« de l’autre côté de la rue, ce qui la passionnait, c’était le Bonheur des Dames, dont elle apercevait les vitrines, par la porte ouverte. Le ciel demeurait voilé, une douceur de pluie attiédissait l’air, malgré la saison ; et, dans ce jour blanc, où il y avait comme une poussière diffuse de soleil, le grand magasin s’animait, en pleine vente. Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »
Le personnage principal est bien sûr le magasin qui grandit au dépend des commerces du quartier, gonfle, respire, séduit….
Deux figures traversent le roman : Octave Mouret qui était le commis du magasin et qui a épousé Madame Hardouin, la veuve du propriétaire dans Pot-Bouille. Déjà, dans ce roman, il avait pour projet d’agrandir Au Bonheur des Dames, d’acheter la boutique voisine. Au début de Au Bonheur des Dames, ce n’est plus une boutique mais un bazar et le simple commis est devenu un capitaine d’industrie qui risque tous ses bénéfice pour faire grossir l’affaire.
« Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à
coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse ! »
Denise débarque de Valognes, à peine vingt ans mais mûrie par la responsabilité de l’orpheline sur ses deux jeunes frères. Son oncle, Baudu possède une boutique en face du Bonheur des dames. Il ne peut l’embaucher mais sera une bonne référence. Les débuts de Denise comme vendeuse ne sont pas faciles. Moquées par ses collègues, il lui faut une volonté de fer pour tenir bon. Denise a du caractère. Elle saura imposer ses compétence et gravir la hiérarchie malgré jalousies et cabales. Elle ne se laissera jamais aller à se laisser entretenir. Quand à la morte saison, elle se retrouve renvoyée du magasin, elle trouve de l’aide chez les petits commerçants du quartier mais elle comprend qu’ils sont condamnés à court terme. Mouret lui donne une deuxième chance. Il est fasciné par la personnalité droite et irréductible de Denise….
Le lecteur aura droit à un véritable cours de commerce, ou de marketing. . On pourrait imaginer le dépérissement des commerces de Centre ville concurrencés par les grandes surface. Mouret a tout inventé, les promotions, les soldes, les évènements, la publicité. On voit émerger la société de consommation. Les femmes sont choyées pour les pousser à acheter plus. Du côté du personnel, la productivité est mesurée avec des primes à la clé, dortoirs et cantine sur place, vendeurs et vendeuses sont sur place, paternalisme et surveillance.
Rue de Choiseul, un immeuble bourgeois neuf de quatre étages, pierre de taille, escalier luxueux de faux marbre chauffé,
« …la maison est très bien, très bien….Mon cher vous allez voir…et habitée par des gens comme il faut! »
Le propriétaire de l’immeuble y loge, Monsieur Campardon architecte a loué la chambre du quatrième à Octave Mouret qui est apparenté à sa femme, une cousine de Plassans. Les Josserand sont moins à l’aise, caissier dans une cristallerie, ils ont deux filles à marier, et tiennent leur rang pour les marier comme il faut. Les Pichon sont de petits employés mais « d’une éducation parfaite ». Le concierge, M. Gourd veille à la bonne tenue de l’immeuble :
« Non, voyez-vous, monsieur, dans une maison qui se respecte, il ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces femmes qui travaillent. »
Pas de femmes et surtout pas d’ouvriers!
« Vas-y donc, pourris ta maison avec des ouvriers, loge du sale monde qui travaille !… Quand on a du peuple chez soi, monsieur, voilà ce qui vous pend au bout du nez »
Des ouvriers, il y en a deux, un menuisier qui ne peut même pas recevoir son épouse, domestique à ses jours de libertés puis une piqueuse de bottines, que M. Gourd a chassée pour cause de grossesse :
« Une maison comme la nôtre affichée par un ventre pareil ! car il l’affiche, monsieur ; oui, on le regarde, quand il entre ! »
Respectabilité est le grand mot d’ordre de cette maison de la rue Choiseul!
Sous les toits, accessibles par l’escalier de service, les chambres des bonnes. Parce que, même si on oublie de les présenter, de nombreux domestiques vivent ici. Adèle, Lisa, Clémence, Hyppolite, Rachel forment tout une société exploitées par les maîtres, bien vivante, au langage fleuri (plutôt ordurier) qui colporte les ragots et font circuler toutes sortes d’histoires. Dans le couloir des chambres de bonnes, certains messieurs très bien entretiennent une sexualité débridée, droit de cuissage des maîtres, ou initiation de leurs fils.
Pot-Bouille est une charge contre l’hypocrisie du mariage bourgeois : on se marie par intérêt, pour l’argent. On marie ses filles en menant une affaire d’argent. Evidemment ces couples ne sont pas heureux. Encore, les hommes vont voir ailleurs, maitresses entretenues, ou bonniches et cela ne tire pas à conséquence dans la morale de l’époque. Les frustrations des femmes sont plus exacerbées. Scènes de ménages violentes chez les Josserand ou adultères scandaleux.
Octave Mouret, le jeune commis de belle prestance a décidé d’arriver à une position sociale intéressante par les femmes. Il courtise ses patronnes et console les esseulées. Un premier scandale est évité de peu mais un second éclaboussera tout l’immeuble, largement amplifié par le chœur des bonnes. Etrangement (ou pas) il n’en pâtira pas : les hommes peuvent se le permettre!
