Destins croisés – Israéliens Palestiniens, l’histoire en partage – Michel Warschawski

ISRAEL/PALESTINE

destins-croises-israeliens-palestiniens-l-historien-partage-de-collectif-929181253_ML

A travers les sagas familiales de deux familles, l’une palestinienne, l’autre juive polonaise, l’auteur raconte le 20ème siècle.

Roman historique? L‘auteur s’en défend. Ce n’est pas un  roman c’est un livre d’Histoire ou plutôt un livre d’histoires destiné aux élèves et aux enseignants presque un manuel scolaire comme le préface Avraham Burg – Ancien Président de la Knesset. Je ne suis pas sûre que le meilleur moyen d’enseigner l’Histoire soit de raconter des anecdotes. Travailler sur de réels documents est tout aussi vivant. J’ai souvent besoin, d’un bibliographie et d’un corpus de notes pour me sentir en confiance.

Même si j’ai des réserves sur le « roman » dont les personnages trop nombreux et peu étoffés, que j’ai eu du mal à identifier au cours de la lecture, ou pour le style parfois un peu négligé, j’ai été passionnée par la somme d’informations bien amenées.

Les pionniers de Degania et du mouvement ouvrier ont toujours été glorifiés (et chantés) de la tour d’Ezra aux chansons de l‘Hashomer, je n’aurais jamais imaginé les actions de destruction des produits maraîchers arabes sur les marchés. L’auteur qualifie d’apartheid la politique de la Histadrout vis à vis de l’embauche prioritaire juive. De même, j’ignorais tout des mouvements politiques palestiniens pendant le Mandat britannique. Cet éclairage est nouveau pour moi.

Trois pages après la liste des victimes de la Shoah dans la famille Friedman Waraschawski raconte la Catastrophe , la Nakba qui a dispersé la famille palestinienne, terrorisme juif du groupe Stern, opérations militaires et finalement exode…

J’avais oublié Karameh et Septembre noir.

Beaufort et la guerre au Liban sont racontés du point de vue des deux protagonistes.

L’espoir des accords d’Oslo, bouffée d’enthousiasme.

Et pour terminer Rachel, écrasée par un bulldozer pour avoir tenté de protéger des oliviers.

 

Jérusalem 1900 – Vincent Lemire

jérusalem couverture

Il est banal d’affirmer que la question de Jérusalem est un des obstacles majeurs aux négociations de paix,  que nul n’est prêt à renoncer à la ville sainte pour capitale, et que le partage de la ville, retour à la situation d’avant 1967 serait impossible .

Pourtant, l’auteur l’affirme, Jérusalem n’a pas toujours été le champ de bataille où s’affrontent Juifs et Palestiniens. Une autre histoire, oubliée, s’est déroulée à l’orée du XXème siècle:« Jérusalem 1900 – la ville sainte à l’âge des possibles ». Au tournant du siècle, une municipalité réunissait musulmans, chrétiens et juifs  sous l’empire ottoman la cité, pour gérer les adductions d’eau, la voirie, la santé publique, pour moderniser l’urbanisme d’une ville en expansion qui voyait sa population quitter les murailles de Soliman et s’étendre dans les quartiers de la ville nouvelle. La population, toutes confessions confondues, se massait à l’inauguration de la gare, ou d’une fontaine publique, ou de la Tour de l’Horloge. Il y eut même une révolution en 1908 avec le rétablissement de la constitution ottomane, « on s’appelle frère, on s’embrasse, on jure fidélité à la devise jeune-turque « Liberté, égalité, justice, fraternité ».

jérusalemJérusalem n’était donc nullement « une province reculée sans loi ni administration. La vie s’y déroulait, dans le carcan de la tradition et au rythme du chameau » comme l’a écrit Tom Segev,  distingué historien israélien.

Pourquoi cette histoire a-t-elle été occultée? C’est le propos de l’ouvrage de Vincent Lemire qui administre une magistrale leçon d’histoire.

