Il n’y a pas de Ajar – monologue contre l’Identité – Delphine Horvilleur

LITTERATURE FRANCAISE

Rothko – rouge

« À travers Ajar, Gary a réussi à dire qu’il existe, pour chaque être, un au-delà de soi ; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd’hui un nom vraiment dégoûtant : l’identité. »

Depuis que j’ai lu Vivre avec nos morts   je suis fan absolue de Delphine Horvilleur dont je connais la voix avec les podcasts de Radio France. 

Ses prises de position sur l’Identité vont à contrario des tendances actuelles où chacun se définit selon un séparatisme inquiétant justifiant les censures les plus inquiétantes quand ce ne sont pas les pires violences.

« Qui veut réaliser la volonté de Dieu ? Qui ? Qui veut venger l’honneur du prophète ? Qui veut évangéliser
l’Amérique ? Qui veut poser des petites maisons en Cisjordanie ?… Qui ? Et soudain, on est entouré de gens qui ne manquent pas d’air : une foule de gens hyper-connectés à la volonté de Dieu, qui savent parfaitement te l’interpréter comme s’ils faisaient partie de Sa garde rapprochée. »

Delphine Horvilleur a choisi un angle d’attaque original : le cas Ajar/Romain Gary  pour démontrer les identités multiples. Romain Gary lui parle personnellement 

Depuis des années, je lis l’œuvre de Gary/Ajar, convaincue qu’elle détient un message subliminal qui ne s’adresse qu’à moi.

Personnellement j’ai aimé La Vie devant soi et la Promesse de l’Aube, mais je ne fréquente pas avec autant de constance les œuvres de Gary/Ajar. J’ai donc suivi Delphine Horvilleur avec beaucoup d’intérêt mais il faudrait que je relise Gary.

Ensuite, sûrement je reviendrai à Il n’y a pas d’Ajar qui est un texte concis mais très profond. Et même si on ne lit pas Romain Gary, tout ce qui traite de l’Identité ou plutôt « contre l’identité » est absolument essentiel par les temps qui courent. 

Qui-vive – Valérie Zenatti – Ed de l’Olivier

Valérie Zenatti est la traductrice d’Aharon Appelfeld que j’apprécie beaucoup. Elle est aussi l’autrice de Une bouteille dans la mer de Gaza, et Dans le faisceau des vivants.

Depuis le 7 octobre, j’ai écouté sa voix sur l’appli Radio-France sur  Totemic de France Inter et sur France Culture dans La Nuit Rêvée, voix familière amicale d’une femme dont je partage la culture française, l’hébreu et le goût de la musique de Leonard Cohen.

Acheter Qui-vive dès sa sortie m’a paru une évidence.

J’ai donc suivi avec empathie le voyage de Mathilde, mariée, mère d’une adolescente, professeur d’histoire qui part sur un coup de tête en Israël.  Le décès  de Leonard Cohen quelques jours après la victoire de Trump (2016), les confinements puis la perte de son grand père, autant d’évènements démoralisants se cumulant, l’ont déstabilisée. 

En Israël, elle retrouve son cousin Raphy, qui évoque deux concerts de Léonard Cohen, en 1972 et  1973 disponibles sur YouTube : à Jérusalem,le chanteur a quitté la scène, avouant sa faiblesse, pendant la Guerre de Kippour devant des soldats au Sinaï. Occasion pour moi de réécouter Like a bird on a wire et Who by fire, loin enfouis dans ma mémoire. J’ai recherché sur Youtube les vidéos et les ai visionnées avec attention. 50 ans ont passé l’émotion demeure.  Les images violentes me semblent prémonitoires . Les paroles de Who by fire renvoient à la prière de Kippour. Rien n’est explicité dans le livre, mais tout est sous-jacent. Merci à Valérie Zenatti pour ces révisions; 

Au volant d’une voiture de location, Mathilde entreprend une virée vers le nord, Tibériade, au pied du Golan…road trip un peu limite .  Même en temps calme, la guerre n’est pas loin.

Son voyage se termine à Jérusalem, dramatiquement…non je ne spoilerai pas à vous de le lire. Et cette fin dramatique me renvoie à la réalité actuelle. 

