Le Rêve – Emile Zola

ROUGON-MACQUART Tome 16 

A la suite de La Terre (1887) d’une noirceur extrême, Zola rédige en 1888 un sujet plus léger : un roman d’amour, presque un conte, d’un format plus court (275 p) se déroulant uniquement dans la ville imaginaire de Beaumont dans le nord de Paris. 

Angélique,  enfant trouvée, s’endort épuisée dans la neige sous le porche de la cathédrale. Elle est recueillie par un couple de chasubliers (brodeurs de chasubles et d’articles religieux), sans enfants qui l’adoptent et lui transmettent leur métier. Pour préserve l’ innocence de la jeune fille,  elle grandit à l’intérieur de leur maison, à l’ombre de la cathédrale.

« Elle pratiquait cette opinion ancienne qu’une femme en sait assez long, quand elle met l’orthographe et qu’elle connaît les quatre règles. »

Pour unique lecture , la Légende Dorée de Voragine. Pour uniques sorties, la messe, les visites de bonnes œuvres à ses pauvres et la lessive dans le ruisseau. Exceptionnellement,   une sortie aux ruines du château voisin enflamme son imagination, elle s’enthousiasme pour des histoires de princesses, de chevaliers, de fantômes. 

« Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle vivait entourée de prodiges, le lever des
astres et l’éclosion des simples violettes. »

Arrivée à la puberté, elle rêve du prince charmant qui viendra l’épouser. Ses parents adoptifs tentent de lui expliquer que simple brodeuse, elle devrait être moins ambitieuse:

« Ah ! vaniteuse, ah ! gourmande, tu es donc incorrigible ? Te voilà partie avec ton besoin d’être reine. Ce rêve-là, c’est moins vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences. Mais, au fond, va ! le diable est dessous,
c’est la passion, c’est l’orgueil qui parlent. »

Comme dans la Faute de l’Abbé Mouret, Zola va s’intéresser au catholicisme, aux saints et martyrs, à l’exigence de chasteté et à l’innocence supposée des jeunes filles. Point de Paradou ou de jardin enchanté, ici Angélique brode des lys et des roses blanches sur du satin avec des fils de soie et d’or. Le linge blanc d’une pureté virginale entoure la jeune fille. C’est en lavant son linge à l’eau pure du ruisseau qu’elle rencontre Félicien, l’ouvrier verrier commis à la restauration du vitrail de Saint Georges de la cathédrale. 

Le verrier et la brodeuse semble si bien accordés, artisans, artistes dévoués à la Cathédrale. Angélique tombe profondément amoureuse. Le verrier se métamorphose en prince charmant de haute noblesse,  mais promis à un riche mariage.

La petite brodeuse doit se faire une raison . Elle va mourir d’amour. Et c’est là que l’invraisemblable se produit. La petite enfant trouvée fera le riche mariage dont elle rêve.

« Depuis longtemps, il sentait bien qu’il possédait une ombre. La vision, venue de l’invisible, retournait à
l’invisible. Ce n’était qu’une apparence, qui s’effaçait, après avoir créé une illusion. Tout n’est que rêve. Et, au
sommet du bonheur, Angélique avait disparu, dans le petit souffle d’un baiser. »

Même si Zola a fait un grand travail de documentation sur les techniques de broderie. Même s’il nous offre une image détaillée de la cathédrale, de ses statues, ses vitraux. Même s’il nous fait connaître la légende des saintes et des martyres, je me suis ennuyée dans cette bluette qui se rattache de manière très tenue à la saga des Rougon-Macquart : Angélique a été abandonnée à la naissance par Sidonie, l’entremetteuse rencontrée dans La Curée. Contrairement à tous les personnages de la famille, elle ne porte ni la tare de l’alcoolisme ni la folie qui touche tous les Rougon-Macquart comme l’abbé Mouret.

Si le vice est passionnant, l’innocence est ennuyeuse. 

La Terre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t 15

Van Gogh

« Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il y prenait une poignée de blé, que d’un geste, à la volée, il jetait. « 

[…]
« Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d’octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres
nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des
trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s’abaissant, derrière la ligne
d’horizon… »

La Terre s’ouvre sur l’image du semeur. Françoise emmène sa vache au taureau, encore une image de fécondation dans la campagne fertile de la Beauce. 

