Le Café sans Nom – Robert Seethaler -Sabine Wespeiser Ed.

FEUILLES ALLEMANDES 2023

Novembre, retour des feuilles allemandes et c’est avec grand plaisir que j’ai suivi la lecture commune avec Aifelle, Keisha, Eva, et d’autres….

C’est un véritable coup de cœur que ce court roman (246 p).

Vienne, 1966, Simon ouvre son café au coin du marché, sans nom, sans prétention, ce n’est pas un café littéraire ou mondain, de ceux qui sont une institution de Vienne comme ceux que Claudio Magris décrit dans Danube – Café Central -ou le Café Gluck du Bouquiniste Mendel de Zweig. 

Pas de journaux du jours emmanchés sur une baguette de bois, ni de Sachertorte. Seulement de la bière, du vin, du sirop de framboise, des tartines de saindoux et des cornichons. C’est un café populaire que fréquentent les habitués, marchands et clients du marché, ouvrières en route vers l’usine, dames d’un certain âge…

« Il s’agit de mon café au marché des Carmélites. Je dis que c’est un café, bien que personne à part moi ne l’appelle comme ça. Et je dis que c’est le mien, bien que sur le papier il ne m’ait jamais appartenu. Il y a dix ans c’était un trou poussiéreux, maintenant, tous les soirs sauf le mardi, il y vient des gens qui veulent oublier au moins quelques heures tout ce bazar autour d’eux. Il y fait chaud, l’hiver les fenêtres ferment bien, on peut boire quelque chose et surtout on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie. Le monde tourne toujours plus vite, et parmi ceux dont la vie ne pèse pas assez lourd, il y en a parfois qui sont laissés sur le bord de la route. Alors n’est-ce pas une bonne chose qu’il y ait un endroit auquel se raccrocher ? Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin.

1966, l’Autriche a perdu son Empire depuis bien longtemps mais les patronymes yougoslaves, hongrois, tchèques ou italiens, les ouvriers turcs qui passent, rappellent que Vienne était aux portes de l’Orient. Allusions à un passé plus récent et plus douloureux. L’heure est à la reconstruction, au percement d’un métro. 

Il ne se passe pas grand-chose, des tranches de vie ordinaire, des gens ordinaires, le boucher, la crémière, un catcheur, la serveuse, deux femmes oisives… qu’on apprend à connaître. Une belle solidarité, entraide entre voisins. Et ce ton, attentif, précis, charmant.

Merci à ceux qui ont organisé la lecture commune!

 

 

 

 

Rhapsodie Balkanique – Maria Kassimova- Moisset

BULGARIE

Une belle histoire d’amour à Bourgas puis Istanbul !

Charme des Balkans , mosaïque de religions, de traditions, de langues dont l’autrice nous restitue la musique avec le Grec et le Turc qui se mêlent au Bulgare – le roman est traduit du Bulgare – mais que la traduction française occulte.

A la naissance de Miriam, la Bulgarie vient juste d’être indépendante et de sortir de l’Empire Ottoman. Ahmed, son amoureux arrivera plus tard d’Albanie sur une charrette. Imbrication des communautés qui se définissent par leur confession qui ne peuvent s’unir par le mariage.

Ahmed, le musulman, et Miriam orthodoxe ne peuvent vivre leur amour. Miriam est maudite par Théotitsa, sa mère, elle devient « la putain turque » stigmatisée dans toute la ville, elle perdra aussi sa sœur tant aimée qui ne lui parlera plus. Miriam est une femme forte, ardente, un peu sorcière. Elle ne se laisse pas intimider. Ahmed et Miriam fuient donc la ville provinciale pour Istanbul, la Ville. Dans l’anonymat de la grande ville ils trouveront un foyer, élèveront leurs deux enfants avec la complicité bienveillante de leur voisine. Cruauté du sort : Ahmed, phtisique va mourir et la jeune femme sera démunie, rejetée parce que chrétienne. Ils connaissent la misère. La vie n’est pas facile pour une jeune veuve avec deux enfants. Miriam croit trouver une solution en abandonnant l’aîné dans un pensionnant militaire de la Turquie kémaliste. Choix douloureux! 

La vie n’est pas simple pour les femmes des Balkans : même très fortes comme Miriam et avant elle pour sa mère Theotitsa. Indépendante, douée d’une imagination étonnante, presque sorcière, Miriam tente suivre sa voie, son amour. Elle paie le prix fort.

