Un plat de porc aux bananes vertes – Simone et André Schwarz-Bart

LITTERATURE ANTILLAISE

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A la suite de mes lectures de Nous n’avons pas vu passer les jours  de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel et du Dernier des Justes j’ai eu envie de lire cet opus au titre étrange (étrange pour un juif écrivant un livre se basant sur la tradition talmudique de donner un titre pareil) et écrit à quatre mains avec Simone, sa femme, guadeloupéenne. Toutefois le livre Nous n’avons pas vu passer les jours , m’avait appris qu’André avant même de connaître Simone parlait le Créole et éprouvait de l’empathie pour les Antillais et la  tragédie de l’esclavage. 

Empathie pour ceux dont on  piétine la dignité dans les chaînes de l’esclavage ou dans la Shoah. Les auteurs vont, dans le Paris des années 50 trouver Mariotte, martiniquaise, à l’hospice  situé derrière Notre Dame des Champs, un mouroir où les vieillards sont logés en dortoir et numérotés selon la position de leur lit. Mariotte est N°14. Humiliation de la vieillesse.

« Il y avait quelque chose de si affreusement cocasse dans le spectacle de Mlle Giscard, affalée sur le trône, sa
jupe retroussée jusqu’au croupion, et faisant claquer sur son bec de corneille posthume ces paroles absurdes qui
ne laissaient jamais, néanmoins, de me toucher, comme le rappel d’une indignité métaphysique… Oui, de si lointaines distances – quasi astrales – séparaient la personne physique de Mlle Giscard ; la posture dans laquelle un sort méchant la surprenait (comme assise sur les décombres de la dignité laïque, gratuite et obligatoire) « 

Le livre s’ouvre sur des histoires de pots de chambre et de cabinets . Dégradant! Ce n’est pas un livre aimable. Les autres pensionnaires ne sont guères plus avenants. Mesquineries et vacheries. Le comble de la mesquinerie est la paire de lunettes indispensable à Mariotte prêtée par une vieille qui ne s’en sert plus, sauf pour imprimer sa domination sur Mariotte.

Mariotte convoque ses souvenirs en Martinique, elle raconte la mort de sa grand mère Man Louise, la visite en prison au compagnon de sa mère…Ces souvenirs sont vivaces et la hante. J’ai beaucoup aimé ces pages ainsi que celles qui évoquent les saveurs des plats antillais : d’où le titre du roman.

Mais, le lendemain, il redevenait d’autant plus redoutable que son jeu préféré était précisément de défaire le « jeu » des uns et des autres : les masques derrière lesquels nous essayions, tant bien que mal, de nous mettre à l’abri des mille Martinique qui se déchiraient sur un même bout de terre, dans une même cage aux grilles aussi insaisissables que le ciel… Martinique aux multiples races engagées dans un corps à corps incessant, où les armes du sexe sont forgées dans l’acier du mépris ! Oh, Martinique tout engluée dans les fils insidieux de l’esclavage, telle une larve encore indistincte de son cocon !… Martinique secrètement infernale, où chacun offrait (offre ?) à tous l’envers de sa douleur : son masque, son bouclier presque toujours illusoire ; son « jeu »,
comme nous disions, pour désigner l’étrange partie où chacun est engagé pour éviter les atteintes d’autrui, et – le mépris de soi […]

On ne pouvait le situer à aucun degré de cette échelle du mépris qui se dresse au-dessus de l’île, telle une tour de Babel lentement accumulée par des siècles d’écrasement et de Crime. D’un mot, il arrachait un barreau. Il disait par exemple : Le Blanc méprise l’Octavon, qui méprise le Quarteron, qui méprise le Mulâtre, qui méprise le Câpre, qui méprise le Zambo, qui méprise le Nègre, qui méprise sa Négresse, qui méprise le Z’indien, qui méprise sa Z’indienne, laquelle… frappe son chien, ha ha ; et moi Ray Raymon Raymoninque, je vous regarde tous et je ris en moi-même ; et si vous me demandez qui est mon frère de sang, je vous dis que c’est le chien !

Je m’attache au personnage étonnant de Mariotte dont on ne connaît pas son parcours, mais qui est lettrée et écrit ses mémoires sur des cahiers qu’elle cache soigneusement, d’où l’importance des lunettes.

Malgré certains aspects repoussants ce livre est plein d’humanité et je garderai Mariotte en mémoire.

