Le rendez-vous des Feuilles Allemandes est pris d’une année sur l’autre mais parfois je n’attends pas novembre et il m’arrive de lire de la littérature allemande que j’ai envie de partager ici.
Anselm Kiefer
Transit d’Anna Seghers que j’ai lu pour accompagner un voyage à Marseille en février et qui raconte l’errance de ceux qui fuient les nazis et cherchent à embarquer pour l’Amérique, le Mexique ou le Brésil, attendant à Marseille un hypothétique visa, un document de transit ou un bateau
Les Rebelles magnifiquesd’Andrea Wulf a tout à fait sa place dans les Feuilles Allemandes. Offert par Babélio dans le cadre de la Masse Critique, j’ai dû le lire dans les 30 jours impartis. Je le recommande chaudement pour tous les germanistes et les apprentis-germanistes et également le précédent livre de la même autrice avec l’Invention de la Nature
Campo Santo de Sebald a accompagné notre voyage en Corse, ce n’est pas un roman mais un recueil de textes assez courts sur le thème des cimetières corses, des ruines.
Prince Toffa , et un peu plus loin sur la photo lui répond un personnage dans une robe et une traine j’aide jacinthes des eaux dans la lagune de Ganvié
Pour une Révélation! Bénin, c’en est une dans le magnifique cadre de la Conciergerie.
Replaçons l’exposition dans son contexte : celui de la restitution des trésors du Palais d’Abomey en novembre 2021. Mati Diop a réalisé le film Dahomey sur ce sujet CLIC Film très politique qui mettait en scène la statue-vedette mais surtout les étudiants béninois. Les 26 trésors rendus furent exposés à Cotonou au sein de l’Exposition Révélation! Cette exposition a également fait le voyage à la Martinique. J’ai également de très bons souvenirs de la visites de ces Palais des Rois du Dahomey CLIC
De face Le Roi Béhanzin et sa suite – roméo Mivekanin A droite appliqué sur toile de Yves Apollinaire Pédé : suite royale
Je n’avais aucune idée de la richesse de l’art contemporain béninois. je savais qu’on dit que le Bénin est le « Quartier Latin de l’Afrique » cette expression est illustrée à l’entrée du parcours par une installation mêlant livres et revues à des affiches et des sculptures primitives.
Yves Apollinaire Pédé : Legba
On entre dans la première section thématique : Des Déesses et des Dieux
les principales divinités du Vodun sont présentées par les toiles appliquées de Yves Apollinaires Pédé et les peintures ressemblant aux fresques de Cyprien Tokoudagba qui ont participé à la restauration des bas-reliefs du palais d’Abomey
le vodun et son panthéon Cyprien Tokoudagba
Cette salle est sonorisée avec la voix d’Angélique Kidjo Yémandja (tiré de Three Yoruba songsde Philip Glass). A la suite des gravures et aquarelles de Hector Sonon, je découvre les tableaux de Julien Sizogan :un véritable coup de cœur pour son Epiphanie des initiés célébrant un syncrétisme étonnant : dans une église aux voûtes romanes, un évêque accueille une foule colorée où des femmes arborent des tenues chamarrées tandis qu’une des Revenants, masques et costumes occupent la moitié de la nef, des musiciens nus ou presque se tiennent au bas du tableau
Julien Sinzogan : Epiphanie des initiés
Dans une salle noire l’installation multimédia de Eliane Aïsso m’a fascinée un long moment : une quinzaine d‘Assen(plateaux métalliques) sonorisés diffusent les paroles projetées aux murs où sont accrochées de très belles photographies en noir et blanc. Chaque Assen raconte son histoire, parlant de descendance et de réincarnation.
Julin Sinzogan : Le Retour des esprits
La salle suivante réunit des bateaux, voiliers, pirogues et même les caravelles du Retour des Esprits. Ce tableau m’évoque la traversée de la Traite des Esclaves.
Aston – Le Voilier du temps
Le Voilier du Temps exprime des préoccupations plus contemporaines écologiques. En s’approchant, je constate que les voiles sont des sièges en plastique, des douilles d’ampoules sont tassées sur son bord. Tout le voilier est confectionné avec ces déchets domestiques que l’Europe envoie en Afrique.
Louis Oke-Agbo : la pirogue de la reconnaissance
la pirogue de la reconnaissance exploite une autre thématique.