Zola dépeint les travaux des champs, la vie des paysans en une succession de tableaux bucoliques : au fil des saisons il décrit la fenaison, 

« Jean et ses deux faneuses avaient commencé la première meule. C’était Françoise qui la montait. Au centre, posée sur un mulon, elle disposait et rangeait en cercle les fourchées de foin que lui apportaient le jeune homme et Palmyre. Et, peu à peu, cela grandissait, se haussait, elle toujours au milieu, se remettant des bottes sous les pieds, dans le creux où elle se trouvait, à mesure que le mur, autour d’elle, lui gagnait les genoux. La meule prenait tournure. Déjà, elle était à deux mètres ; Palmyre et Jean devaient tendre leurs fourches ; et la besogne n’allait pas sans de grands rires, à cause de la joie du plein air et des bêtises qu’on se criait, dans la bonne odeur du foin. »

Moissons et battage, épisode brutal quand deux personnages en viennent aux mains. Vendanges et fête où l’on goûte le vin nouveau….Comme il a montré le travail de la mine dans Germinal, il nous fait vivre le travail de la terre.

Unité de lieu : l’ensemble du roman se déroule dans un village de la Beauce : Rognes. Petit village qui n’a même pas de curé.

Rose et Fouan, qui ont atteint l’âge de la retraite vont partager leur domaine entre leurs trois enfants. C’est une belle ferme de dix-neuf setiers (19 ha) que ses ancêtres ont agrandi. Les enfants vont la morceler en divisant chaque champ. La transmission des terres, par mariage ou héritage, est la grande affaire de ces paysans beaucerons. C’est le ressort du roman de Zola.

« Cette Beauce plate, fertile, d’une culture aisée, mais demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n’ayant d’autre passion que la terre. – Faut tout partager en trois, »

Depuis la Révolution de 1789, les domaines ont été morcelés.  Il y a peu de grands propriétaires à Rognes en dehors de Hourdequin, le maître de la Bourderie. Il donne de l’ouvrage à un valet de ferme, un berger, des charretiers, une servante. Hourdequin passionné de culture veut expérimenter de nouvelles machines, de nouvelles méthodes, des engrais chimiques tandis que les petits propriétaires se contentent de travailler la terre comme leurs pères avant eux. En plus d’introduire cette thématique du progrès, Zola analyse les grandes lignes des échanges économiques : théories protectionnistes en faveur des agriculteurs qui craignent la concurrence des grains américains tandis que commerçants et industriels sont en faveur du Libre-Echange :

Voilà le terrible ! cria-t-il. D’un côté, nous autres, les paysans, qui avons besoin de vendre nos grains à un prixrémunérateur. De l’autre, l’industrie, qui pousse à la baisse, pour diminuer les salaires. C’est la guerre

 […]
l’ouvrier meurt de faim ; si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève… Alors, quoi ? 

On s’attache aux héros de l’histoire, la famille Fouan ( de Rougon-Macquart, seul Jean, le Caporal, venant de Plassans, l’étranger, jouera un rôle assez marginal) .  Une fois que le père a partagé la terre, les fils vont le dépouiller, l’affamer, chercher un magot caché qui ne serait pas entré dans le partage. Cruauté , avarice et  jalousies. Plus on avance dans la lecture plus ces personnages sont odieux.

Je n’aurais jamais imaginé la tragédie finale. Plus noire encore que l’Assommoir!

Zola – Henri Troyat – Grandes biographies Flammarion

LES ROUGON-MACQUART

 

A la suite du billet de Claudialucia après avoir lu déjà 14 livres de la série des Rougon-Macquart, j’ai trouvé à la bibliothèque cette bibliographie et je n’ai pas eu la patience de lire les 6 tomes qui me manquent dans la série. J’ai été bien inspirée de la commencer à la suite de L’Œuvre, livre dans lequel l’auteur a mis beaucoup de sa vie : sa jeunesse à Aix-en-Provence (Plassans) et ses excursions dans la campagne en compagnie de Cézanne et de Baille qui sont venus le rejoindre à Paris. Claude, le héros est une sorte de mélange entre Manet dont il s’inspire pour le Déjeuner sur l’herbeaccroché au Salon des  Refusés, et de Cézanne comme peintre maudit (alors), Claude c’est aussi Zola lui-même dans la recherche de la théorie du naturalisme. Zola s’incarne également dans son ami écrivain Sandoz avec les relations étroites des amis d’enfance. On y devine Médan dans la maison en bord de Seine.

Zola peint par Manet

 

j’ai été très intéressée par le récit que fait Troyat de la construction de l’œuvre énorme qu’est la série des Rougon-Macquart. J’ai été étonnée du travail de préparation de chaque livre, étonnée qu’une seule semaine ait éré suffisante pour saisir le décor, les conditions de travail, le parler des mineurs de Germinal. Zola était vraiment un esprit vif, un voyage Paris-Mantes dans la locomotive lui suffit pour écrire La Bête-Humaine (bien sûr après lectures et entretien avec des spécialistes).