« C’est plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans ;
parfaitement, monsieur Duveyrier en personne ! Quel toupet !… »
Sous le masque de la respectabilité toute cette société fermente, les couples se défont, la violence couve. L’histoire que conte Zola est addictive, je n’ai plus lâché le roman. Alors que je m’étais un peu ennuyée chez dans les salons des femmes du monde de La Curéeet dans ceux des courtisanes de Nana, cette société bourgeoise et des domestique est tout à fait vivante et distrayante. J’ai envie de connaître la suite et j’ai commencé Au Bonheur des Dames à peinePot-Bouilleterminé.
Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau de l’Assommoir. Nous l’avons quittée en apprentissage de fleuriste sous la garde de sa tante, très dégourdie, elle a déjà un protecteur plus âgé.
Nana, au début du roman, a une vingtaine d’années, est mère d’un petit garçon chez une nourrice. Actrice à succès au Théâtre des Variétés.
« La Blonde Vénus sera l’événement de l’année. On en parle depuis six mois. Ah! mon cher, une musique! un chien!… Bordenave, qui sait son affaire, a gardé ça pour l’Exposition.
Et Nana, l’étoile nouvelle, qui doit jouer Vénus, est-ce que tu la connais? Nana est une invention de Bordenave. Ça doit être du propre! »
Le roman s’ouvre au Théâtre des Variétés. Zola nous fait découvrir la scène, les loges, les répétitions, les acteurs, les coulisses, les éclairages. Les journalistes aussi, les auteurs, les jalousies et petits arrangements…Et parmi les spectateurs, les messieurs qui viennent dans les loges comme au bordel. D’ailleurs Bordenave, le directeur du théâtre nomme ainsi son théâtre.
« Paris était là, le Paris des lettres, de la finance et du plaisir, beaucoup de journalistes, quelques écrivains, des hommes de Bourse, plus de filles que de femmes honnêtes; monde singulièrement mêlé, fait de tous les génies, gâté par tous les vices, où la même fatigue et la même fièvre passaient sur les visages. »
Nana est une piètre actrice
« Jamais on n’avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue. »
Et pourtant elle a un succès fou :
« cette grosse fille qui se tapait sur les cuisses, qui gloussait comme une poule, dégageait autour d’elle une odeur de vie, une toute-puissance de femme, dont le public se grisait. »
Plus qu’une actrice, Nana est une courtisane qu’hommes d’affaires comme le banquier Steiner, aristocrates comme le Comte Muffat ou Le Comte de Vandeuvres, et bien d’autres, sont prêts à se ruiner pour elle. Sa fidèle bonne Zoé place tous les prétendants dans des pièces différentes pour qu’ils ne se croisent pas, c’en est cocasse. Il y a peu de sentiments, de l’intérêt. Et pourtant, même dans ses plus grands succès Nana est à cours d’argent pour payer les extravagantes dépenses. Elle est souvent à la recherche d’expédients
Elle tombe amoureuse d’un comédien qui la traite très mal. Un jeune homme, presque un adolescent réussi à l’émouvoir ; il consentira à tout pour garder ses faveurs. Ses plus fidèles amitiés seront féminines, sa bonne Zoé prête à tous les artifices, Satin, une rouleuse du boulevard qu’elle a retrouvée dans la dèche lui sert de compagne.
Difficile d’avoir de l’empathie pour cette fille, souvent superficielle, capricieuse, toujours intéressée, qui dévore des fortunes sans aucun scrupule et n’est même pas affectée par les tragédies dont elle est la cause.
Pourtant on sent surtout la rage de la petite fille de l’Assommoir qui n’oublie jamais d’où elle vient et qui venge les humiliations, les privations qu’elle a connues. Elle prend sa revanche dans son hôtel rue de Villiers. Et pourquoi devrait-on la juger? Ce sont les hommes qui sont les cochons et qui se pressent auprès d’elle.
« Nom de Dieu! ce n’est pas juste! La société est mal faite. On tombe sur les femmes, quand ce sont les hommes qui exigent des choses… Tiens! je puis te dire ça, maintenant: lorsque j’allais avec eux, n’est-ce pas? eh bien! ça ne me faisait pas plaisir, mais pas plaisir du tout. Ça m’embêtait, parole d’honneur!… »
Dans le monde des Rougon-Macquart, cet épisode entraine le lecteur dans le demi-monde et le grand monde qui se mêlent. Nous découvrons donc le théâtre, les restaurants à la mode, les courses et les paris, les soirées brillantes…mais la rue n’est pas loin, ni les rafles de la police qui ramasse les prostituées, les encarte et les emprisonne.
Sarah Bernhardt Clairin 1876
J’ai, présente à l’esprit, la merveilleuse Exposition Sarah Bernhardt au Petit Palais. Sarah Bernhard a vécu dans ce monde, encartée à la police, protégée du Duc de Morny. Mais, elle était bourrée de talents et a su rapidement s’élever au-dessus de sa condition.
