Paradise – Abdulrazak Gurnah

LITTERATURE AFRICAINE

Abdulrazak Gurnah est le lauréat du Prix Nobel de littérature 2021 . Parfait inconnu des lecteurs francophones puisque ses livres n’étaient pas disponibles en Français, épuisés. Depuis, ils ont été réédités en urgence. J’ai commandé Paradise sur ma liseuse Kindle. La lecture électronique est facilitée par les 5 dictionnaires intégrés gratuitement. Plaisir de la lecture en version originale. Le style de Abdelrazak Gurnah est fluide sans aucun piège spécial et la lecture aisée. De plus, les livres en anglais sont bien meilleurs marché. 

Leyli-et-Majnun

Le Paradis pour Yusuf, enfant  c’est un jardin enclos dans des murs à Dar es Salam où coulent des ruisseaux, où des arbres fruitiers donnent fleurs et fruits, grenades, oranges, amandes…., où des petits miroirs reflètent les fleurs, où s’élèvent les chants des oiseaux et celui d’une femme.

‘Isn’t it pleasant to think that Paradise will be like this?’ Hamid asked, speaking softly into the night air which was full of the sound of water. ‘Waterfalls that are more beautiful than anything we can imagine. Even more beautiful than this one, if you can imagine that, Yusuf. Did you know that is where all earthly waters have their source? The four rivers of Paradise. They run in different directions, north south east west, dividing God’s garden into quarters. And there is water everywhere. Under the pavilions, by the orchards, running down
terraces, alongside the walks by the woods.' »

Le Paradis pour Yusuf adolescent, c’est une cascade dans la montagne dans une végétation luxuriante – Paradis où règne un colon européen qui chasse les intrus – Le Paradis, les jardins d’Hérat, dans le récit d’un voyageur…

Le Paradis, c’est l’Afrique de l’Est avant la colonisation britannique, mosaïque de cultures et de peuplement. Traversée de la Tanzanie par la caravane des marchands arabes ou omanais, « sauvages » aux corps peints de rouge – probablement masaïs, commerçants indiens, pêcheurs des Grands Lacs, quelques aventuriers européens…La colonisation allemande se met en place, le commerce des caravanes commence à être entravé, et la mobilisation pour la Grande Guerre mettra fin à une époque.

Le Paradis , c’est un conte oriental. L’enfant Yusuf, illettré, est sensible aux récit des conteurs, il se souvient des contes de sa mère, il boit les paroles des anciens. Son monde et ses rêves sont peuplés de créatures étranges, d’hommes-loups, de djinns, d’afrits, de chiens menaçants. Ses rêves rappellent ceux de Joseph, son homonyme qui a sauvé l’Egypte de la famine. Conte d’une caravane avançant avec tambours et trompettes avec à sa tête l’altier Oncle Azziz et ses séides qui commandent aux porteurs. Il y a aussi une Maîtresse recluse, une fille de roi amoureuse, une orpheline à sauver….

Le Paradis, c’est un roman d’apprentissage : Yusuf est retiré à ses parents alors qu’il est encore enfant, enfant-otage des dettes de son père, enfant-esclave? On va croiser d’autres enfants de cette traite,  d’un esclavage qui ne dit pas son nom. Yusuf en apprentissage du métier de commerçant, dans la boutique de son maître, puis dans un entrepôt, enfin en expédition quand il arrive vers l’âge adulte. Au cours de ses tribulations il va apprendre à lire le Coran (alors qu’il ne comprend pas l’arabe), des rudiments d’anglais avec un indien un peu mécanicien, un peu trafiquant…

Yusuf est un beau personnage qui traverse un monde souvent cruel. A côté du paradis, il verra un peu de l’Enfer sur terre mais n’en concevra pas d’amertume. Et le lecteur le suivra émerveillé.

