Souviens-toi des abeilles – Zineb Mekouar – Gallimard

LIRE POUR LE MAROC

Amtoudi : rucher

Un véritable coup de cœur!

Un livre qui tombe à pic, quelques mois après notre voyage dans le Sud marocain où nous avons découvert ces greniers collectifs perchés et leur ruchers.

Amtoudi grenier coiffant un piton rocheux

A l’occasion de ce voyage, j’avais découvert Zineb Mekouar avec La poule et son cumin CLIC que j’avais bien aimé.

Anir aime ces moments où le Taddart surgit devant eux, comme cela, d’un coup, pendant qu’ils sont sur le
sentier qui mène à lui. Le rucher prend forme, immense, avec ses étages et ses cases, et l’on imagine déjà
les abeilles qui se réveillent. Lorsqu’il le voit apparaître, le garçon se retourne vers sa mère, pour observer
son regard, et toujours une lumière s’y glisse, on dirait qu’elle vient de là-bas, du rucher sacré, et qu’elle
arrive jusqu’aux yeux sombres qui s’éclairent tout à coup, et une chaleur étrange enveloppe alors l’enfant,
et plus rien de grave ne peut arriver.

Inzerki, le village où se déroule l’histoire, existe. C’est là que se trouve le plus grand et le plus ancien rucher collectif au monde. 

L’histoire se déroule aujourd’hui. Le village a gardé son mode de vie traditionnel. Seuls les téléphones portables trahissent la modernité. Pas tout à fait, la terre s’assèche, il n’a pas plu dans le sud marocain depuis des années, les sources tarissent, les abeilles meurent, le village se dépeuple. Le rucher est presque à l’abandon, il reste bien peu d’apiculteurs pour prendre soin des ruches.

Jeddi, le grand-père, est l’un des derniers gardiens du rucher. Il raconte à son petit-fils Anir, 10 ans, les légendes du rucher du Saint. Il répète à l’infini les gestes de l’apiculteur et les techniques de culture des tomates pour transmettre ce savoir ancestral qui  se perd. Omar, le père, travaille à Agadir dans une superette, exode rural qui vide le Sud marocain. Aïcha, la mère, était une femme indépendante à l’écoute de la nature, des animaux et des plantes. A la suite d’un drame elle a perdu la raison et vit recluse. Les villageois qui n’avaient jamais accepté l’étrangère, ont peur de sa folie et rejettent Anir, le fils de la folle.

Omar, viens par ici !, mais l’homme n’entend rien et fonce, le visage rouge de sueur, droit sur Anir dont les
battements de cœur se retrouvent dans les oreilles ; doucement, mon cœur, doucement, tu fais trop de
bruit, mais ça cogne de plus en plus fort, et bientôt il ne peut plus rien entendre. Il ferme les yeux et autour
de lui un immense bourdonnement, géant, et ça tourne, ça tourne ; moins vite, mes jambes, et l’enfant
rouvre les yeux mais ne peut plus rien voir ; de minuscules points noirs tourbillonnent autour de lui

Au fil du récit l’autrice distille les secrets de famille qu’ignore l’enfant.

C’est un très beau récit, envoûtant comme le bourdonnement des abeilles. Une alerte aussi pour un monde qui meurt comme les colonies d’abeilles.

 

 

Le Côté de Guermantes – (1ère partie) – Le téléphone

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, AIFELLE, KEISHA, FANJA, SANDRINE, DOMINIQUE et d’autres…..

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« Un matin, Saint-Loup m’avoua qu’il avait écrit à ma grand’mère pour lui donner de mes nouvelles et lui suggérer l’idée, puisqu’un service téléphonique fonctionnait entre Doncières et Paris de causer avec moi »

Quelques privilégiés avaient déjà fait installer le téléphone à domicile, entre autres, le père du narrateur. Saint-Loup l’utilise pour joindre sa maîtresse à Paris. Cependant, il faut se déplacer là où se trouve l’appareil, convenir d’un rendez-vous et espérer que le miracle s’opérera.

