C’est la récolte de la canne à sucre. Des tracteurs remorquent leur lourd chargement. Des animaux : ânes, vaches, buffles attendent à l’ombre. Je cherche à reconnaitre le sommet de la montagne Thébaine – huit ans ont passé.
Colosses de Memnon
Ils sont débarrassés de leur échafaudage. Les champs de luzerne verte sont remplacés par un grand champ de fouilles. Défense d’entrer et défense même de photographier ! Une main colossale dépasse d’un paravent blanc.
Le personnel nous accueille avec chaleur. Nous avons le choix de la chambre, de la 7 nous découvrons un petit balcon avec deux grands fauteuils. Mieux que la terrasse commune ! Le lit est surmonté d’une moustiquaire blanche. Au plafond tournent les grandes pales d’un ventilateur. Le rêve tropical ! Des tentures légères et chatoyantes roses et rouges égaient les murs de torchis. Des appliques servent de lampe de chevet. On filme avant de déballer notre désordre.
notre chambre chez mahmoud
Il est 15h, nous n’avons pas déjeuné. Je commande un « snack » et descends avec les photos prises à notre premier passage il y a 8 ans. Les femmes sont installées devant la maison à la façade peinte. De nombreux tableaux ont été ajoutés depuis le retour de la Mère de Mahmoud de la Mecque. Elles me reconnaissent. Je leur montre les photos qui les amusent beaucoup. Elles identifient tous les petits qui maintenant sont grands. Impression de retrouver des amis. Mahmoud nous avait dit autrefois qu’il n’avait pas de clients seulement des amis.
La campagne est plus difficile d’accès qu’autrefois. Des fouilles archéologiques nouvelles, l’installation de canalisations de gros calibre ont creusé des tranchées infranchissables. Nous partons au village (ce qu’il en reste) obliquons avant le Ramesseum et demandons notre chemin à une jeune femme qui écosse des pois devant chez elle. Son jeune fils de sept ou huit ans nous accompagnera jusqu’au funduk . Nous voulons allonger la promenade. Les enfants nous plantent devant des petits canaux infranchissables. Un homme en galabieh blanche nous fait signe :
– « traversez –là à travers mon champ. Il n’y a pas d’eau. Ne vous gênez pas c’est mon herbe ! »
Nous nous retrouvons dans le champ de fouilles (c’est bien tentant d’y faire un tour). Les ouvriers sont partis mais des gardiens et des policiers nous font déguerpir très aimablement (ils nous invitent au thé). Un autre propose de faire une visite clandestine au colosse caché derrière la toile blanche – « boukra Incha allah !»
A la tombée de la nuit, de notre balcon, nous entendons des youyous et de la musique.
On nous invite à entrer :
– « c’est une occasion » dit-un jeune homme, le frère de la mariée
La fille de la maison se marie demain. Elle est déjà maquillée, pomponnée, parée d’une belle robe de velours rouge brodée de doré avec des voiles assortis. Elle est très souriante et très belle. On nous présente aux vieilles femmes. Des jeunes filles dansent dans un coin tandis que les garçons s’affairent autour d’un ordinateur. Nous sommes en 2010 ! Instruments traditionnels, CD ou K7 ont cédé la place au profit de la musique numérique.Trois autres européennes, sont assises, mais elles ont revêtu un foulard qui cache partiellement la chevelure et une robe longue sur le pantalon. Ambiance familiale authentique. Le grand mariage c’est pour demain, aujourd’hui la famille de la mariée se réunit entre elle.
Mon téléphone sonne : André, venu de Louxor, attend sur notre terrasse. Retrouvailles de collègues cristoliens ! Le dîner est délicieux salades, tehina, canard, kofta, légumes sautés et riz, un gâteau à la crème et à la fraise pour terminer.
La fête continue à côté.
Je ne veux pas rater le lever du soleil sur les colosses de Memnon.
En prime, de gracieuses montgolfières survolent notre terrasse.
Dans la lumière du matin,la montagne de Thèbes est rose, les maisons du village orange, jaunes, vertes…
Le temple de Médinet Habou est aussi à son avantage. Sur un talus, une bande de chiens veille. J’attends prudemment qu’un homme à vélo les dépasse, ils ne sont pas agressifs. Devant le temple, le village est aussi parcouru d’excavations : archéologie ou tout-à-l’égout ?
Dans la lumière du soir : medinet habou
Dans mon tour matinal je salue les colosses de Memnon. Depuis Septime Sévère, ils ne chantent plus, mais c’est l’heure !
