Le cheval de Turin

Cinéma du dépouillement, de l’épure.

Un cheval gris, fourbu, en sueur, peine en tirant une charrette dans la tempête, il gravit une côte pour arriver à une ferme isolée dans une campagne déserte. Une musique lancinante l’accompagne. L’homme et une femme rentrent l’animal et sa charrette. Gestes simples. La femme aide l’homme à s’habiller – (je m’interroge) – la femme cuit des pommes de terre. L’homme écrase la sienne et mange avec difficulté – son bras droit est paralysé.

Cinéma du dépouillement : gestes quotidiens répétitifs, chaque jour la femme tire l’eau au puits, cuit les pommes de terre, fait la vaisselle, aide son père à s’habiller. Ils vont ensuite à l’écurie. Le cinéaste filme en longs plan-séquences qui donnent l’impression de laisser se dérouler le geste domestique dans toute sa durée. Dépouillement : ces gens n’ont rien : palinka et pommes de terre bouillies, une chacun. pendant le long plan-séquence on a tout le temps d’admirer les images magnifiques : la table de bois brut, la porte, la lampe à pétrole. Visages sauvages du père et de la fille, économie de paroles. Répétition des tâches :chaque jour les mêmes immuables.

Dehors une étrange tempête fait rage – sèche – il ne tombe ni pluie, ni neige. Les feuilles volent en abondance. Chaque jour, le quotidien perd quelque chose. Le second, le cheval refuse d’avancer, la musique est remplacée par le bruit du vent. Le voisin vient emprunter de la palinka, lui seul parle de la désolation qui s’étend…Arrive un curieux attelage de tsiganes, menaçants. Le lendemain, le puits est à sec. L’homme tente de résister au malheur, chargeant leurs biens sur une charrette à bras tirée par la femme, ils tentent de fuir. Après l’eau, c’est la lumière qui vient à manquer. Assis à table, dans l’obscurité, ils tentent de manger les pommes terre qu’on ne peut plus cuire.

L’écran devient blanc. Plus d’image. Fin du film, fin du monde.  !comme la création à l’envers : disparaissent les hommes, le cheval,  l’eau, la lumière….Bela Tarr met fin à sa carrière de réalisateur sur cette absence d’image.

C’est un très beau film. Les 2h26 ont passé sans aucun ennui. Tellement sont belles les images!

 

Une femme fuyant l’annonce – david Grossman

Depuis dix jours, je suis les pas d’Ora et d’Avram sur leur randonnée dans les collines de Galilée. Cheminement lent, dans une lecture dense, où se découvrent des histoires d’amour intenses et des paysages sauvages. .
Pensée magique:  Ora imagine que, tant qu’elle sera hors d’atteinte des messagers, il n’arrivera rien à son fils, parti dans une opération militaire dangereuse, tant qu’elle pensera à lui, qu’elle parlera de lui, elle le protègera. Pouvoir des mots?
Ce n’est pas une lecture facile que cette fuite anxieuse, et que l’évocation de plusieurs guerres.

La Guerre des Six Jours est  à peine évoquée:  rencontre des adolescents hospitalisés, premiers émois, camaraderies, amitiés, amours adolescentes. Pendant la Guerre de Kippour se noueront et se dénoueront les liens d’amour et d’amitié. Le récit des combats sur le Canal de Suez est particulièrement éprouvant, la captivité en Égypte d’Avram aussi.
Amours, amitiés, amour maternel inconditionnel, paternités incertaines, rapports fusionnels entre frères, toutes les affections sont mêlées. Amour de la terre aussi.
Pouvoir des mots, écritures, carnets griffonnés, c’est aussi un livre d’écrivain, sur l’écriture. La chasse aux références littéraires, de Melville à Thomas Mann,ou à la Bible, peut aussi être une piste de lecture.

