Après notre voyage en Ouzbékistan et la visite de la synagogue de Boukhara j’ai été très curieuse de connaitre les Juifs boukhariotes surtout dans le début du XXème siècle avec la Révolution de 1917. Le sous–titre « le Juif qui voulait sauver le Tsar » m’a aussi intriguée.
Nathan Davidoff (1880 -1977) fut un homme d’affaires, un négociant en textiles, un capitaine d’industrie qui a pris d’abord la succession d’une affaire de famille florissante avant d’étendre ses activités à diverses branches.
La Communauté juive de Boukhara a un statut original : dès 1833, les Juifs boukhariotes furent autorisés à adhérer aux guildes commerciales et à résider dans certains territoires de l’Empire russe. en 1866 et 1872, ils obtinrent la nationalité russe. Le territoire du Turkestan ancien (actuel Ouzbékistan) est sur la Route de la Soie, et après la Guerre de Sécession américaine, quand le coton vint à manquer sur le marché mondial, un territoire de plantation du coton. Les Juifs traditionnellement étaient négociants de fils.
La famille de Nathan Davidoff établie à Tachkent et Kokand possédait des carderies et une fortune assez considérable. Le jeune Nathan Davidoff participa d’abord à l’affaire familiale avant de s’établir à son compte. Le journal raconte par le menu l’extension de ses activités commerciales et industrielles. Très gros travailleur, il savait se faire apprécier aussi bien des banquiers que de ses collaborateurs. Plus intéressé par le commerce qu’avide d’argent, il savait négocier les meilleurs prix sans étrangler ni ses clients ni ses concurrents. Il n’hésitait pas à se rendre en personne à Moscou auprès de son oncle d’abord, puis pour son compte personnel. Il a su étendre ses activités à d’autres branches comme les mines de charbon, et une concession ferroviaire pour le transport, des forêts et une scierie….
En bon négociant, il a su rendre service à toutes sortes de personnages, aussi bien dans l’entourage du Tsar qu’auprès des révolutionnaires. Par ses relations, il a eu conscience à temps de ce que la révolution bolchevique était inéluctable. Il a donc essayé de convaincre le Tsar de fuir ou tout au moins de faire passer la frontière à sa famille.
Ces mémoires détaillent les opérations commerciales et financières, il faut lire en diagonale toutes les transactions qui sont répétitives. Mais au fil de la lecture on apprend comment vivaient les Russes à Moscou et à la campagne.
Cependant, il ne faut pas chercher de folklore, ou de description de Boukhara, Tachkent ou Samarcande qui nous font tant rêver. La vie de la communauté juive est plutôt évoquée dans les notes que le petit fils de Nathan a ajoutées. De même, le procès antisémite qui lui fut intenté et qui se termina par un non-lieu.
Ces mémoires sont un témoignage précieux pour qui s’intéresse à cette région d’Asie Centrale et au début du XXème siècle.
« Le février Missak Manouchian entre au Panthéon, avec son épouse Mélinée. L’histoire mérite d’être connue et reconnue. Missak, le militant, le résistant est une figure digne d’être honorée. Mais je suis saisie par un double sentiment, celui d’une injustice à l’égard des autres résistants étrangers fusillés en même temps que lui par les nazis et d’Olga Bancic guillotinée ; celui d’un malaise devant un récit historique qui distord les faits pour construire une légende »
Ce court essai (46 pages) est une leçon d’histoire, rigoureuse.
La légende de l’Affiche Rouge a été construite à plusieurs reprises.
Par les nazis d’abord, qui ne firent pas figurer tous les résistants mais surtout les juifs, ce qui correspondait à la propagande de l’époque. Choisir parmi les résistants du FTP-MOI ceux qui étaient juifs quitte à qualifier Celestino Alfonso de « juif espagnol »de « ne pas mettre sur l’affiche » le français Rouxel. Attribuer un nombre fantaisiste d’attentat à chacun. Les mettre en scène….Sur les 23 condamnés seuls dix figurent sur l’affiche, 7 juifs sur les dix présents alors qu’ils étaient douze sur les vingt trois fusillés…
Tous étaient FTP-MOI . Missak Manouchian ne remplaça Boris Holban qu’en aout 1943. Officiellement, le « groupe Manouchian » n’a jamais existé sous ce nom, affirme l’auteur….
Annette Wieviorka étudie dans le détail les personnalités de ces combattants du FTP-MOI, loin de la légende ou de la propagande sans éluder la trahison .
Légende de l’Affiche Rouge entretenue par le poème d’Aragon publié dans l’Humanité en 1955 dont elle livre une première version. . En 1959 Léo Ferré le met en musique, reprise par de nombreux artistes jusqu’aux rappeurs et Feu Chatterton.
Légende portée au cinéma ici encore des libertés sont prises par rapport à l’histoire.
