Matteo Mastragostino et Alessandro Ranghiasci ont choisi un témoin pour angle d’attaque et non des moindres : Primo Levi. Pour s’adresser aux ados, il a choisi de présenter la visite de Primo Levi dans une classe de collège. Point de vue acceptable même pour une lectrice susceptible.
« Vous savez les enfants quand j’avais votre âge j’aimais beaucoup les chiffres. Mais je ne pouvais pas imaginer que j’allais en porter six sur le bras pendant toute ma vie »
Lecture jeunesse, donc. S’adresse à un public très ignorant de l’histoire.
115 pages , annexes comprises
Noir et blanc, j’ai bien aimé le graphisme, le propos très humain.
Il m’a donné envie de revenir aux livres de l’écrivain.
Pour le plaisir de retourner à Cagliari, de retrouver Mara Rais et Eva Croce, les deux enquêtrices de choc, de boire des verres sur le front de mer, de m’amuser à l’irruption du dialecte, sarde mais aussi napolitain ou vénitien, et au choc des particularismes italiens. Pour m’évader dans une intrigue bien sanglante, bien compliquée avec rebondissements, surprises dont a le secret Piergiorgio Pulixi dans cette série Les Chansons du Maldont c’est le tome 5 : j’avais aimé l’Ile des âmes , polar ethnologique, L’Illusion du mal surfant sur le pouvoir des médias.
Sur une plage de Cagliari, on retrouve le cadavre affreusement mutilé d’une lycéenne. Stella est originaire d’un quartier très défavorisé où règne le narcotrafic et où l’omerta est la règle, surtout vis à vis de la police détestée. L’enquête s’avère ardue. Le duo d’enquêtrices a reçu du renfort, Clara, florentine, géante de 2 m, et l’expert en criminologie Strega, arrivé de Milan. Beaucoup de monde sur l’affaire d’autant plus que la Juge d’instruction a aussi fait appel à un commissaire de police napolitain. Les jurons en dialectes divers vont fuser!
Le décor est planté, l’enquête peut commencer. A vous de vous laisser emporter. Attention, pavé de 576 pages.
Portrait de Goliarda Sapienza, l’autrice de L’Art de la Joie. Martone a choisi la période suivant sa sortie de Reb. ibbia, la prison de Romeoù l’écrivaine fut incarcérée pour un vol de bijoux. Goliarda ( Valeria Golino)déclassée,a perdu son aura et ses relations mondaines , elle cherche n’importe quel travail pour assurer sa subsistance. Rendez-vous avec Roberta, une ancienne codétenue (Matilda de Angelis) mystérieuse et fantasque, promenades dans Rome pour notre grand plaisir. Joyeuse sororité, amitié amoureuse et souvenirs de Rebibbia. A la sortie du film j’ai chroniqué « à chaud » .CLIC dans mon blog Toiles Nomades. Et j’ai téléchargé le livre en rentrant.
L’Université de Rebibbia
Entre ces murs, sans en avoir conscience, on est en train d’essayer quelque chose de vraiment nouveau : la fusion de l’expérience et de l’utopie grâce à la rencontre entre les quelques vieux qui ont su comprendre leur propre vie et les jeunes qui aspirent à apprendre, la formation d’un cercle biologique qui rassemble passé et présent sans fracture, sans mort.
Antidote aux pleurnicheries de Sarkozy ! Un livre joyeux, d’une liberté folle. Récit du séjour à la prison des femmes de Rebibbia en 1980. Après le traumatisme de l’enfermement , l’écrivaine vit son incarcération comme une expérience enrichissante. Elle décrit les impressions, les sensations de son corps dans la cellule d’isolement, la perception du dehors quand, à sa première promenade, elle voit le ciel, sent le soleil.
