Jérusalem, 1947. Les britanniques s’apprêtent à quitter leur mandat. L’ONU n’a pas encore décidé du partage de la Palestine.
3 nouvelles, ou trois parties, dans ce court roman (253 pages) qui se déroule dans un même quartier de Jérusalem. Dans la dernière partie Nostalgie les personnages des deux premières se retrouvent.
Tous les voisins sortirent pour accompagner du regard le docteur Kipnis et sa femme qui se rendaient au bal de la Nuit de Mai donné par le haut-commissaire, sur la colline du Mauvais-Conseil.
La Colline du Mauvais Conseil a pour héros, Hillel, jeune fils d’un couple assez modeste : le père est vétérinaire qui a l’occasion d’être invité au bal du gouverneur anglais, sur la colline du Mauvais Conseil. Un honneur, peut- être mais pas partagé par leur fils qui écoute plutôt Mythia, le locataire russe qui est très anti-britannique.
Ce roi-là, je ne l’envie pas. Il sera bientôt puni par le Bon Dieu ; Oncle Mythia l’appelle Kedorlaomer1, roi du pays d’Albion, et dit que l’armée secrète l’attrapera et le fera exécuter pour tout ce qu’il a fait aux rescapés des camps. »
La seconde nouvelle, M. Levy, a aussi une enfant narrateur, Uri, fils d’un imprimeur. Uri, ses proches, ses voisins sont impliqués dans la lutte pour bouter les Anglais de Palestine.
La dernière nouvelle, Nostalgie. est rédigée sous forme de roman épistolaire. Emmanuel Nissenbaum, médecin, écrit à sa bienaimée, une psychanalyste, partie aux Etats Unis. Il va mourir. Ses lettres racontent sa vie à Vienne et plus tard à Jérusalem. Il donne des nouvelles de la situation en Palestine à la veille de la guerre d’Indépendance qui se profile.
Mina, nous devons nous préparer à la guerre. Quelle tristesse, Mina, quelle tristesse. Et quel affront pour
un homme paisible comme moi. J’ai pourtant essayé d’empêcher cette guerre. Au début de l’été, j’ai eu de
longues conversations avec un collègue arabe, le docteur Mahadi. Je me demandais comment un abîme
pouvait soudain séparer deux hommes tels que nous, modérés et pacifiques. Nous avons échangé tous
les arguments possibles : historiques, moraux, objectifs et subjectifs. Mahadi était convaincu, je doutais
On retrouve Uri qui prend soin du malade et que ce dernier « adopte » comme un fils de substitution. Il compare l’enfant à l’enfant de la Diaspora
Ils ont peut-être le sentiment qu’une fois bronzés ces enfants de Juifs deviennent des Hébreux. Une race nouvelle croîtrait ainsi au soleil, ignorante de toute peur et de l’obligation de fuir. Une race audacieuse, qui n’aurait plus dans la bouche des dents gâtées serties d’or et d’argent, les mains moites, et les yeux fous derrière des lunettes aux verres épais. Le hâle du soleil les endurcirait et ils ne seraient plus jamais un peuple aux abois. En bronzant, ne deviennent-ils pas de bronze ?
Dans ce contexte nostalgique, on peut se permettre de douter que le médecin n’adhère complètement à cette théorie.
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui décrit cette période d’expectative avant l’Indépendance, et la guerre qui a suivi le départ des Anglais. Avec beaucoup de nuances et d’appréhension.
Par ces temps mauvais, l’actualité me déprime, Guerre au Moyen Orient, Guerre en Ukraine, 7 Octobre, Anéantissement de Gaza, pogrom en Australie
les chevaliers de l’Apocalypse, Galerie Martel , Art Spiegelman et Jo Sacco signent leurs livres
Toujours la même interrogation : est-ce le retour du fascisme?
Le RN de Marine Le Pen et Bardella est-il fasciste? les attaques contre l’Etat de Droit et les juges de la part de Retailleau, est-ce du fascisme? Trump est-il fasciste? Et l’accusation de fascisme de Poutine quand il fait la guerre à l’Ukraine, c’est le monde à l’envers. Et Netanyahou et son gouvernement? Sans parler du retour de l’antisémitisme de plus en plus inquiétant.
Il me semble urgent de revenir à une définition du fascisme, et à étudier son histoire et ses racines. Sternhell a consacré toute sa carrière d’historien à cette question. Il était donc urgent de lire ce livre.