La panthéonisation a privilégié la légende à la vérité historique, privilégié deux hérosà la reconnaissance du collectif
« Le « groupe » est donc devenu un couple, plutôt glamour, les « étrangers » les seuls Arméniens ; les Italiens, Espagnols, Juifs de toutes nationalités et les Français, compagnons de ce combat solidaire, passent au mieux au second plan, deviennent invisibles ou noyés dans la vaste catégorie des « étrangers » privés de noms. »
Saine lecture en temps de « réécritures de l’histoire » et de « vérités alternatives »
Le visiteur est accueilli par une galerie de portraits, plâtres, bois, pierre, bronze, même ciment, Chana Orloff a sculpté les têtes de ses contemporains. Sculpter l’époque, s’intitule l’exposition! Sont-ils ressemblants? sans doute, ils sont amusants, à la limite de la caricature en empathie avec le modèle. Pleins d’humour. la Sculptrice s’amuse particulièrement avec les binoclards à qui elle offre des yeux au-dessus des lunettes!
Ida Chagall
Têtes d’hommes, mais aussi femmes et enfants, elle fait poser son fils Didi et les enfants de ses amis comme Ida Chagall. Des maternités, mères et enfants, mais aussi femme enceinte .
maternité : femme enceinte
Je n’avais jamais vu ses sculptures animalières de toute beauté, oiseaux, inséparables très stylisés, dindon plantureux, caniches et même une sauterelle sinistre évoquant un canon nazi, les sauterelles étaient des plaies d’Egypte!
Sculptures de poche qu’elle a pu emmener quand elle a fui les rafles (juste à temps mais l’atelier sera pillé en son absence).
Danseuses
J’ai surtout été étonnée de la variété des productions, variété des matériaux, des sujets, des styles.
« Non, il s’agit d’un souvenir d’enfance juive, il s’agit du jour où j’eus dix ans. Antisémites, préparez-vous à savourer le malheur d’un petit enfant, vous qui mourrez bientôt et que votre agonie si proche n’empêche pas de haïr. O rictus faussement souriants de mes juives douleurs. O tristesse de cet homme dans la glace que je regarde. »
Ce court livre (225 p)donne la parole à cet enfant de 10 ans, percuté par l’antisémitisme alors qu’il aller fêter son anniversaire.
c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir à
Jérusalem si j’y suis.
Amoureux de la France, cocardier, vouant un véritable culte patriotique avec un « autel à la France » le rejet du camelot le touche infiniment.
Albert Cohen,dans sa vieillesse se souvient de l’errance de l’enfant dans Marseille et tout le livre se déroule en une journée, la « journée du camelot » qui déambule au lieu de rentrer chez lui
Mon héréditaire errance avait commencé. J’étais devenu un juif et j’allais, un sourire léger et quelque peu hagard aux lèvres tremblantes.
Soudain, j’aperçus un Mort aux juifs à la craie sur le mur. Je frissonnai et je m’enfuis. Mais au tournant de la rue, un autre Mort aux juifs.
Un long monologue, une déambulation, Albert Cohen 70 ans plus tard écrit un texte tendre, tragique, mais ne désespère pas. Il n’appelle pas à la vengeance mais à l’intrinsèque bonté qu’il veut trouver dans les humains,
« Dites, vous, antisémites, haïsseurs que j’ose soudain appeler frères humains, fils des bonnes mères et frères en nos mères, frères aussi en la commune mort, frères qui connaîtrez l’angoisse des heures de mort, pauvres frères en la mort, mes frères par la pitié et la tendresse de pitié, dites, antisémites, mes frères, êtes-vous vraiment heureux de haïr et fiers d’être méchants ? Et est-ce là vraiment le but que vous avez assigné à votre pauvre courte vie »
Si vous avez aimé Le livre de ma mère il est de la même veine!
Besoin de lire, d’écouter des voix amies, familières, je me précipite sur toute lecture amie, Delphine Horvilleur, dès la sortie de son livre, Valérie Zenatti aussi, et puis Albert Cohen, Ô vous, frères humain.
Des soupçons. Soupçons d’antisémitisme dans ce que je considérais être ma famille politique, soupçons de connivence avec l’impensable, impensable à Gaza pour les otages, impensables massacres.
Delphine Horvilleurécrit :
« Moi par exemple, j’avais l’habitude, sur les réseaux sociaux, d’être une « sale gauchiste, trop libérale, qui
manquait de respect aux traditions ». Je m’y étais faite. Et là, je ne comprends plus rien. L’arbitre a dû changer,
parce que soudain je suis devenue une « raciste, sioniste, complice de génocide ». Parfois, je poste des messages »
Les réseaux sociaux me rappellent sans cesse ce cauchemar. Liker? utiliser cet imoticone qui pleure. Dire que cela ne va vraiment pas, comment?