Juifs d’Orient – une histoire plurimillénaire à l’Institut du Monde Arabe

Exposition temporaire jusqu’au 13 mars 2022

L‘IMA poursuit avec Les Juifs d’Orient la série : Hajj pèlerinage à la Mecque et Chrétiens d’Orient, 2000 ans d’histoire avec la même ambition et la même approche chronologique dans un Orient qui s’étend de l’Atlantique à la Perse et à l’Arabie. Coexistence millénaire des Juifs et des Musulmans .

brique funéraire – Espagne IV -VI ème siècle

La chronologie remonte à la destruction du premier temple (586 av JC) et l’exil à Babylone, puis à la destruction du second temple (70)et l’interdiction  aux Juifs de vivre à Jérusalem qui devient Aelia Capitolina (130)

Des papyrus trouvés dans l’Île Eléphantine sont datés 449 – 427 – 402 av JC

Des objets illustrent l’époque romaine : lampes portant la ménorah en décor,(Egypte, Tunisie, Maroc) des ossuaires de marbre, mosaïques de la synagogue de Hammam Lif (Tunisie)  avec des inscriptions en latin. magnifique vase de Cana en albâtre.

Doura Europos traversée de la Mer rouge

La synagogue de Doura Europos (Syrie 244 -245) fut entièrement peinte à fresques sur des thèmes bibliques. On entre dans une petite salle où les photographies des fresques ont un aspect saisissant. On s’y croirait. C’est une surprise totale. Je n’imaginais pas de telles peintures figuratives. 

Doura Europos scène du Livre d’Esther

Un dessin animé montre la rencontre du prophète Mohamet avec les tribus juives de Médine qui se soldera mal.

En parallèle une peinture de J Atlan  rappelle la figure de la Kahena (reine berbère, peut être juive qui mourut en 703 dans les Aurès combattant les invasions arabes;

Dans une petite salle un documentaire nous montre la Gueniza du Caire et les  autographes de Maïmonide. C’est très émouvant de voir ces documents : en plus des écrits religieux on découvre même la punition d’un écolier qui a fait des lignes, répétant 500 fois que « le silence est d’or » on imagine le garçonnet turbulent! Dans une vitrine sont exposés des manuscrits et même celui de la main de Maïmonide (la photo était floue à travers le verre) .

Une salle reproduit la synagogue de Tolède je remarque le sceau personnel de Todros Halevi fils de Don Samuel halevi Aboulafia de Tolède. 

Souvenir de pèlerinage à Jérusalem (affiche)

Le Temps des Séfarades raconte la vie des Juifs à Istanbul avec des photos anciennes et d’amusants souvenirs de pèlerinages à Jérusalem

Istanbul, les trois religions

Le temps de l’Europe avec un grand tableau de Crémieux, des photos de classe de l’Alliance Israélite évoque l’Algérie et la colonisation française. En face des dessins et aquarelles de Delacroix, Chasseriau montre l’intérêt pour l’orientalisme. 

tikim pour la Torah

La vie des communautés juives au tournant du XXème siècle 

montre des objets venant du Maroc (vêtements, bijoux, objets)

bijouxMaroc

 

bijoux et photos du Yémen . Un film m’a étonnée : un pèlerinage  à la Ghriba de Djerba, ces Juifs semblent sortis de la haute Antiquité alors qu’il a été filmé en 1952. La Ghriba était bien vide lors de nos passages il y a 3 ans. 

Ctouba : contrat de mariage

Dans une salle, des photos de familles marocaines, algériennes et tunisiennes montrent l’exil vers la France ou le départ en Israël. Un monde disparu.

La fin de l’exposition montre la création de l’Etat hébreu et ses conséquences : départ des juifs marocains (Aliya spirituelle pour ces populations très religieuses, mais aussi émigration économique de villageois très pauvres), l’arrivée des Juifs Irakiens, accueillis au DDT alors qu’ils avaient revêtu leurs plus beaux habits. Déchirements de ces Irakiens établis depuis l’Exil à Babylone bien avant l’arrivée des Arabes.

Une vidéo très joyeuse de Yemennight 2020, Talia Collis jeunes yéménites rappeuses préparant la mariée avec le maquillage au henné, danses et musique aux paroles ironiques sur le pays où coule le miel, le lait, les dattes….j’aimerais retrouver sur Internet cette vidéo.