La surprise du peu de temps écoulé(il faudrait une étude de plusieurs années et des centaines de pages rien que pour étudier à fond le “temps carcéral”) me bloque, tout le corps en alerte. Le ciel est là, exactement du bleu d’avant, avec ses nuages élégamment distants les uns des autres, trompeurs : je ne dois pas les regarder,
ces formes, elles ne sont que le travestissement momentané des sirènes carcérales. Me bouchant les
oreilles à leur chant, au lieu de me jeter dans le mouvement – mes muscles piaffent exactement comme
ceux d’une jument – je m’avance lentement en regardant pour commencer où est assise la femme de tout à l’heure et quelle est son intention, la guerre ou la paix.
Apprivoiser le mode de vie en prison, rencontrer des femmes qu’elle n’aurait jamais croisées, mais toujours avec la finesse d’analyse et le regard de l’écrivaine. Des images surgissent, une femme en robe à motifs de marguerites devient une prairie fleurie, une gardienne sicilienne a un regard de lave…une Marilyn vieillie, une James Dean qui se la raconte….Des personnages très vivants et pittoresque peuplent le récit. Humour et bienveillance. Et toujours, la classe. Elle est une dame. Quand elle utilise le dialecte, on lui reproche gentiment : cela ne lui va pas!
L’impatience est une ennemie en prison comme sur les bateaux,
Je note avec quelle impatience, justement, la gardienne a rouvert la porte, et c’est comme un coup de poing dans l’estomac pour moi : elle vit à moitié dehors à moitié dedans, et par conséquent l’impatience qu’elle apporte avec elle du dehors nous blesse, nous qui avons déjà pris un rythme hors du temps.
Transférée dans les coursives des cellules collectives, elle doit s’imposer apprendre les codes et les coutumes. Elle se fera respecter, devra prouver qu’elle n’est pas une moucharde. Et gagnera l’affection de ses camarades de cellule. Intellectuelle, elle analyse les rapports de classe, les rapports de force. Bienveillante, elle apprécie la sororité, la solidarité de ces femmes, la chaleur humaine et fait de l’emprisonnement une expérience de liberté
Je me suis depuis si peu de temps échappée de l’immense colonie pénitentiaire qui sévit dehors, bagne social découpé en sections rigides de professions, de classes, d’âges, que cette façon de pouvoir brusquement être ensemble – citoyennes de tous milieux sociaux, cultures, nationalités – ne peut que m’ apparaître comme une liberté folle, insoupçonnée.
En 1980, juste après les années de plomb, les politiques sont nombreuses dans les prisons italiennes. Goliarda se revendique voleuse, prisonnière de droit commun mais elle est vite repérée par les politiques. Et encore sujet de critique :
Seul le prisonnier politique s’attarde à raconter la prison, mais la raison pour laquelle il y est allé est trop
honorable pour pouvoir donner la mesure de la véritable prison : celle des voleurs, des assassins, pour
parler clairement : des maudits. Le politique en sort renforcé dans son orgueil et son récit est faussé par
ce qu’il a d’épique
Analyse féministe aussi. Les prisonnières ne réagissent pas comme les hommes.
Le fait est, Goliarda, que nous les femmes nous supportons mieux le système carcéral. Évidemment, ça
nous est possible parce que nous avons un passé de coercition et ici, au fond, nous retrouvons une
situation qui n’est pas nouvelle pour nous
[…]
Mais je dis : est-ce que nous avons raison, nous les femmes, d’enterrer toutes les qualités que des siècles d’
esclavage ont développées en nous ?
Ne croyez surtout pas que ce texte soit ennuyeux. Je me suis vraiment amusée à le lire. Tant d’anecdotes sont drôles et si bien racontées. Je ne l’ai pas lâché. Aussi addictif qu’un thriller. Et une formidable leçon d’optimisme
De fait, quand on met le pied sur le rivage du “tout est perdu”, n’est-ce pas justement alors que surgit la
liberté absolue
Page
PS le livre qui aurait plutôt correspondu au film ne serait-il pas Les Certitudes du doute?
