Tenir sa langue – Polina Panassenko

Lu d’un trait, en une chaude après midi, 186 pages.

Polina raconte son combat et son procès contre l’administration pour récupérer son prénom russe, francisé en Pauline à sa naturalisation française demandée par ses parents alors qu’elle était mineure. Elle est née en URSS, nommée Polina, utilise ce prénom et se sent niée en ne pouvant pas le porter sur ses papiers officiels. Pourtant, dans sa famille, du côté maternel, juif, tous portent un double prénom : Rita s’appelait Rivka, Issaï , Isaac, Grisha, Hirsch « Pour ne pas nous gâcher la vie »

Elle raconte les allers-retours entre Moscou, où résident ses grands-parents et Saint Etienne où elle vit pendant l’année scolaire. Arrivée en France très jeune, elle doit affronter l’école alors qu’elle ne maîtrise pas le français. Adolescente, elle se définit comme Russe, se voit en patriote russe mais n’envisage pas de retourner définitivement dans sa  ville natale.

Histoire d’exil, d’apprentissage, de recherche d’identité,  de double culture… à hauteur de petite fille, puis d’adolescente. Touchante.

Histoire de langue apprise, de langue interdite (en Russie)

Stupeur – Zeruya Shalev

LITTERATURE ISRAELIENNE

Joan Mitchell cyprès pour le plaisir

Merci à Babélio et aux éditions Gallimard de m’avoir permis de lire ce livre et de participer à la rencontre avec l’auteure Zeruya Shalev dont j’ai lu, et apprécié les romans précédents, Thera, Ce qui reste de nos vies et Douleur. je retrouve avec grand plaisir son univers familier : un regard féminin et aiguisé sur la réalité israélienne racontée dans le théâtre familial de personnages qu’elle fait vivre au quotidien. 

Deux voix féminines alternent : celle d’Atara, à peine la cinquantaine, architecte spécialisée dans la conservation de bâtiments anciens, mère de famille de deux enfants adultes de deux mariages successifs. Celle de Rachel, 90 ans, mère de deux fils. Un secret de famille dévoilé au décès du père d‘Atara , Mano: son mariage caché avec Rachel.

Atara retrouve Rachel et va exhumer un autre secret de famille : la participation de Rachel et de son premier mari , Mano (le père d’Atara) à la lutte du Lehi à la fin du Mandat Britannique. Mano et Rachel se sont aimés et mariés dans la clandestinité. Leur séparation est un autre mystère qui a pesé sur les relations familiales des deux familles et de leurs enfants. Nous découvrons cette époque lointaine, il y a 70 ans, des combats qui ont été occultés, l’amertume de ces idéalistes exaltés qui ont combattu les britanniques par le terrorisme tandis que ceux de la hagannah étaient loués en héros. 

Est-ce un hasard si ces souvenirs resurgissent maintenant que l’extrême droite est au gouvernement en Israël? Selon Zeruya Shalev à qui j’ai posé la question hier, Lehi et Extrême Droite actuelle n’ont aucun rapport. 

Un autre terrorisme sévit : Après une attaque au couteau à Jérusalem (p.124)

« pourquoi cela te choque? Vous aussi vous avez combattu l’occupant! Vous aussi vous avez combattu l’occupant! Quelle différence entre les combattants pour la libération d’Israël et ceux pour la libération de la Palestine » 

Dans la double famille de Rachel et d’Atara toutes les nuances politiques coexistent : Rachel a choisi de vivre dans une implantation alors que son fils Yaïr refuse de passer la Ligne verte et d’aller dans les territoires occupés. Son deuxième fils Amihaï, a choisi d’être ultra-orthodoxe, voir sa mère dans les territoires occupés ne lui pose aucun problème, en revanche exposer ses enfants à la vie laïque est hors de question, la grand-mère ne peut donc pas les recevoir. . Lors de la rencontre avec l’autrice, le thème de la transmission, est au cœur du roman. Aucun des deux fils de Rachel ne partage ses idées laïques mais nationalistes.

La famille recomposée d’Atara est aussi compliquée : elle a eu une fille d’un précédent mariage et son mari Alex aussi, ensemble ils ont un fils Eden. Les trois enfants sont dispersés : Avigaïl  la fille d’Atara étudiante aux Etats Unis, Yoav, le fils d’Alex est quelque part en Amérique latine, tandis qu’Eden   qui a servi dans les commandos, est revenu mutique.

Alex et Atara habitent Haïfa, ville multiculturelle (p. 113)

« …sa ville-refuge, celle qui l’a accueillie à bras ouverts des années plus tôt; toute de vert et de bleu parée et dont le fonctionnement architectural l’a immédiatement émerveillée. Des constructions arabes datant de l’Empire ottoman et du mandat britannique, du bâti templier à côté d’édifices Bauhaus, un brassage culturel qui accompagne le brassement hypnotique de la montagne et de la mer… »

Pour cette architecte, les lieux jouent aussi leur partition dans le livre et toute leur symbolique.

Rachel (p.2567 exprime ses doutes

« Israël est devenu un endroit surpeuplé, gris, barricadé, qui se cache derrière des murs et des barbelés, signe qu’il n’a plus foi dans sa légitimité »

Le contexte historique,  politique, social et géographique m’a bien sûr intéressée mais Stupeur est avant tout une histoire familiale. Zeruya Shalev est une experte dans l’analyse des rapports dans le couple, entre parents et enfants. Elle dissèque ces relations avec une acuité particulière. Aussi bien l’amour, le coup de foudre que les choix qu’une femme fait entre l’amour maternel et l’attention portée à son conjoint. Elle met en évidence toutes les facettes et les choix qui se posent à une femme, surtout si elle est mère.