Cette exposition est très ambitieuse, peut être trop. Très riche en documents, peut être trop. Qui trop embrasse, mal étreint. Je me suis sentie un peu perdue dans tous ces témoignages très touchants mais pas toujours bien mis en évidence. Il y avait matière à plusieurs expositions.

 

 

Ballaké Sissoko et ses invités à La Maison des Arts de Créteil

FESTIVAL AFRICOLOR 2021

Ballaké Sissoko  et ses invités (bis final)

L’an passé(2020) à la même époque, j’avais pris des billets pour le concert de Ballaké SissokoConfinement, annulation, session de rattrapage sur Internet à l’heure prévue. Lot de consolation, les concerts sur écran ne remplaceront jamais l’ambiance de la salle. J’ai donc repris mes tickets pour le concert du 03-12-2021 sans même regarder la programmation. 

Ballaké Sissoko et sa Kora aurait suffi à me combler. La Kora est un instrument fascinant : harpe-luth à 21 cordes que le musicien joue face à l’instrument posé sur un support, face au public. Les trois premiers morceaux ont résonné dans une atmosphère de récital, la salle juste éclairée d’une quinzaine de spots jaunes,  constellation d’étoiles. 

Balafon (Wikipédia)

Un balafon attendait, joué par Lansiné Kouyaté qui nous enchante par sa virtuosité. 

Le troisième invité est Badjé Tounkara qui a apporté une petite guitare au corps allongé et plein, le n’goni, un autre instrument traditionnel malien. 

Ballaké Sissoko

Le concert s’anime avec le groupe. Le public en revanche reste très sage, trop sage, je compare avec le concert d’Angelique Kidjo à Bonneuil avec des familles africaine et des enfants excités. A la MAC beaucoup de têtes blanches, public parisien.

Ballaké Sissoko nous présente « sa nièce » (nièce à la malienne) Hatoumata Sylla une très grande, très belle jeune chanteuse, habillée d’une somptueuse tenue rouge et or qui chante et danse. C’est elle qui parviendra à faire bouger les spectateurs qui timidement commenceront à taper des mains et à la fin se lèveront pour danser. 

Oxmo Puccimo tient le rôle du moderne griot, rap ou plutôt slam, il slam en français une composition originale écrite pour sa collaboration avec Ballaké Sissoko : « Frotter les mains » que Ballaké Sissoko accompagne à la kora. Il invite le public à frotter les mains. 

Pour le final, tous joueront et le public sera debout. Il est encore bien tôt. Ballaké Sissoko remarque qu’au Mali ils auraient joué toute la nuit jusqu’à l’aube….

 

Les Jango – Abdelaziz Baraka Sakin (Zulma)

LIRE POUR L’AFRIQUE (SOUDAN)

Mille mercis à Jostein qui a organisé le concours  et aux éditions Zulma pour cet excellent moment de lecture!

Evasion garantie dans un Soudan totalement inattendu . La variété de langues, d’identités, de coutume surprend : sont-ils Arabes,  Ethiopiens, Soudanais, Erythréens, ces Jangos, journaliers nomades qui récoltent le sésame, le sorgho ou le blé qui se déplacent pour chercher du travail à la saison? Sont-ils musulmans, chrétiens ou animistes? Foules de croyances magiques, au Coran et aux textes sacrés se mêlent des grimoires magiques. Même les sexes ne sont pas définis : Safia est-elle une femme, un homme ou hermaphrodite? Wad Amouna, à son propre sujet se pose la même question. Alam Gishi est-elle un Djinn?

Au fil des anecdotes pittoresques, des aventures du narrateur ou de ses amis, se découvrent toutes les facettes des personnages. Conférences et séminaires bien arrosés sont le lieu de tous les racontars et de tous les commérages. Le lecteur se régale.

Si vous aviez des préjugés sur le Soudan islamiste rigoureux, vous allez être surpris de la place des boissons alcoolisées, artisanales, sources de revenu des femmes, ou importées, ruine des Jango à la morte-saison. Chassez aussi les a-priori sur le rôle des femmes. Elles ont une forte personnalité et jouissent d’une liberté étonnante : prostituées ou mères, mariées ou divorcées, et même révolutionnaires!