« Oy a brokh’… À mes oreilles d’enfant, ces trois mots suscitaient une étrange conscience d’appartenance. Non
pas à un judaïsme dont je me fichais pas mal, à une tribu ou un groupe religieux, mais à une sorte de confrérie humaine : une fraternité de la poisse, une confédération internationale du pas-de-bol, dans laquelle quoi qu’il arrive je pourrais toujours m’engager. »
Si éloignés des discours martiaux, ces trois mots yiddisch qu’on aurait pu reléguer à un temps révolu. Pas révolu du tout l’antisémitisme qui surgit là où on l’attendait le moins.
« Depuis le 7 octobre, c’est comme si nos langages ne parvenaient plus à dire, nous trahissaient constamment ou se retournaient contre nous. Les mots qu’on croyait aiguisés ne servent à rien, et ceux qu’on croyait doux n’apaisent personne. Les images, caricaturales et manipulables, ont pris le relais, sur nos écrans. Les yeux
subjugués abrutissent un peu plus nos oreilles et nos cerveaux. »
Malgré les trois citations que j’ai copiées, ce n’est nullement un livre pleurnichard, il est parfois amusant, toujours instructif comme ces références aux textes quand Jacob devient Israël, et boiteux…
« À travers Ajar, Gary a réussi à dire qu’il existe, pour chaque être, un au-delà de soi ; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd’hui un nom vraiment dégoûtant : l’identité. »
Depuis que j’ai lu Vivre avec nos morts je suis fan absolue de Delphine Horvilleur dont je connais la voix avec les podcasts de Radio France.
Ses prises de position sur l’Identité vont à contrario des tendances actuelles où chacun se définit selon un séparatisme inquiétant justifiant les censures les plus inquiétantes quand ce ne sont pas les pires violences.
« Qui veut réaliser la volonté de Dieu ? Qui ? Qui veut venger l’honneur du prophète ? Qui veut évangéliser l’Amérique ? Qui veut poser des petites maisons en Cisjordanie ?… Qui ? Et soudain, on est entouré de gens qui ne manquent pas d’air : une foule de gens hyper-connectés à la volonté de Dieu, qui savent parfaitement te l’interpréter comme s’ils faisaient partie de Sa garde rapprochée. »
Delphine Horvilleur a choisi un angle d’attaque original : le cas Ajar/Romain Gary pour démontrer les identités multiples. Romain Gary lui parle personnellement
Depuis des années, je lis l’œuvre de Gary/Ajar, convaincue qu’elle détient un message subliminal qui ne s’adresse qu’à moi.
Personnellement j’ai aimé La Vie devant soiet la Promesse de l’Aube, mais je ne fréquente pas avec autant de constance les œuvres de Gary/Ajar. J’ai donc suivi Delphine Horvilleur avec beaucoup d’intérêt mais il faudrait que je relise Gary.
Ensuite, sûrement je reviendrai à Il n’y a pas d’Ajar qui est un texte concis mais très profond. Et même si on ne lit pas Romain Gary, tout ce qui traite de l’Identité ou plutôt « contre l’identité » est absolument essentiel par les temps qui courent.
PLAGES DE L’ATLANTIQUE – MONTAGNES DE L’ANTI-ATLAS
Strates colorées dans le désert près d’Amtoudi
De Mirleft à Amtoudi : 156 km
A l’aventure à travers les montagnes, nous empruntons la route du village d’Ali et la randonnée jusqu’au petit col d’où l’on découvre toutes les plages de la côte. Le paysage est somptueux avec les lignes de crêtes. Le GPS avait proposé deux itinéraires, l’un par Tiznit, un autre par Sidi Ifni et Goulimine. Nous passons outre : notre petite route est bien goudronnée, la circulation est inexistante et c’est une belle promenade. Le GPS s’adapte ensuite, tant mieux parce que la signalisation est en arabe et en tamazight !
En gagnant de l’altitude le paysage reverdit un peu, il y a quelques oliviers. La P1907 traverse une plaine finement labourée avec de grands arganiers. Les puits sont cimentés où se dirigent des petits ânes chargés de bidons. Nous rejoignons ensuite la P1903 qui vient de Sidi Ifni et passons l’oued Tiguini, puis une montagne boisée. P1911 : chantier important ; on construit quelque chose d’énorme route ou barrage hydraulique, impossible à définir.
