« Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous … »
Le jeune narrateur se consacre avec passion à la lecture. Son ami Bloch lui recommande Bergotte et le détourne de Musset?
« persuadé que mes pensées eussent paru pure ineptie à cet esprit parfait, j’avais tellement fait table rase de toutes, que quand par hasard il m’arriva d’en rencontrer, dans tels livres, une que j’avais déjà eu moi-même, mon cœur se gonflait comme si Dieu dans sa bonté me l’avait rendue, l’avait ,déclarée légitime et belle. Il arrivait qu’une page de lui disait les mêmes choses que j’écrivais souvent la nuit à ma grand’mère et à ma mère quand je ne pouvais dormir, si bien que cette page de Bergotte avait l’air d’u recueil d’épigraphes pour être placées en tête de mes lettres. Même plus tard quand je commençais de composer un livre, certaines phrases dont la qualité ne suffit pas pour décider à la continue, j’en retrouvais l’équivalent dans Bergotte… «
Le jeune narrateur se met déjà dans la situation de composer un livre, d’écrire.
Swann le conforte dans son admiration de Bergotte. mais qui est donc Bergotte. Quand le rencontrerons-nous? Un écrivain existant ou un idéal?
Lecture et écriture, le jeune est déjà écrivain quand il regarde la nature au cours de ses promenades
Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils m’invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle
La personnalité de l’écrivain s’ébauche dans ces lignes. Pour notre plus grand plaisir! Plaisir de sentir la lumière toucher la pierre… d’imaginer, de se laisser porter. Quand l’écrivain va-t-il s’affirmer? Comment? Suspens! Encore quelques centaines de pages…..
« Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux – entre les plus anciens, et ceux plus récents, nés d’un parfum, puis ceux qui n’étaient que les souvenirs d’une autre personne de qui je les avais appris – sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui, dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine, d’âge, de « formation ». »
Du côté de chez Swannest raconté par un narrateur-enfant d’un âge indéfini ou plutôt l’accumulation de souvenirs des beaux jours passés à Combray avec ses parents, grands-parents, des deux soeurs de la grand-mère dans une belle maison avec un jardin agréable propice à la rêverie et à la lecture.
Affection et tendresse indéfectible (ou presque) de la mère dont le baiser du soir, s’il est empêché par une visite, devient un manque insoutenable.
Vie bourgeoise qui n’est troublée que d’évènements minuscules,
« Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin »
qui se présentait en toute simplicité et dont ils ne soupçonnait pas le rang social
un des membres les plus élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg Saint-Germain.
L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois se faisaient de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance se trouvait placé dans le rang qu’occupaient ses parents et d’où rien à moins d’un hasard d’une carrière ou d’un mariage inespéré, ne pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure »
Combrayest un monde clos, immobile où tout le monde connaît tout le monde. Seul, un pêcheur inconnu restera pour l’enfant un mystère insoluble. Un monde étriqué où le moindre incident, le retard d’une paroissienne à la messe, pourra fournir un sujet de distraction pour la journée entière à la tante Léonie immobilisée dans sa chambre à l’étage. A la frange de cette société figée, conservatrice, l’aristocratie représentée par la Duchesse de Guermantes, fait rêver le narrateur. Les mauvaises fréquentations de la fille du professeur de piano Vintheuil sont sujet de ragots. Un autre défaut rédhibitoire, le snobisme fera exclure Legrandin
« trouvé en un instant lardé et alangui comme un Saint Sébastien du snobisme »
« Et certes cela ne veut pas dire que M. Legrandin ne fût pas sincère quand il tonnait contre les snobs. Il ne pouvait pas savoir, au moins par lui-même, qu’il le fût, puisque nous ne connaissons jamais que les passions des autres, et que ce que nous arrivons à savoir des nôtres, ce n’est que d’eux que nous avons pu l’apprendre. »
Avec une précision d’horloger ou d’entomologiste, les rouages psychologiques sont analysés : les rapports complexes de maîtresse à domestique qui lient la Tante Léonie grabataire à Françoise, cuisinière, dame de compagnie, intendante qui, elle-même entretient des liens pervers avec la fille de cuisine.
Préjugé de cette fin du XIX, l’antisémitisme, pas virulent mais acide : le Grand-père détecte les Juifs dans les fréquentations du narrateur et fredonne des airs connus, allusifs. « Aucun sentiment malveillant » note l’enfant, voire..
Zola, dans mes lectures précédentes, avait brossé, tableau par tableau, une fresque du Second Empire, Proust dessine une esquisse impressionniste de cette bourgeoisie respectable, plutôt bienveillante mais d’une étroitesse d’esprit étouffante.
J’avais 15 ou peut être 16 ans, j’avais lu Proust comme un défi, « cap de lire des livres difficiles pour adultes? « . Et voici un nouveau challenge, initié par Claudialucia. Faut-il être motivée par une lecture commune pour s’attaquer à un Everest de la littérature?