J’ai été happée par l’histoire de la rencontre d’Atara et de Rachel, j’ai aimé aussi l’évocation des relations conjugales entre Alex et Atara.

J’ai aussi été intéressée par les références bibliques, l’irruption du bouc émissaire, du personnage de Jephté même si cela n’est pas vraiment ma tasse de thé.

Je ne dévoilerai pas plus loin l’histoire, lisez-le livre! 

En attendant de rencontrer Zeruya Shalev dans les salons de l’éditeur Gallimard , j’ai eu le plaisir de l’écouter sur les podcasts de RadioFrance dans l’Heure Bleue de Laure Adler CLIC Quel dommage que cette émission s’arrête! et Par les Temps qui courent pour son roman Douleur. CLIC

 

La soirée de présentation de Stupeur par Zeruya Shalev dans les salons de son éditeur, Gallimard, a été très chaleureuse. J’ai eu le plaisir de l’écouter en hébreu, relayée par son interprète, à tour de rôle, tandis qu’à la radio la voix de la traductrice se superpose et empêche l’écoute en V.O. J’ai apprécié sa grande simplicité : une leçon d’écriture. L’écrivaine se laisse guider par ses personnages qui s’imposent à elle dans toute leur complexité et elle nous a montré comment elle les fait vivre. Héroïnes fortes, sans filtre, qui ont même occasionné des réactions violentes chez les lecteurs en Israël qui l’ont abordée dans la rue . Je crois que je vais relire ses romans!

Françoise Pétrovitch – Aimer.Rompre au Musée de la Vie Romantique

Exposition temporaire jusqu’au 10 septembre

Intriguée par le titre et par l’affiche, j’attendais une occasion pour retourner au Musée de la Vie Romantique. 

L’exposition est logée dans deux salles à l’écart de la maison principale : l’une L’imagination fait le paysage fait alterner des lavis d’encre sur papier représentant des îles imaginaires, désertes et inquiétantes que j’ai appréciées et des personnages : adolescentes le plus souvent au regard éteint derrière des paupières baissées. Cette filles aux chevaux verts est-elle une noyée tirée de l’eau par un personnage dont on ne devine que les mains et les bras? Toutes les filles semblent incapables de tenir sur leurs membres et sont soutenues par des inconnus. Cette évanescence me met mal à l’aise.

A l’étage au-dessus, L’espace entre eux présente de grands tableaux à la verticale, deux diptyques se font face tandis que trois tableaux occupent le mur. On y voit des couples de très jeunes gens qui fument. Ils ne se regardent pas, ne se touchent pas. Ce ne sont pas des portraits, les traits sont impersonnels, souvent les yeux clos. Grande froideur. 

Je ne vois pas le « romantisme » annoncé, mystère de BD ou de publicité!

Les autres œuvres sont dispersées dans les collections permanentes dans la maison d’Ary Scheffer remplies de souvenirs de l’Epoque Romantique : au rez de chaussée on traverse une salle Ary Scheffer avant d’arriver aux souvenirs de George Sand représentée sur divers portraits, une jolie sculpture, les bijoux de George Sand sont dans deux vitrines, on voit aussi des images de Nohant

George Sand peignait aussi : paysages d’aquarelles et dendrites (j’ignorais cette technique). Une salle est consacrée à Pauline Viardot et à sa soeur La Malibran avec divers portraits, une autre à Renan qui épousa la fille d’Ary Scheffer. Une autre illustre le Romantisme : scènes peintes d’Atala de Chateaubriand, de Walter Scott, de Shakespeare, Victor Hugo.

Parmi ces œuvres fortes, et les très beaux meubles d’époque on a accroché les tableaux que Françoise Pétrovitch a peint exprès pour cette maison : le rose flashe sur les tentures dorées et les meubles patinés par le temps. La figure féminine qui fume est une évocation de George Sand, symétrique une évocation rose et androgyne de Maurice Sand pas en costume contemporain pas plus réussi que sa mère. 

j’ai eu grand plaisir à retrouver les objets authentiques des collections permanentes et comme il faisait très beau, nous avons terminé l’après midi dans le jardin attablées au salon de thé. Un vrai bonheur!

Traversée de la Baie du Mont Saint Michel à partir de Saint Léonard

BALADE NORMANDE

le Mont Saint Michel à l’arrière du Couesnon; On devine la foule des pélerins qui traverse

Les traversées de la Baie ne se ressemblent pas, selon les saisons, la météo, l’heure,  la lumière mais aussi le coefficient de marée. Par petites marées, le départ est à Saint Léonard, non loin d’Avranches.

C’est bien sûr la marée qui impose ses horaires. Départ 13 heures, retour 19 heures.

les salicornes plantes pionnières

Traversée gourmande qui commence par la cueillette des mûres le long du chemin qui descend du parking près du village à la Maison de la Baie (800m). On entre dans les herbus – prés salés . Marcher pieds nus sur l’herbe rase est très agréable. Après l’herbe verte, les plantes pionnières halophiles  salicornes, soude et obione aux feuilles arrondies. On goûte : les salicornes sont bien charnues, la soude fleurit en ce moment, plus coriace. Nicolas, le guide, apprécie la bonne chère et nous explique qu’il ne faut pas manger trop tôt les agneaux de prés-salés, à Pâques, ils n’ont pas encore profité des herbes aromatiques, il vaut mieux attendre l’été. Après ce ne sont plus des agneaux….