J’ai attendu ce livre. Pas seulement parce que les critiques sont excellentes ni parce que la littérature israélienne m’intéresse.Lue sur le  site de la Paix Maintenant l‘oraison funèbre à son fils Uri, tombé au Liban en 2006, m’avait terriblement émue. J’avais imaginé que ce roman était une réaction à ce deuil. La dernière page m’a détrompée, Grossman avait commencé l’écriture en 2003 alors que son autre fils Yonatan faisait son service militaire;

Dernière phrase du livre :

« Ce qui a changé surtout, c’est l’écho de la réalité dans lequel la version finale a vu le jour. »


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Le Salon de Musique – Satyajit Ray (DVD)

SAISON INDIENNE

http://www.dailymotion.com/swf/video/xhkyb6<br /><a href= »http://www.dailymotion.com/video/xhkyb6_le-salon-de-musique-begum-akhtar_shortfilms &raquo; target= »_blank »>Le Salon de musique – Begum Akhtar</a> <i>par <a href= »http://www.dailymotion.com/zimol-music &raquo; target= »_blank »>zimol-music</a></i>

Un lustre de cristal aux coupes en tulipes se balance dans l’obscurité, symbole du luxe, de la sophistication du palais tandis que le générique se déroule, lettres hindoues sur fond noir. Noir et blanc, ombre et lumière. Extrême dépouillement. Unité de lieu : un palais au fronton et aux colonnes grecques domine le fleuve.Roy, le zamindar – noble propriétaire terrien – entend au loin la musique que donne le voisin parvenu .

le zamindar Roy sur sa terrasse

 » M’a-t-il invité? » demande-t-il à son serviteur Ananta.

– « Est-ce que je vais quelque part? »

Le noble Roy, ne va nulle part, en revanche, il invite ses voisins dans son salon de musique, à des concerts fastueux qui le ruinent

Chronique d’une décadence. Le fleuve a emporté le jardin et une partie des terres lors d’une crue. Grand seigneur, Roy, a accueilli un millier de paysans, rappelle-t-il à sa femme qui lui reproche d’avoir hypothéqué ses bijoux. L’intendant prévient son maître qu’il a déjà commencé à vider l’ultime coffre. Une rivalité s’engage entre l’ancien noble et le parvenu Ganguli, fils d’usurier, qui a installé l’électricité, qui se déplace en voiture et qui se pique d’apprécier la musique.

Ganguli, le parvenu

Les dernières richesses seront dilapidées dans cette rivalité. La tragédie se déroule pendant un de ces concerts : le lustre se balance, les éclairs illuminent la nuit, le fleuve emportera la femme de Roy, son fils est noyé. Le zamindar vend ses meubles. Le palais est vide, reste le lustre et l’estrade où une danseuse se produira dans un  dernier concert .

Mauvais présage: une énorme araignée se détache sur le portrait de Roy…

L’issue fatale est prévisible depuis la première scène, la décadence est peinte avec raffinement et noblesse. Un monde s’achève, un monde de palais, de chevaux et d’éléphant, dans l’indifférence et la grandeur.

J’avais vu ce film autrefois, il m’avait laissé un souvenir indélébile. Tellement classique qu’il n’a vieilli en rien.

Les Joueurs d’échecs – film de Satyajit Ray

SAISON INDIENNE

 

Lucknow, 1856, fin d’un règne. Le roi Wajid Ali Shah, musulman pieux, poète, musicien (il a même composé un  opéra) règne dans son palais fastueux. Un traité conclu en 1837 avec la Compagnie des Indes lui garantit son royaume tandis qu’il finance les expéditions britanniques contre les états princiers  et que ses guerriers sont enrôlés dans les troupes britanniques  – un an plus tard éclatera la fameuse Révolte des Cipayes . Unilatéralement les anglais dénoncent le traité et exigent l’abdication du roi Wajid.

Wajid Ali Shah

Au logis de Mirza, ce dernier, noble oisif, dispute d’interminables parties d’échecs – Roi des Jeux, jeux des Rois – avec son ami Meer. Rien ne peut les distraire de cette passion, ni leurs femmes ni le jeu d’échecs, grandeur nature, auquel se livrent les autorités britanniques et leur souverain.

 

Film historique, en costumes et en couleurs. Ma cassette enregistrée il y a une trentaine d’années est un peu décolorée et le film se déroule dans un ensemble doré, jaune d’or un peu passé. Les joyaux et perles sont fastueux. Comme il se doit on assiste à un spectacle de danse très raffiné à la cour du roi-poète et la musique paraît ancienne.

Un Satyajit Ray en couleur mais toujours très sobre et distingué. Lire également la critique

malheureusement il manque des sous-titres

Mother India – film de Mehboob Khan (DVD)

SAISON INDIENNE

On croirait qu’elle porte sa croix. Non, Radha laboure sa terre. La femme dans le rôle du bœuf, ses enfants poussant la charrue.

