Apocalypse à la BnF

CHALLENGE PRINTEMPS DES ARTISTES 2025

initié par La boucheaoreille 

Exposition temporaire jusqu’au 8  juin 2025 à la Grande Bibliothèque

Anne Imhof – 2022 – huile sur toile dimension XXL

La toile d‘Anne Imhof – l’affiche de l’exposition – m’a induite en erreur. Je m’attendais à des documents sur la fin du monde, guerres, inondations, cyclones, ce que l’actualité télévisée nous sert quotidiennement et qui devient apocalyptique.

Kiki Smith – tapisserie – guide l’aigle du malheur

Les conservateurs de l’Exposition mettent dès l’entrée les pendules à l’heure. Dans le monde contemporain, l’Apocalypse évoque des catastrophes, mais  il n’en a pas toujours été ainsi. Au sens étymologique, elle correspond plus à une révélation ou un dévoilement et annonce le Royaume de Dieu.

jean le visionnaire – tapisserie – Angers

Les premières salles vont donc raconter l’Apocalypse telle que l’a écrite Jean de Patmos, comme la Tapisserie de l’Apocalypse du Château d’Angers.  Des œuvres modernes illustrent cet effroi comme l’aquarelle de Gustave Moreau ou la petite peinture d’Henri Michaux, la lettre du voyant de Rimbaud ou les textes d’Antonin Artaud. 

Unica Zürn

N’oublions pas que l’exposition se tient à la Grande Bibliothèque, qui présente naturellement de merveilleux manuscrits enluminés 

BEAtus de Saint Sever

Collection merveilleuses de gravures de Dürer  qui a dessiné toute une série 

Dürer les quatre cavaliers de l’Apocalypse

Sans parler de celles de Goya, j’ai eu bien du mal à choisir mes préférées , bien grinçantes fantastiques 

Goya

Etonnantes aussi celles d’Odilon Redon. L’ordre chronologique adopté par l’Exposition 

Odilon Redon

Au XXème siècle, l’Apocalypse n’est plus le texte de Jean mais la Grande Guerre. Otto Dix s’en est inspiré

Otto Dix  – Errinnerungen an die Spielsale von Brüssel

On voit également des photos de Brassai, une grande tapisserie de Lurçat

La fin de l’exposition présente des œuvres contemporaines intéressante comme les aquarium d’Hicham Berrada que je retrouve avec beaucoup de bonheur

Hicham Berrada

Je découvre  l’énorme tapisserie d’Otobung Nkanga sur des thématique marines : surexploitation des fonds océaniques

Otobong Nkango : Unearched midnight

 

je me suis laissée surprendre!

L’Annonce – Pierre Assouline

APRES LE 7 OCTOBRE….

« De quoi s’agit-il ? D’un pogrom. Le premier depuis 1945, date qui pour l’Histoire sonnait en principe le glas des massacres de masse des Juifs. »

[…]

« Fin de l’innocence pour tout le monde. Et dire que tout cela arrive au moment où disparaissent les derniers témoins de la Shoah… »

 

La sidération du 7 octobre ne s’efface pas. A l’horreur du massacre, s’ajoutent les manifestations antisémites.  Mon effarement devant la vengeance sans limites de Netanyahou sur Gaza, la découverte qu’il existe des fascistes juifs, des racistes juifs et qu’ils sont en capacité de nuire, capables d’oublier les otages et de saboter toute solution raisonnable.

Au réveil, je dépouille le Monde, les posts de La   sur Facebook, et tout ce que la Presse écrite veut bien délivrer.

Et bien sûr la littérature!

La pensée magique ne m’a pas imposé de me lancer dans ce projet de livre. Un autre l’a déclenché bien en
amont après une dizaine d’années de ruminement, de maturation, de décantation : Une femme fuyant l’
annonce.

Pierre Assouline a placé ce livre sous le patronage de Grossman. Le titre L’Annonce fait penser à Une Femme Fuyant l’AnnonceEt le livre commence avec une citation de Grossman en épigraphe . J’aimerais tant lire Grossman depuis le 7 octobre!