Soude fleurie

Il vante aussi les qualités de la tangue argile appréciée en massage ou en masques. La tangue est glissante. Eviter de se mouiller les pieds de peur que la plante ne devienne vraiment glissante. Préférer les endroits secs. A ma dernière traversée (à partir des Genêts) j’avais trouvé la marche fatigante (voire pénible) quand on s’enfonçait dans la vase molle qui aspirait les pieds qu’il fallait dégager à chaque pas. Aujourd’hui, rien de semblable. Nous progressons sur un sol sec qui ressemble au sable du désert. De petits grains ronds parsèment la surface : ce sont les tortillons très petits de vers qui s’enfoncent pour rester dans un substrat humide. En découpant une motte on peut  deviner leurs fins tunnels. 

Les épisodes les plus amusants sont les traversées de la Sée-Sélune, deux rivières qui convergent vers Avranches et qui se déploient en larges boucles dans la baie. Comme il fait bon ce sont presque des baignades : pour moi  tout au moins, les grands avancent avec de l’eau aux genoux. Le guide teste à l’avant pour ne pas faire tomber le groupe dans un trou (il y a des tourbillons et parfois presque des gouffres de plusieurs mètres de profondeur) . Tantôt on traverses, tantôt on suit le petit fleuve. les divagations de la Sée-Sélune et du Couesnon modifient sans cesse la morphologie de la baie, parfois la marée montante coupe un méandre et le cours d’eau est modifié, laissant de côté un bras mort. A marée basse, on retrouve ces vestiges de lits que le fleuve a abandonné. Il reste parfois de l’eau sous la surface et cela induit le phénomène des sables mouvants. Phénomène spectaculaire, et dangereux qui pimente notre promenade : quand on piétine, le sol se liquéfie et on s’enfonce très facilement et rapidement profondément. Les enfants et les jeunes se prêtent volontiers à l’expérience. Je préfère repérer des trace d’anciens lits, des berges fossiles… Le dernier passage à gué est celui du Couesnon, élargi par la Sée-Sélune dont les eaux ne se mêlent pas vraiment, plutôt se côtoient. Mon short est bien mouillé quand nous nous approchons des remparts du Mont.   

45 minutes de pause, mais pas de visite. L’entrée est complètement embouteillée, impossible de s’entendre au téléphone tellement il y a de vacarme. La passerelle est comble. Les vélos adossés à la muraille, j’ai du mal à trouver un peu d’ombre. Grande queue aux toilettes payantes.

L’aller a pris 3h15. Nous bouclerons le retour en moins de 2h. Le niveau des rivières a beaucoup baissé avec la marée. Le guide fait moins de pauses sauf celle qui permet d’observer les goélands se nourrir : les oiseaux piétine le sol gorgé d’eau, ils pédalent un moment jusqu’à ce que coque ou telline ne s’approche de la surface. Ils gobent le coquillage entier, leur gésier broie la coquille. Près du lieu de la capture on voit un petit tas blanc et les traces du piétinement.

Nous avions craint l’orage (vigilance jaune) nous avons eu de la chance et une promenade splendide.

vers la Pointe de Barfleur : Coutances, Saint Vaast la Hougue, Barfleur

BALADE NORMANDE

le Port de Barfleur

Traversée du Cotentin, du Sud-Ouest au Nord-Est par Coutances et Valognes (environ 110 km aller)

Jusqu’à Coutances, la route est une 2×2 voies très roulante dans une campagne boisée très verte. Les villages aux sévères maisons de pierre présente un homogénéité architecturale étonnante. Peu de constructions contemporaines défigurent l’ensemble. Seule concession au XXIème siècle : les ronds-points.

Cathédrale de Coutances : transept

La Cathédrale de Coutances se voit de loin, perchée sur sa colline. Y accéder en voiture est un peu compliqué. Il faut tourner autour de la vieille ville avant d’arriver sur la grande place située entre la Mairie et le parvis de la Cathédrale qui est aussi la Place du Marché. La Cathédrale est impressionnante. Elle peut se visiter guidée ou individuellement avec un audioguide (après 10h du matin). Je me contente d’une courte visite dans la haute nef très lumineuse, prodige du gothique en Normandie. Après avoir admiré piliers et arcades d’une hauteur vertigineuse et d’une grande finesse, je découvre les vitraux anciens très colorés.

Coutances vitrail

Selon le Guide Vert, Geoffroy de Montbray acheva la nef en 1056 grâce à la générosité des fils de Tancrède de Hauteville, les conquérants de la Sicile et des Pouilles. Non loin d’ici : le Château de Hauteville-la Guichard loge le musée Tancrède. Ce nom de La Guichard me rappelle le petit port grec de Fiscardo à Céphalonie qui doit son nom justement à un des fils de Tancrède né à La Guichard.

Le ciel est barré de gris puis la route de Valognes entre en plein brouillard. Le Château de Gratot n’est pas loin mais invisible de la route. L’Abbaye de Lessay, en bordure de route, mérite la visite mais nous n’avons pas le temps. Nous traversons Valognes : l’hôpital occupe un véritable château. Les hôtels qui bordent la rue principale sont construits avec un soin particulier et de belles pierres de taille claires qui contrastent avec le style des maisons de la Manche que nous avons vu, petits moellons de schiste gris rosé. La ville est très fleurie, les rondpoints débordent de dahlias, géraniums et œillets d’Inde.