Troyat montre Zola au travail, à sa table mais aussi montre ses rapports avec les hommes de lettres ses contemporains. Portrait aigre-doux (plutôt aigre de Edmond de Goncourt, peint en faux-jeton) . Admiratif de Flaubert, sympathie pour Maupassant… tous ceux qui comptent dans la littérature du temps y passent  Mirbeau, Anatole France...l’écrivain ne travaille pas dans sa tour d’ivoire mais entouré de nombreux personnages écrivains et journalistes, éditeurs, théâtreux. Jalousies de Goncourt, stratégie-marketing aussi, comment lancer un roman avec un beau scandale qui fait vendre (Nana) ou en feuilleton….

La dernière partie du livre, Les Rougon-Macquart achevés, est consacrée à l‘Affaire Dreyfus. Zola comme nombreux dreyfusards, prend l’affaire en marche, il s’élève contre l’injustice qui condamne au bagne un innocent.  Avec J’accuse se déclencheront les procès contre lui . Zola est condamné, trainé dans la boue, exilé à Londres. La violence de la Droite est inimaginable, attentats à la personne, violences dans la rue, calomnies diverses…Même la mort de Zola est trouble! 

Comme dans toute biographie, on voit l’écrivain en famille avec ses proches, sa femme Alexandrine, sa maîtresse Jeanne, mère de ses enfants. Ses chiens…Je me promets d’aller voir sa maison de Médan qui est aussi un Musée Dreyfus.

A fil des pages, je remarque un nom :  Séverine, journaliste dreyfusarde, féministe. Et je découvre un podcast passionnant sur RadioFrance : Séverine une journaliste debout.  Evocation encore de l’Affaire Dreyfus. Rencontre surprise!

L’Œuvre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART – t. 14

« Tu sais, mon tableau des Halles, mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l’ai gratté, décidément: ça ne venait pas, je m’étais fichu là dans une sacrée machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un jour, quand je saurai, et j’en ferai d’autres, oh! »

J’ai retrouvé avec grand plaisir Claude Lantier, un des fils de Gervaise, rencontré une première fois dans Le Ventre de Paris, figure très sympathique qui avait accueilli avec générosité Florent, en fuite, et lui avait fait visiter les Halles colorées, pittoresques.

Claude Lantier est un jeune peintre prometteur, monté à Paris avec une bande d’amis d’enfance, artistes, écrivain, sculpteur, architecte. L’Œuvre traitera donc de peinture, 

Après ça, entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c’est de la fripouille… Hein? le vieux
lion romantique, quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés: sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n’était que de la fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l’École… Puis, l’autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d’un métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n’a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n’était guère que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées… Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à l’heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant.

Après ces grands maîtres les jeunes artistes veulent imposer une nouvelle peinture sans céder à l’académisme des Salons.

C’est au Salon des Refusés qu’ils comptent imposer une nouvelle peinture : la Peinture de Plein Air avec un tableau qui fait furieusement penser au Déjeuner sur l’Herbe. 

Seulement, c’est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues… On n’a jamais vu ça.»

«Le public ne comprendra pas… Le public trouvera ça cochon… Oui, c’est cochon:

Le tableau fait scandale.  Sans les nommer on pense aux Impressionnistes. 

« Dès qu’ils étaient ensemble, le peintre et l’écrivain en arrivaient d’ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s’affolaient de gloire; et il y avait là une telle envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu’eux-mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d’orgueil, ragaillardis, comme entretenus en souplesse et en force. »

C’est un roman sur la peinture mais aussi sur l’amitié. Amitié entre l’écrivain et le peintre qui se stimulent, se soutiennent indéfectiblement.

Histoire d’amour qui commence comme une amitié. Christine, débarquée de Clermont par une nuit d’orage sur le seuil de l’atelier du peintre, sera d’abord une bonne camarade. Il faudra nombreuses promenades dans Paris pour que les deux camarades deviennent amoureux. Paris est aussi un personnage à part entière du roman.

Christine, pour encourager Claude, va poser pour lui, malgré sa timidité ils deviendront amants et vivront cet amour-fou près de Bonnières, non loin des paysages de Giverny ou de Pontoise. Cet amour restera stérile du point de vue de la peinture. Claude a besoin de la stimulation de Paris tandis que Christine savoure cette vie sans rivale

Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d’être sans rivale, prolongeait les noces. Au lit, le matin…

Dès leur retour à Paris, Claude va reprendre son travail sans trouver le succès. un tableau l’obsède : une vue de la Seine au Port Saint Nicolas

Regarde! je me plante sous le pont, j’ai pour premier plan le port Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu’on décharge, son peuple de débardeurs. Hein? tu comprends, c’est Paris qui travaille, ça! des gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras…

et comme dans son tableau du Salon des Refusés, une femme au premier plan va occuper l’image. Il reprend, jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, ce même sujet. Christine devient son modèle plutôt que sa femme, elle néglige leur enfant, se néglige elle-même. Et Claude dans sa folie s’acharne

« Est-ce qu’on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à l’aberration, à l’effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de charité, avec le besoin
d’endormir pieusement dans l’extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l’œuvre. Le jour où Sandoz était
monté sans trouver le peintre, il ne s’en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes. »

Les sacrifices de Christine, l’amitié indéfectible de Sandoz, le soutien de ses camarades, rien ne sauvera l’Œuvre toujours inachevée. 