…contre le fascisme sous toutes ses formes, dont la définition qui est retenue dans ces pages est celle, matricielle, de Marie-Anne Matard-Bonucci : le fascisme est un mouvement ou système politique ultranationaliste, opposé à la philosophie des Lumières (libéralisme et communisme) qui vise à transformer la société et l’individu sur la base d’une conception holistique de la société, c’est-à dire qui ne laisse rien de côté, soit au moyen de la dictature d’un parti unique, soit de l’État et au moyen de la violence. (p. 12)
dans la présentation de Pierre Serna.
Ce sont donc près de 50 ans d’histoire de l’extrême droite et des fascismes qui marquent la longue carrière de Sternhell entre 1972 et 2020. (p. 12)
Cet ouvrage n’est pas un biographie de Sternhell ni un résumé de son oeuvre. C’est une compilation d’articles de spécialistes de l’histoire des idées politiques listées dans le sommaire ci-dessous :
DU SOLDAT CITOYEN A L’HISTORIEN HUMANISTE-Pierre Serna
ENTRE GUERRES DICIBLES ET GUERRES INDICIBLES – de Annette Becker
SIONISTE FACE AU SIONISME – Philippe Gumplowicz
LA QUESTION DES FASCISMES FRANCAIS -LE NATIONALISME BARRESIEN ET SES ECHOS DANS LA FRANCE ET LES ETATS-UNIS D’AUJOURDHUI – Philip Nord
NI DROITE NI GAUCHE ENTRE 1983 ET 2020 LES FONDEMENTS D’UNE CONTROVERSE HISTORIOGRAPHIQUE -Olivier Forlin
STERNHELL ET LA THESE IMMUNITAIRE – Kevin Passmore
UN IMAGINAIRE HISTORIQUE OU LA CONTRE-REVOLUTION REFOULEE – de Baptiste Roger-Lacan
PLUTÔT HITLER QUE BLUM LE NAZISME COMME TENTATION DES « ELITES OCCIDENTALES » DANS LES ANNEES 30 -Johann Chapoutot
LES ANTI-LUMIERES DE VICO A CROCE – Frédéric Attal
FLEURIR LA TOMBE DU DICTATEUR (1936-2024) Pierre Salmon
VU D’ITALIE : UN DEBAT D’HISTORIENS – Valeria Galimi
EN ALGERIE AUSSI LA DROITE REVOLUTIONNAIRE – Benjamin Stora;
CONCLUSION D’UNE RENCONTRE – Henry Rousso
C’est donc un ouvrage de spécialiste, destiné à un public averti de l’histoire des idées politiques. Les sujets traités sont plus ou moins abordables pour la lectrice lambda que je suis.
Dans ce système, l’Autre, c’est-à-dire le Juif, l’étranger, l’indigène, le communiste, l’humaniste, la femme
ou l’homme des Lumières, est pensé comme un être à détruire, au point de rendre possible la culture
politique de la violence, voire de justifier la provocation à la guerre civile et la conquête du pouvoir par la
force, en négation totale avec les principes des républiques démocratiques,
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J’ai été très intéressée par l’histoire sur le temps long, qui fait remonter le débat aux Idées des Lumières, à la Révolution de 1789 et au cheminement des idées s’opposant aux Lumières au cours du XIXème siècle, à travers le Boulangisme, l’Affaire Dreyfus, Barrès… L’idée reçue que le fascisme découlerait des suites de la Grande Guerre, aussi bien en Italie et en Allemagne se trouve battue en brèche par l’analyse au long cours de Sternhell. qui remonte plus loin dans les origines :
Avec le boulangisme et l’antidreyfusisme, le rejet des Lumières passe ensuite des sphères intellectuelles
à l’espace public. Cette fois, la politique des anti-Lumières « est un phénomène de masse »
Autre idée que Sternhell apporte : le concept de Droite révolutionnaire, droite qui ne cadre pas avec la classification habituelle faite par René Rémondde trois Droites : bonapartiste, légitimiste, orléaniste. Opposition aussi de Sternhellà l’idée que la France serait immunisée au fascisme, idée répandue chez les intellectuels français qui éviterait de penser Vichy comme fasciste mais comme un épisode passager de l’Histoire de France.
J’ai eu beaucoup de mal à comprendre les réactions violentes des historiens de Science Po (J’ai moi-même eu Touchard et René Rémond comme professeurs à Science Po).
Encore plus de mal à comprendre les implications italiennes de Vicoet Croce dans l’Histoire du Fascisme. En revanche, le culte que certains vouent encore à Franco est plus facile à saisir. Le chapitre consacré à l’Algérie par Benjamin Stora est limpide. On comprend très bien comment les lois excluant les Juifs pendant la Guerre se sont si bien appliquées dans des régions pourtant éloignées de Vichy et encore plus de l’Allemagne.
