Un mois autour de la Roumanie en Logan chez l’habitant
les mocassins du marché
A Bogdan Voda, les chevaux sont installés au fond du pré. Un magnifique cheval blanc à la belle crinière et à la queue peignée retombant jusqu’au sol, fait l’admiration de tous. Comme de nombreux villageois sont venus au marché en carriole les chevaux sont nombreux.
On peut s’approvisionner en articles divers et variés : vêtements de toutes sortes, coupons de tissu fleuri dont sont faites les jupes des femmes, châles qui me font envie mais aussi panta-courts chinois, sous-vêtements ou savates.
Les mocassins pointus faisant partie de la tenue traditionnelle avec des chaussettes de laines blanches et des laces de cuir sont proposés en deux versions : marron en cuir (ou simili) et noir en chambre à air de pneu.
Des stands proposent des pièces métalliques variées, faux avec leur pierre à aiguiser, fourches et râteaux en bois, plus légers sur l’épaule. Au rayon ferraille, il y a aussi des pédaliers, des chaînes et dérailleurs de vélo, raccords de plomberie et plein d’objets énigmatiques qui manquent probablement dans une ferme ou dans un garage ; évidemment si on préfère une bassine en plastique ou des boîtes à pique-nique, cela se vend aussi !
A Calinesti, les églises sont invisibles. Plusieurs allers-retours dans le village n’y changent rien. Une église, avec un clocher pointu cela se voit ! « Se vede » ! Et bien non ! Il faut demander aux passants. Le mot magique est « biserica ». Autre astuce. Dans chaque village ou presque, les églises vont par paire, l’une qualifiée de Josani (du bas) et l’autre de Susani (du haut). Là où cela se complique, c’est quand l’église du bas est perché sur une pente très raide au flanc de la montagne. Un petit sentier y monte. Je m’apprête à redescendre quand mon téléphone vibre :
– « ne redescends pas ! Une dame va t’ouvrir l’église ! »
C’est une très vieille dame toute ridée, très alerte malgré son age qui grimpe la pente, me salue en français m’explique que nous nous trouvons dans une église Gréco-catholique puis ouvre toutes les fenêtres pour que je puisse admirer les fresques. Je suis éblouie, au propre comme au figuré. Quand mes yeux habitués à la pénombre déchiffrent les scènes la dame les commente. J’en sors bien catéchisée.
A Sarbi, nous faisons encore des allers-retours à petite vitesse pour trouver le panneau « biserica ». même d’ »en bas » l’église se mérite par une grimpette. Elle est en travaux : on a creusé des tranchées pour la remettre sur des fondations solides. Les anciennes paraissent vermoulues. L’église d’en haut est encore plus cachée. Il nous faut chercher la rue « oulitsa ». Malheureusement l’église et fermée. Il nous reste à admirer le travail d’assemblage sans clou et surtout cette corde qui entoure l’église qui ressemble à celle d’Horezou.
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Eglise de bois de Budesti
Budesti possède aussi son église d’en bas et son église d’en haut.
La « bisérica Josani » (celle du bas) est facile à trouver elle est devant la mairie « primaria ». Avec ses 4 clochetons elle est originale. La clé est à la Mairie. C’est une clé bizarre avec un grand manche on croirait un ciseau de menuisier.
Les fresques ne nous déçoivent pas. Ni celles du narthex, ni les plus élaborées mais moins colorées du naos. Les animaux fantastiques nous amusent ainsi que celle sur le thème de la Chute où finalement Adam laboure tandis qu’Eve, assise, file.
La dame de la Mairie nous montre la cote de maille du Haïdouk Pintea Viteazul. Malheureusement, son français n’est pas suffisant pour qu’elle nous en conte l’histoire..
Trouver la « biserica susani » est encore toute une affaire. Le chemin entre la Mairie et le Centre culturel va à la rivière. Après on demande. Il faut retrouver l’asphalte, sans problème. Enfin, nous passons un pont alors qu’il aurait fallu bifurquer. C’est l’heure de midi, les routes sont vides, personne pour nous remettre dans la bonne route.
La route grimpe dans la montagne, ce qui ne nous inquiète pas puisque nous cherchons une église « d’en haut ». Le goudron fait place à une route forestière très bien entretenue qui nous emmène après 6km à un monastère perdu dans la montagne. Les sommets culminent vers 1600m et nous avons l’impression d’être beaucoup plus en altitude. Il fait frais presque froid. Un ruisseau coule. Les sapins sont très hauts. A deux pas, les alpages, puis es crêtes. A défaut d’église en bois, nous piqueniquons auprès du ruisseau.