50 ans séparent les deux parties du livre :

6 Octobre 1973, guerre de Kippour dont Raphaël, le narrateur, 20 ans alors, apprend le déclenchement à la synagogue. Comme de nombreux jeunes juifs, Raphaël part volontaire. Il se retrouve dans un moshav à remplacer un agriculteur mobilisé pour s’occuper des dindons. Belle histoire d’amour de jeunesse, au hasard d’une partie d’échecs, il rencontre Esther, une jeune soldate de son âge

7 octobre 2023, Raphaël se trouve en Israël. Il est confronté avec l’évènement

Je suis revenu seul avec mon paquet de souvenirs, sans imaginer que mon in memoriam serait percuté de
plein fouet par un bis repetita.

Raphaël va confronter ses souvenirs

Je ne reconnais plus le pays. Plus je le dévisage, moins je le retrouve. Nous nous sommes tant aimés, mais
c’est loin. Deux générations ont surgi.

Pour le reportage gore, rembobiner les images . Tout le monde les connaît. Idem pour les combats, les bombardements, même les alertes. Ce n’est pas le propos du livre. Raphaël raconte la vie des civils qui se mobilisent, rencontre des manifestants de la Place des Otages, analyse les réactions des parents, des endeuillés et de ceux qui ne savent rien de leurs proches.

« C’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de comparer 1973 et 2023, ne serait-ce que pour des
détails anodins.
[…]
1973, c’est le triomphe du système pileux en liberté, on croirait une bande de hippies ; 2023, la boule à
zéro ou presque pour tout le monde »

Dans les couloirs de l’hôpital Tel Hashomer, le passé vient télescoper le présent. Devant un échiquier, il rencontre Eden, la fille d’Esther. L’histoire bégaie.

Esther, en 1973, avait pour mission d' »Annoncer« . » Annoncer » c’était rencontrer la famille pour annoncer le décès de leur mari, enfant. C’est cette « Annonce » que la mère du livre de Grossman fuit, pensant protéger la vie de son fils. C’est une mission difficile et Esther en a eu le cœur brisé, une attaque cardiaque simulant l’infarctus. Le « syndrôme du coeur brisé » est aussi désigné sous le nom de « syndrôme de mawashi-geri« . Nurit, la petite-fille d’Esther en est victime. Et pour la même cause. Elle aussi « Annonce« la mort.

« Cette fois, ce n’est pas comme en 1973. Il n’y a pas que la mort des soldats à annoncer. Il y a des
disparitions. Il y a des otages. Annoncer, des mois après le 7 octobre, que l’on a enfin pu identifier les
ossements de ce qui fut un corps. Et parfois annoncer l’inverse et oser dire en face que le corps que l’on
croyait être, en fonction de la dentition, celui de leur fils ou de leur fille et qui a peut-être déjà été
inhumé n’est pas celui que l’on croyait »

 

L’Annonce est un roman très personnel, pas un reportage, peu d’analyse politique. Quand il évoque le triomphalisme, l’hybris, dans le début de la guerre de 1973 au début du roman, il pourrait recopier le paragraphe pour expliquer l’absence de l’armée en octobre 2023. 

Y a aussi l’esprit. Je ne sais plus comment tu appelles ça, tu l’as dit l’autre jour… — L’hubris, ce satané
orgueil israélien qui s’est endormi sur sa réputation de supériorité (réelle) et d’invincibilité (ça se
discute). Jusque-là, Israël paraissait bourrelé de certitudes. Il ne craignait rien ni personne. Aveuglés par
un narcissisme collectif, une surestimation de soi et un excès de confiance, ils se sont laissé enfumer par
les fausses nouvelles de la propagande, sans parler de l’obsession du terrorisme international qui a tout
focalisé aux dépens de la vigilance. Leur triomphalisme de la guerre des Six-Jours, ils l’ont payé cash

Quand le narrateur évoque le roman qu’il va écrire, on lui demande s’il parlera des Palestiniens. Et bien, non! parce que vus d’Israël, les Palestiniens sont bien absents :

« Les Israéliens semblent parfois s’être enfermés dans une bulle cognitive qui les rendrait insensibles au
sort des Palestiniens. »

Cette histoire m’a parlé : à l’inverse de Raphaël, j’étais en Israël, au kibboutz Yekhiam le  6 Octobre 1973, et à Créteil en 2023.Pour moi aussi, la bande musicale sera de Leonard Cohen. Et Grossman un de mes écrivains favoris. Terminant d’écrire cette chronique je suis retournée à relire l’oraison de Grossman.