Et, bien sûr cela se terminera très mal!

 

Le Café sans Nom – Robert Seethaler -Sabine Wespeiser Ed.

FEUILLES ALLEMANDES 2023

Novembre, retour des feuilles allemandes et c’est avec grand plaisir que j’ai suivi la lecture commune avec Aifelle, Keisha, Eva, et d’autres….

C’est un véritable coup de cœur que ce court roman (246 p).

Vienne, 1966, Simon ouvre son café au coin du marché, sans nom, sans prétention, ce n’est pas un café littéraire ou mondain, de ceux qui sont une institution de Vienne comme ceux que Claudio Magris décrit dans Danube – Café Central -ou le Café Gluck du Bouquiniste Mendel de Zweig. 

Pas de journaux du jours emmanchés sur une baguette de bois, ni de Sachertorte. Seulement de la bière, du vin, du sirop de framboise, des tartines de saindoux et des cornichons. C’est un café populaire que fréquentent les habitués, marchands et clients du marché, ouvrières en route vers l’usine, dames d’un certain âge…

« Il s’agit de mon café au marché des Carmélites. Je dis que c’est un café, bien que personne à part moi ne l’appelle comme ça. Et je dis que c’est le mien, bien que sur le papier il ne m’ait jamais appartenu. Il y a dix ans c’était un trou poussiéreux, maintenant, tous les soirs sauf le mardi, il y vient des gens qui veulent oublier au moins quelques heures tout ce bazar autour d’eux. Il y fait chaud, l’hiver les fenêtres ferment bien, on peut boire quelque chose et surtout on peut parler quand on en a besoin et se taire quand on en a envie. Le monde tourne toujours plus vite, et parmi ceux dont la vie ne pèse pas assez lourd, il y en a parfois qui sont laissés sur le bord de la route. Alors n’est-ce pas une bonne chose qu’il y ait un endroit auquel se raccrocher ? Maintenant vous allez peut-être vous dire : ils n’ont qu’à aller ailleurs, ces pauvres bougres, le changement ça fait mal, rien n’est éternel, etc. Et bien sûr vous avez raison. Mais je connais des gens pour qui le bout de la rue, c’est déjà trop loin.

1966, l’Autriche a perdu son Empire depuis bien longtemps mais les patronymes yougoslaves, hongrois, tchèques ou italiens, les ouvriers turcs qui passent, rappellent que Vienne était aux portes de l’Orient. Allusions à un passé plus récent et plus douloureux. L’heure est à la reconstruction, au percement d’un métro. 

Il ne se passe pas grand-chose, des tranches de vie ordinaire, des gens ordinaires, le boucher, la crémière, un catcheur, la serveuse, deux femmes oisives… qu’on apprend à connaître. Une belle solidarité, entraide entre voisins. Et ce ton, attentif, précis, charmant.

Merci à ceux qui ont organisé la lecture commune!

 

 

 

 

Perspective(s) – Laurent Binet

RENTREE LLITTERAIRE 2023

Quelle plaisir, cette aventure dans Florence, 1557  en compagnie des plus grands. Roman épistolaire où les plus grands correspondent : Cosimo de Medicis le Duc régnant (1537-1569), Catherine de Médicis reine de France et Piero  Strozzi, maréchal de France…pour les politiques mais surtout, Michel-Ange Buenarroti fort occupé à peindre la Chapelle Sixtine mais sollicité, Benvenuto Cellini dont on connaît le Persée, Giorgio Vasari, moins connus, Bronzino , Allori et Bacchiacca (Francesco d’Ubertino). A tous ces artistes illustres s’ajouteront un page, le chef de police du Bargello, un broyeur de couleurs…et d’autres comparses, y compris des religieuses assez retorses…

Enigme policière : Jacopo da  Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques de la chapelle qu’il décorait depuis de nombreuses années dans un secret jaloux. Vasari, dépêché par le Duc et chargé de l’enquête découvre une anomalie, le mur a été repeint. Seul un artiste de talent a pu commettre le meurtre. Florence regorge d’artistes!

A ce meurtre, se mêle une affaire gênante pour les Médicis : Pontormo a peint un portrait de Maria de Medicis, fille du duc, dans une position compromettante. Il s’agit de faire disparaître le tableau.

Les deux affaires s’entremêlent, l’affaire du tableau semble prendre beaucoup plus d’importance que la découverte de l’assassin du vieux peintre.

Et pour compliquer le tout deux religieuses fanatiques, partisanes de Savonarole, mais se piquant de peinture sont mêlées à l’affaire du tableau.

