CARNET DE BENICASSIM

Le GPS a calculé 110 km et 1h40 entre Bénicassim et Morella. Nous partons très tôt dans un matin gris, venteux et nuageux. Morella est situé à 1100m d’altitude. Craignant le froid, je sors de la valise un pantalon, un sweat et la parka. Quel temps fera-t-il dans la montagne ?
N-340 jusqu’à Oropesa, autoroute payante jusqu’à Torreblanca, une route bien roulante, mais avec des camions rejoint la CV-10 (que nous avons prise hier à Cabanes) droit vers le nord jusqu’à Sant Mateu.
Sant Mateu est un village touristique. Nous quittons la grand-route pour le voir, mais nous perdons dans les faubourgs égarées par un sens interdit dans le centre historique. Nous verrons au retour (pensons-nous).
Xert(Chert) est perché non loin de la route de Saragosse, des façades colorées, bleues, jaunes attirent notre attention. Avant de ses dérouter Dominique remarque que le village est peut être plus joli de loin que de près. Nous aurions été mieux avisées de suivre ce pressentiment. Les ruelles sont pentues, tortueuses, un véritable cauchemar. Même en rentrant les rétros, la voiture passe à peine. Quant à tourner ! Il faut que je descende vérifier qu’il n’y a pas de marches ou d’obstacle après l’épingle à cheveux. On se promet de ne pas renouveler l’expérience.
Peut après Chert, des cônes orange barrent la route : la N-232 est coupée au Port de Querol (un col à 1000m) pour travaux, la déviation passe par Cati ( en direction opposée, vers le sud ouest, une bonne quarantaine de km supplémentaires). Nous quittons à regret cette route si pittoresque qui suivait- le cours d’un fleuve asséché entre des barres rocheuses et rejoignons la route C-15 de Castellon à Morella (quelle ironie !). Cette route suit encore un cours d’eau qui a creusé un canyon mais qui est à sec selon la carte. La lecture de paysage est mon passe-temps favori quand je suis passagère dans les longs trajets en voiture. Ici, de nombreux éléments me sont inconnus. La zonation de la végétation est l’interprétation la plus facile : les orangeraies sont concentrées le long du littoral en plaine et dans les lieux abrités. Dès qu’on monte sur les collines les agrumes disparaissent, oliviers et amandiers se partagent les pentes. Je suis étonnée de ces vergers d’amandiers si bien entretenus aux gros troncs épais et aux branches bien taillées. Une de mes idées préconçues était que les amandiers, arbres robustes poussant un peu n’importe où, peu exigeants pour l’eau et la température poussaient sans soin dans les endroits sauvages. Je les ai vus fleurir en Grèce ou au Maroc en montagne. C’est la première fois que je les observe alignés et élagués. Parfois on a planté dans le même verger, en alternant les rangées ou même sur une même rangée, oliviers et amandiers. En montagne, les oliviers qui craignent le gel disparaissent. Des forêts remplacent les vergers : pins et très beaux chênes. Les chênes ont été plantés. Dans les plantations récentes les chênes paraissent taillés comme des topiaires : grosses boules aplaties comme rasées au taille-haie. Quel intérêt de tailler les arbres de la forêt ? Cela doit être le port naturel des jeunes plants ?

Si j’arrive à m’y retrouver avec les cultures et le couvert végétal, l’hydrographie me pose de sérieux problèmes. Depuis Valence, une question me turlupine. Qu’est devenu le fleuve Turia ? De Sagunto à Peniscola, nous avons enjambé des lits de rivères à sec. C’est la fin de l’été. Les pluies d’automne n’ont pas encore redonné vie à la nature. Les fleuves espagnols ont-ils le même régime temporaire que les oueds africains ? L’eau est –elle retenue en amont dans des barrages ? A-t-elle été consommée par l’irrigation des orangeraies (il y a de minces tuyaux noirs au pied des arbres).
Nous quittons la CV-15 comme une belle pancarte nous invite à visiter le village de Benasal.

A l’entrée de Benasal, les noisetiers couvrent les pentes. « Octobre est le mois de la noisette » proclame une banderole. Une jolie exposition sur la noisette se tient à l’Office de Tourisme où une dame très aimable me fournit un plan des curiosités touristiques : le Castell de la Mola 13ème siècle qui héberge l’Office de Tourisme, un Musée archéologique et un musée Carlos Salvador ( ?). Trois belles arches soutiennent le palais gothique. Le Portal de la Mola (13ème siècle) s’ouvre dans la muraille médiévale et rappelle la tradition islamique avec son arc caractéristique. Un peu plus loin, le Forn de Dalt (13ème )est fermé aujourd’hui, lundi. L’église a une façade baroque. Sur un mur de l’église une énorme sculpture contemporaine en ferraille commémore je ne sais quoi. En dessous, une institutrice fait cours à la classe des petits. Tandis que je m’approche, un vieil homme appuyé sur une canne vient à ma rencontre. Il s’assure que je comprends le castillan. « oui, à peu près » son élocution est brouillée parce qu’il lui manque beaucoup de dents. En introduction il me demande mon âge. « 65 » « moi, j’en ai 100 » annonce-t-il fièrement. « Où est ton mari ? » je mens : « dans la voiture, il a mal à la jambe » « moi aussi j’ai mal, mais j’ai ma canne ! » en effet, il trotte et je n’arrive pas à le semer. Il m’entraîne voir les maisons remarquables « ici, vit le curé » « ici, il y a un homme qui ne s’est jamais marié » En voilà une nouvelle intéressante !

Il me montre la maison Sanchez(qui figure sur mon plan) et qui possède une très belle entrée baroque avec des colonnes torses. On arrive à la Tour de la Prison et le Lavoir avec trois magnifiques bacs de pierre. J’aurais pu faire le tour de la muraille si mon « conférencier » me lâchait un peu. Mais il veut absolument voir mon mari et aller boire un coup au café. Impossible de le semer, il court plus vite que la randonneuse. Je grimpe dans la voiture et le plante tout net. Nous démarrons sans achever la visite de Benasal.

La route franchit le Col d’Ares (1173m). En face, sur un sommet à 1326m s’accroche le village d’Ares del Maestre. Un gros piton rocheux porte les restes du château tandis que les maisons blanches du village s’entassent sur l’épaulement sous le château. La place du village vaste et carré, a deux bâtiments remarquables un hôtel en rénovation et l’Hôtel de ville au dessus d’arcades ressemble à celui de Benasal. Une statue en ferraille de Jaume 1er (encore lui !) garde la porte.
La grande église baroque a de belles colonnes torses à la base entaillée de putti joufflus et de motifs végétaux. Une promenade conduit à la grotte qui est à la base du château (hélas fermée à la visite le lundi).

Le sentier en colimaçon monte à une belle terrasse d’où le panorama dégagé s’étend sur les flancs de la montagne découpés en terrasses renforcées par des murettes découpant le relief comme des courbes de niveau sur une carte topographiques ou une maquette, il y a bien peu de végétation, paysage minéral. Des sentiers balisés pour les randonnées mènent à des moulins. Le site comporte aussi des restes d’Art rupestre de la Préhistoire renommés (encore fermé le lundi !). Arès nous a réservé une belle surprise même si nous ne nous sommes pas attardées.
La route descend dans la large vallée du Rio Torre (pas plus d’eau que dans les autres rivières). Cependant le relief y est adouci, les collines sont plus molles, les champs plus plats et plus vastes. Des bovins paissent dans des pâturages desséchés. Le blé d’hiver a déjà levé et les champs sont verts. Nous remontons dans d’autres montagnes avant d’arriver à Morella;