La danse de Gengis Cohn – Romain Gary

Lire ou Relire Romain Gary? 

Delphine Horvilleur m’y a fortement incité à plusieurs reprises dans Il n’y a pas d’Ajar et à plusieurs reprises dans d’autres livres. 

Chien blanc a été adapté au cinéma, récemment, par la réalisatrice canadienne Anaïs Barbeau-Lavalette CLIC   Adapté également au théâtre par Les Anges au plafond dans une mise en scène étonnante, marionnettes, papiers pliés, ombres chinoises. Et bien sûr j’ai lu le livre CLIC

La lecture de La danse de Gengis Cohn est la suite logique de ma visite au Musée du Judaïsme avec l’exposition Dibbouk CLIC

 

Mon nom est Cohn, Gengis Cohn. Naturellement, Gengis est un pseudonyme : mon vrai prénom était Moïché, mais Gengis allait mieux avec mon genre de drôlerie. Je suis un comique juif et j’étais très connu jadis, dans les cabarets yiddish : d’abord au Schwarze Schickse de Berlin, ensuite au Motke Ganeff de Varsovie, et enfin à Auschwitz.

Gengis Cohn est un Dibbouk : son fantôme est « collé » à un vivant; Gengis Cohn ne hante pas une jeune fille, sa fiancée, comme le Dibbouk d’Anski. Gengis Cohn s’est attaché à un nazi : Schatz, celui-là même qui a donné l’ordre de faire feu pour l’exécuter avec un groupe de Juifs évadés du camp. Cette cohabitation dure depuis une vingtaine d’années ; pour le libérer il faudrait un exorcisme. 

Schatz sait qu’il est habité par un dibbuk. C’est un mauvais esprit, un démon qui vous saisit, qui s’installe
en vous, et se met à régner en maître. Pour le chasser, il faut des prières, il faut dix Juifs pieux,
vénérables, connus pour leur sainteté, qui jettent leur poids dans la balance et font fuir le démon

La Danse de Gengis Cohn est une farce tragique. Farce parce que le nazi possédé profère au moment où on l’attend le moins des paroles suggérées par Cohn 

Mazltov. Félicitations. Vous avez une mémoire. – Zu gesundt. – Tiens, vous parlez yiddish ? –
Couramment. – Berlitz ? – Non. Treblinka. Nous rions tous les deux. – Je me suis toujours demandé ce que
c’est, au juste, l’humour juif, dit-il. Qu’est-ce que vous croyez ?

On rit beaucoup : Romain Gary livre toute une collection de blagues juives qui surgissent dans le récit aux moments les plus inattendus. Schatz se livre à des démonstrations grotesques.

Humour juif, humour très grinçant rappelant les épisodes les plus graves.

Au début, l’action se déroule au commissariat où Schatz est confronté à un crime. Un roman policier? Crimes étranges, les victimes sont dénudées mais leur physionomie est heureuse « des mines paradisiaques« . Les victimes se multiplient, aucun motif valable.

Schatz : « C’est la première fois, dans mon expérience, dit-il solennellement, que quelqu’un se livre à un massacre collectif sans trace de motif, sans l’ombre d’une raison… En voilà assez. Il n’est pas question de laisser passer une telle hutzpé, sans réagir. »

Cohn : « Lorsque je l’entends affirmer que c’est la première fois dans son expérience que quelqu’un se livre en Allemagne à un massacre collectif sans l’ombre d’une raison, je me sens personnellement visé. Je me
manifeste. »

Tandis que l’enquête piétine, deux personnages, un Comte et  un Baron, font irruption au commissariat pour déclarer la disparition d’une femme qui a déserté le domicile conjugal avec son amant, le jardinier.

Le roman policier se déplace dans la forêt de Geist où les protagonistes enquêtent et retrouvent le jardinier et la femme Lily. L’enquête policière laisse place à une série de scènes « érotiques » ou humoristiques sur le lieu-même des exécutions. Scènes grotesques bourrées de références culturelles 

« les sanglots longs des violons de l’automne – automne 1943 pour être précis »

poésie, mais aussi peinture ou sculpture, psychanalyse …C’est amusant de chercher les sources.

la réalité est déformée par des mains impies, comme si quelque affreux Chagall s’était emparé d’elle. Un
khassid du ghetto de Vitebsk, assis sur les classeurs, et qui a la tête de Gengis Cohn, joue du violon,
cependant qu’une vache, tous pis dehors, vole au-dessus du portrait officiel du président Luebke.
D’affreux Soutine se tordent sur les murs, des nus du Juif Modigliani crachent leur obscénité dans les
yeux de nos vierges aux tresses innocentes. Freud se glisse dans la cave et va réduire en ordure nos
trésors artistiques. Des masques nègres grimaçants s’engouffrent à sa suite, en même temps qu’une
salière et une bicyclette, et se composent déjà en un tableau cubiste dégénéré. Ils reviennent…

« Nous voulons des cadavres propres C’était la plus grande commande culturelle du siècle. « 

me renvoient à Prévert (l’Avènement d’Hitler et à Paul Morand. les recherches sur mon téléphone mobile qui coupent la lecture sont assez jouissives. 