Le côté de Méséglise avec ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d’or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j’aimerais vivre, où j’exige avant tout qu’on puisse aller à la pêche, se promener en canot, voir des ruines de fortifications gothiques et trouver au milieu des blés,
Première surprise, cette lecture m’a emportée dans des promenades délicieuses et fleuries du côté de Guermantesou de Méséglise, lilas ou épines odorantes dans la campagne de Combray en limite du Perche et de la Beauce où les clochers des églises se voient de loin…et je n’ai rien trouvé de difficile à les suivre.
» mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied – encore souillé pourtant du sol de leur plant – par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus »
Lecture printanière et gourmande.
Justement la saison des asperges!
Proust m’apprend qu’on « plume » les asperges, j’ai plumé les premières hier matin en me délectant du texte que j’ai copié ci-dessus. J’ai aussi lu avec gourmandise les menus que Françoise confectionnait.
Et bien sûr, le goût de la madeleine trempée dans le tilleul, que chacun reconnaîtra et qui fera resurgir les souvenirs.
Dernière surprise : cette lecture de jeunesse n’était pas enfouie si loin, j’ai retrouvé les pages…inoubliables….
Le jardin de la Maison Cocteau et le château de la Bonde
Cocteau, en 1947, à la recherche d’un refuge, s’installa dans la Maison du Bailli, ancienne dépendance du Château de la Bonde, entouré de ses douves alimentées par l’Ecole
« C’est la maison qui m’attendait…Elle me donne l’exemple de l’absurde entêtement des végétaux…L’eau des douves et le soleil peignent sur les parois de ma chambre leurs faux marbres mobiles »
L’entrée de la Maison Cocteau
Au fond d’une impasse, l’entrée encadrée par deux tourelles arrondies, était l’entrée du Château.
le jardin de la Maison Cocteau
Arrivée en avance pour la visite de 11h30, j’ai flâné dans le jardin délicieux, très fleuri: iris et pivoines sont en fleurs. L’eau est très présente. Un verger de poiriers en espalier occupe un rectangle.
La visite dans la maison donne une idée de la personnalité de Jean Cocteau.
Deux photographies bord à bord donnent l’étendue des domaines : un montage surréaliste et un portrait de Cocteau en habit d’académicien, un monde les séparent…. Poète, cinéaste, homme de théâtre, écrivain. Impossible de le définir. Génial touche-à-tout, il a fréquenté des artistes si variés. Les musiciens du Groupe des Six (Honegger, Darius Milhaud, Poulenc, Germaine Taillefer, Auric, Durey) , des danseurs et ballets russes (il a collaboré avec Picassopour la pièce Parade), ami des poètes et écrivains.
Ses amants aussi célèbres que lui : Radiguet, Jean Marais sont des figures du milieu gay, alors que l’homosexualité était pénalisée.
Salon
Le salon inspiré par la décoratrice Madeleine Castaing témoigne de l’originalité et de l’étendue des collections de Cocteau: de la grue qui fume, à la patte de rhinocéros, des gazelles d’Herculanum (copies) aux sièges originaux, il faudrait des heures pour énumérer toutes ces curiosités.
Sans parler des moulages de ses propres mains, et de celles de Chopin (il parait que ces dernières étaient à la mode et très courantes à l’époque)
à l’étage bureau et chambre
A l’étage bureau et chambre sont aussi chargés d’objets de collection, objets plus personnels comme ce tableau en relief d’une marine et ballon rappelant le tour du monde en 80 jours qu’a réellement effectué Cocteau, au cours duquel il a rencontré Chaplin (quoique Cocteau parlait mal l’anglais). Buste de Radiguet, matériel pour fumer l’opium auquel Cocteau était addict. La guide raconte des anecdotes qui dévoilent les nombreuses facettes de la vie du poète.
Deux expositions avec photos, vidéos illustrent le rapport de Cocteau avec la musique : classique avec le Groupe des Six, Jazz, et chansons avec Piaf. L’autre exposition est consacrée à l’autre Jean : Jean Marais.
Dans la boutique-billetterie on pourrait acheter de nombreux livres, poèmes, théâtre, deux titres m’ont fait envie Antigone (parce que Antigone) et Maalesh carnets de bord d’une tournée théâtrale au Caire, Istanbul, Beyrouth…
(il est préférable de réserver sur Internet la visite, notons que le Pass Navigo donne droit à une réduction)
Chapelle Saint Blaise et bourraches en fleur
la Chapelle Saint Blaise des Simples (XIIème siècle)se trouve à la sortie de la ville sur la route de Nemours. Les lépreux de la maladrerie venaient y prier et invoquaient Saint Blaise le guérisseur qui soignaient avec les plantes médicinales.