Peau noire, masques blancs – Frantz Fanon

CARNET DES ANTILLES

Après des lectures antillaises, esclavage, décolonisation . Simone Schwarz-Bart, Maryse Condé, Chamoiseau, Glissant, Césaire. Après la visite à l’exposition Senghor au Quai Branly. Avec toutes les polémiques autour du mouvement « woke »(pas « wokisme » qui est un concept d’extrême droite). Après un demi-siècle qui nous sépare de l’esprit de 68. J’ai eu envie de revenir à Fanon que j’ai lu en découvrant la Librairie Maspéro, rendez-vous des soixante-huitards. J’ai perdu le joli volume de la petite collection Maspéro. Je me souviens des Damnés de la Terre, de la Révolution Africaine. A l’époque c’était plutôt la décolonisation, la suite de l’indépendance de l’Algérie. Je tenais Fanon pour un politique.

Aujourd’hui que reste-t-il de ses écrits?

J’ai donc téléchargé Peau noire, masques blancs que je n’avais pas lu autrefois.

« C’est un fait : des Blancs s’estiment supérieurs aux Noirs.

C’est encore un fait : des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. »

Première surprise : je ne savais pas que Fanon était médecin, psychiatre, psychanalyste et que cet essai était son mémoire de thèse. J’ai été désarçonnée par ce vocabulaire spécifique auquel je suis bien étrangère.

« Cet ouvrage est une étude clinique. Ceux qui s’y reconnaîtront auront, je crois, avancé d’un pas. Je veux
vraiment amener mon frère. Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la lamentable livrée édifiée par des
siècles d’incompréhension. »

Peau noire, masques blancs est donc un ouvrage se référant à la psychanalyse, analysant des cas cliniques, le rapport au langage, la culture

« Tout peuple colonisé – c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe d’infériorité, du faitde la mise au tombeau de l’originalité culturelle locale se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine. »

C’est un livre très sérieux bourré de références à Sartre, Hegel, Adler, Jung. 

Il fait une analyse de romans mettant en scène des couples mixtes Blanc/Noire comme Mayotte Capecia ou les travaux anthropologiques d’O. Manonni à Madagascar. Il faut s’accrocher même si certaines lignes ne manquent pas d’humour : 

« Il y a une trentaine d’années, un Noir du plus beau teint, en plein coït avec une blonde « incendiaire », au moment de l’orgasme s’écria : « Vive Schœlcher ! »

Son analyse du racisme fait beaucoup appel à Sartre et à la Question Juive ainsi que son Orphée Noir. 

Effet miroir de ma lecture récente d’André Schwarz-Bart en  empathie pour les Antillais, Fanon, martiniquais, écrit à propos de l’antisémitisme:

« L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère. »

j’ai soutenu l’effort, sachant que je ne comprenais pas tout, j’ai terminé cet ouvrage. Les pages que j’ai préférées cependant ne sont pas de Fanon mais de Césaire dont les poèmes illustrent ses propos. 

Difficile de répondre à la question initiale : ces écrits sont-ils encore d’actualité, après les Indépendances, Black lives matter? En tout cas les théories de Marie Bonaparte sur les phantasmes de viol et les éventrations sont illisibles après Meetoo! 

Terminons par cette affirmation toujours actuelle :

« Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une
tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. »

 

 

 

Le Dernier des Justes – André Schwarz-Bart –

HOLOCAUSTE

Chagall – Exode

A la suite de Nous n’avons pas vu passer les jours – de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, j’ai voulu retourner  au Dernier des Justes qui a valu à Schwarz-Bart le Prix Goncourt 1959. Lire  après 64 ans et une série de témoignages, essais et romans sur l’Holocauste. 

« Sommes-nous des Justes pour vivre avec le couteau devant les yeux ? Savez-vous quoi, cher monsieur
Grynspan, parlons plutôt de quelque chose de gai : quoi de neuf sur la guerre ? »

Le terme de Juste parmi les nations est usité aujourd’hui

Cette appellation désigne les non-Juifs qui ont risqué leur vie pour soustraire des Juifs aux persécutions des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

pour Schwarz-Bart , »Justes » est employé dans une autre acception : celle de la tradition talmudique des lamed vaf ou les 36 Justes cachés (Tzadikim nitzarim) dont l’existence garantit la survie du monde.