Tel que je le conçois, le sionisme était avant tout le retour du Juif à la normalité. Les Juifs ne devraient
plus être à la merci du bon vouloir d’autres peuples, mais fixeraient eux-mêmes leur destin. En ce sens, j’
ai été “archi-sioniste” et je le suis aujourd’hui encore.
Le chapitre Sionisme face au sionisme m’a particulièrement interpellée. Il est tout à fait d’actualité même si Sternhell est décédé en 2020.qu’il aurait dit pour le 7 Octobre, puis la Guerre à Gaza m’aurait intéressée. Sternhell se définit comme israélien, il a combattu pendant 4 guerres mais il a adopté une position très critique vis à vis de la politique de colonisation. A tel point qu’il a subi un attentat : une bombe déposée en 2008. Sa critique dépasse celle du gouvernement de droite : la gauche sioniste aussi est caractérisée par le nationalisme
la synthèse entre socialisme et idée nationale était revendiquée par le courant central du travaillisme —
« De la classe à la nation », tel était le slogan asséné par David Ben Gourion dans maintes tribunes de
congrès —, la dissolution du socialisme dans le nationalisme prôné par la droite sioniste ne pouvait qu’
irriter la gauche israélienne.
primat de la nation commandait tous les autres. Le drapeau rouge du socialisme des défilés du 1er Mai
dans les rues de Tel-Aviv n’était qu’un leurre. Le corpus idéologique des fondateurs d’Israël était bien
moins marxiste qu’inspiré par « le nationalisme organique, le nationalisme historique et culturel(p.72)
Ce recueil est difficile à lire quand on ne dispose pas de la culture historique suffisante. A relire! Je n’ai toujours pas de réponse à mes interrogations initiales mais l’Histoire des idées se précise.
Pour mieux connaître Sternhell le podcast de RadioFrance: L’Histoire à Bras le corpsinterview par Philippe Gumplowicz CLICest passionnant et surtout très éclairant . 5 épisodes de 28 minutes permettent un abord chronologique plus méthodique. Parcours de vie de l’enfant de Galicie occupée par les nazis, caché par des Justes polonais, orphelin qui arrive en Avignon, à 16 ans s’engage en Israël . L’étudiant à Sciences Po, élève de Touchard qui fait une thèse sur Barrès (pas du tout à la mode) . L’universitaire qui disserte sur les Lumières et les Anti-Lumières, explique Herder et Kant, Rousseau. Le polémiste dont les travaux ont été contestés jusque dans les tribunaux quand il a écrit que Jouvenel avait collaboré sous Vichy.
Sternhell a accompagné mes promenades en forêt, compagnon de route. Quelle merveille ces podcasts qui permettent de faire entendre la voix de telles personnalités!
J’ai trouvé ce titre dans le livre deLéa Veinstein, J’irai chercher Kafka et comme j’ai du mal à quitter Kafka dont je viens de lire la Lettre au Père j’ai téléchargé Forêt obscure dans la foulée. sombre
Il sera fort peu question de sombre forêt dans ce roman. Il se déroule en grande partie à l’Hôtel Hilton de Tel Aviv, à Safed et dans les collines désertiques. La Forêt Obscuredu titre est une référence littéraire tirée des vers de Dante :
« Au milieu du chemin de notre vie
je me suis trouvé dans une forêt obscure
Car la voie droite était perdue »
la métaphore de la forêt dont on doit sortir est encore évoquée à propos de Descartes
Plus il parle de sortir de la forêt suivant une ligne droite, plus j’ai envie de me perdre au coeur de cette forêt où nous vivions jadis dans l’émerveillement, la considérant comme la condition préalable d’une véritable conscience de notre existence et du monde.
Forêt virtuelle. Exit donc la forêt.
Deux récits s’entremêlent, se croisent. Point d’intersection : l’Hôtel Hilton. Histoire d’Epstein, avocat d’affaires, richissime, collectionneur d’œuvres d’art vieillissant. Au décès de ses parents, il disperse ses œuvres d’art, dilapide sa fortune et part sans laisser de nouvelles en Israël où il devient mécène au nom de ses parents. Au début du roman il perd son manteau dans un vestiaire et son téléphone portable avec. Il devient donc injoignable, ou presque surtout quand il quitte l’Hôtel de luxe pour un appartement minable à Ajami.
Histoire de Nicole, romancière reconnue, en panne d’inspiration, part pour quelques jours en Israël, pour démarrer un nouveau roman dont l’Hôtel Hilton doit être un élément central. Un mystérieux personnage Eliezer Friedmann la contacte pour une mission spéciale, écrire une suite à une œuvre de Kafka. L’ombre de Kafka intervient à plusieurs reprises dans cette histoire : Friedmann l’entraîne Rue Spinoza, à la maison où les papiers de Kafka sont gardés au milieu de dizaines de chats chez Eva Hoffe. Le procès que que la Bibliothèque d’Israël lui intente pour récupérer ces documents est évoqué.
