Le voyage à Paimpol – Dorothée Letessier

« J’étouffe, je vais prendre un bol d’air. À bientôt, je t’embrasse. Maryvonne. »

Maryvonne, ouvrière à Saint Brieuc, mariée, mère d’un petit garçon, à la faveur d’un arrêt maladie, décide de s’offrir des vacances. Elle prend le car pour Paimpol. Ce n’est pas bien loin : 45 kilomètres.

« On arrive à Paimpol. C’est drôle. C’est là que j’ai voulu aller. Paimpol, cela ne fait pas sérieux, c’est un
nom d’opérette, Paim-pol, Paim-Paul, Pain-Pôle, Pin-Paule, Paimpol, un nom tout rond, impossible à
chuchoter. La Paimpolaise… Paimpol et sa falaise… des relents de folklore bouffon me font sourire toute
seule. »

Nous partons en vacances à Port-Blanc, nous irons à Paimpol chercher la falaise. J’ai téléchargé le roman pour nous accompagner en Bretagne. Titre trompeur : pas du tout de la littérature de voyage. Du Paimpol de Maryvonne, nous ne connaîtrons qu’une chambre d’hôtel avec une belle salle de bain, un salon de coiffure et l’aventure se terminera à Monoprix. Sans voir la falaise. 

Ce roman féministe est paru en 1980 .  Gallimard l’a ressorti en mai 2025  Il est augmenté de deux préfaces de Maylis de Kerangal et de Rebecca Zlotowski. Très bien écrites ces préfaces, mais redondantes, disproportionnées, pour un court livre qui se suffit à lui-même et que j’aurais préféré découvrir par moi-même.

Roman féministe, roman social. Maryvonne et son mari travaillent à l’usine Chaffauteaux  qui comptait  2200 ouvriersdans les années 80.La grosse usine de métallurgie a fermé en 2009 ICI  Ce livre est un témoignage du travail en usine, des grèves menées. Maryvonne, déléguée syndicale a été une des porte-paroles des grévistes. Erosion de son couple, ennui de la vie de mère de famille étouffante. Elle décide de partir quelques jours, de vivre un rêve, de bouleverser le quotidien.

Sans valise ni alliance, je me grise de cette bolée de liberté. À l’heure qu’il est, je devrais être au boulot

Mais que faire de cette aventure? La vie d’usine, le ménage occupent son esprit. Ce n’est pas facile de s’inventer une vie. Alors Maryvonne achète un flacon de bain moussant .

Elle se  fantasme en Marilyn dans la baignoire de l’hôtel :

Marilyn vaporeuse. Marilyn voluptueuse. Marilyn pulpeuse, langoureuse. Marilyn amollie, abolie. Marilyn jouit […] Marilyn a du poil aux pattes. Marilyn a de gros genoux. Marilyn travaille à la chaîne. Marilyn s’appelle
Maryvonne. Et Maryvonne a les seins qui tombent.

Pas facile d’affronter le regard des autres, de la gérante de l’hôtel, des clientes habillée avec quatre fois le salaire mensuel de Maryvonne.

Toujours d’actualité presque un demi-siècle plus tard? Sûrement pour le quotidien de la mère de famille. Mais l’usine a été délocalisée!

Andreï Makine – L’ami arménien

RUSSIE

incipit :

« il m’a appris à être celui que je n’étais pas »

Je m’étais promise de lire Makine et je l’avais laissé de côté : quelle erreur. 

L’Ami Arménien est une véritable découverte. Un court roman (188 p.) qui se lit d’un trait. Tout en finesse et en délicatesse.

Roman d’apprentissage. Roman d’amitié entre ces deux adolescents 13 ou 14 ans qui, du fond de la Sibérie, découvrent le monde, l’amitié, la violence, les prisons et la tragédie du génocide arménien. Cette énumération suggère une lecture sombre. Pas du tout, malgré les tragédies qui les entourent, les deux garçons découvrent la légèreté de l’air qui compose les nuages, les étoiles en plein jour, l’étreinte d’un couple d’amoureux, et la beauté du « Royaume d’Arménie » que les exilés ont emporté avec eux en Sibérie au « Bout du Diable ».