Plus que les intrigues embrouillées ou les histoires sentimentales, j’ai apprécié la description de la vie mondaine et les analyses sociétales de Zola.
Lu d’un trait, en une chaude après midi, 186 pages.
Polina raconte son combat et son procès contre l’administration pour récupérer son prénom russe, francisé en Pauline à sa naturalisation française demandée par ses parents alors qu’elle était mineure. Elle est née en URSS, nommée Polina, utilise ce prénom et se sent niée en ne pouvant pas le porter sur ses papiers officiels. Pourtant, dans sa famille, du côté maternel, juif, tous portent un double prénom : Rita s’appelait Rivka, Issaï , Isaac, Grisha, Hirsch « Pour ne pas nous gâcher la vie »
Elle raconte les allers-retours entre Moscou, où résident ses grands-parents et Saint Etienne où elle vit pendant l’année scolaire. Arrivée en France très jeune, elle doit affronter l’école alors qu’elle ne maîtrise pas le français. Adolescente, elle se définit comme Russe, se voit en patriote russe mais n’envisage pas de retourner définitivement dans sa ville natale.
Histoire d’exil, d’apprentissage, de recherche d’identité, de double culture… à hauteur de petite fille, puis d’adolescente. Touchante.
Histoire de langue apprise, de langue interdite (en Russie)
Une Page d’Amourse déroule àPassyentre la Rue Vineuse, la Rue de Passy, la Rue Raynouard et le Passage des eaux un quartier que je connais de mon enfance. Un quartier alors plein de jardins secrets qui s’est urbanisé au début du XXème siècle mais dont on peut encore deviner le charme en visitant la maison de Balzac. Des fenêtres de l’appartement d’Hélène et sa filles, la vue est magnifique sur la Seine, les toits et les monuments de Paris. Zola se fait un plaisir de la décrire à toutes les heures du jour.
Le roman met en scène la bourgeoisie aisée de Passy : Hélène Granjean, veuve, Henri Deberle, médecin réputé, sa femme Juliette, mondaine, superficielle et toute une société d’amies des Deberle. Un prêtre et son frère sont les convives des mardis d’Hélène. Rosalie est la bonne d’Hélène, son bon ami le soldat Zéphyrin. Chez les Deberle, on reçoit dans le jardin d’hiver ou dans sous les ormes du joli jardin clos, on organise des fêtes, un bal costumé d’enfants est particulièrement brillant. Juliette passe l’été à Deauville, à la mode!
« Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une émotion de bon goût. Donner des fleurs aux églises, avoir de petites affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir en toilette à l’église, où elle affectait d’accorder une protection mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières, d’autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions prenaient le goût du fruit défendu. »
Nous sommes très loin de la critique sociale ou des spéculations financières dans ce milieu très à l’aise qui fait la charité à la mendiante Madame Fétu en glissant des pièces blanches. Seule évocation historique : la Question d’Orient qui anime les conversations à la mode.
Il faut tout le talent de Zola pour que je poursuive plus de 400 pages alors que les romans d’amour ne me passionne pas plus que cela. Quelle gourde cette Hélène! Elle perd son mari à leur arrivée à Paris et reste cloitrée dans son appartement douillet sans même chercher à visiter la ville. La vue de la colline de Chaillot lui suffit! Seule sortie : les bonnes œuvres du curé Jouve.
Mariée sans amour, Hélène se consacre uniquement à Jeanne, 12 ans, sa fille de santé fragile qui ne va pas à l’école, ne fréquente pas d’enfants de son âge, sort très peu. Jeanne à la figure de petite chèvre n’est pas avantagée par Zola. A la suite d’une crise de convulsions particulièrement impressionnantes, Hélène va chercher le Docteur Deberle. Elle tombe amoureuse, croit vivre une passion platonique puisque le Docteur est marié et que sa femme lui témoigne confiance et amitié. Ces émois improbables et chastes me semblent passablement ennuyeux. Mais voici que par désœuvrement Juliette prend un amant. Hélène conçoit d’abord une machination machiavélique puis cède aux ardeurs charnelles dans les bras du Docteur.
Dire qu’elle s’était crue heureuse d’aller ainsi trente années devant elle, le coeur muet, n’ayant, pour combler le vide de son être, que son orgueil de femme honnête! Ah! quelle duperie, cette rigidité, ce scrupule du juste qui l’enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes! Non, non, c’était assez, elle voulait vivre!
La tragédie de la jalousie viendra de Jeanne (et non de Juliette cocufiée). La fillette ne supporte pas d’être délaissée par sa mère et sa santé se dégradera. jusqu’à en succomber. Remords de la mère qui renoncera à l’objet de sa passion et se mariera avec le très sage frère du curé.
Alors que j’ai senti la vie animer les femmes du peuple, les vendeuses des Halles, les blanchisseuses, ou les demi-mondaines, ces bourgeoises sont bien fades. En revanche Zola sait illustrer cette histoire mièvre de décors intéressants.
« J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C’est la morale en action, simplement. »
Le titre est tout un programme. Dans la préface, ci-dessus, Zolas’explique. Il n’y aura pas de surprise, le dénouement est contenu dans ce mot l’« Assommoir« .Le lecteur doit s’attendre à un Zola très noir : âmes sensibles s’abstenir, rien ne sera épargné dans la déchéance de Gervaise et de Coupeau.