Et la fille Hoffe, pathologiquement obsessionnelle et paranoïaque comme elle l’est, elle a accepté ça ? Et la Bibliothèque nationale d’Israël ? Au beau milieu d’un procès, vous avez obtenu les droits d’adaptation d’une oeuvre dont la propriété est très contestée, une pièce de théâtre de Kafka, qui va devenir un film ? »
Puis l’affaire prend une allure kafkaïenne, l’écrivaine est enlevée par l’armée, les services secrets? séquestrée dans une cabane dans le désert. Elle est persuadée que Kafka y a vécu… Cela devient de plus en plus étrange..
Le seul livre en anglais que j’avais avec moi était Paraboles, et après avoir relu plusieurs fois le chapitre sur le Paradis, je regardai dehors et l’idée me vint que j’avais raté quelque chose chez Kafka, que je n’avais pas su reconnaître le seuil initial, à l’origine de tous les autres, dans son oeuvre, celui qui sépare le Paradis du monde d’ici-bas. Kafka avait dit un jour qu’il comprenait mieux que personne la chute de l’ homme.
Quant à Epstein, il est entraîné par un rabbin puis par sa fille dans le tournage d’un film sur le Roi David qu’il devrait financer. On nage dans l’invraisemblance mais c’est amusant.
Totalement barré, quoique bien écrit et agréable à lire. Digressions littéraires ou bibliques, politiques tout à fait intéressantes.
Nathan Thrall journaliste américain – récompensé par le Prix Pulitzer 2024 enquête sur un fait divers : l’accident et l’incendie d’un bus scolaire le 16 février 2012 qui a conduit au décès de 7 personnes dont six enfants d’une école maternelle en sortie. Abed Salama est le père d’un petit garçon de 5 ans.
Cet essai de 400 pages( dont une quarantaine en annexe) et références très détaillées, sources officielles israéliennes, palestiniennes, des Nations Unies, journalistiques, entretiens…un travail approfondi et sérieux.
Ce n’est pas du tout un texte aride ou ennuyeux. Des chapitres présentent les personnages et leur histoire personnelle. il raconte une histoire qui commence avec la Nakba (1948) et l’histoire de la Palestine, Première Intifada(1987), Accords d’Oslo (1993), Seconde Intifada(2000-2002), avec. les violences et les incarcérations . Personnages palestiniens et israéliens, tous nommés, caractérisés avec leurs interactions. Un chapitre est consacré à la conception de la barrière de séparation, son inventeur, les arguments des différentes parties concernées.
Surtout, ce sont des personnages qui ont des vies diverses, des histoires d’amour, des mariages plus ou moins heureux, des carrières professionnelles ou politiques. Les chapitres s’entrelacent. Vie quotidienne compliquée par les checkpoints, où la couleur de la carte d’identité permettra ou interdira le passage. L’apartheid est régulé par la couleur de la carte. Heureux possesseurs d’une carte de couleur bleue qui permet l’accès à Jérusalem !
Ces 350 pages se lisent comme un roman. Au début, je n’avais pas compris qu’il s’agissait de véritables personnes et de leur vraie vie. C’est à la lecture des annexes que j’ai vu l’ampleur de la documentation du journaliste.
La tragédie a bien fait l’objet d’une enquête, de la recherche des responsabilités dans l’accident : négligences des chauffeurs du camion ou du car, indemnités. Le drame aurait-il pu être évité? Le tribunal a jugé.
Si des coupables furent désignés, personne — ni les enquêteurs, ni les avocats, ni les magistrats — ne pointa les causes véritables de la tragédie. Personne n’évoqua le manque chronique de classes à Jérusalem-Est, qui avait conduit de nombreux parents à envoyer leur progéniture dans des écoles de Cisjordanie très médiocrement encadrées. Personne ne pointa non plus du doigt le mur de séparation et le système d’autorisations qui avaient contraint.
Personne ne fit remarquer qu’une seule et unique route par ailleurs très mal entretenue ne pouvait suffire au trafic routier palestinien nord-sud de la zone Grand Jérusalem-Ramallah. Et personne ne rappela non plus que les checkpoints étaient utilisés pour endiguer la circulation palestinienne et faciliter celle des colons aux heures de pointe. Personne ne releva que l’absence de services de secours d’ un côté du mur de séparation ne pouvait que conduire à une tragédie. Personne ne déclara que les Palestiniens qui vivaient dans la région de Jérusalem étaient négligés parce que l’État juif cherchait activement à réduire leur présence là où l’expansion d’Israël était la priorité des priorités. Et personne ne fut tenu de rendre des comptes pour tout cela
Certes, l’auteure est française, le livre écrit en français, mais Kafka est un grand littérateur de langue allemande, je pense que ce livre a sa place dans les Feuilles Allemandes!