La maladrerie a disparu mais la chapelle est entourée par un jardin de simples plantes médicinales, dont l’emblématique Menthe de Milly. On cultive toujours à Milly les plantes médicinales et il existe un Conservatoire des Plantes médicinales aromatiques qui peut se visiter. Au mois de mai, c’est un plaisir de se promener dans ce jardin et de voir s’épanouir pavots, bouraches ou sauge bleue.
Gentiane fresque de Cocteau
Cocteau a peint à fresque l’intérieur de la chapelle utilisant comme motif ces plantes aromatiques, gentiane, aconit, menthe de Milly….Un commentaire sonore très précis détaille les fresques et raconte l’histoire de la chapelle.
Tombeau de Cocteau et de Dermit
Cocteau repose dans la chapelle . La fresque représente la Résurrection le christ sort du tombeau sous le regard des Romains . Deux anges veillent. Dans le triangle Crucifixion et couronne d’épines.
tarif réduit à la chapelle sur présentation du billet de la Maison de Cocteau
Cyclop
Les imprévoyants peuvent trouver tout le nécessaire pour le pique-nique sur la place de la Halle et nous sommes allées déjeuner dans le Bois des Pauvres à proximité du Cyclop.Le Cyclop est la sculpture géante de 22.5 m de haut en béton recouvert d’une mosaïque métallique commencée en 1969 par Tinguely œuvre sculpturale collective avec la collaboration de Niki de Saint Phalleet des compressions de César avec des références et hommages à Yves Klein, Marcel !Duchamp entre autres. La visite est très amusante mais il faut s’inscrire par Internet. la prochaine visite disponible étant ) 15h30, je n’ai pas attendu, je reviendrai. Milly est atteignable par la gare de Maisse avec le Pass Navigo.
A la place j’ai fait une très belle promenade dans la foret en suivant le PR bien balisé .
C’est à Médan que j’ai eu vraiment envie de connaître Alexandrine qui a laissé son empreinte dans la Maison de Zola et cette biographie de 475 pages est tout à fait passionnante et détaillée.
La vie d’Alexandrine Meley commence comme un roman de Zola
« il y a du Cendrillon et du Cosette chez la petite Alexandrine. Elle doit apprendre à ravaler ses larmes et balayer le plancher. »
Elle vit dans le quartier des Halles que Zola décrit dans le Ventre de Paris, Comme Nana elle sera fleuriste, comme Gervaise, lingère…Grisette, elle devient Gabrielle et pose pour les peintres. Cézanne la présente à Zola son ami aixois. Dans la biographie de Evelyne Bloch-Dano, il me semble retrouver l‘Œuvre et la bande d’artistes impressionnistes, les parties de canotage à Bennecourt
« Gabrielle les connaît presque tous, les peintres qui refont le monde chez le Père Suisse, dans la fumée des pipes et l’odeur de térébenthine : Claude Monet, Édouard Manet, Camille Pissarro, Empéraire l’étrange nain, Oller y Cestero l’Espagnol et tant d’autres. »
J’ai énormément de plaisir à trouver les correspondances avec les différentes œuvres des Rougon-Macquart que n’ai lues récemment.
C’est avec l’Assommoir que les Zola achètent Médan et le décorent. Je me régale des commentaires de certains de leurs amis Daudetet Goncourt (quelle langue de vipère que ce dernier).
« la vraie naissance d’Alexandrine a lieu le 31 mai 1870, le jour de son mariage : ce jour-là, Alexandrine Zola vient enfin au monde. »
Après 5 ans de vie commune le mariage va donner une nouvelle identité à Alexandrine qui ne sera plus Gabrielle mais Madame Zola
« On voit comment les rôles se répartiront entre Alexandrine et Zola, sur le modèle du couple bourgeois : un mari productif qui assure par son travail la subsistance de la famille, une épouse qui prend en charge le foyer. »
Et, comme souvent, dans les couples bourgeois, le mari trompe son épouse. Zola ne fait pas exception. Il mène un existence bigame, Madame Zola, officiellement récolte les honneurs et les invitations, Jeanne et ses deux enfants mènent une existence discrète dans l’ombre. La colère d’Alexandrine sera violente, puis elle accepte la situation. Tant que Zola travaille à la maison, y prend ses repas, et ne retire rien de leur vie commune, elle lui laissera les après-midi, les goûters. Le grand regret d’Alexandrine est de n’avoir pas pu donner d’héritier à Zola. Elle va donc « adopter » les enfants en leur faisant des cadeaux, des visites, ayant même un droit de regard sur leurs études. A la mort de Zola, les deux veuves établiront des rapports encore plus étroits. Alexandrine versera une rente à sa rivale, et finalement les adoptera officiellement si bien qu’ils porteront le nom Emile-Zola son décès.
Madame Zola sera reçue officiellement en voyage, en compagnie de son mari, puis souvent seule. Elle voyage des mois entiers en Italie à sa guise.
Tout au long de l’Affaire, Alexandrine sera l’alter ego de Zola, sa correspondante de guerre, son témoin numéro
1.
