Un mois autour de la Roumanie en Logan chez l’habitant
Desesti : église peinte
L’église de Desesti est facile à trouver, perchée au dessus de son cimetière.
Selon un papier papier épinglé explique que la clé est au presbytère, à 40m. Un molosse garde la cour. Je ne vois qu’au dernier moment son collier et la grosse chaîne (pourvu qu’elle soit courte !). Deux enfants blonds vont chercher leur père « immediat » dit le petit.
Nous restons un bon moment à étudier chaque scène du naos et montons même dans la galerie à l’étage pour être plus près du plafond peint. Les damnés – les Infidèles, Tatars, turcs, Juifs, en costume traditionnels me plaisent bien. Quand je sais ce que je cherche, le cyrillique m’en donne confirmation mais il est difficile de le déchiffrer de prime abord. Le prêtre nous laisse regarder et photographier.
Il fixe le prix de la visite à 5LEI. Plus cher qu’ailleurs mais cela en vaut la peine !
Retour par Vadu Izei, un peu décevant. La proximité de la ville de Sighet explique peut être une circulation et urbanisation plus concentrée. Les beaux portails correspondent à des pensions touristiques. La vie rurale est moins pittoresque que plus avant dans la vallée.
Un arbre plein de pots signifie que dans cette maison il y a une fille qui n’est pas marie. (L’arbre aux pots ne represente pas une activite de commerce.)
Toute la journée, nous avons été frappées par l’animation de cette campagne.
C’est la saison des foins : tout le monde est dehors – qui avec un râteau de bois, qui avec la fourche à deux dents, les hommes avec leur faux, certains poussent un motoculteur avec une lame de coupe.
Ion, parti ce matin ne reviendra que tard vers 21heure poussant son motoculteur. L’engin n’est opérationnel que dans les prés à faible pente. Si le terrain est abrupt, seule la faux peut couper l’herbe. Même si la mécanisation est en route le relief des Maramures rendra toujours le travail à la main indispensable.
Je pense à Céleste, cette vieille dame de 80 ans que nous avions rencontrée, il y a une vingtaine d’années en Ariège, seule dans sa ferme au dessus d’Ussat qui racontait qu’autrefois la montagne bourdonnait d’activité et que partout les paysans étaient aux champs. Les Pyrénées se sont vidées. Seule est restée la vieille dame encore capable de remonter son baluchon d’herbe pour ses bêtes. Maramures subira-il le même sort ? En attendant, grands et petits s’activent. Ana nous raconte que le petit violoniste Piericou, 7 ans, est lui aussi aux foins. L’école se vide.
Ana nous montre les herbes pour la soupe : le céleri que nous connaissons mais aussi la livèche, plus coriace que le céleri aux feuilles plus étroites et plus épaisses mais très parfumées.
Petite salade de chou et de tomates.
Le poulet est accompagné de riz aux carottes, oignons délicieux. Comme nous avons refusé hier la palinca et la bière Ana nous apporte du sok, une boisson à base de fleur de sureau nous assurant qu’elle n’est pas alcoolisée.
Dans 10 litres d’eau elle plonge une très grosse poignée de fleurs de sureau (elle montre ses deux mains pleines), ajoute 1kg de sucre, 2 ou 3 citrons, un peu de levure pour la fermentation et laisse fermenter deux jours. C’est pétillant, un peu acide, rafraîchissant délicieux. Pour dessert, il y a de la pastèque et des gâteaux.
Un mois autour de la Roumanie en Logan chez l’habitant
cimetière joyeux de Sapantsa : l’institutrice
Quand un site est trop vanté, trop attendu, il y a un risque de déception.
Nous avons vu tant de cimetières ombragés où les tombes sont blotties autour de l’église entre la végétation sauvage et les fleurs cultivées que le site de Sapantsa plat, sans une ombre, dans la chaude journée de Juillet, nous paraît inhospitalier.