Ecouter aussi le podcast de Répliques Radio France

Wax au musée de l’Homme

Exposition temporairejusqu’au7 septembre2025

Photo Thandiwe Muriu

l’Exposition Wax se déploie sur deux niveaux : au foyer au 1er étage et autour du Balcon des Sciences au second. Je vous conseille de commencer au balcon où vous apprendrez l‘histoire du wax 

Histoire du wax

L’histoire du wax est d’abord une histoire coloniale. Elle commence en Indonésie avec le Batik traditionnel. Impression à la cire qui a donné son nom au tissu imprimé. Le wax fut ensuite exporté en Afrique de l’Ouest où il a gagné un beau succès. Le wax fut fabriqué principalement aux Pays Bas (Vlisco) ainsi qu’au Royaume Uni où les filature de Manchester trouvèrent des débouchés en particulier au Nigéria. Dans les années 60, avec les Indépendances, le wax devint le symbole de l’africanité. La fabrique Vlisco s’installa en Côte d’Ivoire et le commerce de ce tissu fut à l’origine de la fortune des Nanas Benz  du Togo

Les Nanas Benz, riches commerçantes posant devant leur Mercédès Benz

Si vous voulez acheter du tissu, point n’est besoin de prendre l’avion pour Cotonou ou Lomé. Il suffit de descendre à la station de métro Château Rouge.

 

Wax de Château Rouge

Cependant, porter un vêtement de wax à Paris, ne va pas de soi. D’abord il est merveilleusement frais sous les latitudes tropicales, mais ici, sous la pluie…Ensuite vous serez peut-être accusés d’appropriation culturelle. Ce tissu étant considéré par certains de marqueur identitaire. Pour ma part, le concept d’appropriation culturelle m’agace. Comme si il fallait être violée pour parler de viol, mexicain pour tourner une comédie musicale fantaisiste mexicaine à Bry sur Marne….et australopithèque pour faire « revivre » Lucy . 

motif pintade

Sur le balcon vous pourrez vous familiariser avec les différents motifs. Certains sont tout à fait codés avec des allusions à la vie conjugale

L’oiseau qui s’échappe de la cage serait un avertissement pour un mari volage!

Le sac à main de Michelle obama

Certains motifs sont politiques : les candidats ou présidents n’hésitent pas à imprimer leur portrait, y compris à côté de Valery Giscard d’Estaing, des pagnes comme affiches électorales. D’autres sont féministes comme le portrait du Prix Nobel Denis Mukwege. D’autres montrent les congrégations religieuses

Toniya Nneji : tableau représentant un pagne en wax de sa mère

Au Foyer, l’exposition est celle de la création artistique contemporaine avec les grandes photos de Thandiwe Muriu

la série de ventilateurs du plasticien camerounais Lamine M symbolisant ses interrogations au sujet du réchauffement climatique. 

les créations des stylistes montrent une utilisation très contemporaines de ces tissus comme le bomber

Bomber au motif des léopards du Bénin (qui ressemblent plutôt à des dinosaures)

une exposition colorée qu’on peut voir en complément de celle sur les Migrations

Le Roi et l’Horloger – Arnaldur Indridason

LITTERATURE ISLANDAISE

Arnaldur Indridason est mon écrivain de policiers islandais favori. Je me délecte de ses séries avec Erlendur et Konrad. Le Roi et l’Horloger n’est pas un polar mais un roman historique. Sur le conseil de Claudialucia, j’ai téléchargé ce livre il y a bien longtemps dans ma liseuse.