Compagne mais aussi collaboratrice, elle jouera un rôle important pendant l’Affaire Dreyfus notamment quand Zola sera contraint de fuir en Angleterre.
elle se retrouve « vibrante comme dans sa jeunesse, accueillant une fois encore « comme de vrais enfants gâtés » » tous ceux qui soutiennent son mari. Les jeudis redeviennent des réunions de combat, où l’on vient aux nouvelles, où l’on commente les derniers événements, où l’on se retrouve entre partisans, où l’on fourbit des armes.
Puis après le décès de l’écrivain, elle mènera un travail important pour mettre de l’ordre dans l’œuvre de son mari. Editions, adaptations au théâtre, il lui faudra gérer les entrées d’argent. Les procès, la fuite en Angleterre ont tari les rentrées d’argent. Et enfin la panthéonisation qu’elle accepte mal.
Zola n’est pas mort puisqu’elle est Alexandrine Émile Zola.
Une belle personnalité! Et une biographie passionnante qui retrace aussi bien la vie d’Alexandrine que celle de son époux.
Merci à Babélio et à l’éditeur Buchet Chastel pour ce beau voyage aux Indes.
Histoire et Géographie : trois destins se mêlent, à trois époques différentes :
1930 Alice rejoint son mari Jules qui dirige une léproserie. Jeune mariée, pianiste, après une longue traversée au cours de laquelle elle fait connaissance avec une riche anglaise, elle s’installe à Pondichéry. Gandhi mène sa marche du sel dans les Indes britanniques. La Crise ravage les Etats Unis et l’Europe ses effets arrivent amortis sur la Côte de Coromandel.
1950, Oriane, vient retrouver ses racines. Elle est née à Pondichéry quitté à 6 ans. Bénévole dans une institution humanitaire, elle retrouve ensuite des amis de ses parents et travaille dans une indigoterie. C’est la fin de la présence française en Inde, et Bien Dien Phu en Indochine.
2012, Céline sage-femme, après un évènement tragique, qu’elle tâche d’oublier, fait un stage dans une maternité. Avec son amoureux, Anton, elle fait un peu de tourisme. Intriguée par des photos anciennes, elle mène une enquête qui la conduira dans les années 30.
Trois femmes sympathiques, trois destins tragiques, beaucoup de beaux sentiments, un peu trop peut-être…
J’ai été intéressée par le contexte historique. Je ne savais pas que Pondichéryétait restée française jusqu’en 1963, bien après l’indépendance de l’Inde. le rattachement à l’Inde n’est que rapidement abordé. A Pondichéry se trouve aussi Auroville et l’Ashram de Sri Aurobindo. J’aurais aimé en apprendre plus là-dessus.
Les trois histoires alternent, en chapitres courts qui donnent un rythme rapide à l’action. Les pages se tournent seules. 592 pages, presque le pavé de l’été.
C’est une relecture. Lu avant le premier voyage au Bénin. J’ai repris ce livre avec les souvenirs de nombreux voyages où se déroulent l’histoire et les développements géopolitiques actuels.
Une saga familiale
Ségou est au Mali sur les bords du Niger appelé ici Joliba.
La saga de la famille de Dousika Traoré commence à la fin du XVIIIème siècle avec l’arrivée d’un blanc qui ne sera pas admis dans les murs de la ville. Dousika est un noble bambara, fétichiste, bien en cour, père de quatre fils.
Son aîné, Tiekoro, se convertit à l’Islam et part étudier à Tombouctou. Son père ordonne à son frère Siga,fils d’une esclave, de l’accompagner. A Tombouctou, les deux frères ne sont pas bien accueillis. Tiekoro, musulman et lettré, devra faire ses preuves. Siga, rejeté par son frère, devient ânier, puis gagne la confiance d’un marchand, qui l’envoie à Marrakech et Fès où il apprend les techniques des tanneurs et des maroquiniers. Il y rencontre Fatima, une mauresque, qu’il enlève pour l’épouser et fonde une famille. Sans rancune, il héberge Tiekoro et sa femme Nadié quand il vivra un revers de fortune
Le troisième fils, Naba, est razzié au cours d’une chasse et vendu comme esclave. Nous le retrouvons à Gorée, jardinier d’une signare,baptisé Jean Baptiste. Il suit une jeune esclave Ayodélé/Romana, au Brésil. Elle lui donne trois enfants mais il va mourir mêlé à une rébellion. Romana rachète sa liberté et retourne en Afrique au Dahomey. Les Brésiliens (anciens esclaves au Brésil, catholiques ayant pris des noms brésiliens) forment une classe sociale très respectées à Ouidah. C’est là qu’aboutit après une longue errance le plus jeune fils : Malobali. Confondue par sa ressemblance avec Naba, Romanal’épouse….Olubunmi leur fils arrivera à Ségou, et la boucle sera bouclée.