Gou
Traversant l’exposition de nombreuses sculptures balisent le voyage
Sébastien Boko : voyageur et voile en bois
la section thématique suivante s’appelle : Des Reines et Rois
On y voit la grande photo de Behanzin et sa suite(plus haut), le Prince Tofa descendant du dernier roi de Porto Novo.
Dominique Zincpé : Déesses et Princesses
Déesses et Princessesintroduisent la troisième thématique Des Femmes et des Hommes. Les Reines ne sont pas oubliées : Tassi Hangbé fut l’unique reine du Dahomey (1708-1711) et fut la fondatrice des Agodjies (Amazones) dont on voit de belles sculptures mais ma photo est floue.
Moufouli Belio : Reine des Agadjies
Moufouli Belio née en 1987 s’est intéressée à rendre visible le corps féminin et à la déconstruction du patriarcat.
Marcel Kpoho : Kondo le requin
Un aspect original m’a interpellée : la grande utilisation du recyclage dans les matières utilisées. Kondo le requin est fait de lanières de pneus, Le Prince Toffa est revêtu de bouteilles en plastique vert, ses colliers sont des capsules de nescafé, le voilier d’Aston est entièrement fait de récupération, sans oublier les personnages de fil de fer ou les masques métalliques de Charly d’Almeida.
Une très belle exposition. Un article du Monde signale que de nombreux plasticiens de premier plan ont été omis. Le Bénin est donc bien riche!
Le 7 octobre, l’horreur, le pogrom, le séisme. Déchirement. Urgence de vérifier qui va bien, qui est touché… Sidération.
Mais, pourquoi Eva Illouz a-t-elle choisi le 8 octobre ?
« Pourquoi ce 8 octobre a-t-il été la date où la compassion, même froide et convenue, s’est aussi mystérieusement absentée ? »
Comment, devant l’horreur des crimes, des viols, des enlèvements de bébés, la jubilation de certains intellectuels s’est exprimée? Non pas les foules de Gaza, Beyrouth, ou Damas. On aurait compris mais celle d’universitaires américains, canadiens, suédois qui ont théorisé cette jubilation.
« Le négationnisme et la joie face à la fureur annihilatrice du Hamas continuent d’être pour moi, une énigme obsédante »
la déclaration de Andreas Malm, écologiste de l’université de Malmö est particulièrement choquante :
« la première chose que nous avons dite dans ces premières heures [du 7 octobre] ne consistait pas tant en des mots qu’en des cris de jubilation. Ceux d’entre nous qui ont vécu leur vie avec et à travers la question de la Palestine ne pouvaient pas réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d’assaut le checkpoint d’Erez : ce labyrinthe de tours en béton, d’enclos et de systèmes de surveillance, cette installation consommée de canons, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux à la domination d’un autre peuple dans lequel j’ai jamais pénétré – tout d’un coup entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l’occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier d’étonnement et de joie»
De la résurgence de l’antisémitisme en France, de l’absence de Macron à la manifestation contre l’antisémitisme, ou des déclarations aberrantes de Mélanchon, il n’en est pas question dans ce livre qui se concentre sur l’aspect théorique de ce qui se nomme outre-Atlantique la « French Theory« .
French, à cause de Foucault, Derrida, apparue sur les campus américains dans les années 1970 « Antiaméricanisme, anticapitalisme et anticolonialisme en constituaient les fondements »
L’essai de Eva Illouz a pour but d’analyser et de démonter cette théorie. je l’avais écoutée à la radio ICI J’ai eu envie de la lire. Cette lecture s’avère ardue pour qui n’est pas familier du vocabulaire des sciences humaines. Elle permet de mettre des concepts précis derrière le mot très très flou et connoté politiquement de « woke » qu’elle n’utilise pas. L’analyse marxiste se trouve dépassée , remplacée par le pantextualisme
« l’extension de la métaphore du texte à la vie sociale, ce que j’appelle le pantextualisme. […]
La déconstruction de Jacques Derrida a peut-être été la forme la plus aboutie du pantextualisme. »
On s’éloigne des catégories habituelles s’appuyant sur des faits pour décrypter des textes. Eva Illouz introduit un nouveau concept : le pouvoirisme
les notions de « discipline », de « surveillance » et « d’orientalisme» n’étaient certes pas marxistes mais faisaient du pouvoir le signifié ultime à extirper des textes. Ce pouvoir était abstrait et sans agent et englobait la totalité des pratiques textuelles et des sphères sociales. […]
J’appelle cette position épistémologique le « pouvoirisme
Marx avait situé le pouvoir dans la propriété, dans les moyens de production et le contrôle des termes du contrat de travail. Pour Max Weber, le pouvoir était défini par la capacité de prendre des décisions pour les autres et (ou) d’affecter leur comportement Les deux conceptions du pouvoir sont empiriques et font la distinction entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui n’en ont pas. Le pouvoirisme ne veut pas et ne peut pas faire cette distinction, parce que le pouvoir est vu comme constitutif de toutes les relations sociales. […] le pouvoirisme, la critique des textes était plus qu’un exercice d’herméneutique : elle devenait une performance morale de la dénonciation.