Je m’égare, survient le Messie (ou Jésus qui s’exile en Polynésie à la manière de Gauguin), et puis le Général de Gaulle.

Certaines pages loufoques me font rire aux éclats. L’accumulation de nonsenses me lasse un peu. Il faut une belle trouvaille pour me dérider. Tant mieux, il y en a.

Mais que symbolise donc Lily, la plus belle des femmes? Une nymphomane? la Joconde? la Culture? l’Humanité?  Je me perds dans les conjectures.

L’imagination de Romain Gary est sans frontière. Il ne s’interdit rien. Il ne se limite pas à l’Holocauste. Nous nous retrouvons en pleine Guerre du Vietnam. Les crimes ne s’arrêtent pas en 1945. L’histoire n’est pas finie. les victimes deviennent bourreaux. J’en sors essorée.

Kazakhstan – Trésors de la Grande Steppe au Musée Guimet

Exposition temporaire du 6 novembre 2024 au 24 mars 2025

Tigre sur les cimes

Cinq trésors, cinq chefs d’œuvres, cinq périodes et cinq civilisations dans ce vaste territoire de steppes et montagnes, parcouru par des nomades venus de l’Est, Scythes, Huns, Turcs, et la Horde d’Or mongole.

le Penseur de Tobyl

Le Penseur de Tobyl (3ème-2ème millénaire av. J.C.) en grès, a son regard tourné vers le ciel. Très expressif. 

ornements en or de la coiffe de l’Homme d’Or
chevaux ailés à corne de mouflons et oreilles d’âne

Découverts en 1969, les ornements en or, les coupes en argent et en or des chefs des tribus nomades que les Grecs et les Perses nommaient les Scythes. Orfèvrerie d’un raffinement extraordinaire. Cela me rappelle une exposition : l’Or des Scythes au Grand Palais en 2014, les objets provenant pour la plupart de Crimée.

J’ai beaucoup aimé le tigre installée sur les sommets pointus.

Babal féminin

L es Babal ( 9ème – 11ème siècle) en grès gris provienne du Turkestan . Dès le 6ème siècle le khaganat turc fut poursuivi par des Etats Turcs. Symbiose entre le monde nomade et le monde sédentaire urbanisé. Ces sculptures anthropomorphes furent érigés dans la steppe

Babal masculin

les chandeliers du mausolée de Khoja Ahmet Yasawi (1397)

Chandelier 1397

Fabriqué sur l’ordre de l’émir Timour (Tamerlan), il pèse 41 kg et fut fabriqué par un maître artisan iranien.

L’exposition se termine par le magnifique Chapan, lourd manteau de cérémonie avec des fils d’or. 

J’aime bien ces expositions réduites à quelques chefs d’œuvres où toute mon attention est requise. une seule pièce mais un dépaysement total.

Hommage à la Catalogne – George Orwell

PARTI1936 – 1937 GUERRE D’ESPAGNE

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C’est un témoignage, un récit très personnel, qu‘Orwell livre de son engagement (décembre1936-été 1937) publié au printemps 1938.

Je crains de n’avoir pas su exprimer l’importance qu’a revêtu pour moi ce temps passé en Espagne. J’ai évoqué des événements mais comment transmettre l’impression qu’ils m’ont laissés ? Tout est étroitement mêlé à des visions, des odeurs, des sons que les mots sont impuissants à retranscrire : la puanteur des tranchées, les levers de soleil dans les montagnes s’étendant à perte de vue, le claquement glacé des balles, le rugissement et la lueur des bombes ; la lumière claire et froide des matins de Barcelone, le bruit des bottes dans la cour des casernes, en décembre, quand les gens croyaient encore à la révolution ; les files d’attente pour les repas, les drapeaux rouge et noir et les visages des miliciens espagnols ; surtout les visages des miliciens – des hommes que j’ai connus sur le front et qui sont maintenant dispersés je ne sais où, certains sont morts ou ont été blessés au combat, d’autres sont en prison, j’espère que la plupart sont sains et saufs. Bonne chance à eux tous ! Je souhaite qu’ils gagnent la guerre et chassent les envahisseurs étrangers, les Allemands, les Russes et les Italiens. Cette guerre, dans laquelle j’ai joué un rôle bien inutile, m’a laissé un certain nombre de mauvais souvenirs mais je n’aurais souhaité la rater pour rien au monde. Page 229 

A son arrivée à Barcelone, en décembre 1936, Eric Blair  rejoint les Milices et le POUM (Parti Ouvrier d’unification Marxiste) , un peu par hasard, il aurait pu aussi bien rejoindre les Brigades Internationales (communistes) . Sans avoir analysé les forces en présences, sans idéologie préconçue. Pour soutenir les forces antifascistes. 