Contrairement aux opus précédents datés très précisément et dont l’action se déroulait en une courte période, L’Assommoirs’étale sur une vingtaine d’années.
Au début, Gervaise, 22 ans, est la fille d‘Antoine Macquart et, la sœur de Lisa, la belle charcutière du Ventre de Paris. Elle a quitté Plassans avec Lantier et leurs deux enfants. Le roman s’ouvre sur la désertion de Lantier et une terrible bataille au lavoir entre Gervaise et Virginie, la sœur de la nouvelle maîtresse de Lantier. Morceau d’anthologie entre ces deux lavandières qui se frappent avec le battoir. Gervaise est courageuse, blanchisseuse, excellente ouvrière, jolie ; elle refait sa vie avec un ouvrier zingueur, Coupeau. Le ménage vit dans une relative opulence entouré de famille, d’amis et voisins très proches. L’un d’eux Gajet, un forgeron, avance le financement de la boutique de Gervaise.
« Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; »
L’Assommoir se déroule entre la Goutte d’Or et la Porte Saint Denis dans le milieu ouvrier. L’art de Zola est de faire vivre ces différents ouvriers en décrivant les ouvriers au travail : le lavoir et le repassage des blanchisseuses (tri du linge, repassage fin de chemises d’hommes, de bonnets…On voit Coupeau à l’ouvrage de zingueur sur le toit, et l’accident qui va changer la fortune du ménage. Frappante description de la fabrique de boulons, duel des forgerons au marteau pour fabriquer une pièce à la main alors que les machines commencent à remplacer le travail artisanal, et la paie des boulonniers diminue.
« Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants s’allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. »
Cependant, ce roman est loin d’être un catalogue des métiers : chaque personnage a une personnalité complexe qui évolue avec le temps. Gervaise, même abandonnée avec deux enfants par Lantier est une battante qui ne se laisse pas décourager, elle a de l’énergie et du charme, un bon métier et toutes les chances de réussir un nouveau départ avec Coupeau. Autour de Coupeau gravitent sa famille, sa mère, ses soeurs et cousins. Tout ce monde se fréquente, se jalouse, se retrouve pour des ripailles réjouissantes.
Avant de boire, on mange, et on mange la boutique!
« Lorsqu’on a un homme qui boit tout, n’est-ce pas ? c’est pain bénit de ne pas laisser la maison s’en aller en
liquides et, de se garnir d’abord l’estomac. Puisque l’argent filait quand même, autant valait-il faire gagner au boucher qu’au marchand de vin. »
Autant les beuveries dans les estaminets, à l’Assommoir sont déprimantes, autant les grandes tablées à l’occasion de la fête de Gervaise ou de la communion de Nana sont réjouissantes. Zola nous décrit les emplettes, les préparatifs, les plats qui se succèdent. Toute la famille est conviée, les ouvrières, les voisins, et à la fin tout le quartier profite des réjouissances. Une visite au Louvre des convives est tout à fait comique.
C’est aussi le roman des amitiés, fraternités d’atelier, de bistro, la familiarité de Copeau et de Lantier s’explique par cette convivialité. Entre femmes aussi, on s’entraide, on s’amuse. Evidemment, jalousie, ragots sont aussi de mise quand la bonne fortune de Gervaise a tourné et quand la misère s’installe.
Nana, adolescente, voit ses parents sombrer:
« C’est que, dans le ménage des Coupeau, le vitriol de l’Assommoir commençait à faire aussi son ravage
[…] quand un père se soûle comme le sien se soûlait, ce n’est pas un père, c’est une sale bête dont on voudrait bien être débarrassé.
[…] des heures et sortant de là avec les yeux hors de la tête. Lorsque Nana, en passant devant l’Assommoir, apercevait sa mère au fond, le nez dans la goutte, avachie au milieu des engueulades des hommes, elle était prise d’une colère bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une autre friandise, ne comprend pas la boisson. »
Viendra finalement la déchéance. Conséquences ultimes de l’alcoolisme, la folie et la clochardisation.
Je croyais lire un roman très sombre. La fin, certes, est noire, mais avant quelle vie!
Eugène Rougon est un personnage-clé dans la série des Rougon-Macquartquoique qu’il n’apparaisse qu’en filigrane dans les précédents récits : fils de Pierre Rougon qui l’a envoyé faire son Droit à Paris, il est devenu un des artisans du coup d’Etat du 2 décembre et il a téléguidé la première conquête de Plassans par son père, en 1851 dans le premier tome : La Fortune des Rougon en lui donnant des conseils avisés par lettres. Il a aussi aiguillé son frère Aristide, dans La Curée, en le plaçant comme voyer sur la spéculation immobilière. Dans La Conquête de Plassans il a tiré les ficelles de la manipulation électorale avec une correspondance avec sa mère.