ROMAN POLICIER A LA FRONTIERE DES HAUTES ALPES ET DE L’ITALIE
« Ce qui a changé, c’est la marchandise qui y passe. – Il y en a une qui est restée la même : ce sont les personnes qui veulent entrer en France. À une époque, c’était nous, les Italiens, parce qu’on était antifascistes, ou qu’on voulait travailler, maintenant, ce sont les migrants qui arrivent d’Afrique. – Nous, les Italiens, on nous appelait les Macaronis ou les Ritals »
Roman policier écrit à quatre mains par Michèle Pedinielli dont j’ai suivi les enquêtes de Ghjulia Boccanera à Nice et en Corse avec beaucoup de plaisir et Varesi qui m’a fait découvrir les secrets de Parme. Chacun s’est déporté de sa région d’origine pour situer l’action sur la frontière entre la France et l’Italie. Un randonneur français découvre du côté italien un cadavre. Nous ne retrouverons pas Ghjulia mais Suzanne Valadon, guide de montagne qui rapporte sur son dos un très jeune burkinabé transis dans le froid.
Les chapitres s’enchaînent, dans un refuge italien et dans les bergeries d’estive côté français…Mais l’ensemble est cohérent, on oublie qu’il y a deux auteurs. Ce n’est pas le premier polar écrit par deux auteurs : Meurtre aux poissons rouges résultait de la collaboration de Camilleriet Lucarelli . La collection POINTS compte d’autres livres « deux auteurs deux pays, une seule enquête » j’aime bien ce concept et je compte m’aventurer dans cette collection.
Chaque fois que je chronique un polar, j’ai peur de divulgâcher et de donner trop d’éléments concernant l’intrigue. Je vous dirai seulement que j’ai lu d’une traite en une journée (et deux longs trajets en métro Créteil/Auteuil) sans le lâcher. Comme le titre est Contrebandiers, je ne spoile pas trop en divulguant qu’il s’agira de faire passer des cigarettes et des migrants
De la contrebande ? Ça sonne presque romanesque. – Eh bien, c’est loin de l’être, figure-toi. La contrebande, c’est juste l’autre nom du trafic et les contrebandiers ne sont pas des aventuriers de romans. Ils sont tous connectés à une mafia ou une autre. Et la mafia, Suzanne, ça n’a aucun état d’âme, aucun scrupule ; le code de l’honneur, ça n’existe que dans les films. La mafia ne réfléchit qu’à un profit immédiat.
à celà interroge Lassane, le jeune burkinabé :
C’est grave ? Aucune provocation dans la question, plutôt un étonnement sincère. C’est grave de porter des cigarettes ? Par rapport à quoi ? Aux violences, aux viols, aux tortures, aux naufrages ? C’est plus grave que remettre sa vie entre les mains d’inconnus ? Plus grave que se faire vendre ?
Un roman policier distrayant, lecture facile qui ravira ceux et celles qui partagent sur Facebook des vidéos de chats(pas terrible pour la planète), ceux et celles qui aiment bien flâner dans les librairies un peu désuètes, ceux et celles qui ont une bonne culture polaristique et qui apprécieront les clins d’œil aux classiques.
Evidemment, il y a un crime horrible, un tueur en série qu’il faudra neutraliser avant qu’il ne recommence…
Evidemment, le libraire et son club de lecteurs vont résoudre l’énigme.
Evidemment cela se passe à Cagliari, mais on ne profitera pas trop du paysage.
J’ai préféré les deux autres livres de Pulixi : L’île des âmesqui m’avait plongé dans les secrets et la sorcellerie de la Sardaigne, L’illusion du mal m’avait scotchée La Librairie des chats noirs est une aimable lecture, sans plus.