C’est aussi l’heure où le chantier s’anime. Des ouvriers en galabieh mélangent de la boue à de la paille pour confectionner des briques. A quoi serviront-elles ? A reconstruire le sanctuaire ? Ou de support sur lesquels on a posé des nattes pour accueillir les fragments de statues de granite que d’autres ouvriers charrient sur des brouettes ? Aux archéologues de faire le puzzle. Un grand support de béton en forme de stèle porte déjà un gros morceau de granite, il porte des trous cylindriques. Est-ce le cœur d’un autre colosse, dieu ou pharaon ? Un « petit colosse » debout est intact, d’après les socles installés il devrait y avoir une rangée de ces grandes statues. Si nous restions plus longtemps à Gournah ce serait passionnant de regarder travailler tout ce monde.
7h30, le pain du petit déjeuner sort du four, le fromage de bufflonne est délicieux, la confiture maison.
Que visiter ? Les tombes des Rois des Reines, des Nobles ou des artisans ? Les temples ?
Le village des artisans est le plus proche. Nous avons gardé un excellent souvenir de cette visite il y a huit ans..
Les tombes des artisans
Imherkat était un architecte de Ramsès III et de Ramsès IV. Son caveau familial montre toute la famille réunie. Les tombes des artisans sont très décorées. Les sujets sont inattendus. Des musiciennes jouent de la harpe, on voit une curieuse chimère mi-lapin mi-lion et un bizarre serpent.
Juste à côté la tombe de Sennedjem avec la très belle peinture « champs de Ialou », le paradis avec la représentation d’un champ de blé irrigué par un canal bleu. En dessous un verger où alternent dattiers et sycomores. Sur un autre mur toute une rangée de dieux à têtes d’animaux très colorés.
Je me souvenais aussi de Pachedou accroupi pour boire l’eau.
Par chance, un groupe de belges est mené par une brillante conférencière qui commente le petit temple ptolémaïque où les décors peints dans les trois chapelles sont particulièrement bien conservés.
Il est également consacré à Mât : la pesée des âmes est figurée avec la balance et la bête Amam qui avalera celui dont le cœur n’aura pas réussi l’épreuve. A côté, sur un lotus, comme 4 flammes des divinités en forme de momies représentent les viscères du défunt que l’on a placé dans les vases canopes lors de la momification. La conférencière explique que, chez les anciens égyptiens, les viscères contenaient les émotions. Après la mort, les viscères se libèrent de tout ce qui les alourdit. Avec cette libération, ils pèsent si peu qu’ils peuvent se reposer sur une fleur de lotus sans en courber les pétales.
Une course liturgique montre le Pharaon courant derrière Hathor sous forme de vache.
Dans une autre chapelle, la couleur d’Amon a aussi une importance symbolique. Rien n’est peint au hasard. Amon peut aussi être figuré sous sa forme Amon-Min avec le phallus en érection. Tout à un rapport avec la proximité avec la matière. Si Amon est presque noir ou bleu très foncé, il est plus proche de la matière.
De temps en temps, on remarque des croix et des inscriptions coptes. Un couvent s’était installé ici. On déchiffre également des graffitis du 19ème siècle.
En taxi local, 1 guinée (le taxi rend même la monnaie – fait rarissime) jusqu’ au débarcadère du ferry. Luxe : une mini-croisière en bateau à moteur (5 minutes) pour 5£E, on voit s’approcher le portique du temple de Louxor.
15 heures n’est pas le meilleur moment pour visiter un temple : la lumière verticale écrase tout, les colonnes paraissent grises, aucune ombre ne vient accentuer les reliefs. En revanche je suis très tranquille et je peux déambuler à ma guise dans les cours, les salles sans être gênée par les importuns. Le temple de Louxor est un temple énorme séparé de celui de Karnak par une voie de 3km bordée de sphinx : le dromos. On est en train de dégager le dromos actuellement en détruisant des quartiers d’habitation. Ces destructions me mettent toujours mal à l’aise.
Le premier pylône de Ramsès II est précédé par des colosses, la bataille de Kadesh y est représentée. Je m’engage en suite entre deux colonnades énormes. Un couple de calcaire blanc est assis : Toutankhamon et sa femme, très jeunes. Deux salles hypostyles se font face. Une deuxième cour est dominée par la mosquée, elle-même posée sur un couvent copte. Encore des colonnes et des colosses. Vers le fond, dans une salle sombre est bien postérieure puisqu’elle est attribué à Alexandre représenté à l’égyptienne
– « Seul un égyptien peut régner sur Égypte » raconte, en Italien,un guide dont je suis la visite depuis un bon moment.