De l’analyse critique on glisse vers la dénonciation, acte politique ou moral, en tout cas loin de la rigueur universitaire pour atteindre toutes les approximations, la concurrence entre les dénonciations et toutes les outrances sont les bienvenues. L’oubli de l’histoire est acté.
« Elles racontent le monde à travers des catégories narratives qui effacent le chaos de l’histoire, l’ordonnent moralement et créent une nouvelle intuition morale : la cause palestinienne, même défendue par un groupe génocidaire, est intrinsèquement bonne, Israël, même quand il répond à une attaque, incarne le mal. »
Et enfin, la concurrence victimaire qui est la négation de l’horreur de la Shoah, les Juifs n’étant plus perçus comme victimes mais comme privilégiés.
« L’antisémitisme et l’antisionisme sont devenus des marqueurs-clés de l’identité sociale grâce à deux processus sociologiques sous-jacents : la concurrence socio-économique et victimaire des minorités »
Instinctivement, je saisis ces concepts de « pantextualisme », « pourvoirisme » mais je me trouve intellectuellement bien démunie! A l’heure de l’Intelligence Artificielle et des Fake News, il va être bien difficile pour le citoyen lambda de séparer le vrai du faux. Et j’ai peu d’espoir du côté des universitaires.
Fou jouant de la cornemuse – Cathédrale de Bois-le-duc, Pays Bas, 1510-1520 – outre pleine de vent mélange du sacré et du profane
L’ordre chronologique s’impose mais différents thèmes sont abordés:
marginalia
Au Moyen âge , aux marges du monde, Monstres et Marginalias
chimère
Chimères et hybrides, êtres étranges dans les pavés des abbayes, dans les vitraux, les gargouilles, les boiseries , dragons bipèdes,
Au commencement, le Fou et Dieu
le Fou est l’incarnation de celui qui refuse Dieu. on le retrouve avec ses attributs dans la lettrine de la lettre D du psaume 52.
Egalement dans la parabole des Vierges sages et des Vierges folles.
La Vierge folle laisse éteindre la lampe, renverse la cruche dans l’idée que son insouciance et sa paresse conduit à l’oubli de Dieu.
par une étrange inversion Saint François d’Assise est le « jongleur de Dieu » oubliant sa bonne position sociale pour parler aux oiseaux.
La figure du Juif se mêle à celle du fou dans l’antisémitisme croissant du XIII et XIVème siècle
le Fou d’Amour
Aristote et Phyllis gravure Maître MZ Allemagne vers 1500
le Philosophe Aristote est transformé en bête de somme, fouetté par la belle Phyllis ce qui implique le pouvoir des femmes sur les hommes : une inversion de l’ordre habituel. Des manuscrits sont exposés illustrés avec la Folie de Lancelot, celle de Tristan…la folie de Roland dans l’Arioste. Le maître E. S. s’est fait une spécialité de la dénonciation de la folie de l’amour.
Tapisserie La Collation Tournai 1520 Dans le jardin d’Amour, le fou accoudé à la fontaine perturbe la scène
un nouveau personnage lubrique s’introduit dans le Jardin d’amour avec des gestes obscènes
Le Fou devient symbole de la Luxure
le fils prodigue chez les courtisanes
le thème du Fils prodigueest répandu avec le Vieil Amant
Des objets de la vie quotidiennes comme des moules à confiseries ou des porte-serviettes dénoncent l’amour charnel
Porte-serviette fou enlaçant une femme
Le fou à la cour
la sagesse royale trouve son antithèse dans le fou ou le bouffon, simple d’esprit ou au contraire plein d’esprit. on se souvient de Kunz, le fou de Maximilien er ou de Triboulet le fou du bon roi René d’Anjou. Le fou s’amuse, participe aux tournois et aux jeux.