« Il se souvenait avoir entendu parler de ce territoire septentrional éloigné uniquement pour ses volcans, tremblements de terre et famines. Il y avait une dizaine d’années, la moitié de l’île avait été ravagée par des éruptions qui avaient causé une terrible disette, les Islandais avaient donné à cette catastrophe un nom qu’il n’avait jamais réussi à prononcer correctement. Möduhardidi1, et qui signifiait Famine de la Brume ou quelque chose comme ça. »

Le narrateur est un horloger islandais, Jon Sivertsen, fasciné par l’horloge astronomique de Habrecht, réplique en miniature de celle de la cathédrale de Strasbourg, en ruine dans les greniers du palais royal de Christianborg, à Copenhague. Jon Sivertsen se donne pour mission de réparer la merveille.

Pendant qu’il démonte la pendule et fait l’inventaire des pièces manquantes, il a la surprise d’avoir la visite du roi Christian VII (1745-1808), en robe de chambre et passablement aviné.

Le roi Christian VII est considéré comme fou à la cour et a perdu toute autorité. Il erre dans son palais et trouve un certain réconfort à observer l’horloger travailler et à lui tenir compagnie en racontant des histoires de son île lointaine et inconnue : l’Islande.

Le roman est construit en entrelaçant deux récits : l’histoire tragique des parents de Jon, exécutés comme des criminels, et celle de la restauration du chef d’œuvre. Au fil des pages on comprend l’intérêt du souverain pour l’histoire des parents de Jon. Ils ont commis l’adultère et pire encore l’usurpation de paternité. Dans la société prude et luthérienne, la fornication et l’usurpation de paternité sont punis de mort.

Malheur à ceux qui de dogmes odieux

Profitent pour se servir et prospérer

Plutôt que de servir la vérité

Et souillent le nom de notre Seigneur Dieu.

Christian VII a subi les dures punitions de son père Frédéric V dans son enfance, sa rigueur. Il est aussi concerné par l’usurpation de paternité : la rien Caroline-Mathilde avait pour amant le médecin de la cour Johann Struensee et a conçu un enfant : la princesse Louise-Augusta que le roi a reconnu comme sa fille tout en sachant très bien qu’elle était la fille de Struensee. Christian VII. Le récit de l’horloger le fascine mais déclenche aussi de violentes crises de folie que redoutent les courtisans du palais.

Finalement, Jon réussit à retrouver les statuettes manquantes et à remonter les mécanismes.

Son métier lui avait apporté l’apaisement dont il avait besoin. N’avait-il pas justement cherché une consolation en réparant les horloges parce qu’il avait sur elles un pouvoir et qu’il pouvait remettre en état ce qui s’était brisé, cassé en morceaux ? N’avait-il pas passé sa vie entière à réparer les rouages du temps de manière à ce qu’ils puissent à nouveau fonctionner aussi bien que s’ils n’avaient jamais été endommagés ? À rassembler les morceaux pour les reconstituer en un seul objet ?

Ce Roi fou a inspiré un roman Le médecin personnel du Roi  d’Olov Enquist et un film Royal Affair.

Lire aussi l’article sur le blog de Dominique ivre de livres

Et  celui d‘Inganmic 

Art « Dégénéré » : le procès de l’Art moderne sous le nazisme – Musée Picasso

Exposition temporaire du 18 février au 25 mai 2025

Georg Grosz : Metropolis (1919-1917)

Le concept de dégénérescence : Entartrung correspond à une publication de Nordau en 1892, avec la publication de Kunst und Rasse en 1928, la dégénérescence fut intégrée à l’idéologie raciste.

Ernst Ludwig Kirchner : rue de Berlin avec auto

 

 

En 1937 fut inaugurée à Munich une exposition d’Art dégénéré, en parallèle à la Grosse Deutsche KunstAusstellung, art officiel du Reich. L’exposition du Musée Picasso présente les tableaux sur les murs qui rappellent cette exposition et où sont visionnées des scènes de rue de la visite de Hitler, des processions avec drapeaux nazis, un drakkar accompagné de jeunes filles, des cavaliers…

Fragments de sculptures trouvées dans une fouille pour le chantier du métro de Berlin

Le visiteur est accueilli par 4 très belles sculptures, 16 fragments de sculptures retrouvées dans une fouille archéologique avant la construction du métro de Berlin. Sculpture martyres détruites dans la purge nazie attribuées à Karel Niestrath, Emy Roeder, Marg Moll et Richard Harzman.