Si vous avez peur de vous égarer dans tous ces personnages et ces noms, un arbre généalogique est prévu! Il n’est pas nécessaire, chacune des histoires se présente presque indépendante, l’une de l’autre. C’est un plaisir de suivre toutes ces aventures.
Géographie et histoire :
Ségou, la ville et ses palais, est le centre du roman. C’est une ville commerçante, animée. Son roi, le Mansa, est au nœud des alliances et des équilibres politiques entre différentes ethnies, Bambara, mais aussi Peules et plus loin Touaregs, Haoussas. La conquête musulmane est au centre de l’histoire. Au début du roman, les musulmans ont déjà quelques mosquées à Ségou mais ils sont minoritaires. La 5ème partie du livre s’intitule « Les Fétiches ont tremblé » ,le roi fait appel à une faction musulmane pour en combattre une autre. On voit plusieurs courants, plusieurs confréries, certaines rigoristes combattant les plus tièdes. Le Djihad est en marche.
Du côté de la Côte Atlantique, catholiques européens mais aussi Brésiliens et protestants britanniques ou africains se livrent une belle concurrence. Les intérêts marchands et coloniaux sont transparents sous le prétexte religieux.
L’esclavage est aussi un thème fort du roman. Les esclaves sont partout. Pas seulement la Traite Atlantique racontée dans les pérégrinations de Naba et de Romana deGoréeauBrésilpuis à Ouidah où on croise un curieux personnage, riche commerçant négrier Chacha. Cependant, les esclaves sont partout, du Maroc à Ségou. Esclave, la mère de Siga et Sira, la Peule, prise de guerre, concubine. A Ségou, des esclaves travaillent dans le champs, dont on ne parle pas.
Maryse Condé n’a pas oublié les femmes, les mères et la plus majestueuse Nya. Elle n’en fait pas des objets de convoitise et de désir des hommes bien qu’ils se comportent souvent en prédateurs et violeurs. Chacune a sa personnalité, sa fierté même si , deux fois, cela aboutit à la solution affreuse de se jeter dans un puits.
Maryse Condé est une merveilleuse conteuse qui m’a embarqué sur près de 500 pages qui se tournent toutes seules. Attention, roman d’aventure addictif!
« Celui que le devant-jour n’a pas surpris sur la mer ne peut imaginer l’émerveillement qui saisit les yeux. C’est
une symphonie en blanc. On dirait que des balles de coton étincelant brusquement répandues sur l’océan
s’amoncellent et moutonnent jusqu’à l’horizon. Le ciel est pareil à une immense jatte de lait où les nuages se
pressant comme autant de brebis viennent s’abreuver. »
la Belle Créole est un voilier oublié à quai, à vendre, après que ses propriétaires soient retournés en métropole. Dieudonné,le héros du roman y a passé les plus belles heures de son enfance, à naviguer et à plonger.
L’histoire commence au tribunal où Dieudonnéest acquitté après une plaidoirie très politique de son avocat, que le prévenu mutique n’a pas bien comprise
« Toujours à lui seriner qu’il appartenait à la classe des opprimés. Opprimé par qui ? Opprimé par quoi ? Il était né dans un mauvais berceau, manque de chance ! La chance, cela ne se discute pas. C’est affaire de hasard. Ça sourit à droite, ça prive à gauche, voilà tout ! »
L’île qui ressemble à la Guadeloupe (pas pas nommée) vit une crise aigue, grève des services publics, de l’électricité, agitation des indépendantistes. Dieudonné, libéré de prison, traverse la ville à la recherche d’un abri. Mutique, orphelin, rejeté par sa famille, sans aucun projet.
Nous apprendrons au fil du roman pourquoi il est arrivé au tribunal. On imagine mal comment ce garçon si doux, si perdu, est devenu un criminel. En tout cas, pas par vengeance de l’opprimé qui « a tué la grande Békée » comme l’a plaidé l’avocat, comme les politiques, qui songent l’envoyer à Cuba, manipulent son histoire dans un contexte prérévolutionnaire.
Pas de chance! né sans père, il s’est dévoué pour sa mère quand, après un accident, elle était devenue infirme. Malade, il avait trouvé un apaisement dans le crack, s’était déscolarisé et avait été rejeté par ses parents les plus proches. Puis il avait retrouvé La Belle Créoleencore amarrée sur le port.
Puis il avait fait la connaissance de Boris, le poète SDF, admirateur de Shakespeare et de Pablo Neruda…
Il avait enfin trouvé un travail : jardinier chez une riche propriétaire blanche,
« Fatigué d’être humilié, un amant finit avec sa maitresse. Ce qui l’auréolait de symbolisme, c’est que l’affaire se passait dans ce pays frais émoulu de l’esclavage(enfin pas si frais, cent cinquante ans déjà!) que la maitresse était blanche békée de surcroit, l’amant noir. La maîtresse est riche, le noir sans le sou, son jardinier. «
Telle était la thèse de l’avocat, convaincante puisque Dieudonné avait été acquitté. Et pourtant si éloignée de la réalité. Réalité infiniment plus complexe.