Lu d’une traite, ou presque, à la sortie du film Franz K. d’Agnieszka Holland. La figure de Kafka rôde, présence en filigrane, référence familière. Figure très floue parfois quand j’ai vu Les Deux Procureurs de Loznitsa qui m’a rappelé Le Procès avec ces couloirs, ces portes fermées, ces gardiens énigmatiques, mais attention les procès staliniens sont datés de 1937 alors que Franz Kafka est décédé en 1924. Référence intemporelle.
« Kafka est un mort-vivant : il était mort de son vivant, il vivra après sa mort. » (p41)
J’irai chercher Kafka de Léa Veinstein est une enquête littéraire. L’écrivaine, qui a consacré sa thèse à Kafka, part, en Israël, à la sortie du confinement, voir les manuscrits et enquêter sur les manuscrits de Kafka.
Car, suivre ces morceaux de papier c’est se plonger dans un espace où le réel piège la fiction, la moque ; c’est se plonger dans un temps à la fois précis et éternellement retardé, divisé, un temps élastique comme celui des Mille et Une Nuits. Ces manuscrits vont connaître les autodafés nazis, se cacher dans une valise pour fuir Prague vers Tel-Aviv, être revendus à une bibliothèque en Allemagne, être scellés dans des coffres-forts en Suisse. Et comme pour défier les nuances, ils vont se retrouver au cœur d’un procès long de presque cinquante ans, un procès dont le verdict citera le Talmud et concédera que le tribunal est incapable de répondre à la seule question qu’il aura eu le mérite de poser : à qui appartient Kafka ? (p.21)
Ces manuscrits ne devrait pas exister : Max Brod a désobéi à l’ordre de Kafka de tout brûler après sa mort. Non seulement il a collecté, réuni, lettes, notes, manuscrits de roman, mais il les a sauvés, a traversé l’Europe pour les emmener en Palestine loin des autodafés nazis. Et même arrivés à Tel Aviv, l’histoire ne s’arrête pas. C’est cette histoire que raconte le livre.
pourquoi suis-je là, pourquoi suis-je persuadée de venir ici rencontrer Kafka alors qu’il n’a jamais que
posé son doigt sur la carte à l’endroit de ce pays qui n’existait pas encore au moment où il est mort
8 jours passés à Tel Aviv et Jérusalem, très chargés d’émotion que l’écrivaine nous fait partager. A travers des prétextes très triviaux, Kafka surgit quand on s’y attend le moins. Un choucas perché, mais c’est Kafka bien sûr!
Le nom de famille Kafka, écrit avec un -v-, signifie choucas en tchèque, et Franz a plusieurs fois signifié qu’il prenait cette descendance très au sérieux. Dans les Conversations avec Gustave Janouch, on trouve cet échange : – Je suis un oiseau tout à fait impossible, dit Kafka. Je suis un choucas – un « kavka ».
Un chauffeur de taxi rend un faux billet de Monopoly : méditation sur authenticité posée par Kafka
Et si Kafka continuait à me provoquer? Tu veux jouer? Au Monopoly maintenant? Alors jouons. (p.35)
Un rat pendu dans une exposition d’Annette Messager, encore une rencontre kafkaïenne!
Au cours du voyage Lé Veinstein fit référence à Valérie Zenatti, écrivaine que j’aime beaucoup, Nicole Krausse et son livre Forêt Obscure dont je note le titre, une poétesse israélienne Michal Govrin…
Le Procès des manuscrits de Kafka est l’objet du voyage, Léa Veinsteinrencontre les avocats qui ont plaidé, l’un Eva Hoffe, l’héritière de Max Brod, qui compte disposer des manuscrits comme elle le souhaite, les vendre aux enchères, y compris à un musée allemand. L’autre pour la Bibliothèque d’Israël, et derrière la Bibliothèque il y a l’Etat d’Israël qui considère que Kafka lui appartient.
En 2011, avant que le premier verdict ait été rendu, la philosophe américaine Judith Butler signait un
texte important dans la London Review of Books, intitulé « Who Owns Kafka ? »
Et cette controverse va très loin
l’idée est de rassembler tout le judaïsme en Israël, pas seulement les personnes physiques. Ils ont « récupéré » des tableaux de Chagall à Paris, ou encore des fresques peintes par Bruno Schulz, rapportées ici par des agents du Mossad. C’est un projet politique et symbolique. Or Kafka fait partie de cet héritage. Il devait physiquement être amené ici. (p.240)
Le Procès, tout à fait kafkaïen, Léa Veinsteinl’écrit avec une majuscule, ou plutôt les procès puisque ils iront jusqu’à la Cour Suprême , vont durer jusqu’en 2018. Deux ans après le verdict, les documents sont à la Bibliothèque nationale à Jérusalem.