Piquée de ne pas avoir trouvé, nous continuons notre recherche ? Au pont, un jeune nous indique la route. L’église est fermée. Par une fenêtre, nous devinons les fresques. Je crois même reconnaitre une représentation de la Cène.
Pour passer dans la vallée de Mara, la route enjambe les collines. La vue est très étendue. Comme il fait beau, déformation professionnelle, j’étudie le panorama, cherche les appareils volcaniques bien identifiables. Sur la roue du monastère dans la forêt, la roche volcanique était exploitée et concassée
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Desesti : église peinte
L’église de Desesti est facile à trouver, perchée au dessus de son cimetière.
Selon un papier papier épinglé explique que la clé est au presbytère, à 40m. Un molosse garde la cour. Je ne vois qu’au dernier moment son collier et la grosse chaîne (pourvu qu’elle soit courte !). Deux enfants blonds vont chercher leur père « immediat » dit le petit.
Nous restons un bon moment à étudier chaque scène du naos et montons même dans la galerie à l’étage pour être plus près du plafond peint. Les damnés – les Infidèles, Tatars, turcs, Juifs, en costume traditionnels me plaisent bien. Quand je sais ce que je cherche, le cyrillique m’en donne confirmation mais il est difficile de le déchiffrer de prime abord. Le prêtre nous laisse regarder et photographier.
Il fixe le prix de la visite à 5LEI. Plus cher qu’ailleurs mais cela en vaut la peine !
Retour par Vadu Izei, un peu décevant. La proximité de la ville de Sighet explique peut être une circulation et urbanisation plus concentrée. Les beaux portails correspondent à des pensions touristiques. La vie rurale est moins pittoresque que plus avant dans la vallée.
Un arbre plein de pots signifie que dans cette maison il y a une fille qui n’est pas marie. (L’arbre aux pots ne represente pas une activite de commerce.)
Toute la journée, nous avons été frappées par l’animation de cette campagne.
C’est la saison des foins : tout le monde est dehors – qui avec un râteau de bois, qui avec la fourche à deux dents, les hommes avec leur faux, certains poussent un motoculteur avec une lame de coupe.
Ion, parti ce matin ne reviendra que tard vers 21heure poussant son motoculteur. L’engin n’est opérationnel que dans les prés à faible pente. Si le terrain est abrupt, seule la faux peut couper l’herbe. Même si la mécanisation est en route le relief des Maramures rendra toujours le travail à la main indispensable.
Je pense à Céleste, cette vieille dame de 80 ans que nous avions rencontrée, il y a une vingtaine d’années en Ariège, seule dans sa ferme au dessus d’Ussat qui racontait qu’autrefois la montagne bourdonnait d’activité et que partout les paysans étaient aux champs. Les Pyrénées se sont vidées. Seule est restée la vieille dame encore capable de remonter son baluchon d’herbe pour ses bêtes. Maramures subira-il le même sort ? En attendant, grands et petits s’activent. Ana nous raconte que le petit violoniste Piericou, 7 ans, est lui aussi aux foins. L’école se vide.
Ana nous montre les herbes pour la soupe : le céleri que nous connaissons mais aussi la livèche, plus coriace que le céleri aux feuilles plus étroites et plus épaisses mais très parfumées.
Petite salade de chou et de tomates.
Le poulet est accompagné de riz aux carottes, oignons délicieux. Comme nous avons refusé hier la palinca et la bière Ana nous apporte du sok, une boisson à base de fleur de sureau nous assurant qu’elle n’est pas alcoolisée.
Dans 10 litres d’eau elle plonge une très grosse poignée de fleurs de sureau (elle montre ses deux mains pleines), ajoute 1kg de sucre, 2 ou 3 citrons, un peu de levure pour la fermentation et laisse fermenter deux jours. C’est pétillant, un peu acide, rafraîchissant délicieux. Pour dessert, il y a de la pastèque et des gâteaux.
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cimetière joyeux de Sapantsa : l’institutrice
Quand un site est trop vanté, trop attendu, il y a un risque de déception.
Nous avons vu tant de cimetières ombragés où les tombes sont blotties autour de l’église entre la végétation sauvage et les fleurs cultivées que le site de Sapantsa plat, sans une ombre, dans la chaude journée de Juillet, nous paraît inhospitalier.