Nous rejoignons la N1 (Casasblanca – Agadir – Dakhla) près de la petite ville d’Akhasss, aux arcades ocre-rouges. Les commerces sont tous fermés (c’est dimanche). A la sortie de la ville, un tracteur laboure – première manifestation de la mécanisation depuis Massa et les serres. La grande route descend une sorte de défilé avec de nombreux virages entre des versants où la roche est à nu et tous les arganiers morts desséchés. Sur cette route importante circulent de nombreux cars qui assurent la liaison Casablanca Laayoune ou Dakhla, de gros camions aussi. Ce n’est pas le trajet le plus agréable mais on avance bien. 25 km jusqu’à Bouizarkane (altitude 613 m, 14.000 ha) dans une plaine vide au pied de chaines de montagnes imposantes. Au pied des montagnes les villages qui se blotissent sont entourés de verdure. Aux alentours de Timolay, les moulins à huile se succèdent.
A l’entrée de chaque agglomération, la Gendarmerie Royale installe un barrage. Nous sommes toujours passées sans encombre, mais à l’entrée de Timolay, on nous fait signe. « Papiers du véhicule, permis de conduire, passeports ! – vous êtes en infraction de vitesse ! ». Incrédule, Dominique explique qu’elle ne peut pas descendre du véhicule. Arrive le chef. « Ce n’est pas vrai ! » Le chef montre son téléphone, 75 km/h au lieu de 60 en agglomération. Il est vexé de la contestation puis temporise « c’est une figure de style ! » Amende 150dh à payer immédiatement. Il consulte le fichier, c’est notre première contravention, pardonnée !
Après Timolay, les euphorbes ont complètement disparu, il reste seulement quelques buissons desséchés épars sur le cailloutis. De chaque côté de la route les strates des massifs montagneux sont visibles avec des couleurs variées, des petits bancs plus durs en relief. On pourrait dresser la carte géologique à la jumelle. Géologie et technicolor. Bancs ocres, marnes vertes plus tendres, la lumière fait chatoyer les couleurs : un versant à l’ombre, est plus mauve, en face plus doré.
Ifrane-Atlas- Saghir (12.000 ha) est précédée par des ruines mal définies.
Selon Internet c’est le lieu d’une communauté juive importante et d’un pèlerinage
« Selon la tradition orale, Ifrane Anti-Atlas serai la plus ancienne présence juive au Maroc. Les israélites ont quitté la Palestine au temps de Nabuchodonosor, roi de Babylone après la première destruction du temple en 587 av.J.C. Ils traversèrent l’Egypte et la bordure septentrionale du Sahara, puis parvinrent au rivage atlantique de l’Anti-Atlas en 361 avant Jésus-Christ et s’installèrent en premier lieu dans les grottes en bordure de l’assif (rivière) Ifrane, et ce, après qu’ils aient pu acheter l’autorisation de s’installer aux autochtones amazighs.
Point stratégique important pour le commerce des caravanes soudanaise, le Mellâh d’Ifrane est devenu prospère entre le 18ème et le 19ème siècle sous l’influence de Tassourt (Essaouira / Mogador ____ Le Rabbin Youssef ben Mimoun (qui serait mort en l’an 5 av.J.C.) fut l’un des plus vénérés saints juifs dont la réputation attire encore aujourd’hui chaque année des touristes juifs venant des quatre coins du monde.
Dans les années soixante les derniers juifs ont quitté Ifrane en direction d’Israël, les vieux du village se souviennent encore des adieux pénibles car -loin de toutes considération religieuse ou autre- ces juifs berbères faisaient tout simplement partie de l’histoire et la culture d’Ifrane d’Anti-atlas, ils avaient vécu avec eux dans la paix le respect et la fraternité… Aujourd’hui, des pèlerins continuent à venir vénérer les tombes des saints enterrés au cimetière. »
C’est jour de marché à Ifrane. Le souk occupe toute la rue principale. Toute sortes de marchandises sont exposées sur les trottoirs et même sur la chaussée : grillage, plomberie, arbres en motte prêts à être plantés : oliviers, orangers, paille dans les ruelles adjacentes et, derrière, des animaux moutons et chèvres. Ce marché me fascine mais je n’ose pas descendre de voiture : il n’y a que des hommes et je suis en T-shirt bras nus. Deux femmes très élégantes nous expliqueront plus tard que « le matin c’est le marché des hommes, l’après midi le marché des femmes ». Elles se sont apprêtées pour le « marché des femmes » leurs voiles sont très colorés et à ramages, elles en superposent plusieurs. Autour de la tête, un linge fin et blanc qu’elles remontent pour cacher le bas du visage et la bouche.
Le marché occupe si bien la chaussée que nous ne savons plus où nous diriger quand le GPS nous ordonne de tourner ; On fera trois fois le tour d’un pâté de maison avant de sortir du marché.
A la sortie d’Ifrane : miracle, l’eau coule dans une rigole cimentée !. Il y a des oliviers, des jardins, un peu plus loin, une palmeraie. C’est là que nous allons pique-nique. Petite promenade dans al palmeraie mais je ne passe pas inaperçue. Des hommes sortent de leurs jardins. Encore ici, je sens que ma tenue n’est pas appropriée.