« Et nous sommes comme les personnages du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre ou verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin »

Ces magiciennes existent, ce sont, selon Proust,

« les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos
Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir :
les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons; les
ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que
personne ne nous entendait, nous crient cruellement: «J’écoute»; les servantes toujours irritées du
Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone! […]

Ce jour-là, le miracle n’eut pas lieu. Quand le narrateur arrive au bureau de Poste, sa Grand’mère l’avait déjà demandé. La ligne était occupée….

Quand j’amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. je finis en désespoir de cause en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu’à la dernière seconde

Quand, enfin, il entre en contact avec sa grand’mère, il se rend compte de la douceur de la voix de sa grand’mère mais aussi de sa tristesse de sa grand’mère pour la première fois séparée de lui. Elle lui donnait la liberté de rester éloigné mais le narrateur ressent une telle nostalgie qu’il se compare à Orphée resté seul qui répète le nom de la morte et qu’il ressent l’urgence de chercher l’horaire des trains et de prévenir Saint-Loup de son retour à Paris

« j’aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans
visage; mais les capricieuses Gardiennes n’avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses, ou sans
doute elles ne le purent pas; « 

Entre modernité et poésie. Et avec beaucoup d’humour!

L’horizon a pour elle dénoué sa ceinture – Chana Orloff (1888- 1968) – Rebecca Benhamou – fayard

BIOGRAPHIE DE CHANA ORLOFF

Chana Orloff – Autoportrait

Depuis sa rétrospective au Musée Zadkine, j’ai cherché une biographie de Chana Orloff . L’horizon pour elle a dénoué sa ceinture de Rebecca Benhamou est une biographie pleine de sensibilité et d’empathie qui replace la sculptrice dans son contexte.

1910, Chana Orloff quitte la Palestine  pour Paris, prend son indépendance et étudie le dessin et la sculpture après un passage dans un atelier de couture. 

« Paris c’est la liberté, c’est les droits de l’homme et tant d’autres choses[…]A Paris elle sera une femme libre, »

A Montparnasse, elle trouve d’autres artistes juifs, certains parlent hébreu ou yiddisch. Dans la sculpture, elle trouve sa voie comme portraitiste désobéissant à la tradition juive qui interdit de reproduire des images sculptées.

« Observe les visages, Chana. Ne les copie pas, applique-toi plutôt à les lire. Rappelle-toi, panim n’existe
qu’au pluriel. N’est-ce pas lourd de sens ? Sculpte les visages, sculpte les corps, sculpte les vrais gens. Le
reste n’a pas d’importance. » (Soutine)

 Panim, (une petite critique pour l’édition numérique qui reproduit les mots en lettres hébraïques mais qui a oublié que l’hébreu s’écrit de droite à gauche, la lecture en est toute bizarre! )

Portraits : (en haut à droite Otto Rank)

Elle fréquente les « Montparnos »: Foujita, Picasso, Kisling, Soutine, Lipschitz, Zadkine, Modigliani et Jeanne Hébuterne. Dès 1912, elle expose deux portraits au Salon d’Automne.

A Necherith

Oui tu es belle

Ni rose ni lys, ni princesse

Artiste

Le grand amour de Chana Orloff, le poète polonais Ary Justman, proche d’Apollinaire, de Cendrars devient son mari et le père de Didi. Il meurt en 1919 de la grippe espagnole, peu de temps après la disparition d’Apollinaire. Décès de  Modigliani, suivi par Jeanne Hébuterne.

« Après le temps du deuil celle qu’on surnommait l'(aigle a déployé ses ailes »

Elle devient la portraitiste des élites parisiennes. les plus grands posent pour elle

Durant les années folles, Paris est une fête. Chana fréquente les américaines Natalie Clifford Barney, et les Amazones que l’Exposition Pionnières au Luxembourg a mis en lumière CLIC

Romaine Brooks

Et Chana n’a plus que ce mot en tête : Amazone. Elle fait partie de ce groupe. Amazone, c’est ce qu’elle est
devenue.