Amman : joute des compagnons
Les fous figurent aussi sur la très belle marqueterie du Banc d’orfèvre du prince Electeur Auguste de Saxe qui est une pièce magnifique.
le Fou en ville : il mène la danse du Carnaval ou de la Fête des Fous entre Noël et Epiphanie. Présent dans des pièces de théâtres écrites pour Mardi Gras. Musique et danse dans les figurines des danses mauresquesavec ses attributs spécifiques : la marotte en guise de sceptre, les grelots, le capuchon à oreilles d’âne.
Danse mauresque
le Fou partout
Erasme : Eloge de la Folie « C’est bien la pire folie que de voulir être sage dans un monde de fous » (1511)
Bosch : la nef des fous
Deux ouvrages : l’Eloge de la folie et la Nef des fous annoncent la Réforme protestante dénonçant la décadence de l’Eglise. Les illustrations de Dürer, Bosch et Brueghel
J Bosch Extraction de la pierre de folie
Pour Bosch comme pour Brueghel, le fou passe au second plan et devient témoin de la folie des êtres humains.
Brueghel le jeune : Les Proverbes flamands
Eclipse et métamorphoses du fou au XVIIème et XVIIIème siècle
le fou prend de nouvelles silhouettes avec Don Quichotte ou les personnages de la Commedia del Arte.
Vers la fin du XVIIIème siècle et le romantisme, le fou revient avec Füssli : portrait de Till Eulenspiegel, et Lady Macbeth ou Goyaoù le sommeil de la raison engendre des monstres
XIX ème siècle : Naissance de la psychiatrie et romantisme
un très grand tableau montre le Dr Pinel, médecin en chef de la Salpêtrière. toute une série de tableaux historiques mettent en scène la folie de Jeanne de Castille, Jeanne la folle ou celle de Charles VI ainsi que les exorcismes censés chasser cette folie.
Courbet : l’Homme fou de peur
Le fou tragique est une figure romantique, Le roi Lear, Lady Macbeth, Quasimodo, Rigoletto . La visite de l’exposition se termine avec la projection de films de Notre Dame de Paris et de Rigoletto.
« Dans la culture populaire juive, un dibbouk désigne une âme errante qui prend possession d’un vivant »
texte de la pièce Le Dibbouk
L’écrivain An-Ski(1863-1920) s’empara du mythe du Dibboukpour écrire une pièce de théâtre jouée à Varsovie en 1920. C’est l’histoire d’une jeune fille, Léa, possédée par l’esprit de son fiancé mort avant leurs noces.
Léa : L’homme vient au monde pour une belle, une longue vie. Mais s’il meurt avant l’heure qu’advient-il de sa vie inachevée, de ses pensées qu’il n’a pas eu le temps de mûrir. Des actions qu’il n’a pas eu le temps d’accomplir
Aux sources du Dibbouk, les expéditions ethnographiques deAn-Ski pour la Société d’Histoire et d’Ethnographie fondée en 1908 à Saint Pétersbourg pour préserver la culture juive de l’Empire Russe. Altman effectua des relevés d’inscriptions, Salomon Youdovine rapporta de magnifiques clichés de Volhynie et Podolie (Ukraine actuelle).
Chagall : la Noce (1911-1912)
La première version de la pièce fut écrite en Russe(1917), puis traduite en Hébreu (1918) et en Yiddish (1919). Elle fut adaptée au cinéma par Michal Waszynski (1937) . C’est cette version projetée qui accueille le visiteur de l’exposition : La jeune fille danse avec son fiancé mort avec une tête de squelette dans la « danse des mendiants »
Chagall : David et Bethsabée (1956)
Le tableau de Chagall des deux amants et un seul visage illustre parfaitement la possession de la Léa par l’esprit de Hanan.
Hanan et Lea
Le mysticisme juif et la kabbale sont illustrées par des vitrines montrant des amulettes et des ouvrages de la kabbale ainsi que par deux vidéos d’un film évoquant un exorcisme. Pour éloigner le Dibbouk de la créature vivante, on a recourt à l’exorcisme. Dans la pièce, la jeune fille ne veut pas être séparée de son fiancé et elle se rebelle.
Issachar Ber Ryback – synagogue
L’exposition présente des dessins et tableaux de contemporains de Chagall comme Nathan Altman ou Rybackdans une version cubiste.
Costume Habima Nathan Altman
Le Dibbouk fut mis au répertoire de Habima et joué en hébreu à Tel Aviv dès 1922 avec les costumes de Nathan Altman. Habimase produisit lors de nombreuse tournées internationales . Les affiches et les programmes sont présentées ici.