Et Kafka dans cette histoire? L’écrivaine est très nuancée là-dessus. d’ailleurs la volonté de Kafka étaient que les manuscrits soient brûlés.
J’aime les surprises que nous offre Babélio. Auteur inconnu, éditeur inconnu aussi, c’est le sous-titre Souvenirs d’Antioche qui m’a fait cocher la case dans la liste. Antioche me fait rêver : Antioche, hellénistique, romaine, chrétienne, croisée, syrienne ou turque?
j’ai donc ouvert ce livre sans aucune idée préconçue. Il commence par une fouille archéologique menée par deux adolescents belges Haydar et Albin. Référence à Indiana Jones. Roman d’aventure? Haydar dont la famille est originaire de la région fait visiter la Turquie. Road trip? J’ai d’abord cru à une lecture jeunesse.
« Ton bled est complètement fou. Des villes grecques peuplées d’arabes chrétiens et alaouites. Une montagne porte un nom juif avec des villages arméniens ou turkmènes. on en perd son latin.
-Attend demain. Il y a tout près un village arménien où les gens de toutes les religions rendent visite à un arbre.
-qu’y a-t-il de si extraordinaire?
-on dit que c’est le platane de Moïse… »
Le « mont juif » c’est Musa Dagh dont Franz Werfel a raconté la tragédie pendant le génocide arménien ; je le relirais volontiers.
Son ami rentré en Belgique, Haydar retourne dans sa famille et nous présente ses cousins et toute sa famille qui habite autour de Samandag. Ils sont alaouites. On découvre leurs traditions et croyances pourtant gardées secrètes empruntant des fêtes aux chrétiens, proche du chiisme, éloigné du sunnisme turc. Une tradition de persécutions de la par des sunnites a renforcé le secret et la résistance des alaouites qui se réfugiaient dans la montagne. Population arabophone, mais qu’on a alphabétisé en turc avec des lettres latines. Quand la famille d’Haydar est allée en Syrie voisine il était incapable de lire l’arabe. Son père l’enverra à la mosquée pour apprendre à lire l’arabe.
Roman d’apprentissage, les jeunes étudient à l’université et se politisent. A gauche. En 1980 le putsch de Kenan Evren a mis les militaires au pouvoir. Le jeune Haydar les compare dans le livre à des scarabées. Puis opposition à la Premier Ministre Tansu Ciller dans les années 90. Je ne savais pas que la Turquie avait eu une femme à la tête du gouvernement. J’apprends beaucoup de choses dans ce livre!
Le roman d’Haydar, ses allers retours entre la Belgique se termine en 1999. Son engagement militant contre la torture le conduit au tribunal et même en prison. Il lui ferme les portes de la Turquie. Antioche et Samandag deviennent « l’inaccessible Ithaque » . Le séisme de 2023 va anéantir 90% de la ville d’Antioche : l’Apocalypse, titre de l’avant dernier chapitre du livre.
Ce témoignage est très riche, la lecture agréable. J’ai essayé de me documenter sur l’auteur. Wikipédia présente Bahar Kimyongür comme un journaliste belge militant qui vit sous la menace des poursuites d’Erdogan. Il a même subit un attentat en 2018. Cependant, certains lui ont reproché de relayer les positions de Bachar El-Assad, favorable en Syrie à la minorité alaouite. merci encore à Babélio et à l’éditeur qui m’ont offert
De mars 2024 jusqu’à aujourd’hui, au milieu des tirs de roquettes, du chaos de la guerre et de la mort de leurs proches, elles se parlent de leur quotidien, de leurs études de droit; de leurs peurs, mais aussi de leurs livres préférés, de leurs rêves, de leurs projets d’avenir.
Cette correspondance inédite proposée par Dimitri Krier, journaliste au Nouvel Obs n’est pas seulement un document exceptionnel sur la vie de ces deux étudiantes,: elle ouvre un dialogue entre Gaza et Israël, entre deux jeunes femmes, entre deux « coeurs invincibles » qui ont préféré les mots aux armes pour résister
Après une longue préface de Dimitri Krier justifiant son initiative, la conversation épistolaire entre Tala et Michelle raconte le quotidien des deux jeunes filles. Le journaliste pointe l’impossibilité de raconter ce qui se passe à Gaza. Les journalistes étant empêchés de faire leur travail, cet échange de lettre apporte un regard décalé par rapport aux images de la télévision.