 

 

Quand elle s’est mariée, son mari était un paysan aisé cultivant 13ha de bonnes terres. Pour financer la noce, et emprunter 500 roupies sa mère a hypothéqué les terres auprès de l’usurier Sukhilala qui réclame 3/4 de la récolte au titre des intérêts.

la vie des nouveaux mariés se déroule dans un décor agreste riant. Ils sont amoureux, la récolte de millet est bonne, la maison confortable. Au fil des ans, l’usurier les dépouillera de la vaisselle, des bijoux, des bœufs et finalement des terres. Il ne reste plus qu’à défricher un lopin caillouteux. En tirant sur un rocher, l’homme est écrasé et perdra ses bras. Infirme devenu inutile, il disparaîtra plutôt que de subir les humiliations de Sukilala.

 

Mère courage, Radha s’attelle et parvient à survivre avec ses deux fils. Si l’aîné est docile, le cadet Birju, enfant sauvageon, jeune homme taquin, deviendra un rebelle qui n’aura de cesse que de se venger de l’usurier qui les a réduit à la misère. Cela se terminera tragiquement.

Cette fresque symbolise le courage des femmes indiennes, inépuisable malgré la vie dure des paysans, famines, inondations. Dix ans seulement se sont écoulés entre l’Indépendance de l’Inde et la sortie du film en 1957. J’ai lu sur wikipedia qu’un livre Mother India par Katherine Mayo  en 1927, dénonçant les traitements accordés aux femmes indiennes ainsi que le sort des Intouchables avait causé un scandale et avait été brûlé avec la figure de son auteur en effigie. Le film au même nom, aurait été une réponse.

J’ai beaucoup aimé les scènes de la vie villageoise, dépeinte à la manière de Bollywood avec des chants et des danses, des chorégraphies mettant en scène les travaux des champs, des la récolte du millet à la faucille, au vannage des grains.L’arrivée des invités à la noce dans des chars à bœufs qui se font la course est très réussie. Colorée, la fête villageoise en l’honneur de Krishna, Festival des couleurs….J’ai moins aimé les scènes mélodramatiques où la mère se lamente, étreint ses fils..La tragédie hésite, d’une scène dramatique on enchaîne sans transition à un comique presque primaire où les grimaces des acteurs sont exagérées, puis à nouveau des batailles au bâton, et des catastrophes filmées en grand spectacles. La scène de l’incendie est particulièrement spectaculaire d’autant plus que j’ai lu que Nargis, l’actrice qui joue Radha, a failli y périr et qu’elle fut sauvée par l’acteur qui devient ensuite son mari.

Jodhaa Akbar – film de Ashutosh Gowariker (DVD)

SAISON INDIENNE

Jalalludin, empereur moghol, musulman, épouse Jodhaa, princesse Rajpoute, hindoue, pour conclure une alliance politique. Jalal (Hrithik  Roshan) est jeune, beau, valeureux, c’est un souverain magnanime qui veut conquérir l’Hindoustan. Hodha (Aishwarya Rai) est belle, instruite, elle sait lire et calligraphier, cuisiner et manie le sabre.

Couverts de joyaux, dans les palais merveilleux, le film s’annonce comme une romance des Mille et Unes nuits, un conte oriental, coloré et romantique. Les batailles mettant en scène des milliers de figurants, des éléphants, chevaux et dromadaires annoncent la superproduction dans les déserts du Rajasthan et dans les montagnes arides.

A 4 semaines de notre départ pour Delhi et le Rajasthan, cela aurait suffit pour mon plaisir! Introduction magnifique à nos visites aux forts et aux palais. Il était temps que je m’intéresse aux Moghols avant d’aller voir le Taj Mahal!

3h20 de film. Il m’a fallu interrompre la lecture pour terminer le lendemain. Interruption bienvenue parce que je me suis documentée entre temps sur la véritable histoire d’Akbar.