A la sortie de l’Exposition Artémisia Héroïne de l’Art à Jacquemart André j’ai téléchargé cette biographie, j’ai découvert à l’ouverture du fichier qu’il s’agissait d’un pavé (660 p. en édition de poche) et qu’un cahier d’illustrations très complet était fourni -cela aurait été mieux sur papier.
Gros livre, très dense qui s’ouvre comme une galerie de tableaux, une succession de scènes théâtrales très baroques, très spectaculaires avec les funérailles d’Orazio Gentileschi, le père, à Londres, l’exécution de Béatrice Cenci(souvenir de Stendhal) et les funérailles de Prudenzia, la mère d’Artémisia. Un peu grandiloquent, peut-être? Je pense aux Judith, Cléopâtres, ou Suzanne. Artémisia ne fait pas dans la légèreté!
De tout temps, l’art a servi de signe extérieur de richesse. Mais, entre les mains des mécènes du XVIIe siècle, les peintres et les sculpteurs sont devenus monnaie d’échange, instruments de propagande, armes de chantage. [… tel génie qu’a réussi à s’attacher l’un] ou l’autre des potentats. Bref, en cette année 1639, l’art est devenu la pierre angulaire du pouvoir ; et l’artiste, son outil. […] la possibilité de s’immiscer dans toutes les cabales d’une cour étrangère ? Rubens, Vélasquez – émissaires, ils l’ont été tous deux. Comme le fut Orazio Gentileschi.
Rome, à l’aube du XVIIème siècle concentre de nombreux artistes qui terminent les décors de Saint-Pierre, décorent les palais prestigieux des Borghèse, Le Caravage obtient la commande de Saint-Louis-des-Français, Le Cavalier d’Arpin, Saint-Jean-de Latran. L’émulation, la concurrence, la jalousie n’adoucissent pas les mœurs. Artémisia grandit dans l’atelier de son père Orazio Genteleschi, peintre reconnu. Elle va broyer les couleurs, tendre les toiles, et apprendre tous ses secrets. Et la lectrice découvre la « cuisine « des pigments et des teintes. Comment peindre à fresque en ne disposant que de sept heures pour accomplir le travail de la journée.. Et ce n’est pas l’aspect le moins intéressant de ce livre.
Épées, poisons, poignards. Amazones, pécheresses, séductrices, Marie-Madeleine, Galatée, Esther et Bethsabée, toutes se débattent entre l’amour, la mort et la liberté. Toutes s’affranchissent. Toutes triomphent.
Histoire de viols, Meetoo à Rome, Beatrice Cenci, parricide, violée par son père. Prudenzia, la mère d’Artemisia peut-être abusée par Cosimo Quorli. Artemisia violée par Agostino Tassi, l’ami de son père, qui était chargé de lui apprendre la perspective et le dessin. Tassi bon peintre était un personnage peu recommandable. Il avait promis le mariage à Artémisia alors qu’il était déjà marié. Orazio le traîne en justice. Procès retentissant que l’écrivaine étudie en détail.
Tu ne peux pas tout avoir, lui avait crié Orazio, tu ne peux pas avoir l’amour de ton époux et la perfection de ton art!…Non, tu ne peux pas tout avoir : le bonheur ici-bas et l’immortalité
Déshonorée par le viol, Artemisia doit se marier à un peintre florentin de peu d’envergure. Elle quitte Rome et son père pour Florence où elle remporte un grand succès. A la cour de Cosme II de Médicis, il règne une vie intellectuelle intense et raffinée. Artémisia, arrivée illettrée apprend la musique, la poésie, expose au Palais Pitti décroche des commandes officielles.