Saint Vaast-la-Hougue

port de Saint Vaast et île TAtihou

A la sortie de Valognes, il reste encore 7 km pour arriver à la côte à Quettehou qui touche Saint Vaast-la-Hougue que nous découvrons sous un ciel gris et bas qui nous étonne en ce mois d’Août de canicule sur le reste de la France. Le guide Vert conseille d’abord la visite du port. Déception, la plaisance a chassé les bateaux de pêche : une forêt de mâts qui se balancent. Nous continuons la route et arrivons à l’abri de remblais herbus bien verts, protection contre les vagues submersives, mais pas de vue ! Demi-tour. A l’autre extrémité du port, derrière un petit chantier naval où sont réparés de beaux bateaux de bois. Derrière, la Chapelle des Marins, vestige de l’église du Xième siècle : portail roman et des modillons sous la corniche. A l’intérieur les murs sont couverts de plaques gravées aux noms des marins morts en mer. A côté une plateforme surélevée permet de découvrir la jetée conduisant au phare à l’entrée du port et plus loin l’Île Tatihou qu’on pourrait rejoindre à pied à marée basse. Comme la mer est haute, une curieuse embarcation amphibie, bateau à roue, bleue et blanche fait la navette pour emporter les touristes.

Symétrique au fort de l’Île Tatihou, le fort de la Hougue est construit par Vauban sur la presqu’île de la Hougue au bout de la Grande Plage. Construites après la bataille de la Hougue (1692 défaite de Tourville.) en 1695.

Saint Vaast la Hougue

Nous assistons à un curieux ballet à la sortie du port, course entre les gros bateaux de pêche lourds et colorés et une flottille de petits bateaux blancs à moteur qui suivent les grands puis les dépassent. Les petits partent-ils à la pêche ou sont-ils des plaisanciers suiveurs ? Ces embarcations ont attendu la marée et sortent tous en même temps. Le long de la jetée un gros bateau a le pont couvert de caisse plastiques contenant des bulots. Je surprends une conversation ; le bulot n’aime pas l’eau chaude, le réchauffement de l’océan leur sera-t-il fatal ? Chez les poissonniers les prix des mollusques ont grimpé en flèche, maintenant le bulot est devenu un produit de luxe.

Saint Vaast la Hougue : fort de la Hougue

Parcourant la digue au-dessus de la Grande Plage qu’on ne voit pas à marée haute j’arrive à la Hougue (1.5 km) . De l’autre côté de la digue, il y a de l’eau calme comme celle d’un lac et plein d’oiseaux. La visite du Fort de la Hougue est fléchée. Fermée le matin, visite possible l’après-midi. Je me contente de faire le tour des remparts sur un bon chemin à l’abri d’épineux, ronces et prunelliers qui forment un tunnel. Ce sentier est d’abord très confortable et je ne comprends pas les avertissements l’interdisant aux poussettes. Je le comprendrai quand le cheminement sera au sommet d’une muraille large de 50 cm sans aucun garde-fou se prolonge au-dessus de l’eau ; la dame devant moi est bloquée et a le vertige. La balade sur l’eau est facile mais impressionnante. Heureusement tout le monde le suit tranquillement amis que se passerait-il si un touriste indiscipliné arrivait à notre rencontre : un peu étroit pour se croiser.

Etroit passage entre deux eaux

Pour le pique-nique nous trouvons un emplacement « avec vue » après Réville sur la route de Barfleur en suivant la côte au-dessus de la petite anse de Landemer. Les maisons de pierre sont fleuries et pittoresques. Des marches descendent à l’anse. Quelques algues brunes n’empêchent pas un homme de nager. Après la salade de pommes-de-terre/anchois, j’hésite à me baigner. Le ciel s’est dégagé, je me laisse tenter et suis bien récompensée. Dans la crique, l’eau est lisse, même pas une ride. Un peu fraîche, mais nager réchauffe. Un vrai bonheur.

Barfleur

Barfleur église saint Nicolas

Barfleur est un tout petit port de pêche et pratiquement pas de plaisanciers. Curieuse, je regarde sur les ponts les chargements de bateaux : l’un d’eux croule sous les caisses d’araignées ; certaines sont énormes.

L’église Saint Nicolas (17ème siècle) semble fortifiée avec sa tour carrée trapue ; pas vraiment un clocher. Si on en fait le tour on découvre la mer. La rue principale est bordée de maisons de pierre, fleuries décorées par un céramiste qui a émaillé les plaques des rues et les numéros des maisons, fabriqué d’amusants oiseaux vernissés posés sur les toits. La promenade devient un jeu à la recherche de ces éléments du décor. Heureusement les boutiques de souvenirs ont oublié de s’installer et le village reste authentique.

A l’horizon on devine le très mince et très haut phare de Gatteville : 12 étages, 365 marches, un défi pour les touristes. Il marque la Pointe de Barfleur. Nous voici arrivées à la Pointe Nord du Cotentin.

La côte Nord du Val de Saire qui arrive à Cherbourg est recommandée par le Guide Vert. L’heure tourne et il nous faut penser au retour. Je sélectionne le minuscule Port Pignot et le Cap Levi et son phare qui ne sont distants que de 25 minutes à pied sur le sentier côtier (très fréquenté).