C’est le nom d’un groupe de femmes, comme elle, habituées à faire cavalier seul. Des femmes qui vivent
avec des femmes, d’autres qui couchent avec des femmes et des hommes, d’autres encore qui s’habillent
comme des hommes, qui redéfinissent radicalement le sens de la féminité.

Le féminisme de Chana, si tant est qu’il existe, est un féminisme muet, que l’on découvre au fil des
portraits qu’elle réalise : 1920, Natalie Clifford Barney. 1921, Claude Cahun, photographe, écrivain, poète.
1923, Romaine Brooks, artiste peintre. 1931, Eyre de Lanux, artiste, écrivain, designer. 1934, Anaïs Nin,
écrivain. 1939, Germaine Malaterre-Sellier, militante, féministe…

Féministe, mais aussi mère. La maternité inspire de nombreuses œuvres.

C’est pourtant un amour si singulier, rétorque Chana. Plus viscéral, plus animal, plus ancré. Pour une
artiste, c’est le plus transcendant de tous les arts. La maternité, c’est insuffler un peu de magie et de grâce
dans la banalité du monde, c’est la plus noble de toutes les créations, c’est l’art par le corps. Comment être
pleinement artiste sans avoir donné la vie, sans l’avoir sentie dans son ventre, dans ses tripes, au plus
profond de soi ? »

En 1926, Chana et son fils obtiennent la nationalité française et la légion d’honneur. Elle fait construire sa maison-atelier Villa Seurat

« projet, réalisé par les frères Lurçat, avait pour but de créer une colonie d’artistes. Cette vie en collectivité a
trouvé indéniablement un écho chez elle, dont la famille habitait encore dans un kibboutz en Palestine.
Elle s’est retrouvée dans la vision moderne de l’architecte Auguste Perret, précurseur dans l’utilisation de béton armé, et lui a confié la construction de sa maison. »

Au fil des années 30, l’atmosphère s’alourdit, l’antisémitisme gagne. malgré les lettres de sa famille qui l’implore de rentrer à Tel Aviv Chana reste à Montparnasse qu’elle ne quitte en catastrophe pour échapper à la rafle en juillet 42. Exil en Suisse. Dès la Libération, elle revient pour trouver la villa Seurat saccagée, ses sculptures blessées. Puis elle se remet au travail et sculpte un homme dans la glaise. Elle l’appellera le Retour.

Il me reste maintenant à découvrir la Villa Seurat mais il faut s’inscrire longtemps à l’avance.

Ce livre va résonner encore longtemps, la première page s’est ouverte au Kibboutz Be’eri, en 2016. Cela me fait frémir.

Herbin au Musée de Montmartre

EXPOSITION TEMPORAIRE jusqu’au  15 septembre 2024

Herbin : Route muletière à Céret (mon tableau préféré)

J’ai, à l’occasion, rencontré les tableaux de Herbin dans des visites diverses et chaque fois, je les ai remarqués sans savoir qui était le peintre. 

Herbin – Autoportrait fauviste

Le charmant Musée de Montmartre le présente ainsi : 

« Auguste Herbin est le secret le mieux gardé de l’aventure de l’art moderne »

Né en 1882 à Quiévy (Cateau-Cambrésy), fit ses études aux Beaux Arts de Lille et se passionne pour la peinture impressionniste.

Paysage nocturne à Lille

S’installe à Paris en 1901, de .

le Fauve (1902-1908)

1909-1927 au Bateau-Lavoir

paysage cubiste près du Cateau Cambrésis

Le fauvisme le mène au cubisme, j’aime beaucoup ces arbres cubistes!

la Famille, femme et enfants

Alors que les Cubistes, Picasso, Braque Gleizes ont tendance à affadir les couleurs, privilégiant les constructions, Herbin affirme la couleur

autoportrait cubiste

la nature morte au chapeau très coloré est une sorte d’autoportrait intime

nature morte au chapeau(1928)

Il séjourne en 1913 à Céret en même temps que Max Jacob, Kisling, Juan Gris et Picasso, il y retournera à plusieurs reprises.