Minerve
Artemisia voyage, s’installe un temps à Venise, puis à Naples métropole presque aussi peuplée que Paris, sous la domination espagnole. La vie artistique y est aussi très violente. Les échafaudages des peintres étrangers s’effondraient, les couleurs de leurs fresques s’effaçaient . Trois artistes faisaient régner la terreur, à leur tête Juseppe de Ribera (dont j’ai vu l’exposition l’hiver dernier au Petit Palais ICI
Pendant ce temps, Orazio Gentileschi est à Londres. A ma grande surprise, je découvre que les peintres jouaient un rôle politique inédit : celui d’espion. Le peintre avait l’oreille des souverains quand ils peignaient leurs portraits. Ils apprenaient des secrets d’état en ce temps de Guerre des Trente ans. je croise Buckingham et Mazarin (souvenirs d’Alexandre Dumas) .
Difficile d’énumérer tous les sujets abordés dans ce gros livre.
La relation père-fille, transmission mais aussi rivalité, occupe une bonne partie de l’histoire. Qui est le meilleur peintre, le père ou sa fille?
Les histoires d’amour d’Artémisia qui était de caractère passionné….
Roman historique ou livre d’Histoire? Dans le dernier quart du bouquin, Alexandra Lapierre fournit une abondante bibliographie. Surtout elle raconte ses cinq années de recherches pour aboutir à la rédaction du livre. Elle cite en Italien et même en latin les archives. Pour illustrer les rapports entre les artistes elle cite les libelles injurieux et va même jusqu’à établir une liste des insultes et gestes grossiers en cours au début du XVII ème siècle. Ambiance! Très instructif.
J’ai donc fait la connaissance d’une artiste exceptionnelle, mais aussi une plongée dans le monde artistique italien (mais pas que) de l’époque.
Artemisia Gentileschi : Autoportrait en joueuse de luth
Artemisia Gentileschi (1593 -1653)
Née à Rome, fille d’un peintre reconnu Orazio Gentileschi, elle apprend la peinture dans l’atelier de son père. Dès l’âge de 16 ans, elle signe sa première œuvre majeure Suzanne et les vieillards présentée dans l’exposition de Jacquemart André, mais interdite à la photo. Victime d’un viol de la part d’un collaborateur de son père, Tassi, elle subit aussi la torture au cours du procès que son père intentera à Tassi. Après son mariage elle s’installe à Florence où elle obtiendra de nombreuses commande. Rome, Florence, Londres…Artemisia, de son temps avait une clientèle internationale. Curieux qu’elle soit tombée dans l’oubli!
Esther, dans un tableau avec Assuérus
Dès qu’on entre dans l’exposition, on est frappé par la taille des tableaux, la vigueur des personnages. Ce n’est pas ce qu’il convient d’appeler un « ouvrage de dame« . Artemisia joue dans la cour des grands. Elle choisit les sujets en vogue à l’époque : Antiquité avec Ulysse,Minerve, Cléopâtre, sujets bibliques : , Assuérus et Esther, David et Goliath, Judith et Holopherne. Et surtout aucune mièvrerie. Ses Judith sont aussi terribles que celles du Caravage
Judith et Holopherne
Artemisiaa sûrement rencontré le Caravage que fréquentait son père. Elle a pu admirer ses tableaux dans les églises de Rome. Sa peinture est dans son sillage. Elle est presque aussi cruelle que lui. La parenté entre son style et celui du Caravage a été déjà évoquée dans une exposition à Jacquemart André ICI où elle était très présente – en tout cas ses tableaux m’avaient bien plu puisque j’avais illustré le post avec . Notons que c’est Le Caravage qui s’auto-portraiture avec un luth . Un tableau présenté ici est inspiré par Caravage, peint par Artemisia puis copié par un anonyme de son atelier….
Judith et sa servante
Têtes coupées, exécution avec un poinçon pour Yaël et Sisera, on pourrait presque écrire que la dame ne fait pas dans la dentelle. Et bien si! elle peint merveilleusement bien les tissus, drapés, et dentelle des pourpoints des hommes dont elle fait le portrait.
Cléopâtre
Une série de femmes de caractère comme Cléopâtre, ou mythique comme Minerve complète cette impression de femme forte!