Une révolte des petites mains de la peinture, broyeurs de couleurs, préparateurs des fresques, etc… s’organise. Exclus des corporations, ils tiennent des réunions secrètes….

La lectrice s’y perd un peu, mais s’amuse beaucoup en faisant de nombreuses incursions avec le smartphone dans les tableaux et fresques maniéristes. Quel plaisir de découvrir les œuvres dont il est question dans le livre.

Les péripéties autour du tableau sont rocambolesques, caché dans le cadre du lit de Cosimo, suspendu à une corde pour franchir le poste de garde de la Seigneurie, transporté dans l’inondation de l’Arno…c’est un vrai roman d’aventure.

Et voici que Vasari, pris dans une embuscade qui a mal tourné est forcé de se défendre avec une arbalète et qu’en tendant le carreau, il découvre (re-découvre) …la Perspective (?) et assène à son correspondant – Michel-Ange) toute une leçon d’histoire de l’art, de Masaccio à Uccello en passant par Brunelleschi. Echappant de peu à la mort, menacé par un Scaroncolo (oh Lorenzaccio!), il trouve le temps de faire de la théorie. Jouissif!

« C’est en vain que tu tends ton arc si tu ne sais pas où diriger ta flèche » – et moi je savais à cet instant! je déclenchais mon tir, et le carreau d’arbalète, suivant une trajectoire parfaite que mon esprit avait calculé et qu’une main invisible avait tracée dans l’air vint se ficher exactement entre ces deux yeux. Il bascula en arrière, le coup de feu se perdit dans le vide, et j’eus l’impression que la détonation me réveillait d’un long rêve d’une seconde.

Mais je n’avais pas rêvé. je m’étais souvenu de la perspective. Et voilà de quoi je veux m’entretenir, Messire Michel-Ange, mon cher maître. Dans notre soif de trouver une nouvelle manière de peindre pour surmonter, ou plutôt pour contourner la perfection atteinte nos pères et la vôtre, celle de Raphaël et celle de Léonard…..

Je ne veux quand même pas divulgâcher…et vous laisser le plaisir de vous perdre dans ces aventures et d’apprendre tout sur la peinture maniériste!

les blogueuses et blogueurs ont été nombreuses (x) à donner leur avis : Claudialucia,

Nathalie, 

eimelle

et j’en oublie sûrement que j’invite à se faire connaître….

Germinal – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART  t. 13

chevalement de la mine de Carmaux – Alex Tomaszyk

« Une armée poussait des profondeurs des fosses, une moisson de citoyens dont la semence germait et ferait
éclater la terre, un jour de grand soleil. Et l’on saurait alors si, après quarante années de service, on oserait offrir cent cinquante francs de pension à un vieillard de soixante ans, crachant de la houille, les jambes enflées par l’eau des tailles. Oui ! le travail demanderait des comptes au capital, à ce dieu impersonnel, inconnu de l’ouvrier »

Un très grand livre que l’on croit connaître parce qu’il a été adapté au cinéma. Etienne Lantier aura toujours le visage de Renaud et Maheude celui de Miou-Miou pour toute une génération. Vu et revu, visionné avec les élèves dans le car pour la visite à la Lewarde.

Treizième dans la Série des Rougon-Macquart, j’ai oublié le film, et j’ai retrouvé Etienne, le fils de Gervaise. Etienne Lantier arrive à la mine après avoir perdu son emploi de machineur parce qu’il a giflé son chef après boire. L’alcool, cette malédiction familiale, avec la folie….

Un grand livre : un reportage sur la vie des mineurs, au fond et dans les corons. Un reportage d’une grand richesse : les conditions de travail sont racontées avec un luxe de détail. Le vocabulaire de la mine est très précis. Chaque occupation dans la mine est désignée par un mot précis, haveur, herscheuse, machineur, porion, ….Chaque outil.  C’est un plaisir de découvrir ces expressions inconnues, désuètes maintenant que les mines ont fermé, poésie.

C’est l’histoire d’une grève. Avec ses causes, ses meneurs, ses traitres, ses violences, et les conséquences dramatiques. Avant de lancer l’action Etienne étudie les théories croise un mystérieux Russe, cherche à joindre l’Internationale qui vient de naître:

« toutes les théories traversées et successivement abandonnées. Au sommet, restait debout l’idée de Karl Marx : le capital était le résultat de la spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconquérir cette richesse volée. Dans la pratique, il s’était d’abord, avec Proudhon, laissé prendre par la chimère du crédit mutuel, d’une vaste banque d’échange, qui supprimait les intermédiaires ; puis, les sociétés coopératives de Lassalle, dotées par l’État, transformant peu à peu la terre en une seule ville industrielle, l’avaient passionné, jusqu’au jour où le dégoût lui en était venu, devant la difficulté du contrôle ; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait que tous les instruments du travail fussent rendus à la collectivité.