Même si ce n’est pas le meilleur livre de cette autrice, cet ouvrage me parle. Et cela me suffit!

 

La Poule et son Cumin – Zineb Mekouar

LIRE POUR LE MAROC

Encore une fois, le titre a failli m’éloigner de ce roman, j’ai cru à des recettes de cuisine ! Cela aurait été dommage parce que c’est un coup de coeur!

Kenza et Fatiha sont amies d’enfance, presque soeurs croyaient-elles quand elles s’endormaient en se prenant la main. Mais Kenza est une fille de  noble famille, chrifa, descendante du Prophète tandis que que Fatiha est la fille de la bonne. Kenza a suivi une école française puis le Lycée Lyautey et maîtrise mieux le français que l’arabe littéraire. Fatiha, l’école marocaine. Kenza est partie faire Sciences Po à Paris, tandis que Fatiha, brillante pourtant, ira à l’école d’infirmière alors qu’elle voulait faire médecine.

Elles se retrouvent pendant les vacances mais la fracture sociale se fait sentir. Kenza fréquente Karim, un jeune homme de bonne famille, on les imagine fiancés. Au Maroc, même moderne, une jeune fille veuille à sa virginité. Karim après avoir embrassé Kenza, excité, ira coucher avec Fatiha et lui laissera un billet, amours tarifées?

Entre Paris et Casablanca, Kenza est partagée. Fatiha, enceinte, abandonnée par un garçon qui lui avait promis le mariage,  a recours aux pires pratiques pour provoquer un avortement, sorcellerie, potions douteuses. Kenza retrouvera son amie mourante, inconsciente à l’hôpital…

Je vous laisse découvrir la suite.

Lecture fluide, exotique, qui vous fera découvrir les différents aspects de la vie de jeunes marocaines, au palais et à l’office.

 

le Ventre des Hommes – Samira El Ayachi

ENTRE GERMINAL ET ZAGORA

« Marre de Zola à l’école. Germinal, on nous donne le livre à lire. Germinal, le nom de la nouvelle rue qui conduit vers la mairie. J’ai rien compris à cette histoire, à part des pauvres qui se tapent dessus et qui se battent contre une main noire invisible. Après ça chante à pleins poumons la chanson de Pierre Bachelet, Au Nord, c’étaient les corons, la misère, la misère. »

 

Je viens de terminer Germinal et nous sommes en partance pour le sud marocain. J’ai écouté Samira El Ayachi un peu par hasard sur un podcast de France Culture à la suite d’un entretien avec Rosie Pinhas-Delpuech et elle m’a convaincue de lire Le Ventre des Hommes. Je ne l’aurai sans doute pas acheté autrement, parce que le titre ne me disait rien, je le trouvais vilain. j’ai des problèmes avec les titres!

Hannah, l’héroïne du roman est née à Lens, a été à l’école primaire Emile-Zola, bonne élève, elle va réussir les concours de l’éducation nationale et devenir professeur de lettres. Non conformiste,   elle préfère être instit, mais va se heurter aux injonctions et aux directives académiques….

« Hommage aux mineurs qui ont reconstruit la France après la guerre. » Il dit des choses comme ça d’une voix solennelle. « Après deux cent soixante-dix ans d’exploitation dans le Nord-Pas-de-Calais, la mine tire sa révérence. »

Son histoire se mêle à celle de son père que l’on a fait venir du Sud marocain en 1974 pour liquider les mines qui doivent fermer à terme. On recrute des ouvriers dociles, si possible illettrés qui ne poseront pas de problème quand on n’aura plus besoin d’eux.

« On organise de recruter des Marocains, avec pour objectif que nous ne resterions pas. On était là comme un point-virgule, pour faire la transition. »

[…] je n’avais pas le droit de dire que je savais lire, écrire, un tout petit peu le français, une personne apte à lire pourrait être une menace. Je devais faire attention qu’on ne me prenne pas en flagrant délit de connaître un peu la langue. »

Deux histoires se mêlent, celle de Hannah, enfant puis adolescente, enfant des corons, qui va lutter contre les préjugés de classe, vivre la vie d’une jeune fille dans le Nord qui n’a plus guère d’attaches avec le Maroc de ses parents mais qui a grandi entre deux cultures, entre sa mère qui parle berbère et son père qui rêve de s’intégrer.