« Elle était une contradiction dans les termes, aussi bien pour la société que pour elle-même. Parce qu’elle était morte en dedans, mais quand même vivante. »
Comment écrire ce billet sans spoiler?
Le mystère qu’Emilia cache ne se dissipe qu’après plusieurs centaines de pages, il est nécessaire que le lecteur soit aussi pris dans ce mystère.
Emilia, la trentaine, revient dans un village de montagne perdu, accessible seulement par un chemin escarpé, déserté par ses habitants. Bruno, instituteur et le Basilio, peintre, deux solitaires, sont les deux seuls habitants de Sassaia, vivant en ermites sans télévision ni machine à laver. L’arrivée d’Emilia donne de la vie au village endormi dans le passé.
Au fil des pages, on en apprend un peu plus. L’autrice distille des indices et je suis scotchée, parfois je n’ose y croire, parfois je m’égare…
Nous irons à Ravenne et sa marina, à Bologne, à Milan. Emilia a un don pour le dessin, elle a fait des études d’histoire de l’art et de restauration d’œuvres d’art. Le mystère se tapit dans le clair-obscur caravagesque
Elle alla voir une exposition sur Bosch aux Gallerie d’Italia et une autre sur Le Caravage – son peintre préféré – au Palazzo Reale. Elle lui avait consacré des recherches, des devoirs, son mémoire. Aucun autre artiste n’avait suscité chez elle une étincelle aussi forte, viscérale. Lui aussi, il savait ce qu’était le mal. Il en avait fait l’expérience dans sa vie, dans sa chair, à la première personne et sans échappatoire : comment aurait-il pu, sinon, le transfigurer dans cette obscurité si dense et effroyable. Traversée par cette lumière aveuglante, divine. Comment aurait-il pu représenter un fruit aussi pourri, qui meurt condamné de l’intérieur, et ne cesse de mourir…
J’avais beaucoup aimé d‘Acier, La vie parfaiteet Marina Bellezza, Silvia Avallone ne m’a pas déçue.
A l’occasion de la restauration de la Maestà et de l’acquisition de La Dérision du Christ, le musée du Louvre a organisé dans la salle Rosa, au bout des salles de peinture italienne, une exposition consacré à Cimabueet à la peinture italienne du XIIIème siècle.
J’apprécie beaucoup le principe de ces expositions autour d’un chef d’œuvre en le situant dans son contexte « Revoir le Pierrot de Watteau » ou « Revoir Van-Eyck » m’avaient enthousiasmée. Prendre son temps à étudier un tableau, comprendre comment il a été peint, dans quelles circonstances, quelle histoire, quels précurseurs, quelles influences. Une leçon d’Histoire de l’Art. Peu de touristes viennent perturber la visite. Ce matin, calme sérénité et échanges polis. Une dame est même venue proposer son bic 4- couleurs parce que mon stylobille faisait des caprices et que je râlais toute seule.
Cimabue (1240 à Florence – 1302 à Pise) de son nom Cenni di Pepo
L’exposition s’ouvre sur les lignes de Dante et un manuscrit sur parchemin, puis sur la biographie que Vasarilui a consacré en 1568. La Vierge et l’Enfant de Botticelli entra au Louvre en 1802 sous le nom de Cimabue, pourtant on reconnait le style de Botticelli!
Vierge à l’enfant – vierge Kahn
Au XIIIème siècle, l’Italie était fascinée par l’art byzantin. Les peintres italiens copiaient les icones. Sur une Maesta ancienne, le peintre a ajouté du relief pour imiter les icones byzantines. La Vierge Kahn ci-dessus aurait été peinte à Constantinople pour être exporté et offerte par l’empereur Michel VIII Paléologue.
Sainte Catherine d’Alexandrie – Maitre de Calci – Pise
Sainte Catherine d’Alexandrie, de l’Italien Maître de Calci(1225-1260) est représentée comme les icones.