Il commence par commenter les cartes de Jérusalem communément présentées avec une ville divisée en quatre quartiers correspondant chacun à une communauté: Musulmans, Chrétiens, Arméniens et Juifs. Dans le premier chapitre « Le dessous des cartes » il démontre que ces cartes ne correspondent aucunement au peuplement réel de la ville. Elles seraient plutôt des « cartes touristiques » destinées au pèlerins cherchant les lieux saints dans la vieille ville. Les autochtones utilisaient une toponymie tout à fait différente de celle que présente ces cartes aux 4 quartiers. L’analyse des recensements montre au contraire une grande mixité dans chacun de ces quartiers. Il compare cette utilisation des cartes à celle des plans que les offices de tourisme distribuent aux touristes Chinois ou Japonais à Paris. Le manque de sérieux correspond-il à un présupposé idéologique privilégiant la séparation des communautés?

jerusalem3

Le 2ème chapitre montre comment s’est construite la ville-musée  à destination des pèlerins au cours du19ème siècle. Étrange invention d’une tombe du jardin – Saint Sépulcre-bis par les Protestants, privés de garde dans le vrai. Archéologie approximative : dans les fouilles du prétoire ou de la via Dolorosa, des monnaies du 2ème siècle après JC trouvées sous les dalles ne troublant pas la foi des croyants.

Ce chapitre reprend les écrits des écrivains-voyageurs. Il s’ouvre sur une citation de Pierre Loti qui « tourne le dos à la ville moderne » qu’il a découverte du chemin de fer. le réflexe folklorisant chez les pèlerins, les touristes et les écrivains n’a rien d’étonnant. Ils viennent chercher les Lieux saints qu’ils connaissent ou croient connaître. Déjà Chateaubriand en 1811 a ce regard empreint de préjugés, vision morbide quand il décrit ce boucher arabe :«  à l’air hagard et féroce de cet homme, à ses bras ensanglantés, vous croiriez qu’il vient plutôt de tuer son semblable que d’immoler un agneau », cette scène renvoie à l’idée d’une cité-déicide.

Reconstruire l’histoire de Jérusalem à la lecture des écrivains romantiques est certes plus facile que de consulter les archives écrites en ottoman – graphie et même langue qui a disparu depuis Kémal Atatürk. La perception de l’histoire de Jérusalem doit beaucoup à ces préjugés. L’historien qui s’attache aux sources fiables fait des découvertes très différentes. Même quand il s’agit des lieux saints d’hybridation entre les différentes confessions est courante. L’enchevêtrement entre les traditions religieuses culmine quand il s’agit de la Tombe de David au sommet du Mont Sion, où les Franciscains sont expulsés en 1624 ; leur église est remplacée pour une mosquée entretenant le souvenir de Nebi Daoud, le « prophète juif ». Étrange homophonie entre le nom du Roi Salomon et de Suleyman l’ottoman qui conquit la ville!

Il est aussi important de situer l’histoire de la ville dans le contexte de l’empire ottoman, qui n’était peut être pas aussi décadent qu’on a bien voulu l’affirmer « l’homme malade » . La Palestine était loin d’être « une terre sans peuple » et sans administration. « Orientalisme occidental, sionisme et nationalisme arabe se sont paradoxalement donné la main pour enterrer l’histoire de la Palestine et de la Jérusalem ottomane sous une « légende noire » qu’il est aujourd’hui urgent de revisiter.

L’auteur livre une galerie de portraits d’administrateurs compétents, polyglottes, modernes qui contraste avec les préjugés. Il détaille l’action municipale. Quoi de plus symbolique que cette horloge de 25m construite hors les murs en face de la Mairie neuve qui devait donner l’heure universelle alors qu’autrefois le muezzin, les cloches ou le chofar réglaient les prières des fidèles des confessions diverses!

Un livre passionnant, peut être un pas vers une histoire partagée, et une autre vision politique?

 

Le dernier Berlinois – Yoram Kaniuk

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

y kaniuk

Incipit :

« Mon premier voyage en Allemagne n’a pas été un voyage à proprement parler, mais plutôt une traversée de l’Allemagne. En  hiver 1984, après une semaine passée à Copenhague, à la veille de mon retour en Israël, je fis un rêve […]une violente envie de partir à la rencontre des fameux livres de mon père m’assaillait  ou, pour reprendre les arguments publicitaires pour les produits allégés : manger sans grossir. Aller en Allemagne sans y être »

Le Dernier Berlinois, commence comme un journal de voyages d’un Israélien à travers l’Allemagne sur les traces de son père et de la culture allemande.

Le premier voyage n’en est pas un, c’est une traversée de nuit en train, de Copenhague en Hollande dans un compartiment bloqué…traversée tellement symbolique.