Paul Klee : légende des Marais

Kandinsky, Paul Klee, enseignants reconnus du Bauhaus, subirent cet ostracisme. 

Deux amies – Karl Hofer

Je découvre ici Karl Hofer, renvoyé de l’Académie des Beaux Arts en 1934 à cause des origines juives de sa femme Mathilde, assassinée à Auschwitz en 1942. 

Chagall le Rabbin La Prise

Sans surprise Chagall est « dégénéré » mais pas seulement , il est pris comme exemple dans la propagande antisémite, il illustre une nouvelle de Peretz ; le rabbin vend son âme à Satan pour une pincée de tabac. 

 

Otto Freundlich : Hommage aux peuples de couleur

A partir de 1924, Otto Freundlich vit en France mais il fait partie des 1935 du collectif des artistes allemandes antifascistes. Dans une vitrine on peut lire quelques lettres de sa correspondance avec Picasso. D’une famille juive convertie au protestantisme, il se réfugie dans les Pyrénées Orientales mais il est arrêté, conduit au camp de Gurs puis à Drancy et meurt à Sobibor .

Max Beckmann ; Cabine de bain

20 000 oeuvres furent retirées des musées allemands : Berckmann, Picasso, Kandinsky,  Nolde, Hofer .Goebbels développe une exploitation lucrative de cette purge en mettant aux enchères les œuvres les plus connues : Van Gogh, Matisse, Gauguin, Picasso etc…furent vendus comme La Famille Soler qui fut acquis par le Musée de Liège.

Picasso : La famille Soler

j’attendais Otto Dix, sans surprise à côté d’un masque à gaz, cette sortie d’usine: 

Otto Dix : Fin de la journée des ouvriers de la Métallurgie

 

 

Salgado à la galerie Polka Genesis Platinum

Exposition temporaire jusqu’au 15 mars

Passant Rue Saint Gilles, je suis entrée dans la Galerie Polka et j’ai eu l’excellente surprise de trouver l’Exposition Salgado dont la renommée est telle qu’il est inutile de le présenter.

J’avais été impressionnée de son exposition Amazonia à la Philharmonie CLIC

Le photographe brésilien a photographié tous les continents : des glaces des icebergs aux populations et animaux de l’Afrique . Photographie à toutes les échelles : j’ai adoré la patte de l’iguane et les textures des fougères.

La belle surprise  : la cour de Venise, cachée derrière le portail du 12 rue Saint Gilles. Il faut passer par la galerie pour découvrir ce bel espace paisible, pavés et jardins. Un arbre vénérable est protégé par une grille.

Musée Historique du Gaz de Ville –

TOURISTE DANS MA VILLE

Lustre à gaz

Sur les bords de Seine, 25 quai de la Révolution, à Alfortville, sur l’emplacement de l’ancienne usine à gaz, se trouve un Musée du Gaz de Ville géré par l’association AFEGAZ-COPAGAZ. La visite est accompagnée, le site est sensible, il faut donc réserver. 

Le Gaz de Ville ou gaz manufacturé provient de la distillation de la Houille. Son inventeur est Philippe Lebon (1767-1804) qui déposa en 1799 le brevet de « thermolampe« ., ouvrant ainsi la voie à l’éclairage à gaz. Parallèlement cette technologie se développa en Angleterre. 

maquette d’une petite usine à gaz – à côté maquette des fours- morceau de coke obtenu après chauffage.

Les premières usine à gaz d’éclairage se trouvaient à Paris en centre ville. Ces petites usines en ville donnèrent le nom de ce gaz manufacturé de Gaz de Ville. Et Paris qui fut équipée en éclairage urbain gagna celui de Ville-lumière.

 Le gaz était obtenu dans des fours où était chauffée la houille. Le gaz obtenu était un mélange d’hydrogène, de gaz, de monoxyde de carbone (5 à 8%). Le résidu solide était le coke, d’autres produits résiduels, goudrons, brai et divers produits chimiques utilisés par les industries chimiques, premiers début d’une industrie pharmaceutique. 