« Poizat parlait amèrement de tout ce que Rougon et lui avaient fait pour l’Empire, de 1848 à 1851, lorsqu’ils crevaient la faim, chez madame Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de Paris, pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur peau vingt fois. N’était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 décembre, s’était emparé du Palais-Bourbon, à la tête d’un régiment de ligne ? »
Il a fallu attendre le tome 6 pour faire plus ample connaissance avec ce personnage considérable, Ministre, Président du Conseil, bras droit de l’Empereur. Personnage plutôt antipathique, c’est un homme de pouvoir dont toute la personnalité est concentrée dans cet unique but, conserver la faveur de l’Empereur, les honneurs et intriguer pour placer comme des pions ses fidèles supporters. Homme politique comme un chef de bande!
« Un prétendant n’était qu’un nom. Il fallait une bande pour faire un gouvernement. Vingt gaillards qui ont de gros appétits sont plus forts qu’un principe ; et quand ils peuvent mettre avec eux le prétexte d’un principe, ils deviennent invincibles. Lui, battait le pavé, allait dans les journaux, où il fumait des cigares, en minant sourdement M. de Marsy… »
Parmi ses partisans, ses obligés, certains originaires de Plassans comme le couple de Charbonnel qui comptent sur Rougon pour gagner un procès qui leur rendra un héritage, d’autres cherchent à placer fils (non bachelier), jeune fille à marier sans dot à doter, d’aucun cherchent un ministère, ou un bureau de tabac….La politique décrite par Zola ressemble à des intrigues sans fin pour placer ses pions dans l’administration. Le pouvoir se mesurant à l’aune des pistons.
Rougon, dans son salon, réunit ses courtisans plus ou moins dévoués. Une personnalité brille et se détache du lot : la belle Clorinde, aventurière ou comtesse italienne? brillante, originale, jouant de sa séduction pour régner. Elle défie Rougon qui la préfère associée, mariée à un de ses fidèles. A vrai dire, les manœuvres, les séductions, les chantages, les prébendes ont vite fait de m’ennuyer. Mesquineries, coups tordus donnent une idée médiocre de la politique. La « bande » pourra-t-elle ramener aux affaires Rougon qui a démissionné et semble s’en désintéresser? Ces manœuvres sont compliquées et me fatiguent.
En revanche, une autre lecture de la saga des Rougon-Macquart est autrement passionnante : c’est la lecture historique. Zola brosse des tableaux instructifs : une séance à la Chambre, les fêtes organisées en l’honneur du le baptême de l’héritier impérial (14 juin 1856), un week-end à Compiègne, dîner et chasse à courre, l’inauguration d’un tunnel ferroviaire Niort….L’attentat à l’Opéra Garnier (14 janvier 1858) est l’occasion d’un tournant dans la politique : Rougon revient aux affaires, ministre de l’Intérieur, il renforce la répression, exile d’ancien républicains au bagne, exerce son autorité avec une sévérité maximale.
« venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion hors de l’Empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire »
Cependant, en 1860 avec le « grand acte du 24 novembre » des décrets assouplissent la politique répressive , introduisent une libéralisation de la Presse et Rougon justifie cette nouvelle politique en se contredisant sans vergogne :
« Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité ; interrogez les
hommes d’ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois d’exception dont on nous fait un si grand crime. »
Malgré les longueurs dans l’action, ces tableaux pittoresques sont une illustration parfaite de l’Histoire du Second Empire et je suis ravie de m’instruire !
« Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d’État a réussi ici, parce que la ville est
conservatrice. Mais, avant tout, elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de l’Empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l’a pas écoutée, elle s’est fâchée, elle est passée à l’opposition. Oui, monsieur l’abbé, à l’opposition. »
Suite à La Fortune des Rougon, la Conquête de Plassans, met en scène les intrigues menées en vue des élections prochaines. Félicité Rougon, comme dans le premier volume, est à la manœuvre, guidée de Paris par son fils Eugène, le ministre. J’avais deviné, en lisant le titre, que cette conquête serait politique mais je n’aurais jamais imaginé le déroulement de l’intrigue.
Marthe et François Mouret mènent une vie tranquille de rentiers dans une agréable maison de ville agrémentée d’un joli jardin. Marthe est la fille de Félicité Rougon tandis que Mouret est apparenté à Macquart. Ils ont deux fils et une fille Désirée, un peu simplette mais si gentille. Mouret s’amuse à surveiller les deux clans, celui de la Préfecture, donc bonapartiste et celui des Rastoil, légitimistes, opposants politiques, ils ne se fréquentent pas mais leurs jardins sont mitoyens au sien.
Pour être agréable à l’abbé Bourette, un brave homme, Mouret accepte de louer une chambre à un ecclésiastique arrivant en ville : l’abbé Faujas
« C’était un homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux[…]. La haute figure noire du prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la chaux »
Ce rude personnage est mystérieux vient de Besançon. Par quel mystère est-il arrivé à Plassans? Avec sa soutane élimée, son allure suspecte, il éveille la curiosité de Mouret et de sa femme qui se livrent sans tirer aucun renseignement.
« Moi, je te l’ai dit, ce qui me contrarie avec ces diables de curés, c’est qu’on ne sait jamais ce qu’ils pensent ni ce qu’ils font. À part cela, il y a souvent des hommes très honorables parmi eux. »
[…]
Puis, il eut quelque honte. Il était d’esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré ; il avait surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la province. »
L’étonnement est à son comble quand Félicité Rougon convie le nouveau venu à une de ses soirées qui réunit tout le gratin de Plassans.