« tu veux que je touche le ciel? Comme ça avec mes doigts… »[…] »Là , à notre hauteur, c’est le même air qu’au milieu des nuages, n’est-ce pas? Donc, le ciel commence à partir d’ici, et même plus bas, tout près de la terre – en fait , sous nos semelles »

 

Un point de vue très décalé. Une leçon de vie. Vous allez découvrir des surprises.

Contrebandiers – Michèle Pedinielli/Valerio Varesi

ROMAN POLICIER A LA FRONTIERE DES HAUTES ALPES ET DE L’ITALIE

« Ce qui a changé, c’est la marchandise qui y passe. – Il y en a une qui est restée la même : ce sont les personnes qui veulent entrer en France. À une époque, c’était nous, les Italiens, parce qu’on était antifascistes, ou qu’on voulait travailler, maintenant, ce sont les migrants qui arrivent d’Afrique. – Nous, les Italiens, on nous appelait les Macaronis ou les Ritals »

Roman policier écrit à quatre mains par Michèle Pedinielli dont j’ai suivi les enquêtes de Ghjulia Boccanera à Nice et en Corse avec beaucoup de plaisir et Varesi qui m’a fait découvrir les secrets de Parme. Chacun s’est déporté de sa région d’origine pour situer l’action sur la frontière entre la France et l’Italie. Un randonneur français découvre du côté italien un cadavre. Nous ne retrouverons pas Ghjulia mais Suzanne Valadon, guide de montagne qui rapporte sur son dos un très jeune burkinabé transis dans le froid.

Les chapitres s’enchaînent, dans un refuge italien et dans les bergeries d’estive côté français…Mais l’ensemble est cohérent, on oublie qu’il y a deux auteurs. Ce n’est pas le premier polar écrit par deux auteurs : Meurtre aux poissons rouges résultait de la collaboration de Camilleri et Lucarelli . La collection POINTS compte d’autres livres « deux auteurs deux pays, une seule enquête » j’aime bien ce concept et je compte m’aventurer dans cette collection.

Chaque fois que je chronique un polar, j’ai peur de divulgâcher et de donner trop d’éléments concernant l’intrigue. Je vous dirai seulement que j’ai lu d’une traite en une journée (et deux longs trajets en métro Créteil/Auteuil) sans le lâcher. Comme le titre est Contrebandiers,  je ne spoile pas  trop en divulguant qu’il s’agira de faire passer des cigarettes et des migrants 

De la contrebande ? Ça sonne presque romanesque. – Eh bien, c’est loin de l’être, figure-toi. La contrebande, c’est juste l’autre nom du trafic et les contrebandiers ne sont pas des aventuriers de romans. Ils sont tous connectés à une mafia ou une autre. Et la mafia, Suzanne, ça n’a aucun état d’âme, aucun scrupule ; le code de l’honneur, ça n’existe que dans les films. La mafia ne réfléchit qu’à un profit immédiat.

à celà interroge Lassane, le jeune burkinabé :

C’est grave ? Aucune provocation dans la question, plutôt un étonnement sincère. C’est grave de porter des cigarettes ? Par rapport à quoi ? Aux violences, aux viols, aux tortures, aux naufrages ? C’est plus grave que remettre sa vie entre les mains d’inconnus ? Plus grave que se faire vendre ?

 

Un drame en Livonie – Jules Verne

 

 

Escale dans les Pays Baltes : la Livonie regroupe l’Estonie et la Lettonie.

Comme souvent chez Jules Verne il y a une poursuite haletante dans la forêt russe, un fuyard tente de franchir la frontière, et  échapper à ses poursuivants, aux loups et à la débâcle des fleuves…comment va-t-il s’en sortir?

Autre voyage, en malle-poste de Riga à Pernau (actuellement Pärnu). Les voyages sont des aventures, la malle-poste est accidentée; les voyageurs sont contraints de passer la nuit dans une auberge isolée. L’un d’eux est assassiné. Le roman d’aventures devient roman policier

On était en 1876. Cette idée de russifier les provinces Baltiques datait déjà d’un siècle. Catherine II songeait à cette réforme toute nationale.