J’ai beaucoup aimé le soin et la poésie que l’autrice apporte pour décrire le quotidien des femmes : lessives, repassages, pliages, dignité de ces vêtements raides, des robes noires, soin aux reliques des enfants morts – petits habits pliés dans le coffre interdit. Evocation de l’enfance, intimité des deux soeurs et courage et débrouillardise de Haalim, le fils de Miriam.

Tenir sa langue – Polina Panassenko

Lu d’un trait, en une chaude après midi, 186 pages.

Polina raconte son combat et son procès contre l’administration pour récupérer son prénom russe, francisé en Pauline à sa naturalisation française demandée par ses parents alors qu’elle était mineure. Elle est née en URSS, nommée Polina, utilise ce prénom et se sent niée en ne pouvant pas le porter sur ses papiers officiels. Pourtant, dans sa famille, du côté maternel, juif, tous portent un double prénom : Rita s’appelait Rivka, Issaï , Isaac, Grisha, Hirsch « Pour ne pas nous gâcher la vie »

Elle raconte les allers-retours entre Moscou, où résident ses grands-parents et Saint Etienne où elle vit pendant l’année scolaire. Arrivée en France très jeune, elle doit affronter l’école alors qu’elle ne maîtrise pas le français. Adolescente, elle se définit comme Russe, se voit en patriote russe mais n’envisage pas de retourner définitivement dans sa  ville natale.

Histoire d’exil, d’apprentissage, de recherche d’identité,  de double culture… à hauteur de petite fille, puis d’adolescente. Touchante.

Histoire de langue apprise, de langue interdite (en Russie)

la paix ou la guerre – Mikhaïl Chichkine – Noir sur Blanc

RUSSIE

Désespérant! non pas le livre, ou plutôt cet essai composé d’une douzaine de textes écrits autour de 2019, avant l’invasion de l’Ukraine, encadrés d’une préface et d’une postface à la nouvelle édition datée 2022. Livre de circonstance qui tente de répondre aux questions que nous nous posons. Désespérante, la réponse : le pire est à venir et il n’y a rien à attendre de la société civile russe.

La question la plus pressante que nous nous posons tous (à l’Ouest) : comment les Russes peuvent-ils adhérer à la propagande qui a d’abord nié la guerre et qui distille des mensonges flagrants? Chichkine y consacre son premier chapitre Le paradoxe du mensonge. Les Russes sont habitués aux mensonges, Poutine ment sans vergogne, à ses concitoyens comme à l’Occident. Les mots n’ont pas le même sens 

« La Russie est revenue aux temps soviétiques du mensonge absolu. Le pouvoir a alors conclu avec ses sujets un contrat social resté en vigueur pendant des dizaines d’années : nous savons que nous mentons et vous mentez et nous continuons à mentir pour survivre. »

Suit, un résumé de l’histoire de la Russie, de sa fondation par les Vikings (Kyiv choisie pour capitale en 882) à nos jours. L’invasion des Mongols au XIIIème siècle et l’intégration de la Rous au khanat de la Horde d’Or est selon lui, le fondement du fonctionnement du pouvoir où prévaut la loi du plus fort :

« Toute la hiérarchie du pouvoir fonctionnait selon le même principe : courber l’échine devant les supérieurs, piétiner les inférieurs »

La suite de l’histoire prouve que cette règle n’a pas changé sous les Tsars comme à l’époque soviétique. La seule idéologie serait le maintien au pouvoir. Cette partie m’a beaucoup intéressée.

le chapitre suivant « Skoro » – Bientôt est plus personnel, plus contemporain. 1961, année de naissance de l’auteur, premier vol spatial habité, l’étau semble se desserrer après la mort de Staline, mais c’est aussi la construction du Mur de Berlin, les pénuries, les livres interdits, le temps des dissidents (héros ou traîtres?). Enfin en 1989, la chute du Mur de Berlin et sur ce mur l’auteur a bombé à la peinture « skoro – bientôt » .

Le Nouveau temps des troubles (1991-1993) les Russes espéraient une démocratisation rapide, un nouvel ordre démocratique, l’ouverture des frontières, la liberté de presse. Les privatisations et l’accaparement par le proches du pouvoir de toutes les richesses de l’état ont privé les gens ordinaires de tout bénéfice. Ils se sont sentis floués.