Ayant été policier en Birmanie, dès son arrivée, il se trouve opérationnel sur le front en Aragon. Ses camarades des milices sont inexpérimentés, souvent très jeunes, sans uniformes et surtout sans armes, quelques fusils hors d’usages, des grenades plus dangereuses pour le lanceur que pour l’ennemi.

L’égalité sociale entre officiers et hommes était le principe sur lequel reposait l’essentiel. Tout le monde,
du général au simple soldat, touchait le même salaire, mangeait la même nourriture, portait les mêmes
vêtements …

milices étaient l’ébauche provisoire d’une société sans classes

Il découvre la Révolution, la fraternité de la société sans classe, l’égalité dans le dénuement. Guerre de positions. Le souci est de trouver du bois pour se chauffer plus que de déloger les positions franquistes. Guerre étrange où l’absence d’armement les obligent à des stratégies dignes des Monty Pythons :

Faute de pouvoir tuer l’ennemi, on lui criait dessus. Cette méthode militaire est si singulière qu’elle
mérite d’être expliquée.

Parfois, au lieu de crier des slogans révolutionnaires, il disait simplement aux fascistes que nous étions
mieux nourris qu’eux. 

Pas d’héroïsme, de la camaraderie. Empathie envers ces espagnols si sympathiques. Récit souvent humoristique. Orwell excelle à nous faire entendre les bruits de la guerre, onomatopée, fracas des grenades. je n’aime pas trop les romans de guerre, ce récit dénué de fureur me convient bien.

Au fil des mois, des semaines, une armée républicaine s’entraine et s’arme. Les combats se précisent. Devant Huesca, Blair est blessé à la gorge, à quelques millimètres près la carotide aurait été touchée. 

A Barcelone, au printemps la situation a changé. L’ambiance de fraternité révolutionnaire a laissé la place entre les suspicions, les luttes de factions entre anarchistes et communistes

« Le danger était simple et lisible : c’était l’antagonisme entre les anarchistes et les communistes, entre ceux
qui souhaitaient que la révolution suive son cours et ceux qui voulaient la freiner ou l’arrêter.

Pour que la Généralité, contrôlée par le PSUC, puisse sécuriser sa position, il fallait d’abord désarmer les
ouvriers de la CNT. »

Les sièges des différentes organisations deviennent des bastions à défendre, une guerre civile fait rage autour du Central téléphonique, des barricades barrent les rues. Le POUM est interdit. Ses membres accusés de trotskisme et même de connivence avec les fascistes. Autant les combats contre les franquistes paraissent éloignés presque irréels, autant les luttes fratricides sont présentes.

La sortie de Barcelone est pénible. Pour ne pas être arrêté, Eric Blair avec ses compagnons doivent fuir leurs hôtels et lieux de réunion pour dormir dehors. Ils tentent d’adoucir le sort d’un camarade emprisonné. Puis dès que leurs papiers sont en règle Eric Blair et sa femme Eileen passent la frontière.

A la suite de ce récit, deux épilogues analysent la situation politique.  Intéressant, son témoignage ne concorde pas forcément avec les commentaires de la Presse en Angleterre et en Europe.

Franco n’était pas strictement comparable à Hitler ou à Mussolini. Son soulèvement était une mutinerie militaire soutenue par l’aristocratie et l’Église pour l’essentiel, surtout au début, il s’agissait non pas tant d’une tentative d’imposer le fascisme que de restaurer la féodalité.

Il n’y eut pas seulement une guerre civile en Espagne mais aussi le début d’une révolution. Et c’est précisément ce que la presse antifasciste étrangère passa sous silence ; le problème fut réduit en une équation simpliste, « fascisme contre démocratie »,

Il revient sur l’interdiction du POUM et sur le rôle de l’URSS

 l’expulsion du POUM de la Généralité catalane, a été faite sous les ordres de l’URSS.