Prise de conscience des luttes sociales, socialisme, marxisme, anarchisme, nous apprenons en même temps qu’Etienne comment les luttes de classe se déroulent. La force de la lutte collective qui dépasse la volonté. Déchaînement de violence non contenue.

Les bourgeois ne sont pas oubliés : les Grégoire, rentiers presque malgré eux, qui ont hérité de la fortune sans efforts et qui en profitent tranquillement sans chercher autre chose que leur confort. Hennebeau, directeur général de la mine, aux ordres de la Compagnie, grands capitalistes anonyme. Négrel, l’ingénieur prometteur, gendre idéal. Deneulin,  capitaine d’industrie, à la tête de sa mine.

« Augmenter le salaire, est-ce qu’on peut ? Il est fixé par la loi d’airain à la plus petite somme indispensable, juste le nécessaire pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants… S’il tombe trop bas, les ouvriers crèvent, et la demande de nouveaux hommes le fait remonter. S’il monte trop haut, l’offre trop grande le fait baisser… C’est l’équilibre des ventres vides, la condamnation perpétuelle au bagne de la faim. »

Les intermédiaires, les commerçants, cafetiers…

C’est une tragédie avec ses héros, ses traitres, ses jalousies. Les accidents qui estropient, tuent. La mine et ses pièges. Comme un organisme vivant.  Les  menaces du grisou et de l’eau qui suinte, pompée, contenue.

C’est l’histoire de la famille Maheu, le grand-père Bonnemort, la Maheude et tous ses enfants, des adultes au bébé au sein, toute cette famille qu’il faut nourrir. Des braves gens qui accueillent Etienne. Tout au long de ce gros roman, on s’attache à chaque personnalité et à celle des voisins. Histoire d’amour : dès les premières pages on devine qu’Etienne sera amoureux de Catherine. Finiront ils par s’aimer?

Un grand livre à lire et relire avec ces différents niveaux de lecture. Même si vous avez vu le film et que vous croyez connaître l’histoire.

 

La Joie de Vivre – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t12

Nicolas de Staël 1952 – marine

Nous retrouvons Pauline, la fille de la belle Lisa, la charcutière du Ventre de Paris, orpheline à 10 ans, confiée à Bonneville près d’Arromanches à des cousins les Chanteau 

« Chez le juge de paix, j’ai fait désigner, pour le conseil de famille, trois parents du côté de Lisa, deux jeunes
cousins, Octave Mouret et Claude Lantier, et un cousin par alliance, monsieur Rambaud, lequel habite Marseille

[…]
Alors, dans la première séance, ils ont nommé le subrogé tuteur, que j’avais choisi forcément parmi les parents de Lisa, monsieur Saccard… »

Elle est très bien accueillie par les Chanteau. Petite fille aimable et gaie qui sait tout de suite se faire apprécier des parents et de leur filsLazare. Elle est émerveillée par la mer qu’elle découvre. Le chien Mathieu et la chatte Minouche complètent la compagnie. Elle apporte avec elle sa fortune, provenant de la vente de la charcuterie de ses parents.

Pauline figure vraiment la Joie de Vivre, garde malade sensible, elle reste auprès de son oncle quand la goutte le fait souffrir. Elle gambade auprès de son cousin Lazare, plus en frère cadet qu’en jeune fille. Ensemble, ils font de la musique, explorent les plages et les falaises, se baignent….

Lazare a toujours des projets grandioses. il se rêve en compositeur de musique. Part à Paris étudier la médecine.  Revient enthousiaste après la rencontre avec  un chimiste avec le projet de construire une entreprise :

« d’exploitation des algues marines qui devrait rapporter des millions, extraire des cendres la soude puis séparer les bromures, les iodures… »

Pour construire l’usine, il a trouvé un associé mais il lui faut des capitaux. Pauline lui offre une partie de sa fortune qu’il accepte sans trop de scrupules. Il fera fortune et lui remboursera! Madame Chanteau a une autre idée : marier les deux jeunes gens, les capitaux de Pauline reviendront au ménage. Pauline est bien jeune, le mariage est sans cesse retardé.

« Enfin, Lazare, poussé par Pauline, dont le désir était de le rejeter dans l’action, venait d’avoir l’idée de tout un
système d’épis et d’estacades, qui devait museler la mer. Seulement, il fallait des fonds, une douzaine de mille francs au moins.

L’espoir de vaincre la mer l’enfiévrait. Il avait conservé contre elle une rancune, depuis qu’il l’accusait
sourdement de sa ruine, dans l’affaire des algues. »

Après l’échec de l’entreprise de chimie, il vient à Lazare une nouvelle lubie : construire des épis  et une estacade qui protègeront les maisons des pêcheurs détruites à chaque grande marée. Il est sûr du concours des autorités du conseil général. Pour hâter les travaux, il aura encore recours à la fortune de Pauline qui se trouve déjà bien écornée. Et les digues ne tiendront pas contre la puissance de la mer.