« l’antique tradition juive des Lamedwaf que certains talmudistes font remonter à la source des siècles, aux temps  mystérieux du prophète Isaïe. Des fleuves de sang ont coulé, des colonnes de fumée ont obscurci le ciel ; mais  franchissant tous ces abîmes, la tradition s’est maintenue intacte, jusqu’à nos jours. Selon elle, le monde  reposerait sur trente-six Justes, les Lamed-waf que rien ne distingue des simples mortels ; souvent, ils s’ignorent  eux-mêmes. Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes empoisonnerait jusqu’à l’âme des  petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. « 

C’est une longue histoire qui commence en Angleterre, dans la ville de York le 11 mars 1185 quand le vieux rabbin Yom Tov Levy poignarda ses coreligionnaires assiégés dans une tour, plutôt que de se rendre. A chaque génération, un descendant de Yom Tov Levy poursuivit cette tradition : Salomon Levy, en 1240 à Troye fut brûlé sur le bûcher, son fils Manassé retourna en Angleterre poignardé… après l’expulsion des Juifs d’Angleterre, la famille Levy gagna le Portugal, puis Toulouse … En Espagne Matatias mourut sur le bûcher. Longue série d’expulsions, persécutions, avec la fin tragique d’un Lamed vav à chaque génération. Histoire des Juifs à travers l’Europe, histoire d’exils, de pogroms…Par la Bohème, la Pologne, la Russie, la dynastie des Levy maintient la tradition.

On les retrouve à Zémyock,  dans le Schtetl, nombreux, respectés

« les juifs de Zémyock s’obstinaient à croire que le temps des hommes s’était arrêté au Sinaï : ils vivaient non sans grâce le temps de Dieu, qui ne s’écoule en aucun sablier »

Vers la fin du XIX siècle, il fut question de Palestine, d’Amérique. L’auteur s’attache à une branche de la famille : Mardochée, le colporteur et sa femme Judith et leurs enfants voient leur univers bouleversé en 1915 quand les Juifs prirent l’uniforme des armées belligérantes

« les Juifs se tuent entre eux! Malédiction! »

Après la guerre, la révolution, l’Ukraine à feu et à sang, les Cosaques déferlent sur Zemiock.

Nouvel exil, Benjamin choisit l’Allemagne et fait venir ses parents Judith et Mardochée à Stillenstadt où naitront ses enfants, et parmi eux, Ernie, le dernier des Justes, qui voit monter l’antisémitisme et le pouvoir hitlérien. Fuite in-extremis en France.

Ernie aurait pu s’en sortir. Engagé dans l’armée française, il débarque en zone libre. Il préfère rejoindre ses parents à Paris, se fait admettre à Drancy pour suivre son amoureuse. Le Dernier des Justes sera gazé dès son arrivée à Auschwitz.

Fin de la légende? Fin d’un monde?

 

 

Nous n’avons pas vu passer les jours – Simone Schwartz-Bart et Yann Plougastel – Grasset

« L’histoire démarre donc de cette façon : Il était une fois une Noire farouche et un petit Juif solitaire, qui vécurent longtemps ensemble, eurent deux garçons et écrivirent une demi-douzaine de romans, sans voir le temps passer… » YANN

C’est l’histoire d’un couple d’écrivains qui ont su conjuguer leurs souvenirs, leurs talents pour bâtir une œuvre singulière. André Schwartz-Bart, survivant de l’Holocauste, résistant tout juste adolescent, lauréat du Prix Goncourt 1959 pour Le Dernier des Justes auteur de La Mulâtresse Solitude.

Simone Schwartz-Bart, Guadeloupéenne, riche de toute la tradition familiale, des contes de sa Grand-Mère, a rencontré l’écrivain toute jeune étudiante, à la veille du Goncourt. C’est une belle histoire d’amour. Histoire d’écriture aussi : elle co-signe Un plat de porc aux bananes vertes avec son mari puis construit une œuvre à part entière avec Pluie et vent sur Télumée Miracle et Ti-Jean L’Horizon que j’ai lu avant de partir pour la Guadeloupe. 

André et Simone Schwartz-Bart fréquentaient de nombreux écrivains, poètes, militants, anciens résistants à Paris que j’ai eu plaisir à retrouver. Ils ont aussi beaucoup voyagé : à Lausanne, Dakar, en Guadeloupe. Chez eux, ils ont ont des tableaux d’origines diverses. Une vie bien remplie!

Ce livre vient de la rencontre de Yann Plougastel avec Simone Schwartz-Bart qui a retrouvé des notes, manuscrits papiers qu’a laissé André après son décès. De belles citations proviennent de ces écrits. Elle dresse un portrait très émouvant de son mari. 