Akbar ,un  des plus grand empereurs moghols,  est né en 1542, fils d’Humayun, chassé d’Inde par un aventurier Afghan. Jalal a 14 ans quand il accède au trône en 1556. Le film commence par la bataille de Pânipat qui a opposé les Afghans et 30 ooo Rajpoutes avec 1500 éléphants, gagnée par les Moghols. Pour conquérir l’Hindoustan, Jalal préfère les alliances aux effusions de sang. C’est pour sceller une de ces alliances que le roi d’Amber (Jaipur) offre sa fille la princesse Jodhaa en mariage. Jodhaa pose ses conditions, elle conservera sa religion hindoue et emportera au Fort rouge d’Agra sa statue de Krishna à qui elle pourra rendre sa dévotion. Jalal, amoureux de la princesse, mais aussi magnanime et tolérant, cède à ces conditions et attendra patiemment l’acceptation de la princesse pour consommer le mariage. Au palais rouge d’Agra, Jodhaa n’est pas la bienvenue, les conseillers musulmans, la nourrice, les serviteurs sont méfiants. Des pièges se tendent….mais Jalal deviendra Akbar, aimé de tout son peuple, tolérant toutes les religions, abolissant l’impôt sur les pélerinages hindouistes. Un grand empereur. Là, le réalisateur  laisse la romance pour l’hagiographie!

Cette grosse production a les qualités de ses défauts : des longueurs, dans les combats (je ne suis pas fan) même s’ils sont très esthétisants, des séquences musicales interminables et une musique martiale plutôt pompier, mais aussi des déploiements de couleurs vives, une séquence de derviches tourneurs, des décors somptueux, des étoffes, des bijoux merveilleux, des animaux. la séance de dressage de l’éléphant est impressionnante. Toujours garder présent à l’esprit que le temps de Bollywood n’est pas celui du cinéma occidental!

Ashutosh Gowariker est le réalisateur de Swades que j’avais beaucoup aimé, et de Lagaan. C’est un cinéaste indien reconnu. J’ai lu que Jodhaa Akbar avait été retiré de l’affiche au Rajasthan

Fire – un film de Deepa Mehta (DVD)

SAISON INDIENNE

 

 

 

Après La Famille Indienne et le Mariage des Moussons, films Bollywoodiens, et autres Noces indiennes, ce film n’a pas pour but de glorifier la famille indienne, les noces, arrangées mais triomphantes, au contraire!

La famille de Fire vit au dessus du restaurant de fast-food à l’indienne, et du magasin de location de vidéo. Elle se compose de deux couples mariés, Ashok et Rhada, les ainés, Jatin et Sita, nouveaux mariés, de la mère Biji, mutique après une attaque, et du serviteur Mundu. Un panneau,  dans la salle à manger familiale, »Home, Sweet home » donne le ton. Peu de douceur dans ce foyer. Jatin a dit « Oui à Sita » sur l’injonction de son frère et de sa mère, pour avoir l’héritier qu’Ashok et Rhada n’auront pas puisque Rhada est stérile.  Jatin ne renonce pas à l’amour de Julie, une Chinoise qui rêve de devenir une starlette de cinéma à Hong Kong.

Rhada et Sita  – Sita est la femme de Râma dans le Râmayana tandis que Rhada est l’amante de Krishna – se retrouvent seules à la maison délaissée tandis que Jatin est avec Julie et qu’Ashok est le disciple du gourou Swamiji qui lui enseigne principalement le renoncement, et surtout le renoncement au désir sexuel. Entre elles nait un amour qui n’est pas celui qui uniraient deux belles-sœurs.

Sita est jeune et pétulante, elle aurait aimé que son mari soit amoureux d’elle. Elle ne se contentera pas du rôle de génitrice que la famille lui assigne. Elle veut danser et vivre. Rhada a intégré le renoncement depuis qu’elle sait qu’elle n’aura pas d’enfant. Elle se soumet à l’étrange exercice spirituel que lui impose son mari, mettre à l’épreuve la chasteté d’Ashok en se couchant près de lui (j’ai lu une chose analogue à propos de Gandhi et je n’avais rien compris).

Rhada découvre le désir, elle ne soupçonnait même pas qu’une femme puisse avoir désir ou plaisir sexuel. Cette découverte la déconcerte. le désir est à l’opposé de ce que son mari lui impose et s’impose à lui-même « le désir est la ruine » affirme-t-il tandis qu’elle répondra à la fin du film que « le désir est la vie et je désire vivre ».