Habima
Le film de Waszynski est considéré comme l’apothéose du cinéma yiddish.
Des versions américaines ont été tournée : en 1960 Sidney Lumet l’adapte pour la télévision américaine. Bernsteinet Robbinsle montent en ballet (1974).
Romain Garys’en inspire pour La Danse de Gengis Cohn (1967).
En Pologne Andrzej Wajda (1988)choisit pour prologue le poème de Ernst Bryll pour qui les juifs assassinés dans la Shoah sont les dibboukim qui hantent les polonais. 2003 Krzysztof Witkowskil’associe à une nouvelle d’Hanna Krall. 2015 Maja Kleczewska adjoint l’alliance brisée entre Juifs et Polonais. le Dybbouk est un spectre qui hante le monde contemporain.
Les frères Coen dans leur film A serious man présentent aussi le Dibbouk. C’est sur cette scène que se termine la visite.
LES CLANDESTINES DE L’HISTOIRE : LA DAME DE LA MER
J’aime les exploratrices. Elles sont beaucoup plus nombreuses et plus extraordinaires qu’on ne peut l’imaginer. Dans le désordre : Mary Kingsley, Isabelle Eberhardt, Alexandra David Neel, Ella Maillard, Gertrud Bell, Joris Lieve… j’en oublie tant d’autres. Exploratrices en Afrique, en Asie, et maintenant une océanographe et même une pionnière de l’écologie.
J’ai découvert Anita Conti au Musée des Pêches de Fécamp. L’exposition qui lui est consacrée est tout à fait à sa place puisque Anita Conti a commencé sa carrière maritime sur un terre-neuvas de Fécamp. Depuis notre retour, j’ai cherché le roman graphique de Catel & Bocquet.De ces auteurs, j’ai apprécié dans la même sérieOlympe de Gouges. Après avoir écouté Catel Muller sur l’appli RadioFrance, Musique émoi
J’ai senti l’urgence d’acheter le livre. Gros format, 365 pages, 283 sous forme BD, une chronologie pour fixer les dates qui ne rentrent pas dans les cases, des fiches biographiques des personnages croisés au cours de l’histoire, une bibliographie- filmographie. Du beau travail de documentation sous le contrôle de Laurent Girault-Conti.
Chaque chapitre est séparé par une planche présentant les décors, Ermont la maison natale d’Anita, le château des Hogues à Yport, le phare de Ploumanach, l’île des princes dans le Bosphore, la Pointe d’Arcouest en Bretagne….beaucoup de villégiatures en bord de mer, des bâtiments officiels et à Paris, et bien sûr des bateaux….Catel a beaucoup soigné ces décors, j’ai reconnu le moindre bâtiment à Fécamp ou à Yport.
Anita Conti est représentée dans ses découvertes de la mer enfant avec son frère, et dans ses lieux de travail. J’ai beaucoup aimé les scènes de pêches , à la morue et dans les pêcheries des mers chaudes en Guinée.
J’ai aimé croiser Cocteau, le cinéaste Painlevé, le Commandant Cousteau, Gaston Deferre, Ella Maillart et Théodore Monod (et bien d’autres) .
Toute une traversée dans le XXème siècle . Anita Conti (1899 – 1897) a vu bien des évènements. Son mari Marcel Conti, diplomate a assisté à la montée d’Hitler de Vienne. Anita était à Dunkerque en 1940. A bord de chalutiers, elle a détruit des mines flottantes allemandes. De Dakar et de Conakry, elle a contribué au ravitaillement de la métropole.
Surtout, une immersion dans le milieu de la pêche et de l’océanographie. Très tôt, elle a dénoncé les effets de la surpêche, la raréfaction des cabillauds dans les lieux de pêche traditionnelles. Elle s’est élevée contre le gaspillage, le rejet des « faux poissons », poissons non commercialisables. Réelle empathie avec les pêcheurs dont elle s’est fait respecter, seule femme à bord. Empathie aussi avec les pêcheurs africains sur leurs pirogues.
Elle a aussi expérimenté des techniques nouvelles, comme les méthodes de conservation des poissons des mers chaudes, et l’aquaculture des morues dans des « volières » tractées en mer du Nord.
Avant tout c’était une communicante exceptionnelle : journaliste, photographe, cinéaste capable de mener des campagnes originales pour la protection des ressources des océans, contre l’immersion de déchets radioactifs, pour la consommation de poissons inconnus sur les marchés français comme le sabre….
