Le voyage à Paimpol – Dorothée Letessier

« J’étouffe, je vais prendre un bol d’air. À bientôt, je t’embrasse. Maryvonne. »

Maryvonne, ouvrière à Saint Brieuc, mariée, mère d’un petit garçon, à la faveur d’un arrêt maladie, décide de s’offrir des vacances. Elle prend le car pour Paimpol. Ce n’est pas bien loin : 45 kilomètres.

« On arrive à Paimpol. C’est drôle. C’est là que j’ai voulu aller. Paimpol, cela ne fait pas sérieux, c’est un
nom d’opérette, Paim-pol, Paim-Paul, Pain-Pôle, Pin-Paule, Paimpol, un nom tout rond, impossible à
chuchoter. La Paimpolaise… Paimpol et sa falaise… des relents de folklore bouffon me font sourire toute
seule. »

Nous partons en vacances à Port-Blanc, nous irons à Paimpol chercher la falaise. J’ai téléchargé le roman pour nous accompagner en Bretagne. Titre trompeur : pas du tout de la littérature de voyage. Du Paimpol de Maryvonne, nous ne connaîtrons qu’une chambre d’hôtel avec une belle salle de bain, un salon de coiffure et l’aventure se terminera à Monoprix. Sans voir la falaise. 

Ce roman féministe est paru en 1980 .  Gallimard l’a ressorti en mai 2025  Il est augmenté de deux préfaces de Maylis de Kerangal et de Rebecca Zlotowski. Très bien écrites ces préfaces, mais redondantes, disproportionnées, pour un court livre qui se suffit à lui-même et que j’aurais préféré découvrir par moi-même.

Roman féministe, roman social. Maryvonne et son mari travaillent à l’usine Chaffauteaux  qui comptait  2200 ouvriersdans les années 80.La grosse usine de métallurgie a fermé en 2009 ICI  Ce livre est un témoignage du travail en usine, des grèves menées. Maryvonne, déléguée syndicale a été une des porte-paroles des grévistes. Erosion de son couple, ennui de la vie de mère de famille étouffante. Elle décide de partir quelques jours, de vivre un rêve, de bouleverser le quotidien.

Sans valise ni alliance, je me grise de cette bolée de liberté. À l’heure qu’il est, je devrais être au boulot

Mais que faire de cette aventure? La vie d’usine, le ménage occupent son esprit. Ce n’est pas facile de s’inventer une vie. Alors Maryvonne achète un flacon de bain moussant .

Elle se  fantasme en Marilyn dans la baignoire de l’hôtel :

Marilyn vaporeuse. Marilyn voluptueuse. Marilyn pulpeuse, langoureuse. Marilyn amollie, abolie. Marilyn jouit […] Marilyn a du poil aux pattes. Marilyn a de gros genoux. Marilyn travaille à la chaîne. Marilyn s’appelle
Maryvonne. Et Maryvonne a les seins qui tombent.

Pas facile d’affronter le regard des autres, de la gérante de l’hôtel, des clientes habillée avec quatre fois le salaire mensuel de Maryvonne.

Toujours d’actualité presque un demi-siècle plus tard? Sûrement pour le quotidien de la mère de famille. Mais l’usine a été délocalisée!

Mission Dakar-Djibouti – Contre-enquêtes – Musée du Quai Branly

Exposition temporaire jusqu’au 14 septembre 2025

L’expédition Dakar-1934Djibouti (1931-1933) dirigée par Marcel Griaule, ethnologue. 11 scientifiques ont traversé 15 pays et ont rapporté des milliers d’objets et spécimens naturalistes…On peut remettre en perspective cette expédition avec l’Exposition coloniale de Paris en 1931. 

L’Exposition du Quai Branly présente de nombreux objets, masques ou objets de la vie quotidienne documentant les cultures traditionnelles censées disparaître sous l’effet de la colonisation. Une calebasse, une herminette, un métier à tisser ou un panier traditionnel ayant pour les ethnologues autant de valeur qu’une sculpture, poteau sculpté ou un masque.  