« Son salon était sa grande gloire ; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu’elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l’Empire. »
La présentation de l’abbé Faujas n’est pas une réussite, l’hostilité d’un autre prélat, l’abbé Fénil, et les soupçons des notables lui valent le rejet de la bonne société.
« L’impression fut défavorable : il était trop grand, trop carré des épaules ; il avait la face dure, les mains trop grosses »
Faujasconforte sa place chez les Mouret. Mouret n’est pas dévot mais il se porte garant de son locataire et passe d’agréables soirées à jouer au piquet avec Madame Faujas, la mère du curé. Sans s’avancer personnellement, il suggère à Marthe une œuvre charitable : une institution pour les jeunes filles. Marthe, dont la seule occupation était le raccommodage et la seule compagnie, celle de Désirée sa fille un peu demeurée, se dévoue corps et âme à cette bonne œuvre. Avec les conseils de sa mère Félicité, elle fonde un comité réunissant toutes les femmes charitables. A la quarantaine, Marthe trouve une nouvelle jeunesse : une nouvelle inspiration. Alors que les Mouret n’étaient pas pratiquants, Marthe devient une véritable bigote. Elle est fascinée par l’abbé qui joue avec elle un jeu pervers, refusant de devenir son confesseur mais l’encourageant dans ses dévotions les plus extrêmes.
L’abbé Faujasprofite de la fondation de l’institution des jeunes filles pour faire venir les Trouche, sa soeur et son mari, comme comptable. Ils s’installent chez les Moureten véritable parasites.
Sur la familleRougon, plane l’ombre de la folie de la grand-mère Adélaïde, internée aux Tulettes. La folie guette-t-elle Marthe avec ses crises mystiques ou Mouret, incapable de résister à l’emprise de Faujas et de sa famille qui se cloître dans son bureau et abandonne son rôle de chef de famille. Au risque de spoiler, je préfère arrêter ici et vous laisser découvrir le véritable rôle de Faujas « piloté depuis Paris » afin de gagner les élections.
Je me suis laissé embarquer par ce roman, un véritable feuilleton avec des rebondissements, de nombreux personnages, des situations tragiques, d’autres comiques. Si tout est du même style, je me vois bien poursuivre la lecture des 20 volumes de la série!
Tome 5 – La Faute de l’Abbé Mouret
« Plus tard, après son ordination, le jeune prêtre était venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l’espoir de réaliser son rêve d’anéantissement humain. Au milieu de cette misère, sur ce sol stérile, il pourrait se boucher les oreilles aux bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints.
[…]
En entrant dans les ordres, ayant perdu son père et sa mère le même jour, à la suite d’un drame dont il ignorait encore les épouvantes, il avait laissé à un frère aîné toute la fortune. Il ne tenait plus au monde que par sa sœur. Il s’était chargé d’elle, pris d’une sorte de tendresse religieuse pour sa tête faible. La chère innocente était si puérile, si petite fille, qu’elle lui apparaissait avec la pureté de ces pauvres d’esprit, auxquels l’Évangile accorde le royaume des cieux. »
J’ai retrouvé avec plaisir Serge, le fils de Marthe et de François Mouret – les protagonistes de la Conquête de Plassans.A la sortie du séminaire, l’Abbé Mouret a choisi une paroisse de campagne, il est accompagné de Désirée qui est entourée de toute une basse-cour. Sur le presbytère règnent une terrible bonne, la Teuse, et le Frère Archangias imprime une discipline brutale et un catholicisme rigoriste et primitif ; ce dernier ne tient pas en haute considération des paroissiens:
« y a quinze ans que je suis ici, et je n’ai pas encore pu faire un chrétien. Dès qu’ils sortent de mes mains, bonsoir ! Ils sont tout à la terre, à leurs vignes, à leurs oliviers. Pas un qui mette le pied à l’église. Des brutes qui se battent avec leurs champs de cailloux »
[…] Voyez-vous, ces Artaud, c’est comme ces ronces qui mangent les rocs, ici. Il a suffi d’une souche pour que le pays fût empoisonné. Ça se cramponne, ça se multiplie, ça vit quand même. Il faudra le feu du ciel, comme à Gomorrhe, pour nettoyer ça. »
L’Abbé Mouret se consacre à la Vierge dont la figure maternelle est une consolation. J’ai lu en diagonale les pages consacrée à cette adoration, pas vraiment ma tasse de thé, en espérant que la Saga des Rougon-Macquart m’offrirait les rebondissements des opus précédents.