Il reste encore une trentaine de kilomètres jusqu’à Amtoudi. Les montagnes se resserrent et deviennent plus spectaculaires. Le gros piton rocheux portant un grenier se voit de loin.
Amtoudi
Le village est encaissé à l’entrée d’un canyon. L’oued est à sec mais il reste assez d’humidité pour que de jolis petits champs d’orge bien verts égaient le paysage. Le gros rocher portant l’agadir domine le village. Les fortifications se distinguent très bien d’en bas.
Un quartier du village avec la mosquée se tasse à l’ombre d’une falaise. Hassan chez qui nous devons habiter habite de l’autre côté de l’oued sur le versant ensoleillé. Il nous attend près du pont mais il faut garer la voiture bien loin de sa maison et continuer à pied par un sentier bien pentu et malaisé.
Chez lui, comme il l’avait assuré au téléphone, c’est bien au rez de chaussée et à plat. Mais encore faut-il y parvenir ! Hassan mesure la difficulté et téléphone au Camping-Hôtel Amtoudi. Il y a de la place, nous logerons là. A l’arrière d’une vaste esplanade aménagée pour les camping-cars avec bornes électriques et arrivée d’eau. A l’arrière, un grand bâtiment avec un très vaste restaurant et un patio où s’ouvrent 4 chambres et des sanitaires communs, buanderie …Notre chambre possède une salle d’eau avec WC et douche (300 dh la nuit ou 300dh/px en demi-pension).
On est gênées pour Hassan parce que sa femme avait préparé un couscous. Demain, je partirai avec lui en trek (3 visites le pique-nique pour 500dh)
Nous sommes soulagées. L’hébergement n’a aucun charme particulier, c’est plutôt genre Auberge de Jeunesse mais il a le mérite d’être accessible et disponible. La veille une douzaine de motocyclistes avaient occupé toutes les chambres.
Pour diner, un délicieux couscous-poulet avec un grand plat de légumes que nous apprécions plus que la viande. Le serveur est vraiment très gentil. Tout s’arrange au Maroc ! les villageois sont solidaires et s’entraident.
« Le dernier juif d’Asilah. Plus aucun juif ne mourra dans cette blancheur. Plus aucun ne naîtra dans la gloire de cette lumière. Nahon ! En lui s’est accompli un destin. D’autres peut-être sont morts en cette ville après lui, mais leur mort a été dérobée à cette terre de leur naissance. Enterrés ailleurs pour ne pas dire qu’ils avaient vécu là. »[…] Une communauté est morte. La communauté juive zaïlachie. »
C’est avec une immense nostalgie que j’ai cherché ce qui reste du Mellah d’Essaouira.
Le Mellahest vide mais un peu plus loin, dans le cimetière juif derrière Bab Doukkala, Edmond Amran El Malehrepose depuis 2011. J’ai lu Mille ans et un jour en une soirée d’un souffle, une illumination, Mille ans et un jours, compte la Communauté juive marocaine qui s’est évaporée, partie en Israël et en France… et je cherche chaque fois ces absents avec émotion. Parfois, je les trouve dans les endroits les plus improbables comme à Ifrane-Atlas – Sahir où leur présence est attestée depuis plus de 2000 ans, ou pendant la cérémonie du thé près de Tafraout dans la maison berbère où on cite les pratiques de purification juives de la nourriture, restées vivaces chez ces berbères musulmans.
Portes du Mellah
J’ai cherché d’autres livres d’Edmond Amran El Maleh. le Café Zirek est indisponible. Celui qui l’a dans sa bibliothèque pourrait-il se faire connaître? Mais j’ai trouvé l’édition numérique de Parcours Immobile.
« Un commencement de roman comme un début de bronchite : naissance d’un jeune homme sage qui rêvait de devenir éleveur de mots. Dévoré par ses mots. Dérives vers de glorieux royaumes. »
Roman ou biographie? Ecriture circulaire – guilgoul – qui met en scène un Juif tantôt Yeshuua, Josua ou Aïssa, natif de Safi comme l’auteur, habitant Essaouira ou Asilah, villes atlantiques, villes blanches. Fils de commerçants juifs, amoureux des mots
« ce cahier c’était un commencement de journal c’était son ranch où il élevait les mots une idée qui lui était peut-être venue de la lecture de Mallarmé, Mallarmé était écrivain mais lui était éleveur : il s’enchantait de ces bêtes superbes qu’il avait nourries choyées soignées des mois des années dans le plus grand secret il pouvait les voir comme un vaste troupeau dont il était le maître »
Enfant rêveur, asthmatique . Josua devient Aïssah, révolutionnaire professionnel, d’abord en Espagne proche, antifranquiste, dans les années 30, puis communiste, permanent et clandestin quand le Protectorat Français sous la directive d’Auguste Juin prend des mesures violente pour réprimer les velléités d’indépendance des communistes marocains.