« Le mensonge communiste s’est mué en mensonge démocratique. les gens ont continué à se faire dépouiller, mais en vertu de mots d’ordre démocratiques »

L’auteur rappelle le chaos et le démantèlement de l’Union Soviétique, et les aspirations populaires à l’ordre et à l’autorité. Un nouveau monarque devait émerger et rétablir l’ordre.

1999 la Russie se relève

« …la vie russe s’est déroulée selon les manuels rédigés par des professeurs du KGB à destination des agents secrets. Provocations, fraudes électorales, corruption, compromissions, lynchages médiatiques, stratégie politiques sordides, empoisonnements secrets, exécutions publiques, guerre hybride…

Le pays s’est ouvert aux opérations spéciales »

la hausse du prix du pétrole a donné une relative aisance à la Russie.

« Au panthéon du 3ème empire russe siègent les saints des deux empires précédents Nicolas II est vénéré au même titre que Félix Dzerjinski « 

Le nationalisme remplace même la prospérité, le patriotisme compense les frustrations. Dans un chapitre l’auteur transpose les propos de Thomas Mann à propos de l’Allemagne nazie en interchangeant les mots « allemand » et « russe » . Vertige sémantique de cette Leçon d’allemand à l’usage des Russes -Thomas Mann et la Guerre d’Ukraine. Les réactions des citoyens sont rares 

Dans sa Postface l’auteur en appelle à l’Europe s’appuyant sur la réaction des Ukrainiens sur Maïdan en 2014, envoyant à l’Europe une « lettre en poste restante ».

Cette lecture répond à mes interrogations, mais me laisse pessimiste.

la Peur – Stefan Zweig

 

 

Stefan Zweig ne déçoit jamais. Son œuvre est immense, chaque fois que je suis en peine de lecture, j’y reviens. Biographies, essais ou nouvelles.

La Peur est une nouvelle, presque un thriller, à lire d’un souffle. La lectrice est happée dans le récit. L’analyse psychologique est fouillée. Société viennoise bourgeoise. 

la chute m’a surprise, mais je préfère vous en laisser la surprise

Le Dernier des Justes – André Schwarz-Bart –

HOLOCAUSTE

Chagall – Exode

A la suite de Nous n’avons pas vu passer les jours – de Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, j’ai voulu retourner  au Dernier des Justes qui a valu à Schwarz-Bart le Prix Goncourt 1959. Lire  après 64 ans et une série de témoignages, essais et romans sur l’Holocauste. 

« Sommes-nous des Justes pour vivre avec le couteau devant les yeux ? Savez-vous quoi, cher monsieur
Grynspan, parlons plutôt de quelque chose de gai : quoi de neuf sur la guerre ? »

Le terme de Juste parmi les nations est usité aujourd’hui

Cette appellation désigne les non-Juifs qui ont risqué leur vie pour soustraire des Juifs aux persécutions des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

pour Schwarz-Bart , »Justes » est employé dans une autre acception : celle de la tradition talmudique des lamed vaf ou les 36 Justes cachés (Tzadikim nitzarim) dont l’existence garantit la survie du monde.

« l’antique tradition juive des Lamedwaf que certains talmudistes font remonter à la source des siècles, aux temps  mystérieux du prophète Isaïe. Des fleuves de sang ont coulé, des colonnes de fumée ont obscurci le ciel ; mais  franchissant tous ces abîmes, la tradition s’est maintenue intacte, jusqu’à nos jours. Selon elle, le monde  reposerait sur trente-six Justes, les Lamed-waf que rien ne distingue des simples mortels ; souvent, ils s’ignorent  eux-mêmes. Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes empoisonnerait jusqu’à l’âme des  petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. « 

C’est une longue histoire qui commence en Angleterre, dans la ville de York le 11 mars 1185 quand le vieux rabbin Yom Tov Levy poignarda ses coreligionnaires assiégés dans une tour, plutôt que de se rendre. A chaque génération, un descendant de Yom Tov Levy poursuivit cette tradition : Salomon Levy, en 1240 à Troye fut brûlé sur le bûcher, son fils Manassé retourna en Angleterre poignardé… après l’expulsion des Juifs d’Angleterre, la famille Levy gagna le Portugal, puis Toulouse … En Espagne Matatias mourut sur le bûcher. Longue série d’expulsions, persécutions, avec la fin tragique d’un Lamed vav à chaque génération. Histoire des Juifs à travers l’Europe, histoire d’exils, de pogroms…Par la Bohème, la Pologne, la Russie, la dynastie des Levy maintient la tradition.