Bien sûr, ces récits n’ont pas plu au pouvoir et le livre a été censuré!

 

 

 

L’autre moitié du soleil – Chimamanda Ngozi Adichie,

LIRE POUR L’AFRIQUE (NIGERIA)

Chimamanda Ngozi Adichie est l’auteure d’Américanah que j’ai beaucoup aimé. Le soleil du titre fait référence au soleil ornant le drapeau du Biafra

drapeau du Biafra

Qui se souvient de la guerre du Biafra (1966-1970), guerre civile meurtrière? Aux massacres ethniques s’ajouta une terrible famine orchestrée par le pouvoir Nigérian soutenu par les britanniques, les soviétiques, égyptiens…ligués contre les sécessionnistes Igbo. A l’époque, je n’avais rien compris des enjeux géopolitiques et économiques (le territoire du delta du Niger recèle des gisements pétroliers importants).

Imagine des enfants aux bras comme des allumettes, Le ventre en ballon de foot, peau tendue à craquer. C’était le kwashiorkor – mot compliqué, Un mot pas encore assez hideux, un péché.

je me souviens des images d’enfants dénutris au ventre gonflé et aux membres squelettiques. 

Une carte n’est superflue pour suivre le roman

L’autre moitié du  soleil raconte donc ces évènements du côté igbo. Nous allons suivre deux soeurs jumelles, filles d’un riche homme d’affaires Igbo. Olanna, belle, intellectuelle, vit avec un universitaire « révolutionnaire » autour de qui gravitent des intellectuels, des activistes.  Ugwu, le boy du couple,  treize ans au début de l’histoire, d’une fidélité sans faille, suit ses patrons dans leurs tribulations.  Kainene, moins jolie, mais d’un caractère bien trempé,  fait  fructifier les affaires du père à Port Harcourt, intérêts pétroliers, importations diverses. Son amant, un écrivain britannique,  essaie d’écrire un livre – sans succès -il se mettra au service du Biafra en rédigeant des articles dans la Presse anglophone. 

L’auteure fait vivre ces personnages et toute une société de domestiques, de voisins de villageois, de militaires avec une attention particulière pour les personnages secondaires.

L’histoire commence dans les années 1960. En 1966, un premier coup d’état met au pouvoir des militaires igbos, un second coup d’état militaire chasse les Igbos . Des massacres ethniques d’une ampleur inédite provoquent , en réaction la sécession du Biafra qui se constitue en état indépendant. La guerre civile tourne à la catastrophe quand le pouvoir nigérian organise un véritable blocus alimentaire et que des bombardements des nigérians et de leurs alliés britanniques, égyptiens., russes réduisent la région à des ruines.

Je suis entrée lentement dans cette lecture. Je n’ai été prise par le récit que vers le tiers de l’histoire. Les amours de l’écrivain britannique, les minauderies et les rivalités des deux soeurs m’ont d’abord agacées. Ces riches nigérianes avec leur accent britannique, leur éducation anglophone, leurs belles maisons avec domestiques ne m’ont pas accrochée de prime abord. Dès que la situation politique se tend et que le Biafra fait sécession, j’ai été happée par la tragédie.

Il y a deux réponses aux choses qu’on t’enseignera sur notre pays : la vraie réponse et celle que tu donnes à l’école
pour passer. Tu dois lire des livres et apprendre les deux réponses. Je te donnerai des livres, d’excellents livres. »
Master s’interrompit pour boire une gorgée de thé. « On t’enseignera qu’un Blanc du nom de Mungo Park a
découvert le fleuve Niger. C’est n’importe quoi. Notre peuple pêchait dans le Niger bien avant la naissance du
grand-père de Mungo Park. Mais le jour de ton examen, écris que c’est Mungo Park.

J’ai énormément aimé le personnage d’Ugwu, lien entre la population rurale avec ses traditions et l’élite universitaire. En grandissant, l’adolescent devient un acteur important de l’histoire et témoins de l’horreur:

Ugwu l’avait remercié et avait secoué la tête en réalisant que jamais il ne pourrait traduire cet enfant sur le papier, jamais il ne pourrait décrire assez fidèlement la peur qui voilait les yeux des mères au camp de réfugiés quand les bombardiers surgissaient du ciel et attaquaient. Il ne pourrait jamais décrire ce qu’il y avait de terriblement lugubre à bombarder des gens qui ont faim.