Certes, ces jeunes filles ne sont peut être pas représentatives des populations respectives. Michelle « a grandi dans le camp de la paix » et a fréquenté la seule école « mixte » où enfants juifs et palestiniens s étudient ensemble. Tala travaille avec une ONG pour faire du soutien scolaire et psychologique auprès des enfants déplacés. Tout ce qui peut encourager le dialogue est bon à prendre! Il faut toujours encourager ces initiatives.
Se souvenir malgré toutes les atrocités, des êtres humains sont face à face. Mettre des visages, donner des voix. Rappelons l’orchestre de Daniel Bareboim West-Eastern Divan Orchestra. Aussi l’histoire vraie racontée dans le roman Apeirogon.
308 pages, Un polar qui se lit très bien avec embrouilles, rebondissements, et tous les ingrédients d’une lecture mauvais genre : Marwan Khalil est à la recherche d’une prostituée ukrainienne disparue dans les lieux les plus mal famés de la ville. Corruption à tous les étages, violence et même enlèvements. Marwan pourrait être désabusé, son enquête est mal partie, très mal partie même et pourtant il insiste.
Le détective est pathétique, sympathique. Le personnage principal est Beyrouth sur laquelle toutes les catastrophes s’acharnent dans un bazar indescriptible. Malgré les bombardements israéliens récents, les combattants du Hezbollah aux abois après la mort de Nasrallah et les explosions des bipeurs, les services publics déficients (il n’y a même plus de réseau électrique), les séquelles de l’explosion du port….malgré tout cela, les libanais s’organisent, vivent. Résilience après tant d’années de guerres.
D’autant plus intéressant que le roman se déroule en décembre 2024 au moment où la Syrie voit se mettre en place un nouveau pouvoir, où la guerre se déroule dans tout le Moyen Orient…
Merci à Babélio et à l’éditeur pour ce voyage en enfer malgré le titre de paradisiaque!
Isabella Hammad, dans le Tract Gallimard -Reconnaître l’étranger a évoqué longuement un autre livre de Ghassan Kanafani : Retour à Haïfa que j’ai cherché : indisponible en Français J’ai donc trouvé Tout ce qui vous est resté
Dès la première page, dans une « Clarification » l’auteur présente son roman
« Comme on le verra, dès le départ, les cinq personnages de ce roman, Hamed, Maryam, Zakaria, l’Horloge et le Désert n’évoluent pas selon des lignes parallèles ou opposées. Dans ce roman, nous trouvons à la place une série de lignes entrecroisées qui se rejoignent parfois de telle manière qu’elles semblent ne former que deux brins et pas plus. Ce processus de fusion implique également les indications de temps et de lieu, de sorte qu’il ne semble pas y avoir de distinction claire entre des lieux et des temps en même temps…. »
Le lecteur est prévenu. Il va nager en pleine confusion (et pas fusion). Pour l’aider, un visuel est prévu avec des changements de police : italique, gras, petites lettres, plus grandes. Quand les caractères changent, un autre personnage monologue ou plus rarement dialogue. Et ce n’est pas du tout évident de savoir qui parle, et à qui le narrateur s’adresse. Gaza où ont abouti les personnages, Jaffad’où ils ont fui, le désert que traverse Hamed, à pied tentant de rejoindre la Jordanie où vit sa mère qu’il n’a pas vue depuis 20 ans.
Famille éclatée, nostalgie, exil, une mosaïque mal assemblée pour un tableau impressionniste de soleil levant dans le désert. Dans le désert Hamed croise un soldat israélien et le prend en otage. Incompréhension totale, l’un et l’autre ne parlent pas la même langue. Peur réciproque. Quant à l’horloge, comparée à un cercueil, je n’ai pas bien compris son histoire.
Isabella Haddad est une romancière Anglo-Palestinienne. Son roman Enter Ghost vient d’être traduit en Français et figure à la Rentrée Littéraire 2025. Je l’ai lu avec grand intérêt et grand plaisir. Les images catastrophiques qui parviennent sur nos écrans de télévisions ne permettent pas de faire connaissance avec les Palestiniensprésentés soit comme terroristes, soit comme victimes de guerre mais rarement comme individus.
Où est notre humanité? L’absence d’empathie pour les victimes et les otages du 7 Octobre, et plus tard, vis à vis de la population de Gaza, affamée et bombardée. Sommes nous encore des êtres humains capables de reconnaître l’étranger comme être humain? Vivons nous sur terre ou dans des bulles étanches, bulles de vengeance, de religion, d’idéologie?