Instruments de musique

On pourrait se contenter de déambuler parmi les vitrines, lire les cartels, être dépaysé par les coutumes, les formes…les matières. Admirer les calebasses gravées, décorées, deviner les usages.

 

 

Les Contre-enquêtes offrent une perspective nouvelle en questionnant les Méthodes et pratiques d’acquisition dans le contexte colonial. Le succès apparent de la mission a été terni par les méthodes controversées d’acquisition  avec des preuves de vol, de saisie d’achats avec tromperie. 

Mama Whita (2018) Delphine et Elodie Chevalme

Les papiers peints, de style Toile de Jouy apporte un contrepoint en donnant une image du rapport de domination des autorités coloniales sur les indigènes. Achats, dons, échanges ne pouvaient s’envisager sereinement. Des vidéos documentent les Contre-enquêtes menées au Bénin, à Dakar, au Mali ou à Djibouti. 

la cinéaste Alice Diop rend compte de l’une des ses enquêtes.

Les nouveaux enquêteurs ont pris le temps d’interroger les descendants des dignitaires qui auraient vendu/cédé/offert des objets. Le récit montre comment les sages n’auraient jamais donné des objets au très fort pouvoir symbolique et religieux qu’ils conservaient avec grand soin et utilisaient dans des cérémonies. Seule la contrainte explique qu’ils s’en soient séparés

Gris-gris

D’autres contre-enquêtes ont été menées à propos d’objets du quotidien : tabouret offert à la mariée, panier pour fumer le lait de chamelle, métier à tisser. Les ethnologues des années 30 n’avaient pas toujours pris le temps d’établir une fiche détaillée sur les usages de ces objets destinés selon eux à être remplacés par des artefacts occidentaux, plus pratiques, moins chers. Les contre-enquêtes ont souvent retrouvé de tels objets qui subsistent encore et compris à quoi ceux-là servaient. Le métier à tisser, les soufflets de forge, eux sont utilisés uniquement par de très vieux artisans qui ne transmettront plus les techniques aux jeunes « trop dur », pas rentable économiquement.

J’ai beaucoup apprécié les vidéos des contre-enquêtes qui se placent dans la perspective de restitution des œuvres mal acquises. A ce propos, le film Dahomey de Mati Diop raconte le retour de certaines à Cotonou . J’ai un moment confondu Mati Diop et Alice Diop. ICI ma chronique du film avec sa bande-annonce. 

Beauté de ces objets, photos anciennes, et aussi le livre de Michel Leiris L’Afrique Fantôme (1934) que je note dans mon pense-bête….Une visite intéressante. 

Femme Vie Liberté sous la Direction de Marjane Satrapi

BD ET PLUS…..

Ce gros album(271 pages)m’a tout de suite interpellée. Dans le fracas et les bruits de bottes et de bombes sur Gaza, l’Ukraine on oublie d’autres guerres, d’autres révolutions. Ce livre est un épais dossier sur la lutte des Femmes iraniennes et des hommes .

Nous connaissons tous Marjane Satrapi et Persepolis publié entre 2000 et 2003 puis adapté au cinéma. Dans Femme Vie Liberté elle a plutôt un rôle d’éditrice réunissant 22 auteurs, dessinateurs, journalistes, historiens pour raconter la révolution à la suite de la mort de Mahsa Amini dans un dossier très complet. 

Comme souvent dans les Bandes Dessinées ou les Romans Graphiques, les auteurs travaillent par paire. Et nous retrouvons des noms bien connus comme Catel, Coco, Joann Sfar collaborant avec des iraniens, politologues, historiens,  dessinateurs, journalistes spécialistes de l’Iran. C’est donc un dossier très bien documenté qui replace la révolution « femme vie liberté » dans un contexte historique ou sociologique. Il prend en compte les évènements dans la vie quotidienne iranienne, retrace des faits tragiques comme les pendaisons des opposants, les tortures, l’empoisonnement des écolières. Sans oublier la diaspora iranienne  puisque l’exil est souvent la seule solution de survie pour nombreux opposants. 

