CHALLENGE LES DEUX GEORGE

Emerveillée par la Petite Fadette, après le Moulin sur la Floss de George Eliot, j’ai pensé confronter le moulin du Lincolnshire et le moulin berrichon. Tous les deux sont des moulins à farine sur un petit cours d’eau. Ils sont à peu près contemporains. Là, s’arrêtent les ressemblances.
Le Moulin sur la Floss se déroule sur une bonne dizaine d’années au sein d’une famille bourgeoise tandis que l’action de Meunier d’Angibault est concentré sur 5 jours. Il confronte différents milieux sociaux : la famille noble des barons propriétaires du château de Blanchemont, les paysans parvenus les Bricolin, Grand-Louis le meunier, honnête travailleur et même le mendiant Cadoche, sans parler du notaire, du curé. Une société très diversifiée où les intérêts s’opposent. C’est justement l’aspect social qui fait l’intérêt principal du roman.
Un homme modeste peut-il espérer épouser une femme riche?
La guerre intellectuelle et morale était déclarée entre les diverses classes, imbues de croyances et de passions
contraires, et Marcelle trouvait une sorte d’ennemi irréconciliable dans l’homme qui l’adorait.
Tel est le problème qui se pose doublement : La baronne de Blanchemont se retrouve veuve, jeune avec un petit enfant. Son mari la trompait sans vergogne. Elle est donc libre de vivre avec son amant roturier. Ce dernier prend la fuite peu désireux de s’unir avec une femme plus riche que lui. Grand-Louis, le grand farinier, aime Rose, la fille des fermiers qui, richement dotée, peut prétendre à un parti avantageux. Les amours du meunier sont bien compromises.
Pourquoi, parce que je suis une honnête personne, ne viendriez-vous pas chez moi? —Parce que nous aurions
tort de nous familiariser avec vous, et que vous auriez tort de nous traiter en égaux. Ça vous attirerait, des
désagréments. Vos pareils vous blâmeraient; ils diraient que vous oubliez votre rang
Marcelle, la jeune veuve, décide d’aller sur ses terres, à Blanchemont pour régler les affaires que son mari lui a léguées. Elle est ruinée. Le baron ne s’est pas contenté de la tromper, il a dilapidé sa fortune et la sienne. Au grand étonnement de tous, la baronne est ravie de ne plus rien avoir : elle se trouvera ainsi sur un pied d’égalité avec Henri Lémor!

En chemin, elle est hébergée au Moulin d’Angibault et fait connaissance du meunier. La situation est d’une piquante symétrie. Le meunier et la baronne vont s’épauler pour résoudre leurs affaires. Pour Marcelle, il s’agit de vendre le domaine de Blanchemont au meilleur prix possible. Bricolin, le gérant souhaite l’acquérir au meilleur prix, pour lui. Marcelle habite avec Rose, la fille de Bricolin qu’aime Le Grand-Louis. Elle peut aussi servir d’intermédiaire..
Je ne vous raconterai pas les péripéties parce qu’il y en a et que je ‘n’aime pas spoiler

George Sand fait une analyse très fine de tous les ressorts de la société de ce village berrichon, la décadence d’une certaine noblesse, hautaine avec les fermiers, négligente, qui est remplacée par des bourgeois parvenus et âpres au gain. Bricolin est un personnage peut-être caricatural qui fait tout pour arriver, au risque de perdre deux filles en les privant de leurs amoureux. Elle montre aussi le dénuement des paysans qui n’ont rien et vivent dans une masure. Entre les deux, les artisans, ouvriers qui trouvent leur noblesse dans le travail. A cette occasion George Sand cite Fourrier et les Saint-Simoniens sans les encenser pour autant c’est pourtant à eux que j’ai pensé en lisant les efforts de Henri Lemor, l’amant de Marcelle pour abandonner héritages et richesses pour se consacrer au travail manuel. les grands parents, Bricolin comme la meunière représentent un monde ancien plus traditionnel.
Vous avez entendu parler peut-être des saint-simoniens et des fouriéristes. Ce sont là des systèmes encore sans religion et sans amour, des philosophies avortées, à peine ébauchées, où l’esprit du mal semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas absolument, mais j’en suis repoussée comme par le pressentiment d’un nouveau piège tendu à la simplicité des homme
Comme dans la Petite Fadette le lecteur se délecte des traditions berrichonnes, des fêtes rurales, de la bourrée, des expressions populaires. J’ai appris ce qu’était un allochon et un patachon
le mot d’alochon réjouit fort l’enfant, qui le répéta en riant et sans le comprendre. —Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l’eau pousse
pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.
[…]
patachon, c’est-à-dire le conducteur, assis de côté sur le brancard,
En revanche j’ai trouvé la psychologie un peu simpliste : des personnages exemplaires , le meunier et Marcelle, sont affrontés à de très mauvais comme Bricolin et sa femme. Rose est bien fragile et sans consistance, comment Grand-Louis s’en est-il tant entiché? Un personnage secondaire sort du lot : Cadoche. Est-il un gentil ou un mauvais?
C’est en tout cas un très beau moment de lecture que je vous recommande.