Et toujours avec une grande élégance et le sourire! Une grande dame qu’on aurait aimé fréquenter.
Quittons l’autoroute à Ury par une route bordée de champs de betteraves et d’autres champs labourés (début octobre), de tournesols noircis. Les villages sont pittoresques. Amponville a une église charmante. Les 3 palmiers alignés nous rappellent le changement climatique. Palmiers en Beauce?
Les fresques d’Amponville
L’église est ouverte très simple mais décorée à fresques .
les 3 cavaliers
Le Dict « les trois morts et les trois vifs »
On connaît la légende : trois morts se dressent soudain devant trois vivants qui reculent d’horreur ; les morts parlent et les vivants font sur eux-mêmes un salutaire retour
les trois vivants sont trois jeunes gentilhommes du plus haut rang, l’une st duc, l’autre comte, le troisième fils de roi. Voici qu’à l’extrémité d’un champ ils se trouvent tout d’un coup dans un vieux cimetière où trois morts sont debout et semblent les attendre. Leur linceul laisse voir leurs os décharnés.
A cette vue les trois jeunes hommes frémissent comme feuille qui tremble et les morts se mettent à parler. Dans leurs bouches où il ne reste plus de dents sortent de graves paroles « J’ai été Pape » dit le premier, « J’ai été cardinal » dit le second « J’ai été notaire du Pape » dit le troisième. Et ils reprennent « vous serez comme nous sommes . D’avance mirez vous en nous : puissance, honneur et richesse ne sont rien à l’heure de la mort il n’y a que les bonnes œuvres qui comptent. Les trois jeunes hommes, profondément émus, écoutent ces paroles qui viennent d’un autre monde et croient entendre la voix de Dieu.
Cette légende et les fresques se retrouvent dans l’église Saint Martin du village voisin de Fromont. Il semble que le même artiste, revenant d’Italie a réalisé ces décors dans plusieurs églises de la région.
Etrange trouvaille!
Nous quittons l’Île-de-France et la Seine-et-Marne pour arriver dans le Loiret et passons par le bourg de Puiseaux qui possède des Halles du XIIIème siècle avec une merveilleuse charpente en bois.
Halles de Puiseaux
L’église (XIIIème) est vaste et possède un très curieux clocher tors.Cette forme originale est fortuite, à la suite d’un incendie au XVIIIème siècle on reconstruisit le clocher avec du bois qui n’était pas assez sec et il en résulta une torsion accidentelle.
Le clocher tors de Puiseaux
Comme nous ne voulions pas arriver les mains vides, nous avons acheté le dessert chez le pâtissier derrière la Halle. La spécialité du pays est le Pithiviers (nous sommes à moins de 15 km de la ville de Pithiviers) pâtisserie à la poudre d’amande recouverte de sucre glacé.
Caïpirinha (1923) Tarsila se représente en jeune fille de la campagne qui joue dans son jardin
Tarsila do Amaral naquit en 1886 à Capivari (Etat de Sao Paulo) dans une exploitation caféière. En 1920 Tarsilava étudier à Paris à l’académie Julian, retourne au Brésil en 1922 pour la semaine de l’Art moderne. Oswald de Andrade devient son compagnon. Ensemble il reviendront à Paris en 1923, Tarsila prend des cours avec André Lhote, Fernand Léger et Albert Gleizes. Ils se lient avec Cendrars, Cocteau, Brancusi et les Delaunay.
Autoportrait au manteau rouge
Les Parisiens attendent une « fraîcheur exotique » elle soigne son apparence : « une caïpirinha habillée par Poiret »
L’Invention du Paysage brésilien
Le chemin de fer Central (1924)
Ses allers-retours Paris/Sao Paulo lui font appréhender le paysage brésilien. le cubisme lui offre une méthode d’analyse. Dans le Chemin de Fer Central, Tarsila exalte le progrès technologique faisant figurer locomotive, pylônes qui voisinent avec une église portugaise ou des maisons colorées. Avec son industrialisation Sao Pauloserait la « locomotive du pays »
le Marché
J’ai beaucoup aimé la fraîcheur des couleurs, les fruits exotiques du marché et la surprise d’y découvrir des animaux, lapin, oiseau, tatou?
Primitivisme et identité
A Negra
Tarsila ne se contente pas des paysages, elle peint les Brésiliens construisant un imaginaire national fondé sur le métissage des cultures indigènes, africaines et portugaises.