La houille arrivait de Lorraine et le coke y retournait pour les aciéries. Ces usines à gaz étaient donc également des cokeries. La toponymie garde le souvenir de la Cokerie, l’arrêt de l’autobus 103 s’appelle justement « Cokerie ». L’usine d’Alfortville était de très grande dimension; elle ne fut active qu’entre 1950 et 1970. La houille arrivait par le rail et par voie fluviale, un port avait été aménagé à proximité dans une darse sur la Seine.  L’arrivée du Gaz Naturel ou Gaz de Lacq ayant provoqué sa fermeture. A noter que la composition du Gaz naturel est tout à fait différente de celle du gaz de ville. 

Au cours du XIXème siècle le réseau du gaz s’est étendu dans la ville de Paris. Tout d’abord les tuyaux étaient en bois, puis utilisa la fonte, la tôle bitumée et même le carton bitumé. Actuellement, ils sont en polyéthylène. Les usines à gaz quittent progressivement le centre de Paris pour la Banlieue, principalement Saint Denis, Gennevilliers et Alfortville. Quand les usines s’agrandissent les canalisations se compliquent et s’enchevêtrent : ce qui a donné l’expression bien connue d »usine à gaz » désignant une organisation très complexe.

Nos conférenciers sont d’anciens gaziers qui donnent leur expertise et leur sincérité à leur discours passionnant. A l’aide de photographies d’époque, ils décrivent la pénibilité des travaux et de la manutention.

L’utilisation du gaz d’éclairage changea complètement la vie quotidienne et permit avec l’éclairage des ateliers et par là la Révolution Industrielle. Le musée présente une magnifique collection d’objets usuels. Une curiosité : une sorte de bouteille de grès avec un purgeur pour recueillir l »eau dans le gaz » en effet, ce gaz de ville était très humide et la condensation de la vapeur en liquide pouvait obstruer le conduit. Encore une expression que l’on emploie sans en connaître l’origine!

Rééverbère

l‘éclairage urbain avec ses réverbères (et ses allumeurs de réverbères) est bien représenté. Une démonstration d’allumage avec une haute canne montre le procédé.

lampe de salon

Une recherche de meilleur éclairage, en orientant les becs, en ajoutant des manchons, des réflecteurs, est couplée avec une recherche esthétique . les lampes à gaz sont de véritables œuvres d’art déco. Grande technicité aussi pour les lampes destinées aux dentistes et aux ophtalmologistes.

gazinières émaillées en couleur

Gaz pour l’éclairage mais aussi pour le chauffage et la cuisine. Le gaz apporte le confort dans les maisons et les ateliers (terrifiant casque de coiffeur).

Publicité!

le musée montre aussi une collection de publicités d’époque souvent croquignolesques

Publicité pour un chauffage tout à fait sophistiqué (mais les gaz de combustion se dispersaient dans la pièce)

Dans la salle de bain aussi :

Chauffe eau!

Une visite surprenante! J’attendais un site industriel et je vois une collection de beaux objets! Deux siècles de modernité?

Itinérances – Annette Wieviorka – Albin Michel

MASSE CRITIQUE DE BABELIO

J’ai coché cet ouvrage parce que j’ai beaucoup apprécié Anatomie de l’Affiche rouge, Seuil Libelle, pour sa rigueur et  sa clarté d’historienne. Mais ce « libelle » est un ouvrage très court, presque un tract (46 pages);

Itinérances est un gros pavé de près de 600 pages : somme de nombreux articles parus depuis une quarantaine d’années. Il  les regroupe selon  des  allers et retours de l’historienne en quête de documents et témoignages autour de la Shoah ou de rencontres avec d’autres écrivains, chercheurs, vivants ou disparus. 

« Tout dépend de ceux qui transmettront notre testament aux générations à venir, de ceux qui écriront l’histoire de cette époque. L’histoire est écrite, en général, par les vainqueurs. Tout ce que nous savons des peuples assassinés est ce que les assassins ont bien voulu en dire. Si nos assassins remportent la victoire, si ce sont eux qui écrivent l’histoire de cette guerre, notre anéantissement sera présenté come une des plus belles pages de l’histoire mondiale et les générations futures rendront hommage au courage de ces Croisés. »

Ce texte a été rédigé dans le ghetto de Varsovie. les archives du ghetto de Varsovie ont été retrouvées presque par miracle.