Donc, grosso modo, l’alignement des forces était le suivant : d’un côté, la CNT-FAI, le POUM et une partie des socialistes, partisans du contrôle ouvrier ; de l’autre, les socialistes de droite, les libéraux et les communistes, partisans d’un gouvernement centralisé comme d’une armée structurée, hiérarchisée.

Toutefois, s’il est très hostile envers les journalistes qui ont relayé les consignes de l’URSS, il est beaucoup plus nuancé vis à vis des combattants des Brigades Internationales.

les communistes des Brigades internationales que je rencontrais de temps en temps, ne m’ont jamais traité de trotskiste ou de traître ; ils ont laissé ce privilège aux journalistes à l’arrière. Ceux qui ont écrit des pamphlets contre nous et nous ont diffamés

Dans la lecture de L’invisible madame Orwell de Anna Funder, l’épisode espagnol de Orwell et de sa femme Eileen m’avait interpelée. Evidemment dans la recension d’Orwell, Eileen n’est citée qu’en passant, et en passant sous silence son action à Barcelone. La militante n’étant décrite que comme une épouse soucieuse de fournir des cigares et des vêtements propres. C’est agaçant mais cela ne retire rien à la puissance du témoignage. 

le Tort du Soldat – Erri de Luca

LECTURES COMMUNES AUTOUR DE L’HOLOCAUSTE

Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » Il fit le geste de chasser les pellicules de ses
épaules. « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’ Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. »

Un livre très court (96 pages), très dense, qui se lit d’un souffle que je n’ai pas lâché.

Je l’ai d’abord écouté en podcast Lu par François Martouret et Marianne Denicourt. Je l’ai téléchargé pour le lire en entier (je n’étais pas sûre que les 58 minutes de l’émission n’aient pas imposé des coupes)

Deux volets, deux voix.

La première : celle de l’écrivain, alpiniste qui dîne après une journée d’escalade en montagne dans une auberge des Dolomites et y rencontre un curieux couple – père et fille – autrichiens. Après une journée de montagne, il traduit des nouvelles de Israël Joshua Singer du yiddisch à l’Italien. L’écrivain nous parle de son métier d’écrivain, de traducteur, de son apprentissage du yiddisch. Il parle du ghetto de Varsovie, des poètes et écrivains. Katznelson, Singer, Babel aussi

Les insurgés du ghetto tentaient de sauver les poètes, les écrivains. C’est ce que font les arbres encerclés
par les flammes : ils projettent très loin leurs graines. Les poètes, les écrivains étaient les graines de leur
plante et ils élèveraient leur témoignage en chant.

Deuxième partie : le récit de la femme qui a découvert sur le tard que celui qu’elle prenait pour son grand-père est son père et que cet homme est un criminel nazi recherché en fuite. Sans assumer les crimes de son père, elle l’accompagne en silence. Position d’une grande ambiguïté. Grande dignité aussi.

 

 

L’invisible Madame Orwell – Anna Funder

Depuis l’élection de Trump et les gesticulations d’Elon Musk j‘ai l’impression de vivre en pleine dystopie. Sans parler de  l’IA, ChatGPt, et de reconnaissance faciale : Big Brother is watching me!

Retour à Orwell et à 1984!

Justement sur le blog de Kathel et   celui de Patrice deux articles élogieux m’ont donné envie de m’intéresser à L’Invisible Madame Orwell. 

Il est toujours intéressant de compléter les biographies en contextualisant l’œuvre d’un auteur dans son entourage immédiat. Les « Femmes de. » jouent souvent un grand rôle dans l’élaboration des écrits. Madame Zola m’a beaucoup intéressée, Céleste Albaret (qui n’était pas la femme mais la domestique, la gouvernante, la secrétaire...de Proust) aussi!

Eileen O’Shaughnessy épouse en 1936 Eric Blair (George Orwell est son nom de plume). Anna Funder sort de l’oubli cette femme qu’Orwell a si peu citée dans son œuvre et effacée par les biographes de l’écrivain. 

« j’avais l’impression d’être Orphée descendant aux Enfers chercher Eurydice, surtout lorsque dans l’ obscurité je tombais sur l’incarnation de mes ennemis : un féroce chien à trois têtes. Le Cerbère qui m’ empêchait de passer s’appelait Omission-Insignifiance-Consentement.

 Après avoir fait sortir Eileen de la boîte, j’avais entre les mains les éléments d’une vie, une femme en pièces détachées. J’ai envisagé d’écrire un roman »

Cette héroïne, oubliée, négligée, est pourtant un personnage remarquable : boursière d’Oxford, diplômée de psychologie, elle a publié en 1934 un poème dystopique « End of the Century, 1984« . Prémonitoire?