Cependant leur vie ne fut pas toujours facile. De nombreuses déconvenues et scandale ont suivi les publications : dès l’obtention du Goncourt, jalousies d’éditeurs qui voyaient couronner un auteur plus chevronné. Plus tard, il ne fut pas toujours compris :  certains juifs voyaient avec déplaisir un écrivain juif sortir Un plat de porc avec des bananes vertes. Inversement  certains Antillais voulaient attribuer la biographie de l’icone Solitude à Simone plutôt qu’à André. On comprend ces difficultés à la lumière des revendications identitaires actuelles. Serait-ce possible aujourd’hui?

 

« Il ne faut jamais oublier que la douleur juive provient de l’exil et de l’esclavage en Égypte. Nous avions cela en
commun, lui et moi, l’exil et l’esclavage. »

et je me disais : voilà des gens qui me ressemblent, car je viens du pays de la souffrance. Oui, je pense vraiment
que la souffrance est peut-être le secret le mieux gardé des humains, parce que le mieux partagé. « Les peuples
nés de l’esclavage et de l’exil n’oublient pas la souffrance, même quand ils l’oublient. »

Blessé, André a cessé de publier, pas d’écrire, il ne faisait que cela, mais il détruisait ses notes. Simone a diversifié ses activités, organisant une maison d’hôtes dans la maison familiale. 

J’ai beaucoup aimé ce livre que je n’arrivais pas à quitter, admirative pour l’ouverture d’esprit de ces deux écrivains, universalisme de la souffrance, holocauste ou esclavage et colonisation. Mémoire de l’humanité sans exclusive.

Les mémoires de Deux Jeunes Mariées – Honoré de Balzac

ROMAN EPISTOLAIRE / BALZAC avec  Et Si on Bouquinait un peu

Balzac sait tout faire : des gros romans bien touffus comme les Illusions perdues, de courtes nouvelles comme La Grande Bretèche que j’ai lue en un trajet de train, historique comme Les Chouans,  polar, une Ténébreuse Affaire, et même fantastique…

Cynique, souvent misogyne, il sait dans Les Mémoires de deux jeunes mariées, se mettre dans la plume de deux jeunes filles tout juste sorties du couvent avec leurs rêves d’amour et de mariage. Etonnant! 

« Voilà, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses se sont passées au retour d’une jeune fille de dix-huit ans, après une absence de neuf années, dans une des plus illustres familles du royaume. »

Louise et Renée sont amies intimes depuis le couvent de Blois où elles ont passé de nombreuses années. Elles entretiennent une correspondance  pendant une douzaine d’années et font des confidences détaillées sur l’amour, le mariage, les enfants, la décoration de leur intérieur….

« De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l’Imagination ; je suis le grave Devoir comme tu es le fol
Amour. »

Renée est provençale, on l’a retirée du couvent pour un mariage de convenance avec le fils d’un voisin de ses parents.

 » Tu sors d’un couvent pour entrer dans un autre ! Je te connais, tu es lâche, tu vas entrer en ménage avec une
soumission d’agneau. Je te donnerai des conseils, tu viendras à Paris, nous y ferons enrager les hommes et nous deviendrons des reines. »

Louise se morfondait au couvent, ses parents souhaitaient donner son héritage – fort conséquent – au frère benjamin. Elle refuse d’abord de se laisser dépouiller puis tombe amoureuse d’un Grand d’Espagne, en disgrâce, mais toujours fort riche. Son mariage avec Felipe fait l’affaire des parents qui peuvent donc capter l’héritage dont elle n’a plus vraiment besoin.

Destins opposés: Renée,  mère de famille, provinciale, dévouée à la carrière de son mari et Louise, parisienne, mondaine, qui vit deux fois une folle passion. Laquelle trouvera le bonheur?

J’ai d’abord été curieuse de lire ces confidences, les analyses psychologiques, la peinture de la vie parisienne, les inventions des amoureux…

Balzac détaille, par la plume de Renée,  l’élevage des nourrissons, des pages et des pages de puériculture, j’ai commencé à m’ennuyer fermement.

Les stratégies pour cultiver l’amour-passion m’ont également lassée. Peu sympathique cette Louise qui  invente des épreuves chevaleresques pour éprouver son amant, puis enferme son second mari dans une sorte de paradis sucré dont il cherchera à s’évader.

Un Balzac original, sans l’esprit caustique qui pimente romans et nouvelles.  Cette correspondance de midinettes est bien décevante.