Quand j’ai refermé la dernière page, j’ai quitté ces personnages à regrets, j’aurais tellement aimé connaître la suite.

1889, L’Attraction Universelle – David Diop

LIRE POUR L’AFRIQUE

1889, C’est l‘Exposition Universelle de Paris, la Tour Eiffel !

Tout l’Empire Français est mis en scène pour faire briller la puissance française,  son économie et pour glorifier l’aventure coloniale. 

A Saint Louis du Sénégal, les notables noirs se jalousent pour avoir l’honneur de représenter le Sénégal à l’Exposition. Qui sera digne d’accompagner Lat Bassirou Ndiaye? 

Hélas! la délégation sénégalaise ne se doutait pas du rôle qui leur serait attribué : de la figuration au Village Sénégalais, ressemblant à un véritable zoo humain. Ils ne s’attendaient pas à être l’objet du mépris du public raciste.

« Des nègres avaient été chassés de l’Exposition universelle de Paris parce que deux d’entre eux avaient pris la
« poudre d’escampette » sans autorisation. »

(…)

Ils s’étaient mal comportés et on ne savait pas comment les punir ! Néanmoins ils pouvaient être utiles à
quelqu’un et le Député Dartiguelongue avait pensé à lui.

La punition est humiliante : ils se retrouvent à Bordeaux dans un cirque minable où l’on veut faire d’eux l’attraction nouvelle  en supplément de numéros avec des singes, des perroquets, une lionne.

Prends garde à toi, Lat Bassirou, lui avait répondu Couly Coumba, tant que tu n’as pas traversé le fleuve,
n’insulte pas les crocodiles… »

L’Attraction universelle, comme  Frère d’âme et La Porte du Voyage sans retour sont des romans historiques qui se déroulent en Métropole et au Sénégal, marquant ainsi les liens que la Colonisation a noués, liens culturels et économiques. Critique de la colonisation et du racisme. Double regard de l’Africain qui parle Français, connait le colonisateur et qui possède sa culture propre, mépris du colon avec son complexe de supériorité. Belle reconstitution de la société française en 1889, reconstitution des décors de l’Exposition, du contexte politique aussi.  Il y a aussi une histoire touchante qui se déroule dans le cirque avec de nombreux personnages, des animaux…

pirogues

Sans la charge émotionnelle très forte de Frère d’âme que j’ai beaucoup aimé lire et écouter lu par Omar Sy, l’Attraction Universelle est un excellent roman !

Rouge Impératrice – Léonora Miano

LIRE POUR L’AFRIQUE

J’ai rencontré Léonora Miano dans Télérama qui lui a consacré un long article avec ce titre: 

Léonora Miano : “Je déplore la tendance du féminisme à vouloir tout coloniser” 

J’ai été interpellée par cette phrase et par ses accusations envers les féministes de victimiser les femmes africaines. J’ai voulu en savoir plus et j’ai chercher un de ses livres.

Au hasard, j’ai téléchargé Rouge Impératrice. 600 pages, 11 jours d’une lecture laborieuse.

C’est une dystopie : le roman se déroule au XXII ème siècle dans un état-continent Katiopa, sans doute l’Afrique mais sans plus d’indication géographique. Je suis mauvaise lectrice pour les dystopies : j’ai du mal avec la géographie inventée, les langues inventées, les diverses innovations techniques. Leonora Miano a prévu un glossaire, je m’y suis souvent référée, ce qui a ralenti la lecture. J’espérais retrouver des ambiances africaines, des saveurs, des animaux, les arbres…l’univers est aseptisé, dans cette Katiopa moderne on se déplace en superTGV qui traverse le continent, un tramway et des bicyclettes électriques, et des passerelles électrifiées sont installées dans des villes piétonnières où seuls les privilégiés ont des véhicules personnels…pas très exotique. 