L’intrigue se joue dans le contexte de tension politiques entre les Allemands, nobles et grands  bourgeois qui détiennent le pouvoir et les Slaves (les Lettons et les Estes, populations autochtones, paysans), ne rentrent pas en ligne de compte dans ces luttes de pouvoir. Justement, des élections se profilent et le suspect est le prétendant slave aux élections.

Il porta sur l’état des esprits à Riga, le même, d’ailleurs, qui régnait dans les principales villes des
provinces Baltiques. Cette lutte des deux éléments germanique et slave passionnait les plus indifférents.
Avec l’accentuation des énergies politiques, on pouvait prévoir que la bataille serait chaude, 

Qui a donc tué Poch?

On ne s’ennuie pas avec Jules Verne.

Bien sûr, il faut compter avec les préjugés et le vocabulaire de l’époque, les mots « races » ou « aryen » ne sont pas acceptables au XXIème siècle, ils étaient courants à la fin du XIXème. De même, les fiancées parfaites et soumises ne sont plus de mise. Voyages dans l’espace mais aussi dans le temps;

la Sagouine – Crache à pic – Antonine Maillet

CANADA – ACADIE

Le pays de la Sagouine

Le décès d’Antonine Maillet, le 17 février 2025,m’a donné envie de la relire et de la faire lire aux blogueuses.eurs plus jeunes qui ne l’aurait pas connue. J’ai lancé une lecture commune ICI et réservé à la bibliothèque Pélagie-la- Charrette qui avait remporté le Goncourt en 1979.

J’ai ressorti mon petit volume de la Sagouine que j’ai découverte sur place « au Pays de la Sagouine », à Bouctouche au Nouveau Brunswick , reconstitution de l’ancien village avec acteurs-habitants en costume d’époque. La Sagouine – frotteuse de parquets, raconte en 16 monologues la vie du village. 

« C’est point d’avouère de quoi qui rend une persoune benaise, c’est de saouère qu’a va l’avouère »

La Sagouine

Crache à pic (317p.) est un roman d’aventure, roman du temps de la Prohibition (années 1930), roman de marins puisque l’héroïne Crache à pic, est capitaine d’une vieille goélette, roman acadien qui se déroule sur les côtes des Provinces maritimes et celles du Maine (pour la contrebande). C’est aussi un roman très drôle avec des scènes hilarantes qui se succèdent mais que je ne divulgâcherai pas pour vous en laisser la surprise. 

 – Au nom de la loi! qu’il réussit à crier. Arrêtez!

Et la goélette vint se cogner à la coque du bateau des garde-côtes, en laissant tomber les voiles au pied du mât… comme la plus innocente petite fille du monde qui a déjà avalé toute la confiture et n’a plus rien à cacher. […] Crache à pic avait aperçu, flottant autour de son embarcation, une douzaine de fanions rouge et noir tombés du ciel comme de petits pains bénits.

Sainte Mère de Jésus-Christ! qu’elle s’est écriée, les trappes à homards!

Et à coup de poings dans le dos, elle poussait ses hommes jusqu’à la proue.

jetez le homard à l’eau qu’avait commandé le capitaine. Tobie et Jimmy, allez me qu’ri les caisses de vin et enlignez-mes sur le pont….

 

Pour le dépaysement total, il vous faudra vous familiariser avec le Français d’Acadie différent de celui du Québec, et très différent de celui de France. A l’oral, j’ai été très surprise et j’ai mis quelques jours à tout comprendre.  Par écrit, cela le fait très bien. C’est une langue très savoureuse.

L’ombre d’Al Capone plane, Dieudonné riche bootlegger canadien dépouille les paysans naïf en achetant leurs terres et en spéculant sur les gramophones… je n’en dirai pas plus. Vous allez passer un bon moment.

 

Artémisia – Alexandra Lapierre

CHALLENGE LE PRINTEMPS DES ARTISTES 2025

initié par La Boucheaoreille 

BIOGRAPHIE

Judith et sa servante

A la sortie de l’Exposition Artémisia Héroïne de l’Art à Jacquemart André j’ai téléchargé cette biographie, j’ai découvert à l’ouverture du fichier qu’il s’agissait d’un pavé (660 p. en édition de poche) et qu’un cahier d’illustrations très complet était fourni -cela aurait été mieux sur papier. 