J’avais imaginé qu’un guide nous traduirait les épitaphes en vers, pour qu’on puisse les comprendre. Il faudra nous contenter des images pour imaginer l’histoire du défunt.
cimetière joyeux de sapantsa : le berger
De très nombreuses scènes de la vie quotidienne du village y sont retracées en couleurs vives. La bonne cuisinière à ses fourneaux, la fileuse, la maîtresse d’école, le communiste, le berger et son chien, le chasseur…Nous trouvons la stèle de la petite fille morte d’un accident de la route. Nous voyons aussi les bouteilles, causes de nombreux décès au village.
Ce détail paraît choquant : dévoiler les faiblesses d’un défunt n’est pas dans notre tradition…
Le Mémorial des Victimes du communisme a été aménagé dans l’ancienne prison. Le hall est tapissé de portraits des nombreuses victimes. Dans chaque cellule, un thème est abordé : la résistance des intellectuels, l’église, les résistants dans les montagnes, la vie quotidienne…
A l’entrée nous sommes accueillies en français. On nous remet un livret en français qui résume les documents exposés.
Cette leçon d’histoire est très bien documentée et mise en scène avec intelligence.Elle sûrement plus parlante pour les Roumains. Une bonne partie des témoignages consiste en lettres manuscrites, articles de journaux, bordereaux administratifs que nous ne pouvons comprendre. Les personnages des photos nous sont inconnus.
La reconstitution commence avec la prise de pouvoir des communistes à la suite d’élections truquées pour se terminer par une évocation des époux Ceausescu encensés dans le monde entier. Quelle leçon de Realpolitik que de voir la liste de voyages officiels, de décorations de diplômes honoris causa décernés par els grands de tous bords, De Gaulle, la reine d’Angleterre, Castro…
Travaux forcés : creusement du Canal du Danube à la Mer Noire. Dictionnaire réalisé par les prisonniers roumain-français pour supporter l’enfermement. Poèmes transcrits en morse…
Chaque fois l’effort de mise en scène est celui d’un plasticien autant que d’un pédagogue. Nous sortons abasourdies pour terminer par la découverte des statues implorantes les bras levés devant le mur de brique.
Note d’un lecteur roumain
Sighet- la résistance anti-communiste a continue en Roumanie jusqu’a 1965! En 1965 quand Ceausescu a pris le pouvoir, tous les détenus politiques ont été libérés. Croyez vous qu’ils ont été laissés “immediat” a la maison? Non! Tous ont été forcement embarqués dans plusieurs autobus, pour faire le tour de Roumanie et voir “tout ce que le régime communiste a réalisé jusqu’a 1965 “ !
J’attendais cette visite de la Maison d’Elie Wiesel.
Un peu à l’écart de la rue principale, une maison d’angle bleu pastel, basse, aux corniches blanches. Un jardin. On a mis une étoile de David en ciment au milieu d’une pelouse mal entretenue. Des pruniers couverts de fruits, quelques bancs à la peinture bleue écaillée. Abandon et tristesse. Ouvrira ou n’ouvrira pas? Une feuille de papier est scotchée sur la porte avec un numéro de téléphone. Appeler ? Je m’installe d’abord patiemment à l’ombre du prunier. Au bout d’un certain temps je perds patience. Rien n’indique que quelqu’un viendra ouvrir.
Immense manque qu’ont laissé les milliers de déportés dans le shtetl roumain proche de l’Ukraine ou peut être Hongrois. Etait-ce d’ailleurs en ce temps là l’Ukraine ou la Russie ? A Sighet, les Juifs occupaient toutes les positions sociales ? Certains étaient même bergers. Il y avait des laiteries cachères. Je pense à Touvia le laitier, polonais ? Ou russe ? On devait vivre dans les années 30 comme on vit maintenant à Maramures. La maison de bois, la barrière, la charrette, l’arbre à pots ? Monde disparu brusquement. La communauté juive a quasiment disparu même s’il reste une synagogue.
un mois autour de la Roumanie en Logan chez l’habitant
La fileuse
Une chaleur brusque nous accable. Ce matin, j’étais blottie sous la couette sans faire l’effort de sortir à cause de la fraîcheur et de l’humidité. Les vitres étaient couvertes de buée.