Plaisir des illustrations très variées, Noir et Blanc, mais aussi couleur. Rouge sang des pages d’introduction de chaque chapitre.

C’est Ramadan, tu jeûnes ou non?

Nous entrons dans la vie quotidienne d’iraniens et d’iraniennes beaucoup plus contemporains que nous pourrions l’imaginer qui vont skier à la montagne, et au stade supporter les matches de foot. Il faut imaginer le maquillage comme un acte de résistance. C’est fou les risques que les jeunes prennent!

Tout un chapitre illustre l’hymne de la Révolte : Barâyé , chanson « pour » en persan publiée par Shervin Hajipour sur Instagramm qui a fait le tour du monde…

Et le chapitre de la fin (ou presque) est offert par Yoann Sfar qui déclare avec son humour si spécial

« Ils arrivent, deux chercheurs iraniens et un journaliste. Des fleurs en main pour Marjane. Deux femmes sont les éditrices de l’ouvrage.  En BD, maintenant, ils font des « collections sciences humaines ». Ils ont des éditrices universitaires. Houlala, au secours. Ca risque de devenir quelque chose, la BD. »

Tous Léger au Musée du Luxembourg

Exposition temporaire jusqu’au 20 juillet 2025

Yves Klein/Fernand Léger Forêts

Visiter une exposition comme jouer à faire des paires!

Les arbres bleu Klein rencontrent la forêt aux arbres bleus de Fernand Léger. Tout au long de la visite, je continue le jeu des correspondances

Arman – Birds (1981)  accumulation de pinces métalliques  formant une nuée  d’oiseaux, murmuration solide

Birds d’Arman figure près de la Composition de deux oiseaux de Fernand Léger. Correspondance, dialogues anachronique : Léger est mort en 1955, il n’a pu voir les oiseaux d’Arman. Et pourtant cela fonctionne très bien

Fernand Léger : composition avec deux oiseaux (1940)

L’exposition Tous Léger propose un dialogue entre l’école des Nouveaux Réalistes et l’œuvre de Fernand Léger qui a ouvert la voie en peignant la réalité urbaine dans sa trivialité. La première partie est consacrée aux Cinq Eléments : Air, Eau, Feu, Terre auquel on ajoute la Couleur. Fernand Léger enregistre les mutations de l’époque moderne tandis que les Nouveaux réalistes poussent la critique de la surconsommation, de l’obsolescence programmée, la gestion des déchets.

La vie des objets

May Wilson : Untilted

Ces accumulations de d’objets du quotidien May Wilson correspondent à cette critique comme les objets piégés de Spoerri, l’accumulation des pinces métalliques d’Arman et les ciseaux de Niki de Saint Phalle pris dans le plâtre

Niki de Saint Phalle Ciseaux/ Fernand Léger

« pour moi la figure humaine, le corps humain n’ont pas plus d’importance que des clés ou des vélos. C’est vrai. Ce sont paour moi des objets valables plastiquement et à disposer selon mon choix »

« il n’y a pas de beau catalogué, hiérarchisé. Le beau est partout, dans l’ordre d’une batterie de casseroles sur un mur blanc aussi bien que dans un musée… »,

Fernand Léger

Lichtenstein Interior with chair

Fernand Léger a séjourné longtemps aux USA et a exercé son influence sur Lichtenstein

Lettres – tampons – affiches

Cette section s’organise autour de Métro Arts et Métiers de Villeglé qui trône au centre de collages encadrés par les tampons et cachets d’Arman 

Fernand Léger – L’Homme au chapeau bleu

Continuons le jeu des paires avec le Chapeau bleu de Spoerri cachant les œufs d’un éventuel larcin qui correspond au tableau de Fernand Leger

Martial Raysse Nissa Bella

 

toujours le jeu  avec Nissa Bella de Raysse avec le Petit témoin au visage vert de Niki de Saint Phalle

Niki de Saint Phalle Le petit témoin

Acrobates et cyclistes rapprochent Niki de Saint Phalle de Léger 

Léger a beaucoup peint des cyclistes célébrant ainsi les congés payés.