 

 

La Rabouilleuse – Honoré de Balzac

LECTURE COMMUNE : BALZAC

En compagnie de Claudialucia, et de Maggie avec un certain retard dû aux vacances à la mer où je n’emporte pas d’ordinateur, et où je n’ai ni le temps, ni l’envie de rédiger.  Priorité à la baignade! 

Un très bon cru! Dans les meilleurs que j’ai lus de Balzac. 

D’abord un titre intrigant : que veut donc dire « La Rabouilleuse » ? 

« Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce qu’il veut exprimer : l’action de troubler l’eau d’un ruisseau en la faisant bouillonner à l’aide d’une grosse branche d’arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses effrayées par cette opération, dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d’eau, et dans leur trouble se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce »

La Rabouilleuse est donc une très jeune fille de douze ans, une orpheline que le docteur Rouget va prendre à son service pour cent écus de gages et cent écus à son tuteur. Habillée, instruite, elle « réchauffait la vieillesse » du vieux docteur de 72 ans…A la mort du vieillard, elle passe au service de Jean-Jacques, le fils du docteur dont tout Issoudun murmurait « c’est un imbécile » et va exercer son ascendant sur ce benêt. 

La Rabouilleuse n’est pas le personnage central du roman (gros roman). Elle n’apparait que tardivement dans l’histoire : le roman familial de la famille du Docteur Rouget, père d’un fils Jean-Jacques qu’il a favorisé au détriment d’Agathe délaissée. Cette dernière, mariée à un fonctionnaire d’Empire exemplaire, se retrouve veuve avec deux fils. Philippe, soldat de Napoléon, officier de la Garde, est son préféré

« Pour Philippe, l’univers commençait à sa tête et finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. »

 

il causera la ruine de sa famille. Tandis que Joseph, l’artiste, se consacre à son art et à sa mère. Dans la misère, Agathe tente de regagner sa part d’héritage que son frère risque de céder à la Rabouilleuse, sa maîtresse.

Chez Balzac, les affaires d’argent sont souvent le moteur de la société.

Agathe et Joseph partent donc à Issoudun pour éviter la captation de son héritage. Le moyen de gagner cette affaire est d’opposer la Religion à l’influence de Flore Brazier.

 

« Votre avoué ne connaît pas la province, dit le vieil Hochon à madame Bridau. Ce que vous venez y faire ne se fait ni en quinze jours ni en quinze mois ; il faudrait ne pas quitter votre frère, et pouvoir lui inspirer des idées religieuses. Vous ne contreminerez les fortifications de Flore et de Maxence que par la sape du prêtre. Voilà mon avis, et il est temps de s’y prendre. — Vous avez, dit madame Hochon à son mari, de singulières idées sur le clergé. »

[…]
« Votre fortune sera le résultat d’un combat entre l’Église et la Rabouilleuse. »

Encore une fois Philippe va faire capoter ce plan….

C’est un roman touffu (381 pages), très riche où de nombreux thèmes seront abordés : l’éducation par les femmes

« Les femmes sont des enfants méchants, c’est des bêtes inférieures à l’homme, et il faut s’en faire craindre, car la pire condition pour nous est d’être gouvernés par ces brutes-là ! »

Sans autorité paternelle, Agathe serait responsable de la dépravation de Philippe.

« Quelque tendre et bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le trône ; et si cette exception arrive, il en résulte un être monstrueux. »

Bien sûr, le contexte historique n’est pas négligé par Balzac. On devine comment, pendant la Révolution, le Docteur Rouget va accumuler une collection de tableaux de maîtres, dont il ignore totalement la valeur. On assistera à la gloire puis à la déchéance des soldats de l’Empereur : Philippe et aussi Maxence, ont gagné leur gloire pendant les combats ; démobilisés ils connaissent toutes les dérives. A la Restauration, les bonapartistes deviennent des parias mais nombreux sauront s’adapter et faire fortune…

Vie quotidienne à Paris et à Issoudun, dépeinte avec précision et vivacité. Balzac  nous fait vivre plusieurs décennies : voyage dans le temps.

Un excellent Balzac, vous dis-je!

 

 

 

 

Les Pierres sauvages – Fernand Pouillon

CISTERCIEN

« Un chantier est plus long qu’une guerre, moins exaltant, où les batailles sont les dangereuses corvées de tous les jours. Mais la victoire est certaine. Victoire du bouquet de la Vierge accroché là-haut, au bout du clocher, à la croix du forgeron »

Le journal de bord du Maître d’œuvre du chantier  du monastère du Thoronet commence le 5 mars 1161 et  s’achève en décembre.