Rouge Impératrice est un roman d’amour : Boyadishi, la quarantaine, universitaire, évidemment, très belle, très séduisante, très libre, est remarquée par Ilunga qui est le chef d’état de Katiopa. Ilunga aussi est très intelligent, très beau, très puissant (puisqu’il règne) ; il n’est pas aussi libre, il est marié mais ce n’est pas un problème puisque la polygamie est la règle et qu’il vit séparé de sa femme lesbienne. Les deux quadragénaires parfaits filent le parfait amour. Trop de perfection nuit à la littérature, à mon goût tout au moins. Et les passages érotiques m’ennuient prodigieusement. Heureusement il y a des méchants, Sheshamani, la lesbienne et Igazi, le ministre de l’Intérieur (cela ne s’appelle pas comme cela à Katiopa). il y a aussi l’amant que Boyadishi a éconduit et qui veut se venger….

Rouge Impératrice peut aussi être lu comme fable politique. Katiopa s’est libérée du colonialisme vient  de s’unifier et à vit en autarcie dans le rejet total des anciens colons. Par une inversion (que je ne suis pas arrivée à éclaircir) l’Europe est anéantie et les anciens colons deviennent des réfugiés : les Sinistrés. Quelle politique adopter vis à vis de ces Sinistrés : les expulser ou chercher à les intégrer? 

« Cependant, il pouvait se révéler néfaste pour la société d’abriter en son sein un groupe humain amer et revanchard. »

Au cours d’une allocation télévisée Ilunga fait cette déclaration:

« Katiopa, tu l’aimes ou tu le quittes.

Cela sonnait bien, et on avait en effet les moyens d’une telle politique. »

Cela ne vous évoque rien?

« Elles refusaient que ces étrangers fassent l’objet d’un rapatriement forcé, mais se satisfaisaient de les voir mordre la poussière, faire l’expérience de l’infériorité, de l’invisibilité, du silence. Ce n’était pas le comportement le plus charitable, mais c’était ainsi, le passé avait laissé des traces. Sans se l’avouer, on se réjouissait de voir les maîtres de l’ancien monde réduits à leur plus simple expression humaine, passés de premiers à derniers. Cette petite revanche n’avait pas encore duré assez longtemps pour que l’on en soit repu. Le mokonzi devait tenir compte de cela. »

Un autre groupe se distingue, des sortes de hippies, babas cools qui ont fondé des communautés qu’il convient de surveiller  mais qui s’avèrent peu dangereux.

Malgré les lourdeurs du style pompeux, malgré mon désintérêt de l’histoire d’amour, les aspects politiques, les rapports des hommes et des femmes m’ont assez intéressée pour que je poursuive cette lecture.

Lecture curiosité plutôt que lecture -plaisir.

 

Du Miel sous les Galettes – Roukiata Ouedraogo

LIRE POUR L’AFRIQUE

J’ai trouvé ce titre grâce au MOIS AFRICAIN de Jostein, je l’ai téléchargé vite fait, sans faire attention à la mention Roman Autobiographique . D’ailleurs, je ne connaissais pas la comédienne.

Roukiata en scène

269 pages que j’ai dévorées en une après-midi. Lecture facile, distrayante. Roukiata a le sens de la formule. Sans prétention mais tellement sympathique.

Deux histoires s’entremêlent : l’une d’elle actuelle se déroule à Paris, la comédienne est la présentatrice d’une réunion de la Francophonie. Franchement, ce n’est pas la partie qui m’a le plus intéressée.

Le courage féminin m’a toujours fascinée. Il est rarement mis en scène sous forme d’héroïsme comme chez les hommes, il est plus terre à terre, plus quotidien. Yennenga n’est pas qu’une guerrière courageuse, c’est aussi une féministe, mais sans tout le discours et la théorie du féminisme moderne, militant et occidental.