Niki de Saint phalle : Footballers

La couleur dans l’espace est le thème de la dernière salle où les oeuvres monumentales de Fernand Léger sont confrontées au Jardin des Tarots et au street-art de Keith Haring tandis que Miles Davis très coloré tient la vedette. 

Miles Davis et Keith Haring

Wes Anderson – revue DADA / the Phoenician Scheme – Exposition à la Cinémathèque

UN FILM/UN LIVRE/UNE EXPO

 

Babélio a proposé dans l’Opération La Masse Critique le numéro 289 de la Revue DADA je l’ai coché.

Je suis inconditionnelle de la Revue Dada qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux amateurs d’art. Son coup d’œil décalé, les ateliers de création – Brico-studio -proposés aux plus jeunes mais passionnants pour les grands, ses « Artualités », actualités des diverses expositions à Paris ou à Berlin…Diversité des sujets qui dépassent le titre de Wes Anderson. 

Wes Anderson est le réalisateur de The Grand Budapest Hotel que j’ai beaucoup apprécié (vous pouvez réaliser grâce à DADA votre propre maquette illuminée avec une boîte à chaussures) . Vous pouvez aussi admirer la maquette du film à la Cinémathèque. J’ai aussi aimé A bord du Darjeeling limited mais j’ai loupé les autres opus. Je comptais bien me rattraper avec DADA et la Cinémathèque. 

Tout d’abord, j’ai vu le dernier film : The Phoenician Scheme mais il ne m’a pas convaincue. J’ai admiré le travail du photographe avec ses cadrages de génie. La salle de bain est absolument bluffante! J’ai pris plein de couleur dans les mirettes avec ses décors étonnants. La BO m’a aussi séduite, bravo à Alexandre Desplat et à Stravinsky en passant. Encore des machines et des maquettes virtuoses . Sans parler des costumes et des accessoires. Des secrets dans les boîtes à chaussure…. Comme une visite dans un musée de l’illusion, ou dans un mausolée, où dans une galerie-photos. 

Généralement, on demande à un cinéaste de raconter une histoire avec des personnages qu’on a envie de suivre, d’aimer ou de détester. Et là…déception, je n’ai rien compris. Les scènes se succèdent dans ces décors et costumes mirifiques. Et ne s’enchaînent pas. On comprend vaguement que Zsa Zsa Korda, homme d’affaire multimilliardaire veut léguer sa fortune à sa fille inconnue et nonne. On devine qu’il est poursuivi par des concurrents qui attentent à sa vie violemment, Sza Sza réchappe à 6 crashes de son avion…Serait-il immortel? Je n’ai aucune sympathie pour ce personnage, ni pour la fille déguisée en bonne sœur, peut être un peu plus pour l’entomologiste dont je n’ai pas bien saisi le rôle. 

Bref, je n’ai rien compris. Est-ce grave docteur?

Andreï Makine – L’ami arménien

RUSSIE

incipit :

« il m’a appris à être celui que je n’étais pas »

Je m’étais promise de lire Makine et je l’avais laissé de côté : quelle erreur. 

L’Ami Arménien est une véritable découverte. Un court roman (188 p.) qui se lit d’un trait. Tout en finesse et en délicatesse.

Roman d’apprentissage. Roman d’amitié entre ces deux adolescents 13 ou 14 ans qui, du fond de la Sibérie, découvrent le monde, l’amitié, la violence, les prisons et la tragédie du génocide arménien. Cette énumération suggère une lecture sombre. Pas du tout, malgré les tragédies qui les entourent, les deux garçons découvrent la légèreté de l’air qui compose les nuages, les étoiles en plein jour, l’étreinte d’un couple d’amoureux, et la beauté du « Royaume d’Arménie » que les exilés ont emporté avec eux en Sibérie au « Bout du Diable ».