Le marchand de fruits
le baptême de Macunaïma(1956) présente un personnage composite, homme/femme à la fois, enfant qui devient blanc quand on le baptise dans une nature sauvage exubérante peuplée d’oiseaux cubistes rouge, de crapauds …
Batizado de Macunaïma (1956)La Cuca (1924)
Le Brésil cannibale (1928)
Paysage anthropophage
En 1928, Oswald de Andrade publie un Manifeste anthropophage illustré par la figure de Abaporu
Abaporu d’après le tupi-guarani : Homme qui mange l’autre
Dans cette période anthropophage Tarsilapeint les réminiscences enfantines des rêves. On l’a parfois comparée à Magritte et De Chiricomais elle ne se réclame pas du surréalisme
Taureau dans la forêt
Travailleurs/Travailleuses
Ouvriers
Le krach de 1929 affecte Tarsila qui perd ses propriétés. Son nouveau compagnon Osorio Cesar est un intellectuel de gauche. Ils partent en visite en URSS et Tarsila est influencée par le réalisme soviétique comme on le voit dans le grand tableau « Ouvriers » presque une fresque. Ce voyage en URSS la conduira en prison en 1932. Dans le tableau des Couturières, elle s’attache à un traitement individuel de chacune des femmes
Couturières (1950)
Nouveaux paysages années 1950
Tarsila revisite ses compositions précédentes, intègre la construction des métropoles et peint Sao Paulo avec des grattes-ciel.
Catalin Dorian Florescu est né en Roumanie mais demeure depuis 1982 en Suisse, L’Homme qui apporte le Bonheur est traduit de l’Allemand, ce qui explique qu’il figure dans les Feuilles Allemandes comme le Turbulent Destin de Jacob Obertin que j’ai beaucoup apprécié.
Difficile de rédiger cette chronique : le roman offre des surprises et des rebondissements que je ne veux pas divulguer pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.
Deux histoires se mêlent : l’une d’elle commence la nuit de la Saint Sylvestre 1898 à New York et a pour héros « grand-père », un petit vendeur de journaux, cireur des rues, d’une dizaine d’années. L’autre se déroule dans le delta du Danube en 1919 et met en scène la « grand-mère » qui découvre sa grossesse et veut se protéger du diable en se confiant à une sorcière. Ces appellations de « grand-père » et « grand-mère » ont aiguisé ma curiosité et j’ai cherché pendant la moitié du roman qui pouvait donc être le (la ou les) narrateur(s). .
En Amérique, chaque immigrant, irlandais, italien ou juif, tente sa chance ; il est persuadé qu’il sera riche, célèbre, même si nombreux seront ceux qui seront refoulés ou qui ne survivront pas. Dans le Delta, la vie s’écoule au rythme du fleuve, on peut prendre des heures à contempler un héron . Ceux qui rêvent d’autre chose, rêvent d’Amérique.
Les deux histoires ont des points communs : le fleuve qui s’écoule et les journaux qui raconte la marche du monde. A New York, le crieur de journaux cherche le sensationnel tandis que Vania, le pêcheur lipovène, déchiffre les nouvelles vieilles de plusieurs années.
Quand? Comment ces deux histoires se rencontreront elles? Il faudra traverser un siècle, un continent, un océan et trois générations. Et même quand Ray et Elena se raconteront, il faudra du temps et de la patience.
Ton grand-père, Ray, n’a jamais rien su du monde de Vania ou de Leni, de cette région où l’on n’était qu’à un doigt de Dieu, mais aussi du diable. Il y aurait connu un silence qu’il ne pouvait guère s’imaginer dans la métropole. Une tout autre rumeur que celle de l’affairement urbain. Cela commençait par le son de râpe doux et sec des roseaux qui se frottent les uns aux autres, le claquement de bec des cigognes, et le bruissement des saules, des bouleaux et des frênes…
« Grand-père », lui a vécu dans les cris des rues, les spectacles des vaudevilles Newyorkais, dans les bobards et les bluffs :
Quand Betsy l’attira vers elle et lui demanda quel était son vrai nom, il répondit « Paddy », sans hésiter. Pour les Italiennes il était « Pasquale » et pour les Juives il était « Berl ». Ça lui était égal que les filles se doutent qu’il leur racontait des bobards, et les filles aussi, ç’avait l’air de leur être égal d’entendre des bobards. Raconter des craques était là péché véniel.