Chemin du Bon ange à Vaison-la-Romaine

Avec un autre paysage méditerranéen je ne sais s’il faut le caractériser de cubiste ou pas.

 

Composition colorée

les Compositions colorées sont de plus en plus abstraites. Elles débouchent sur des grands tableaux abstraits appelés monumentaux.

Homme et Femme (1944)

Les tableaux suivants sont regroupés sous le titre L’alphabet plastique où couleurs et formes géométriques correspondent à la manière des Correspondances de Baudelaire ou de Voyelles de Rimbaud

Génération 1959

Toute une série colorée très séduisante conclue la rétrospective.

 

Le Musée de Montmartre

TOURISTE DANS MA VILLE

En montant à la Butte Montmartre

12 rue Cortot, tout près du Château d’eau de Montmartre. Le Musée occupe deux bâtiments dans un merveilleux jardin.

le jardin du Musée

Au fond de l’allée se trouvent les collections permanentes. A gauche, un vieux cognassier s’est couché puis a donné des rejets? A droite des merveilleux hortensias. Suzanne Valadon a peint cette façade

Suzanne Valadon : le 12 rue Cortot

Pour visiter, il faut faire le tour. Quelques pas dans le jardin sauvage et l’on découvre la Vigne de Montmartre

Vignoble de Montmartre

De 1894 à 1966, le 12 rue Cortot a vu travailler de nombreux artistes : Maximilien Luce(1894-1901) Raoul Dufy (1900-1901) Othon Friesz (1900-1902)  en même temps que Maurice Utrillo et Suzanne Valadon (1898 -1905) Emile Bernard (1906-1912)  Charles Camoin (1908)Francisque Poulbot(1911) Demétrius Galanis(1910-1966) puis le trio Valadon – Utrillo et André Utter.

Alfred Renaudin : Maison de Félix Ziem et moulin (1910)

Au rez de chaussée du Musée, des photos anciennes restituent le paysage au début du XXème siècle avec les moulins, les carrières. Jusqu’à 30 moulins s’élevaient sur la butte.

René Zimmermann La Maison d’Utrillo (1933)

Au premier étage s’affiche la vie de Cabaret : Le Chat Noir et le second Chat Noir, le Lapin Agile avec affiches, tableaux, sculptures…programmes

Le chat noir :Steinlein

Au Chat Noir on projetait des ombres chinoises, le théâtre d’ombre était l’oeuvre de Rivière mais aussi de dessins de Caran d’Ache. Un écran vidéo restitue certaines de ces pièces comme la Marche à l’Etoile, impressionnant défilé de soldats, lépreux avec leurs béquilles, caravane dans le désert…

Willette : parce domine parce populo tuo…(1882)

La farandole qui dégringole les rues de Montmartre qui évoquerait le French Cancan du Moulin rouge est une danse macabre « en fin de cortège, Pierrot se suicide » . Cette toile était un des décors du Chat Noir.

La peinture  était à l’honneur, la musique aussi : Debussy et Erik Satie y jouèrent.

Au deuxième étage, les portraits d’Emile Bernard et de Francisque Poulbot attendent le visiteur. Une salle est dédiée à Renoir avec une tête de Renoir sculptée par Maillol.

Une autre salle expose les oeuvres de Suzanne Valadon, Utrillo, André Utter,  Camoin…

café Renoir

Et si le temps le permet, si vous avez encore du temps , le Café Renoir dans le jardin est très accueillant!

Place Dalida

Pour rejoindre le métro, on peut flâner dans Montmartre, découvrir la basilique ou s’arrêter devant la statue de Dalida.

Ismène la sœur oubliée – Michel Serfati – Editions du Canoë

Ismène est la sœur d‘Antigone, l’héroïne tragique qui me fascine. Je collectionne textes, représentations théâtrales, autour de cette femme qui dit non, qui défie l’autorité. 