J’ai pleuré, pleuré à cause de toi Bourdieu

L’histoire du père, histoire secrète que Hannah va découvrir sur le tard, est l’histoire d’un militant qui s’engage pour que les mineurs marocains obtiennent le statut de mineur qui garantie des droits sociaux, au logement, à la santé, la retraite…statut que tous les autres mineurs possèdent et qui est dénié aux mineurs marocains. Pour cela, ils feront grève, comme dans Germinal. Le père passera même à la télévision!

après quand je suis rentré ils disent rien Ils disent pas que les mines allaient fermer ou non On savait pas que tout le monde il a un contrat à vie avec la gratuité du logement à vie et tout ça Et pas nous On a confiance en la France c’est nos amis on a été sous protectorat on pense pas la France qui nous trahit nous ses amis.

Des accords avec le Maroc, et des complicités feront que les activistes sont très mal vus au retour au pays, ils risquent même d’être emprisonnés. Les vacances ne seront plus au bled mais sur les plages du Nord.

Hannah, la rebelle, va se trouver mêlée à une sale histoire « l’histoire de l’institutrice »…elle va être arrêtée et va comparer son arrestation à celles que son père a subi…j’arrête là de peur de divulgâcher!

Mais, sans rien spoiler j’insiste après le vote de la loi scélérate sur l’immigration, sur les conditions qui ont fait importer de la main-d’œuvre étrangère, bien racontées dans ce roman.

“Tous les bicots que t’as regardé droit dans les yeux, que tu as fait venir jusqu’ici, maintenant, tu vas aller les
voir un par un, et les regarder à nouveau dans les yeux pour leur dire que c’est fini. C’est pas compliqué. Tu
étais ‘Chef du département de la main-d’œuvre étrangère’, maintenant tu es ‘Coordinateur du retour au pays’. C’est la même chose, à l’envers. Tiens, voici tes nouvelles cartes de visite, monsieur le Haut Fonctionnaire”.

 

Parcours immobile – Edmond Amran El Maleh

LIRE POUR LE MAROC

le Mellah d’Essaouira

« Le dernier juif d’Asilah. Plus aucun juif ne mourra dans cette blancheur. Plus aucun ne naîtra dans la gloire de cette lumière. Nahon ! En lui s’est accompli un destin. D’autres peut-être sont morts en cette ville après lui, mais leur mort a été dérobée à cette terre de leur naissance. Enterrés ailleurs pour ne pas dire qu’ils avaient vécu là. »[…]
Une communauté est morte. La communauté juive zaïlachie. »

C’est avec une immense nostalgie que j’ai cherché ce qui reste du Mellah d’Essaouira. 

Le Mellah est vide mais un peu plus loin, dans le cimetière juif derrière Bab Doukkala, Edmond Amran El Maleh repose depuis 2011. J’ai lu Mille ans et un jour en une soirée d’un souffle, une illumination, Mille ans et un jours, compte la Communauté juive marocaine qui s’est évaporée, partie en Israël et en France… et je cherche chaque fois ces absents avec émotion. Parfois, je les trouve dans les endroits les plus improbables comme à Ifrane-Atlas – Sahir où leur présence est attestée depuis plus de 2000 ans, ou pendant la cérémonie du thé près de Tafraout dans la maison berbère où on cite les pratiques de purification juives de la nourriture, restées vivaces chez ces berbères musulmans. 

Portes du Mellah

J’ai cherché d’autres livres d’Edmond Amran El Maleh. le Café Zirek est indisponible. Celui qui l’a dans sa bibliothèque pourrait-il se faire connaître? Mais j’ai trouvé l’édition numérique de Parcours Immobile. 