« Quand Rachid Houmrani lui avait dit « le parti va demander l’indépendance » Aïssa trouvait là la simple confirmation de ce qui travaillait l’intérieur du parti comme une fièvre depuis des mois quelque chose comme les douleurs de l’enfantement. »
Et dans son style circulaire, l’auteur joue avec les mots d’ordre du temps stalinien, et fait maintes variations sur « le pain et les roses«
Soixante-dixième anniversaire du camarade Staline « A ta santé, camarade » Picasso un verre à la main, à
l’ombre de la colombe, célébrait l’événement et les deux bicyclettes d’Aragon aussi dans l’éclat du dialogue des
deux guidons. Soixante-dixième
Clandestinité, mais aussi autocritique, « Le bon Mentor et le petit parti marqué à sa naissance par une mauvaise étoile »
j’ai un peu ramé dans les subtilités du Bureau Politique, mots d’ordres de Paris, oude plus loin…Budapest.. duplicité des messages, c’est loin tout cela. L’histoire m’a un peu échappé.
« Du haut de cette grande terrasse de la villa où se tenait l’Ecole, il regardait la mer avec fascination avec cet
envoûtement qui ne le quittera jamis : Ulysse de Joyce une vie commence s’ouvre sur la mer tout en haut d’une
maison on y accédait par un escalier en bois à ciel ouvert le café est installé sur la terrasse face à la mer des nattes par terre quelques petits tabourets. Il y allait tout gosse avec Hassan qui lui servait de gouvernante en quelque sorte, il y allait peut-être en cachette de ses parents un verre de thé et un peu de poisson frit encore tout chaud il en gardera toujours le goût, le goût aussi de ces silences accordés »
En revanche, l’évocation d’Ulysse, celui de Joyce, bien sûr…les sardines d’Essaouira ou de Safi m’ont enchantée. Poésie de cette vie perdue…
Et toujours la fidélité :
Josua n’avait jamais caché qu’il était juif, à l’intérieur comme à l’extérieur du parti c’était chose connue, il était un juif libre de dire qu’il l’était, de se dire qu’il pouvait ne plus l’être s’il le voulait. Libre parce qu’enfin il avait effacé il s’était affranchi libéré de la honte d’être juif, de la honte et de la peur d’accompagner sa grand-mère dans la rue parce qu’elle avait un foulard « sbinia »
Petit déjeuneridéal au soleil sur la terrasse : crêpes feuilletées repliées en carré, deux beignets, jus d’orange frais, omelette, salade de fruits, mile et confiture. Tellement abondant qu’il faudra sacrifier les sardines de midi.
Où vont donc ces enfants qui marchent sagement sur la route ?
A la plage où se déroulent des matches de foot sur les terrains dessinés sur le sable mouillé. Ils arborent dossards, chaussettes et chaussures de foot à crampons, pas tous, certains sont pieds nus. Est-ce un tournoi exceptionnel ou l’entrainement hebdomadaire ? Partout, on vient le dimanche à la plage en famille. Avec les touristes, l’été cela fait beaucoup de monde. A la mi-décembre l’affluence reste raisonnable et la plage est immense.
Le dimanche n’est pas le jour idéal pour aller au distributeur de billets. Le premier au logo de la BNP est en panne. Le second est récalcitrant, son écran tactile peu sensible, finalement apparait le montant du retrait et la commission de la banque. Ma carte sort (soulagement) mais pas les billets ni le reçu. Il faudra surveiller sur l’appli du téléphone si le compte est débité. Comme je n’ai toujours pas d’argent je renouvelle l’opération à la Société Générale : avec succès. Les retraits max sont de 2000 DH (200€) comme il faut presque tout payer en espèces, les retraits seront fréquents.
Le port d’Essaouiraest très actif. Le plus renommé du Maroc selon Wikipédia. Le port historique est gardé par un petit fort carré construit sur une belle digue de pierre de taille. Dans la petite rade quelques barques bleues. 50 Dh pour la visite de la Skala du port, un peu cher !
Je passe une petite porte dans le grillage, arrive à la criée puis aux quais où de nombreux bateaux de pêche sont amarrés. Filets et caisses sont entassés. Parmi les poissons je vois des murènes jaune et noires, un petit requin. Un homme fait de petites pyramides avec ses sardines puis disperse du gros sel. Je retourne à la ville par une belle arche de pierre : Bab el Marsa au fronton encadré par deux colonnes.
