MEDECINS ET SCIENTIFIQUES
« La crise sanitaire a révélé toute l’ambivalence de notre rapport à la science et le peu de crédit que nous accordons à la rationalité qu’il lui revient d’établir. Lorsque, d’un côté, l’inculture prend le pouvoir, que, de l’ autre, l’argument d’autorité écrase tout sur son passage, lorsque la crédibilité de la recherche ploie sous la force de l’événement et de l’opinion, comment garder le goût du vrai – celui de découvrir, d’apprendre, de comprendre ? […]La médecine, paradigme absolu de la confiance, est désormais reléguée aux marches de la défiance ».
« Comment, à partir de portraits de grands médecins et scientifiques, redonner le goût d’admirer, d’embrasser la vocation, de suivre le chemin de ces grands praticiens inconnus ou injustement oubliés ? »
Gilles Pialoux est chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon, spécialiste du Sida, il a vécu la crise du Covid à l’hôpital. Accessoirement, il a été journaliste à Libération. Il livre ses « Admirations » pour des médecins ou scientifiques connus ou méconnus à travers le prisme de son vécu.
Admiration pour des savants connus comme Marie Curie, Yersin ou Hippocrate ou méconnus : Madeleine Brès(1842-1921) Zénon Drohocki(1903-1978), James Miranda Stuart Barry (1789 -1865), Marthe Gautier(1925-2022). Son ouvrage Admirations se compose de 7 biographies détaillées et d’un » abécédaire de quelques oubliés « subjectivement repêchés ».
Parmi les méconnus, les oubliés, les repêchés, nombre de femmes qu’on aurait peut-être qualifier d’empêchées, justement parce que femmes.
La première qui ouvre le bal, Madeleine Brès, est « la première Française à avoir prêté le serment d’Hippocrate le 3 juin 1875 après avoir soutenu à l’âge de 33 ans une thèse féminisante intitulée « De la mamelle et de l’allaitement ». A force d’entêtement, elle réussit à s’inscrire en médecine. La guerre de 1870 qui mobilise les médecins au front, est pour elle une opportunité. Après une carrière honorable, elle a fondé une crèche et avait une nombreuse patientèle, elle finira dans la misère aveugle et abandonnée. Gilles Pelloux, à l’occasion, soulève le problème de la misogynie qui sévit encore de nos jours. Après avoir interdit aux femmes l’exercice de la médecine, le harcèlement existe encore justifiant #Metoo à l’hôpital.
Marthe Gauthier, un siècle plus tard, Découvreuse oubliée (et pillée) du chromosome de la trisomie 21. Après un stage aux Etats Unis où elle a acquis les techniques de culture des cellules, a réalisé le caryotype de cellules d’enfants trisomiques et a mis en évidence le chromosome supplémentaire, cause de la pathologie. Lejeune, généticien de renom lui a tout simplement volé la preuve de sa découverte, une photographie, puis l’a ignorée dans les publication, altérant même son prénom et son nom, enfin s’est approprié ses carnets de laboratoire qu’il a fait disparaître. Non content de s’être approprié la découverte, « il est connu comme farouche militant anti-IVG et pro-life » et « malgré les polémiques, en voie de canonisation » .
En passant, on découvre que : Rosalind Franklin fut également oubliée pour le Nobel :
en 1953 pour la découverte nobélisée neuf ans après de la structure en double hélice de l’ADN par James
Watson, Francis Crick et Maurice Wilkins. Les trois Nobel oubliant au passage l’apport considérable d’une
certaine Rosalind Franklin, morte d’un cancer de l’ovaire sans doute lié à ses recherches irradiantes comme Marie Curie qui utilisa dans son laboratoire du Kings College à Londres la diffraction des rayons X pour étudier la structure de l’ADN…
Et, c’est bien sur l’insistance de Pierre Curie, son mari, que Marie Curie ne fut pas écartée.
Zénon Drohocki : l’électrochoc de la déportation – est mis en lumière dans Admirations. Neurologue de renom en Pologne, Drohocki décrit en 1937 une analyse de l’EEG et met au point une technique d’électrochocs.
Juif polonais, Drohocki ne pourra plus exercer sa vocation médicale au moment de la Shoah. C’est cette même vocation, toutefois, qui va lui permettre de sortir vivant du camp d’Auschwitz
Il fuit donc la Pologne en 1938, passe par la Belgique et Paris puis exerce dans la Drôme et se fera arrêter en fuyant vers la Suisse. Drancy, puis 5 camps de concentration. Dans son sac, les plans de son appareil à électrochocs qui intéresse les nazis mais qui lui sauvera la vie :
Au-delà des secousses et de l’amnésie, il y avait aussi ces temps suspendus pendant lesquels les prisonnier(e)sdes différents sous-camps pouvaient entrer en contact pour la première fois, organiser des rencontres, transmettre des lettres. La rumeur sur les bienfaits des électrochocs de Drohocki agrandit le cercle des candidat(e)s bien au-delà de Birkenau
Les fils électriques de Zénon ne transmettaient pas que de l’électricité mais de la chaleur humaine, du lien, des
rencontres inespérées, des missives, de la survie, de la productivité et de l’espoirPar pudeur ou par douleur; il n’écrira pas son histoire…
j’ai trouvé cette histoire bouleversante.
Le chapitre le plus étonnant concerne James Miranda Stuart Barry : chirurgien colonial pionnier de la césarienne et mélange des genres. Chirugien militaire de l’Empire britannique. Né à Cork en Irlande, il s’inscrit comme étudiant en médecine à Edimbourg. Etudiant brillant et studieux, il fait des étude brillantes. Il bénéficie de la protection de son oncle, le peintre James Barry et du général Miranda, révolutionnaire vénézuélien. Affecté au Cap en Afrique du Sud, il sera un pionnier de la chirurgie obstétricale. et réalisa la première césarienne réussie pour la mère et l’enfant qui fut baptisé James Barry Munnik, dont la descendance perpétua le nom. Ma chronique va s’arrêter ici parce que la suite vous surprendra et que je ne veux pas spoiler.
Ce livre vous apportera bien des surprises, des clins d’oeil à l’actualité, et un grand bond en arrière dans le temps, pour Hippocrate – occasion de lire le Serment qu’on ne connait pas en détail si on n’est pas médecin. Aussi de faire connaissance avec Agnodice (350 av JC) qui dut se travestir en garçon pour exercer la médecine.
Grande richesse bibliographique : Pialoux, en bon scientifique est coutumier de citer ses sources. J’ai fait entrer dans mon pense-bête de Babélio deux BD : La vie mystérieuse, insolente et héroïque du Dr James Barry Ed Steinkis, et les soeurs d’Hippocrate Ed Les Arènes. En revanche, pour ce qui concerne Yersin, j’ai préféré Peste & Choléra de Patrick Deville.