En route de Créteil à Granville par la Nationale – Falaise

BALADE NORMANDE

Par l’autoroute, 362 km et moins de 4 heures.

Parties vers 6h30, et arrivées en moins d’une heure à Mantes la Jolie.

Nous décidons de quitter l’itinéraire prévu et de traverser la Normandie par la route. A la sortie de Mantes, je remarque une jolie petite mosquée puis la route passe par la forêt. Une statue géante(4.30 m) en marbre blanc de Sully accueille les voyageurs à Rosny-sur Seine elle était  destinée à orner le pont devant la Concorde à la place des généraux de Napoléon prévus antérieurement. Comment est elle arrivée ici ?

La RN 113 monte sur le plateau, on devine les boucles de la Seine et les falaises de craie. Notre Dame de la Mer est le nom absurde d’un village situé bien à l’intérieur des terres. La route descend à Pacy-sur-Eure, la statue de la Prudence veille : ce n’est pas un vœu pieu pour la sécurité routière mais un monument dédié à Aristide Briand. Décidemment la route réserve des surprises aux voyageurs peu pressés ! On traverse ensuite Evreux peu attirante malgré sa belle église toute en dentelle. Zones commerciales, prison, quartiers périphériques sinistres. Certains noms des villages sont vraiment pittoresques : Tournedos-bois Saint Hubert, Sainte Colombe-la -Commanderie.

Ecardenville : église

La petite église d’Ecardenville-la-Campagne nous fait de l’œil pour une pause. C’est un petit village (475 habitants) à côté du Chemin de la Messe qui mène logiquement à l’église, se trouve une Rue aux Juifs. Pour me dégourdir les jambes, je parcours les rues bordées de grands murs. Derrière  se trouvent de belles propriétés, des fermes imposantes.

Avant Bernay, la route descend dans une vallée verte. Elle est ensuite bordée d’une double rangée de sycomores dans la campagne plate plantée de betteraves, blés moissonnés.

Arrivées dans le Calvados les vergers de pommiers, les prairies et les vaches normandes, forment un décor typique. Nous passons près de Lisieux et de son énorme basilique. LaD511 tortille entre des haies à travers de nombreux haras. Les prés sont très verts, pas de sécheresse ici ! La Vallée d’Auge a de jolis villages fleuris à pans de bois. Arrêt-photos à Saint Julien-le -Faucon. A Saint Pierre-sur-Dives, grande église. Nous passons sans nous arrêter devant le château de Carel. Le bocage laisse la place à une campagne ouverte de tournesols fanés et de blés moissonnés.

Falaise : le château et la vallée de l’Ante

Falaise est dominée par son grand château sur un éperon fortifié de remparts.

Au pied des murs, coule l’Ante, petit ruisseau autrefois bordé de plusieurs moulins animant la minoterie et une industrie textile de bonneterie. Nous grimpons sur la route Panoramique qui nous conduit en ville.

Guillaume le conquérant est né à Falaise en 1027. Sa statue se trouve sur la place entre la Mairie, l’Office de Tourisme et   lEglise de la Trinité dont la fondation remonte à 840. Après le rattachement de la Normandie au Royaume de France en 1204 et l’occupation anglaise en 1417 pendant la Guerre de 100 Ans, et les destructions, l’église fut reconstruite au XIIIème et au XIVème siècle puis le chœur fut agrandi en Gothique Flamboyant et à la Renaissance. Une arche pittoresque enjambe la rue.

Guillaume naquit dans le château féodal et c’est son fils Henri 1er  Beauclerc qui fit ériger le grand donjon carré en 1133. Le donjon a été restauré, couvert précédé d’un pont-levis en ciment et ferraille. Cette reconstruction contemporaine offre une visite historique numérique avec une tablette confiée à la billetterie gratuitement (billet 9.5€) . Sur les murs sont projetés les personnages parlants de Mathilde et Henri 1er qui racontent leur histoire . En face se dresse l’arbre généalogique de Rollon (911-932) accompagné de la citation suivante :

« Il me semblait pendant mon sommeil qu’un arbre sortait de moi si grand, si long, si droit, si merveilleux qu’il atteignait le ciel

Et au-dessus de nous son ombre s’étendant sur toute la Normandie, la mer et la Grande Terre d’Angleterre »   

Par la suite, nous faisons connaissance avec Aliénor d’Aquitaine et Henri II Plantagenet qui eurent 8 enfants dont Richard Cœur de Lion et Jean sans Terres devenu roi d’Angleterre. Arthur fils de Richard réclama la couronne et fut enfermé à Falaise par Jean sans Terres. En 1214 après le désastre de Bouvine ce dernier fut obligé d’accepter la magna Carta.

 

Dans une autre pièce sont énumérés les sièges de Falaise

1027 : Assiégeants, les Normands. Assiégés les Normands

1138 : Assiégeant le Comte d’Anjou Geoffroy Plantagenet : assiégés les Normands et Anglais.

1204 : Assiégeant Philippe Auguste. Assiégé Louvrecaire, capitaine de Falaise

1417 :  Assiégeants anglais ; assiégés Français ? la garnison française capitule

1450 : Assiégeants Français, Assiégés Anglais. Les Anglais capitulent.

1590 : Assiégeant armée royale Henri IV assiégés Ligueurs. Capitulation et pendaison des Ligueurs.

 

Pont de pierre d’Ouilly

Ouilly le Pont de pierres sur l’Orne

C’est un beau pont de pierre de schistes sur l’Orne dans la campagne très vallonnée de la Suisse Normande. Les berges sont fleuries. Sur l’eau : activités nautiques canoë et kayak. Nous nous arrêtons pour pique-niquer.