A son arrivée, le défrichement de la forêt est commencé mais seulement un dortoir-atelier couvert de feuillage abrite quelques convers. La construction ne commence pas tout de suite. Avant, il faut  réunir des compagnons, carriers, forgeron, menuisier, établir la Règle de vie (on est dans un monastère).

« Après une visite approfondie du Thoronet, j’ai ordonné des aménagements dans les horaires, la discipline et créé une organisation. Ici, la vie sera dure. À l’obéissance à la Règle s’ajoutera le travail harassant de construire. »

L’auteur nous présente Paul, le carrier, Anthime forgeron, Joseph potier…ce ne sont pas des anonymes mais des personnalités attachantes. les animaux ne sont pas oubliés : les mules fournissent un dur labeur et paieront leur tribu.

Bien que le Maître d’œuvre soit loin d’être un novice, qu’il ait déjà construit nombreux monastères cisterciens, il arrive sans plan préconçu et laissera une longue période à son inspiration. Il veut d’abord s’adapter à la topographie mais aussi à la géologie du site. Un débat intéressant s’instaure entre les carriers, tailleurs de pierre pour l’aspect des blocs.

« Nous, moines cisterciens, ne sommes-nous pas comme ces pierres ? Arrachés au siècle, burinés et ciselés par la
Règle, nos faces éclairées par la foi, marquées par nos luttes contre le démon ?… Entrez dans la pierre, et soyez
vous-mêmes comme des pierres vivantes pour composer un édifice de saints prêtres. »

Le chantier exigera son lot de sacrifices : accidents du travail, dirait-on aujourd’hui. Les récits de l’agonie de Philippe, de Thomas de la mule Poulide seront tragiques. C’est le récit d’un chantier, mais surtout d’une aventure humaine. Le Maître d’œuvre ne sera pas épargné à la tâche.

Puis vient l’enthousiasme de la construction, les formes qui s’ébauchent puis se complètent :

Mes frères, ce clocher est d’inspiration spontanée. Si la plupart des éléments composants ont suscité de
nombreuses hésitations, le clocher, lui, s’est imposé comme une vision. Sachez mes frères qu’il figure le
manteau de la Vierge qui veille sur le monastère. Certes non, il n’est pas pour moi une statue incomplète ; il est
l’expression, la forme générale de ce manteau rigide, tant le tissu est lourd, brodé et couvert de pierreries. À son emplacement, il couvre l’abside, domine le transept. La chape sacrée enveloppera, dans le prolongement imaginaire de ses plis, vos stalles de moines. Forme abstraite, bien sûr, mais pour nous, maître d’œuvre, il est certain que nous mélangeons intimement poésie et réalité, plastique et préfiguration.
cherchant au paradis ses frères cisterciens : n’en trouvant aucun, il se jeta aux pieds de la Vierge en larmes. La Dame du ciel se pencha vers lui, l’aida à se relever, entrouvrit son manteau, et lui montra tous les cisterciens entourant l’abbé Bernard. Cette légende sacrée m’a inspiré le clocher de notre abbaye. »

Un beau voyage au Moyen Age initié par un successeur des bâtisseurs des cathédrales et des monastère!

Lire ici le très bel article de Dominiqueivredelivres :

 ICI

Le Quatrième Siècle – Edouard Glissant – Imaginaire Gallimard

LITTERATURE CARAÏBES

« Voilà quatre siècles que nos ancêtres esclaves ont été déportés d’Afrique aux Antilles. Le quatrième siècle est, pour moi, le siècle de la prise de conscience. » EG

Ce roman retrace l’histoire enchevêtrée de deux lignées : les Longoué et les Beluse que raconte papa Longoué, le quimboiseur, au jeune Mathieu Béluse.

« Cet homme qui n’avait plus de souche, ayant roulé dans l’unique vague déferlante du voyage (gardant assez de force pour s’opposer à l’autre et pour imposer, dans la pourriture de l’entrepont, sa force et son pouvoir à la troupe de squelettes ravagés par la maladie et la faim… »

L’histoire  commence  avec l’arrivée du navire négrier, la Rose-Marie, en juillet 1788. Deux propriétaires attendent la cargaison : le chevaleresque  Laroche de l’habitation l’Acajou et Senglis, le contrefait. Deux hommes se battent sur le pont. Chaque propriétaire emportera son champion. 

L’esclave acheté par Laroche s’enfuit dans les mornes, enlève une esclave et choisit le marronnage, celui de Senglis vivra dans la servitude, sa belle prestance lui vaudra le statut de reproducteur « le bel usage » d’où son nom de Béluse. 