J’avais imaginé qu’un guide nous traduirait les épitaphes en vers, pour qu’on puisse les comprendre. Il faudra nous contenter des images pour imaginer l’histoire du défunt.
cimetière joyeux de sapantsa : le berger
De très nombreuses scènes de la vie quotidienne du village y sont retracées en couleurs vives. La bonne cuisinière à ses fourneaux, la fileuse, la maîtresse d’école, le communiste, le berger et son chien, le chasseur…Nous trouvons la stèle de la petite fille morte d’un accident de la route. Nous voyons aussi les bouteilles, causes de nombreux décès au village.
Ce détail paraît choquant : dévoiler les faiblesses d’un défunt n’est pas dans notre tradition…
Le Mémorial des Victimes du communisme a été aménagé dans l’ancienne prison. Le hall est tapissé de portraits des nombreuses victimes. Dans chaque cellule, un thème est abordé : la résistance des intellectuels, l’église, les résistants dans les montagnes, la vie quotidienne…
A l’entrée nous sommes accueillies en français. On nous remet un livret en français qui résume les documents exposés.
Cette leçon d’histoire est très bien documentée et mise en scène avec intelligence.Elle sûrement plus parlante pour les Roumains. Une bonne partie des témoignages consiste en lettres manuscrites, articles de journaux, bordereaux administratifs que nous ne pouvons comprendre. Les personnages des photos nous sont inconnus.
La reconstitution commence avec la prise de pouvoir des communistes à la suite d’élections truquées pour se terminer par une évocation des époux Ceausescu encensés dans le monde entier. Quelle leçon de Realpolitik que de voir la liste de voyages officiels, de décorations de diplômes honoris causa décernés par els grands de tous bords, De Gaulle, la reine d’Angleterre, Castro…
Travaux forcés : creusement du Canal du Danube à la Mer Noire. Dictionnaire réalisé par les prisonniers roumain-français pour supporter l’enfermement. Poèmes transcrits en morse…
Chaque fois l’effort de mise en scène est celui d’un plasticien autant que d’un pédagogue. Nous sortons abasourdies pour terminer par la découverte des statues implorantes les bras levés devant le mur de brique.
Note d’un lecteur roumain
Sighet- la résistance anti-communiste a continue en Roumanie jusqu’a 1965! En 1965 quand Ceausescu a pris le pouvoir, tous les détenus politiques ont été libérés. Croyez vous qu’ils ont été laissés “immediat” a la maison? Non! Tous ont été forcement embarqués dans plusieurs autobus, pour faire le tour de Roumanie et voir “tout ce que le régime communiste a réalisé jusqu’a 1965 “ !
J’attendais cette visite de la Maison d’Elie Wiesel.
Un peu à l’écart de la rue principale, une maison d’angle bleu pastel, basse, aux corniches blanches. Un jardin. On a mis une étoile de David en ciment au milieu d’une pelouse mal entretenue. Des pruniers couverts de fruits, quelques bancs à la peinture bleue écaillée. Abandon et tristesse. Ouvrira ou n’ouvrira pas? Une feuille de papier est scotchée sur la porte avec un numéro de téléphone. Appeler ? Je m’installe d’abord patiemment à l’ombre du prunier. Au bout d’un certain temps je perds patience. Rien n’indique que quelqu’un viendra ouvrir.
Immense manque qu’ont laissé les milliers de déportés dans le shtetl roumain proche de l’Ukraine ou peut être Hongrois. Etait-ce d’ailleurs en ce temps là l’Ukraine ou la Russie ? A Sighet, les Juifs occupaient toutes les positions sociales ? Certains étaient même bergers. Il y avait des laiteries cachères. Je pense à Touvia le laitier, polonais ? Ou russe ? On devait vivre dans les années 30 comme on vit maintenant à Maramures. La maison de bois, la barrière, la charrette, l’arbre à pots ? Monde disparu brusquement. La communauté juive a quasiment disparu même s’il reste une synagogue.
un mois autour de la Roumanie en Logan chez l’habitant
La fileuse
Une chaleur brusque nous accable. Ce matin, j’étais blottie sous la couette sans faire l’effort de sortir à cause de la fraîcheur et de l’humidité. Les vitres étaient couvertes de buée.