Gros livre, très dense qui s’ouvre comme une galerie de tableaux, une succession de scènes théâtrales très baroques, très spectaculaires avec les funérailles d’Orazio Gentileschi, le père, à Londres, l’exécution de Béatrice Cenci (souvenir de Stendhal) et les funérailles de Prudenzia, la mère d’Artémisia. Un peu grandiloquent, peut-être? Je pense aux Judith, Cléopâtres, ou Suzanne. Artémisia ne fait pas dans la légèreté!

De tout temps, l’art a servi de signe extérieur de richesse. Mais, entre les mains des mécènes du XVIIe siècle, les peintres et les sculpteurs sont devenus monnaie d’échange, instruments de propagande, armes de chantage. [… tel génie qu’a réussi à s’attacher l’un] ou l’autre des potentats. Bref, en cette année 1639, l’art est devenu la pierre angulaire du pouvoir ; et l’artiste, son outil. […] la possibilité de s’immiscer dans toutes les cabales d’une cour étrangère ? Rubens, Vélasquez – émissaires, ils l’ont été tous deux. Comme le fut Orazio Gentileschi.

Rome, à l’aube du XVIIème siècle concentre de nombreux artistes qui terminent les décors de Saint-Pierre, décorent les palais prestigieux des Borghèse, Le Caravage obtient la commande de Saint-Louis-des-Français, Le Cavalier d’Arpin, Saint-Jean-de Latran. L’émulation, la concurrence, la jalousie n’adoucissent pas les mœurs. Artémisia grandit dans l’atelier de son père Orazio Genteleschi, peintre reconnu. Elle va broyer les couleurs, tendre les toiles, et apprendre tous ses secrets. Et la lectrice découvre la « cuisine « des pigments et des teintes. Comment peindre à fresque en ne disposant que de sept heures pour accomplir le travail de la journée.. Et ce n’est pas l’aspect le moins intéressant de ce livre.

Épées, poisons, poignards. Amazones, pécheresses, séductrices, Marie-Madeleine, Galatée, Esther et
Bethsabée, toutes se débattent entre l’amour, la mort et la liberté. Toutes s’affranchissent. Toutes
triomphent.

Histoire de viols, Meetoo à Rome, Beatrice Cenci, parricide, violée par son père. Prudenzia, la mère d’Artemisia peut-être abusée par Cosimo Quorli.  Artemisia violée par Agostino Tassi, l’ami de son père, qui était chargé de lui apprendre la perspective et le dessin. Tassi bon peintre était un personnage peu recommandable. Il avait promis  le mariage à Artémisia alors qu’il était déjà marié. Orazio le traîne en justice. Procès retentissant que l’écrivaine étudie en détail.

Tu ne peux pas tout avoir, lui avait crié Orazio, tu ne peux pas avoir l’amour de ton époux et la perfection de ton art!…Non, tu ne peux pas tout avoir : le bonheur ici-bas et l’immortalité

Déshonorée par le viol, Artemisia doit se marier à un peintre florentin de peu d’envergure. Elle quitte Rome et son père pour Florence où elle remporte un grand succès. A la cour de Cosme II de  Médicis,  il règne une vie intellectuelle intense et raffinée. Artémisia, arrivée illettrée apprend la musique, la poésie, expose au Palais Pitti  décroche des commandes officielles. 

Minerve

Artemisia voyage, s’installe un  temps à Venise, puis à Naples métropole presque aussi peuplée que Paris,  sous la domination espagnole. La vie artistique y est aussi très violente. Les échafaudages des peintres étrangers s’effondraient, les couleurs de leurs fresques s’effaçaient . Trois artistes faisaient régner la terreur, à leur tête Juseppe de Ribera (dont j’ai vu l’exposition l’hiver dernier au Petit Palais ICI

Pendant ce temps, Orazio Gentileschi est à Londres. A ma grande surprise, je découvre que les peintres jouaient un rôle politique inédit : celui d’espion. Le peintre avait l’oreille des souverains quand ils peignaient leurs portraits. Ils apprenaient des secrets d’état en ce temps de Guerre des Trente ans. je croise Buckingham et Mazarin (souvenirs d’Alexandre Dumas) .  

Difficile d’énumérer tous les sujets abordés dans ce gros livre.