« comment le pouvoir s’exerce sur les femmes : comment une épouse se fait d’abord enterrer sous les corvées domestiques, puis par l’Histoire »

Dès son mariage, elle se dévoue entièrement à son mari, laisse tomber ses recherches en psychologie, le confort d’une vie bourgeoise très aisée pour le suivre à la campagne dans une maison particulièrement inconfortable où elle assume toutes les corvées domestiques, y compris les soins aux animaux et le travail dans la petite épicerie de campagne. Et comme si le travail de maîtresse de maison ne suffisait pas, elle assure aussi le secrétariat, dactylographie, corrige, inspire les articles de son écrivain de mari. Tuberculeux, il doit aussi être soigné….et comme si cela ne suffisait pas, il entretient des liaisons avec de nombreuses femmes et sollicite l’approbation d’Eileen!

Drôle de bonhomme! Comment une femme aussi douée, vaillante tolère-t-elle cela?

Anna Funder mène une enquête très fouillée avec nombreuses notes et références. Enquête à charge. Et pourtant elle admire l’œuvre d‘Orwell. Enquête féministe. Anna Funder nous abreuve de ses analyses (fondées mais répétitives) du patriarcat. 

« Le patriarcat, c’est le doublepenser qui permet à un homme « décent » de mal se comporter avec les
femmes, de la même manière que le colonialisme et le racisme sont des systèmes qui autorisent des gens
en apparence « décents » à commettre des actes innommables contre les autres. « 

Ironiquement Anna Funder utilise les concepts orwelliens de « doublepenser » et de « Common Decency » qui se retournent contre leur créateur. Analyse féministe d’une spécialiste d’Orwell.

L’idée de départ m’a plu et même si la lecture du livre de Funder a été  une lecture laborieuse. Funder  s’est mise en scène coupant la fluidité de l’histoire. Beaucoup de répétitions, de théorie. L’ouvrage aurait gagné à être nettement allégé. 

Ce n’est qu’avec le départ d’Orwell d’abord, puis d’Eileen pour Barcelone que je me suis sentie entraînée dans l’action. J’ai noté Hommage à la Catalogne dans ma PAL par la même occasion. Le récit historique de la guerre en Angleterre, du blitz sur Londres m’a aussi intéressée.

Le livre ne s’achève pas avec la mort dramatique d’Eileen. Dans le dernier quart du livre,

Orwell reproduit le même schéma de recrutement d’une nouvelle compagne qui assurerait le ménage, la collaboration littéraire et même les soins de nounou pour le petit Richard qu’Eileen et lui avaient adopté. Toujours dans des conditions très précaires : une ferme dans l’île écossaise de Jura éloignée de tout. Et le plus étrange c’est que malgré sa santé vraiment très dégradée, son incapacité à assumer le quotidien, cela marche!

Séparer l’oeuvre de l’écrivain?

Crépuscule à Casablanca – une enquête de Gabrielle Kaplan – Melvina Mestre

LIRE POUR LE MAROC

Enchantée par Sang d’encre à Marrakech, j’ai enchaîné avec Crépuscule à Casablanca qui est le premier opus de la série. A paraître Bons baisers de Tanger ( Avril 2025).

J’ai vraiment aimé Gabrielle Kaplan, détective privée, qui se livre davantage dans ce roman. A vrai dire, elle se présente. Juive de Salonique, elle est arrivée en 1941, échappant au destin des juifs de Salonique, déportés presque tous. Francophone, fille d’une parfumeuse, on comprend mieux ses allusions aux parfums qui m’avaient étonnée dans le premier livre. 

Bizarre polar, où l’enquêtrice ne cherche pas à dénouer une énigme mais plutôt à fuit ses persécuteurs. Je n’en dirai pas plus….

Casablanca 1951 est parcourue par de troubles courants, des rivalités, des luttes d’influence. La Résidence avec le général Juin, le sinistre Boniface qui règne sur des policiers corrompus, leitmotiv : pas de vagues. Les Américains arrivés en 1942 avec l’opération Torch en 1942, tête de pont du débarquement et de la reconquête du sud de l’Europe, ils souhaitent étendre leur influence chasser les français quitte à s’allier avec le Sultan et l’es indépendantistes. Les ultras, des colons ne font aucune concession .  Sinistres personnages et mercenaires. Cagoulards, malfrat corses ou marseillais, agents du SDECE ou de la CIA. L’Istiqlal et le sultan luttent pour l’Indépendance du Maroc.