Une carte montre L’Italie et la Méditerranée avec les échanges de biens et culturels : De Constantinople, provenaient les icones, la soie, les épices, de même d‘Alepet d’Antioche, royaumes croisés latins jusqu’en 1268.
Des pays arabes, Damas, la Tunisie,des céramiques islamiques (façade de l’église de Grado)et l’Andalousie on importait céramiques et soieries, comme la Dalmatique tissée d’or et de soie. On retrouve les motifs d’écriture arabe sur le cadre de la Maesta.
Atelier Nicola de Pisano (1267) Tombeau de St Dominique – Les 3 acolytes (marbre)
Cette écriture arabe décore la bouteille de forme orientale sur la sculpture des trois acolytes. Un échantillon de Lapis-lazuli, en provenance d’Orient est présenté, il donne les bleus de la Maestà.
les Années 1280 période d’effervescence artistique
Cimabue invente une peinture plus vivante, moins figée que celle des icones byzantines mais il n’est pas seul à la fin du XIIIème, le Siennois Duccio di Buoninsegna et les autres peintres de son atelier font aussi preuve d’inventivité. Je remarque les gestes (gesticulations) de l’Enfant qui appuie sa main sur la joue de sa mère, joue à tirer son voile, tend ses bras vers l’autre main
J’ai du mal à distinguer la peinture du Duccio de celle de Cimabue dans les panneaux de bois de la Flagellation et de la Dérision du Christ, dernière acquisition du Louvre
Cimabue : Dérision du Christ
Une vidéo zoome sur la Maesta restaurée dont on peut admirer tous les détails, les picots sur les nimbes, les plumes de anges, et les bizarres crochets des diadèmes
Détail des anges de la Maestà
Pour avoir des dorés plus dorés, il vous faudra aller voir l’exposition.
Et pour finir le merveilleux Giotto qui était le voisin de la Maestà sur le jubé de l’église des Franciscains de Pise
« C’est notre homme qui est mort pour nos idées dans une époque qui ressemblait cruellement à la nôtre ».
Zweigest inépuisable. Je reviens à ses romans, ses biographies, le Monde d’hier.Aujourd’hui, quand la peste brune se répand, ressemble terriblement au monde dont il parle.
Cette courte biographie, moins de 100 pages, se concentre à la fin de la vie de Cicéron, autour de la mort de Jules César, qui est aussi la fin de la République romaine. Ce n’est plus l’avocat des procès douteux l’accusateur de Catilina dont la phrase apprise au lycée est restée fichée dans ma mémoire
« Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra? »
C’est un homme aux cheveux gris qui appelle le peuple romain à se montrer digne de l’honneur de ses ancêtres. Il pressent la fin de la République :
Mais à présent, le coup d’État de César, qui l’écarte des affaires publiques (la res publica) lui donne enfin l’ occasion de faire croître et éclore sa vie personnelle (la res privata), qui constitue ce qu’il y a de plus important au monde ; Cicéron se résigne à abandonner le Forum, le Sénat et l’imperium à la dictature de Jules César.
Il fulmine contre Antoine dans les Philippiques. il choisit Octave, mais les trois bandits s’unissent dans le triumvirat. Octave, Lepide et Antoine se partagent le monde mais Antoine réclame la tête de Cicéron.
Pour sauver sa vie, Cicéron pourrait s’exiler en Grèce, au-delà des mers.
Mais Cicéron s’arrête toujours au dernier moment : celui qui a connu un jour la tristesse de l’exil ressent même en plein danger le bonheur que lui procure la terre familière, et l’indignité d’une vie passée à fuir. Une volonté mystérieuse, au-delà de la raison, et même contraire à la raison, l’oblige à faire face au destin qui l’attend.
Comment ne pas penser à Zweig, à ses exils jusqu’au Brésil où il se suicidera.
Merci à Dominiqueivredelivres qui m’a donné envie de le lire ICI