La tragédie laisse peu de place à Ismène Le roman de Michel Serfati lui donne la place centrale ajoutant un personnage : Phénarète, la nourrice fidèle esclave. Ismène, la blonde, l’ainée, est celle qui dit oui à la vie, qui goûte les beautés de la nature, qui chante, prend des amants à sa guise, qui prodigue de l’affection à ses frères Etéocle et Polynice. Tout l’inverse d’Antigone la rebelle, dont un cauchemar dès son plus jeune âge a révélé sa destinée tragique.  

La première partie du livre est un résumé du mythe des Labdacides. Pour ceux qui se perdent un peu dans les histoires de cette famille bien compliquée cette mise au point est bienvenue. Je vais retourner à Sophocle surtout à Œdipe-Roi et Œdipe à Colone que je connais moins bien quAntigone. 

p121, au mitan du livre, Ismène se retrouve seule avec Créon, enceinte de Hémon. Que peut-il donc lui arriver. La tragédie est close. L’enfant à naître transportera-t-il la malédiction des Labdacides? Ismène retrouvera-t-elle l’insouciance de sa jeunesse et son appétit de vivre. Commence une longue errance. Elle retourne à Athènes et y rencontre Sophocle et lui offre son histoire dont il fera une tragédie. Puis, dans un chariot, avec la fidèle Phénarète et une petite escorte que lui accorde Créon, elle retourne vers les amants de sa jeunesse. Une femme seule, même princesse, est une proie fragile. L’hospitalité – une tradition méditerranéenne – lui offrira parfois du répit, parfois une menace voilée. Après avoir fait le tour de la Grèce, elle arrive en Sicile et trouve refuge à Motyé, colonie phénicienne, puis à Carthage…Nous parcourons tout le pourtour de la Méditerranée jusqu’au Sahara. Un beau périple où la princesse grecque devenue nomade a gagné une belle indépendance.

Belle, trop belle, figure féminine, peut-être trop moderne pour être crédible!

Une lecture agréable, prenante mais loin de la tragédie grecque.

 

De nos ombres – Jean-Marc Graziani – Joelle Losfeld Editions

LIRE POUR LA CORSE (BASTIA)

merci à Maeve qui m’a signalé cet auteur!

 

« Et ce contact-là, cette sensation furtive, l’image qu’elle déroula dans mon esprit, m’enseigna de ce lieu
l’insolite secret. Oui, les murs pourrissaient, suintant de ce temps qui, coulant au-dehors, faisait pousser
les arbres et vieillir les enfants ; mais ça, c’était dehors ! À l’intérieur, il semblait n’avoir plus cours, figé,
suspendu par quelque sortilège, lévitant telle une goutte de pluie qui n’atteindrait jamais le sol. Les fleurs
du papier peint pouvaient bien se flétrir, les moulures s’affaisser, rien ne passait ici « 

Une histoire corse dans le style fantastique et mystérieux. Joseph (12 ans)  et sa Mammo, son arrière-grand-mère forment un drôle de couple qui soulève les secrets de famille.

Au commencement, la famille, comme les autres,  passe les dimanches au cabanon sur la plage, les oncles à la pêche, les enfants dans l’eau, les femmes  préparent le repas. Joseph aime fouiner au grenier où l’ancien occupant a laissé un invraisemblable capharnaüm, des piles de disques, phonographes…le surnaturel intervient quand Joseph entend des mots effrayants provenant des objets. « ouvre moi » supplie une enveloppe…

Il perçoit plus tard un autre appel « derrière l’ange…« qui se trouve au coin de son lit. L’aïeule devine la malais de l’enfant et sait ce qui se trouve derrière l’ange  : l’anneau de sa fille morte en couche dans ce lit!

Faut-il oublier tous ces secrets de famille, ce passé enfoui qui surgit après tant d’années? Le passé insiste : une photo perdue réapparait, une clef…

Depuis l’anneau, j’avais percé bien des mystères, ne sachant plus que faire des testaments cachés, des
aïeux retrouvés et des secrets perdus ; des lettres aussi, bien trop de lettres, la plupart de soldats –
mobilisés à jamais –, qui, égarées, lestaient leur âme, les condamnant au sol. J’étais devenu l’esclave de
mon don, un véritable fonctionnaire, venant à craindre l’apparition du moindre signe.