La seconde est l’histoire de sa mère, au début des années 80, juste après la naissance de Roukiata.  Arrimée au dos de sa maman,  comme les bébés africains, elle la suivra à Ouagadougou dans ses pérégrinations pour faire libérer son père emprisonné à la suite d’une dénonciation calomnieuse. Courage et énergie déployée par cette mère de famille nombreuse qui va devoir subvenir aux besoins de sa famille  nombreuse en vendant les galettes qui donnent le titre du roman. Si la situation est difficile, la maman garde le moral et le sens de l’humour. L’auteure raconte la vie dans une petite ville du Burkina-Faso avec beaucoup de vivacité. Certaines anecdotes sont tout à fait inattendues comme ce tournoi de foot féminin :

Yoyo était la gardienne de l’équipe des mamans du secteur 10. Elle toisait les adversaires qui s’approchaient de ses buts avec un regard qui voulait dire Si tu me mets un but, je vais te chicoter très fort ! Du coup, ça perturbait les buteuses de l’équipe du secteur 11 qui hésitaient un peu à entrer dans la surface de réparation.

Un voyage dépaysant!

Je chemine avec Angélique Kidjo

MOIS AFRICAIN

Angélique Kidjo à Bonneuil le 3 octobre 2021

Dimanche 3 Octobre 2021, Bonneuil, premier concert de la saison pour moi. Quel plaisir! quelle pêche! quelle ambiance! Tout le monde debout à danser, à chanter. Le 3 octobre 2020 à la Maison des Arts de Créteil, il y a tout juste un an, c’était aussi avec Angélique Kidjo que nous retournions au spectacle après le confinement (et avant le nouveau confinement) plus timidement, je n’avais pas osé me lever et étais restée soigneusement dans les distances de sécurité, bien masquée.

Deux concerts différents. Celui de 2020, était plus dédié à toutes les femmes : Myriam Makéba, Célia Cruz, Aretha Franklin j’avais été surprise de l’entendre chanter aussi bien en Anglais, qu’en Espagnol. Celui de 2021 fait suite à la sortie d’un nouveau disque : « Mother Nature » toujours féministe, mais plus concerné par le Climat et la Pandémie. 

J’ai eu envie de mieux connaître cette artiste et coïncidence : par la page Facebook du MOIS AFRICAIN j’ai trouvé le livre JE CHEMINE AVEC ANGELIQUE KIDJO que je me suis empressée de lire. C’est un livre d’entretien, questions/réponses (161 pages) menés avec Sophie Lhuillier.

Lecture facile, entretiens vivants suivant l’ordre chronologique où la chanteuse raconte son enfance au Bénin, enfance heureuse dans une famille qui l’a soutenue, elle parle de ses grands-mères, des femmes puissantes, de ses parents qui ont élevé leurs filles comme leurs garçons (ce qui n’allait pas de soi au Bénin à l’époque), qui l’ont soutenue dans son choix précoce de devenir chanteuse.

1983, arrivée au pouvoir de Mathieu Kérékou, Angélique Kidjo refuse de devenir chantre de sa propagande et préfère prendre la route de l’exil en France (elle est née avant l’Indépendance du Bénin, donc française). Là, elle découvre le racisme et doit recommencer sa carrière de zéro. Elle fera des études de chant, et surtout de très belles rencontres : son mari musicien, mais aussi des jazzmen, des musiciens en France d’abord, aux Etats Unis ensuite, même à Cuba et au Brésil.

En dehors de sa carrière (4 Grammy Awards), des concerts dans le monde entier Angelique Kidjo dit que « chanter est une responsabilité » C’est donc une artiste engagée qui sera ambassadrice de l’UNICEF et surtout s’engagera dans sa fondation BATONGA ONG œuvrant pour l’éducation des filles en Afrique au Bénin mais aussi dans d’autres pays d’Afrique. Engagement féministe, écologique, Angélique est une citoyenne du monde qui fédère toutes les cultures. Elle chante les musiques traditionnelles d’Afrique mais pas que. Elle retrouve les racines africaines de la Salsa, de la Soul, et se frotte aux musiques classiques contemporaine, avec John Cage, entre autres. Elle est là où on ne l’attend pas. 

Dans le bleu, Angélique Kidjo dans les écouteurs….

Et comme j’avais envie d’en savoir plus, de l’entendre à nouveau, j’ai vraiment cheminé avec Angélique Kidjo avec l’appli Radio France et les nombreux podcasts que j’ai pu trouver. 