Pour raconter l’histoire de ces mondes disparus, les historiens ont étudié et réuni des archives. Dans ces lieux où sont conservées les archives, Annette Wiervioka a choisi de faire des étapes qui ancrent le récit d‘Itinérances 17 rue Geoffroy-l’Asnier, l’adresse du Mémorial de la Shoah et du CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine), à New York , le YIVO, Institut pour la recherche de la civilisation juive de l’Est, où des cours de Yiddish sont également dispensés, le YIVO américain est l’héritier du centre de Wilno  créé dès les années 20. Impossible de passer à côté de Yad Vashem. Une étrange rivalité a opposé les soutiens à la création du Mémorial de Paris aux autorités israéliennes de Yad Vashem. Ne pas oublier le MAJH, à Paris,  de création plus récente. 

Itinérances comme un voyage de Paris à New York, Varsovie, Auschwitz, Drancy…Itinérances comme des rencontres avec des historiens, écrivains, ou simples témoins. Au hasard des pages, je croise Léon Poliakov, Saul Friedländer, Hannah Arendt,  Serge Klarsdfeld, Vidal-Naquet dont les noms me sont familiers, mais aussi de nombreux spécialistes dont les méthodes et les points de vue diffèrent. Ces rencontres sont passionnantes d’autant plus qu’on retrouve historiens ou héros à plusieurs reprises au cours de cette lecture au long cours.

Comment nommer le sujet d’étude? Solution finale si on s’intéresse aux modes d’extermination des nazis, Génocide si on se place comme Lemkin du point de vue du Droit, Shoah ou Holocauste, Hurbn  si on prend le parti des victimes.

Dans le chapitre Varsovie, le récit de lInsurrection du Ghetto et une rencontre très émouvante avec Emanuel Ringelblum « l’archiviste du Ghetto »…tant de rencontres que je ne peux lister ici! 

Ce volume est aussi une mine de titres, de lectures . Ma PAL va sérieusement s’allonger. Et pas seulement d’études scientifiques, aussi de romans et même de BD.

Comme j’étais effrayée par le gros volume et que chaque chapitre était un article indépendant publié dans une revue, je pensais le lire par petits bouts, un chapitre de temps en temps. J’ai été happée par cette lecture qui ne ressemblait pas à un page-turner à priori.

La danse de Gengis Cohn – Romain Gary

Lire ou Relire Romain Gary? 

Delphine Horvilleur m’y a fortement incité à plusieurs reprises dans Il n’y a pas d’Ajar et à plusieurs reprises dans d’autres livres. 

Chien blanc a été adapté au cinéma, récemment, par la réalisatrice canadienne Anaïs Barbeau-Lavalette CLIC   Adapté également au théâtre par Les Anges au plafond dans une mise en scène étonnante, marionnettes, papiers pliés, ombres chinoises. Et bien sûr j’ai lu le livre CLIC

La lecture de La danse de Gengis Cohn est la suite logique de ma visite au Musée du Judaïsme avec l’exposition Dibbouk CLIC

 

Mon nom est Cohn, Gengis Cohn. Naturellement, Gengis est un pseudonyme : mon vrai prénom était Moïché, mais Gengis allait mieux avec mon genre de drôlerie. Je suis un comique juif et j’étais très connu jadis, dans les cabarets yiddish : d’abord au Schwarze Schickse de Berlin, ensuite au Motke Ganeff de Varsovie, et enfin à Auschwitz.

Gengis Cohn est un Dibbouk : son fantôme est « collé » à un vivant; Gengis Cohn ne hante pas une jeune fille, sa fiancée, comme le Dibbouk d’Anski. Gengis Cohn s’est attaché à un nazi : Schatz, celui-là même qui a donné l’ordre de faire feu pour l’exécuter avec un groupe de Juifs évadés du camp. Cette cohabitation dure depuis une vingtaine d’années ; pour le libérer il faudrait un exorcisme. 