Pendant la durée de la projection, je me suis interrogée sur ce titre Fire. Une scène m’a donné un indice : l’épreuve du feu que Râma impose à Sita pour prouver sa pureté. La dernière scène justifie davantage le choix du titre. (mais je ne veux pas dévoiler l’histoire).

Ce film lesbien recommandé par Têtu et primé à Toronto, est-il vraiment un film indien? Deepa Mehta, née en Inde a quitté son pays pour le Canada en 1973. A sa sortie en 1996, il a provoqué en Inde un tel scandale qu’il a été retiré de l’affiche.

 

 

La Déesse – Satyajit Ray (DVD)

 SAISON INDIENNE

 

Le cinéma indien n’est pas que Bollywoodien! Loin des couleurs chatoyantes, des chansons et chorégraphies de Bollywood, les films de Satyajit Ray sont d’une sobriété et d’une force étonnantes.

Noir et Blanc, le film date de 1960, est-ce l’époque ou un choix?

Le générique déjà montre ce parti pris de rigueur : un masque blanc se pare des trois yeux de la Déesse puis les ornementations traditionnels apparaissent sur un plan fixe qui se termine par la procession qui se dirige vers le Fleuve. Un flash, image presque subliminale, un poignard, suggère que cette Déesse- Ma, la mère peut aussi être cruelle.

 

 

L’histoire contée ici, se situe au XIXème siècle au Bengale, elle est tirée d’un récit de Prabhat Mukherjee sur une suggestion de Tagore. Une très jeune femme, Doya, est mariée à un étudiant qui part apprendre l’anglais à Calcutta. Jolie, enjouée, aimée de tous, soumise aussi, c’est la belle-fille idéale pour Kalikinkar, veuf, dévot de Kali, très traditionaliste. Est-il épris de Doya? Ou seulement confit en dévotion? A la suite d’un rêve il est persuadé que Doya est une réincarnation de la Déesse.

Quand le mari revient, la jeune femme est immobile, adorée par tous les pèlerins. Elle a même opéré un miracle, guérissant l’enfant du mendiant. Il tente de la ramener à la vie raisonnable et de la persuader de s’enfuir. Doya ne sait plus si elle est humaine ou déesse.  Elle refuse de le suivre.

Le miracle ne se renouvellera pas. Son neveu, Khoka, qu’on lui a confié, meurt dans ses bras…

Cette tragédie est d’une pure beauté. L’actrice est merveilleuse aussi bien dans son rôle humain que dans celui de l’idole.

Le hasard qui fait bien les choses, m’a mis entre les mains le livre d’Alexandra David-Néel : L’Inde où j’ai vécu.  Il consacre un chapitre entier au culte de Shakti, Mère universelle adorée sous la forme de Kâli ou de Dourgâ et sous d’autres apparitions. Le culte offert à ces deux déesses comporte des sacrifices sanglants – on a même raconté des sacrifices humains – D’autres rites à Shakti peut aussi prendre des tournures sexuelles, raconte-t-elle.

L’apparition du poignard et la tournure tragique de l’histoire peuvent aussi être compris dans ce contexte. Le livret accompagnant le DVD voit aussi une critique de l’hindouisme orthodoxe. « On peut y voir le sempiternel combat entre l’obscurantisme et la lumière » On peut aussi faire une lecture psychologique de l’attachement du beau-père à sa belle-fille et le roman familial d’une jeune fille trop soumise, d’un fils qui n’arrive pas à s’opposer à l’autorité du père.

 

 

L’Inde où j’ai vécu – Alexandra David-Néel

SAISON INDIENNE

Les récits de voyage des explorateurs me passionnent., Que dire des exploratrices qui n’hésitent pas à se travestir pour pénétrer dans les lieux interdits?
Le personnage de l’auteur est fascinant.
Cet ouvrage n’est pas un carnet de voyage mystique: c’est un reportage, une étude très complète des différentes croyances et pratiques religieuses de l’Inde.