Une journée particulière France-Inter : Sans le courage des femmes, le monde s’écroulerait CLIC

France Culture :  la grande table/ angélique Kidjo la voix de l’engagement CLIC /

Et il y en a eu beaucoup d’autres, pour le plaisir de la musique…..

La plus secrète mémoire des hommes – Mohamed Mbougar Sarr

RENTREE LITTERAIRE 2021

« Soyons francs : on se demande si cette œuvre n’est pas celle d’un écrivain français déguisé. On veut bien que la colonisation ait fait des miracles d’instruction dans les colonies d’Afrique. Cependant, comment croire qu’un Africain ait pu écrire comme cela en français ? »

Comment classer cet ouvrage : Rentrée littéraire 2021 ou Francophonie?

Mohamed Mbougar Sarr, né à Dakar est-il un romancier sénégalais comme le présente l’article de Wikipédia ou un écrivain de cette rentrée littéraire parisienne? Ce serait un détail si cette distinction n’était pas un des thèmes de ce roman. Diegane Faye est un écrivain africain vivant à Paris qui a publié un petit roman au tirage confidentiel. Il s’attache à faire sortir de l’oubli TC Elimane, écrivain maudit, qui a publié en 1938 un chef d’œuvre disparu dans des circonstances étranges.   Marème Siga , « l’ange noir de la littérature sénégalaise »  lui confie un exemplaire du livre introuvable, lecture éblouissante. L’écrivaine, cousine d’Elimane, ne l’a pas connu ;comme Diegane, elle se consacre à sa recherche . Elle a eu une relation passionnée avec une poétesse haïtienne, amante d’Elimane. 

« Quelle est donc cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les a lus »

[…]
« Oui, disais-je, oui : je serai citoyenne de cette patrie-là, je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque. »

 

La plus secrète  mémoire des hommes mêle les voix de ces trois narrateurs.trices, et reconstruit l’histoire de la famille d’Elimane dans un village sérère du temps de la colonisation, de son père qui disparaît dans la Grande Guerre, tirailleur sénégalais, du scandale littéraire causé à la parution du livre d’Elimane, de l’errance de ce dernier jusqu’à 2018 quand Diegane retourne au Sénégal en pleins troubles sociaux. Longue histoire qui se déroule pendant plus d’un siècle sur trois continents. 

Histoire embrouillée parce que je n’ai pas toujours identifié les narrateurs : il m’a fallu parfois plusieurs pages  pour deviner qui a pris la parole : Siga? Diegane? la poétesse? parfois le père de Siga. Je me suis perdue  à plusieurs reprises. Le style très dense, touffu parois sans ponctuation ni respiration n’aide pas franchement le lecteur. Si j’ajoute encore que le narrateur principal, l’écrivain, est souvent prétentieux, verbeux et peu sympathique, cela n’incite pas à continuer la lecture du pavé (448 pages seulement mais cela m’a paru bien plus).

« Je sais que tu ne seras pas d’accord avec ce que je te dis : tu as toujours considéré que notre ambiguïté culturelle était notre véritable espace, notre demeure, et que nous devions l’habiter du mieux possible, en tragiques assumés, en bâtards civilisationnels, bâtardise de bâtardise, des bâtards nés du viol de notre histoire par une autre histoire tueuse. Seulement, je crains que ce que tu appelles ambiguïté ne soit encore qu’une ruse de notre destruction en cours. Je sais aussi que tu trouveras que j’ai changé, moi qui estimais que ce n’est pas le lieu d’où
il écrit qui fait la valeur de l’écrivain, et que ce dernier peut, de partout, être universel s’il a quelque chose à dire.
Je le pense toujours. »

Et pourtant c’est un roman très intéressant d’une part pour la réflexion sur l’écriture et la décolonisation, et pour l’aspect historique. Par ailleurs, la vie au village, les coutumes anciennes sont très agréables à lire. Si je n’ai pas accroché avec les personnages masculins que j’ai trouvé antipathiques, les femmes au contraire sont des personnages forts.