On les retrouve à Zémyock,  dans le Schtetl, nombreux, respectés

« les juifs de Zémyock s’obstinaient à croire que le temps des hommes s’était arrêté au Sinaï : ils vivaient non sans grâce le temps de Dieu, qui ne s’écoule en aucun sablier »

Vers la fin du XIX siècle, il fut question de Palestine, d’Amérique. L’auteur s’attache à une branche de la famille : Mardochée, le colporteur et sa femme Judith et leurs enfants voient leur univers bouleversé en 1915 quand les Juifs prirent l’uniforme des armées belligérantes

« les Juifs se tuent entre eux! Malédiction! »

Après la guerre, la révolution, l’Ukraine à feu et à sang, les Cosaques déferlent sur Zemiock.

Nouvel exil, Benjamin choisit l’Allemagne et fait venir ses parents Judith et Mardochée à Stillenstadt où naitront ses enfants, et parmi eux, Ernie, le dernier des Justes, qui voit monter l’antisémitisme et le pouvoir hitlérien. Fuite in-extremis en France.

Ernie aurait pu s’en sortir. Engagé dans l’armée française, il débarque en zone libre. Il préfère rejoindre ses parents à Paris, se fait admettre à Drancy pour suivre son amoureuse. Le Dernier des Justes sera gazé dès son arrivée à Auschwitz.

Fin de la légende? Fin d’un monde?

 

 

L’Oreille de Kiev – Andreï Kourkov

UKRAINE POLAR HISTORIQUE (KIEV 1919)

 

« C’est la cacophonie révolutionnaire ! Des armes à foison, de l’ordre nulle part, des bandits et des voleurs cent fois plus nombreux qu’ils n’étaient ! Et, bien sûr, on a chassé les anciens policiers et enquêteurs, ne restent que leurs signatures sur les vieux dossiers… »

Andréï Kourkov a reçu un « cadeau » : un carton contenant des documents authentiques de la Tchéka datés de 1919 et s’en est inspiré pour écrire un polar historique. 

Le héros de l’histoire, Samson, voit son père abattu par le sabre d’un cosaque et son oreille tranchée en même temps.  Des soldats envahissent l’appartement familial, réquisitionnent le bureau de son père, le menacent. Dans l’anarchie qui règne à Kiev, Samson s’engage dans la milice pour y trouver une protection, pour faire justice et se venger accessoirement. Comme il était étudiant, il  sait rédiger des rapports que son chef apprécie . En compagnie d’un prêtre défroqué, ils vont élucider le mystère de vol d’argenterie et de pièces de tissu par les soldats logés chez Samson.

Dans Kiev de 1919, les diverses factions se succèdent, bolcheviks, cosaques de Petlioura, anarchistes de Makhno, partisans de l’ataman….Je me souviens de la Cavalerie Rouge de Babel qui est un véritable journal de ces affrontements entre rouges et blancs. L’anarchie est totale, plusieurs monnaies ont cours, les anciens roubles des tsars, les kerenki, les coupons-repas…Tout est volé, les meubles(parfois comme bois de chauffage) l’argenterie, le sel, le sucre….Et pourtant, imperturbablement Samson rédige ses dossiers, les relie, les classe…

Kourkov apporte à l’enquête sa touche burlesque avec  cette oreille dans sa boîte à bonbons et le fémur d’argent, je ne vous dévoilerai rien de plus pour ne pas spoiler l’intrigue

C’est donc un polar historique intéressant et très plaisant quoique Les Abeilles Grises et Le Pingouin jouent dans une autre catégorie. 

 

Les Pérégrins – Olga Tokarczuk- Ed Noir sur Blanc

LECTURES COMMUNES : LITTERATURE D’EUROPE DE L’EST

 » Debout sur la digue, les yeux rivés sur le courant tumultueux de l’Oder, j’ai pris conscience que ce qui est en mouvement – en dépit de ses dangers – sera toujours meilleur que ce qui est immobile, et que le changement sera toujours quelque chose de plus noble que l’invariance « 

Qui sont ces Pérégrins ? Voyageurs, nomades, pèlerins, gens qui sont en mouvement qui se déplacent en train, en avion, ou simplement dans le métro de Moscou.

« Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. »

Le livre Les Pérégrins n’est ni un roman, ni un récit de voyages, c’est une collection de textes autour des pérégrins ou des pérégrinations : textes très courts rédigés dans la salle d’embarquement d’un aéroport, à bord d’un train…ou longues nouvelles historiques, parfois fractionnées dont on retrouve la suite loin dans le livre. Mosaïque de textes plutôt que récit cohérent. Le vacancier polonais qui a perdu sa femme sur une minuscule île croate va-t-il la retrouver?

Je ne demande plus, à présent j’implore Votre Majesté de restituer le corps de feu mon père à sa famille, ce
corps qui, dépouillé de toute dignité et de respect, vidé et empaillé, demeure exposé à la curiosité de tous, à côté d’animaux sauvages. Je Vous adresse la présente supplique aussi au nom des autres êtres humains empaillés qui se trouvent dans le Cabinet de Curiosités de Votre Majesté Impériale et Royale, car, que je sache, il n’y a personne pour intercéder

Angelo Soliman né en l’an de grâce 1720 arrivé à la cour de l’Empereur d’Autriche comme négrillon, mascotte, et arrivé à se faire apprécier de l’Empereur Joseph comme fin politicien et ambassadeur, fut empaillé après sa mort, sa fille adresse plusieurs sollicitations pour que son père soit inhumé comme un humain et non pas objet de curiosité malsaine. Les trois suppliques apparaissent séparément dans l’ouvrage. 

« Le but des pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin. Cette fois, le pérégrin était de cire.
Vienne. Le Josephinum, tout récemment rénové. La collection de figures de cire. »

Une constante : la fascination pour les restes humains, ossements, ou conservés dans des bocaux de formol, ou « plastinés ». c’est la première fois que je lis ce mot de « plastination » selon Wikipédia

Le principe de plastination consiste à remplacer l’eau et les graisses tissulaires par une matière plastique comme la silicone, la résine époxy ou le polyester. La pièce anatomique est d’abord prélevée puis immergée dans une solution de formol qui permet sa conservation lors des dissections.

Ce thème inspire l’histoire d’un anatomiste hollandais du 17ème siècle, contemporain de Spinoza et celle d’un autre moderne,  le docteur Blau.

J’ai du mal à relier le thème du voyage et cette attraction pour les restes humains naturalisés. J’ai lu avec curiosité les textes s’y attachant mais aussi avec réticence. Bizarre!

Comme si de rien n’était… Alina Nelega – des femmes

LE MOIS DE L’EUROPE DE L’EST /ROUMANIE

Pour ce mois de mars 2023, j’ai pris un peu d’avance dans mes lectures puisque nous serons aux Antilles.

« Notre Conducator – notre lumière divine,/Source nourricière prenant ses eaux/De Maramures et de Bucovine/ Grand timonier, chêne majestueux », Nana s’applique à appuyer sur les mots »

J’ai découvert  deux livres roumains récents Comme si de rien n’était de Alina Nelega et Iochka de Christian Fulas. L’action dans les deux ouvrages se déroule pendant l’ère Ceausescu en Transylvanie. Il m’a semblé que Comme si de rien n’était était le pendant féminin de Iochka qui mettait en scène des hommes isolés dans une vallée sauvage, très portés sur la boisson tandis que leurs fantasmes sexuels portaient sur une notion très primaire de la femme, putain, mère ou sainte ; ce qui m’avait un peu énervée. 

Que vienne le temps des varices et des poils sur le visage pour que personne ne s’excite plus en voyant ses seins
tombants – là elle sera enfin libre et moche. Mais elle ne sera toujours qu’une femme, objet digne de mépris
parce que les femmes n’ont pas le droit d’être moches, seuls les hommes peuvent puer,

« Voyons, les femmes n’ont pas accès à la fierté, à l’honneur et au courage, elles doivent être juste sensibles, délicates et vulnérables, autrement ce ne sont pas des femmes mais des hommes, et ça c’est pas permis, elles sont élevées pour pleurer et pleurnicher, pour demander aide et protection, pour montrer leurs émotions tandis qu’eux, ces braves et honorables individus, eux ils ont le droit de se soûler au lieu de pleurer et peuvent même, à la limite, donner des coups de poing pour se défouler. »

Au contraire Comme si de rien n’était est une histoire d’amour lesbien. Depuis le lycée, en 1979, Nina et Cristina s’aiment. Elles font du théâtre. Nina vient d’un milieu privilégié, sa mère est journaliste et son père architecte. Cristina est la fille d’un officier tankiste et d’une enseignante et vit sur pied beaucoup plus modeste. L’année suivante Nana sera prise dans les études de théâtre à Bucarest tandis que Cristina poursuivra des études de lettres se marie à Radu, le frère de Nana, accouche d’un fils. . Si Nana réussit sa carrière d’actrice, la vie est plus dure pour Cristina professeur de roumain dans un collège provincial qui doit batailler pour se nourrir convenablement et ne pas dévier de la ligne et du conformisme du Parti. 