« tu veux que je touche le ciel? Comme ça avec mes doigts… »[…] »Là , à notre hauteur, c’est le même air qu’au milieu des nuages, n’est-ce pas? Donc, le ciel commence à partir d’ici, et même plus bas, tout près de la terre – en fait , sous nos semelles »

 

Un point de vue très décalé. Une leçon de vie. Vous allez découvrir des surprises.

Théodoros – Mircea Cartarescu

LITTERATURE ROUMAINE

C’est avec beaucoup de curiosité et d’enthousiasme que j’ai commencé ce gros livre de près de 700 pages. J’aime bien pavés, promesse de longues lectures. Mais Cartarescu m’a perdue dès le premier chapitre entre les Cyclades et l’Ethiopie, la Valachie, mer Egée, Mer Rouge. Entre la Reine de Saba et la Reine Victoria qui envoie son général Napier. Je ne sais où donner de la tête.

Tu n’es pas devenu maître du monde et pantocrator, parce que cette mission était déjà confiée a ton époque, au Christ dans les cieux et à la reine Victoria sur la terre;

Et comme je suis une lectrice têtue, j’ai persisté et je me suis retrouvée en pleine guerre coloniale britannique.

Troisième chapitre, nouveau personnage Kassa, éthiopien, je commence à me repérer quand intervient Sofiana, la mère de Theodoros(dans les Cyclades) alias Tewodoros en Ethiopie, alias Tudor en  Roumanie.

C’est sans doute ainsi que l’Ovide de l’Antiquité, exilé sur les rives de la Grande Mer qui bordait la Valachie, dut supporter le vent scythe et la barbarie des mœurs et ceux auprès desquels il avait été jeté pour périr de froid et de tristesse. Enroulé dans sa toge qui ne parvenait pas à réchauffer le vieux poète…

Les histoires s’enchaînent, sans rapport les unes avec les autres, qui nous mènent jusqu’à San Francisco chez un original qui se voulait aussi empereur. Le livre ressemble à un recueil des Mille et Unes Nuits, contes qui s’empilent plutôt qu’ils ne se suivent. Entre Alexandre et les héros d’Homère et les textes saints. La visite de la Reine de Saba à Salomon, fondatrice pour les éthiopiens qui en tirent leur héritage, est racontée avec force détails. Il y a aussi une série d’histoire en Roumanie.

Souvent les allusions à la religion orthodoxe, version grecque ou éthiopienne, me paraissent totalement incompréhensibles; il est question d’hérésies, d’interprétations des textes saints…

J’ai de plus en plus de mal à faire la liaison entre toutes ces histoires. Après 300 pages de lecture laborieuse, je prends un autre livre, j’alterne roman policier et chapitre de Théodoros pour l’abandonner finalement. Je n’en suis pas fière. L’abandon est la défaite de la lectrice. Si le livre est mauvais, il est justifié . Ce n’est pas le cas de Theodoros, il est simplement trop copieux, j’ai perdu l’appétit.

 

Les Cent Frères de Manol – Anton Dontchev

LIRE POUR LA BULGARIE

Merci à Claudialucia ICI pour ce challenge qui m’a donné l’occasion de retourner en Bulgarie .

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce gros livre (471p.), roman historique retraçant l’islamisation forcée de la  vallée d’Elindenya  dans le Rhodope en 1668, alors que se déroulait le siège  de Candie (Héraklion, Crète).

Deux témoins racontent les faits : le pope Aligorko et un noble français. Ce dernier, capturé pendant le siège de Candie, est devenu l’esclave de Karaïbrahim, envoyé par le sultan Mehmet IV  convertir les Bulgares de la vallée, appelé « Le Vénitien » ou Abdullah, il a été aussi converti à l’Islam. Leurs deux récits alternent et se fondent si bien qu’au début le lecteur doit fournir un certain effort pour attribuer les paroles à l’un ou l’autre des narrateurs.