La route continue par Vire et Villedieu-les-Poêles et nous arrivons vers 15 heures à Granville. Samedi 19 Aout, la ville est bondée. Difficile de trouver une place de parking. Je me fraie un chemin dans la rue Lecampion piétonnière parmi la foule. Cette affluence nous dissuadera ensuite d’y retourner.

 

Une Page d’Amour – Zola

LES ROUGON-MACQUART t.8

Munch près du lit de la morte

Une Page d’Amour se déroule à Passy entre la Rue Vineuse, la Rue de Passy, la Rue Raynouard et le Passage des eaux un quartier que je connais de mon enfance. Un quartier alors plein de jardins secrets qui s’est urbanisé au début du XXème siècle mais dont on peut encore deviner le charme en visitant la maison de Balzac. Des fenêtres de l’appartement d’Hélène et sa filles, la vue est magnifique sur la Seine, les toits et les monuments de Paris. Zola se fait un plaisir de la décrire à toutes les heures du jour. 

Le roman met en scène la bourgeoisie aisée de Passy : Hélène Granjean, veuve,  Henri Deberle, médecin réputé, sa femme Juliette, mondaine, superficielle et toute une société d’amies des Deberle. Un prêtre et son frère sont les convives des mardis d’Hélène. Rosalie est la bonne d’Hélène, son bon ami le soldat Zéphyrin. Chez les Deberle, on reçoit dans le jardin d’hiver ou dans sous les ormes du joli jardin clos, on organise des fêtes, un bal costumé d’enfants est particulièrement brillant. Juliette passe l’été à Deauville, à la mode!

« Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une émotion de bon goût. Donner des fleurs aux
églises, avoir de petites affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir en toilette à l’église, où elle affectait d’accorder une protection mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières,
d’autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions prenaient le goût du fruit défendu. »

Nous sommes très loin de la critique sociale ou des spéculations financières dans ce milieu très à l’aise qui fait la charité à la mendiante Madame Fétu en glissant des pièces blanches. Seule évocation historique : la Question d’Orient qui anime les conversations à la mode.

Il faut tout le talent de Zola pour que je poursuive plus de 400 pages alors que les romans d’amour ne me passionne pas plus que cela. Quelle gourde cette Hélène! Elle perd son mari à leur arrivée à Paris et reste cloitrée dans son appartement douillet sans même chercher à visiter la ville. La vue de la colline de Chaillot lui suffit! Seule sortie : les bonnes œuvres du curé Jouve.

Mariée sans amour, Hélène  se consacre uniquement à Jeanne, 12 ans, sa fille de santé fragile qui ne va pas à l’école, ne fréquente pas d’enfants de son âge, sort très peu. Jeanne à la figure de petite chèvre n’est pas avantagée par Zola. A la suite d’une crise de convulsions particulièrement impressionnantes, Hélène va chercher le Docteur Deberle. Elle tombe amoureuse, croit vivre une passion platonique puisque le Docteur est marié et que sa femme lui témoigne confiance et amitié. Ces émois improbables et chastes me semblent passablement ennuyeux. Mais voici que par désœuvrement Juliette prend un amant. Hélène conçoit d’abord une machination machiavélique puis cède aux ardeurs charnelles dans les bras du Docteur.

Dire qu’elle s’était crue heureuse d’aller ainsi trente années devant elle, le coeur muet, n’ayant, pour combler le vide de son être, que son orgueil de femme honnête! Ah! quelle duperie, cette rigidité, ce scrupule du juste qui l’enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes! Non, non, c’était assez, elle voulait vivre!

La tragédie de la jalousie viendra de Jeanne (et non de Juliette cocufiée). La fillette ne supporte pas d’être délaissée par sa mère et sa santé se dégradera. jusqu’à en succomber.  Remords de la mère qui renoncera à l’objet de sa passion et se mariera avec le très sage frère du curé.

Alors que j’ai senti la vie animer les femmes du peuple, les vendeuses des Halles, les blanchisseuses, ou les demi-mondaines, ces bourgeoises sont bien fades. En revanche Zola sait illustrer cette histoire mièvre de décors intéressants.

 

 

Zola – L’Assommoir

LES ROUGON-MACQUART tome 7

« J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C’est la morale en action, simplement. »

Le titre est tout un programme. Dans la préface, ci-dessus,  Zola s’explique. Il n’y aura pas de surprise, le dénouement est contenu dans ce mot l’« Assommoir« . Le lecteur doit s’attendre à un Zola très noir : âmes sensibles s’abstenir, rien ne sera épargné dans la déchéance de Gervaise et de Coupeau

Contrairement aux opus précédents  datés très précisément et dont l’action se déroulait en une courte période, L’Assommoir s’étale sur une vingtaine d’années.

Au début,  Gervaise, 22 ans, est la fille d‘Antoine Macquart et, la sœur de Lisa, la belle charcutière du Ventre de Paris. Elle a quitté Plassans avec Lantier et leurs deux enfants. Le roman s’ouvre sur la désertion de Lantier et une terrible bataille au lavoir entre Gervaise et Virginie, la sœur de la nouvelle maîtresse de Lantier. Morceau d’anthologie entre ces deux lavandières qui se frappent avec le battoir. Gervaise est courageuse,  blanchisseuse, excellente ouvrière, jolie ; elle refait sa vie avec un ouvrier zingueur, Coupeau. Le ménage vit dans une relative opulence entouré de famille, d’amis et voisins très proches. L’un d’eux Gajet, un forgeron,  avance le financement de la boutique de Gervaise.

« Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre
les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques
arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; »

 

L’Assommoir se déroule  entre la Goutte d’Or et la Porte Saint Denis dans le milieu ouvrier. L’art de Zola est de faire vivre ces différents ouvriers en décrivant les ouvriers au travail : le lavoir et le repassage des blanchisseuses (tri du linge, repassage fin de chemises d’hommes, de bonnets…On voit Coupeau  à l’ouvrage de zingueur sur le toit, et l’accident qui va changer la fortune du ménage. Frappante description de la fabrique de boulons, duel des forgerons au marteau pour fabriquer une pièce à la main alors que les machines commencent à remplacer le travail artisanal, et la paie des boulonniers diminue.

« Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants s’allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. »

 

Cependant, ce roman est loin d’être un catalogue des métiers : chaque personnage a une personnalité complexe qui évolue avec le temps. Gervaise, même abandonnée avec deux enfants par Lantier est une battante qui ne se laisse pas décourager, elle a de l’énergie et du charme, un bon métier et toutes les chances de réussir un nouveau départ avec Coupeau. Autour de Coupeau gravitent sa famille, sa mère, ses soeurs et cousins. Tout ce monde se fréquente, se jalouse, se retrouve pour des ripailles réjouissantes.

Avant de boire, on mange, et on mange la boutique!

« Lorsqu’on a un homme qui boit tout, n’est-ce pas ? c’est pain bénit de ne pas laisser la maison s’en aller en
liquides et, de se garnir d’abord l’estomac. Puisque l’argent filait quand même, autant valait-il faire gagner au boucher qu’au marchand de vin. »

Autant les beuveries dans les estaminets, à l’Assommoir sont déprimantes, autant les grandes tablées à l’occasion de la fête de Gervaise ou de la communion de Nana sont réjouissantes. Zola nous décrit les emplettes, les préparatifs, les plats qui se succèdent. Toute la famille est conviée, les ouvrières, les voisins, et à la fin tout le quartier profite des réjouissances. Une visite au Louvre des convives est tout à fait comique.

C’est aussi le roman des amitiés, fraternités d’atelier, de bistro, la familiarité de Copeau et de Lantier s’explique par cette convivialité. Entre femmes aussi, on s’entraide, on s’amuse. Evidemment, jalousie, ragots sont aussi de mise quand la bonne fortune de Gervaise a tourné et quand la misère s’installe.

Nana, adolescente, voit ses parents sombrer:

 

« C’est que, dans le ménage des Coupeau, le vitriol de l’Assommoir commençait à faire aussi son ravage

[…]
quand un père se soûle comme le sien se soûlait, ce n’est pas un père, c’est une sale bête dont on voudrait bien
être débarrassé.

[…]
des heures et sortant de là avec les yeux hors de la tête. Lorsque Nana, en passant devant l’Assommoir,
apercevait sa mère au fond, le nez dans la goutte, avachie au milieu des engueulades des hommes, elle était prise d’une colère bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourné à une autre friandise, ne comprend pas la boisson. »

Viendra finalement la déchéance. Conséquences ultimes de l’alcoolisme, la folie et la clochardisation.

Je croyais lire un roman très sombre. La fin, certes, est noire, mais avant quelle vie!

 

La Malnata Beatrice Salvioni – Albin Michel

LITTERATURE ITALIENNE

Monza, 1935, le corps d’un jeune fasciste est retrouvé noyé dans le Lambro.

Francesca, 13 ans, raconte l’histoire son amitié passionnée pour la Malnata, celle qu’on ne doit ni fréquenter, ni même nommer, celle qui porte malheur. Francesca est la fille unique du patron d’une usine textile, éducation bourgeoise, conformiste, catholique, fasciste et hypocrite. Dès la fin de l’école primaire, elle est fascinée par La Malnata, Maddalena, farouche, violente, fille d’une famille nombreuse pauvre. Maddalena n’a peur de rien, elle joue avec les garçons de son âge sur les bords de la rivière, pêche, chasse les lézards. Rien ne lui fait peur. Pour se faire admette Francesca devra subir des épreuves initiatiques. On pense aux deux filles de l’Amie prodigieuse quoique le roman n’a pas la même ampleur

 

Toutes les autorités habillées de pied en cap se tenaient au garde-à-vous devant le casque renversé où les dames jetaient leur alliance, à côté des noms des morts de cette guerre où avait combattu le frère de maman et qu’ils appelaient « la Grande Guerre ».

[…]
Tout le monde s’en fiche du sang versé par ceux qui sont morts. La vieille guerre, ils l’ont déjà oubliée, ou ils ne
s’en souviennent que quand ça les arrange. Maintenant, ils parlent de la nouvelle, tu ne le vois pas ?

 

Roman historique : l’ambiance de Monza, à la veille de la guerre d’Ethiopie est racontée avec beaucoup de soin. Rites fascistes, compromissions, menaces pour ceux qui s’opposent. La Malnata sera renvoyée du collège pour avoir mal parlé (en latin) du Duce. Sanctions de la GrandeBretagne et de la France à l’invasion de l’Ethiopie.