« Alors la conscience de Parti elle connaît – donc le type a pas envie de la piquer, ni de la violer, ni de la manger,
il veut juste qu’elle lui prête son studio l’après-midi et le soir pendant deux semaines pour pouvoir surveiller des activités suspectes dans son immeuble, son couloir et l’étage du dessus. »

Un chapitre Le Poulet montre toutes les difficultés pour échapper à la faim et à la surveillance de la Securitate. Elle se trouve, plus tard,  mêlée à un incident qui lui vaut des ennuis avec les autorités : elle doit se soumettre à l' »organe« 

« Organes internes, organes génitaux, organes des sens – et à côté de ça, il y en a un autre, un Organe qui est au- dessus de tous les autres qui contrôle le foie, l’estomac, le cerveau – les cerveaux lui sont tous subordonnés, il faut obéir à l’Organe, aux ordres de l’Organe, l’Organe tout-puissant, le plus fort, qui décide de tout, l’Organe vous voit, l’Organe vous entend, l’Organe vous protège et il vous punit si vous avez fauté, l’homme a besoin de l’Organe, l’homme n’est pas seul dans l’univers, l’Organe est partout, comme le vent et la pluie, on ne peut pas lui résister, on ne discute pas avec l’Organe »

Après bien des péripéties, les deux amies se retrouvent, partent en vacances ensemble mais la vie n’est pas facile. Cristina ne rédige pas le livre qu’elle a commencé depuis l’adolescence, elle ne peut pas assumer toute la vérité et la médiocrité  de son existence et finalement se brouille d’avec Nana.

Nana , lors d’une tournée en Serbie de sa compagnie va passer à l’Ouest. le roman se termine avec la chute du mur de Berlin, on connait la suite  en Roumanie. Se retrouveront elles?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le témoignage d’une femme sur le quotidien de la vie en Roumanie au temps des Ceausescu. Témoignage politique mais surtout regard de femmes sur la vie quotidienne dans les privations matérielles et de liberté. Comment faire quand surviennent les règles en voyage et que le coton est introuvable? Comment faire quand envoyer un simple télégramme à sa voisine lui demandant de « vider la poubelle » parait à la postière un message subversif?

Un roman dense et riche, que je recommande.

 

 

Struma 72 jours de drame pour 769 juifs au large d’Istanbul – Halit Kakinç – Turquoise

HOLOCAUSTE

MASSE CRITIQUE de Babélio

Un roman historique ou un « tombeau«  pour les 769 Juifs morts noyés le 24 février 1942 sur le Struma, épave transportant des Juifs roumains fuyant les persécutions en Roumanie qui devait les conduire de Constança en Palestine. Véritable épave flottante, au moteur en panne rafistolé, le Struma  est arrivé à rallier Istanbul où on lui a imposé une quarantaine. La Turquie – en principe neutre – a refusé le débarquement aux passagers sous les injonctions des Britannique, des Allemands et a laissé pourrir la situation pour enfin remorquer le navire en Mer Noire où il a été torpillé par la marine soviétique. 

Roman, parce que l’auteur, Halit Kakinç, journaliste et écrivain, a essayé de faire « revivre » un certain nombre de personnages. Roman historique écrit après de nombreuses recherches , préfacé par Esther Benbassa, historienne et directrice d’études à la Sorbonne, sénatrice EELV. 

Ce livre est de lecture facile et instructive fait revivre ces épisodes tragiques récurrents comme l’odyssée du Saint Louis (1939) qui a quitté Hambourg pour rejoindre La Havane contraint de retourner en Allemagne, celui du Patria coulé à Haïfa en 1940, Exodus (1947), et tant d’autres moins fameux, peut être…

«  Ce roman historique nous rappelle avec pudeur et dignité le sort des réfugiés en 1941. D’autres aujourd’hui, perdent la vie en route, sombrant avec leurs espoirs, sans que beaucoup s’en émeuvent vraiment »

Esther Benbassa

Je remercie les Editions Turquoise de l’envoi de ce joli livre .