Cette vallée enclavée vit surtout de l’élevage, les hommes sont bergers . L’aga Süleyman de son konak règne sur le village avec une justice sévère, il possède un cheptel important et il est respecté des bergers. La vallée a  été islamisée précédemment, mais il reste une église et des villageois orthodoxes, Istanbul est loin, l’autorité du sultan ne pèse pas trop. En revanche, les enlèvements d’enfants, pour faire des janissaires se sont répétés si bien que les villageois redoutent de voir leurs enfants, frères dans les troupes du sultan. 

Manol fut un enfant trouvé, allaité par cent mères. Les Cent Frères sont les bergers. Frères de lait peut-être, mais surtout solidaires,  ces rudes montagnards  respectent son autorité naturelle. Quand Karaïbrahim vient dévaster la vallée, Manol a un fils adulte Momtchil et un autre plus jeune Mirtcho.

La montagne, le Rhodope avec ses forêts protectrices, ses gouffres, ses grottes est le sujet central de l’ouvrage. Je me souviens des descriptions de Kapka Kassabova dans Lisière et Elixir . J’ai été fascinée par la succession des saisons, les incendies, l’arrivée de l’automne et c’est sûrement l’aspect qui m’a le plus plu dans le livre. Et en filigrane, le mythe d’Orphée. 

Récit terrible des souffrances infligées et des tortures sophistiquées. Sans la présence des éléments naturels j’aurais peut-être calé à la lecture de tous ces supplices. Après une résistance héroïque, de nombreux  villageois se soumettent et abjurent, à leur tête, le pope préfère la vie et ne voit qu’un seul Dieu, qu’on le nomme Jésus ou Allah.

J’ai aimé ces personnages nombreux, ces contes, ces mythes, tragédie  sans  cesse recommencée. J’ai aimé ce récit complexe loin du manichéisme où même le pire tortionnaire révèle son humanité et les héros, leurs faiblesses.

Mamelouks (1250 – 1517) au Louvre

Exposition Temporaire jusqu’au 28 juillet 2025

Brûle parfum

De 1250 à 1517, les sultans mamelouks régnèrent sur l’Egypte, la Syrie. 1260 – ils arrêtent l’avancée des Mongols, 1291, prennent Acre et mirent fin au Royaume Croisé de Jérusalem, 1400 arrêtent Tamerlan jusqu’en 1517 où il furent défait par l’armée ottomane de Sélim 1er.

Caparaçon

Les mamelouks étaient des esclaves militaires, enfants ou adolescents achetés ou enlevés dans les plaines de Russie puis dans le Caucase. Cavaliers d’élite, ils formaient un e caste militaire parlant turc. Cet honneur n’était pas héréditaire, les fils des mamelouks devaient intégrer un autre corps ou se lacer dans une carrière civile.

Clé de la Kaaba au nom du sultan Faraj (1399-1412)

Protecteurs des lieux saints, à la Mecque et Médine les sultans possédaient la clé de la Kaaba. –

La visite commence au Caire dans le Complexe de Qalawun (1284-1285) comprenant une madrasa, un hôpital et le mausolée de Qalawun. Projetées sur trois murs, les images et les zooms nous offrent toute la variété des décors, stucs, marbres, colonnes antiques, géométries élaborées….

Lampe au nom de l’émir

De magnifiques objets accompagnent les images, brûle-parfum, bassins, coupes et chandeliers  en métal cuivreux, incrusté d’or et d’argent finement ciselé. Ouvrages à décor géométrique, ou arabesques ou portant des écritures calligraphiées et même des scènes de chasse ou équestres

Bassin orné de scènes de chasse

De petits encarts présentent les sultans les plus fameux :

Baybars, (1260_1277) le fondateur

Qaytbay (1468-1496) « la force tranquille » (1501-1516)

Qansawa Al Ghawri (1501 – 1516)

Ainsi que d’autres personnages  :

Muhammad ibn Khalil Al-Samadi qui aurait vécu à Damas et aurait soutenu les troupes mamlouks de son tambour soufi.