La relation père-fille, transmission mais aussi rivalité, occupe une bonne partie de l’histoire. Qui est le meilleur peintre, le père ou sa fille?

Les histoires d’amour d’Artémisia qui était de caractère passionné….

Roman historique ou livre d’Histoire? Dans le dernier quart du bouquin, Alexandra Lapierre fournit une abondante bibliographie. Surtout elle raconte ses cinq années de recherches pour aboutir à la rédaction du livre. Elle cite en Italien et même en latin les archives. Pour illustrer les rapports entre les artistes elle cite les libelles injurieux et va même jusqu’à établir une liste des insultes et gestes grossiers en cours au début du XVII ème siècle. Ambiance! Très instructif.

J’ai donc fait la connaissance d’une artiste exceptionnelle, mais aussi une plongée dans le monde artistique italien (mais pas que) de l’époque.

 

Nos cœurs déracinés – Marie Drucker

APRES LE 7 OCTOBRE

Paul Klee – légende des marais. pourquoi Klee? Exposition Art Dégénéré

J’ai écouté Marie Drucker sur FranceInter : « il y a des millions de manières de se sentir juif ou de ne pas se sentir particulièrement juif » et j’ai eu envie de lire Nos cœurs déracinés.

«Être juif, c’est se confronter à la vastitude des possibilités d’être. Cela peut être affaire de religion, de croyance, de foi, d’appartenance, de non-appartenance, de mysticisme, de culture. On n’est ni croyant ni pratiquant, mais à la question : vous êtes juif ? on se doit de répondre « oui » sans conditions. Car, plus que toute autre, notre identité est aussi faite de nos morts.»

Percutée par le 7 octobre, Marie Drucker explore ses racines, comme le suggère le titre des « coeurs déracinés »

« Exclusivement guidée par ma liberté que je crains à tout moment de perdre, je refuse d’être estampillée et réduite à cette seule part de mon identité.

Alors pourquoi m’attaquer à ce sujet hautement inflammable ?

Parce que aujourd’hui, c’est différent. Depuis le 7 octobre 2023, c’est différent. Je ressens le besoin impérieux d’explorer l’inexploré – je viens de ces familles où l’inconnu n’est pas l’avenir mais le passé, le saut dans le vide n’est pas demain mais hier. »

J’ai beaucoup aimé l’évocation de ses grands-parents qui

« avaient un amour immodéré pour la France, pour ses valeurs, et un attachement viscéral à la laïcité »

Venus d’Europe de l’Est, Pologne ou Roumanie. Attachement à la langue allemande, celle de Zweig. L’étoile jaune encadrée. Evocation de l’antisémitisme en Pologne qui a poussé à l’exil sa famille paternelle. Vie cachée pendant la guerre.

Drancy, le Dr Drucker, le grand père,  est médecin du camp « Abraham Drucker s’est bien comporté » selon Serge Klarsfeld. Installation du cabinet médical en Normandie.

« n’est-ce pas cette condition extraterritoriale, sans contrainte de frontières, qui a donné le meilleur du
judaïsme et tant apporté à l’Europe et au monde ? Puisque les Juifs ont, de tous temps ou presque, été
détachés de la question territoriale, la préoccupation majeure était alors la circulation des idées. Le vrai
territoire est celui de l’échange oral, qui fonderait notre identité malgré nous »

La suite est une réflexion sur l’identité juive, les rapports avec le sionisme : indifférence du côté paternel, ou adhésion au sionisme pour le côté maternel. Confiance dans l’Europe, rempart contre l’oubli. Maternité.

Et pour terminer ce crédo :

« je crois aux sciences humaines, à la littérature, au cinéma comme valeurs refuges et échappatoires. malheureusement c’est vers la télévision et les réseaux sociaux que nous nous tournons par paresse… »

Crédo désabusé de l’ancienne journaliste après le 11 septembre et le 7 octobre quand l’actualité est traitée par les chaines d’information continue 24 h/24  et les téléspectateurs voraces d’images, de son, de violence. Sans parler des réseaux sociaux.

J’ai aimé cette voix lucide qui parle de notre monde.