Nous suivons l’errance de Dieudonné . Il retrouve Boris plus du tout poète, leader politique. Il rencontre une ado haïtienne. Apprend l’identité de son géniteur. Enfin, découvre qu’il est père et prend la fuite, reproduisant le schéma initial…
C’est un roman de tensions et de tendresse, tout en nuances. Roman désespéré aussi qui se lit d’une traite. 215 pages.
LECTURE COMMUNE Pour rendre hommage à Maryse Condé qui nous a quitté récemment, je propose une lecture commune de son œuvre. récapitulation le 23 mai, chacun.e peut choisir de lire un ou plusieurs livre.
Dans cet ouvrage, Maryse Condé nous raconte son enfance à Pointe-à-Pitre . De sa naissance, en temps de carnaval :
« Quand les premiers coups de gwoka firent trembler les piliers du ciel;, comme si elle n’attendait que ce signal-là, ma mère perdit les eaux »
jusqu’à son départ pour la classe d’hypokhâgne à Paris et ses études à la Sorbonne.
Comment devient-on écrivaine? Ce récit d’apprentissage ne répond pas vraiment à cette question.
Dernière née d’une fratrie de 8, Maryse grandit dans une famille de fonctionnaires, sa mère est institutrice
« Dans notre milieu, toutes les mères travaillaient, et c’était leur grande fierté. Elles étaient pour la plupart
institutrices et ressentaient le plus vif mépris pour les tâches manuelles »
Son père, âgé est un ancien fonctionnaire. Ses parents font partie d’une certaine élite privilégiée. Ils font régulièrement le voyage en Métropole où ils se sentent parfaitement intégrés. Maryse est bonne élève à l’école bien fréquentée. On ne la laisse pas rencontrer les enfants de classe sociale inférieure. Elle parle le « Français de France », et non pas le créole. Deux incidents lui font prendre conscience de la « Lutte de classe » (comme est intitulé le troisième chapitre) quand elle se trouve persécutée par un petit garçon inconnu, qui veut venger sa bonne, injustement renvoyée. L’autre incident concerne une petite blondinette au nom aristocratique de Anne-Marie de Surville, rencontrée au jardin public, qui, sous prétexte de jeux va la battre :
« je ne veux plus que tu me donnes des coups. Elle ricana et m’allongea une vicieuse bourrade au creux de
l’estomac : — Je dois te donner des coups parce que tu es une négresse. »
Santino, son grand frère, rebelle lui déclare que leurs parents sont « aliénés ».
Cette notion d’aliénation est au centre des réflexions de Maryse
« Une personne aliénée est une personne qui cherche à être ce qu’elle ne peut pas être parce qu’elle n’aime pas être ce qu’elle est. À deux heures du matin, au moment de prendre sommeil, je me fis le serment confus de ne jamais devenir une aliénée. »
« Mes parents étaient-ils des aliénés ? Sûr et certain, ils n’éprouvaient aucun orgueil de leur héritage africain. Ils l’ignoraient. »
« Comme ma mère, il (son père) était convaincu que seule, la culture occidentale vaut la peine d’exister et il se montrait reconnaissant envers la France qui leur avait permis de l’obtenir. »
Ce n’est que beaucoup plus tard, étudiante à Paris, qu’elle cherche à connaître les écrivains antillais sous l’instigation d’un professeur communiste, Joseph Zobel et Aimé Césaire
« Aux yeux de ce professeur communiste, aux yeux de la classe tout entière, les vraies Antilles, c’étaient celles
que j’étais coupable de ne pas connaître. Je commençai par me révolter en pensant que l’identité est comme un
vêtement qu’il faut enfiler bon gré, mal gré, qu’il vous siée ou non. Puis, je cédai à la pression et enfilai la
défroque qui m’était offerte. »
En conclusion de cette expérience:
« J’étais « peau noire, masque blanc » et c’est pour moi que Frantz Fanon allait écrire. »
La bonne élève ne fera pas les brillantes études à Fénelon ni même à la Sorbonne, elle rencontrera des étudiants haïtiens et africains et se consacrera plutôt au militantisme politique.
Elle est pourtant très jeune consciente de sa capacité à toucher avec ses écrits : un texte écrit pour sa mère, lu le jour de son anniversaire, la touche tellement _ pourtant femmes forte – jusqu’aux larmes. Elle regrettera de l’avoir fait pleurer mais mesurera le pouvoir des mots. Premier exercice de l’écrivaine?
J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a fait connaître l’auteure, bien différente de ce que j’avais imaginé à la lecture de Traversée de la mangrove ou Moi, Tituba sorcière qui mettaient en scène des esclaves ou descendants d’esclaves dans un monde de contes et de sorcellerie.