Pour le second, en 1986 il est l’invité officiel du cabinet du président allemand. D’autres suivront, conférences ou rencontres d’écrivains. …
Point de tourisme!
Yoram Kaniuk connaît sans doute mieux l’Allemagne que les personnages qu’il croise. Son père lui a lu Goethe, Heine ou Thomas Mann, Son Allemagne est littéraire et juive.
Au début, il va à la rencontre des Allemands avec beaucoup de préjugés et de provocation. Il croit rencontrer des anciens nazis qui n’en sont pas et raconte ses erreurs avec humour.
Par la suite la relation de voyage fait place à une galerie de personnages, certains sympathiques d’autres pas. Je pense à » La Fin de L’Homme Rouge »  pour  les récits de parcours individuels d’Allemands ou de Juifs allemands et même d’Israéliens vivant en Allemagne.
Il est venu régler ses comptes avec l’Allemagne, avec les Allemands indissociables des Juifs. Il veut rendre compte de l’absence.
Solder les comptes de la Shoah est impensable. Réfléchir aux procès de Nuremberg et d’Eichmann est envisageable.
Rencontre avec des écrivains, ses pairs, avec Heirich Böll et Gunther Grass et d’autres. Avec eux il va pouvoir discuter, du moins le croit-il parce que la guerre d’Irak place une partie des intellectuels allemands en opposition à Israël. La réflexion des rapports entre les Allemands et Israel rend Le Dernier Berlinois plus actuel.

Yishaï Sarid – Le Poète de Gaza

LIRE POUR ISRAËL


Tout d’abord, il n’est question  ni de poésie, ni de Gaza. L’action se déroule pour part à Tel Aviv, et pour part dans les sous-sols de la Sécurité à Jérusalem, avec deux excursions, l’une sur les bords de la Mer Morte, l’autre à Limassol, Chypre.

Thriller très noir. Un officier des renseignements israélien, chargé d’interroger des Palestiniens pour éviter des attentats-suicides peut-il agir selon les procédures légales ? Peut-il rester humain et non pas une brute ? La réponse est claire :  les procédures légales ne donnent rien. Le narrateur, officier, recruté pour sa culture, son ouverture d’esprit, pour avoir des résultats, va déraper jusqu’à la bavure – il étrangle un témoin, pas même suspect. Son supérieur, figure paternelle, bienveillant, d’un calme étrange, trouve dans la religion la sérénité. Comment être serein ? Il protège le héros, tente de lui faire garder l’équilibre, alors que, même après le drame, ce dernier revient aux interrogatoires, comme un drogué à sa came.

Une autre mission se déroule en marge. Le policier doit se faire passer pour un écrivain débutant pour approcher une romancière, Dafna amie d’un poète gazaoui dont le fils est un chef de réseau terroriste. Le poète atteint d’un cancer en phase terminale doit être soigné en Israël et s’installe chez Dafna. Une curieuse intimité s’établit entre le poète et l’officier, presque de l’amitié. Jusqu’où le conduira cette mission ? …Bien sûr, pas question de dévoiler la fin.

méir shalev : Ma grand-mère russe et son aspirateur américain

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Nahalal le moshav de méir shalev

 

De Méir Shalev, j’ai lu (2fois) Que la Terre se souvienne. Ma Grand mère russe et son aspirateur américain se déroule dans le même moshav de Nahalal.
Roman autobiographique, saga familiale, commençant en 1890 à Makarov, Ukraine, se poursuivant jusqu’à la fin du 20ème siècle.
Je me suis surtout attachée aux personnages des pionniers, de la deuxième ou de la troisième Alyiah, venant de la Russie, avec leur accent, leur idéal rayonnant,  leur énergie pour assécher les marais, bêcher, greffer les arbres, et combattre la boue l’hiver et la poussière l’été.

« Mais la manucure incarnait un symbole négatif, le pire de tous, car elle s’appliquait aux doigts, aux mains industrieuses vouées à labourer, bêcher,semer et construire. Les mains des pionniers que la révolution devait arracher à la plume, au commerce, à la casuistique talmudique pour les renvoyer aux outils et aux travaux des champs… »
C’est là qu’intervient le fameux aspirateur, cadeau d’un double traître qui a préféré faire des affaires en Californie.