« je ne me propose pas de rédiger le journal de voyage dans lequel mes mouvements à travers l’Inde et les divers épisodes…se succéderaient par ordre chronologique. Ce que je désire offrir ici c’est plutôt une série de tableaux présentant la vie mentale encore plus que la vie matérielle de l’Inde. Il convient donc de ne point morceler les tableaux et de grouper en un tout les informations obtenues à divers moments sur un  même sujet… »

Alexandra David -Néel présente d’abord les « Dieux tels que les Indiens les conçoivent. » Elle présente les dieux, leurs avatars, mais aussi les images, les idoles adorées par les Hindous. Elle raconte avec vivacité des anecdotes illustrant son propos comme celle de la petite statuette Râmbala représentant Râm enfant que le pèlerin baignait et berçait comme un enfant. Dans le chapitre suivant traitant des  » Sanctuaires prestigieux et leurs hôtes – chorégraphie sacrée et lubricité profane »  elle décrit les sanctuaires de Madoura et s’attache au culte de Shiva.

Un chapitre entier est consacré au « système religieux des Castes et à l’audacieuse intiative du gouvernement indien : abolition de l' »intouchabilité ». Ces analyses ne sont jamais fastidieuses: elle éclaire son propos par des anecdotes amusantes, se mettant en scène elle-même dans des situations cocasses : comment elle est devenue prophétesse, habillée de la robe couleur d’aurore et prédisant la pluie, ou comment, invitée à une célébration de la Déesse Dourga, elle fut adorée comme la Déesse.

A mesure qu’on avance dans la lecture, elle nous initie à des subtilités et à des coutumes que je ne soupçonnais pas :  « Les extravagances religieuses – j’assiste aux noces du divin Râma ». Elle raconte le Râmâyana et le Mahâbhârata de façon pittoresque et souvent naïve mais ne s’en laisse pas compter. Toujours, elle est capable de lucidité et d’analyse politique et au cours des quarante années avant et après la deuxième guerre mondiale, elle voit se tendre les rapports entre Indiens et occidentaux qui aboutiront à l’Indépendance de l’Inde

Le chapitre consacré à la Déesse-Mère : « Shakti, mère universelle, créatrice des mondes – ses dévots – différents aspects de son culte secret » m’a passionnée. je l’ai lu juste après avoir visionné le film de Satyajit Ray : La Déesse et je n’avais pas bien compris de quelle déesse il s’agissait.

Ce n’est pas seulement une aventurière, c’est une véritable érudite qui peut s’entretenir avec les religieux et et les lettrés. Elle garde toujours esprit critique et un solide sens de l’humour. Dans le chapitre consacré aux gourous et sadhous : « les gourous instructeurs, guides spirituels et protées aux mille formes »  Après avoir chanté les louanges des vrais sages, elle raconte comment elle a confondu un sadhou mendiant et comment elle a pris la place du fakir sur sa planche à clous. Ces épisodes sont hilarants.

 

Elle raconte les textes fondateurs avec vivacité, analyse les différences entre les multitudes d’interprétations et de sectes (c’est un peu trop pointu à mon goût). Elle nous fait rencontrer toutes sortes de personnages pittoresques et originaux.

Elle évoque des figures historiques comme Tagore, Nehru ou Gandhi. Son regard sur Gandhi est sans concession, elle ne cède pas à l’hagiographie et replace le Mahâtma dans son contexte indien, dans la tradition des gourous, des jeûnes..

« Toutefois sous Gandhi, l’habile politicien, existait un Gandhi imprégné de vieilles traditions indiennes concernant l’efficacité des souffrances que l’on s’inflige volontairement… ».
Au lendemain de l’Indépendance elle s’interroge sur l’avenir de la nouvelle démocratie.Son regard sur Gandhi est sans concession, elle ne cède pas à l’hagiographie et replace le Mahâtma dans son contexte indien, dans la tradition des gourous, des jeûnes.. « Toutefois sous Gandhi, l’habile politicien, existait un Gandhi imprégné de vieilles traditions indiennes concernant l’efficacité des souffrances que l’on s’inflige volontairement… ».

La modernité, le progrès, selon elle se trouveraient plutôt chez Nehru, laïque que du côté de Gandhi. la conclusion de son livre quitte le domaine spirituel pour une analyse politique plutôt pessimiste au lendemain de l’Indépendance (le livre est publié en 1951) et les problèmes qu’elle soulève sont encore d’actualité (intolérance religieuse, tensions inter-communautaire, corruption….)même si l’Inde de 2012 devient une puissance émergente pesant beaucoup plus dans le concert des nations.

J’ai beaucoup appris dans ce livre. j’engrange toutes sortes de données et le sujet de l’Inde me paraît inépuisable.