Et puisque Pauline puise dans sa cagnotte, madame Chanteau n’hésite pas à faire appel à elle pour régler la facture du boulanger, du boucher….la rente des Chanteau et la pension de Pauline ne suffisent pas. La fortune de Pauline décline.

Pauline est bourrée de qualités, elle n’a qu’un défaut : la jalousie. Et justement Louise, fille d’un notable de Caen vient passer ses vacances à Bonneville. Louise est jolie, elle a les manières de la ville, et surtout une dot importante. Madame Chanteau manigance pour jeter Lazare dans les bras de Louise. Le mariage de Pauline et Lazare s’en trouve compromis. Ces deux-là sont comme frères et soeurs tandis que Louise sait provoquer le désir…..

« Tout ce qu’elle entendait, tout ce qu’elle voyait à présent, lui restait dans la gorge et l’étranglait : les
conversations du soir où la jeune fille était mangée, les rires furtifs de Lazare et de Louise, la maison entière
ingrate, glissant à la trahison. Si elle était montée sur le coup, quand une injustice trop forte révoltait son bon
sens, elle aurait tout rapporté à la convalescente « 

A vous de découvrir la suite…

La Joie de Vivre, personnifiée par Pauline, n’est pas un roman à l’eau de rose. La maladie de monsieur Chanteau apporte dès le début une ombre au tableau. La misère des pêcheurs et villageois de Bonneville n’est pas éludée. Les maladies s’abattent sur les protagonistes : du temps de Zola, les médecins sont souvent impuissants. Les velléités de Lazare confinent à la folie.   De nombreuses pages sont très sombres.

Et pourtant, Pauline possède le don de la Joie de Vivre malgré l’adversité :

« Comment vivre, demanda-t-il, lorsque à chaque heure les choses craquent sous les pieds ? Le vieillard eut un élan de passion juvénile. – Mais vivez, est-ce que vivre ne suffit pas ? La joie est dans l’action. Et, brusquement, il s’adressa à Pauline, qui écoutait en souriant. – Voyons, vous, dites-lui donc comment vous faites pour être toujours contente. – Oh ! moi, répondit-elle d’un ton de plaisanterie, je tâche de m’oublier, de peur de devenir triste, et je pense aux autres, ce qui m’occupe et me fait prendre le mal en patience. »

 

 

Au Bonheur des Dames – Emile Zola

LES ROUGONS-MACQUART t11

Valloton Bon marché

 

« de l’autre côté de la rue, ce qui la passionnait, c’était le Bonheur des Dames, dont elle apercevait les vitrines, par la porte ouverte. Le ciel demeurait voilé, une douceur de pluie attiédissait l’air, malgré la saison ; et, dans ce jour blanc, où il y avait comme une poussière diffuse de soleil, le grand magasin s’animait, en pleine vente. Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. Ce n’étaient plus les vitrines froides de la matinée ; maintenant, elles paraissaient comme chauffées et vibrantes de la trépidation intérieure. Du monde les regardait, des femmes arrêtées s’écrasaient devant les glaces, toute une foule brutale de convoitise. Et les étoffes vivaient, dans cette passion du trottoir : les dentelles avaient un frisson, retombaient et cachaient les profondeurs du magasin, d’un air troublant de mystère ; les pièces de drap elles-mêmes, épaisses et carrées, respiraient, soufflaient une haleine tentatrice ; tandis que les paletots se cambraient davantage sur les mannequins qui prenaient une âme, et que le grand manteau de velours se gonflait, souple et tiède, comme sur des épaules de chair, avec les battements de la gorge et le frémissement des reins. »

Le personnage principal est bien sûr le magasin qui grandit au dépend des commerces du quartier, gonfle, respire, séduit….

Deux figures traversent le roman : Octave Mouret qui était le commis du magasin et qui a épousé Madame Hardouin, la veuve du propriétaire dans Pot-Bouille. Déjà, dans ce roman, il avait pour projet d’agrandir Au Bonheur des Dames, d’acheter la boutique voisine. Au début de Au Bonheur des Dames, ce n’est plus une boutique mais un bazar et le simple commis est devenu un capitaine d’industrie qui risque tous ses bénéfice pour faire grossir l’affaire.

« Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à
coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse ! »

Denise débarque de Valognes, à peine vingt ans mais mûrie par la responsabilité de l’orpheline sur ses deux jeunes frères. Son oncle, Baudu possède une boutique en face du Bonheur des dames. Il ne peut l’embaucher mais sera une bonne référence. Les débuts de Denise comme vendeuse ne sont pas faciles. Moquées par ses collègues, il lui faut une volonté de fer pour tenir bon. Denise a du caractère. Elle saura imposer ses compétence et gravir la hiérarchie malgré jalousies et cabales. Elle ne se laissera jamais aller à se laisser entretenir. Quand à la morte saison, elle se retrouve renvoyée du magasin, elle trouve de l’aide chez les petits commerçants du quartier mais elle comprend qu’ils sont condamnés à court terme. Mouret lui donne une deuxième chance. Il est fasciné par la personnalité droite et irréductible de Denise….