Nous préférons rentrer plutôt que de visiter le Musée de Plein Air de Sighet. En général ces visites nous plaisent. A Maramures la vie traditionnelle est encore tellement vivante que les reconstitutions paraissent superflues ; Il est beaucoup plus amusant de découvrir un arbre à pots avec ses faitouts et ses casseroles émaillés multicolores, une fileuse à l’ombre de son portail, le balancier d’un puits dépassant d’une barrière….
17H, Ana rentre des foins pour soigner les vaches, les deux cochons, les innombrables poules et poulets blancs enfermés sous un grillage. Seul le coq et certaines grosses poules ont le droit de se promener dans la basse-cour. On craint les rapaces. Le matin le lait et tiède de la traite. Les œufs sont du jour.
Menuiserie et charpente : construire un monastère neuf
Ana prépare devant nous le pique-nique ; elle monte à la neige les blancs d’œufs, mélange 4 jaunes avec 4 cuillères de farine et un peu de lait. Cela donne une pâte mousseuse dans laquelle elle trempe des escalopes très fines et très tendres qu’elle a décongelées et battues énergiquement hier soir. Elle fait aussi frire de la branza, fromage de vache sec ajoute une tomate et un concombre. Cela fera un repas fameux !
A 8H30 Ion me conduit à un petit pont qui enjambe le ruisseau. Un sentier argileux bien glissant va à la source. Une femme et des enfants remplissent des bouteilles avec un quart émaillé et un entonnoir en corne. Cette eau est précieuse. On n’en perd pas une goutte.
Nous grimpons tout droit dans la colline dans les herbes hautes sous des pruniers sans prunes. En revanche, il y a des framboises et une belle récolte de mûres se prépare. A l’occasion, Ion cueille aussi des champignons mais ceux que nous voyons ne sont pas comestibles.
La vue est très étendue : vers le nord, l’Ukraine, à l’est la Bucovine où nous irons demain. Au sud, les sommets sont couverts d’une épaisse forêt. C’est là que vivent les ours.
– « Est-ce que les ours attaquent les moutons ? « je demande
– « pas seulement les moutons, les vaches et le cheval. A Brasov ils vont même manger dans les poubelles »
L’ours inspire de la crainte mais aussi du respect. Ion est fier que la Roumanie en compte encore beaucoup. Il a voyagé en France et connaît les déboires des ours pyrénéens (slovènes ?). Les loups, en revanche, d’après lui, viennent d’Ukraine. C’est étrange que le loup vienne toujours d’ailleurs. Dans les Alpes, il viendrait d’Italie. Selon la législation européenne loups et ours sont protégés. Maintenant la Roumanie fait partie de l’Europe.
En route, Ion raconte ses voyages en France qu’il a parcourue en compagnie d’autres musiciens : Grenoble, Toulouse en passant par Bordeaux, Caen et Cherbourg. C’est la Normandie qui est la plus chère à son cœur. D’après lui, elle ressemble à la Transylvanie et il apprécie le calvados et le camembert. Autant Maramures, avec ses maisons de bois, ses techniques d’un autre âge, aux confins de l’Ukraine, nous semble isolée et enclavée. Autant ses habitants sont ouverts sur le monde. Nombreux sont ceux qui sont partis en Espagne, en France et même en Amérique pour y faire fortune. De retour au pays, ils construisent de grandes maisons prétentieuses. Certains ont aussi à cœur de retaper les maisons traditionnelles en utilisant les techniques des charpentiers de Maramures.
monastère de bois
En moins d’une heure nous sommes dans la vallée de Sassou au sud de Botiza. Ion a promis la visite d’un monastère : nous arrivons dans un chantier au pied d’une église en bois toute neuve. Un homme et un apprenti façonnent des bardeaux. Utilisant un établi à pédale, ils pincent une fine latte, la rabotent, faisant de beaux copeaux qui, s’enroulent à leurs pieds, puis ils sortent une forme et évident en quelque traits de ciseau pour faire une sorte de pointe, retournent la latte, l’amincissent au rabot. L’opération dure à peine quelques minutes. Mais les gens de Maramures prennent le temps de se parler, de plaisanter. Les bâtiments monastiques et l’hôtellerie sont également neufs. La carcasse est en brique et en ciment. A l’étage les galeries sont en bois massif. Trois charpentiers s’activent, mesurent dessinent. Aucun engin moderne, aucune précipitation. De la belle ouvrage que Ion admire.