« Un commencement de roman comme un début de bronchite : naissance d’un jeune homme sage qui rêvait de devenir éleveur de mots. Dévoré par ses mots. Dérives vers de glorieux royaumes. »

Roman ou biographie? Ecriture circulaire – guilgoul – qui met en scène un Juif tantôt Yeshuua, Josua ou Aïssa, natif de Safi comme l’auteur, habitant Essaouira ou Asilah, villes atlantiques, villes blanches. Fils de commerçants juifs, amoureux des mots

« ce cahier c’était un commencement de journal c’était son ranch où il élevait les mots une idée qui lui était peut-être venue de la lecture de Mallarmé, Mallarmé était écrivain mais lui était éleveur : il s’enchantait de ces bêtes superbes qu’il avait nourries choyées soignées des mois des années dans le plus grand secret il pouvait les voir comme un vaste troupeau dont il était le maître »

Enfant rêveur, asthmatique . Josua devient Aïssah, révolutionnaire professionnel,  d’abord en Espagne proche, antifranquiste, dans les années 30, puis communiste, permanent et clandestin quand le Protectorat Français sous la directive d’Auguste Juin prend des mesures violente pour réprimer les velléités d’indépendance des communistes marocains.

« Quand Rachid Houmrani lui avait dit « le parti va demander l’indépendance » Aïssa trouvait là la simple
confirmation de ce qui travaillait l’intérieur du parti comme une fièvre depuis des mois quelque chose comme les douleurs de l’enfantement. »

Et dans son style circulaire, l’auteur joue avec les mots d’ordre du temps stalinien, et fait maintes variations sur « le pain et les roses« 

Soixante-dixième anniversaire du camarade Staline « A ta santé, camarade » Picasso un verre à la main, à
l’ombre de la colombe, célébrait l’événement et les deux bicyclettes d’Aragon aussi dans l’éclat du dialogue des
deux guidons. Soixante-dixième

Clandestinité, mais aussi autocritique, « Le bon Mentor et le petit parti marqué à sa naissance par une mauvaise étoile »

j’ai un peu ramé dans les subtilités du Bureau Politique, mots d’ordres de Paris, oude plus loin…Budapest.. duplicité des messages, c’est loin tout cela. L’histoire m’a un peu échappé.

« Du haut de cette grande terrasse de la villa où se tenait l’Ecole, il regardait la mer avec fascination avec cet
envoûtement qui ne le quittera jamis : Ulysse de Joyce une vie commence s’ouvre sur la mer tout en haut d’une
maison on y accédait par un escalier en bois à ciel ouvert le café est installé sur la terrasse face à la mer des nattes par terre quelques petits tabourets. Il y allait tout gosse avec Hassan qui lui servait de gouvernante en quelque sorte, il y allait peut-être en cachette de ses parents un verre de thé et un peu de poisson frit encore tout chaud il en gardera toujours le goût, le goût aussi de ces silences accordés »

En revanche, l’évocation d’Ulysse, celui de Joyce, bien sûr…les sardines d’Essaouira ou de Safi m’ont enchantée. Poésie de cette vie perdue…

Et toujours la fidélité :

Josua n’avait jamais caché qu’il était juif, à l’intérieur comme à l’extérieur du parti c’était chose connue, il était un juif libre de dire qu’il l’était, de se dire qu’il pouvait ne plus l’être s’il le voulait. Libre parce qu’enfin il avait effacé il s’était affranchi libéré de la honte d’être juif, de la honte et de la peur d’accompagner sa grand-mère dans la rue parce qu’elle avait un foulard « sbinia »

 

La Bête Humaine – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART tome 17

le Pont de l’Europe – Caillebotte

Était-ce donc que la possession physique contentait ce besoin de mort ? Posséder, tuer, cela s’équivalait-il, dans le fond sombre de la bête humaine ?

Sombre, la Bête Humaine ! Le crime ne survient pas au terme de l’intrigue mais on le découvre d’entrée de jeu. Dès les les premières pages, on découvre une petite fille abusée Séverine, un mari jaloux et violent, Roubaud,  qui commence par battre sa femme puis  planifie l’assassinat de l’ amant, Grandmorin. 