Le lecteur aura droit à un véritable cours de commerce, ou de marketing.  . On pourrait imaginer le dépérissement des commerces de Centre ville concurrencés par les grandes surface. Mouret a tout inventé, les promotions, les soldes, les évènements, la publicité. On voit émerger la société de consommation. Les femmes sont choyées pour les pousser à acheter plus. Du côté du personnel, la productivité est mesurée avec des primes à la clé, dortoirs et cantine sur place, vendeurs et vendeuses sont sur place, paternalisme et surveillance.

Passionnant et encore actuel!

Pot-Bouille – Emile Zola

LES ROUGON-MACQUART t.10

Portrait de Zola par Manet

Rue de Choiseul, un immeuble bourgeois neuf de quatre étages,  pierre de taille, escalier luxueux de faux marbre chauffé, 

« …la maison est très bien, très bien….Mon cher vous allez voir…et habitée par des gens comme il faut! »

Le propriétaire de l’immeuble y loge, Monsieur Campardon architecte a loué la chambre du quatrième à Octave Mouret qui est apparenté à sa femme, une cousine de Plassans. Les Josserand sont moins à l’aise, caissier dans une cristallerie, ils ont deux filles à marier, et tiennent leur rang pour les marier comme il faut. Les Pichon sont de petits employés mais « d’une éducation parfaite ». Le concierge, M. Gourd veille à la bonne tenue de l’immeuble :

« Non, voyez-vous, monsieur, dans une maison qui se respecte, il ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces
femmes qui travaillent. »

Pas de femmes et surtout pas d’ouvriers!

« Vas-y donc, pourris ta maison avec des ouvriers, loge du sale monde qui travaille !… Quand on a du peuple chez soi, monsieur, voilà ce qui vous pend au bout du nez »

Des ouvriers, il y en a deux, un menuisier qui ne peut même pas recevoir son épouse, domestique à ses jours de libertés puis une piqueuse de bottines, que M. Gourd a chassée pour cause de grossesse :

« Une maison comme la nôtre affichée par un ventre pareil ! car il l’affiche, monsieur ; oui, on le regarde, quand il entre ! »

Respectabilité est le grand mot d’ordre de cette maison de la rue Choiseul!

Sous les toits, accessibles par l’escalier de service, les chambres des bonnes. Parce que, même si on oublie de les présenter, de nombreux domestiques vivent ici. Adèle, Lisa, Clémence, Hyppolite, Rachel forment tout une société exploitées par les maîtres, bien vivante, au langage fleuri (plutôt ordurier) qui colporte les ragots et font circuler toutes sortes d’histoires. Dans le couloir des chambres de bonnes, certains messieurs très bien entretiennent une sexualité débridée, droit de cuissage des maîtres, ou initiation de leurs fils.

Pot-Bouille est une charge contre l’hypocrisie du mariage bourgeois : on se marie par intérêt, pour l’argent. On marie ses filles en menant une affaire d’argent. Evidemment ces couples ne sont pas heureux. Encore, les hommes vont voir ailleurs, maitresses entretenues, ou bonniches et cela ne tire pas à conséquence dans la morale de l’époque. Les frustrations des femmes sont plus exacerbées. Scènes de ménages violentes chez les Josserand ou adultères scandaleux. 

 

Octave Mouret, le jeune commis de belle prestance a décidé d’arriver à une position sociale intéressante par les femmes. Il courtise ses patronnes et console les esseulées. Un premier scandale est évité de peu mais un second éclaboussera tout l’immeuble, largement amplifié par le chœur des bonnes. Etrangement (ou pas) il n’en pâtira pas : les hommes peuvent se le permettre!

« C’est plein de cochonneries sur les gens comme il faut. Même on dit que le propriétaire est dedans ;
parfaitement, monsieur Duveyrier en personne ! Quel toupet !… »

Sous le masque de la respectabilité toute cette société fermente, les couples se défont, la violence couve. L’histoire que conte Zola est addictive, je n’ai plus lâché le roman. Alors que je m’étais un peu ennuyée chez dans les salons des femmes du monde de La Curée et dans ceux des courtisanes de Nana,  cette société bourgeoise et des domestique est tout à fait vivante et distrayante. J’ai envie de connaître la suite et j’ai commencé Au Bonheur des Dames à peine Pot-Bouille terminé. 

Un volume très réussi!

LECTURE COMMUNE avec Claudialucia