Nous préférons rentrer plutôt que de visiter le Musée de Plein Air de Sighet. En général ces visites nous plaisent. A Maramures la vie traditionnelle est encore tellement vivante que les reconstitutions paraissent superflues ; Il est beaucoup plus amusant de découvrir un arbre à pots avec ses faitouts et ses casseroles émaillés multicolores, une fileuse à l’ombre de son portail, le balancier d’un puits dépassant d’une barrière….
17H, Ana rentre des foins pour soigner les vaches, les deux cochons, les innombrables poules et poulets blancs enfermés sous un grillage. Seul le coq et certaines grosses poules ont le droit de se promener dans la basse-cour. On craint les rapaces. Le matin le lait et tiède de la traite. Les œufs sont du jour.
Menuiserie et charpente : construire un monastère neuf
Ana prépare devant nous le pique-nique ; elle monte à la neige les blancs d’œufs, mélange 4 jaunes avec 4 cuillères de farine et un peu de lait. Cela donne une pâte mousseuse dans laquelle elle trempe des escalopes très fines et très tendres qu’elle a décongelées et battues énergiquement hier soir. Elle fait aussi frire de la branza, fromage de vache sec ajoute une tomate et un concombre. Cela fera un repas fameux !
A 8H30 Ion me conduit à un petit pont qui enjambe le ruisseau. Un sentier argileux bien glissant va à la source. Une femme et des enfants remplissent des bouteilles avec un quart émaillé et un entonnoir en corne. Cette eau est précieuse. On n’en perd pas une goutte.
Nous grimpons tout droit dans la colline dans les herbes hautes sous des pruniers sans prunes. En revanche, il y a des framboises et une belle récolte de mûres se prépare. A l’occasion, Ion cueille aussi des champignons mais ceux que nous voyons ne sont pas comestibles.
La vue est très étendue : vers le nord, l’Ukraine, à l’est la Bucovine où nous irons demain. Au sud, les sommets sont couverts d’une épaisse forêt. C’est là que vivent les ours.
– « Est-ce que les ours attaquent les moutons ? « je demande
– « pas seulement les moutons, les vaches et le cheval. A Brasov ils vont même manger dans les poubelles »
L’ours inspire de la crainte mais aussi du respect. Ion est fier que la Roumanie en compte encore beaucoup. Il a voyagé en France et connaît les déboires des ours pyrénéens (slovènes ?). Les loups, en revanche, d’après lui, viennent d’Ukraine. C’est étrange que le loup vienne toujours d’ailleurs. Dans les Alpes, il viendrait d’Italie. Selon la législation européenne loups et ours sont protégés. Maintenant la Roumanie fait partie de l’Europe.
En route, Ion raconte ses voyages en France qu’il a parcourue en compagnie d’autres musiciens : Grenoble, Toulouse en passant par Bordeaux, Caen et Cherbourg. C’est la Normandie qui est la plus chère à son cœur. D’après lui, elle ressemble à la Transylvanie et il apprécie le calvados et le camembert. Autant Maramures, avec ses maisons de bois, ses techniques d’un autre âge, aux confins de l’Ukraine, nous semble isolée et enclavée. Autant ses habitants sont ouverts sur le monde. Nombreux sont ceux qui sont partis en Espagne, en France et même en Amérique pour y faire fortune. De retour au pays, ils construisent de grandes maisons prétentieuses. Certains ont aussi à cœur de retaper les maisons traditionnelles en utilisant les techniques des charpentiers de Maramures.
monastère de bois
En moins d’une heure nous sommes dans la vallée de Sassou au sud de Botiza. Ion a promis la visite d’un monastère : nous arrivons dans un chantier au pied d’une église en bois toute neuve. Un homme et un apprenti façonnent des bardeaux. Utilisant un établi à pédale, ils pincent une fine latte, la rabotent, faisant de beaux copeaux qui, s’enroulent à leurs pieds, puis ils sortent une forme et évident en quelque traits de ciseau pour faire une sorte de pointe, retournent la latte, l’amincissent au rabot. L’opération dure à peine quelques minutes. Mais les gens de Maramures prennent le temps de se parler, de plaisanter. Les bâtiments monastiques et l’hôtellerie sont également neufs. La carcasse est en brique et en ciment. A l’étage les galeries sont en bois massif. Trois charpentiers s’activent, mesurent dessinent. Aucun engin moderne, aucune précipitation. De la belle ouvrage que Ion admire.