A travers les siècles, le destin des descendants de ces deux hommes se déroule entre les hauteurs et les bois, et les plantations de canne. Deux fils, Liberté et Anne se lient d’amitié, puis se querellent…

Après l’abolition de l’esclavage en 1848  de nouveaux liens se nouent entre les Longoué et les Béluse. Les marrons descendent des mornes, mais Stéfanise Béluse, une forte femme, décide de monter pour vivre avec Apostrophe Longoué.

L’histoire de la Martinique se lit en filigrane avec l’éruption de la Montagne Pelée, la Grande Guerre qui mobilise les fils qui ne rentreront pas tous. j’ai al surprise de lire que finalement le quotidien de ces descendants d’esclave ne change pas tellement : la terre appartient toujours aux mêmes propriétaires, la subsistance est toujours aussi difficile à assurer ;  les cyclones ravagent les cases et les jardins. Les quimboiseurs se transmettent le savoir ancestral de guérisseurs. Ce roman est aussi une histoire de transmission de ce savoir de papa Longoué au jeune Mathieu.

« Le passé. Qu’est-ce que le passé sinon la connaissance qui te roidit dans la terre et te pousse en foule dans demain? Quinze jours auparavant, les femmes des campagnes étaient descendues sur la ville, la police avait arrêté un coupeur de cannes, responsable d’un « mouvement de sédition », il était avéré que ce dirigeant syndicaliste s’était cassé un bras en tombant dans al pièce où on l’interrogeait, la gendarmerie avait tiré sur la foule, morts et blessés avaient suri au soleil avant qu’on n’ait pu  les relever. Cela, ce n’était pas le passé, mais le mécanisme hérité du passé, qui, à force de monotone répétition, faisait du présent une branche agonisante… »

J’ai lu avec beaucoup de plaisir cette histoire contée avec poésie. J’ai senti le souffle du vent, l’exubérance de la végétation, senti la chaleur du soleil et même humé des fragrances agréables ou très pénibles.

Je ne veux pas terminer sans citer la préface de Christiane Taubira. Quel style, une claque! 

Mai 67 – Thomas Cantaloube – Série noire Gallimard

GUADELOUPE 

 

« Ce n’est pas un affrontement entre flics et grévistes qui dégénère, c’est quelque chose qui remonte des tréfonds de notre histoire. Les gens sur la place de la Victoire ont complètement oublié les demandes d’augmentation. Ils se battent maintenant contre l’injustice, contre ce qu’ont subi leurs parents, leurs grands-parents et toutes les générations avant. Les policiers en face, eux, tout ce qu’ils voient, ce sont des Noirs qu’il faut remettre à leur
place ! »

[…]

Le 27 mai, c’est la date anniversaire de l’abolition de l’esclavage en 1848,

Qui connaît le massacre du 26 au 28 mai 1967 sur la Place de la  Victoire à Pointe-à-Pitre?

Au cours de notre visite en touktouk de Pointe-à-Pitre, Baptiste, notre guide a immobilisé le touktouk pour nous montrer la fresque et nous conter cet épisode tragique de l’histoire de la Guadeloupe.

Le livre de Cantaloube tente de nous éclairer sur cet épisode oublié de l’histoire récente. Oublié ou occulté? Le décompte des victimes n’a même pas été établi, 8 morts, officiellement, une centaine, avance Christiane Taubira, peut-être davantage. Sans compter les arrestations, et l’emprisonnement en Métropole de syndicalistes et militants et même de personnes n’ayant pas pris part aux manifestations.

Ce n’est pas un livre d’histoire, mais une fiction.  l’auteur est toutefois très bien documenté et livre ses sources.

Trois personnages principaux interviennent : un journaliste ancien flic, un barbouze émargeant aussi bien à la CIA que dans les officines parisiennes d’ultra droite, un ancien truand corse, marseillais, spécialiste des convois de drogue, reconverti skipper transatlantique pour les yachts de luxe. Tous trois connaissent les coups tordus, le maniement des armes, savent donner des coups (et les encaisser). Nous allons suivre les aventures de ces tristes sires en Guadeloupe d’abord, puis à Paris avec combats de rue et barricades de Mai 68. Une France qui s’ennuie comme on l’a dit à la télé? Peut être que la Guadeloupe n’est pas tout à fait la France? En tout cas l’Etat de Droit n’y règne pas vraiment.