L’étape suivante dans la randonnée est la visite de maisons traditionnelles . J’admire le montage des poutres en queue d’aronde « antisismique » ajoute Ion. Un joug pour les bœufs, un baril de sel décorent la galerie de bois.
Un kiosque en bois au toit de bardeaux abrite une source. Un tronc d’arbre évidé et écorcé imite la margelle d’un puits ; L’eau ferrugineuse a rougi les galets et les graviers. Un garçonnet remplit avec soin ses bouteilles puis Ion les nôtres. La promenade m’a donné soif. L’eau est excellente, fraîche mais aussi gazeuse. Les monts Maramures sont d’origine volcanique ce qui explique la présence de gaz. Les bulles se pressent à a surface à intervalles irréguliers.
Le pique-nique d’Ana est fameux. En franchissant la colline nous retrouvons les jeunes nonnes qui fanent en compagnie de gamines fort dévêtues et du vieux qui nous a fait visiter l’église. Toutes les terres de la colline appartiennent au monastère, plus loin, au monastère de Budesti. Ion prononce « bouddhiste » , j’ai cru un moment qu’il y avait un centre de méditation bouddhique et j’ai rectifié ma méprise.
– « du temps des communistes est ce que les monastères ont été nationalisés ?, je demande
– « ils étaient fermés. »
– Est-ce qu’il y avait des kolkhozes ?
– «Non, dans les montagnes, la petite propriété n’a pas été touchée »
Cela ne lui rend pas Ceauscescu plus sympathique. Il visse son index sur sa tempe.
L’église de Poenil Izei est classée au patrimoine de l’UNESCO les fresques intérieures sont très bien préservées mais interdit de la photographier. Encore une fois nous sommes captivés par la représentation de l’Enfer. Les diables sont vraiment très réussis. Ils font subir toutes les tortures aux damnés. Un diable violoniste empêche une femme de dormir, d’autres donnent la fessée…
Ion a perdu avec nous une bonne demi-journée de travail aux champs. Nous l’y conduisons et proposons d’aider aux foins.
Leur pré est vraiment très en pente. Y grimper est une épreuve par cette après midi de canicule. Ana et sa mère ont déjà tout ratissé. Quand j’arrive il ne reste presque plus rien à faire. Ion m’embauche pour déplacer un tas de foin près de la meule. Sous le tas il a placé deux perches, chacun empoigne le bois et soulève
– « transport médiéval ! » dit il
La construction d’une meule est un exercice passionnant pour nous. Nous avions émis de nombreuses hypothèses en observant les trépieds, les arbres dont on avait gardé les branches, les piquets doubles…Nous ne pouvions pas imaginer que le foin tienne tout seul.
La meule que nos amis s’apprêtent à monter tient sur un seul piquet, lisse. Rien ne retient le foin. D’abord Ana et Ion empilent un tas avec une fourche. Quand la meule est déjà haute 3ou 4m à l’amont et au moins 6 à l’aval (la meule est adossée à une pente raide) Ion tresse avec Ana une sorte de couronne qu’il suspend à un buisson en attendant. Ana installe une grande perche et aide Ion à grimper au sommet. Il tasse le foin pendant que les autres étayent avec des bâtons ordinaires. Ana lance de beaux ballots que Ion installe ; La grand-mère, D et moi, ratissons ce qui s’est détaché du ballot ou qui est tombé. Quand la meule atteint une belle hauteur, ils la peignent. A nouveau, il faut ratisser, ramasser, lancer des paquets, tasser, peigner la meule…Finalement Ana lance la couronne. Ion tasse et finir au râteau le chef d’œuvre.
ion au sommet
On enfile les râteaux et fourches par la fenêtre ouverte de la Logan. Seul Ion rentre à pied.