 » A cause de la Grande-Bretagne et de la France, qui pendant ce temps jouissaient de leur place au soleil et
colonisaient à loisir tous les pays d’Afrique, on ne trouvait même plus de thé et ma mère en était réduite à boire du karkadè – du thé d’hibiscus. »

Roman d’apprentissage. Au début, Francesca et Maddalena sont des petites filles qui jouent avec les garçons. Puis viennent les premières règles, les premières « affaires de femmes » elles découvrent la place assignée aux jeunes filles. Et celle des hommes qui doivent aller à la guerre.

« C’était peut-être cela, être grande et être une femme : ce n’était pas le sang qui vous vient une fois par mois, ce n’étaient pas les commentaires des hommes ou les beaux vêtements. C’était rencontrer les yeux d’un homme qui vous disait : « Tu es à moi », et lui répondre : « Je ne suis à personne. » »

 

Je me suis laissé emporter par l’histoire et j’ai dévoré ce roman.

 

Zola – Son Excellence Eugène Rougon

LES ROUGON-MACQUART tome  6

Eugène Rougon est un personnage-clé dans la série des Rougon-Macquart quoique qu’il n’apparaisse qu’en filigrane dans les précédents récits : fils de Pierre Rougon qui l’a envoyé faire son Droit à Paris, il est devenu un des artisans du coup d’Etat du 2 décembre et il a téléguidé la première conquête de Plassans par son père, en 1851 dans le premier tome : La Fortune des Rougon en lui donnant des conseils avisés par lettres. Il a aussi aiguillé son frère Aristide, dans La Curée, en le plaçant comme voyer sur la spéculation immobilière. Dans La Conquête de Plassans il a tiré les ficelles de la manipulation électorale avec une correspondance avec sa mère.

« Poizat parlait amèrement de tout ce que Rougon et lui avaient fait pour l’Empire, de 1848 à 1851, lorsqu’ils
crevaient la faim, chez madame Mélanie Correur. Il racontait des journées terribles, pendant la première année surtout, des journées passées à patauger dans la boue de Paris, pour racoler des partisans. Plus tard, ils avaient risqué leur peau vingt fois. N’était-ce pas Rougon qui, le matin du 2 décembre, s’était emparé du Palais-Bourbon, à la tête d’un régiment de ligne ? »

Il a fallu attendre le tome 6 pour faire plus ample connaissance avec ce personnage considérable, Ministre, Président du Conseil, bras droit de l’Empereur. Personnage plutôt antipathique, c’est un homme de pouvoir dont toute la personnalité est concentrée dans cet unique but, conserver la faveur de l’Empereur, les honneurs et intriguer pour placer comme des pions ses fidèles supporters. Homme politique comme un chef de bande!

« Un prétendant n’était qu’un nom. Il fallait une bande pour faire un gouvernement. Vingt gaillards qui ont de gros appétits sont plus forts qu’un principe ; et quand ils peuvent mettre avec eux le prétexte d’un principe, ils
deviennent invincibles. Lui, battait le pavé, allait dans les journaux, où il fumait des cigares, en minant
sourdement M. de Marsy… »

Parmi ses partisans, ses obligés, certains originaires de Plassans comme le couple de Charbonnel qui comptent sur Rougon pour gagner un procès qui leur rendra un héritage, d’autres cherchent à placer fils (non bachelier), jeune fille à marier sans dot à doter, d’aucun cherchent un ministère, ou un bureau de tabac….La politique décrite par Zola ressemble  à des intrigues sans fin pour placer ses pions dans l’administration. Le pouvoir se mesurant à l’aune des pistons.

Rougon, dans son salon, réunit ses courtisans plus ou moins dévoués. Une personnalité brille et se détache du lot : la belle Clorinde, aventurière ou comtesse italienne? brillante, originale, jouant de sa séduction pour régner. Elle défie Rougon qui la préfère associée, mariée à un de ses fidèles. A vrai dire, les manœuvres, les séductions, les chantages, les prébendes ont vite fait de m’ennuyer. Mesquineries, coups tordus donnent une idée médiocre de la politique. La « bande » pourra-t-elle ramener aux affaires Rougon qui a démissionné et semble s’en désintéresser? Ces manœuvres sont compliquées et me fatiguent.

En revanche, une autre lecture de la saga des Rougon-Macquart est autrement passionnante : c’est la lecture historique. Zola brosse des tableaux instructifs : une séance à la Chambre, les fêtes organisées en l’honneur du le baptême de l’héritier impérial (14 juin 1856), un week-end à Compiègne, dîner et chasse à courre, l’inauguration d’un tunnel ferroviaire Niort….L’attentat à l’Opéra Garnier (14 janvier 1858) est l’occasion d’un tournant dans la politique : Rougon revient aux affaires, ministre de l’Intérieur, il renforce la répression, exile d’ancien républicains au bagne, exerce son autorité avec une sévérité maximale.

« venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion
hors de l’Empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire »

Cependant, en 1860 avec le « grand acte du 24 novembre » des décrets assouplissent la politique répressive , introduisent une libéralisation de la Presse et Rougon justifie cette nouvelle politique en se contredisant sans vergogne : 

« Parcourez nos villes, parcourez nos campagnes, vous y verrez partout la paix et la prospérité ; interrogez les
hommes d’ordre, aucun ne sent peser sur ses épaules ces lois d’exception dont on nous fait un si grand crime. »

Malgré les longueurs dans l’action, ces tableaux pittoresques sont une illustration parfaite de l’Histoire du Second Empire et je suis ravie de m’instruire !