Dans la persistance de ces drames oubliés, l’enfant et son arrière-grand-mère mènent une enquête qui les conduit à Saint Florent et au Cap Corse. Le fantastique, invraisemblable au début du livre se fait quête des origines, ombres de la guerre.

Un très joli roman, une histoire touchante.

Le Côté de Guermantes (1ère partie)- Marcel Proust

LECTURE COMMUNE AVEC CLAUDIALUCIA, AIFELLE, KEISHA, FANJA, SANDRINE,  DOMINIQUE et d’autres…..

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NOTA BENE : la prochaine récapitulation n°3 est prévue le 13 septembre 2024 !

Le Côté de Guermantes fait suite A l’Ombre des Jeunes filles en Fleurs.

La famille de Marcel, le narrateur, a déménagé dans l’Hôtel de Guermantes, partageant avec la Duchesse de Guermantes  la cour.  Leurs domestiques se fréquentent ainsi que Jupien, le giletier et le concierge de l’immeuble. En revanche grande discrétion entre les Guermantes et la famille de Marcel qui ne fait pas vraiment partie du même monde. 

Le lecteur découvre le nouveau logement avec les yeux de Françoise, la servante de la Tante Eulalie à Combray qui a accompagné la grand-mère et Marcel à Balbec .

« Françoise vivait avec nous en symbiose »

  Femme du peuple, simple paysanne, de caractère très marqué, ambivalent luttant pour garder le pouvoir sur la fille de cuisine, dévouée à sa patronne mais tyrannique envers les serviteurs. Apparaissent à l’office de nouveaux personnages : Jupien, l’ancien giletier, le jeune valet de pied  des Guermantes...La fréquentation des domestiques des Guermantes complète les présentations : 

« Je me demande si ce ne serait pas euss qui ont leur château à Guermantes, à dix lieux de Combray »

La vieille servante est un personnage pittoresque au parler savoureux. Elle assure aussi le lien avec Combray, Méséglise. J’ai beaucoup apprécié les ragots de l’office, la résistance passive des domestiques aux caprices des maîtres en allongeant la pause du repas de midi.

Françoise est un pilier de la famille du narrateur. Son rôle dans la maladie et la mort de la Grand-mère est important mais même quand sa présence est nécessaire auprès de l’aïeule, elle n’oublie pas de garder sa place dans les travaux domestiques, refusant de laisser capter la moindre des tâches par  un autre serviteur. Cette position dominante, je l’avais déjà remarquée à Combray au service de la Tante Eulalie. Personnage complexe, elle déchiffre à sa manière les relations sociales, devine des interactions, intervient  dans la vie de Marcel. A propos de son intrusion dans la chambre de Marcel alors qu’il allait embrasser Albertine : 

« Françoise, ne pouvant nous répondre de façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite « 

La fascination de Marcel pour l’aristocratie que représentent les Guermantes déjà agaçante à Combray quand la Duchesse apparaissait à l’enfant nimbée des couleurs des vitraux, continue sérieusement à m’agacer. La fréquentation de Saint-Loup, rencontré à Balbec, neveu de la duchesse aurait pu modérer cette fascination

« Mais alors j’avais connu Saint-Loup; il m’avait appris que le château ne s’appelait Guermantes que depuis
le XVIIe siècle où sa famille l’avait acquis. Elle avait résidé jusque-là dans le voisinage, et son titre ne venait
pas de cette région. Le village de Guermantes avait reçu son nom du château, après lequel il avait été
construit, et pour qu’il n’en détruisît pas les perspectives, une servitude restée en vigueur réglait le tracé des rues et limitait la hauteur des maisons. Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au
XIXe siècle par un Guermantes amateur, »

Marcel idéalise la duchesse qui l’a reconnu et salué à l‘Opéra-Comique . Il en tombe amoureux. Toutes ses manœuvres pour croiser son regard au détour d’une promenade matinale, tentatives amoureuses vaines m’ont bien ennuyée. Je retrouve ces mêmes sentiments à l’égard de Gilberte et de madame Swann que j’avais trouvés convenus et artificiels. Et, à nouveau, je m’ennuie!