Et puis le reste de la population défini selon une hiérarchie précise:

Delmas faisait donc partie des grands propriétaires terriens et des industriels, ceux qui se situaient au sommet de la pyramide de la société coloniale, la « crème de la crème ». Venaient ensuite les ingénieurs et les cadres de l’administration, puis les « petits Français », fonctionnaires ou militaires. Les juifs, les Espagnols et les Italiens, artisans ou commerçants, complétaient l’édifice. À la base se trouvaient les Marocains, les plus nombreux et généralement les plus précaires, que l’on nommait « les indigènes ».

Les souvenirs de la guerre sont encore très prégnants. On se souvient, ou pas de ceux qui furent vichyistes, qui se sont compromis avec les Allemands. On se souvient aussi de l’héroïsme de la campagne d’Italie.

Gabrielle Kaplan et son lieutenant Brahim se trouvent pris dans ces rivalités. Roman d’action et d’aventure, leçon d’histoire aussi. 

Lu en à peine une journée, un polar très réussi!

Sous les cyprès d’Eyoub – Philippe Khatchadourian

ARMENIE/NORMANDIE

Dans les vieilles rues de Gümri . Alexandropol?

J’ai eu envie de suivre Passage à l’Est dans le Caucase, les algorithmes de ma Kindle m’ont proposé Sous les cyprès d’Eyoub et j’ai sauté sur l’occasion. J’ai fait autrefois la promenade sur la Corne d’Or à Istanbul jusqu’au cimetière d’Eyoub, j’y retournerais volontiers. Le patronyme de l’auteur en –ian, me laissait entendre qu’on parlerait des Arméniens et de l’Arménie…. Il ne m’en fait pas plus pour télécharger un livre!

De Gümri alors appelée Alexandropol, à Granville dans le Cotentin. De chapitre en chapitre nous sautons de 2014, au décès du père du narrateur, en 1914 à la veille de la Révolution quand l’Empire Russe s’étendait jusqu’au Caucase. Grandes traversées dans l’histoire et la géographie. Avec des escales à Constantinople, Bolis, la Ville, et à Venise – la promenade dans Venise est particulièrement agréable. 

C’est la quête des racines et de l’histoire familiale du narrateur, Alexis, natif de Granville, de parents normands qui enquête sur son grand-père arménien qu’on lui a interdit de fréquenter. Que cache cet ostracisme familial?  C’est l’histoire de trois générations de combattants dans la première Guerre mondiale et les armées blanches, dans la seconde et la guerre d’Algérie. Patriotisme et héroïsme guerrier : pas forcément ma tasse de thé. En filigrane, des femmes au caractère bien trempé.

Une histoire très romanesque, agréable lecture mais le côté historique reste un peu superficiel.

Kiki de Montparnasse – Catel&Bocquet –

CLANDESTINE DE L’HISTOIRE

De Kiki de Montparnasse, je ne connaissais qu’une image, la photo de son dos prise par Man Ray.

Catel et Bocquet ont mis en lumière cette « clandestine de l’Histoire« . C’est le 4ème roman graphique que je lis  dans  cette collection après Olympe de Gouge, Anita Conti et Joséphine Baker. Les auteurs  ont appliqué la même recette : une grosse BD (336 pages) en noir et blanc avec des chapitres séparés par des pages illustrées d’une maison sous une adresse et une date. Une chronologie pour remettre de l’ordre dans les idées. Une série de fiches biographiques pour les personnages secondaires illustres, et enfin une bibliographie. Travail historique sérieux! 

Kiki de Montparnasse est née Alice en 1901 à Châtillon-sur-Seine, petite campagnarde délurée plus encline à l’école buissonnière qu’aux grandes études. A 12 ans, elle monte à Paris gagner sa vie comme bonne chez une boulangère qui l’exploite. Un sculpteur l’engage comme modèle .

En 1918, elle s’installe à Montparnasse et continuera à poser pour les artistes. Elle fait la connaissance de Modigliani, Soutine, Kisling, Foujita...et devient Kiki. Elle partage la vie d’un peintre polonais Maurice Mendjisky mais continue à poser pour tous les artistes de Montparnasse s’essaie elle-même à la peinture et mène une vie très libre sans dédaigner alcool ni drogues.. 

Au début des années vingt, Man Ray l’introduit dans les cercles dadaïstes avec Tzara, chez Picasso et les surréalistes. Nous allons croiser et les Surréalistes,  Breton  Cocteau. Kiki s’essaie aussi au cinéma. Elle est la muse des films expérimentaux surréalistes mais le cinéma américain la dédaigne, trop fantaisiste pas assez pro! 

Nous la suivons dans ses aventures qui se terminent parfois très mal….A vous de lire!