Médina
Une porte du Mellah
J’avais été lassée par les boutiques pour touristes avec leur marchandises standardisées près de l’entrée de la médina. Je dépasse le Bastion et poursuis vers le nord en direction du Mellah. En chemin, j’achète l’huile d’argan que Guy no. Des plaques commémoratives en hébreu honorent les Juifs importants de la communauté. us a demandée et entre dans la belle boutique de bois de thuya où nous avions acheté un coffret autrefois. Le bois de thuya si finement poli, avec ses nœuds, sa brillance naturelle, me plait énormément. Il règne dans le magasin un parfum spécial qui m’enchante.
Mellah
Portes du Mellah
On reconnait les maisons du Mellah à leurs fenêtres qui donnent sur la rue alors que les maisons musulmanes ont des murs aveugles. Au-dessus d’une très belle porte au linteau sculpté, une étoile de David, en-dessous, des bouteilles vides, grandeur et décadence. Plus loin, la synagogue me confirme que j’ai atteint mon but de promenade. Une dame passe la serpillière, je n’ose pas imprimer de traces sur le carreau humide et n’entre pas. Je le regrette. De l’autre côté de la rue, il ne reste plus qu’une palissade qui cache les ruines des maisons. On y a fait une exposition des photographies anciennes noir et blanc ou sépia, agrandies montrant les habitants autrefois. En face c’est à peine mieux, tout s’écroule sauf un bâtiment rénové qui était l’Ecole Talmudique. Un centre social s’y installe. Dans la cour, le puits a un couvercle avec une étoile de David. L’homme qui me fait visiter me montre les listes des élèves des dernières promotions, la plus récente date de 1963 « partis en Israël » comment-t-il. Derrière Bab Doukala se trouvent les cimetières juifs et chrétiens. L’écrivain Edmond Amran El Maleh dont j’avais beaucoup aimé Mille ans un jour y repose depuis 2011. Il faudrait que je relise ce livre et que je trouve le Café Zirek (indisponible) mais je viens de télécharger Parcours immobile qui commence précisément dans ce cimetière marin. Nostalgie.
Commerce populaire
Retour de Bab Doukala par la grande rue qui coupe en deux la ville close tout d’abord occupée par des commerces destinés aux habitants de la ville : vêtements, droguerie, légumes et fruits frais . Elle traverse le Souk Jedid , marché qui s’organise en deux patios, l’un d’eux avec les poissons et les épices, le second symétrique.
Après le souk, les boutiques pour touristes dominent. J’y vois des tote-bags brodés pour Gaza aux couleurs de la Palestine, logique.
Histoire
Le Centre d’Interprétation du Patrimoine d’Essaouira a ouvert le 11 novembre 2023, il est donc tout neuf et l’accueil y est enthousiaste. Beaucoup d’écrans, aucun objet authentique, de très mignonnes maquettes des bâtiments historiques. Au sol, sur le carrelage, un plan de la ville close pour situer les maquettes. Aux murs une frise chronologique trilingue raconte l’histoire d’Essaouira à partir de la Préhistoire.
On a retrouvé des preuves de l’occupation humaine il y a 150.000 ans à la grotte de Bizmaouran.
VIIème siècle av. JC ; commerce punique (lampes et épigraphie sémitique), industrie du fer et du cuivre.
Ier siècle Juba II (30 av C – 23 après JC°, roi de Numidie puis de Maurétanie fait du site des Îles Purpuraires le siège du développement d’une industrie des tables monorphes et de la pourpre à partir du Murex qu’on trouve sur ces îles.
IIème et IIIème siècle après JC Essaouira est le centre d’un commerce florissant comme Tanger et Volubilis.
1371 -1375 le château de Mogador est documenté sur des cartes pisanes.
1506 Diogo d’Azambuja (navigateur portugais au service du Roi Manuel fortifie Mogador et Safi avant d’arriver au Ghana pour le commerce de l’or. Ce dernier construisit un château sur la Petite Île
1577 Francis Drake eut pour mission de faire de Mogador une colonie britannique
1627 le Sultan Saadien Abdel Malik envoie 300 captifs pour travailler aux fortifications du Château de Mogador qui devient la casbah Saadienne
1760 le Sultan Sidi Mohamed entreprend la construction d’un port royal – 1765 fondation de la ville
1780 La ville de Mogador – cosmopolite – se trouve sur les itinéraires reliant Gibraltar, Cadix, Marseille et Tombouctou
1807 fondation du Mellah sur ordre du Sultan Moulay Slimane suite à la croissance de la population juive installée dès la création de la ville, grâce à l’intervention du riche anglais Moses Montefiore.
1860 Casbah Jdida
1872 premier vapeur le Souira relie Marseille chargé de sacs d’amandes et d’olives
Après avoir recopié l’histoire d’Essaouira j’ai lu avec attention les écrans. Je n’aime pas beaucoup ces présentations, très séduisantes sur le moment mais éphémères dans ma mémoire, un écran en chassant un autre.