Au cours de sa tournée de médecin, son oncle Le Docteur Pascal – rencontré dans La Fortune des Rougon lui fait rencontrer Le Philosophe un octogénaire nourri de Voltaire et de Rousseau, anticlérical, solitaire dans sa campagne qui a recueilli Albine, 16 ans, une jeune fille sauvage et ravissante. Dès cette rencontre, il n’est pas difficile de deviner quelle sera « la Faute de l’abbé Mouret » le jeune abbé va tomber amoureux! Aucun doute là-dessus. D’ailleurs, il cache sa visite à la terrible Teuse et au Frère Archangias qui la devine
« toute sa haine de la femme parut. Il ébranla la table d’un coup de poing, il cria ses injures accoutumées : – Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable ; elles le puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout… C’est ce qui ensorcelle les imbéciles. »
Nous retrouvons ici la faiblesse des Rougon-Macquart, la folie héréditaire qui a conduit Adelaïde et François aux Tulettes et Marthe à ses hallucinations mystiques Troublé par la vision de la jeune fille il implore la Vierge de l’aider à rester chaste
Marie, Vierge adorable, que n’ai-je cinq ans, que ne suis-je resté l’enfant qui collait ses lèvres sur vos images !
Oui, je nie la vie, je dis que la mort de l’espèce est préférable à l’abomination continue qui la propage.
Le délire et la fièvre le gagnent.
Le Docteur Pascal le le confie à Albine capable de lui redonner la raison. Il l’emmène au Paradou château abandonné niché dans un parc luxuriant enfermé de hauts murs.
La deuxième partie du livre se déroule au Paradou. Albine offre à Serge une véritable renaissance. Il a oublié tout souvenir, se retrouve comme un enfant aux mains de la jeune fille. Il va réapprendre la vie dans une totale innocence. Sa convalescence est racontée dans les moindres détails et c’est la nature, les arbres, les fleurs les bêtes sauvages qui accompagneront les deux jeunes en parfaite innocence. Paradou/Paradis, les deux Adam et Eve, nus, ignorants du sexe et du monde extérieur vont vivre dans le parc enchanté…Albine cherche un arbre magique, on a vaguement conscience que cet arbre provoquera la Chute, on attend la tentation, et le dénouement.
Les énumérations botaniques m’ont fait penser aux descriptions des légumes et victuailles du Ventre de Paris que j’avais beaucoup appréciées. Mais ce Paradou est trop mièvre, trop invraisemblable pour être convaincant. Je commence à imaginer les fleurs, puis je me lasse. D’ailleurs, comment trouver des jacinthes et des roses fleuries en même temps? je vous épargne les variétés horticoles….Zola écrit très bien la truculence, moins bien l’idylle et l’innocence. Exercice périlleux et vaguement ennuyeux!
Le Frère Archangias mettra fin à leur idylle.
On imagine la troisième partie du livre….remords et dévotion, retour du délire…
la déception ne m’empêche pas de télécharger la suite!
« Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres ? »
Le marché aux poissons Joachim Beuckelaer
Le Ventre de Paris : ce sont les Halles, nouvellement construites (1853 à 1874) que découvre Florent après 8 ans d’absence
« Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l’ombre, sortir du rêve, où il les avait vues, allongeant à l’infini leurs palais à jour. Elles se solidifiaient, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques ; et, quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu’elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d’un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte… »
Dans ce ventre de Paris convergent toutes les nourritures : légumes et fruits, marée et viandes, volailles, charcuterie, fromages et même fleurs. Le roman commence avec l’arrivée du tombereau de Madame François, maraîchère de Nanterre !
« tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et
de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises… »
Le tombereau heurte Florent, presque mort de faim, d’une maigreur à faire peur, évadé du bagne de Cayenne, déporté après les journées de décembre 1851 arrêté près de la barricade rue Montorgueil. Florent est recueilli par son frère Quenu, prospère charcutier, gras et bien nourri comme sa femme Lisa, la belle charcutière.
Les descriptions des dentelles et des soieries des toilettes de Renée Saccard dans La Curée, des décors de l’Hôtel de la Plaine Montceau, m’avaient plutôt lassée. J’avais trouvé que Zola se complaisait dans des longueurs. En revanche, j’ai eu un véritable coup de cœur pour cette exubérance des légumes et des fruits, surabondance de la nourriture, énumération des victuailles, les descriptions des étalages de la charcuterie . Le Ventre de Paris plonge le lecteur dans le monde odorant de l’étal de la marée avec ses poissons, ses moules, ses huitres, dans les paniers remplis de plumes des volaillers, ruisselant des grandes lessives, dégoûtant de sang, d’humeurs et d’excréments.