« L’Amérique ignorait sans doute que, dans mon jeune âge,en sus de l’Union soviétique, de l’Allemagne de l’Est et la  Corée,  elle avait un autre ennemi. Oh pas très puissant ni spécialement dangereux, à vrai dire, mais virulent acharné et moralisateur : une poignée de moshavim et kibboutzim – le courant pionnier en Terre d’Israël. »
J’ai beaucoup souri en lisant ce  livre.
Livre de la nostalgie. Livre de tendresse pour cette famille chaleureuse.
Livre de l’innocence aussi. Celle de mon  adolescence quand je croyais que la terre d’Israel n’avait été gagnée qu’en asséchant des marais. Pas de bruit de bottes, un seul coup de fusil ! pour abattre un chat sauvage, voleur de poules….Pas un arabe à l’horizon, si, une ligne, vu du train le long de la frontière, en Jordanie d’alors…. les antagonismes se résumant aux divers courants du mouvement travailliste? et des révisionistes de droite.

Méir Shalev par le son livre:

L’Attentat film de Ziad Doueiri

TOILES NOMADES

Naplouse

Parlons d’abord cinéma : L’Attentat est un excellent  thriller, le spectateur ne s’ennuie pas un instant. Même si on a lu le résumé , si on sait déjà que le Docteur Jafaari, célèbre médecin arabe israélien, apprend que sa femme s’est faite exploser dans un attentat, on ne s’ennuie pas un instant. L’action se déroule au rythme haletant d’un film policier.

Amine Jefaari mène l’enquête de Tel Aviv à Naplouse. Les indices sont minces et distillés petit à petit. Les acteurs excellents, le décor plus que réel (parti pris que le réalisateur libanais a imposé malgré le handicap d’avoir tourné en Israël, et qui lui vaut la censure dans son pays).

Comment Amine n’a-t-il rien vu, rien deviné? Comment Siham a-telle mené une vie parallèle à l’insu de son mari? Comment une femme qui vit dans la bourgeoisie israélienne, moderne, éduquée, chrétienne, belle, aimée  peut elle se transformer en martyre?

Un indice, une lettre : « A quoi sert le bonheur quand il n’est pas partagé ? »

Naplouse

La quête d’Amine le mènera à Naplouse où le point de vue sera radicalement décalé. Quels sont ces radicaux, ces terroristes qui ont « lavé le cerveau » de Siham? La réponse se trouve sans doute chez ce Cheikh exalté qui prêche à la radio?

 

Changement de décor : nouvelles perspectives, nouvel indice:

  » Le bâtard n’est pas celui qui ne connaît pas son père, c’est celui qui ne connaît pas ses racines. »

Retour à Tel Aviv, Amine pourra-t-il reprendre sa vie à l’hôpital? quels seront ses rapports avec ses collègues et amis juifs? Plus grave, que fera-t-il de son enquête personnelle? Sa collègue qui l’a soutenu, lui rappelle: il y a eu 17 victimes dans l’attentat, des enfants qu’il a lui-même soignés! Il n’est pas question d’occulter cela non plus.

Tout est dans la nuance, l’ambiguïté, le refus du manichéisme…dans l’impasse aussi!

lire la critique de Rue89:

Inch’ Allah – film d’Anaïs Barbeau-Lavalette

Une claque,! Même prévenu , le spectateur sort anéanti de cette séance.

Prologue: un enfant dans Jérusalem, des pigeons, symboles de paix, une déflagration, – noir – un attentat. De l’autre côté, en Palestine, l’occupation dans sa brutalité ordinaire commence au checkpoint. Une femme passe, Chloé, canadienne, humanitaire, obstétricienne dans un dispensaire de Ramallah. La soldate qui vérifie ses papiers est justement sa voisine, une amie. Le long du mur qui sépare Israël des Territoires palestinien, un dépotoir. Rand, enceinte, et les enfants récupèrent des objets encore utilisables, chiffonniers d’une société de consommation qui jette des jouets, des bidons. Rand est une patiente de Chloé qui a noué des liens d’amitié avec sa famille qui est reçue dans leur maison  ainsi que dans la boutique de Faysal, le frère où l’on imprime les affiches des  martyrs. Le mari de Rand attend son jugement dans une prison israélienne.

Deux enfants, ou plus, mourront, sans que la nouvelle ne soit publiée à la radio  et ce n’est pas faute d’écouter les nouvelles! Chloé change de poste, écoute en hébreu, en arabe, en français, rien sur l’enfant qui a été écrasé sous ses yeux! Il faut voir la rage de ces enfants qui ont perdu depuis longtemps le regard innocent et le sourire de tous les enfants du monde. L »un d’entre eux, rêveur, en déguisement de superman m’a inquiété pendant tout le film, j’avais peur qu’il ne se croie capable de s’envoler dans les collines.

Selon les points de vue deux questions se posent?