J’ai beaucoup apprécié les scènes de café très vivantes et amusantes. En revanche, je suis restée sur ma faim en ce qui concerne les œuvres des artistes. Les amours et les brouilles m’ont un peu lassée. Kiki n’a pas l’envergure d’Anita Conti ni de Joséphine Baker!

Joséphine Baker – Catel&Boquet – Casterman écritures

« vous savez, mes amis, que je ne mens pas quand je vous raconte que je suis entrée dans les palaces de rois et de reines, dans les maisons des présidents. Et bien plus encore. mais je ne pouvais pas entrer dans un hôtel en Amérique et boire une tasse de café. Cela m’a rendue furieuse. »

Quand on a parlé de la panthéonisation de Joséphine Baker je ne la connaissais pas du tout . Cela évoquait « j’ai deux amours… », la ceinture de bananes, mais rien d’extraordinaire à mes yeux. J’ai découvert son rôle de résistante et cela me suffisait pour imaginer sa présence au Panthéon. 

Catel&Boquet m’ont fait découvrir Olympes de Gouges et, puis récemment, Anita Conti avec la même volonté de mettre le projecteur sur des femmes oubliées ou méconnues.

J’ai apprécié la construction de courts chapitres toujours bien situé, dans le temps et dans l’espace, retraçant la vie de l’héroïne. J’ai bien aimé le graphisme et surtout le soin dans le décor et l’architecture. La biographie est suivie de tout un appareil de notes : chronologie, fiches biographiques des personnages secondaires croisés dans la BD, bibliographie…

J’ai découvert l’enfance à Saint Louis, Missouri, misérable, certes, mais tellement musicale. Joséphine avait une personnalité bien marquée et dès le plus jeune âge, a manifesté son indépendance. Elle se marie à 13 ans pour devenir une femme, se fait remarquer dans les bars et théâtres par son physique, son don pour la danse, ses facéties et sa personnalité. Remariée à 16 ans, elle ne se soumet pas à ses maris et mène toujours sa carrière de vedette  jusqu’à Broadway où elle se fait remarquer par Caroline Dudley, épouse d’un diplomate français qui l’entraîne à Paris. Après les Ballets russes, les ballets suédois, le ballet mécanique qui mobilisent l’avant garde, elle a l’idée d’une Revue Négre en faisant venir des musiciens et danseurs américains. Sidney Bechet est avec elle sur le paquebot qui traverse l’Atlantique. 

En Europe, pas de ségrégation, Joséphine peut entrer dans tous les lieux à la mode. C’est pour elle, un véritable soulagement et elle en sera toujours reconnaissante à Paris. Elle connaît un véritable triomphe. Le lecteur a le plaisir de croiser au fil des pages tout le gratin, de Cocteau au Corbusier, Colette, Georges Simenon et tant d’autres.

Pendant la guerre, son engagement dans la Résistance la conduit en Afrique du nord, Maroc et Algérie et même dans la Corse nouvellement libérée où elle vit un crash aérien (sans conséquences)

Vedette internationale, elle enchaîne les spectacles et les tournées, les extravagances aussi. Elle retourne voir sa famille et retrouve la ségrégation. Elle aura toujours à cœur de lutter pour les Droits civiques des Noirs, cause dans les lieux publics huppés blancs des scandales et se voit même accusée de communisme. On la découvre auprès de Martin Luther King….

Son utopie famille arc-en-ciel composée de 11 enfants adoptés, d’origines, religions, couleurs différentes, dans son château des Milandes la mènera à la ruine financière. Mais c’est une autre histoire.

Notez que le livre a été publié en 2016 et  la panthéonisation date de 20 21.

Une belle collection de femmes illustres! je viens d’emprunter Kiki de Montparnasse que je vais découvrir.

Le Lièvre aux yeux d’ambre – Edmund de Waal – ed. libres Champs

CHALLENGE MARCEL PROUST

Le Lièvre aux yeux d’ambre est un netsuke, une petite sculpture  japonaise qui était parfois portée à la ceinture du costume traditionnel japonais. Au temps du japonisme, quand le Japon s’ouvrit à l’Occident, estampes, soieries, laques,  éventails faisaient fureur chez les collectionneurs et les impressionnistes. Charles Ephrussi fit l’acquisition de 264 netsukes. Plus tard, il offrit la collection comme cadeau de mariage à ses cousins  Ephrussi de Vienne. 

Edmund de Waal retrace l’histoire de sa famille, les Ephrussi – famille de négociants et banquiers juifs originaires dOdessa qui essaimèrent à travers l’Europe. Son fil conducteur est la collection des netsukes. 