Qawsun, grand émir et favori, arrivé en Egypte en 1320 comme marchand. Séduit par sa beauté, le sultan l’achète, le fait émir et lui donne sa fille pour épouse.

l’épouse de Qaytbay, Khawand Fatima, « sultane d’affaire »

Si les objets, d’une grande sophistication, sont toujours un peu les mêmes, cette présentation des mamelouks est passionnante.

Coran monumental

De nombreux manuscrits sont exposés, des Corans monumentaux fastueusement enluminés d’or et de couleurs. Des encyclopédies contiennent toutes les connaissances scientifiques de l’époque. Des manuels de chasse ou de technique militaire représentent des mamlouks à l’exercice, en effet la Furusiya ou art équestre est à la base de la culture de ces cavaliers.

Furusiya : exercices à la lance

Cavaliers turcophones dans un environnement composite où coexistent diverses cultures et religions

Certificat de pèlerinage à la Mecque Hajj

mais aussi certificat juif de pèlerinage sous forme de rouleau dessiné figurant la route du sud du Caire jusqu’au Liban à travers la Terre Sainte, annoté en italien et en hébreu

Rouleau de pèlerinage juif

ou bois sculpté des églises Coptes du Vieux Caire

Eglise copte du Caire

La littérature est présente, elle a même traversé les siècles et est parvenue à nous à travers les contes qui animent encore les cafés traditionnels ou avec les théâtres d’ombre. Influences persanes, et même indiennes comme dans ce livre

Conte indien avec un éléphant et un lion

Au centre des réseaux de commerce avec Venise, la Perse et même la Chine, plus étonnant les vases africains ashanti. Commerce maritime et de caravanes.

Grand gobelet aux oiseaux 1330-1350

Travail du métal ciselé, travail du bois et marqueterie de toute beauté, tapis témoignent du raffinement de cette civilisation.

Baptistère de Saint Louis;

La visite se termine autour d’un chef d’œuvre étonnant : le Baptistère de Saint Louis signé Muhammad ibn al Zayn arrivé au château royal de Vincennes au XVème siècle et qui a servi au baptême de Louis XIII puis à celui d’Henri d’Artois en  1821 et à celui du prince Napoléon Eugène en 1856. on pourrait rester des heures à détailler les personnages dans les médaillons, mamelouks à la chasse, les frises d’animaux, éléphants et félins, oiseaux étranges…..

mamelouks à la chasse

 

 

Vierge jurée – Rene Karabash

BULGARIE

par les ruelles de Rehove

« Ostaïnitsa – une vierge jurée, femme qui fait serment de virginité selon le Kanun de Lekë Dukagjini et commence à mener une vie d’homme et de chef de famille dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, Serbie, en Croatie en Bosnie. C’est un changement de sexe constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé permet à la femme d’acquérir des droit d’un homme dont les femmes sont privées dans ces contrées. »

J’ai déjà rencontré une histoire de Vierge jurée dans Le courage qu’il faut aux rivières d’Emmanuelle Favier ICI

 Le livre de Rene Karabash est traduit du bulgare. L’histoire est contemporaine bien que cette tradition est en voie d’extinction.   Bekia, née fille, alors que son père, Mourash, désirait un garçon, à la veille de son mariage avec un homme qu’elle ne connait pas et n’aime pas, décide de devenir Vierge jurée. Les noces n’auront pas lieu mais la rupture de la parole donnée va entrainer une vendetta selon le kanun. Bekia devenue Matia après la mort de son père va se retrouver seule avec sa vache. 

Cette histoire est racontée en 159 pages, courts chapitres de quelques pages, parfois quelques lignes. Courts textes, parfois en prose, ignorant les majuscules et la ponctuation, parfois en vers libres. Il  faudra remettre les anecdotes dans l’ordre. Ces textes un peu étranges  se lisent cependant facilement. On ne comprend pas tout au début, il faut attendre la fin pour que le puzzle se remette en place. Cela ne fait rien, ce livre a beaucoup de charme avec son étrangéité