Heureusement, Proust sait décrire des scènes plus pittoresques comme cette représentation à l‘Opéra-Comique est une description et une analyse des rapports sociaux très savoureuse. Je m’amuse du spectacle qui se déroule dans la salle, orchestre, balcon et baignoires.  aussi important que celui qui se joue sur la scène.

Dépité de n’avoir pas été présenté à la Duchesse de Guermantes, Marcel fait le voyage à Doncières retrouver Robert de Saint-Loup où le sous-officier est cantonné. Comme le voyage à Balbec dans le tome précédent, je le suis avec grand plaisir dans ses découvertes provinciales. Proust nous donne un aperçu de la vie militaire.  Son amitié avec Saint-Loup est sincère. Saint-Loup est brillant, beau cavalier, esprit éclairé : malgré un environnement conservateur, il professe des  idées avancées, dreyfusard. Sa maitresse, Rachel, est comédienne. La famille de Saint-Loup réprouve cette liaison et Marcel est témoin de la rupture. 

La première partie du livre se termine avec le retour de Marcel à Paris.

J’ai retrouvé avec plaisir l’univers de la Recherche après avoir fait une longue pause. Variations infimes sur un même thème avec des personnages récurrents que j’ai plaisir à retrouver.  Ses parents déménagent, les points de vue changent. L’enfant a grandi, l’adolescent de Balbec est un jeune homme que je commence à mieux connaître. 

Laisse aller ton serviteur – Simon Berger – Editions Corti

Bach à Arnstadt

Merci à Dominique et Keisha qui m’ont donné envie de lire ce livre précieux!

Précieux et rare, la Médiathèque ne l’a pas et il n’existe pas sous forme numérique. J’ai attendu de longs mois avant de le trouver.

111 pages à déguster lentement, lire et relire.

Hiver 1705. Johann Sebastian Bach a 20 ans. Il est l’organiste de la ville de Arnstadt donne quelques leçons de musique aux enfants des notables.

« Il était apprécié des fidèles. Il jouait son rôle avec ferveur et discrétion. jamais une note qui ne brillât d’un éclat feutré, d’un respect terrifié par la proximité du ciel. Il était apprécié, parce qu’il savait rester à sa place: il n’était en somme que le mécanicien du ciel, qu’un régisseur. Il avait ses tuyaux, et le pasteur avait son pain et son vin »

Un jour, par hasard il prend connaissance de trois cantates de Buxtehude et c’est une épiphanie. 

Bach était comme l’amoureux transi[…]Bach était transi de froid, car il venait de se découvrir un maître, mais la grandeur du maître n’était pas faite pour le réchauffer

la partition est incomplète, il lui faut la suite. Mais le Consistoire prudent ne souhaite pas diffuser cette musique scandaleuse, miraculeuse

Cette partition est miracle et preuve des miracles. Par elle je crois au miracle et à la vérité

Bach  demande un congé pour aller à Lübeck rencontrer Buxtehude. Il part à pied, avec la seule partition pour bagage…Voyage à pied comme un pèlerinage. Dans la neige, le froid de l’hiver.

Quand il rentrera à Arnstadt son jeu en sera transformé et ce ne sera pas du goût des paroissiens , dès 1707 on le pressa de quitter Arnstadt…

A lire, relire, sans modération. Et écouter Bach encore!