En plus des sortilèges et diableries du Delta, des décennies de communisme ont aussi retenu les paroles qu’Elena ne livre pas facilement :
Qui plus est, je ne sais pas raconter comme vous. Là d’où je viens c’était dangereux de raconter. On ne savait jamais qui pouvait vous entendre. Vous pouviez vous retrouver derrière les barreaux, à raconter des choses qu’il ne fallait pas. Ici en Amérique vous pouvez inventer ce que vous voulez, ça n’a aucune importance de toute manière.
Et le bonheur là dedans? Il vous faudra lire le livre, je ne spoilerai pas.
Et vous ne regretterez pas cette lecture. C’est un excellent roman!
Et si les paysages du Delta du Danube vous tentent, un film se joue actuellement sur les écrans Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde, il a même été primé au Festival de Cannes. CLIC
« Ainsi vécut, trente-sept ans durant (1922-1959), un modeste bâtiment à l’origine destiné à soulager la
misère des guenilleux du quartier des Terres-Sainville, au beau mitan de Fort-de-France, capitale de la
Martinique, petite île à la topographie excentrique »
L’enseigne prête peut-être à confusion. Ce n’est pas un hôtel, encore moins un lieu de plaisir, mais un immeuble où habitent des « gens de bien ». Edifié par trois soeurs « békées » trois célibataires, issues d’un couvent au nom de « L’Hôtel de la Charité Saint François de Sales » afin de soulager la misère de ce quartier déshérité.
« L’ex-avocat, nouveau propriétaire de l’Hôtel du Bon Plaisir, avait donc un roman en chantier. Un grand et
vaste roman. Celui des locataires, passés et présents, de son établissement. »
C’est donc ce roman qui se dévoile page après page. Il mêle les histoire de tous ces personnages et de leurs proches, histoires particulières, mêlée à la grande Histoire, celle de la Martinique, des souvenirs de l’esclavage, révolu depuis longtemps mais encore prégnant, jusqu’à ce que la Martinique ne devienne un département.
« Le soir venu, il notait tout cela dans des cahiers d’écolier dont les couvertures étaient de couleurs différentes. La rouge avait trait à Man Florine. La bleue aux sœurs de Lamotte. L’orange à Justina Beausoleil. La marron à Beausivoir, l’entrepreneur en travaux divers. La verte à Jean-André Laverrière, le clarinettiste. La blanche à Victorin Helvéticus. La jaune à la famille
Andrassamy. »
Un clarinettiste de jazz qui a joué au Bal Blomet. Un ancien instituteur décoré des palmes. Un entrepreneur. Une vendeuse de pistaches, ancienne charbonnière syndiquée à la CGT. Une famille indienne avec une nombreuse marmaille. Un avocat mulâtre. Un étudiant brillant mais un peu fou…un commerçant chinois… un gérant syrien …composent une société diverse ayant en commun le créole et une certaine déveine.
Des évènements à la limite du surnaturel surviennent, un incube vient importuner les femmes, deux meurtres non élucidés agitent la vie quotidienne de cette communauté où circulent les ragots et les jalousies, mais où la solidarité est la règle.
Au fond, si l’on considère l’Hôtel du Bon Plaisir comme un bateau, un paquebot plutôt, un paquebot échoué,
eh bien, mon naufrage n’est pas aussi absurde qu’il en a l’air. Dans cet immeuble bringuebalant se sont
rassemblés, comme par un fait exprès, des destins brisés, des existences secrètement gardées, des rêves
explosés ou tout simplement le plus terre à terre, le plus insignifiant des désarrois : celui de vivre sur une
terre où rien ne sera jamais possible. Que pourrait-on faire, en effet, d’une île où à la sauvagerie de
l’extermination des Amérindiens a succédé la barbarie de l’esclavage des nègres ? Deux tragédies
fondatrices, pontifie un penseur local qui vient de recevoir un prix littéraire à Paris ! Tu parles de
fondations ! Des fosses communes, oui. Ou plutôt des charniers à ciel ouvert. Du sang ! Du sang ! Voici les
cent pur-sang du soleil parmi la stagnation
Un roman très riche rédigé dans une langue pittoresque. J’ai pensé à Chamoiseau, à Texaco où la vie d’un quartier est racontée. 320 pages qui se tournent toutes seules et vous emmèneront à la Martinique mais aussi à Paris pour votre plus grand plaisir. Seul bémol : l’enquête policière à la suite des meurtres reste en carafe.