Albert Londres est peut être le plus célèbre des journalistes. Journaliste d’investigation, il entreprend des reportages au long court. Le Juif errant est arrivé est composé de 27 chapitres correspondant à un long voyage à travers l’Europe, de Londres jusqu’en Palestine. Courts chapitres très vivants, amusants, au plus proche du sujet traité. 95 ans, reste-t-il d’actualité?
« pour le tour des Juifs, et j’allais d’abord tirer mon chapeau à Whitechapel. Je verrais Prague, Mukacevo, Oradea Mare, Kichinev, Cernauti, Lemberg, Cracovie, Varsovie, Vilno, Lodz, l’Égypte et la Palestine, le passé et l’avenir, allant des Carpathes au mont des Oliviers, de la Vistule au lac de Tibériade, des rabbins sorciers au maire de Tel-Aviv
La première étape : Londres où arrivent les Juifs de l’Est, émigrants ou « rabbi se rendant à LOndres recueillir des haloukah(aumônes)
pourquoi commencer le reportage à Londres? Parce que, voici 11 ans l’Angleterre s’est engagée par la Déclaration Balfour :
: « Juifs, l’Angleterre, touchée par votre détresse,
soucieuse de ne pas laisser une autre grande nation s’établir sur l’un des côtés du canal de Suez, a décidé de vous envoyer en Palestine, en une terre qui, grâce à vous, lui reviendra. »
A Londres, le journaliste rencontre toutes sortes de Juifs, dans l’East End, les Juifs fuyant les persécutions d’Europe Orientale, des rabbins, des sionistes, des Juifs qui ont réussi, se sont enrichis, ont déménagé dans l’Ouest.. Londres remarque le portrait de Théodore Herzl en bonne place. Sont-ils sionistes?
Théodore Herzl, journaliste à Paris, écrivain à succès. quand éclata en 1894 l’Affaire Dreyfus
Le cri de « Mort aux Juifs ! » fut un éclair sur son âme. Il bloqua son train. « Moi aussi, se dit-il, je suis Juif. »
Il fit un livre « L’Etat Juif »puis partit en croisade, se précipita chez les banquiers juifs, puis lança l’appel d’un Congrès Universel mais fut dénoncé par les rabbins comme faux Messie. Il gagna Constantinople pour obtenir la cession de la Palestine par le sultan, puis il s’adressa à Guillaume II à Berlin, puis en Russie tandis que Chamberlain lui fit une proposition africaine.
Cependant :
» Était-ce bien le pays d’Abraham ? Je pose cette question parce qu’elle est de la
plus brillante actualité. Depuis la conférence de San-Remo, en 1920 (après Jésus-Christ), où le conseil suprême des alliés donna mandat à l’Angleterre de créer un « foyer national juif » en Palestine, les Arabes ne cessent de crier à l’imposture. Ils nient que la Palestine soit le berceau des Juifs. »
Londres n’oublie pas les Arabes.
Après ces préambules, le voyage continue à l’Est : Prague,
« Prague, sous la neige, est une si jolie dame ! J’y venais saluer le cimetière juif et la synagogue. Ils représentent, en Europe, les plus vieux témoins de la vie d’Israël. À l’entrée des pays de ghettos, ils sont les deux grandes bornes de la voie messianique d’Occident. Ce n’est pas un cimetière, mais une levée en masse de dalles funéraires, une bousculade de pierres et de tombeaux. On y voit les Juifs – je veux dire qu’on les devine – s’écrasant les pieds, s’étouffant, pour se faire, non plus une place au soleil, mais un trou sous terre. »
[…] « a le Christ du pont Charles-IV aussi. C’est le troisième témoin de l’ancienne vie juive de Prague. C’était en 1692. Un Juif qui traversait la Voltava cracha sur Jésus en croix. »
presque du tourisme?
pas vraiment parce que dans les Carpathes, il va rencontrer la misère noire, la peur des pogromes, la faim
« Abraham, sont-ce là tes enfants ? Et ce n’est que Mukacevo ! Que cachent les ravins et les crêtes des Carpathes ? Qui leur a indiqué le chemin de ce pays ? Quel ange de la nuit les a conduits ici ? La détresse ou la peur ? Les deux. Ils fuyaient de Moravie, de la Petite Pologne, de la Russie. Les uns dans l’ancien temps, les autres dans les nouveaux, chassés par la loi, la faim, le massacre. Quand on n’a pas de patrie et qu’un pays vous repousse, où va- t-on ? »
A partir de Prague, la lectrice du XXIème siècle va peiner avec la géographie, les frontières ont beaucoup dérivé depuis le Traité de Versailles. La Tchécoslovaquie, de Masaryk a donné des droits aux Juifs mais certaines communautés sont tellement pauvres et arriérées que seuls certains s’occidentalisent. La Pologne a institutionalisé l’antisémitisme.