Promenade sur la plage
Comme le petit déjeuner était très copieux et qu’un couscous nous attend au dîner, nous avons sauté le déjeuner et je suis repartie, après une courte pause, arpenter le sable de la belle plage. La mer est montée et a effacé les terrains de foot, les enfants sont repartis à la maison. La promenade est très tranquille. Dans l’eau, un père donne un cours de surf à son gamin. Un peu plus loin, une femme en peignoir, attend son mari. De rares piétons marchent. Des chevaux galopent. Ils sont magnifiques. Certains sont libres, d’autres chevauchés par des cavaliers, me font penser à la fantasia de la fresque. Les dromadaires, menés par le chamelier à pied, sont montés par des séniors européens, un peu ridicules, ressemblant aux enfants sur les ânes de La Muette ou du Luxembourg.
Au bout d’une petite heure j’atteins la flèche de sable terminant la baie. Il est temps de retourner à la voiture.
Tamayourt
La Piscine de Tamayourt est toujours aussi accueillante, j’enchaîne les longueurs.
Coucher du soleil splendide qui irradie derrière le petit arganier.
Le couscous est dressé dans un plat à tagine. La semoule est cachée sous les légumes : choux, carottes, navets, courgettes, courge, pois chiches. Le poulet est recouvert d’une sauce sucrée d’oignons confits et raisins secs. A part, dans des coupelles une dose supplémentaire de sauce, et de la harissa verte au zest de citron. Tout est succulent. Je me sers avec parcimonie de la harissa puis me ressert, surprise par la relative douceur du piment, de la finesse du goût et de la subtilité.
Maryam et son mari Corente nous accompagnent. Conversation sur le thème des gastronomies variées en voyage.
« Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation », assénait Ceausescu à son cher Pacepa.
Brauner : Débris d’une Construction d’Utilité
Sonia Devillers, journaliste à France-Inter et Arte, raconte l’histoire de sa famille maternelle, juifs roumains « exportés » par le régime de Ceausescu.
» L’argent, tout l’argent des familles roumaines qui
voulaient s’enfuir, les douze mille dollars que mes grands-parents mettraient une vie à rembourser, avait servi à acheter des porcs. Des bataillons de porcs, des élevages entiers de porcs. »
« Non content de ramener la valeur de la vie humaine d’un citoyen juif à celles d’animaux d’élevage, le régime avait choisi, entre tous, le porc, l’animal de l’interdit rituel par excellence. Dans la culture populaire, c’est même ce qui caractérisait le juif, désigné comme celui qui ne mange pas de porc. »
Ce troc final, monstrueux, qui a permis aux grands parents de Sonia Devillers de quitter la Roumanie et de s’installer à Paris, est resté caché dans le roman familial et ce n’est qu’après la disparition des témoins oculaires que la journaliste s’est lancée dans l’enquête de l’histoire familiale depuis les années 30 au départ au début des années 60.
L’histoire des Juifs roumains, des persécutions, des pogroms de Bucarest et de Iasi, la déportation en Transnistrie a fait l’objet de plusieurs livres que j’ai lus précédemment : entre autres (je ne peux pas les citer tous)
Athénée Palace de Rosie WaldeckJif Silberstein
Eugenia de Lionel Duroy
Struma 72 de drame pour 769 juifs au large d’Istanbulde Halit Kakinç
les voix de Iaside Jil Silberstein
Les Oxenberg & les Bernestein de Catalin Mihuleac
Les livres d’Apelfeld, de Norman Manea et tant d’autres….et le Journal de Mihail Sebastian … traitent de cette histoire.
Cependant ce trafic ignoble est une nouveauté pour moi. Aussi intéressante la manière dont certains juifs ont feint d’ignorer le problème, même dans les conditions les plus dramatiques, ils ont continué à se figurer que la situation était vivable, à faire de la musique. Avec la fin de la guerre, ils ont imaginé qu’une autre vie était possible, ils ont changé de nom, abandonné Greenberg juif pour Deleanu qui sonnait roumain
Les communistes promettaient une société égalitaire, sans distinction de race, de classe, de religion, sans
discrimination aucune. Des camarades, seulement des camarades et des camarades ensemble. Triomphe du
« genre humain ». Mes grands-parents y crurent de toutes leurs forces. Adhérer au Parti, c’était la chance de se réinventer une histoire. Au point d’aller chercher leur nom dans une fiction.
Au sein du Parti, au début tout leur souriait jusqu’à ce que l’antisémitisme ne réapparaisse. Dénonciations, ou jalousie, ils sont exclus. Pestiférés, il ne reste plus qu’à quitter la Roumanie. Et c’est là que le troc Juif contre devises, ou juif contre bétail ou porc sous l’initiative d’un passeur, basé au Royaume Uni, accessoirement marchand de bestiaux, de matériel agricole, a permis le transfert…