Luis Egidio Melendez nature morte avec pastèques
Et c’est un peintre, Claude Lantier, qui décrit le mieux ces tableaux naturalistes, opposant l’art moderne, le naturalisme. Son art est croquis ou tableau, mais son œuvre suprême, c’est avec des boudins, des langues de bœuf, des jambons jaunes qu’il l’a construite. Il cherche ses sujets dans le peuple des Halles
« Cadine et Marjolin s’aimant au milieu des Halles centrales, dans les légumes, dans la marée, dans la viande. Il les aurait assis sur leur lit de nourriture, les bras à la taille, échangeant le baiser idyllique. Et il voyait là un manifeste artistique, le positivisme de l’art, l’art moderne tout expérimental et tout matérialiste ; il y voyait encore une satire »
Le naturalisme revendiqué en peinture par Claude, est aussi le style littéraire de Zola. Claude, plus loin, l’étend à l’architecture
« Je m’imagine que le besoin de l’alignement n’a pas seul mis de cette façon une rosace de Saint-Eustache au beau milieu des Halles centrales. Voyez-vous, il y a là tout un manifeste : c’est l’art moderne, le réalisme, le naturalisme, comme vous voudrez l’appeler, qui a grandi en face de l’art ancien… »
Dans la bataille des Gras et des Maigres l’auteur met en scène, dans le rôle des Gras : les commerçants des Halles, poissonnières et charcutières, volaillers et cafetiers, toute une société prospère qui se concurrence, se jalouse, s’observe, s’enrichit…
« C’était le ventre boutiquier, le ventre de l’honnêteté moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de mœurs paisibles n’avaient engraissé si bellement. »
Bonne conscience de la Belle Lisa et de sa concurrent la Belle Normande, travailleuses, honnêtes, bien nourries….Certains personnages sont plus nuancés comme les jeunes Marjolin et Cadine, les enfants Muche et Pauline qui jouent dans la boue. Deviendront-ils des Gras quand il seront adultes? Et la vieille Saget la fouineuse avec son cabas, qui surveille les autres de sa fenêtres, s’attarde pour écouter les rumeurs et qui colportera les ragots : une Maigre?
« mademoiselle Saget avait certainement laissé dans sa vie passer une occasion d’engraisser car elle détestait les gras tout en gardant dédain pour les Maigres »
déclare Claude Lantier.
C’est cette dernière qui déclenchera la guerre en convoquant les commères pour dévoiler le secret de Florent. Et cette mauvaise action se déroule dans les odeurs de fromage. Les odeurs contribuent à l’ambiance :
Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois.
C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du
hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des
fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites
fumées brusques des neufchâtels, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du Port-Salut,
Comme les tomes précédents de la série des Rougon-Macquart, le Ventre de Paris est un roman politique, qui raconte l’histoire du Second Empire : son avènement avec les barricades et les déportations de 1851 et les oppositions clandestines : les conspirations des révolutionnaires dans les arrières salles du café ainsi que la surveillance des espions et des mouchards, les dénonciations des honnêtes gens qui voient dans l’Empire une stabilité et une prospérité qui garantie leur commerce.
« C’est la politique des honnêtes gens… Je suis reconnaissante au gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil… C’était du propre, n’est-ce pas, en 48 ? L’oncle Gradelle, un digne homme, nous a montré ses livres de ce temps-là. Il a perdu plus de six mille francs… Maintenant que nous avons l’empire, tout marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire… Alors, »
C’est encore Claude qui aura le dernier mot
Alors, Claude leur montra le poing. Il était exaspéré par cette fête du pavé et du ciel. Il injuriait les Gras, il disait
que les Gras avaient vaincu. Autour de lui, il ne voyait plus que des Gras, s’arrondissant, crevant de santé,
Difficile de qualifier cet ouvrage : la Situation désigne une guerre civile déchirant la Région parisienne en 2030. Anticipation, emballement de la situation politique actuelle. Remake de la Commune de Paris. C’est un peu étrange de lire ce roman dans les échos des mortiers d’artifice des émeutes à la suite de la mort de Nahel.
Un président opportuniste à la tête d’un parti s’appelant Egalité, mène une politique antisociale, ultra-libérale. Fuyant la guerre civile, son gouvernement a fui Paris pour Chartre. Il est prêt à tendre la main aux Ligueurs, l’extrême droite qu’on appelle parfois les Versaillais (comme en 1871). Les Ligueurs ont mené le 6 février (référence au 6 Février 1934) l’attaque de l’Assemblée (comme celle du Capitole) qui s’est soldée par le massacre des députés noirs et arabes et même la pendaison de la Chef du Gouvernement noire. A la suite de la tentative de putsch l’extrême gauche (wokiste, islamiste, gauchiste, trotskistes…) on fait une alliance pour contrer les Ligueurs.
Le roman s’ouvre par un massacre dans un bar du XIème (rappelant les fusillades des terrasses de 2015)… Tout est outré mais rien d’invraisemblable.
Lecture haletante.
Beaucoup d’empathie pour le héros de l’histoire, un écrivain sexagénaire qui s’est terré chez lui pour éviter la violence et que le décès dans le bar de son quartier a forcé de prendre parti : il veut voir les criminels prisonniers des Ewoke ( ultra-gauche) qui ont tiré sur
L’analyse simpliste Ultragauche contre Ligueurs ne fonctionne pas. Les luttes de pouvoir compliquent tout. L’écrivain se trouve entraîné dans une véritable épopée…
Là, j’arrête, je ne veux pas spoiler!
J’ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, je me suis amusée à relever les clins d’oeil à l’histoire ou à la politique actuelle. Références littéraires aussi. Exotisme du mélange et métissage des cultures dans le
« la visite de Sarkozy est restée dans les mémoires comme le prologue des émeutes les plus violentes que la France n’ait connues depuis mai 1968(et jusqu’à ce que la Situation fasse passer ces périodes de troubles pour d’aimables plaisanteries). La dalle d’Argenteuil, depuis ce temps, c’est l’Esplanade des mosquées de Jérusalem pour un politicien israélien. Tu n’y joues gros bras que si tu penses que le moment est venu de déclencher une énième intifada. »