Ballade pour Georg Henig – Viktor Paskov

LE PRINTEMPS DES ARTISTES 2025

Initié par La Boucheaoreille

 

LIRE POUR LA BULGARIE

C’est un très joli roman, très tendre, très délicat sur le thème de la musique, du travail du luthier, de l’amour du travail bien fait et de l’amitié.

Le narrateur, au début du roman, est un garçonnet qui a besoin d’un petit violon – un huitième. Son père, musicien à l’Opérette de Sofia,   le conduit dans l’atelier du vieux luthier tchèque. Le vieil homme et l’enfant sympathisent. Gueorgui, Georg – en Bulgare, fait figure de grand père pour l’enfant. Il insuffle toute sa confiance dans le « roi Viktor » qui deviendra sûrement un virtuose.

L’action se déroule dans Sofia des années 50. La maison des parents de Viktor a connu des jours meilleurs. Elégante villa Sécession, elle est devenue une maison close, elle héberge des familles déclassées où jalousie et alcoolisme entrainent des violences récurrentes. La mère de Viktor, d’origine bourgeoise est particulièrement amère . Elle rêve de meubler son intérieur d’un buffet.

Menuiserie et lutherie nécessitent le travail du bois et les outils du luthier pourront être utilisés. Le bois que le vieil artisan garde pour des violons à venir peut aussi servir. En cachette, Marin, le père vient dans la cave qui sert d’atelier  pour fabriquer le buffet. Marin met tous son cœur pour  son chef d’œuvre. buffet luxueux qui s’avère aussi musical :

 

Des voix cristallines s’écoulaient de la petite pharmacie, douces comme un baume. Les basses grondaient de la penderie, assombries et feutrées. Des thèmes et des motifs pour flûte se déroulaient du placard de gauche, comme des saucisses liées les unes aux autres. Du placard de droite parvenait le tintement triomphant des casseroles et des poêles, semblable à celui des cymbales dans les Danses polovtsiennes de Borodine : boum-ta ta, boum-ta ta ; le petit bar déversait les accords cristallins d’une harpe avec une douceur liquoreuse ; dans le tiroir, cuillères et fourchettes s’entrechoquaient énergiquement, comme des castagnettes dans un capriccio espagnol. Le buffet déversait une orgie musicale, il grondait, rugissait, tonnait, débordait ! Le quartier écoutait, frappé de stupeur, tandis que mes parents valsaient. »

Viktor ne fera pas carrière comme violoniste – plus tard il sera écrivain – mais l’amitié avec le « grand-père » perdure. Depuis longtemps, Gueorgui n’a plus de client.  Ses élèves, Frantisek et Vanda, ont pris sa place. Ils convoitent ses outils précieux. Bojenka, sa femme est décédée. Georg végète dans la cave, terrorisé par ses terribles voisins et leur chien. Seules les ombres viennent lui rendre visite. Quand Marin et Viktor viennent le visiter, Georg est presque mort d’inanition.

Comme s’il était le véritable grand-père, ils le rendent à la vie.

Alors que tous complotent, voisins, élèves et services sociaux, pour l’expulser, Georg se consacrera à son dernier chef-d’œuvre : un violon pour Dieu….

Ce court roman, si poétique, a été primé en Bulgarie et même à Bordeaux. Prix mérité! Une pépite.

Judéobsession – Guillaume Erner

APRES LE 7 OCTOBRE

Chagall : le rabbin, la prise (exposition art dégénéré)

« Ce qui s’est passé, c’est qu’à un moment donné, tout le monde, ou presque, a été frappé de « judéobsession », mais pas la même que la mienne. Tout le monde ou presque s’est mis à parler des Juifs, sur les réseaux sociaux, dans les débats télévisés, sans compter les couvertures de magazines ou les unes des journaux qui leur ont été obligeamment consacrées. Alors, j’ai pris peur et j’ai décidé d’écrire. »

Depuis le 7 Octobre, je collectionne les ouvrages s’y rapportant de près ou de loin, et la liste s’allonge. Suis-je moi aussi atteinte de « judéobsession« ?