Schatz sait qu’il est habité par un dibbuk. C’est un mauvais esprit, un démon qui vous saisit, qui s’installe
en vous, et se met à régner en maître. Pour le chasser, il faut des prières, il faut dix Juifs pieux,
vénérables, connus pour leur sainteté, qui jettent leur poids dans la balance et font fuir le démon

La Danse de Gengis Cohn est une farce tragique. Farce parce que le nazi possédé profère au moment où on l’attend le moins des paroles suggérées par Cohn 

Mazltov. Félicitations. Vous avez une mémoire. – Zu gesundt. – Tiens, vous parlez yiddish ? –
Couramment. – Berlitz ? – Non. Treblinka. Nous rions tous les deux. – Je me suis toujours demandé ce que
c’est, au juste, l’humour juif, dit-il. Qu’est-ce que vous croyez ?

On rit beaucoup : Romain Gary livre toute une collection de blagues juives qui surgissent dans le récit aux moments les plus inattendus. Schatz se livre à des démonstrations grotesques.

Humour juif, humour très grinçant rappelant les épisodes les plus graves.

Au début, l’action se déroule au commissariat où Schatz est confronté à un crime. Un roman policier? Crimes étranges, les victimes sont dénudées mais leur physionomie est heureuse « des mines paradisiaques« . Les victimes se multiplient, aucun motif valable.

Schatz : « C’est la première fois, dans mon expérience, dit-il solennellement, que quelqu’un se livre à un massacre collectif sans trace de motif, sans l’ombre d’une raison… En voilà assez. Il n’est pas question de laisser passer une telle hutzpé, sans réagir. »

Cohn : « Lorsque je l’entends affirmer que c’est la première fois dans son expérience que quelqu’un se livre en Allemagne à un massacre collectif sans l’ombre d’une raison, je me sens personnellement visé. Je me
manifeste. »

Tandis que l’enquête piétine, deux personnages, un Comte et  un Baron, font irruption au commissariat pour déclarer la disparition d’une femme qui a déserté le domicile conjugal avec son amant, le jardinier.

Le roman policier se déplace dans la forêt de Geist où les protagonistes enquêtent et retrouvent le jardinier et la femme Lily. L’enquête policière laisse place à une série de scènes « érotiques » ou humoristiques sur le lieu-même des exécutions. Scènes grotesques bourrées de références culturelles 

« les sanglots longs des violons de l’automne – automne 1943 pour être précis »

poésie, mais aussi peinture ou sculpture, psychanalyse …C’est amusant de chercher les sources.

la réalité est déformée par des mains impies, comme si quelque affreux Chagall s’était emparé d’elle. Un
khassid du ghetto de Vitebsk, assis sur les classeurs, et qui a la tête de Gengis Cohn, joue du violon,
cependant qu’une vache, tous pis dehors, vole au-dessus du portrait officiel du président Luebke.
D’affreux Soutine se tordent sur les murs, des nus du Juif Modigliani crachent leur obscénité dans les
yeux de nos vierges aux tresses innocentes. Freud se glisse dans la cave et va réduire en ordure nos
trésors artistiques. Des masques nègres grimaçants s’engouffrent à sa suite, en même temps qu’une
salière et une bicyclette, et se composent déjà en un tableau cubiste dégénéré. Ils reviennent…

« Nous voulons des cadavres propres C’était la plus grande commande culturelle du siècle. « 

me renvoient à Prévert (l’Avènement d’Hitler et à Paul Morand. les recherches sur mon téléphone mobile qui coupent la lecture sont assez jouissives. 

Je m’égare, survient le Messie (ou Jésus qui s’exile en Polynésie à la manière de Gauguin), et puis le Général de Gaulle.

Certaines pages loufoques me font rire aux éclats. L’accumulation de nonsenses me lasse un peu. Il faut une belle trouvaille pour me dérider. Tant mieux, il y en a.

Mais que symbolise donc Lily, la plus belle des femmes? Une nymphomane? la Joconde? la Culture? l’Humanité?  Je me perds dans les conjectures.

L’imagination de Romain Gary est sans frontière. Il ne s’interdit rien. Il ne se limite pas à l’Holocauste. Nous nous retrouvons en pleine Guerre du Vietnam. Les crimes ne s’arrêtent pas en 1945. L’histoire n’est pas finie. les victimes deviennent bourreaux. J’en sors essorée.