Le nom Ephrussi m’évoquait plutôt la villa Ephrussi au Cap Ferrat CLIC 

Cette saga s’étale sur 7 générations.  Le patriarche a fait fortune à Odessa avec l’exportation des blés ukrainiens. La banque Ephrussi installe des succursales à Vienne et à Paris, les cousins se retrouvent en Suisse ou en Slovaquie. Puis après la seconde guerre mondiale, ils sont dispersés en Amérique, au Mexique et même au Japon. Pendant deux ans Edmund de Waal nous fait partager son enquête. Je l’ai suivi bien volontiers et j’ai dévoré ce livre. 

La première partie : Paris 1871-1899.  Leon Ephrussi s’installa en 1871 Rue de Monceau, non loin des hôtels particuliers de Rothschild, Cernuschi, Camondo dans le quartier bâti dans les années 1860 par les frères Pereire. Charles, le troisième fils n’était pas destiné aux affaires. Il acquis une solide culture classique et était un fin connaisseur d’art. Il semble qu’il inspira Proust pour le personnage de Swann. Charles Ephrussi et Swann ont de nombreux points communs surtout du point de vue de l’art. Comme le héros de la Recherche, il est collectionneur, il a écrit une monographie sur Dürer (pas sur Vermeer), il est membre du Jockey reçu chez les grands du monde. Charles Ephrussi fut un mécène des peintres impressionnistes : il figure debout coiffé d’un haut de forme noir dans le Déjeuner des Canotiers, achète à Degas Le départ d’une course à Longchamp, à Monet des Pommier, les Glaçons, une vue de la Seine . Les asperges d’Elstir sont de Manet…Comme les impressionnistes, il est séduit par le japonisme et exposera même les laques qu’il collectionne. Propriétaire du journal La Gazette il fait paraître 64 reproductions de tableaux que Proust va citer dans La Recherche.. Même avant l’Affaire Dreyfus, La Banque Ephrussi est la cible de l’antisémitisme, la faillite d’une banque catholique liée à l’Eglise me rappelle plutôt Zola et l’Argent. Drumont distille son venin dans La France Juive. Quand se développe l’Affaire Dreyfus, certains peintres comme Degas et Renoir, pourtant aidés par Ephrussi manifestèrent une hostilité ouverte contre son « art juif ». Pour Charles, certaines portes se ferment. 

Deuxième partie : Vienne 1899-1938

Le Palais Ephrussi à l’angle du Ring et de la Schottengasse est encore plus impressionnant que la demeure parisienne. J’ai le plaisir d’imaginer Freud qui loge à 400 m de là. l’auteur évoque aussi les cafés viennois, institutions littéraires. Toute la littérature autrichienne se retrouve dans le livre Karl Kaus, Joseph Roth, Schnitzler, Wassermann. La communauté juive est nombreuse mais à la veille du XXème siècle l’antisémitisme est aussi répandu et utilisé politiquement. Viktor Ephrussicomme Charles à Paris n’était pas l’héritier direct de la Banque, il a préféré les études classiques et c’était un jeune érudit préférant collectionner livres rares et incunables. Mais au décès de son père, il se retrouve homme d’affaires. 

J’ai aussi aimé croiser au hasard des pages mon écrivain-voyageur préféré : Patrick Leigh Fermor qui séjourna dans la maison de campagne slovaque de Kövesces

Troisième partie : Vienne, Kövesces, Turnbridge Welles, Vienne 1938-1974

La suite de l’histoire est connue, avec pour point final l’Anschluss. Alors que la jeune génération s’est dispersée hors d’Autriche le banquier Viktor peine à abandonner le Palais Ephrussi et sa banque. En une journée, il perdent tout. Edmund de Waal raconte l’odieux saccage, la spoliation systématique des tableaux, livres précieux, meubles et porcelaines. par miracle, les netsukes seront sauvés.

Quatrième partie : Tokyo 1947-1991

Il fallait bien que les netsukes et le japonisme conduise  l’auteur à Tokyo!

Epilogue : Tokyo, Odessa, Londres 2001-2009

En plus de la visite d’Odessa, les références littéraires pointent : la famille Efrussi est citée dans les livres d‘Isaac Babel.

J’ai donc lu ce livre avec un plaisir décuplé par les lectures récentes de la Recherche du temps perdu, mais aussi des expositions impressionnistes cette année du 150 anniversaire de l’Impressionnisme couplée à Giverny et à Deauville à des expositions japonisantes. Les lettres allemandes ont été l’occasion de revenir à Joseph Roth, Zweig…

Malheureusement je n’ai pas trouvé les netsukes dans le deuxième étage du musée Guimet où se trouvent les collections japonaises.