Depuis trois semaines, cette affaires faisait un bruit énorme. Elle avait bouleversé Rouen, elle passionnait Paris, et les journaux de l’opposition, dans la violente campagne qu’ils menaient contre l’Empire, venaient de la prendre comme machine de guerre

D’une part, on laissait entendre que la victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur de la Légion d’honneur, riche à millions, était adonné aux pires débauches ; de l’autre, l’instruction n’ayant pas abouti jusque-là, on commençait à accuser la police et la magistrature de complaisance,

Un roman policier? Le juge d’instruction Denizet va-t-il démasquer le coupable du crime affreux commis dans le train du Havre. Un témoin a vu la scène : Jacques Lantier, le fils de Gervaise, porteur des tares des Rougon-Macquart, lourd héritage de folie et d’alcoolisme. Le motif serait-il l’héritage de Grandmorin, la victime, « ancien magistrat, un familier des Tuileries,  commandeur de la Légion d’Honneur, riche à millions… » ? Les Roubaud, coupables possibles, ont-ils voulu hâter la fin de Grandmorin alors qu’ils savaient que Séverine était couchée sur le testament? On conseille à Denizet de ne pas trop évoquer la vie trouble de Grandmorin. Denizet découvre le coupable idéal : Cabuche, un repris de justice, asocial, incapable de se défendre. Voila qui mettra fin à la campagne de Presse!

Les péripéties de l’enquête tiennent le lecteur en haleine. 

Un roman d’amour? Jacques Lantier s’éprend de Séverine, la jolie Madame Roubaud.

Un reportage passionnant sur les chemins de ferRoubaud est sous-chef de la Gare du Havre, employé consciencieux. Zola détaille la vie de la gare, même les ragots et les jalousies à propos des logements de fonction. Lantier est mécanicien. La locomotive, la Lison joue un rôle de premier plan.

Et, sur la Lison, Jacques, monté à droite, chaudement vêtu d’un pantalon et d’un bourgeron de laine, portant des lunettes à œillères de drap, attachées derrière la tête, sous sa casquette, ne quittait plus la voie des yeux, se penchait à toute seconde, en dehors de la vitre de l’abri, pour mieux voir.

C’est à bord d’un train que le meurtre de Grandmorin a été commis. C’est sur la voie qu’on a retrouvé son corps. On fait la connaissance des garde-barrières. Le couple mécanicien-chauffeur, Lantier-Piqueux est un élément essentiel du roman, tous les deux bichonnent, réparent, servent Lison. On assiste à  une panne dans la neige, puis à une terrible catastrophe ferroviaire.  Cet aspect documentaire  m’a passionnée.

Et c’est sur le départ des soldats en guerre que se termine le livre, folie guerrière que ce voyage!

Qu’importaient les victimes que la machine écrasait en chemin ! N’allait-elle pas quand même à l’avenir,
insoucieuse du sang répandu ? Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient.

Comme pour Nana.

Du grand Zola.

Regardez nous danser(le pays des autres t2) Leila Slimani

LIRE POUR LE MAROC

Dans deux jours, nous serons à Marrakech puis à Essaouira.

Regardez nous danser devait nous accompagner pour les vacances. Impatiente, je n’ai pas attendu.  J’ai pris un peu d’avance : de Meknès à Rabat, un détour avec les hippies 1969-70 à Essaouira. 

Regardez-nous danser fait suite au premier tome :  Le Pays des Autres que j’avais bien aimé. J’ai  retrouvé Mathilde, l’alsacienne, qui sait se faire apprécier en soignant les paysannes. Amine a réussi son rêve d’exploiter la terre que son père lui a légué.  Propriétaire terrien prospère, il peut prétendre à la bourgeoisie cossue du Rotary. Aïcha, la studieuse écolière fait médecine à Strasbourg tandis que Sélim rate eux fois son baccalauréat. Le Maroc est indépendant, une riche bourgeoisie marocaine prend la place des colons ou plutôt cohabite avec les Français qui sont restés.

La jeune génération, après 1968, s’est installée en bord de mer. Une ambiance décontractée, hédoniste, règne dans la bande de copains qu’Aïcha fréquente qui affecte des positions progressistes et rêve de changer le monde.

29 mars, Hassan II avait fait cette déclaration : « Il n’y a pas de danger aussi grave pour l’État que celui d’un
prétendu intellectuel. Il aurait mieux valu que vous soyez des illettrés. » Le ton était donné.