Après le Tract N°60 d’Eva Illouz – le 8-octobre Généalogie d’une haine vertueuse. J’étais très curieuse du tract d’Isabella Haddad qui me semblait lui répondre. Attention : Reconnaître l’étranger est composé de plusieurs textes : une conférence tenue en septembre 2023 consacrée à Edward Said(donc juste avant les évènements), puis d’une postface Gaza novembre 2023, enfin, un Post-scriptum, mai 2025.
Communément considéré comme une figure radicale aux États-Unis, Said a d’abord et surtout été un théoricien de la littérature. Le rapport entre les représentations traditionnelles de l’Europe, en matière de littérature notamment, et les conquêtes du pouvoir impérialiste est l’objet d’étude sur lequel il a choisi de braquer notre regard. Il n’en reste pas moins que le roman demeurait son sujet, un sujet de prédilection.
l’Orientalisme CLIC m’a impressionnée mais que j’aurais plutôt classé dans la catégorie Essais que Roman. Isabella Hammad est romancière, elle expose ici les clés de sa propre création littéraire, l’une d’elle est la Construction de scènes de Reconnaissance ou moments d’anagnorisis concept hérité d’Aristote. Elle explicite de terme savant en l’illustrant d’exemples universels comme le mythe d’Œdipe
il a nommé anagnorisis l’instant où la vérité se fait jour pour un personnage, cet instant qui aimante l’
intrigue, ce noeud de tous les mystères. Dans le schéma classique où l’action culmine avant de retomber
avec le dénouement, c’est bien au sommet, au moment du retournement tragique, que l’anagnorisis se
produit en général.
Soudain, les diverses prédictions de la pièce s’imbriquent, la vérité éclate, Œdipe a d’ores et déjà tué son père et épousé sa mère. C’est l’instant de la reconnaissance
Cet épisode de la reconnaissance est aussi à la base du roman de Ghassan Kanafani, Retour à Haïfa, (malheureusement indisponible en français) où deux réfugiés de la Nakba retournent dans leur maison de Haïfa où ils avaient abandonné leur bébé, Khaldoun, lors de leur fuite. Khaldoun devenu Dov refuse de les suivre.
Telle est l’histoire du roman de Ghassan Kanafani Retour à Haïfa,
Comme celle de l’histoire d’Œdipe, cette intrigue repose sur des retrouvailles familiales perverties. […] Dans ces cas-là, il s’agit de l’identité de tel ou tel : celui qu’on prenait pour un étranger fait partie de la famille. […] Dans la tragédie, comme dans le roman, comme dans la vie, les forces humaines ne font pas le poids face à celles du destin, des circonstances ou du hasard »
Reconnaissance dans la tragédie familiale mais aussi reconnaissance de l’autre comme humain dans la tragédie politique
J’ai autrefois entendu Omar Barghouti, activiste palestinien et cofondateur du mouvement BDS, Boycott, Désinvestissement et Sanctions, parler d’un « instant mes yeux s’ouvrent », que j’appellerai pour ma part, vous l’aurez compris, l’instant de reconnaissance. Il parlait plus précisément du tournant dans l’action où l’Israélien réalise que le Palestinien est un être humain au même titre que lui.
L’autrice raconte l’écriture d’une nouvelle inspirée par la rencontre avec un soldat déserteur. Elle « fait intervenir l’idée d’épiphanie »
« l’instant épiphanique n’est pas tant l’instant où l’on comprend que celui où s’introduit un changement
de perspective.
Le problème, avec le soldat israélien de Barghouti et celui de ma nouvelle, c’est qu’on prend pour sujet de
l’épiphanie un non-Palestinien, qui se décentre et reconnaît brutalement l’humanité du Palestinien. »
Isabella Hammad évoque un premier roman biographique racontant son grand père (pas traduit en français). Elle se réfère à la littérature mondiale : entre autres L’amie prodigieuse .
A l’inverse de la Reconnaissance, le Déni
» Le déni, c’est, pourrait-on dire, le contraire absolu de la reconnaissance. Pourtant, le déni lui-même repose sur un mode de savoir. C’est une façon de se détourner délibérément, par peur peut-être, d’un savoir potentiellement destructeur. Ainsi de Khaldoun-Dov, qui renie ses parents enfin de retour à Haïfa. Ainsi de Pierre reniant le Christ. Ainsi des climatosceptiques. Ainsi des propriétaires d’esclaves et économistes du XIXe siècle affirmant que mettre fin à la servitude des hommes n’est pas viable économiquement »
Les deux postfaces sont des constats terribles des ravages de la guerre et une affirmation ferme de l’identité palestinienne. Des constats terribles qui n’apportent que peu d’ouvertures pour la paix.