Comment peut-on être médecin  humanitaire, sans prendre parti? Comment naviguer entre les deux mondes. Chloé habite à Jérusalem, sa voisine Ava, la jeune soldate est la copine qui l’emmène se détendre en boîte, danser, faire la fête, oublier la tension de la journée. Quotidiennement Chloé passe le checkpoint et se trouve dans une réalité différente. Réalité de son cabinet où elle exerce en professionnelle sous la direction d’un médecin qui lui fait la leçon, lui rappelle son devoir de neutralité. Réalité de la famille de Rand, du dépotoir, de l’occupation militaire, brutale, arbitraire, des frustrations quotidiennes. Chloé navigue dans l’ambiguïté. « ce n’est pas ta guerre!« lui assène Rand. On a l’impression que Chloé dérive, qu’elle perd tout repère, son visage se marque.

Si c’est Rand, l’héroïne, une toute autre question se pose. Comment devient-on terroriste, kamikaze? Devant le blocage de la situation, tellement bien suggéré par l’embouteillage monstrueux où Rand accouchant se trouvera coincée, y a-t-il une autre issue? Mourir pour exister, alors qu’elle se sent devenir un « rat ».

Très grande performance des actrices: Chloé joué par la québecoise Evelyne Brochu;  visage connu de Sabrina Ouazani (l’Esquive, puis la Graine et le Mulet) et charmante Sivan Levy, Ava la soldate.

Lire le dossier du film ICI

 

 

 

 

Les voisins de Dieu – film de Meni Yaech

TOILES NOMADES

 

Je ne serais pas allée de moi-même voir ce film après avoir lu les critiques. On m’y a poussé. Plaisir d’écouter de l’hébreu et de le comprendre encore. Par ailleurs, je savais que je me sentirais agressée par ce film violent.

Même filmé très près avec beaucoup (trop?) d’empathie et de tendresse (on pense à Rengaine) les héros sont insupportables. film de petits mecs, de petits fachos qui font terrorisant  le quartier à coup de battes de base-ball ou pire. Ordre religieux en punissant celui qui a gardé sa boutique ouverte quelques minutes après le début du Chabat. Ordre moral en chassant le vendeur de DVD-X. Ordre des mecs en décidant de la longueur des shorts des filles. Ordre raciste quand il s’agit de faire une ratonnade contre les Arabes de Yaffo, et éventuellement contre les Russes qui ne sont pas de leur bande.

Ils sont étonnants ces trois copains, Avi, Kobi et Yaniv – s’ils ne portaient pas la kippa voyante blanche crochetée, ils ressembleraient comme des frères à ces Arabes qu’ils pourchassent et à nos racailles de banlieue. Même dégaine, joints et musique hip hop un peu orientale à plein tube, foot et Thora. Enfin, pour ce qui est de l’exégèse, ils laissent cela à leur rabbin charismatique qui les entraîne dans la danse. Plutôt la transe que l’étude!

Nous ne sommes pas à Jérusalem dans une yeshiva traditionnelle mais à Bat Yam, banlieue de Tel Aviv. Ce ne sont pas des érudits blafards mais un vendeur de légume d’origine turque, un copain marocain, et leur spécialité est plutôt le chechè-bech (jeu de tric trac oriental.

Pourtant le film fonctionne bien, il y a une jolie histoire d’amour avec une fille qui n’est pas religieuse mais qui a assez de personnalité pour s’opposer à la violence des trois héros.  Avi fera sont introspection – plutôt une prière gueulée au bord de la mer. Mais Miri, elle aussi fera des concessions, vestimentaires, et même religieuses. Complaisance?

 

Le garçon qui voulait dormir – Aharon Appelfeld

LITTÉRATURE ISRAÉLIENNE

Erwinn, l’enfant du sommeil a été porté par les réfugiés qui ont veillé sur lui endormi, de train en train, de camion en camion de carriole en carriole, jusqu’à Naples où commence le récit, attendant l’embarquement pour la Palestine.

Efraïm est venu entraîner les adolescents, entraînement physique, mais aussi apprentissage de l’hébreu. Les jeunes apprennent sans livre ni cahier, répétant en courant les poèmes de Rahel, de Lea Goldberg, de Nathan Alterman ‘« judaïsme des muscles » censé les régénérer et les  distinguer des réfugiés les séparer de ce qu’ils avaient vécu, le ghetto, les cachettes…. Il semble que le rêve récurrent du XXème siècle a été de forger un homme nouveau. Faire des Juifs hébraïsants, musclés, bronzés, combattants capable de défendre le Yichouv qui n’est pas encore l’État d’Israël. L’entraînement continuera dans une colonie agricole où les jeunes gens construisent des terrasses, y apportent la terre, plantent des arbres et perfectionnent leur hébreu dans la lecture de la Bible. La métamorphose ne se fait pas sans résistance. La pierre d’achoppement est le nom hébreu qui doit remplacer le nom donné par les parents.