A la lecture du livre de Guillaume Erner, je me rends compte du sens double de cette expression « judéobsession ». La première concerne les Juifs, qui sont obsédés par les Juifs. Guillaume Erner se l’applique à lui-même, et se raconte. Ce qui donne une autobiographie savoureuse. Il se présente ainsi

 » 100 % ashkénazes, 100 % de gauche, 100 % dans la fripe, on dit schmates en yiddish »

Et quand il se définit « de gauche » c’est vraiment à gauche, et je rigole parce que j’en connais tant:

la réunion du Parti, c’était Yom au ProtocoleKippour sans le jeûne.

Plein d’humour, de sympathie….

La « judéobsession » ne frappe pas seulement les juifs, elle atteint aussi les goys, et là, elle rencontre les antisémites et c’est beaucoup moins drôle. Ceux qui voient des juifs partout, des complots. Guillaume Erner passe en revue les diverses versions de l’antisémitisme, du Moyen Age à nos jours, des expulsions des Juifs de France et d’Angleterre, au Protocole de Sion en passant par l’Affaire Dreyfus. 

Les versions les plus modernes de la Rumeur d’Orléans aux négationnistes ont pris un coup de jeune avec Dieudonné et les « humoristes » :

« Les pamphlétaires antisémites de jadis sont devenus rares ; ils ont été remplacés par des « humoristes »,
le premier d’entre eux s’appelle Dieudonné. »

« Édouard Drumont, l’antisémite notoire et auteur de La France juive, devait se réincarner, il ferait
probablement du stand-up. »

Dernier avatar de l’antisémitisme, l’antisionisme.

 » C’est parce que le mot « Juif » était trop
péjoratif qu’on a inventé l’Israélite ; maintenant, c’est parce que le mot « Juif » est trop présentable qu’on
parle des sionistes. »

Guillaume Erner analyse les nouvelles versions de l’antisémitisme, antisémitisme venant des musulmans, propalestiniens mais aussi de la gauche et même des verts comme Malm. Version sophistiquée : »normcore »

 Issu du milieu de la mode, il combine « normal » et « hardcore », décrivant un style
vestimentaire si banal qu’il en devient odieux.

Mais pourquoi diable les Juifs sont-ils donc devenus « normcore ?»

A la pointe de l’anticolonialisme, de l’antiracisme, pour certains « racisés », les sionistes seraient plus blancs que blancs, représentants ultimes du colonialisme. Moi qui croyais que les Juifs, minoritaires, seraient du côté des minorités…

Judéobsession est une sérieuse remise à jour de mes anciennes certitudes ébranlées depuis le 8 Octobre. Analyse poussée parfois un peu désordonnée, qui passe de la théorie à l’anecdote. Et tant mieux, parce qu’on ne s’ennuie pas ;  j’ai ri aux éclats dans le récit inénarrable de l’arrivée du camion des Loubavitch au milieu d’une manif des Gilets Jaunes.

Vif, bien écrit et intéressant.

Le Piège de l’Ours – Frédéric Somon

MASSE CRITIQUE DE BABELIO (MAUVAIS GENRE)

Merci à Babélio et à l’éditeur La collection noire pour l’envoi de ce livre. 

Je suis toujours à l’affut de polars et de nouveaux détectives, même si la compétition avec mes préférés Montalbano, Brunetti et Erlendur met la barre très haute.

Le Piège de l’ours se déroule dans les environs de Lyon, dans un village du Beaujolais où les gendarmes Dominique Deschamps et Stéphanie sont appelés pour un crime particulièrement sanglant : une ukrainienne et son bébé sont retrouvés sauvagement poignardés. Ce double meurtre est suivi de cambriolage, deux hommes sont carbonisés à bord de leur voiture dans les environs immédiats. Sans parler des autopsies….Bien Gore. 

L’enquête enchaîne les clichés. Le légiste est bizarre (il faut être bizarre pour aimer les autopsies), le jeune juge d’instruction veut se faire mousser, la hiérarchie ne veut pas de vague. Stéphanie est une geek, et même une hackeuse…l’informatique fera des miracles.

Rien de bien original, ni de bien passionnant. On se croirait dans une série de France3 « meurtre à…« .

Pourtant cela fonctionne bien. Lecture facile et distrayante.

Parfaite pour un Créteil Université/Balard (1h08 de métro) et aller/retour (2h16) Terminé à la maison pour avoir le fin mot de l’histoire.