Enfin, une curieuse salle : le Mammisi est destinée à asseoir la légitimité du Pharaon. Le cicérone décode les symboles qui représentent la mère de pharaon et Amon pieds inversés suggérant une relation charnelle. Toujours symbolique, la naissance présidée par Hathor.
A force de déambuler, je saisis la cohérence de ce temple bâti symétriquement dans l’axe du Dromos pour la célébration de la Fête de l’Opet . Sur les murs latéraux la fête est racontée : la procession des bœufs gras, la préparation des offrandes par les prêtre, les fils de pharaon défilant alignés, sur le mur opposé la barque de Khonsou.
Le temps passe, le soleil baisse, la lumière devient plus oblique, plus douce, la pierre se colore.
André a passé la journée de jeudi à préparer l’expédition : négociations avec le chauffeur(300£E) visite à la police pour obtenir les autorisations. Les convois ont été supprimés mais il faut des papiers pour franchir les check-points. Emporter les passeports (ils ne seront pas demandés).
Le taxi vient nous chercher à 6h30 dans une atmosphère très brumeuse. Après avoir longé le canal nous traversons le Nil vers l’aéroport et descendons le long d’un autre canal sur la rive orientale. C’est une route très pittoresque. Les maisons sont colorées terminées avec des festons sur la terrasse. On récolte la canne. Notre chauffeur nous montre les petits rails du train de la canne. A un check-point une demi-douzaine de camions attendent chargés de sacs d’engrais (ammonium-nitrate), la culture ici n’est pas bio !
La campagne est soignée. Sur le bord de la route avant Qena on voit de curieux cucurbitacées : courges géantes ou récipients ?
Sur les arbres de gros tas blancs attirent notre attention : oiseaux ? Nids de chenilles ? Sacs en plastique ? Ce sont des oiseaux qui dorment encore.
Qena, 8h10, est une grande ville encore endormie.
A 8h30, le brouillard ne s’est toujours pas levé. Près des villes le canal devient un véritable dépotoir.
La canne, toujours, domine les cultures. On vend, dans de gros bidons carrés, du « miel noir », précise le chauffeur, je devine qu’il s’agit de mélasse.
Nag Halmadi, le long du Nil, aux eaux tranquilles, toutes platesque l’on traverse sur un barrage-écluse, on trouve un village de potiers.
Sur des charrettes tirées par des ânes, sur l’âne, les dromadaires, la canne se promène sur la route. En contrebas de la route, également des bananeraies.
– « Abydos, combien ? » demande le chauffeur aux passants.
La réponse est toujours la même
– « 5 kilo » (ils racontent n’importe quoi ,5 cela veut dire que ce n’est ni très loin, ni très près)
Cela fait bien 30 km qu’Abydos est à 5 km.
Abydos se mérite.
On tourne à Medina-El-Baliana :
L’entrée du temple n’est guère engageante : des premiers pylônes de Ramsès II, il ne reste pas grand-chose.
On passe une première cour, puis une seconde, toutes les deux encombrées de vestiges illisibles.
La restauration de la façade n’est pas élégante non plus, avec beaucoup de ciment, cela ressemble à une gare ou à une poste mussolinienne.
Première surprise : l’attitude des personnages représentés deux par deux, Pharaons, dieux, autres figures se tiennent familièrement par les épaules.
Dès qu’on entre dans l’immense salle hypostyle, on est impressionné. La hauteur des colonnes, la pénombre, les nombreuses chapelles et recoins frappent l’imagination. Cet aspect sombre correspond bien avec la légende d’Abydos – temple osiriaque – c’est ici qu’Isis aurait recousu le corps d’Osiris et confectionné la première momie. L’histoire tragique s’accorde avec l’obscurité. Impressionnés, nous commençons une visite de détail et découvrons des bas-reliefs d’une finesse exceptionnelle. Le matériau utilisé est un calcaire très fin, ressemblant au calcaire lithographique qui permet une délicatesse de gravure impossible dans le grès ou le granite. Un enfant reconnaissable à sa tresse suivant Pharaon est-il Ramsès II lui-même et son père Sethi ? je me souviens des épreuves racontées par Christian Jacq : le combat avec le taureau figure ici !
Unes à unes, nous visitons les chapelles : celles de Sethi 1er, de Ptah, d’Amon-Ré, d’Isis, d’Osiris et d’Horus.
L’Osireon est plus un lieu de pèlerinage à Osiris qu’un site pittoresque.
D’un creux envahi par des eaux vertes émergent des blocs géants de granite. L’eau dormante, la fosse laissent imaginer des forces funestes. A l’air libre c’est moins impressionnant que je ne l’imaginais.