« on ne change pas de nom, tout comme on ne change pas de langue maternelle. le nom c’est l’âme. En changer c’est ridicule. » Ce mot ridicule désignant chez mon père non seulement une dys-harmonie mais aussi une forme de bêtise »

Le héros du livre résout cette contradiction, et la douleur de la perte de ses parents par le sommeil. Le garçon qui voulait dormir retrouve sa mère, son père et les amis de celui-ci, sa maison, à Czernowitz (Bucovine). Il dialogue avec eux dans sa langue maternelle – l’Allemand, rarement nommé. Il leur raconte sa nouvelle vie, ses progrès, ses projets de devenir écrivain comme son père. Dans la maison de son enfance, la vie tournait autour des livres, des livres écrits par le père, refusés par les éditeurs, de la littérature allemande, de Zweig, Schnitzler et surtout de l’admiration pour Kafka.

L’action se déroule juste avant la Déclaration d’Indépendance d’Israël et après pendant la guerre qui l’a suivie. Pourtant ce n’est pas un récit héroïque. Le narrateur est touché gravement aux jambes dès sa première escarmouche. La suite du récit se déroule donc à l’hôpital puis dans une maison de convalescence. Plusieurs de ses camarades y sont également blessés. Pendant deux ans il lutte pour retrouver l’usage de ses jambes. Relier ses jambes à son corps. Il copie la Bible pour relier les lettres hébraïques à ses doigts. Car c’est en hébreu qu’il écrira ses livres. Apprentissage physique de la langue. Rapport très étroit au texte.

Ambiguïté aussi de son lien au sacré, à la prière. Le monde de son enfants, intellectuels éclairé était loin de la religion. La venue en Palestine était aussi une démarche laïque « nous sommes venus dans ce pays pour vivre la réalité et dans la réalité tu dois chasser le verbe « prier » de ta tête. Les Juifs ont bien assez prié comme ça même trop » déclare un des convalescents qui le voit copier la Genèse.

Relier la langue au corps est le fil conducteur de ce livre complexe se déroulant dans deux lieux intimes: rêves  de l’enfance en Bucovine et dans la réalité d’Israël qui se construit .

 

lullaby to my father – amos gitai

TOILES NOMADES

Un film comme une installation/une installation de cinéaste.

Cinéma intimiste, Amos Gitai évoque son père Munio Weinraub, architecte ayant étudié au Bauhaus, expulsé d’Allemagne vers la Suisse puis vers la Palestine. Un film comme un collage de photographies de famille. Naissance, un prologue étrange dans une forêt polonaise. On ouvre par effraction l’album de famille. Un ami de la famille, suisse, évoque la personnalité de Munio ; le vieil homme est très ému. Nous aussi, presque gênés. Une violoniste, sur le moment je pense que le violon est un instrument juif, c’est sans doute exagéré, mais je livre la pensée du moment.

C’est l’hommage du fils à son père, c’est aussi un manifeste d’architecture. Le Bauhaus, non pas comme un style mais comme une philosophie qui donne sa place à tous les acteurs de la vie, et à ceux de la construction d’un bâtiment, aussi bien les architectes, les décors que les artisans. Un long texte magnifiant le bois.  Munio Weinraub était d’abord menuisier. Une visite à Dessau dans l’école du Bauhaus. La modernité est stupéfiante. On n’a rien inventé depuis?

L’architecte était un acteur majeur en Palestine se construisaient Tel Aviv et Haifa. Construction d’habitations,  aussi d’une nouvelle vie rêvée avec le kibboutz  . Cet aspect m’aurait intéressée. Curieusement, Amos Gitai est très discret sur cette histoire-là. Peut être elle n’avait pas sa place dans la relation du père au fils? C’est l’ami suisse qui l’évoque, près des larmes. Émotion aussi dans le poèmes de Leah Goldberg.

Attention! Ceux qui cherchent une fiction,  un documentaire construit ou pédagogique, s’abstenir! il faut être disponible pour cette berceuse tendre.

L’installation Traces de  Gitaï m’avait cependant plus parlé.

lire aussi ICI