanov de Bivol
pense, et il n’est pas le seul, qu’il s’agit d’une opération plutôt réussie des services spéciaux de la Bulgarie
démocratique. « 

Cette enquête est très fouillée. Diverses hypothèses sont envisagées et l’ambiguïté de certains s’explique par une certaine jalousie : les Bulgares sont pauvres et aimeraient aussi tenter leur chance plus à l’ouest

« La liberté de circulation est un mal nécessaire, dit-il. Mais si l’Europe occidentale a besoin de main-d’œuvre bon
marché, pourquoi eux et pas nous ? Nous sommes là, travailleurs, blancs et chrétiens. » Mais là aussi, ce serait
une catastrophe pour la Bulgarie : « Le pays se vide alors que les Tsiganes, eux, prolifèrent. »

Séchage des feuilles de tabac

Avec le même sérieux Lévy va à Kardjali « la capitale des turcs de Bulgarie » pour assister à une commémoration sur la tombe d’une petite Türkan, 17 mois, tuée par les forces spéciale du régime communiste, alors que ses parents manifestaient contre la bulgarisation des noms turcs. Il explique alors dans le détails la tragédie de ces turcs bulgares qui a commencé par la « bulgarisation » et s’est terminé par « la Grande Excursion » – en fait l’exode de 360 000 personnes vers la Turquie. 

Finalement ce récit, viril, émaillé de souvenirs de service militaire  est différent de la poésie qui m’avait séduite dans Lisière de Kapka Kassabova. Ces deux livres se complètent. 

Auteur : Miriam Panigel

professeur, voyageuse, blogueuse, et bien sûr grande lectrice

5 réflexions sur « Carnets de la Strandja 1989-2019 d’un mur à l’autre – Alexandre Lévy – »

  1. Ce sont des pays dont on ne parle pas beaucoup chez nous, avec une histoire complexe et difficile. Le genre de livre qui m’intéresse, mais en ce moment je reviens toujours à la même réflexion : il y en a trop qui m’attirent pour que j’y arrive.

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    1. @Aifelle : on ne peut pas connaître l’histoire de toute la planète. Cette région m’intéresse d’autant plus que j’y retrouve mes racines. Deux systèmes s’y retrouvent : l’Empire Ottoman (et sa désintégration) et le Bloc communiste (et le Rideau de Fer qui traverse la Strandja. Et puis si on creuse plus on arrive à Constantinople et Byzance, les Romains et les Thraces

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  2. Excellente suggestion de lecture, merci , et une occasion de continuer à découvrir la Bulgarie, un des pays mal connus en Europe et qui, il est vrai, voit partir sa population pour le reste de l’UE.

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