Omar, le frère d’Amine, est un gradé des services de renseignements, par son intermédiaire l’auteur nous fait sentir le côté obscur du règne de Hassan II. Les débuts des années 70, les attentats manqués et la répression qui a suivi.

Le monde fonctionnait ainsi : les anciens transmettaient leur art aux plus jeunes et le passé pouvait continuer d’infuser le présent. C’est pour cela qu’il fallait embrasser l’épaule ou la main de son père, qu’il fallait se baisser en sa présence et lui signifier son entière soumission. On ne se libérait de cette dette que le jour où l’on devenait soi-même père

La vie ressemblait à la cérémonie d’allégeance où tous les dignitaires du royaume, tous les chefs de tribu, tous
les hommes fiers et beaux dans leur djellaba blanche, dans leur burnous, embrassaient la paume du souverain.

 

Par la suite, les jeunes s’installent. Les idéalistes font carrière et l’amour romantique et incandescent fait place à des relations plus traditionnelles, surtout pour les femmes qui n’ont de place qu’à l’ombre de leur mari.

Elle pensait que c’était cela aimer. Être loyale. Laisser l’autre inventer sa vie, la reconstruire, ne pas s’opposer à son désir d’être un personnage.

Quant à la fin, je n’ai pas bien compris que l’histoire était terminée, sans doute elle l’était puisque l’auteure remercie ceux qui l’ont aidée…Je suis restée un peu sur ma faim.

Une belle lecture avant de partir. Cependant il faut lire d’abord Le Pays de autres avant! 

Le Rêve – Emile Zola

ROUGON-MACQUART Tome 16 

A la suite de La Terre (1887) d’une noirceur extrême, Zola rédige en 1888 un sujet plus léger : un roman d’amour, presque un conte, d’un format plus court (275 p) se déroulant uniquement dans la ville imaginaire de Beaumont dans le nord de Paris. 

Angélique,  enfant trouvée, s’endort épuisée dans la neige sous le porche de la cathédrale. Elle est recueillie par un couple de chasubliers (brodeurs de chasubles et d’articles religieux), sans enfants qui l’adoptent et lui transmettent leur métier. Pour préserve l’ innocence de la jeune fille,  elle grandit à l’intérieur de leur maison, à l’ombre de la cathédrale.

« Elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. »

Pour unique lecture , la Légende Dorée de Voragine. Pour uniques sorties, la messe, les visites de bonnes œuvres à ses pauvres et la lessive dans le ruisseau. Exceptionnellement,   une sortie aux ruines du château voisin enflamme son imagination, elle s’enthousiasme pour des histoires de princesses, de chevaliers, de fantômes. 

« Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle vivait entourée de prodiges, le lever des
astres et l’éclosion des simples violettes. »

Arrivée à la puberté, elle rêve du prince charmant qui viendra l’épouser. Ses parents adoptifs tentent de lui expliquer que simple brodeuse, elle devrait être moins ambitieuse:

« Ah ! vaniteuse, ah ! gourmande, tu es donc incorrigible ? Te voilà partie avec ton besoin d’être reine. Ce rêve-là, c’est moins vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences. Mais, au fond, va ! le diable est dessous,
c’est la passion, c’est l’orgueil qui parlent. »

Comme dans la Faute de l’Abbé Mouret, Zola va s’intéresser au catholicisme, aux saints et martyrs, à l’exigence de chasteté et à l’innocence supposée des jeunes filles. Point de Paradou ou de jardin enchanté, ici Angélique brode des lys et des roses blanches sur du satin avec des fils de soie et d’or. Le linge blanc d’une pureté virginale entoure la jeune fille. C’est en lavant son linge à l’eau pure du ruisseau qu’elle rencontre Félicien, l’ouvrier verrier commis à la restauration du vitrail de Saint Georges de la cathédrale. 

Le verrier et la brodeuse semble si bien accordés, artisans, artistes dévoués à la Cathédrale. Angélique tombe profondément amoureuse. Le verrier se métamorphose en prince charmant de haute noblesse,  mais promis à un riche mariage.

La petite brodeuse doit se faire une raison . Elle va mourir d’amour. Et c’est là que l’invraisemblable se produit. La petite enfant trouvée fera le riche mariage dont elle rêve.

« Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre. La vision, venue de l’invisible, retournait à
l’invisible. Ce n’était qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est que rêve. Et, au
sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d’un baiser. »

Même si Zola a fait un grand travail de documentation sur les techniques de broderie. Même s’il nous offre une image détaillée de la cathédrale, de ses statues, ses vitraux. Même s’il nous fait connaître la légende des saintes et des martyres, je me suis ennuyée dans cette bluette qui se rattache de manière très tenue à la saga des Rougon-Macquart : Angélique a été abandonnée à la naissance par Sidonie, l’entremetteuse rencontrée dans La Curée. Contrairement à tous les personnages de la famille, elle ne porte ni la tare de l’alcoolisme ni la folie qui touche tous les Rougon-Macquart comme l’abbé Mouret.

Si le vice est passionnant, l’innocence est ennuyeuse. 

La Terre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t 15

Van Gogh

« Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. « 

[…]
« Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres
nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des
trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s’abaissant, derrière la ligne
d’horizon… »

La Terre s’ouvre sur l’image du semeur. Françoise emmène sa vache au taureau, encore une image de fécondation dans la campagne fertile de la Beauce. 

Zola dépeint les travaux des champs, la vie des paysans en une succession de tableaux bucoliques : au fil des saisons il décrit la fenaison, 

« Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C’était Françoise qui la montait. Au centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d’elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres ; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches ; et la besogne n’allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu’on se criait, dans la bonne odeur du foin. »

Moissons et battage, épisode brutal quand deux personnages en viennent aux mains. Vendanges et fête où l’on goûte le vin nouveau….Comme il a montré le travail de la mine dans Germinal, il nous fait vivre le travail de la terre.

Unité de lieu : l’ensemble du roman se déroule dans un village de la Beauce : Rognes. Petit village qui n’a même pas de curé.

Rose et Fouan, qui ont atteint l’âge de la retraite vont partager leur domaine entre leurs trois enfants. C’est une belle ferme de dix-neuf setiers (19 ha) que ses ancêtres ont agrandi. Les enfants vont la morceler en divisant chaque champ. La transmission des terres, par mariage ou héritage, est la grande affaire de ces paysans beaucerons. C’est le ressort du roman de Zola.

« Cette Beauce plate, fertile, d’une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n’ayant d’autre passion que la terre. – Faut tout partager en trois, »

Depuis la Révolution de 1789, les domaines ont été morcelés.  Il y a peu de grands propriétaires à Rognes en dehors de Hourdequin, le maître de la Bourderie. Il donne de l’ouvrage à un valet de ferme, un berger, des charretiers, une servante. Hourdequin passionné de culture veut expérimenter de nouvelles machines, de nouvelles méthodes, des engrais chimiques tandis que les petits propriétaires se contentent de travailler la terre comme leurs pères avant eux. En plus d’introduire cette thématique du progrès, Zola analyse les grandes lignes des échanges économiques : théories protectionnistes en faveur des agriculteurs qui craignent la concurrence des grains américains tandis que commerçants et industriels sont en faveur du Libre-Echange :

Voilà le terrible ! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prixrémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre

 […]
l’ouvrier meurt de faim ; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi ? 

On s’attache aux héros de l’histoire, la famille Fouan ( de Rougon-Macquart, seul Jean, le Caporal, venant de Plassans, l’étranger, jouera un rôle assez marginal) .  Une fois que le père a partagé la terre, les fils vont le dépouiller, l’affamer, chercher un magot caché qui ne serait pas entré dans le partage. Cruauté , avarice et  jalousies. Plus on avance dans la lecture plus ces personnages sont odieux.

Je n’aurais jamais imaginé la tragédie finale. Plus noire encore que l’Assommoir!

Les Exportés – Sonia Devillers – Flammarion

« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.

Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité

Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu. 

 » L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »

« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »

Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.

L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)

  • Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
  • Eugenia de Lionel Duroy
  • Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul de Halit Kakinç
  • les voix de Iasi de Jil Silberstein
  • Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin  Mihuleac

Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.

Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain

Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.

Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de  bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…

Récit familial, de lecture agréable, 270 pages.