Loi du genre, le roman sera bien arrosé de rhum et d’hémoglobine. Ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Je me serais passée des vengeances personnelles. Mais l’aspect trouble de cette période, les personnages comme Foccart, les dessous pas très propres de la France sous De Gaulle sont très bien évoqués.

Solibo le Magnifique – Patrick Chamoiseau

LECTURES CARAÏBES – MARTINIQUE

Solibo le Magnifique commence comme un roman policier, par le procès verbal rédigé par Evariste Pilon, officier de police. Au pied du tamarinier, au cours d’une soirée de Carnaval, est retrouvé un cadavre

«  le conteur Solibo le Magnifique mourut d’une égorgette de parole en s’écriant Patat’sa »

Sucette, le tambouié, Alcide Victor, commerçant, le surnommé Bête-Longue se disant marin-pêcheur, Doudou-Menar, vendeuse de fruits confits, Patrick Chamoiseau,  Bateau Français surnommé Congo ainsi qu’une demi-douzaine d’autres sont embarqués comme témoins de ce qui paraît aux policiers, un assassinat.

« Le mot assassiné nous précipita dans les sept espèces de la désolation : la tremblade, les genoux en faiblesse, le cœur à contretemps, les yeux en roulades, l’eau glacée qui moelle l’os vertébral, les boutons rouges sans
grattelles, les boutons blancs avec grattelles. Nous nous enfuîmes par en haut, sur les côtés et par en bas. »

Rapidement, la scène dégénère, l’action des forces de l’ordre tourne au pugilat grotesque. L’intervention des pompiers venus enlever le corps complique encore la bataille. Ce n’est plus une scène de polar mais Guignol.  La vendeuse du marché estnla plus enragée Un coup de matraque l’enverra aux urgences de l’hôpital.

« Ô amis, qui est à l’aise par-ici quand la police est là ? Qui avale son rhum sans étranglade et sans frissons ? Avec elle, arrivent aussi les chasseurs des bois d’aux jours de l’esclavage, les chiens à marronnage, la milice des alentours d’habitation, les commandeurs des champs, les gendarmes à cheval, les marins de Vichy du temps de l’Amiral, toute une Force qui inscrit dans la mémoire collective l’unique attestation de notre histoire : Po la poliiice ! »

L’interrogation des témoins est musclée. Les représentants de la loi et de l’ordre mènent l’enquête :

« Afin de coincer ce vieux nègre vicieux, il fallait le traquer au français. Le français engourdit leur tête, grippe leur vicerie, et ils dérapent comme des rhumiers sur les dalles du pavé. En seize ans de carrière, le brigadier-chef avait largement éprouvé cette technique aussi efficace que les coups de dictionnaire sur le crâne, les graines purgées entre deux chaises et les méchancetés électriques qu’aucun médecin (assermenté) ne décèle. – Bien. Maintenant, Papa, tu vas parler en français pour moi. Je dois marquer ce que tu vas me dire, nous sommes entrés dans une enquête criminelle, donc pas de charabia »

Enquête à charge. Jamais le brigadier n’imagine autre chose qu’un assassinat. Il est persuadé que la victime a été empoisonnée. Il va recourir aux pires sévices pour obtenir des aveux…Cette histoire serait tragique sans le génie comique de Chamoiseau (qui se met lui-même en scène) . Le lecteur s’amuse énormément des jeux de mots entre le créole et le français

La question n’est pas là, coupe Évariste Pilon. Il faudra faire rechercher l’état civil de cet homme. Monsieur Bête-Longue, quels sont vos âge, profession et domicile ? – Hein ? – L’inspesteur te demande depuis quel cyclone tu es né, qu’est-ce que tu fais pour le béké, et dans quel côté tu dors la nuit ? précise Bouaffesse.

 

 

Trop occupés à obtenir des aveux, les enquêteurs ne s’intéressent guère à la victime. Qui était Solibo? De quoi est-il vraiment mort?

Qu’est-ce qu’une »égorgette de paroles« ?

Saveur de la langue , entre oralité du conteur et écrit. J’ai pensé au dernier livre que je viens de terminer : Le Conteur la nuit et le panier Chamoiseau se réfère à Solibo. J’ai pensé aussi à la Traversée de la Mangrove de Maryse Condé qui est également une veillée mortuaire. 

Comment écrire la parole de Solibo ? En relisant mes premières notes du temps où je le suivais au marché, je
compris qu’écrire l’oral n’était qu’une trahison, on y perdait les intonations, les mimiques, la gestuelle du conteur,