Les trois millions et demi de Juifs paient quarante pour cent des impôts et pour un budget de plus de trois
milliards de zloty, un os de cent mille zloty seulement est jeté à Israël. Un Juif ne peut faire partie ni de
l’administration, ni de l’armée, ni de l’université. Comme le peuple est chassé des emplois, l’ouvrier de l’usine, l’intellectuel est éloigné des grades. Pourquoi cela ? Parce que le gouvernement polonais n’a plus de force dès qu’il s’agit de résoudre les questions juives, la haine héréditaire de la nation emportant tout. Les Juifs de Pologne sont revenus aux plus mauvaises heures de leur captivité. †
Les bolcheviks « protègent » leurs juifs après les pogromes effrayants de Petlioura en Ukraine.
Albert Londres visite partout, les taudis, les cours des rabbins miraculeux. Il se fait un ami colporteur qui l’introduira dans l’intimité des maisons où un journaliste ne serait pas admis. Dans le froid glacial leur périple est une véritable aventure. Les conditions dans lesquelles vivent les plus pauvres sont insoutenables. Seule solution : l’émigration . En Bucovine, (actuellement Ukraine) loin de toute mer, les agences de voyages maritimes prospèrent :
La misère a créé ici, ces Birou di Voïag. Les terres qui ne payent pas remplissent les bateaux.
Le clou, c’était que les Birou di Voïag ne chômaient pas. La foule, sous le froid, attendait à leurs portes comme les passionnés de Manon sur le trottoir de l’Opéra-Comique.
Et après toute cette misère, il rencontre un pionnier de Palestine, sioniste, décidé, revenu convaincre ses coreligionnaires
Qu’êtes-vous venu faire ici, monsieur Fisher ? — Je suis venu montrer ces choses aux jeunes. Israël a fait un miracle, un miracle qui se voit, qui se touche. Je suis une des voix du miracle. Il faudrait des Palestiniens dans tous les coins du monde où geignent les Juifs. Alter Fisher, le pionnier, n’était pas né en Bessarabie, mais en Ukraine. L’année 1919 il avait dix-huit ans.
cette époque j’étais un juif-volaille. Les poulets, les canards, on les laisse vivre autour des fermes. Puis, un beau jour, on les attrape, et, sans se cacher, on les saigne. Le sang répandu ne retombe sur personne. L’opération est légale. En Palestine on m’a d’abord appris à me tenir droit. Tiens-toi droit, Ben ! »
La solution? Pas pour les juifs orthodoxes. Avant de partir pour la Palestine, Londres fait un long détour par Varsovieoù il visitera « l’usine à rabbins » et la cour d’un rabbin miraculeux d’où il rapporte des récits pittoresques d’un monde qui va disparaître (mais Albert Londres ne le sait pas). Pittoresques, dépaysants, très noires descriptions mais les écrivains comme Isaac Bashevis Singer en donnent une vision plus humaine.
Le voyage de Londres continue en Palestine où il découvre la ville moderne Tel Aviv, l’enthousiasme des pionniers
On vit une magnifique chose : l’idéal prenant le pas sur l’intérêt. les Juifs, les Jeunes Juifs de Palestine faisaient au milieu des peuples, honneur à l’humanité.
Ils arrivaient le feu à l’âme. Dix mille, vingt mille, cinquante mille. Ils étaient la dernière illustration des grands mouvements d’idées à travers l’histoire….
Ce serait un conte de fées si le pays n’était pas peuplé d’Arabes réclamant aussi la construction d’un foyer
Admettons. Nous sommes sept cent mille ici, n’est-ce pas ? On peut dire, je crois, que nous formons un foyer national. Comme récompense, lord Balfour nous envoie les Juifs pour y former également un foyer national. Un foyer national dans un autre foyer national, c’est la guerre !
!… De nous traiter en indigènes !… Voyons ! le monde ignore-t-il qu’il y a sept cent mille Arabes ici ?… Si vous voulez faire ce que vous avez fait en Amérique, ne vous gênez pas, tuez-nous comme vous avez tué les Indiens et installez-vous !… Nous accusons l’Angleterre ! Nous accusons la France !…
Albert Londres pointe ici les guerres à venir. D’ailleurs les émeutes sanglantes ne tardent pas. En été 1929, les massacres se déroulent et préludent à toute une série qui n’est toujours pas close.
Et le Juif Errant?
Plaçons donc la question juive où elle est : en Pologne, en Russie, en Roumanie, en Tchécoslovaquie, en Hongrie. Là, erre le Juif errant.
Une nouvelle Terre Promise, non plus la vieille, toute grise, de Moïse, mais une Terre Promise moderne, en couleur, couleur de l’Union Jack ! Le Juif errant est tombé en arrêt. Qu’il était beau,
C’est donc une lecture vivante, agréable, presque amusante qui, dès 1929 anticipe la suite de l’histoire.