Le parfum des fleurs la nuit – Leila Slimani

MA NUIT AU MUSEE

Les éditions Stock ont eu l’idée originale d’une collection « ma nuit au musée » : des écrivains ont été invités à passer une nuit dans un musée et de s’en inspirer pour rédiger un ouvrage. Leila Slimani  a eu le privilège de passer une nuit à Venise au Palazzo Grassi, Punta della Dogana parmi les œuvres de la Collection Pinault

« Non, ce qui m’a plu dans la proposition d’Alina, ce qui m’a poussée à l’accepter, c’est l’idée d’être enfermée.
Que personne ne puisse m’atteindre et que le dehors me soit inaccessible. Être seule dans un lieu dont je ne
pourrais pas sortir, où personne ne pourrait entrer. Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous
faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers. »

Ce ne sera pas un énième livre sur le voyage à  Venise, pour le tourisme, gondoles ou vaporetti, passez votre chemin. Ce n’est pas non plus la critique d’un expert en Art Contemporain, seules quelques œuvres seront évoquées, quoique… plutôt une réflexion sur le regard,

Marcel Duchamp disait que c’est le regardeur qui fait l’œuvre d’art. Si on le suit, ce n’est pas l’œuvre qui
n’est pas bonne ni intéressante. C’est le regardeur qui ne sait pas regarder.

Leila Slimani est écrivaine, elle souligne la nécessité de l’enfermement, de la concentration dans l’acte d’écriture. Elle fait partager au lecteur cette nécessité. Le Parfum des Fleurs la nuit est d’abord une méditation sur l’acte d’écrire.

« L’écriture est un combat pour l’immobilité, pour la concentration. »

Quel rapport avec le Musée? A premier abord, ce n’est pas clair

« Le musée reste pour moi une émanation de la culture occidentale, un espace élitiste dont je n’ai toujours
pas saisi les codes. »

L’autrice sera interpellée par quelques œuvres, quelques artistes. La peintre et poétesse libanaise Etel Adnan, « dont la figure plane au dessus-des autres » comme Leila Slimani,

«  elle a grandi dans un pays arabe au sein d’une famille francophone. Elle est ensuite devenue une immigrée aux Etats-Unis. Toute sa vie elle a vécu dans le pays des autres »

Le Rideau de Felix Gonzàlez-Torre lui inspire une impression de malaise, le chatoiement de rouge évoque le sang, l’hémorrhagie. Un instant, elle est tentée de tirer sur le fil et de répandre les billes rouges, tentation fugace du vandalisme? .

L’ œuvre de Hicham Barrada : grands  monolithes noirs éclairés de l’intérieur, terrariums géants contient les branches et les feuilles du Galant de nuit, une plante marocaine très odorante que Leila Slimani connait bien et dont le parfum ne s’exhale que la nuit. Rencontre inattendue qui donnera le titre du livre. 

Hicham Berrada, qui a conçu cette installation, a choisi d’inverser le cycle de la plante. Durant la journée,
le terrarium reste opaque, le jasmin est plongé dans l’obscurité mais l’odeur embaume le musée. La nuit,
au contraire, l’éclairage au sodium reproduit les conditions d’une journée d’été ensoleillée. Tout est
inversé, sens dessus dessous,

J’aime beaucoup les expériences chimico-spacio-temporelles de ce plasticien que j’ai vues à plusieurs reprises ICI

Du parfum du Galant de nuit, Leila, glisse dans des souvenirs marocains.  Des souvenirs de sa familles sont aussi évoqués par une sculpture de Tatiana Trouvé : le corps d’un homme a creusé des coussins évoquant l’absence de celui qui vient de se lever. De fil en aiguille, elle pense à son père , à son incarcération à la prison de Salé. Injustice que la fille se doit de venger. 

« Mon père est en prison. Et je suis écrivain. […]

j’écris et je le sauve, je lui offre des échappatoires…. »

Et à ce propos, elle cite l’écrivain turc incarcéré :

Comme tous les écrivains, j’ai des pouvoirs magiques. Je peux traverser les murs avec facilité », écrit
Ahmet Altan (Je ne reverrai plus le monde).

Cette nuit à la Dogana a été propice à la rêverie, à la méditation que l’écrivaine nous fait partager. je me suis laissé embarquer jusqu’au bout de la nuit.